Aymeris
4. Cynthia
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Darius, associé d’un certain Homberg, dit à Aymeris:—Il faudra que je jette un coup d’œil sur tes types de l’Académie Scarpi. Il doit y en avoir qui ont quelque don et qu’on pourrait diriger selon le goût de mes clients. Tu comprends, le coup des impressionnistes est à recommencer. Epuisé, l’impressionnisme! Un marchand ne peut vivre, à moins qu’il n’achète à très bas prix les chefs-d’œuvre de demain, qu’il revendra très cher. Si tu venais avec moi en Allemagne, tu comprendrais qu’un chef-d’œuvre, ça se fait comme l’on veut, quand on est commerçant! En Allemagne, nous avons les critiques à notre solde. Nous détruisons le système des grands Salons, nous faisons de petites expositions «d’un seul artiste»— quelquefois, consistant en pages de croquis—et nous commandons des articles dithyrambiques à des poètes, des auteurs célèbres..., nous les emballons; ça coûte lourd, mais ça rapporte. C’est ma nouvelle passion, après les courses, et c’est plus sûr que mes martingales. Nous supprimons toutes les banalités, nous faisons sortir de terre des génies: il n’y a plus que le génie qui paie. Et Darius qui était ingénu «comme une vache bretonne»—avait dit de lui Huysmans—ajouta:—Depuis qu’on n’imite plus la nature et qu’on ne veut plus «faire ressemblant», c’est épatant ce que nous faisons peindre à nos pensionnés. Nous les bourrons de littérature.
Darius ne voyait dans cette renaissance d’Art, qu’une spéculation, comme dans les automobiles; mais, extrêmement intéressé lui-même dans l’incroyable vitalité des «Indépendants», achetant pour son plaisir des toiles dont la verdeur l’enchantait, Georges prévit avec une mélancolie partagée par Mrs Merrymore et moi-même, la déroute des esprits mi-cultivés, une croissante insincérité dans les œuvres.
J’étais allé, un jour de correction, chez Scarpi, surprendre Aymeris sous sa blouse de professeur, comme il m’avait engagé à juger par moi-même des extravagances que ses Russes et ses Hongroises élucubraient, d’un lundi à un samedi.
—Ce n’est pas de la technique, qu’elles veulent, c’est de l’esthétique! m’avait dit Aymeris. Qu’est-ce que ces mazettes appellent esthétique? Qu’elles aillent à des conférences de Charles Morice! Elles ne savent même pas construire un bonhomme, et elles parlent de «volumes», de rythme, de style et de leur «vision psychique»! Je t’en montrerai une, qui vient à l’atelier pour faire un album de phallus «déformés» selon sa vision psychique..., la bougresse cachait ses ordures, mais notre massière a chipé l’album; —C’est grand, m’a-t-elle dit, comme du Michel-Ange que Rodin et un Japonais auraient stylisé!
La monomane finlandaise était absente, lors de ma visite, mais je pus jouir de ce spectacle: Aymeris corrigeant une fraülein von Schmutzig, jolie et fine blonde qui avait, par touches verticales, peint en vert et bleu, une figure d’ondine, d’après une Napolitaine grosse à pleine ceinture et couleur de cire à parquet.
Aymeris s’excitait:—Voyons, fraülein! Vous me parlez de Cézanne et de votre vision personnelle..., mais votre étude ressemble à de l’Aman-Jean, copié par une élève de Lévy-Dhurmer!
Fraülein von Schmutzig grogna:—Je ne connais pas ces noms-là. Je suis sincère, j’ai ma vision personnelle...
—Mademoiselle, si telle est votre vision, au moins construisez!
—Je vois la nature en longueur, bleue et verte.
—Très bien, mais construisez, faites des «volumes» qui se tiennent! Allons! passez-moi votre palette et vos pinceaux, je vais démontrer qu’on peut construire, même en bleu et en vert! Nous voyons tous de même, si nous rendons, recréons différemment.
—Monsieur! Ne touchez pas! Je veux être personnelle!
Les autres élèves riaient. La massière pria fraülein von Schmutzig de laisser le «patron» donner sa correction au pinceau, sur la toile verte et bleue.
Et Aymeris, assis à terre, exécuta dans la technique «à touches verticales» de l’Allemande, une grosse Napolitaine, bleue et verte, un vrai Schmutzig; et cela à la grande joie des élèves. Aymeris s’appliquait. On faisait le silence. Tout à coup, un tabouret roula par terre, il y eut un cri étouffé. Fraülein von Schmutzig pleurait.
—Chè ne feux pas de la degnique! Chè fiens à Paris pour faire de l’esdédigue! Es ist aber zu!... murmura-t-elle, et elle se trouva mal. On l’emporta dans le vestiaire, quelqu’un alla chercher un fiacre qui reconduisit chez elle l’émotive fraülein von Schmutzig.
M. Scarpi vint dire à Aymeris, quand midi fut sonné, et l’atelier vide:—Mon cher maître, cette demoiselle est recommandée par S. E. Monsieur l’Ambassadeur allemand. Vous ne savez pas le tort que vous nous causez... il faudra que vous fassiez vos excuses, ou je suis ruiné. Nous ne vivons plus que par l’Allemagne!
Georges reçut à propos de l’évanouissement de fraülein von Schmutzig, des lettres indignées de gros personnages politiques et de gens du monde; le prince Radolin lui fit demander un rendez-vous, par l’entremise d’un inspecteur des Beaux-Arts. Mon ami refusa le dîner à l’Ambassade, où le prince l’avait invité, avec le Professeur Liebermann, de Berlin, et herr Doctor von Bode.
En sortant de l’Académie Scarpi, Georges rôdant par son ancien quartier du Montparnasse, s’arrêta chez la concierge de Rosemary dont le logement venait d’être pris par deux Allemandes. Mme Bard lui dit:—Vous avez voyagé, Monsieur Aymeris? Où donc qu’elle est partie, la petite dame? Ça a bien changé, par ici, depuis qu’on ne vous a vus! Votre atelier est loué à des Danois, vous ne pourriez pas manger dans une crémerie où qu’il n’y aurait pas des étrangers... ce n’est plus du bon monde comme vous!
Il déjeuna avenue du Maine, au restaurant de Rosemary; sur les murs, des «Sécessionistes» avaient peint un Gambrinus munichois, nu et couvert de pampres, qui lançait des pintes de bière dans le treillis d’un bosquet de vignes; aux petites tables du café, des étudiants et des étudiantes à cheveux filasse regardaient avec colère un Français, inconnu d’eux, et qui entrait sans façon dans «leur club».
Ces hordes barbares devenaient bien envahissantes; tout Paris semblait à Aymeris aussi cosmopolite que l’hôtel de la Princesse Peglioso.
Si j’étudiais l’époque, au lieu de faire revivre la figure d’un homme, il y aurait lieu à ce début du XXe siècle, de consacrer plusieurs chapitres à l’Aymeris de 1900 à 1905, toujours entre Paris et Londres.
Mrs Merrymore l’avertit que, bientôt, il n’allait décidément plus appartenir ni à l’un ni à l’autre pays. Or n’était-ce pas elle qui, en ce moment même, arrachait à Aymeris ses dernières armes?
L’amour rejetait Georges Aymeris hors de la terre où il aurait dû se développer. Vinton-Dufour avait été pour lui le bel exemple d’un artiste qui naît, grandit, fait sa tâche et meurt dans le cercle étroit dont sa sagesse se contenta. Georges n’avait plus qu’ironie pour Vinton.
Comme sa correspondance le prouve, il fut conscient de ce que doit être l’hygiène morale d’un peintre; mais, trop sensible, il restait un douloureux solitaire dans la foule, mal soutenu par le suprême orgueil de l’artiste que n’atteint pas le bruit de la rue. Et la curiosité, l’appétit du nouveau, son goût de l’activité luttaient en lui contre sa retenue atavique.
Il était, en effet, contaminé.
Pourtant il nous disait:—Défends-toi, fais de toi le centre du monde!—Et nous éclations de rire. Une femme était toujours, pour Georges Aymeris, le centre de son univers.
Nous dînions souvent ensemble au restaurant italien, avec Mrs Merrymore qui, presque toujours, suivait Aymeris dans ses déplacements.
Darius Marcellot partageait parfois notre «minestrone» à la milanaise; nous passions ensuite une heure, à quelque représentation du cirque ou du music-hall, ou remontions à pied les Champs-Elysées, s’il faisait doux. La conversation était plutôt difficile, car Aymeris devenait irritable, même avec Cynthia.
—Je n’y comprends rien!—fit-il devant moi, comme elle voulait le convaincre que les universitaires qu’elle rencontrait chez Metchnikoff, et chez M. et Mme Curie, seuls comptaient en France:
—Vous voici replongée dans les U. P. de Daniel Halévy, je n’y comprends rien! A Londres, vous vanteriez-vous des opinions que vous professez ici? Paris est donc le laboratoire où les étrangers préparent leurs bouillons de culture? Vous venez à nous, comme les femmes curieuses allaient jadis en domino au bal de l’Opéra. Vous, Cynthia, dans votre île, quoique en lutte avec votre «Gens», vous êtes aussi conservatrice qu’elle, et ici, vous êtes socialiste, antimilitariste; chez vous, vous vous êtes passionnée pour la guerre du Transvaal, comme pour notre «Revanche» ce Déroulède, dont vous riez tant! Je ne comprends pas qu’un être tout en nuances se baigne si volontiers dans le gros vin de nos démocrates universitaires.
Darius, grand adversaire de Remy de Gourmont, nous rappela cette phrase d’un «Epilogue» sur la statue de Renan qu’on venait d’inaugurer: «La vie va devenir de plus en plus dure pour les hommes qui ont des nuances dans l’intelligence.»
—Comment, «Mistress»—dit-il—vous marchez encore pour les universités populaires, la Science, le Progrès, la Réalisation de la Société moderne? Vous êtes toute conquise à l’«Idée»? Notre ami m’avait dit que vous étiez une «aristocrate»! Comme c’est bien cela, Mistress Merrymore! Je ne connais pas l’Angleterre, d’ailleurs! Vous devez être une exception, Mistress! Oh! Nous autres, n’est-ce pas, nous sommes tout à l’Allemagne, dans le monde intellectuel. Il y a tant à faire de ce côté-là! La question sociale se réglera à Berlin. Impérialisme, socialisme, art, tout viendra de la Kultur allemande.
Georges faisait taire Marcellot, ayant suivi les avatars de l’ancien fidèle des courses, qui avait voulu se présenter au Jockey Club et être le père d’un Surhomme.
—Tout est pour vous de la littérature—s’écria-t-il,—peinture, science, politique! Il n’est pas un mot dont vous ne corrompiez le sens. Chez Scarpi, entre les néo-impressionnistes, les Cézannisants et les Carriérisants, j’entends des propos insanes, des phrases de petites revues, on jongle avec les «synthèses plastiques», «l’élément naturel», «l’équilibre», les «reconstructions synthétiques», la «liberté de la nature», la «Piété humaine». Et le Sentiment, oh! le Sentiment! Et les natures mortes de Cézanne ont la «pesanteur des grands sauriens», Cézanne, notre cher Cézanne «arrache la vie à ses racines»... Nos sots me font l’effet d’accoucheurs de l’Infini, de chirurgiens de la métaphysique! Pendant ce temps-là, le sentiment ingénu d’un Corot, d’un Tourguenev, disparaît dans l’océan du gongorisme, et jamais on n’a plus mal écrit, ni plus mal peint. Combien M. Renan serait malheureux aujourd’hui quand, comme le dit Gourmont,—pardon, Darius!—«le peuple qui pense», doit s’instruire à l’école d’Anatole France, de Carrière et de ce terrible aristocrate: Cézanne!
Mais retournons à la correspondance d’Aymeris, à ces lettres adressées à Mrs Merrymore, qui l’avait depuis six mois quitté.
1914.
«Chère Cynthia,
«Ne parlons plus de mariage. Hélas! vous m’avez habitué à votre chère atmosphère d’affection; elle est indispensable à celui qui, à l’âge où la retraite a déjà sonné pour beaucoup, veut partir et courir à travers champs après les papillons qu’il n’a pas pris dans son enfance. Comme un pantin sorti d’une boîte ancienne, où il avait dormi pendant des ans et des ans, votre main m’a remis en action. Je commence à peine de vivre—par vous. On apprend donc à vivre après quarante ans? Tout est neuf pour moi, par vous, j’ai la candeur d’un débutant... enfin, si vous me connaissez mieux que personne, passez sur mes ridicules, pour vous à qui une famille Aymeris doit paraître un objet de collection, «monsters»—as you say.
Ne me lâchez plus! Sans vous ce serait la dégringolade.
Je ne respire bien qu’auprès de vous. Revenez ici, dans ce Paris que vous aimez plus que je ne l’aime. Faites-le-moi comprendre. Je ne vous importunerai plus de prières impuissantes contre votre détermination. Cependant! Il faudra que je renonce, un jour prochain, à cette position absurde de colosse de Rhodes, un pied sur chaque rive du détroit. Déjà, à Londres, mes confrères s’inquiétaient de m’y voir prendre racine. Prendre racine? Cet espoir n’est plus pour moi. Avec vous, je m’habituerais à Paris. Merci de m’avoir attiré chez vous—mais je m’y sens un «outcast», un paria. Revenez, revenez! Je ne crois pas aux vies manquées. J’ai mon lot, et pourquoi me plaindrais-je, puisque j’aurai connu une amie telle que vous? Ma maison est agréable, il n’y manque que vous. L’Académie Scarpi m’intéresse comme un pépiniériste sa pépinière. J’y reste en contact avec ceux qui sont l’avenir; je prends un plaisir âpre à me voir déboulonner. Vous reconnaissez vous-même que c’est à Paris qu’on se sent le plus vivre; nos amis du New English Art Club sont tout aussi méprisants que nos jeunes «génies», et ils ne sont que des succédanés bien pâlots... venez, venez, votre conversation me manque...
Yours sincerely.
G. A.
«P.-S.—Puisque vous ne voulez pas encore connaître James, envoyez quelqu’un de sûr a Windsor, faites-moi tenir des nouvelles du petit.—Expédiez-moi ses cahiers d’écriture.»
Autre lettre.
(Jour de Pâques.)
«... C’est le jour de Pâques. Soyez indulgente, si je n’ai pas été vous rejoindre à Bandham. C’eût été délicieux, cette semaine de fêtes avec nos amis, les enfants en vacances, des randonnées en automobile; et vous, là, pour la causerie dans le parc, après le thé au fumoir (puisque vous vous obstinez aux cigares, homme manqué, chère amie). Cette matinée est douce comme celles des bords de la Tamise, sans un souffle d’air. Les feuilles d’un vert plus tendre que celui de Cézanne (je soutiens, contre vous, qu’elles sont faites de vert Véronèse); les pointes de lilas, les dômes blancs d’arbres fruitiers, les cinéraires bleus et les tulipes jaunes, se retrempant dans la fraîcheur de la nuit. Le silence de la rue est comme d’un dimanche à Slough. Paris, vide. Ne croyez pas que je joue au Faust... mais je me promènerai tantôt sur les remparts, nos «fortifs», du côté des courses d’Auteuil. Le pensionnat dans la maison voisine, est muet, vos jeunes compatriotes sont parties pour leur dear old England; fussent-elles ici, leurs hymnes du dimanche, venant au travers du jardin jusqu’à moi, me donneraient l’illusion que je suis le docteur Faust lui-même dans son cabinet, moins la barbe blanche. Pâques, Pâques! «Christ est ressuscité! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des tourments et des injures avec une humble pitié!» Recommençons. Il n’y a même pas un piano dans le voisinage, qui agite l’air alourdi, ce matin, du coton sur nos têtes, en denses flocons, comme ce jour de régates à Henley, où nous nous endormîmes dans le canot, à l’indignation de nos hôtes.
Je suis seul, comme Faust, quand il va se vendre à Mephisto.
La maison est tout à fait prête, Madame. Qu’une femme y vienne, il n’y manque que vous. Je n’ai pas encore tout essayé! Recommençons! J’ai quatre toiles au Salon, puisqu’il fallait faire acte de présence. J’ose à peine vous le dire, mais c’est encore un coup d’épée dans l’eau. J’ai parcouru les journaux au lendemain du vernissage, par acquit de conscience. Des choses m’arrivent, à peine croyables! Le vieux critique, ami de Beaudemont, celui-là qui a craché, il y a vingt ans, ses premières insultes, fait semblant de me croire mort... Georges Aymeris serait un nouvel artiste, du même nom que moi.
J’avais invité Emmanuel à déjeuner, il est de passage ici, je serai seul, car il a quelque engagement ailleurs. J’irai donc à Saint-Germain, me perdre dans la foule, puis je reviendrai «devant la porte de la ville», aux fortifs, faire le Faust, un peu avant le coucher du soleil, à moins qu’il ne pleuve. Voici des raies bleues dans le coton gris du ciel.
Je ne pense qu’à vous...»
Autre lettre à Cynthia.
«... Cette journée de Pâques a tourné au rebours de mes prévisions. De Saint-Germain, où je n’ai pas déjeuné, je me suis fait conduire un peu au hasard dans la forêt de Marly. En montant jusqu’à l’abreuvoir, l’église à mi-côte; et ce fut, soudain, comme un coup de baguette magique. La belle ordonnance de cette façade à colonnes, je ne sais quoi dans le gris sale, mais si fin, me fit penser à l’Italie, que je connais très peu. Plus haut, derrière l’abreuvoir, je regrettai d’être venu sans ma boîte et un panneau; le peu qui reste de cette architecture majestueuse, l’eau où se reflétait un ciel bleu pâle, une maison blanche, les arbres; une analogie singulière, plutôt une association d’idées, je ne sais quoi! Et je me crus à Mantoue, sur les bords de l’étang du palais des Gonzague.
Moins que l’heure, le jour, la saison, les lieux m’importent; il n’en est pas où l’on ne puisse s’exalter, en avril, et je ne vous fatiguerai plus de mes jérémiades. Je regrette moins, aujourd’hui, de n’être pas en Vénétie, où je voulais vous emmener, et me demande même si ce n’est pas un snobisme, cette religion de la terre italienne. Avril est trompeur, méfiez-vous d’avril, car il embellit toutes choses.
Je me suis, dès les portes de la ville, senti renaître. Ce n’était qu’une neige d’arbres fruitiers, je ne m’étais jamais avisé que Paris eût une telle ceinture; les pétales blancs voltigeaient dans l’air. Claude Monet et Sisley ne sont pas de très grands artistes, mais il leur suffit d’avoir été les premiers à sentir et à faire revivre cette pauvrette beauté.
... Ce que devait, il y a cent ans, être cette banlieue!... Mais c’est quelque chose d’autre qu’il faudra faire demain: retrouver le grand style, organiser, synthétiser, non pas en paroles, mais malgré soi, spontanément.
A Versailles, j’ai fait visite à mon vieux X..., le peintre espagnol, il m’a dit:
—La peinture à l’huile est un art périmé. On n’en fera plus, on ne saura plus la faire. Il y aura autre chose...
X... habite Versailles toute l’année maintenant. A 70 ans, il construit un atelier où il compte bien encore faire des œuvres. Comme nous admirions ensemble la façade du château, qu’il connaît aussi bien que M. de Nolhac et que Lobre, il me disait qu’à son âge, il ne faut plus se préoccuper de ceux qui vous suivent, mais que le bonheur est dans la pratique du culte dans lequel on est né. Il prévoit un bouleversement dans l’art, comme dans l’ordre social; mais ayant vécu soixante et dix ans, il tient à l’«ancien», et lit des mémoires du grand siècle dans les parterres de Le Nôtre. Moi, qui me sens plus jeune qu’à vingt, je souffre de ce double attrait du passé et de l’avenir, je voudrais pouvoir jeter un pont où accompagner, comme sur l’arc-en-ciel à la fin du Rheingold, les jeunes héros dans leur nouvelle demeure; et ne pas les suivre en boiteux, comme Mime, malgré mon «limp» (qui va mieux grâce à votre masseur).
Mes élèves ne comprennent pas que je suis avec eux. Alors, je vais causer avec le vieux X..., à Versailles, puisque je ne vous ai plus en ce moment, et je reviens plein d’inquiétude et me demandant si je ne suis pas très bête de me «tracasser» comme je le fais.
...A mon âge, ce sont des bains de Jouvence, ces après-midi de Pâques à la mi-avril...
Et la rentrée, vers le soir, se fit dans la sérénité, une lumière élyséenne où, comme en Angleterre, les visages orangés, les vêtements, tout se fond dans une vapeur d’aube où rien n’a encore eu le temps de se couvrir de poussière.
P.-S.—Je m’aperçois que je ne vous ai pas dit ce que je voulais. C’est à propos de James que j’avais le dessein de vous écrire. Faites un grand effort: voyez-le. Dites-moi ce que vous en pensez. J’ai de grands projets. Vous les trouverez subversifs.»
Autre lettre, même semaine.
«...Je prends ici plaisir non sans mélancolie, car, chez moi, je revis une longue phase de mon existence, mon enfance, ma jeunesse. Je dois encore être pour vous un homme plein de mystères; mes biographes, si jamais j’en ai, auront maille a partir avec mon œuvre et mon «éthique». Je m’explique ici. Paris me rappelle bien les circonstances que «j’ai subies». Laissez-moi vous écrire longuement; sinon, je me sentirais plus loin de vous; permettez-moi donc de faire, pour vous, un peu de mes mémoires. En me retrouvant avec des jeunes gens dans l’Académie Scarpi, je sens, comme à un siècle de distance, l’abîme qui sépare l’époque de mes études et celle-ci. L’humanité, si elle se transforme toute, comme les artistes se sont métamorphosés depuis vingt ans, Dieu alors où veut-il en venir?»
Georges Aymeris passe en revue, dans cette lettre de douze pages, ses années de lycéen, puis d’étudiant-peintre, l’hérédité de son père et de sa mère, tout ce que nous avons raconté au début de ce livre. Il juge le rôle des parents, dans la société bourgeoise, avec une sagacité que tempère à peine sa grande affection pour les siens.
«... J’aurais sans doute agi comme eux. Quand mon père, en mourant, m’a dit que notre seul bien c’est l’indépendance, songeait-il que nous n’en pouvons pas avoir, dans notre classe, avec les traditions qui pèsent sur nous? Ce bagage de «l’honnête homme», selon la formule de jadis, devient un impedimentum qui s’ajoute à l’héritage physiologique. Je me sens, malgré moi, traîner une laisse, elle se prend au détour des chemins par où je m’échapperais. Mais ce n’est point de moi qu’il s’agit désormais: c’est de mon fils. Tels pourraient me faire des reproches, et je m’en adresse parfois, de l’abandonner à l’aventure; or, mon dessein est de le délivrer, en partie, du premier faix qui m’accabla. Si je tiens à ce qu’il soit élevé en Angleterre, c’est à cause de l’indépendance qu’une éducation à l’étranger m’assurera pour cet enfant. Ces Watkins, d’après ce que vous me dites et ce que j’en ai pu savoir moi-même, sont des gens sans culture mais bons pour l’éducation physique,—cela est excellent pour l’enfance. Le gros problème sera l’instruction. Je ne voudrais pas que James allât, comme votre sœur me l’avait proposé, chez un Pasteur. La Bible des Protestants farcit les jeunes esprits d’une substance dont l’efficacité est trop certaine, et redoutable pour un Français; je ne le veux pas sans religion; catholique, il faut qu’il sache l’histoire de la sienne comme celle des autres religions, comme la mythologie. Mais, je prendrai parti quand je me serai fait une opinion sur ses facultés, ses goûts; m’est avis qu’une grande erreur, c’est d’élever les futurs citoyens du XX e siècle selon les principes de la classe bourgeoise de leur père, à moins qu’ils n’y marquent des dispositions spéciales.
Quand vous me disiez: L’avez-vous reconnu? Est-il un bâtard ou un fils légitime? Sera-t-il un gentleman?—Mais chère amie, vous exprimiez alors ce que vous ne pourriez pas penser sincèrement (à moins que vous ne soyez pas celle que j’ai cru que vous étiez). Est-on un «gentleman» parce que votre père en était un? J’ai des parents éloignés, mais de même «descent» que moi, même beaucoup plus qualifiés, par leur sang maternel, et qui, affligés de médiocrité intellectuelle, retombent bien bas. Votre cousin, le nouveau chef de famille, supposez-le dans une Angleterre démocratisée, où le majorat n’existât plus! Ne me disiez-vous pas que vous ne le fréquentiez plus, tant il était ordinaire? Vous le méprisez; le mépriseriez-vous, s’il était un agriculteur «successful», un marchand prospère, un grand «ship-broker»? Dans dix, dans quinze ans, où seront les «good manners»? L’apanage de quelques fossiles provinciaux, de vieilles filles... «spinsters» (les fileuses), selon votre jolie expression anglaise.
Aussi bien, comprenez donc que j’insiste tant pour que vous alliez voir mon fils, chez ces Watkins. J’attache la plus grande importance à cette question: Si James n’est pas doué, comme nous entendions ce mot, il faudra découvrir ses aptitudes; je lui donnerai un métier, oui, un simple métier manuel, puisqu’il aura l’avantage, si rare à notre époque, de n’avoir pas reçu ses premières impressions dans un monde dont je crois fermement la fin prochaine. Bientôt, ce sera un privilège, que d’avoir été un enfant de l’Assistance publique, dans ce monde haletant bouleversé, en désagrégation, et dont les cadres craquent avant qu’il ne se reforme. Il faudra trouver un moyen pour que l’enfant, qui sera l’homme du siècle prochain, ne souffre pas comme nous aurons souffert aujourd’hui. Si j’avais pu causer avec mon père! Nous avions besoin l’un de l’autre et nous ne nous le sommes jamais avoué, par orgueil ou prudence de sa part, par impéritie, par peur quant a moi! Il aurait pu m’être utile, s’il m’avait dit plus tôt ce qu’il me dit sur son lit de mort.
Au contraire, avec ma mère, j’ai beaucoup trop causé. Combien je l’ai aimée! Et c’est à elle que je dois pourtant Jessie, Lucia, Beaudemont, bien des malheurs... Rosemary, même. La chère maman avait son orgueil... d’une autre époque! Enfin, ma bonne amie, faites un examen de conscience, considérez votre vie, l’artiste que vous eussiez été, sans votre orgueil, si vous n’étiez plus revenue chez vous, après votre mariage si courageux... mais pardon, Cynthia, Lady Dorothy vous attendait près de la fenêtre d’où elle regarde encore les bateaux glisser sur la Tamise; et vous savez que j’ai cru que je me devais tout à ma mère: Donc je vous eusse approuvée. Mon ami X... se vante qu’avant un peintre, il se considère comme étant un père; moi, j’aurai, plus qu’un peintre, été un fils; jusqu’à... ne disons pas quel âge! Je fus toujours attaché à quelqu’un, ma bonne Cynthia! Mais vous? Les Anglais ne s’imposent pas de ces servitudes, d’enfant à parents, de parents à enfant; sinon, ils ne peupleraient pas vos colonies. Chez vous, les parents lâchent leurs enfants comme des oiseaux. Deviendrais-je maintenant un père, à la façon de mon ami X...? Peut-être... et c’est vous qui vous y opposez! Alors, alors, songez aux conséquences qu’implique ceci... Que voulez-vous faire de moi? Je ne vous comprends plus. Il est là-dessous une sorte d’hypocrisie... protestante... Vous lisez chaque soir quelques pages de la Bible, et n’avez pas tort, car il n’y a rien de plus beau. Le Seigneur ordonne, le Seigneur condamne; mais vous ne tremblez plus, impie! Vous lisez les Prophètes, les Rois, l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, comme ces poèmes hindous ou persans qu’illustrent de miniatures les derniers adeptes du préraphaélitisme. Il en va ainsi de tous les gestes que l’on nous apprit et auxquels nous ajoutons «notre petite note personnelle». Oh! que je ne suis pas sans émotion, en vous écrivant ceci; et vous ne me direz jamais ce que Votre Grâce en pense...
P.-S.—A propos, connaissez-vous ce mot de Wilde? Comme il exprimait son admiration pour l’Evangile, à un ami, il réfléchit et fit cette restriction: C’est complet, sublime... pourtant il y manque quelque chose... Saint Jean aurait dû trahir Jésus...»
Deuxième dimanche après Pâques.
(Lettre à Cynthia)
«... Je crois que les élèves de l’Académie ne reviendront plus. Ils ont pris la clef des champs. La mode est aux berges de la Seine. A quoi sert ma présence, de quelle utilité leur suis-je? Je ne résisterais pas au désir d’aller vers vous, si je n’eusse accepté de peindre plusieurs «péchés capitaux» d’Amérique. La presse n’a plus aucune autorité. En dépit de son silence, on me sait être à Paris: téléphone; c’est une dame de Philadelphie, un monsieur de Francfort—et cætera—des invitations, l’ennui d’être repris par Paris. Je refuse toute sortie, le soir.
Les Américains me relancent. Qui l’eût dit? Mon cas est étrange: les gens du monde, les riches haïssent ma peinture, et pourtant mon nom les attire.
Toutes les «commandes» de l’Amérique donnerais-je pour, en votre compagnie, planter mon chevalet en plein air. L’existence du paysagiste m’a toujours paru la plus enviable. Un Corot a connu les joies du chasseur, du pêcheur à la ligne et du poète aux champs. Léon Maillac me racontait un certain retour de Bordeaux à Paris: dans le même wagon, Léon et Corot assis en face l’un de l’autre. Corot avait rusé—il était un paysan finaud—, et Léon décrivait la mine rose et fraîche du petit vieillard qui, malgré les cahots du train, dessinait sur des bouts de papier, une fuite de nymphes, un satyre sous les saules. L’heureux homme! Corot avait confessé à Maillac que ce qu’il aimait le mieux, c’était, après sa pipette, un verre de vin blanc, les saules de Ville-d’Avray... et la musique du divin Gluck. Je ne vous ai jamais dit cela, chère amie? A vous pour qui Corot, avec Cézanne... enfin, nous connaissons vos autels privilégiés.
Je suis bien ennuyé; vous ne me donnez pas sur James les renseignements que, vous seule, pourriez me fournir. Votre méfiance à l’endroit du fils de Rosemary est inexplicable et, je vous l’assure, pas tout à fait encourageante pour moi...
G. A.
Cynthia se sentait utile à Georges, elle prit le parti de venir à Paris quand il y était; et même, accompagnée d’une ou de plusieurs amies, elle l’entraîna en Italie. Georges, à cause de l’enfant, devait à intervalles réguliers, faire des séjours en Angleterre. Il allait bientôt être temps de mettre James au collège. Georges n’entendait plus parler de Rosemary. Il me demanda comme un service d’aller à Slough; je lui avais démontré, qu’avant de retourner en Angleterre, il se devait de finir chez lui quelques portraits d’Américains, de gagner de quoi remplir les engagements onéreux auxquels il s’était condamné dans sa généreuse imprévoyance; il empruntait sur l’immeuble de Passy, sur sa terre du Calvados, vendait des objets de sa collection, quoique je lui rappelasse que, plus tard, James lui en ferait peut-être des reproches. Georges, comme le père Aymeris, donnait, incapable de compter. Le fils de Nou-Miette, Ellen Gonnard, Antonin, d’inconnus parents aussi de Mme Démaille (qui était morte à 100 ans) tiraient sur lui; c’étaient les enfants des anciens fermiers de Longreuil ou des camarades de son frère Jacques, qui lui demandaient des secours; et il ne refusait jamais. Le commerce de tableaux de Darius Marcellot—ni d’ailleurs sa fabrique d’automobiles —ne «rendaient»; Darius avait fait des appels de fonds et fini par céder ses affaires à une compagnie allemande, sans que Darius versât un sou dans la poche d’Aymeris. Mon ami était—comme son père—assez fier d’être dupe et, quant à l’avenir de James, il disait:— Je vivrai très vieux; quand je m’en irai, l’héritage des miens aura rejoint les vieilles lunes!
Georges commençait à ressembler, surtout par sa silhouette, aux photographies de M. Aymeris, prises vers 1870. Il portait en arrière sa tête chauve, marchait d’un pas lourd, s’appuyait sur une canne dans la rue et, chez lui, s’accotait volontiers à un meuble. Il avait, comme sa mère, des mouvements nerveux qui parfois arrêtaient sa parole, et cette façon de rire qu’il a décrite: un rire qu’on n’entendait pas et qui devenait une grimace douloureuse. Il ne sortait plus; il s’alourdissait.
J’allai donc à Slough, comme un expert va faire l’inventaire d’une propriété, inventorier le pauvre innocent.
Combien eussé-je voulu rapporter à Aymeris cette réponse: James est un enfant prodige, comme Darius en souhaitait un...
Je pris en route Mrs Merrymore, enfin consentante, et sa sœur Marjorie. Nous arrivâmes à Windsor par une après-midi de mai, de celles que Georges aimait tant, avec un ciel bas mais clair sur les aubépines, les fleurs de marronniers, les gazons humides, saupoudrés de gouttelettes. Il avait plu un peu; les jeunes gentlemen d’Eton College les deux mains dans les poches, entraient dans les confiseries et en sortaient, avec leurs chapeaux hauts de forme et cet air d’assurance hautaine, si comique chez ces bambins. Nous prîmes une Victoria, et, par la route qui, contournant le château, suit la rivière, nous arrivâmes chez les Watkins, sans avoir prévenu: en étrangers. Les Watkins louaient des embarcations aux amateurs de la rame et habitaient une humble maisonnette sur le bord de la Tamise.
—Quel endroit—me dit Cynthia Merrymore—pour aller «visiter» le fils de notre ami!
Ce cottage me semblait parfaitement enviable. Miss Marjorie s’écria: Nous nous trompons de porte, ce n’est pas possible, car je suis sûre que les Watkins sont tout à fait «the wright sort of people» (des gens bien).
Six ou sept enfants accoururent à la barrière quand nous l’ouvrîmes, et aussitôt nous devinâmes James: une «réduction Collas» de son père. Je lui parlai français, il s’enfuit derrière un hangar à canots. Les enfants Watkins, au contraire, allèrent chercher «pâ» et «mâ», nous apportèrent des chaises et se conduisirent avec une aisance gracieuse.
—Est-ce des «punts» ou un «canoe» que désirent ces ladies et ce gentleman?—fit Mrs Watkins—et, comme je parlais ma langue, Mrs Watkins prit à part ces dames Northmount et Merrymore:—Je vois un «french gentleman»—dit-elle—Ne serait-ce pas quelqu’un de la famille Aymeris? Je vais appeler Watkins qui repeint des bancs dans un canoe, là en face. Johnie! Johnie!—Et elle lui fit signe.
Mrs. Watkins tâcha d’attraper James; je la suivis et elle criait:— Mauvaise petite chose! ah! il est comme «a mad dog» (un chien enragé), qui se cacherait pour se jeter sur vous! Ici, James! Vous êtes demandé ici par des visiteurs; ah! la mauvaise petite chose!
Nous avions apporté des chocolats à la crème, des oranges, des «buns», que ces dames distribuèrent aux jeunes Watkins qui n’en avaient jamais tant vu. Je m’approchai de James par derrière; il se retourna, m’aperçut, se sauva plus loin; je le poursuivis et le saisis par la manche de son sarrau.
—Attrapé!—lui dis-je en riant,—viens manger des bonbons!
Il n’entendait plus que l’anglais.
James ramassa une poignée d’herbe et de terre, la lança contre moi, poussa des hurlements.
Mrs Watkins le secoua, lui donna une torgniole; il la considérait avec un air de défi, et d’une grosse voix d’enfant de la campagne, la menaça:
—I’ll get sweeties, you wont catch me! (J’aurai les bonbons, mais vous ne m’attraperez pas!) et il frappa Mrs Watkins de toutes ses forces, planté sur ses jambes fines mais robustes, où se gonflaient les muscles.
J’étais très satisfait de cette scène: celui-là ne se laisserait pas tondre dans la vie, il saurait se défendre...
Je n’insistai plus, mais priai la bonne femme de lui laisser la boîte de chocolats et les «buns»; il reviendrait tout à l’heure à de meilleurs sentiments.
—Vous ne le connaissez pas, Sir! Il nous vaut plus de peine à lui seul, que toute ma marmaille. Si du moins on pouvait le laver! Serait-ce l’habitude dans votre pays, Sir, pour les petits, de ne pas vouloir l’eau froide?
Mr Watkins était en conversation avec les dames Northmount. Il tenait sa casquette dans son épaisse main calleuse de marinier; il ressemblait à ces vieux invalides de l’hôpital de Chelsea, dans le tableau célèbre de sir Hubert Herkomer: les cheveux gris ramenés en accroche-cœur sur les tempes, des yeux bleu-faïence, bons et respectueux.
James s’était glissé à quatre pattes jusqu’à lui. Watkins l’empoigna, le mit à cheval sur son épaule, et le fils de Georges Aymeris l’entoura de ses bras, le baisa sur l’oreille, ce qui fit dire au bonhomme:—Pas de ça, Master Jim! Watkins n’est pas Mrs Watkins!—Et il ajouta plus bas, pour nous:—Je suis son favori; on croirait qu’il a été maltraité par les femmes, il est méchant pour la «mistress»; moi j’en ferais tout ce que je veux.
Nos amies avaient expliqué aux Watkins qui j’étais. La patronne prépara du thé; nous ne pûmes nous dérober à ce repas magnifique, servi sous une tonnelle de clématites, au bord de la rivière. Les trois fauteuils du cottage, dont un rocking-chair qui m’échut, faisaient face à la Tamise. James s’apprivoisa, je le pris sur un de mes genoux, il mangea comme un goret; les petits Watkins gardaient une attitude de princes du sang.
Le brave marinier me confia qu’il faudrait bientôt, à son grand regret, prévenir M. Aymeris que les Watkins ne pourraient plus s’occuper de James, car la classe du village ne serait pas l’endroit où un jeune gentleman devrait aller, puisque le père était un gentleman comme moi, et la mère, naturellement, une lady comme «her ladyships», ces dames Merrymore.
Drôle d’enfant! En prenant son thé, James ne m’avait-il pas, entre autres choses, dit:—Vous ne sentez pas comme nous (you don’t smell as people do, here). Est-ce que les Français sentent comme nous? Et moi, est-ce que je sens comme vous, puisque je suis Français? James m’avait flairé, il reniflait comme un chien de chasse, sur la piste d’un lièvre.
Ceci m’avait paru très singulier... Miss Marjorie n’y trouvait aucun sens. Cynthia ne put croire qu’un enfant si jeune eût l’odorat si fin et l’intelligence si vive qu’il pût remarquer, comme elle l’avait fait elle-même, que les voyageurs rapportent d’Angleterre une odeur spéciale dans leurs vêtements, et que les gens du Continent en ont une autre.
Je demandai à James ce qu’il voudrait être plus tard. Il dit:— Quand je serai grand? Un de ceux qui ont une automobile pour aller plus vite à Windsor.
Et comme je lui offrais des jouets dans une boutique du village, il choisit une boîte de couleurs, et trois pains de vermillon:—Je peindrai tout en rouge!—dit-il.
Après des adieux très tendres et la promesse que nous reviendrions, nous retournâmes à la gare.
Dans la voiture et dans le train, nous échangeâmes nos impressions avec mes compagnes. James avait déplu à Cynthia; Miss Marjorie le trouvait «quaint» (bizarre). Je l’aimais déjà; mais qu’est-ce que son père penserait de la palette?
Quelques jours après, comme je racontais ma visite à Georges Aymeris, la palette provoqua les interjections auxquelles j’étais tout préparé.
—Encore un peintre! Mon fils en serait-il un? Horreur! Et il voudra conduire des automobiles! Eternel recommencement! Voici un marmot qui ne sait pas qui il est, n’a vu que des poules et des vaches en Bourgogne, des bateaux et des paysans en Angleterre; et il choisit une palette! Et les automobiles! Aurait-il le goût du luxe? Rien ne pouvait me faire plus de peine... Au fond de moi-même, j’espérais avoir en lui un petit gars bien portant et sans deux idées dans la tête. Enfin il a l’air robuste, dis-tu? Et il a mauvais caractère, il sait ce qu’il veut... Ça, c’est bon!
Georges Aymeris me parut plus que jamais préoccupé par des questions sociales que lui avaient soumises Mrs Merrymore et Darius Marcellot. Il relisait Jean-Jacques Rousseau, qui l’exaspérait et le fascinait à la fois; des jeunes gens lui apportèrent des tracts de l’Eglise de l’Apostolat positiviste du Brésil: «L’Amour pour principe, et l’ordre pour base»; «Le progrès pour but»; «Vivre pour autrui»; «Vivre au grand jour».
L’ordre et Georges Aymeris! Quelle rencontre!
Dès que je le quittais, quelque «intellectuel», envoyé par Darius Marcellot, venait le faire souscrire pour des publications, l’enrôler dans les ligues qui, je le savais, lui semblaient aussi vaines que ridicules. Et tout le décousu qui se marquait de plus en plus dans sa vie de célibataire, était dû, selon moi, à ses soucis de père, à cet enfant du hasard qu’il tardait toujours à revoir, par terreur de ce qu’il découvrirait.
Jusqu’en septembre, je parvins facilement à faire travailler Georges, en France, quoique Mrs Merrymore fût retenue auprès de sa mère. Des Américains l’emmenèrent en excursion, entre deux portraits, dans les premiers jours d’octobre; puis il alla en Angleterre d’où il m’écrivit quelques lignes nerveuses, dont celles-ci:
«... J’ai revu l’enfant; je me présentai sans prévenir, comme vous autres; la même scène recommença, presque insoutenable d’émotion pour un père; je croyais me voir à l’âge de James. Pauvre enfant, pauvre enfant chéri! Malheureuse créature! James a tout en lui de ce que mes tantes réprouvaient en moi, tout ce qui effrayait mon père; et il a aussi—mais cela vous ne pourriez, vous autres, vous en rendre compte—il a, de Rosemary, des expressions de chat sauvage. Cette mère! Nul ne sait où elle est. J’ai fait faire des recherches par la Police, par des Agences: rien! Mais cet enfant! Avec les couleurs que vous lui avez données, il a fait un album d’aquarelles que mes élèves de chez Scarpi voudraient pouvoir signer. Simplement stupéfiant! Il a surtout imaginé une maison et un jardin dans des plans inconnus, et dont les fenêtres de derrière sont visibles comme celles de la façade! C’est à la fois géométrique et fou, d’une couleur merveilleuse, d’une violence et d’une harmonie de sauvage. Je m’entoure des œuvres de mon fils, il me semble n’avoir jamais rien autant admiré. Est-ce donc cela le génie? James n’a pas dix ans; que fera-t-il de ses dons? C’est effrayant, effrayant à tous les égards! Mon enfant va-t-il être aussi hanté par le Formidable?... Quelle curieuse époque!»
Par d’autres lettres, je sus que Georges, plutôt que d’aller à Windsor, faisait venir James à Londres. Les vêtements du petit garçon, ses façons de «sauvage» gênaient mon ami, quand Georges faisait luncher James au grill room de l’hôtel, ou le menait chez les Northmount; mais Georges ne voulait pas l’habiller autrement, ne le grondait même pas quand il lançait son assiette à travers le restaurant. James lui semblait admirable ainsi, mais il aurait fallu vivre dans une île déserte. Aymeris devrait renoncer à ses habitudes, ou bien ne plus avoir auprès de lui ce «chat sauvage», s’il éduquait James d’après les principes pour lesquels il avait récemment incliné.
Chez lady Dorothy, «l’anomalie» avait encore plus d’inconvénients qu’à l’hôtel, où cependant le manager demanda à Aymeris «qui était cet enfant comme on n’en recevait pas au Kensington-Gardens Palace et dont se plaignaient les voisins de table, ainsi que le personnel».
Alors, Cynthia découvrit dans Kensington, une école catholique, préparatoire à Beaumont College, et commença l’apprentissage de James comme «gentleman», Georges n’ayant pu résister plus longtemps aux prières de ses amies. Et, au fond de soi, il devait apercevoir comme il est malaisé d’être un révolutionnaire doctrinaire quand on est le fils des Aymeris et qu’on espère s’unir, quelque jour, à la petite-fille d’un duc. La vie détruisait, un à un, les plans de Georges Aymeris. Cynthia, son Egérie du moment, troublait l’artiste et n’organisait rien de solide.
James était en retard pour ses études, plus que ne l’avait été Georges. Celui-ci, agissant avec son fils comme Mme Aymeris avait agi pour le sien, exagéra ses soins, fit prendre à James trop de leçons; l’enfant voulut retourner à Slough avec les Watkins, il se disait fiancé à Lettie, l’aînée des fillettes. On le renvoya de sa pension, il fut bouclé chez un «tutor»; ses mains devinrent propres, les sœurs de Cynthia lui choisirent de jolis «complets». Comme il était intelligent et grand liseur, ses progrès furent surprenants; mais il dessina moins. Etouffait-on le génie du jeune phénomène? A la rentrée des vacances de Christmas, qui se prolongent jusqu’au début de février, les prêtres de Beaumont virent arriver une nouvelle recrue, coiffée d’un chapeau de soie haut de forme, avec un col blanc, une Eton jacket et un pantalon gris long. Adieu Jean-Jacques Rousseau et l’Ecole de la Nature!
Les Northmount allaient refondre dans le moule des anciennes traditions, le fils de Georges, celui qui serait peut-être devenu le Messie que le XX e siècle attend pour rénover l’Art.
Le studio qu’il avait occupé à Chelsea se trouvait encore vacant, Aymeris le reprit pour exécuter une série de toiles qu’il avait hâte de peindre pendant cette année où il ne s’éloignerait pas de James ni de Mrs Merrymore. Le monde des artistes, à Londres, suivant de très loin le mouvement de Paris, des jeunes gens silencieux mais d’avant-garde, créaient des chapelles, des clubs d’admiration mutuelle, et le Maître Augustus John, était déjà le fameux ancien hôte de Montparnasse, un Puvis de Chavannes néo-impressionniste, dessinateur archaïque à la façon des élèves d’Alphonse Legros. On s’entourait de marchands-amateurs, de dames esthètes, socialistes et humanitaires; la sœur d’un duc, qui avait épousé un modeste avocat, lançait des toilettes florentino-chinoises et exhibait dans les concerts de Richard Strauss sa figure de Blessed Damosel. Il sévissait, comme chez nous et à Berlin, des critiques-prophètes; le journaliste Cyril Edwards rendait oracle, avec les yeux clos d’un dieu de la Longévité, les mains croisées sur son ventre de matrone; ce cosmopolite, snob, fort spirituel, avait connu Georges chez la princesse Peglioso; la méchanceté de ce magot papelard s’exerça à loisir contre mon ami pour qui Londres devenait un second Paris des ans sinistres.
Cynthia raillait ce qu’elle appela la «phobie» de M. Aymeris, son «délire de la persécution», et elle le contraignit à fréquenter ces milieux artistes, les seuls où elle allât, depuis que la «Society», selon l’ordre et le désir d’Edouard VII, était envahie par la finance. On ne distinguait plus les frontières de cette «Society», si ouverte à tous ceux qu’une grosse fortune recommandait à un souverain fastueux, ami du plaisir et des milliardaires.
C’était alors à qui inventerait les plus belles fêtes; les danseuses du ballet russe, les comédiens de nos théâtres, nos auteurs dramatiques, allaient à Londres comme à Deauville pendant les courses. Mme Réjane, Jeanne Granier dînaient à la Cour et descendaient chez les duchesses. L’une de celles-ci, pendant le procès Steinheil, se prit, pour l’héroïne, d’un enthousiasme charitable, et allait proposer à cette vedette des tribunaux, de venir à Nimrod Castle, comme dame de compagnie de «Sa Grâce», dont la prestigieuse inculpée élèverait les filles.
Aymeris, comme confrère et collègue du peintre Steinheil (neveu de Meissonier), fut interviewé par des journalistes et alla au studio de la duchesse, qui avait un service à lui demander; invitation que ne put refuser Georges, lui, un des fondateurs d’une société dont un Français, ami de la duchesse, était le Président d’honneur.
Les enfants de cette femme-Mécène posaient pour un groupe que le rival de Sargent, le Chevalier von Münchstorff, brossait pour commémorer le couronnement du roi Edouard, dans la galerie des ancêtres, à Nimrod Castle. Le duc actuel était pour la première fois apparu avec ses insignes, en cette occasion historique, étant «entré» dans ses titres et propriétés peu de temps auparavant.
Aymeris fut reçu au studio, tandis que les jeunes gens et les jeunes filles venaient de prendre le thé; les plus jeunes se livraient à une partie de quilles avec les boules de carton argenté et les tiges d’or des couronnes ducales. Un des fils lui dit, comme il ne riait pas assez fort:—C’est du toc! Maman loue ces objets d’héritage chez un costumier de Covent-Garden, les «coronation-days» sont rares.