Bals, petits bals
Printemps
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Années 50
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Sur la table de la cuisine, le matériel est prêt. Le démêloir, le peigne à queue, les bigoudis de trois tailles différentes, les épingles à cheveux, les fixe-crans et les foulards de mousseline.
Simone, la mère, a fini de laver et de ranger la vaisselle du souper. Elle a ôté son tablier et revient s’installer à la table avec sa « tricote », c’est-à-dire l’ouvrage en route, un début de pull-over en attente sur les aiguilles repliées comme des ailes d’oiseau, enroulé autour de la pelote de laine entamée. Gilbert, le père, a chaussé ses lunettes et ouvert le catalogue de Manufrance, Manufacture d’armes et cycles de Saint-Etienne, une véritable mine d’objets de toutes sortes, des plus courants aux plus surprenants, feuilleté et refeuilleté pendant des soirées entières dans tous les foyers ou presque, du nord au sud, de l’ouest à l’est, jusqu’ici en Lorraine, et au-delà. Un geste de la tête en guise d’invite à Alain, son petit garçon, et voilà le bambin calé sur ses genoux.
— C’est samedi, jour du salon de coiffure… dit Gilbert avec un clin d’œil en direction de l’autre bout de la table.
Et le gamin glousse, complice.
En effet, c’est un samedi du mois de mai de l’année 1952, et les filles de la maison, Juliette et Camille, dix-huit et seize ans, après la grande toilette vont se livrer au rituel de la mise en plis, en vue du dimanche, un jour qu’il convient de distinguer des autres, en raison de la messe du matin, du repas qui comporte toujours une petite fantaisie, des vêpres de l’après-midi, d’une promenade, d’une visite… Mais surtout, la mise en plis, tout comme les habits du dimanche, c’est pour le bal ! Elles doivent être belles pour le bal !
Elles arrivent dans la cuisine, les danseuses de demain, déjà en chemise de nuit, une serviette en turban autour de la tête. Depuis qu’elles ont fait leur communion solennelle, elles ont droit une fois par an à l’indéfrisable chez le coiffeur du bourg. Une fois par an seulement, parce que l’opération, répétée plus souvent, risquerait d’abîmer leur chevelure, qu’elles ont belle toutes les deux, à cause des produits qui font friser et de la chaleur du casque. Leur mère, qui a vécu sa jeunesse au temps des cheveux courts, coupés à la garçonne, s’amuse parfois à fredonner, pendant leur séance de coiffure :
Elle s’etait fait couper les ch’veux
Comme une petit’ fille
Gentille
Elle s’était fait couper les ch’veux
En s’disant ça m’ira beaucoup mieux 2
Mais les modes changent, et elle-même, comme les jeunes, se soumet à celle des frisettes.
Camille s’assoit la première, déroule la serviette qui libère ses cheveux mouillés. Les siens sont châtain clair, souples et pas trop fins, faciles à coiffer. Juliette les démêle soigneusement, et sur la tête de sa sœur elle trace avec le peigne une géométrie qui va guider son travail. Pour l’arrière, elle utilisera les gros bigoudis, pour la nuque les moyens. Elle sépare les mèches une à une, et en s’aidant de la queue du peigne elle les enroule lentement, pas trop serré (Aïe, tu tires trop, ça fait mal !), pas trop lâche pour que ça tienne. Chaque bigoudi est fixé par une épingle qui frôle parfois d’un peu trop près la peau du crâne (Aïe aïe aïe…). Sur le dessus, du côté opposé à la raie, pour obtenir un bel effet naturel, elle pince les mèches entre l’index et le majeur et les enferme dans les fixe-crans qui ressemblent à de petits pièges avec leurs fines dents de métal. Voilà, tout est posé. Il ne reste plus qu’à nouer autour de la tête de Camille le carré de mousseline qui maintiendra l’ensemble pendant la nuit, quand elle aura trouvé sur l’oreiller la position la moins inconfortable.
Changement de rôle, au tour de Juliette maintenant. Pas de fixe-crans pour elle, ses cheveux, d’un joli blond doré, sont trop fins pour supporter pareille torture. Rien que des bigoudis. Mais attention au sens dans lequel Camille devra les enrouler, tous vers l’arrière, aucun vers l’avant, la grande sœur ne veut rien, ni cran ni boucle, sur le front.
Malgré les curiosités de Manufrance, qu’il connaît mais semble à chaque fois redécouvrir, comme les pièges à nuisibles, les appeaux, les outils bizarres (çui-là, papa, il sert à quoi, déjà ?), Alain ne perd pas de vue le travail d’artistes de ses grandes sœurs. Quand il était encore un tout petit garçon, comme Simone ne lui coupait pas ses cheveux, doux et fins, elles s’amusaient parfois à lui poser des bigoudis. Quand il avait la patience de les garder suffisamment longtemps, il pouvait ensuite se contempler dans la glace, frisé comme un mouton, et il riait. Puis le temps est venu de faire de lui un véritable petit homme, à ne pas confondre avec une fille ! Finis les bigoudis. Sauf pour jouer avec. Pendant que ses sœurs faisaient leur toilette et leur shampooing, sur la table de la cuisine il fabriquait et alignait de drôles de bestioles, avec les bigoudis en guise de ventres, les épingles de pattes, et les fixe-crans de mâchoires… Mais pour cela aussi il est devenu trop grand, le voilà du côté de son père, du côté des clins d’œil et des plaisanteries.
— Faut souffrir pour être belles ! lance Gilbert.
Les Mourot forment une famille de Français moyens des années 50, qui ne sont plus tout à fait des années d’après-guerre, même si elles en portent encore bien des marques.
Gilbert et Simone se sont mariés en 1933, il avait vingt et un ans, elle dix-neuf. Les filles sont nées avant la guerre. Gilbert a été mobilisé, fait prisonnier, emmené en Allemagne. Il n’en est revenu qu’en 45. Mais il est revenu, sans avoir connu de près les horreurs découvertes après coup. Et alors que chez certains les séquelles de cette guerre ont engendré une sorte de désespoir qui les empêche de regarder vers l’avenir avec confiance, lui, doté d’une nature entreprenante et optimiste, s’est tourné résolument du côté de la vie, symbolisée par Alain, l’enfant des retrouvailles.
Gilbert est charpentier-couvreur, chef d’équipe pour le compte d’un entrepreneur. Il aime son métier, appris au temps de sa jeunesse. À ses qualités professionnelles s’ajoutent une jovialité et une bonne humeur constantes appréciées de ceux qui travaillent avec lui. Personne ne rechigne à « faire des heures » quand les chantiers pressent. Elles se récupèrent au cours de l’hiver. Gilbert alors bricole à la maison. Un peu maçon, un peu plombier, voire carreleur, et pourquoi pas aussi peintre et électricien, il touche à tout et améliore constamment la maison longtemps louée et récemment achetée. Il a transformé une partie du grenier en chambre pour les filles, rénové la cuisine pour le plaisir et la fierté de Simone, et depuis peu, à défaut d’une vraie salle de bains comme en ont les riches, il a installé un bac à douche dans une partie de la buanderie. Un luxe, ou presque, qui a mis fin pour la famille aux ablutions dans la cuisine, dans l’évier pour les rapides ou dans un baquet pour les plus sérieuses, à tour de rôle pour ne pas se gêner, et surtout pour ne pas se montrer dans son intimité totale… Combien de fois Alain et Gilbert, oubliant volontairement ou pas que l’accès à la cuisine leur était interdit à certaines heures, ont-ils déclenché les cris de vierges effarouchées des filles, dont leur mère seule, et encore, était autorisée à voir les corps dénudés…
Simone est mère au foyer, un travail à plein temps pour tenir son intérieur, plus l’inévitable jardin et le petit élevage qui complètent immanquablement les maisons à la campagne. Pour l’éducation des enfants, Gilbert lui a toujours laissé les pleins pouvoirs, sans pour autant s’en désintéresser. Avec les filles redécouvertes à son retour de captivité, comme maintenant avec Alain, il assurait le superflu, rafistolait les jouets, leur apprenait les jeux de cartes, à monter à vélo, sur celui de Simone, trop haut pour elles, si bien qu’elles pédalaient debout et lui courait derrière en tenant la selle jusqu’au redouté « Attention, je lâche ! ». Mais pour la propreté, la nourriture, les devoirs, il recommandait de toujours bien écouter « maman », qu’il nommait en riant « la patronne ».
Une patronne qui ne lui confisque cependant pas ses prérogatives de chef de famille, et pas seulement parce que certaines sont encore du domaine de la loi. Chez les Mourot, les choses sérieuses, ça se discute et se décide à deux. L’école, le choix d’un métier. Les autorisations de sortie aussi, en particulier vers les bals, les fameux bals dont les filles sont si friandes…
À quatorze ans Juliette a quitté l’école communale et commencé l’année suivante un apprentissage chez madame Bouleau, couturière au chef-lieu de canton. C’était son souhait. Elle voulait travailler, faire quelque chose de ses mains. Elle y a maintenant le statut d’ouvrière. Camille, moins manuelle, a fréquenté à partir de ses douze ans le « cours complémentaire », la version rurale des collèges qui permettait aux adolescents des campagnes d’aller jusqu’au brevet, à condition d’avoir de bons mollets, car c’était à pied ou à vélo que la plupart s’y rendaient. Son diplôme brillamment obtenu, bien que modeste, lui a servi de sésame pour entrer « dans les Postes », une administration très convoitée, prometteuse d’échelons à gravir après quelques années de routine.
Le vélo, indispensable et universel ! Pour Juliette et Camille qui chaque matin pédalent de concert vers le chef-lieu. Mais aussi pour les gendarmes, encore, et les facteurs, pour les ouvriers des entreprises et des quelques usines, les particuliers qui ont à se déplacer, pour les collégiens. Le vélo pour le travail et les distractions. Tous les campagnards, des deux sexes, ont dans les années 50 des mollets fermes et galbés de cyclistes… Et cela a peut-être à voir avec l’engouement pour le Tour de France et ses champions, les Robic, Bobet, Darrigade et autres, sans oublier le Nancéien Gilbert Bauvin, qui combattent avec les seules armes de leur courage et de leurs forces.
Au nom du Père et du Fiiils et du Saint-Espriiit. Ainsi soit-iiil !
Le chapelet, ça n’en finit pas. Le mot ne désigne pas seulement l’objet, mais aussi la longue récitation des prières, des « Notre Père » par dizaines entrecoupés de « Je vous salue Marie ». S’il y a des dimanches où monsieur le curé libère ses fidèles sitôt les vêpres dites, il y en a d’autres, allez savoir pourquoi, où il les fait suivre d’un chapelet. Il s’installe alors sur un modeste trône de bois vermoulu placé à droite du chœur et ferme les yeux. Sans doute pour la gravité de la prière, peut-être aussi parce que le repas auquel il a été convié par l’une de ces familles très pieuses qui l’invitent à tour de rôle à leur table était un brin trop copieux… Il arrive parfois qu’entre deux « Notre Père » ou deux « Je vous salue Marie » se fasse entendre un ronflement du côté du siège sacerdotal… Le chapelet du dimanche est mené par madame Albertine, dite Titine, ce qui rime aussi avec sacristine, le rôle qu’elle tient à la paroisse. Avec elle, impossible d’écourter la litanie des prières, à cause des pauses entre les dizaines, et de cette façon qu’elle a de faire traîner toutes les finales en i : Mariiie… que votre règne arriiive… ainsi soit-iiil…
Chaque dimanche, la messe le matin et les vêpres en début d’après-midi, c’est rituel, impossible d’y échapper, du moins pour les femmes et les filles, petites ou grandes, la tête obligatoirement couverte d’un chapeau ou d’un foulard. Par contre, les hommes, moins nombreux, moins assidus aux offices, qui arrivent porteurs d’un couvre-chef, le plus souvent une casquette, l’ôtent en franchissant la porte de l’église, découvrant parfois des crânes à demi dénudés ou des mèches en bataille, alors que les yeux de plâtre du Christ, de la Vierge et des saints préféreraient sans doute se poser sur des chevelures féminines plus avenantes…
Les doigts de Camille et de Juliette, comme ceux des autres jeunes filles assises avec elles sur le banc le plus proche du chœur, celui qui leur est réservé, s’impatientent de ne pas pouvoir faire filer plus vite les grains de leur chapelet. Toutes ces demoiselles échangent des coups d’œil et des hochements de tête dont le sens est clair : Ah la Titine alors ! Vraiment elle doit le faire exprès !
Ouf ! C’est enfin terminé. Monsieur le curé se lève, bénit une dernière fois ses fidèles et regagne la sacristie, suivi de madame Albertine.
Vite ! Vite ! Un dernier signe de croix, la génuflexion, se retenir de courir dans l’allée de l’église.
— À tout à l’heure ! À tout de suite !
Il est deux heures passées de quelques minutes, à la guinguette le bal commence à deux heures et demie pile, il n’y a pas de temps à perdre.
Gilbert et Simone se dispensent des vêpres, et parfois aussi de la messe, surtout lui qui préfère bricoler le dimanche matin. Par contre, il aime prendre son temps l’après-midi, s’attarder à la fin du repas, siroter un premier café, un deuxième, profiter de son petit garçon.
— Alors, lance-t-il à ses filles qui déboulent, vous avez dit une prière pour moi ?
Pas de réponse. Elles ont déjà ôté les chapeaux, une petite cloche de feutre rouge pour Camille, un chapeau « Miss » marron, calotte toute ronde, bord relevé derrière et rabattu devant, pour Juliette. Elles montent dans leur chambre, se débarrassent de leurs gants blancs, remisent dans un tiroir chapelets et missels.
Pour l’essentiel, elles sont prêtes.
Elles ont dormi avec toutes ces choses piquantes sur la tête, qu’elles ont enlevées ce matin, et leurs cheveux libérés, secoués, délicatement brossés, finement peignés, ont pris les formes qu’elles voulaient, des boucles, des crans, de gracieuses ondulations, et pourquoi pas, d’un petit coup de peigne habile, un accroche-cœur sur le front de Camille. Pour la messe elles se sont habillées « en dimanche », sous-vêtements compris. Même le soutien-gorge et la petite culotte se doivent d’être plus fins, plus jolis que ceux de la semaine. Comme on est en mai, elles ne portent pas de bas, mais elles ne se dispensent pas pour autant de la gaine, censée mettre en valeur la courbe des hanches, le plat du ventre, la finesse de la taille qui n’en ont nul besoin.
Une couturière dans la famille, c’est une aubaine. C’est pour sa clientèle que madame Bouleau travaille et fait travailler ses deux ouvrières, mais elle ne refuse pas que celles-ci prolongent parfois leurs journées à des fins personnelles. Elles peuvent profiter, en plus de ses conseils, des installations, du matériel, des chutes de tissus, de rubans. Grâce aux mains habiles de Juliette, sa cadette et elle peuvent arborer ce dimanche de jolies robes coupées dans une cotonnade fleurie et agrémentées d’un petit col de dentelle du plus bel effet. Cependant, faute de temps et aussi de savoir-faire, pour les vêtements de demi-saison et d’hiver, les tailleurs et les manteaux, plus les chaussures et les chapeaux, Simone prend deux fois par an le car pour Verdun avec ses filles pour aller les habiller « en confection », à l’Innovation, le magasin le plus réputé de la ville, rue Mazel.
Deux heures et quart ! Juliette et Camille sont devant le miroir de leur chambre. Elles ne se maquillent pas. Les filles de la campagne ont le privilège d’un teint naturellement coloré. Juste du rouge à lèvres, une touche un peu plus appuyée pour l’aînée, deux années d’avance méritent bien ce petit avantage. Le tube de « Rouge baiser » passe de l’une à l’autre. Un nuage de brillantine sur les cheveux, avec le vaporisateur vissé sur le flacon.
Le parfum maintenant. Un luxe qu’elles se doivent d’utiliser avec parcimonie, une goutte derrière chaque oreille, une goutte au creux du poignet. C’est un beau flacon bleu, à la forme élégante. « Soir de Paris » de chez Bourjois, avec un J, comme joie, précise la réclame qui en est faite à la radio. Tous les slogans, le plus souvent mis en musique, quels que soient les produits vantés, Alain les adore et les connaît par cœur. Aussi, quand ses sœurs descendent, se met-il à chanter, sous l’œil amusé de Gilbert :
La brillanti-ne
La meilleure la plus fi-ne
Mais oui c’est la
Brillantine Roja
— Elles vont au bal… ajoute-t-il, devenu pensif.
La façon dont il prononce ces mots, un peu comme s’il s’agissait de quelque chose de secret, laisse deviner son incompréhension de petit garçon devant la hâte des filles.
Il sait ce qu’est le bal. À la fête du village ses parents l’y emmènent, il reste assis sur un banc pendant qu’ils dansent. Il voit passer devant ses yeux des jambes qui gigotent, des jupes qui tourbillonnent, ça fait du bruit, de la poussière. Il aimerait mieux la musique toute seule. Aussi ne proteste-t-il pas quand Simone lui prend la main et l’emmène à la maison pour le coucher.
Il y a sans doute dans le bal quelque chose de plus qu’un petit garçon comme lui ne peut pas savoir, et qui fait que le dimanche après-midi l’envolée de ses sœurs sur leur vélo ne ressemble pas à celle des jours de semaine.
Avoir seize ans, dix-huit ans, vingt ans, en ce début des années 50, c’est refléter les caractéristiques de l’époque. La page de la guerre est tournée et il s’agit de regarder vers l’avenir. Les jeunes ont entendu parler de l’Occupation, des batailles, des héros, de Jean Moulin, d’Anne Frank et de bien d’autres, des restrictions, des règlements de comptes et des atrocités commises, sans pouvoir cependant en mesurer vraiment le poids. Ils ont toutefois conscience de vivre leur jeunesse dans une période de renouveau où tout le monde pourra trouver sa place à condition de le vouloir. Ils ont envie de vivre, de s’amuser, mais ils savent qu’ils doivent aussi travailler et ne pas faire les difficiles, accepter leur condition.
Beaucoup découvrent le travail au sortir de l’école primaire, à quatorze ans, en pleine croissance. Les enfants de paysans, en particulier les garçons, mais aussi bien des filles, participent aux travaux de la ferme, dont beaucoup se font encore dans des conditions difficiles. La traite des vaches à la main, le foin, la paille, le fumier à manipuler à la fourche. Les gerbes de blé, d’avoine, d’orge à mettre en tas derrière la moissonneuse, les jambes nues griffées par les éteules. Les pommes de terre à ramasser et à mettre en sacs en automne, les betteraves à arracher. La poussière de la batteuse en hiver. Apprendre à harnacher les chevaux, à les conduire. Et pour les filles en plus aider leur mère, au jardin, au lavoir, à la cuisine.
D’autres entrent en apprentissage chez les artisans : menuisier, charron, boucher, boulanger, coiffeur, couturière, comme Juliette chez madame Bouleau. Les choix ne se font pas toujours selon les désirs ou les aptitudes, mais souvent en fonction des opportunités. La discipline y est généralement rigoureuse, ou du moins naturelle. On est là pour apprendre à travailler ! Alors ils travaillent, tous ces jeunes apprentis, en bleu et en casquette, en tablier blanc taché de sang, en blouse rose ou blanche. Debout, assis, courbés. Au chaud, au froid, dans le silence ou dans le bruit.
Pour d’autres encore c’est l’usine, souvent la même que celle qui emploie leur père. La fromagerie de Cléry-le-Petit, la papeterie ou la « forge », pour désigner la métallurgie, de Stenay. Le vélo et la musette au dos, avec la gamelle qui sera réchauffée au bistro et arrosée d’un rouge-limonade. Des petits hommes qui ramènent leur maigre paye à la maison à la fin du mois.
Certains sont « aux écoles ». Au cours complémentaire jusqu’au brevet. Jusque-là encore semblables aux autres. Parfois ils continuent, vers le lycée, l’école normale, voire la faculté. Le car, le train, l’internat éloignent alors progressivement de leur campagne ceux qui voient loin dans leurs études.
Jeunesse travailleuse. Mais jeunesse avant tout. Surtout quand arrive le dimanche.
Et dame quand on a travaillé
Six jours entiers on peut s’payer
D’un cœur léger une fin d’semaine 3
Se reposer ? C’est ce que font leurs pères, leurs mères. Et encore… Se reposer, pour eux, signifie rarement ne rien faire, c’est plutôt faire autre chose. Le dimanche par exemple chez les Mourot, c’est Gilbert qui pose du carrelage au lieu de grimper sur les toits et Simone qui fait des œufs à la neige et un gâteau mousseline. Le dimanche, les ouvriers d’usine respirent dans leur jardin, la binette à la main. L’après-midi, peut-être, ils consentent à se reposer, pour de bon, une heure ou deux, dans un fauteuil ou à l’ombre d’un arbre…
Mais les jeunes ? Même fatigués, et certains le sont vraiment, ils n’ont pas l’âge de se reposer. Ils ont l’âge de s’amuser. La fatigue, ils l’oublient. Ils vont au bal !
Il serait exagéré de dire qu’ils n’ont pas d’autres distractions possibles. À Stenay, le cinéma Jeanne d’Arc donne chaque dimanche une séance l’après-midi et une le soir. Les films les plus appréciés sont les comiques et les « beaux drames » qui font pleurer.
Gilbert n’a pas de voiture personnelle, cependant l’entrepreneur pour lequel il travaille lui permet de disposer au besoin d’un véhicule, une petite camionnette, dans laquelle il emmène de temps en temps sa famille au cinéma, offrant en prime à ses enfants le Miko de l’entracte. Dans les années d’après-guerre, Juliette s’en souvient, et Camille un peu aussi, existait encore le cinéma ambulant, qui desservait les villages. Dans une salle communale, ou même dans un café aménagé pour la circonstance, un homme installait un écran et un projecteur, offrant ainsi aux campagnards la possibilité de découvrir des films et des acteurs, des « vedettes » qui semblaient appartenir à un autre monde.
Certains dimanches, faute de mieux, les jeunes se rassemblent par petits groupes, pour une promenade, ou bien passent l’après-midi chez l’un ou l’autre, ou en famille, retombant dans l’enfance qui n’est pas si lointaine autour de ces jeux dont ils se moquent mais dont ils retrouvent tout de même le plaisir et les fous rires. Jeux de cartes, le misset, le machuré, jeux de dames, de l’oie, des petits chevaux.
Mais la reine des distractions, la plus courue, la plus intéressante, la plus… la plus tout ! c’est évidemment le bal !
Ont-ils conscience, ces jeunes qui s’y précipitent, que le bal mobilise tout leur corps, y compris leur tête et leur cœur, qu’il aiguise leurs sens, qu’il leur fait découvrir une foule de sentiments, qu’il est une scène dont ils sont les acteurs, une arène où ils s’affrontent, une ouverture sur la vie, avec ses plaisirs, ses rivalités, ses opportunités, ses conquêtes, ses échecs…
Chaque village fête une fois l’an son saint patron. Grand-messe, réunions de famille, généreuses agapes, et bal ouvert à toute la population des alentours. Selon la saison ou les caprices du temps, ces petits bals de village ont lieu sur la place, sous les arbres décorés de guirlandes, ou dans la salle de la mairie, parfois même de l’école, dont les tables ont été entassées sous le préau. Les musiciens prennent place sur une simple estrade. Ce sont des gars du coin, des amateurs, que beaucoup appellent par leur prénom, tutoient, dont ils se moquent quand ils font des « canards »… L’accordéoniste travaille aux chemins de fer et celui qu’on appelle le batteur, ou encore le jazz, à l’usine, à moins que ce soit le contraire. Ils jouent pour le plaisir, et aussi pour une petite rétribution qui arrondira leurs fins de mois.
Ce n’est pas vers un bal de village que pédalent allègrement Juliette et Camille ce dimanche de mai. Elles ne les dédaignent cependant pas, quand elles n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent, ou plutôt sous les semelles de leurs jolis escarpins qui n’apprécient guère le bitume rugueux des places.
Elles vont à la guinguette.
On n’est plus au temps de Renoir, des femmes corsetées qui dansaient en robes longues à volants et en chapeaux garnis de fleurs ou d’oiseaux, avec des messieurs portant moustaches et canotiers, dans les guinguettes au bord de la Marne… Il en reste une chanson, sur un air de valse :
Ah le petit vin blanc
Qu’on boit sous les tonnelles
Quand les filles sont belles
Du côté de Nogent 4
Plus la survivance de ce nom de « guinguette » que portent encore quelques endroits où l’on danse le dimanche après-midi, généralement au bord d’un lac. Celui d’ici, de ce petit coin de Meuse, est dit « Vert », à cause du reflet des arbres qui l’entourent. Il fait la renommée d’un chef-lieu de canton, Dun, qui ne compte que quelques centaines d’âmes, et des villages environnants, dont certains n’en rassemblent que quelques dizaines.
La guinguette, c’est un modeste bâtiment planté au bord de l’eau, une grande salle au sol lisse, une buvette, un sentier qui fait le tour du lac, dont une anse de la rive fait figure de petite plage. Un terrain vague, à proximité, accueille les voitures, les motos, et surtout les vélos qui se pressent les uns contre les autres comme leurs propriétaires sur la piste de danse. De Pâques à la Toussaint, presque tous les dimanches après-midi on y danse, on dit « avec orchestre », même si les musiciens sont encore des amateurs, même s’ils ne sont que trois, avec le saxo, quatre quand un violon vient y ajouter sa note de charme. De Pâques à la Toussaint. Il y a de quoi sourire. Ce sont des fêtes religieuses qui déterminent les périodes d’amusement que la religion ne recommande pourtant pas vraiment. Disons qu’elle les tolère, du moment que les jeunes filles, même si ce n’est pas de leur plein gré, assistent à la messe et aux vêpres avant de s’y adonner…
Mais alors, est-ce à dire que de la Toussaint à Pâques on ne danse plus ? Non. Moins souvent, mais on danse encore. Dans la grande salle de la mairie de Dun, qui fait office de salle des fêtes, sur un beau parquet ciré, avec de vrais orchestres, de Verdun, de Sedan, voire de plus loin, annoncés par le journal. Ce sont des bals de nuit. Ceux qui habitent sur place, ou qui peuvent profiter d’une voiture, ont de la chance. Les autres ? Ils, elles bravent l’obscurité, le froid, la pluie… Gilbert ne va tout de même pas demander la camionnette à son patron pour emmener au bal ses filles qu’il lui faudrait aller rechercher en pleine nuit. Alors, les vélos ! Les filles demandent la permission à leur mère, qui les envoie vers leur père.
— Vous croyez que c’est un temps pour pédaler !
— Trois kilomètres, papa, on les fait bien pour aller travailler !
Elles sont prêtes, plus que prêtes, comment leur refuser ?
— Oui, bon, mais ne rentrez pas trop tard.
La permission de minuit n’est que symbolique. Quand Gilbert et Simone, qui ont le sommeil plus léger les nuits de bal, entendant grincer la porte et chuchoter les filles, jetteront un œil sur le réveil, les aiguilles auront souvent largement entamé leur course vers le petit matin.
Par-dessus leur toilette de bal, elles enfilent un manteau ou un imperméable, s’encapuchonnent, mettent des gants de laine, des bottes, glissent les escarpins dans les sacoches. Les vélos sont équipés de phares, qui leur ouvrent la route. Des groupes se forment.
À proximité de la salle des fêtes, un sympathique agriculteur laisse ouverte sa grange qui accueillera les nombreux vélos et les motos et permettra de se refaire une beauté au sec.
Juliette est une spécialiste de la danse. Son père dit qu’elle a ça dans la peau. Le goût de la musique, surtout l’accordéon, le sens du rythme. Avant même d’avoir atteint l’âge d’aller au bal, quand elle entendait à la TSF un air de danse, elle esquissait toute seule dans la cuisine des pas adaptés d’instinct à la musique. Dès qu’elle a commencé son apprentissage, elle a demandé la permission de fréquenter la guinguette.
— Tu n’as que quinze ans, a dit Simone, mais demande à ton père.
Le père a dit non. À seize ans il a donné le feu vert.
Camille semblait moins pressée, hésitante.
— Je ne sais pas danser… Juliette, faudrait que tu m’apprennes…
Juliette, qui avait parfait ses compétences par la pratique, a initié sa sœur à toutes les danses, dans la cuisine assez vaste pour qu’il ne soit pas nécessaire de pousser la table et les chaises.
En commençant par la plus facile, le paso-doble, que l’on appelle aussi marche, parce qu’il se danse sur des airs entraînants. Elle fredonnait un air de marche et prenait en main sa cadette.
— Laisse-toi guider, ne sois pas si raide… Essaie de suivre la musique.
Ensuite elle lui a appris le tango, toujours en chantant.
Le plus beau de tous les tangos du monde
C’est celui que j’ai dansé dans vos bras
J’ai connu d’autres tangos à la ronde
Mais mon cœur n’oubliera pas celui-là 5
Pour la valse, la reine des danses, l’apprentissage s’est révélé plus difficile !
— Mais si, j’te dis, tu vas y arriver ! On va tourner doucement, pour commencer.
Etoile des neiges
Mon cœur amoureux
S’est pris au piège
De tes grands yeux 6
Juliette s’irritait parfois des faux pas de Camille.
— C’est pourtant facile, on tourne sur trois temps ! Un deux trois, un deux trois.
La java aussi se danse sur trois temps, mais on tourne à tout petits pas, en se dandinant un peu.
La java la plus belle
Celle qui ensorcelle
Et que l’on danse les yeux dans les yeux
Au rythme joyeux
Quand les corps se confondent 7
— Et la rumba, c’est comment ?
— Ça ressemble au tango, mais en un peu moins lent, et avec de légers déhanchements. Tiens, regarde !
Juliette esquissait une rumba et riait en ondulant des hanches.
— J’oserai pas, disait Camille.
Il y avait aussi le swing, que les soldats américains avaient fait découvrir en 44 aux jeunes filles françaises. Mais le swing, affirmait Juliette, ne peut s’apprendre qu’avec un garçon.
Dansé dans vos bras… mon cœur amoureux… les yeux dans les yeux… quand les corps se confondent… Serrée dans les bras de sa sœur, appliquée à mettre ses pas dans les siens, Camille devinait cependant que la danse, la vraie, dans les bras des garçons, ne devait pas être seulement une question d’habileté ni de souplesse, comme une gymnastique, ce que ses futures expériences ne tarderaient pas à confirmer.
Trois heures moins dix. Elles n’ont pas perdu de temps, les gazelles. Leur père les nomme ainsi quand il veut rendre hommage à leur qualité de cyclistes, dont les jambes tricotent aussi vite que les pattes des gracieuses bestioles.
On ne les a pas attendues à la guinguette, où pour les musiciens l’heure c’est l’heure, comme au boulot. À deux heures et demie pile, ils donnent le coup d’envoi, par une marche toujours, afin de mettre tout de suite les danseurs dans le feu de l’action. Il fait beau, les portes de la salle de danse sont largement ouvertes sur la terrasse qui abrite les tables et les chaises de la buvette, pour la plupart inoccupées. Juliette et Camille s’arrêtent à l’entrée de la salle, qu’elles parcourent du regard, à la recherche de leurs copines habituelles, copines d’école, de voisinage, d’apprentissage, de travail. La musique s’arrête, les couples, encore peu nombreux, se séparent.
— Tiens, il y a Jeannine, et Marie-Claire ! Et Claudine aussi ! Bonjour. Bisou. Comment ça va ? On est un peu en retard, à cause du chapelet. T’en as une jolie robe, elle est neuve ? Tu dansais avec qui, là ? J’sais pas, j’le connais pas. Oh il est pas mal ! Tu trouves ? On se met où ? On reste debout ou on s’assoit ?
Si on s’assoit, c’est sur les bancs rangés le long des murs de la salle. On reste un peu debout.
— Ici ?
— Non, c’est trop loin de l’orchestre.
À partir de maintenant, on entre de plain-pied dans les rites, dans les règles, dans les codes. Tout y est en rapport avec les relations entre filles et garçons. Tout.
Voilà que l’orchestre entame un cha-cha-cha. Camille sent deux bras se poser sur ses épaules et deux mains sur ses yeux.
— Devine qui c’est !
Elle arrache les deux mains, se retourne. À sa voix elle l’avait reconnu : Michel !
De la sixième à la troisième ils ont pédalé ensemble vers le cours complémentaire, partagé la même classe, les mêmes bonnes notes, les mêmes fous rires.
— On danse tous les deux ?
C’est elle qui a proposé. Parce que Michel est plus qu’un copain, presque un frère. Parce que danser le cha-cha-cha, surtout avec lui, c’est rigolo. D’ailleurs, maintenant qu’il l’a entraînée sur la piste ils rient, en essayant, face à face, de faire à peu près les mêmes pas, sans se toucher, ou presque, seulement quand ils s’embrouillent.
Mais à un garçon… tout court, qu’elle ne connaîtrait pas, ou à peine, en tout cas pas assez pour se le permettre, jamais elle n’oserait demander : Tu danses ? ou à plus forte raison : Vous dansez ?
Car ce sont eux, les garçons, les futurs hommes, donc les futurs « chefs », de famille, d’entreprise, de service, de rayon, de bureau, de chantier, d’agence… qui choisissent leurs partenaires : Tu danses ? Vous dansez, mademoiselle ?
Vous dansez, mademoiselle ? Il est vrai que c’est flatteur d’être choisie. Mais parfois gênant. Si celui qui invite ne plaît pas, et les raisons en sont nombreuses, la fille peut tout de même refuser. Mais à une condition : ne pas accepter ensuite une autre invitation pour la même danse. On prétend même que si elle bravait cette interdiction, le garçon aurait le droit de la gifler ! Un droit jamais exercé, les éconduits, vexés, se contentent généralement de maugréer : Elle se prend pour qui, celle-là ? Encore une qui ne connaît pas la politesse !
Il existe cependant une façon, moins risquée, mais plus hypocrite, de refuser un danseur.
Prendre un petit air sage et désolé :
— Non, merci, je ne peux pas, je suis retenue.
Les filles n’ont plus de carnets de bal, comme les belles d’autrefois, pour y noter les noms de leurs partenaires. Retenues, elles le sont rarement. Sauf parfois par un bon valseur, par exemple, qui vient de découvrir les talents d’une valseuse de son niveau et lui demande de lui réserver la prochaine.
Les refusés ne sont pas dupes. Ils les voient bien, ensuite, les filles, un peu gênées, faire semblant de chercher du regard ceux qu’elles sont censées attendre, et qui, pour cause, n’arrivent pas. Ils les voient bien se précipiter vers des copains « embauchés » pour la circonstance.
— Fais-moi danser, s’il te plaît, parce que je viens de dire que j’étais retenue au grand gars, là-bas, qui me regarde de travers…
Ce privilège de l’initiative dont peuvent se prévaloir les garçons, encore faut-il qu’ils soient à la hauteur pour en profiter ! À vingt ans, on croit facilement qu’on a le monde à sa portée, et pourquoi pas à ses pieds. Mais la réalité des choses est parfois un peu différente. Un refus, deux confirment peut-être seulement le caractère réputé capricieux des filles… Mais quand ils se multiplient… Quand ils obligent les garçons à modérer leurs visées, à se tourner vers celles qui aux premières notes d’un nouveau morceau attendent visiblement une invitation qui tarde, dont elles doutent, alors que les heureuses élues sont déjà sur la piste…
Ceux-là pourtant ne perdent pas tout de leur privilège. Car pouvoir choisir laisse la possibilité d’y renoncer, que ce soit ou non de bon gré. Tandis qu’être l’objet d’un choix et s’en voir écartée a forcément un goût plus amer. Ce sont toujours les filles qui « font tapisserie ». Les garçons ravalent leur dépit en ricanant entre eux ou en allant se changer les idées à la buvette.
Mais la nature, dont la vocation première est d’appareiller les espèces pour les perpétuer, ne fait pas trop mal les choses. Bien sûr, elle ne donne pas des chances égales à tous, mais elle prend soin aussi de varier les caractères et les goûts. Si bien que malgré quelques frustrations et manquements aux règles, de toute cette jeunesse qui communie chaque dimanche ou presque dans la cérémonie de la danse, peu sont rejetés ou seulement écartés.
Parce que leurs points communs sont plus forts que leurs différences, en particulier leurs conditions de vie, qui font rarement d’eux des orgueilleux. Question de milieu et d’époque. Peut-être en auront-ils la nostalgie plus tard.
Les filles ont tout de même une possibilité qui leur est propre, celle de pouvoir danser entre elles, et cela sans arrière-pensées ni crainte du ridicule. Et pas toujours par dépit. Pas forcément pour éviter de rester sur le banc comme des laissées-pour-compte. Au contraire, pour le goût de la danse, en particulier de la valse, parce que les garçons, surtout ceux de leur âge, ne la pratiquent guère, ou alors si mal. Puisqu’il s’agit de tourner, ils tournent, mais sans respecter le rythme, ni les « reprises », où on glisse quelques pas avant de repartir, parfois à l’envers, le summum du savoir-faire. Plus que pour toute autre danse, valser avec un maladroit comporte des risques, de pieds écrasés, de chevilles tordues, voire de chutes, dont on se relève difficilement, et plus au moral qu’au physique… Alors mieux vaut enlacer une autre bonne valseuse et tournoyer avec elle en toute sécurité.
Les garçons, par contre, ne dansent jamais entre eux, sauf pour se donner en spectacle, comique cela va de soi. La version virile est vite interrompue, car même s’ils ont trop bu les deux hommes ressentent la gêne de cette étreinte contre nature, que le public n’apprécie pas. La version mixte, elle, déclenche des rires, l’un singeant la femme, que pourtant ils n’honorent guère par leurs simagrées.
Choisir une cavalière. Accepter une invitation. Que de critères entrent en jeu, alors qu’il faut faire vite !
Les petits évitent celles qu’ils nomment les grandes bringues, les grandes sauterelles, les grandes perches. Les hauts de taille hésitent à prendre dans leurs bras des filles trop petites dont ils ne verront que les cheveux. Les efflanqués jaugent les tours de taille, de poitrine et de mollets. Les modestes font semblant de ne pas voir les beautés qui attirent pourtant bien des regards. Les plus rapides ont déjà mis à profit le court instant qui sépare deux danses pour ne pas se faire damer le pion. Les autres se contentent ou se résignent…
Les filles espèrent, à défaut de pouvoir choisir, être sollicitées par des cavaliers plaisants, ou convenables, ou passables. Parce qu’elles ne peuvent pas multiplier les refus. Parce que l’habit ne fait pas le moine et qu’un garçon peut se révéler un agréable danseur même sans ressembler à Jean Marais ou à Gérard Philipe, tout comme elles ne sont pas des sosies de Brigitte Bardot ou de Mylène Demongeot.
Alors on fait des concessions, des deux côtés. Mais ensuite on se venge en tournant la déception en dérision, on en rajoute, sans crainte du mauvais goût.
— Celle-là, dure à traîner comme une charrue, on ne m’y reprendra pas…
— Et la blonde qui paraissait mignonne, de près on s’aperçoit qu’elle louche !
— Tu as vu le brun avec lequel je viens de faire une marche ? Refuse-le s’il t’invite, il secoue tout son corps comme s’il avait la danse de Saint-Guy ! J’étais gênée, tu peux pas savoir…
Même dans les bras de danseurs expérimentés, les filles restent des filles sensibles à l’allure et à la coquetterie. Elles remarquent des cheveux trop courts, trop longs, des coiffures ridicules, des excès de brillantine, des pellicules sur les cols de veste, des pantalons mal repassés, des odeurs de mauvaise eau de Cologne, de transpiration, d’étable même, sur des garçons de ferme qui pourtant « rechangés » en demeurent imprégnés, des chaussures mal cirées ou éculées. Tant de détails qui ne rendent que plus intéressants ceux qui ont la chance, ou le bon goût, ou les moyens, et pourquoi pas tout ensemble, de posséder la bonne taille, la bonne allure, les bonnes manières.
Les garçons s’efforcent aussi d’adapter le type de danse, plus ou moins lente, ou rapide, bien rythmée ou pas, aux cavalières choisies.
En fonction de leurs compétences, connues ou supposées.
— Tu vois la grande sauterelle, là-bas, en rouge ? Pas terrible, hein, mais pour danser le swing, y a pas mieux. Je me la réserve.
En fonction d’un début d’attirance, d’une idée derrière la tête.
— La petite rouquine, Maryse je crois qu’elle s’appelle, elle me plaît bien, au prochain tango je vais l’inviter.
Le swing c’est pour swinguer, alors que le tango c’est pour…
Prendre la fille dans ses bras. Placer la main droite juste où il faut dans son dos. Ni trop haut, ni trop bas, un peu au-dessus de la taille. Lui prendre l’autre main, et trouver là aussi la bonne position pour le bras gauche, ni tendu, ni replié vers le corps, pas encore… Le tango ça se danse serré, mais l’étreinte se doit d’être progressive, en fonction des réactions de la cavalière. C’est un rythme. C’est une musique avec, comme les pas, ses glissades, ses crescendos et ses retenues. Accordéon et violon.
Violon pleureur violon coquin
Y a du bonheur dans tous les coins 8
Le batteur pose ses baguettes, se fait chanteur et roucoule. La Paloma adieu !
Après un tango, l’orchestre observe une pause un peu plus longue. Ce ne sont pas les jambes qu’il faut reposer, mais les cœurs qui ont battu un peu vite, sous les effets conjugués de la Paloma, des corps rapprochés, des souffles courts…
À proximité de la buvette, où les tables se garnissent peu à peu, retentissent soudain des exclamations de joie et des rires.
— Christian ! Ah, salut Christian ! T’es en perm ?
C’est un jeune homme d’ici, bien connu, un bon gars. Un ouvrier couvreur, qui travaille et se forme dans l’équipe de Gilbert Mourot. Depuis six mois, il fait son service militaire en Allemagne, comme bon nombre d’appelés, une séquelle de la guerre, une sujétion imposée aux vaincus.
Vite entouré, il serre les mains des copains, embrasse des filles, aperçoit Juliette et Camille, les hèle.
— Les filles de Gilbert, mon maître !
Elles accourent, il les embrasse, deux bises bien claquées sur les joues.
Il a fière allure, bien que sa tenue militaire, pantalon et blouson court de drap kaki, manque un peu d’élégance. Mais son visage rayonne et ses yeux brillent sous le calot qu’il porte penché de côté, la pointe au niveau du sourcil.
— Et ici, dit-il en désignant le haut de sa manche gauche, qu’est-ce que vous voyez ?
Deux galons. Caporal-chef, le Christian !
— Ça s’arrose ! Patron, une bouteille de mousseux ! On est combien ? Dix ? Douze ? Deux bouteilles, deux !
Les bouchons sautent, le mousseux pétille, les filles rigolent en faisant un peu la grimace, elles n’ont guère l’habitude.
Visiblement heureux, le beau militaire crâne. Fait semblant de se tromper au moment de payer, sort un billet allemand qui déclenche l’hilarité. Quel farceur !
Le mousseux émoustille les garçons.
— Et les filles, là-bas, elles sont comment ? Paraît que c’est toutes des blondes avec…
De grosses poitrines, d’après le geste qui déclenche des rires.
— Faut pas croire, des Fräulein et des Gretchen, y en a des belles aussi !
— Charrie pas, Christian ! Quand même pas comme les Françaises !
Le prestige de l’uniforme, la gloire du soldat, même si ses tâches à la caserne manquent sérieusement de panache, ce qu’il ne décrira pas, ça impressionne toujours les filles.
Tout à l’heure, quand la joyeuse tablée aura regagné la salle de bal, quand le batteur annoncera une « danse bleue », bien des regards se tourneront, envieux, vers le fringant caporal-chef.
Les fameuses danses bleues, toujours des tangos, sont rares, une ou deux par séance, elles n’en ont que plus d’importance. Elles sont attendues. Pour les filles elles ont valeur de revanche, mais aussi d’audace, d’engagement, de risque, d’incertitude, d’échec…
Ce sont elles qui exceptionnellement vont inviter les garçons, qui, en principe, doivent accepter, c’est leur tour de se soumettre à la règle. Elles ont leurs idées d’avance, repèrent le cavalier convoité, celui-ci, ou à défaut celui-là, ou encore… Elles calculent l’heure approximative où la danse bleue sera annoncée, s’arrangent pour se trouver alors au plus près de leurs élus.
Oser. Surtout quand on a visé haut. Un bel inconnu ou presque, par exemple un de ces jeunes Verdunois qui viennent de temps en temps à la guinguette, ni à vélo ni à moto mais en voiture s’il vous plaît, comme des hommes. Ou celui qui tout à l’heure a laissé comprendre à sa dernière partenaire de tango, en maintenant son étreinte quelques secondes après que s’est tue la musique, qu’elle ne lui déplaisait pas…
Quand l’un des musiciens annonce : « Et maintenant, une danse au choix des dames et des demoiselles ! », les garçons sont aux aguets. Ils ne bougent pas, ne s’avancent pas. Parfois ils trichent un peu, par des regards, voire des clins d’œil qui ont valeur d’encouragement et donnent ainsi aux mignonnes timides ou seulement réservées le petit surplus d’audace qui peut-être leur fait défaut.
— Vous dansez ?
Mine de rien, dans les bras des garçons qu’elles ont choisis, les filles jettent des regards vers les autres couples. Et tout à l’heure, entre copines, elles vont se livrer sur certains appariements à des commentaires avec des rires étouffés pleins de moquerie.
— La Maryvonne, elle s’est fait souffler celui qu’elle voulait, elle a invité celui d’à côté, il a au moins dix centimètres de moins qu’elle ! Ils étaient ridicules !
Une pointe de jalousie perce parfois dans des remarques qui se veulent critiques.
— La Jacqueline, t’as vu qui elle a invité ? Il a au moins vingt-cinq ans. J’aurais pas osé, moi…
Tout ce qui ressemble à de l’audace, chez les filles qui n’ont pas froid aux yeux, porte à la critique. Elles sont vite qualifiées de culottées, de mal élevées, de coureuses… Mais, dans le fond, elles font des envieuses. Alors elles se vengent, charmantes petites vipères, en gloussant des moqueries. Sur les dadais, les boutonneux, les mal nippés, et les godiches qui les ont choisis.
Chaque dimanche, au milieu de l’après-midi, les trois musiciens marquent une pause. Jouer d’un instrument donne soif. Danser aussi. C’est le coup de chaud à la buvette.
« Rafraîchir ». C’est ainsi qu’on désigne non seulement l’action de boire, par le verbe seul amputé du pronom, mais aussi la manière de le faire, avec qui, en buvant quoi. Ce sont les garçons, en principe, qui invitent les filles à « rafraîchir », souvent en groupes, parfois en duos. Joyeuses tablées autour de tournées de sodas, de diabolos menthe ou grenadine, parfois de bière, rarement de vin blanc, exceptionnellement de mousseux. Les rares solitaires poussés seulement par la soif s’accoudent au comptoir le temps de vider leurs verres, puis font quelques pas au bord du lac ou vont attendre sur les bancs de la salle la reprise du bal. Il arrive parfois, rarement à vrai dire, que le gérant de la guinguette, qui pourtant connaît son monde et veille au grain, soit obligé d’user de son autorité et de sa musculature pour endiguer quelques débordements, disputes, gestes et paroles déplacés, bagarres, lesquels peuvent également se produire dans la salle de danse pour d’autres raisons que l’alcool, des histoires de rivalité ou de jalousie…
Parce que…
On va au bal pour tu sais quoi 9
La danse est un prélude aux amours naissantes, dont beaucoup seront passagères, certaines durables, voire éternelles. À part quelques bravaches, provocateurs et malotrus qui vont droit au but, les garçons respectent d’instinct ces moments où naissent le désir et l’envie de le faire partager. Un désir qui n’a rien d’ardent encore, qui ressemble plutôt à une émotion. Le bras qui enlace d’un peu plus près la cavalière qui ne se raidit pas, la main qui se fait caressante, les têtes qui se rapprochent, les yeux qui se rencontrent et se sourient. La danse est finie, il faut se séparer.
Parfois ça ne va pas plus loin. L’un, ou l’autre, se reprend. Plus souvent l’autre, la fille, ce n’est pas à elle de provoquer. Les garçons sont plus hardis et, comme les jeunes coqs, n’hésitent pas à jouer les séducteurs même sans intention de poursuivre, uniquement pour se rassurer eux-mêmes.
Quand se dessine l’éventualité d’une suite, ça se traduit par des regards, une autre invitation à danser, des joues qui se frôlent, la promesse de se revoir le dimanche suivant.
Comment dit-on alors pour désigner ce commencement délicieux, qui en même temps fait un peu peur, ce qui n’est pas incompatible, où l’on n’est pas encore amoureux, mais peut-être ?… Il vaudrait mieux ne rien dire, car les mots en usage, fausse pudeur, vraie maladresse, ne sont pas à la hauteur. C’est sans doute pourquoi entre eux les jeunes les emploient comme en plaisantant, alors qu’il n’en est rien.
Je voyais bien qu’il me « courait après ». Tout de suite il m’a « resserrée ». J’ai « fait une touche ». Des mots sans finesse ni poésie qui ne rendent pas compte de la beauté de ces instants…
— On fait la prochaine encore ensemble ?
— Si vous voulez.
— Sauf si c’est quelque chose que je ne sais pas danser, j’ai pas envie de vous marcher sur les pieds !
Un petit rire. On se sent bête, on ne sait quoi se dire, on se regarde et on se sourit.