Bals, petits bals

Henriette Bernier · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/3

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Bals, petits bals

Printemps

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

La jarretière de la mariée… Elle lui a causé une belle surprise, à Alain, le jour du mariage, presque de la peur. C’était au dessert, la superbe pièce montée de petits choux caramélisés trônait sur la table. Tout à coup, un grand cri ! Et Juliette se mettait à gigoter, en criant encore, repoussait sa chaise, comme s’il se passait quelque chose sous la table ! D’où enfin surgissait Marc, tout rigolard, brandissant une poignée de rubans.

— Ah c’était bien accroché, j’ai eu du mal à l’avoir !

Toute la tablée riait aussi et applaudissait. Alain questionnait Simone.

— Avoir quoi ? Accroché où ? C’est quoi, maman ?

— La jarretière de la mariée !

— Mais c’est quoi la jarretière ?

Sommairement renseigné, il applaudissait, comme tout le monde. Mais sans rire. Qu’est-ce qu’il y avait de rigolo là-dedans ?

Des rubans fixés au-dessus du genou, sous la robe longue de la mariée. Il avait dû relever la robe, Marc, pour s’en emparer… Comme pour le bal, il y avait du mystère, peut-être même du louche, là-dessous…

 

Pendant la fin de l’automne et l’hiver qui suivent le mariage de Juliette, Camille va moins souvent au bal. La saison s’est achevée à la guinguette et il lui coûte d’enfourcher son vélo sans sa sœur à ses côtés pour les bals de nuit. Elle revoit le fils du géomètre, une seule fois, il l’invite pour une danse, puis lui annonce que, son bac obtenu avec mention, il étudie le droit à la fac de Nancy.

— Et vous ?

— Je suis employée à la poste.

— Ah !

Il n’ouvre plus la bouche après, plus un mot. Non mais pour qui il se prend…

 

Gilbert, qui en avait le projet en tête, a franchi le pas, il a acheté une auto, une Aronde d’occasion. Souvent, à l’approche des dimanches, il lance des propositions. Si on montait voir les jeunes ? On prendra mémère Antoinette en passant. On « monte » vers Carignan, le fief de la famille Daubré. Par contre, c’est une « descente » qu’effectue la famille vers la Nièvre pour le basculement dans la nouvelle année. Quitter la maison pour trois jours, ça n’était jamais arrivé aux Mourot. À voir les préparatifs de Simone, on aurait pu croire qu’ils émigraient pour des semaines !

Parfois, c’est tout bonnement vers une séance de cinéma que les emmène l’Aronde.

— Une voiture, ça change la vie, répète Simone qui se fait belle pour chaque sortie.

— T’as vu, ta mère, plaisante Gilbert avec un clin d’œil en direction d’Alain, quand elle se met du rouge aux lèvres, elle se prend encore pour une jeune fille.

— Ben quoi, elle est aussi belle que les jeunes, maman, même plus.

— Plus belle que Juliette, que Camille ?

— Non, quand même pas, mais pareil.

— L’été prochain, promet-il au gamin, on ira voir passer le Tour de France.

— Où ? À Paris ?

— Non ! On regardera l’itinéraire sur le journal, le Tour passe toujours par la Lorraine ou pas très loin.

Alain se met à chantonner :

— En passant par la Lorraine, avec leurs vélos !

Gilbert, tout bon chauffeur qu’il est, ne s’aventurerait pas jusqu’à Paris avec l’Aronde.

— On verra Bobet, papa ?

Le grand Louison Bobet, vainqueur en 53, en 54, pourquoi pas aussi en 55 ?

La promesse, en juillet, sera doublement tenue, par le père, et le champion.

 

Depuis qu’elle travaille, Camille donne sa paye à sa mère, comme la plupart, pour ne pas dire la totalité, de ces jeunes engagés si tôt dans la vie active. Pour certains, orphelins de père ou aînés d’une nombreuse fratrie, c’est une nécessité absolue. Mais même ceux chez qui règne, à défaut d’opulence, une modeste aisance n’y trouvent rien à redire. Les parents subviennent à tous leurs besoins, à la maison ils trouvent la table garnie, le linge lavé et repassé. Pour leurs dépenses et plaisirs personnels, ils en gardent un peu, ou alors on leur en redonne. Aux garçons de quoi fumer, inviter les filles à « rafraîchir », leur payer à l’occasion l’entrée de bal ou le cinéma, aller boire un coup au bistro. La cigarette, l’apéro, à condition bien sûr de ne pas abuser, symbolisent la virilité.

— Tiens, mon garçon, trinque avec nous, t’es presque un homme, à c’t’heure !

Aux filles de quoi se payer des babioles, des bijoux de pacotille, du parfum, de quoi séduire ces presque hommes…

Mettre de côté. À seize ans, à dix-huit ans, on n’y pense pas. On vit au jour le jour, pour tout, et surtout pour l’avenir. On espère. On verra bien. Y a pas de raison.

Les fiançailles, le mariage changent la donne. Heureux, mais responsables. Fiers de le devenir, mais pressentant le poids.

— Garde ta paye, maintenant, a dit Simone à Juliette quand elle s’est fiancée, tu en auras bien besoin.

 

Gilbert cherche-t-il à consoler Camille du départ de Juliette, ou à lui redonner à l’arrivée du printemps la rage de la danse ? Ou tout simplement à suivre le progrès ? Sans être complètement abandonnés, les vélos se raréfient, les gendarmes, les facteurs se voient peu à peu motoriser.

Il apprend que la fille de son patron revend son scooter, ce sera prix d’ami pour celle du chef de chantier. Il s’agit d’une Vespa, une marque italienne, un engin d’une stabilité relative, au carénage vert pâle, avec des roues de petite taille. Alors que les garçons lorgnent plutôt les motos, les filles en pincent pour les scooters qui leur donnent un petit air moderne et audacieux et attirent les regards à leur arrivée à la guinguette.

Autre progrès, si on peut utiliser ce mot bassement matérialiste pour une question de religion, la corvée dominicale des vêpres perd progressivement de sa rigueur. Vu le nombre sans cesse décroissant des fidèles, essentiellement du genre féminin, le curé en réduit la fréquence, et secoue de plus en plus souvent la tête de gauche à droite en direction de madame Albertine : Non, pas de chapelet. La vieille dame, attachée à son rôle, file bougonner dans la sacristie, pendant que les jeunes filles s’éparpillent en riant. Au nom du Père et du Fiiils et du Saint-Espriiit, c’est finiiii, Titine !

 

Juliette continue la couture à domicile, se constituant peu à peu, par les connaissances de sa belle-mère, une petite clientèle qui lui suffit et lui permet de ne pas oublier sa sœur.

Sur sa Vespa, vite apprivoisée, Camille a de l’allure. La taille plus que jamais mise en valeur par une large ceinture élastique aux boucles dorées, la jupe à carreaux Vichy, une mode lancée par Brigitte Bardot, découvrant ses jambes… Elle ne s’est pas fait couper les cheveux, mais les a au contraire laissés pousser et les noue en une queue-de-cheval qui manque encore un peu de longueur, mais virevolte déjà joliment quand un garçon l’entraîne dans un swing ou un be-bop.

— À mon avis, prédit Gilbert en entendant pétarader la Vespa, elle ne tardera pas à nous ramener un gendre, elle aussi…

À Camille qui a retrouvé son entrain, gagné en assurance aussi, refusant plus nettement des danseurs indésirables, en invitant plus facilement d’autres pour des danses bleues, qui se laisse entraîner plus volontiers pour « rafraîchir » en tête à tête ou davantage, mais pas jusqu’au bout, pas encore, manque toutefois la présence de Michel.

C’était à l’entrée en sixième, au cours complémentaire. Le professeur chargé d’accueillir les nouveaux élèves dans la salle qui serait la leur (puisque c’étaient les enseignants qui se déplaçaient, ce qui en obligeait certains à trimballer leur matériel, compas et rapporteur, cartes…) leur avait demandé de rester groupés au fond et d’occuper les bancs et les tables, à deux places, au fur et à mesure de l’appel, en commençant par ceux du devant, face au tableau. Ce serait plus facile pour les reconnaître, des changements pourraient intervenir ensuite.

— Marquay Michel !

— Mourot Camille !

La gamine avait pris place à côté du gamin. Ils n’avaient jamais eu la moindre raison, ni l’envie, de changer de place. Et cela pendant quatre années, jusqu’au brevet. À chaque rentrée, quand ils se retrouvaient ils se disaient : On se remet ensemble ? D’accord ! Leur amitié était si naturelle qu’ils n’étaient même pas charriés. Amoureux-eux, ça ne se cantonnait pourtant pas à l’école communale, pourtant ils n’y avaient jamais droit.

Michel aurait voulu passer le concours d’entrée à l’école normale qu’il aurait sans doute réussi. Les études y étaient gratuites mais sa mère, veuve, n’aurait pas pu assumer les inévitables dépenses annexes. Avec son brevet, il avait été embauché à la fromagerie de Cléry, au laboratoire, où, sous la responsabilité du chef de service, il avait vite compris ce qu’on attendait de lui, puis progressé.

 

Mais le jour du mariage de Juliette, ravi de cette invitation, satisfait du choix de sa cavalière, il avait confié à Camille :

— On va déménager.

— Pourquoi ? Pour aller où ?

Sa mère avait fait la connaissance d’un homme, par l’intermédiaire des petites annonces du Chasseur français, un veuf père d’une fille de quatorze ans. Un Meusien lui aussi, d’un village situé un peu au sud de Verdun. Ils s’étaient rencontrés, et l’homme, simple et chaleureux, avait voulu connaître les trois enfants Marquay.

— Et alors ? avait demandé Camille.

— Il est sympa. Tu sais, j’ai guère connu mon père, j’avais cinq ans quand il est mort, Françoise et Jean-Pierre étaient tout petits, ça nous a manqué. Je comprends maman, si elle peut espérer avoir la vie plus facile avec Robert, j’t’ai pas dit, il s’appelle Robert, Robert Vaillant, je la comprends, elle le mérite bien.

— Mais… ton travail ?

— Tu sais qu’il y a la fromagerie Hutin à Dieue ? Figure-toi que Robert y travaille, bien placé, il m’y fera embaucher, au labo, il va y avoir une place.

— Ils vont se marier, ta mère et lui ?

— Se remarier plutôt, peut-être, oui. Mais ça ne sera pas une grande noce, comme celle de Juliette aujourd’hui.

 

Depuis que le printemps a réveillé la guinguette, Michel manque à Camille les après-midi de bal. Pas en tant que danseur, chacun tentait ses chances de son côté, les rumbas, les tangos, les danses bleues, les petits coups de cœur, les « touches ». En tant que complice. Des commentaires, des moqueries, dont ils ne se privaient pas, de leurs initiatives, couronnées ou non de succès, de leurs déceptions, ou vexations, qu’ils se confiaient.

— T’as vu la fille Béraud, la robe qu’elle a ? Les rayures en travers, ça grossit, elle n’en a pourtant pas besoin…

— Prochain tango, tu sais qui je vais inviter ? La miss !

Une jeune fille du canton, bien roulée il est vrai, élue miss Dun au dernier bal en salle.

— T’oseras pas…

— Tu verras.

Refusé, le Michel. Tout net.

— Bien fait ! Non, Michel, je rigole. C’est qu’une bêcheuse. Allez viens, on le fait tous les deux, ce tango.

Il n’était pas pour tu sais quoi, ce tango-là, il était pour rigoler.

 

Camille a espéré que Michel reviendrait à la guinguette, oh pas tous les dimanches, à cause de la distance, au moins quatre-vingts kilomètres aller-retour, mais de temps en temps. Oui mais comment ? À vélo ?

Souvent, entre deux danses, elle a regardé du côté de l’entrée. Sait-on jamais…

Et voilà qu’un dimanche de juillet, il déboule à la guinguette ! D’abord salué par quelques copains.

— Tiens, Michel ! On a su que t’étais parti. T’es où au juste ? T’as retrouvé du boulot là-bas ?

Après quoi il s’avance à l’entrée de la salle.

Camille valse maintenant comme une championne. La jupe tourbillonnante, la queue-de-cheval dansante, la tête renversée en arrière, les yeux mi-clos, elle sourit et tourne dans les bras d’un beau jeune homme qui tient fermement sa taille. La musique s’arrête. Le jeune homme ne desserre pas son étreinte, la tête de Camille qui semble un peu étourdie se pose sur son épaule. Ils restent ainsi enlacés quelques secondes, avant de prendre la direction de la buvette, main dans la main.

C’est alors que Camille voit Michel. Elle lâche la main de son… danseur, qui semble être un peu plus que cela. Elle se précipite vers son ami, son frère, lui claque deux grosses bises sur les joues.

— Bon, je te laisse, Camille, dit l’autre que ces deux bises ne troublent pas, trop sonores pour être suspectes. Je vais prendre un verre, à tout à l’heure.

— Ne restons pas là, Michel. Je suis contente ! Tu vas me raconter…

Ils sortent de la salle. Où aller ? Pas à la buvette, c’est trop bruyant. Le petit chemin ? Ils ne l’ont jamais pris ensemble, ils n’avaient rien à y faire. Alors ils s’éloignent à peine, s’accoudent à la rambarde qui devant la salle de bal borde le lac.

— Alors, t’es venu comment ? Pas en vélo tout de même ?

— Non. Robert m’a prêté sa moto, en attendant que j’aie la mienne, parce que je vais en acheter une, bientôt. Encore une paye et ce sera bon.

— Comment ça se passe avec lui ?

— Super bien. Maman est heureuse, on dirait qu’elle rajeunit.

— Et ton travail ?

— Bien aussi. Et chez toi ?

— Tout le monde va bien. Je leur dirai que je t’ai vu. Papa a acheté une auto.

Un silence s’installe. Ils croyaient avoir tellement de choses à se dire, et puis non, en quelques petites phrases banales ils en ont déjà fait le tour. De temps en temps Camille jette un regard vers la buvette.

— Tu fréquentes ? demande Michel.

Elle hausse les épaules. Fréquenter… il sait pourtant ce que le mot signifie.

— Enfin je veux dire, tu…

— Oui… un peu… bon…

Les voilà gênés tous les deux. Comme s’il y avait quelque chose de changé entre eux. Mais oui, il y a quelque chose de changé. Elle n’a pas envie de lui en parler, de ce beau garçon, parce qu’il est plus qu’une « touche », parce que… parce qu’elle est allée… pas trop loin encore, mais presque…

— Tu fréquentes…

Il voulait quoi, Michel ? La provoquer ? Se moquer d’elle ? Le silence s’installe.

— Bon, dit Michel, je vais y aller. Parce que je suis surtout venu par ici pour voir mes grands-parents. J’ai fait juste un crochet par la guinguette. Je pensais bien te voir. Salut, Camille !

Re-grosses bises. Il s’éloigne. Le beau garçon attendait Camille, il la prend par la taille, l’entraîne.

 

Il est belge. Brun mais belge, c’est rare mais pas impossible. Il faut croire que déjà il n’y a plus assez de séminaristes en Lorraine et dans les Ardennes, car on y voit des cures occupées par des prêtres venus du Nord, Hollandais ou Belges. Le beau brun, qui se prénomme Albert, est le neveu et le filleul de l’un d’eux, qui dessert quelques paroisses meusiennes frontalières de son pays. Ce curé-là, un original qui déconcerte quelque peu ses ouailles, possède une curieuse voiture, genre sport, décapotable, d’un modèle ancien dont la rareté fait le charme. Albert, depuis qu’il a terminé ses humanités en juin, à vingt-deux ans il était temps, en attendant d’intégrer le cabinet immobilier de son père à Bruxelles, passe l’été chez son parrain qui lui prête généreusement sa « torpédo ». De quoi faire sensation dans les lieux où l’on s’amuse, à la guinguette par exemple.

Camille elle-même se demande comment elle a pu être séduite par ce garçon, de belle allure certes, mais du genre m’as-tu vu. La danse ? La voiture ? Le fait que bon nombre de filles faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour attirer son attention, alors qu’elle a été choisie, elle, sans l’avoir cherché ? Sa manière de s’y prendre pour séduire, directe et audacieuse, mais loin de la balourdise ou de la vulgarité derrière lesquelles les jeunots inexpérimentés cachent leur maladresse ? Il lui a plu, un point c’est tout, la réflexion se prête mal au coup de cœur.

 

— On va faire un tour ?

— Si tu veux…

C’est la seconde fois qu’Albert emmène Camille « faire un tour », non pas sur le petit chemin du lac, mais dans la campagne, à bord de la torpédo. Et qu’il bifurque dans le premier sentier à peu près carrossable qui mène à l’orée d’un bois.

Aujourd’hui elle se sent mal à l’aise. Dimanche dernier, l’audace et la précision des caresses, dans l’habitacle minuscule de la voiture, ont provoqué chez elle un mélange troublant de désir et de crainte, malgré une certaine gêne en fonction des lieux. Aujourd’hui, elle n’est plus sûre de ce désir et elle ne peut s’empêcher de penser, comme si c’était le moment, à Michel, avec l’impression de ratage de leurs retrouvailles.

Pourtant Albert se fait plus pressant encore, au point qu’elle se persuade qu’il doute de sa virginité, qu’il croit qu’elle a déjà…

— N’aie pas peur, lui souffle-t-il, je ferai attention.

— Non, non, s’il te plaît… je ne veux pas. Non !

Il ne la force pas. N’insiste pas. Il se rajuste, sort de la voiture, s’en éloigne un peu. Elle aussi remet de l’ordre dans sa tenue, sa coiffure.

Albert reprend sa place au volant, démarre brusquement. La torpédo cahote sur le sentier inégal, puis file sur la route, jusqu’à la guinguette où elle stoppe net.

— Tant pis pour toi, Camille, tu ne sais pas ce que tu perds, mais rassure-toi, c’est pas perdu pour tout le monde. Salut !

 

La première fois… Elle a failli la connaître, elle a bien fait de se reprendre. Le temps n’en est pas venu encore. Ce n’était pas le lieu non plus. Une voiture, celle d’un curé qui plus est ! Ni l’élu. Ce n’était pas elle qu’il voulait, le séducteur belge, mais une conquête, une de plus.

Quelle a été la première fois de Simone, sa mère ? Elle n’ose même pas l’imaginer, sauf que c’était avec Gilbert, il ne peut pas en être autrement. Et la première fois de Juliette ? Je lui demanderai, se dit-elle.

Elle ne le fera pas. Question de pudeur, d’instinct aussi, à chacune son secret.

 

Le dimanche suivant, un incident se produit à la guinguette, alors qu’un groupe de filles est attablé à la buvette autour d’une tournée de diabolos menthe. Camille confie à quelques copines que si elle avait voulu… avec le beau Belge brun… Ensemble elles se vengent, elle d’avoir dû repousser ses avances trop précises, les autres de n’en avoir pas eu le privilège, en lui taillant un costume peu flatteur de coureur, de « gandin », de fils à papa, ou plus exactement à tonton. Elles se marrent.

— Mais au fait on ne l’a pas vu aujourd’hui !

— Le curé avait peut-être besoin de sa voiture !

— Pas pour la même chose que lui, j’espère !

 

Tout près de là, un garçon et une fille semblent se disputer. À mots couverts d’abord, puis le ton monte, on devine que ce qui se dit ne doit pas être très catholique. La fille éclate soudain en sanglots et s’enfuit en criant : Salaud ! Le garçon hésite à rejoindre ses copains à la buvette et finalement s’éloigne, l’air furieux.

— C’est Marie Jauvet, le bruit court qu’elle serait enceinte, sa mère aurait dit à une voisine qu’elle ne se « voyait » plus depuis deux mois et qu’elle ne voulait pas dire le nom de celui qui… Elle devait se douter que ça ne lui ferait pas plaisir, au gars. La pauvre, elle est venue ici pour le relancer, mais faut croire qu’il se défile.

— Quel âge elle a ?

— Pas tout à fait dix-huit ans.

— Qu’est-ce qu’elle va devenir si celui qui lui a fait ça ne veut pas se marier avec elle ?

— Pfff, j’en sais rien.

— Peut-être qu’elle va « le faire passer »…

Elles se taisent. « Le faire passer », elles savent ce que cela signifie. Plus ou moins. Le but de l’opération, oui. Les moyens, rarement. Ce sont des choses que les mères ne révèlent à leurs filles que quand elles se retrouvent au pied du mur. Quand, contraintes et forcées, par-delà leur fierté bafouée, leur colère et leur dépit, bravant les interdits de la religion, elles optent pour cette solution.

Les filles gardent le silence. Elles pensent à Marie, qui vient d’ajouter son désarroi en public à sa faute. SA faute.

Demain peut-être, ou un peu plus tard, quand la rumeur de ses déboires aura pris un peu d’ampleur, il y aura sans doute des mères qui profiteront de l’occasion pour mettre leurs propres filles en garde. Que cela vous serve de leçon… Elles parleront peut-être en connaissance de cause, ayant réveillé des blessures anciennes, des souvenirs enfouis de potions et autres remèdes plus amers les uns que les autres, du temps de leur jeunesse, mais aussi de leur vie de femmes impuissantes à contrôler leur fécondité et l’ardeur de leurs maris.

 

En fin de ce même après-midi, quand il entend le ronflement du scooter de Camille annonçant son retour, Alain gicle de la maison et se précipite.

— Camille ! Je vais être tonton !

Beau-frère, c’était déjà bien. Tonton, un grade de plus.

— Ils sont venus cet après-midi, explique Simone un peu plus tard. Ça y est, Juliette attend. C’est prévu pour janvier de l’année prochaine.

— Ils y ont mis le temps, ajoute Gilbert.

Simone lui jette un regard amusé. Eux deux ont été plus rapides.

— Tu ne dis rien, Camille, tu n’es pas contente ?

— Si, bien sûr, mais c’est la surprise, je ne m’y attendais pas.

— Quand on se marie c’est pourtant à ça qu’il faut s’attendre…

Même des fois quand on ne se marie pas, se dit Camille, frappée par la coïncidence entre le bonheur de Juliette et la détresse de Marie.

 

Juliette mariée, bientôt maman, a définitivement changé de camp. Elle est désormais plus proche de sa mère et de sa belle-mère que de sa sœur, qui ne la voit plus tout à fait avec les mêmes yeux.

Elle dort avec un homme, elle sait ce qu’est un corps d’homme. Camille s’est déjà trouvée dans leur chambre, elle a vu leur lit défait, les deux oreillers rapprochés, les draps froissés, des sous-vêtements épars sur la descente de lit. Elle retient ces questions qui la troublent. C’était comment la première fois ? Et maintenant ? Des mois se sont écoulés avant l’annonce d’un enfant, ils y ont mis le temps comme dit Gilbert. Ils ont dû « faire attention », l’expression lui rappelle Albert. Comment ?

Elle observe Juliette, ses seins ont grossi, sa taille commence à s’épaissir.

— Tu as encore des nausées ? demande Simone quand la famille se réunit.

Des taches sont apparues sur son visage. Elle est devenue un peu capricieuse, ou un peu languissante, selon les jours.

— Oh, maman, tu as encore fait du lapin ? J’ai pas envie d’en manger…

— Sortir ? Pour aller où ? Je préfère m’allonger un peu…

Et Roland dans tout ça ? Il la couve, tout pataud, entre inquiétude et incompréhension.

Voilà donc ce qu’elles cherchent, les filles, quand elles vont danser ? Pas à quinze ou seize ans, bien sûr, mais un peu plus tard, quand on dit dans leur entourage qu’elles sont bonnes à marier. Elles cherchent un amoureux, un vrai, qui sera un mari, puis un père. À cette sorte de jeu de l’amour et du hasard Juliette a gagné.

— À quand ton tour, Camille ? lance parfois Gilbert, qui croit déceler de l’envie dans les regards de sa cadette sur son aînée.

 

De l’envie… oui… Quelle jeune fille ne rêve pas de son prince charmant, de sa robe de mariée, de sa nuit de noces, du bonheur au quotidien ? C’est un beau début, mais c’est aussi une fin.

Pas la fin de la jeunesse, tout de même, mais celle de ces années où la mise en plis du samedi, la robe du dimanche, la guinguette et les « touches » en perspective sont les principales préoccupations.

Installer une maison, l’entretenir, faire à manger pour l’homme qui rentrera du travail… De tout cela Juliette est fière. Camille n’est pas sûre qu’elle le serait, elle. À moins que l’amour transforme tout en plaisir, même les tâches matérielles répétitives.

Attendre un enfant. Avoir des nausées, grossir, un peu, beaucoup. Accoucher. Un sujet encore que les femmes, celles qui savent de quoi elles parlent, n’abordent qu’entre elles.

Un jour où Juliette et Roland étaient chez les parents et que la table avait été dressée dans le jardin, Simone et la future maman se sont attardées à la cuisine où elles étaient allées préparer le dessert. Camille les a rejointes. Elles parlaient, presque à mi-voix bien que seules. Elles se sont tues quand elle est entrée, avec un regard de connivence. Qu’est-ce qu’elles pouvaient bien se dire ?

Camille, de toute évidence, ne se sent pas prête à suivre de près la trace de sa sœur. Ce n’est pas demain qu’elle va « fréquenter ». Quel culot, ce Michel, tout de même, de quoi il se mêlait ce jour-là ? D’un autre elle aurait pu prendre cela pour de la jalousie, mais de lui ?

En août de cette année 1955, la situation s’aggrave en Algérie, où la pacification prend de plus en plus la forme d’une guerre, face à des fauteurs de troubles devenus des ennemis. Moins hostile que l’Indochine avec les pièges de ses marécages infestés de vermine, l’Algérie n’en déconcerte pas moins les militaires français avec ses djebels, ses défilés étroits et ses douars propices aux embuscades. Pour renforcer les effectifs, le gouvernement décide de rappeler des réservistes, qui non seulement ont réintégré leur famille, mais en ont pour beaucoup fondé une, sont devenus des maris, des jeunes pères. Ils ont repris leur place dans le monde du travail où ils vont manquer. Les libérables sont maintenus sous les drapeaux. La durée du service militaire passe de dix-huit à vingt-quatre mois. On ne sait pas ce que réserve l’avenir, en particulier que d’étape en étape elle atteindra trente mois. Trente mois… On a beau dire que le temps passe vite, deux années et demie ça compte dans une vie, surtout quand on est en train de se construire, à tous points de vue. Des manifestations, vaines, ont lieu dans quelques villes de garnison et dans les ports d’où partent les appelés et les rappelés, accompagnés de mères, de femmes, de fiancées angoissées.

 

Juliette tremble.

Quand elle a fait la connaissance de son Roland, au mariage de Jeannine, il était encore « sous les drapeaux », en permission pour quelques jours. Quand ils se sont promis et donnés l’un à l’autre, c’était juste après « la quille ».

Pour le rappel des réservistes, l’armée remonte le temps et ratisse. Un jour d’octobre, Roland reçoit une convocation. Il la lit et se fige. Juliette la lui arrache des mains. Des lettres, des chiffres, des mots tremblent sous ses yeux pleins de larmes. Quelques-uns suffisent à justifier sa crainte. Matricule… Une date… Caserne de… Embarquement…

Juliette laisse tomber le papier, porte ses mains à son ventre où bouge son enfant.

 

Faut-il donc que l’histoire se répète sans cesse dans ce qu’elle a de plus dramatique ? s’interrogent Gilbert et Simone, qui ont vu le soir même arriver leur fille et leur gendre avec la voiture de monsieur Daubré père.

— Qu’est-ce qu’y a… a soufflé Simone. Il est arrivé quelque chose…

Elle a pensé au petit. Non, si c’était ça, Roland serait venu tout seul.

— Ah nom de Dieu, a ajouté Gilbert, je parie que c’est Roland qui est rappelé… Putain de guerre…

 

Juliette vit désormais au rythme des lettres de son mari et des progrès de son ventre. Roland écrit qu’elle ne doit pas s’en faire pour lui, qu’il fait partie d’un peloton affecté à la protection d’un domaine agricole appartenant à une riche famille de colons, le mot est encore d’usage, que le secteur est tranquille. Il joint parfois des photos en noir et blanc où on le voit, seul ou dans un groupe, avec en arrière-plan des palmiers, des ânes, ou encore des gamins aux pieds nus qui ne semblent pas craindre ces soldats français souriants.

Une guerre ? Vraiment ? Était-il nécessaire de désorganiser des familles pour envoyer des hommes garder des fermes qui ne sont peut-être même pas menacées ? L’angoisse de Juliette alterne avec des accès de colère, de révolte. Qu’on me le rende, puisqu’il ne sert à rien là-bas !

Cependant, elle n’est ni sourde ni aveugle. Même sans le vouloir, elle voit, elle entend des informations moins rassurantes que les lettres de son mari, des informations de guerre. Tous les appelés et les rappelés ne gardent pas des fermes tranquilles. Les bateaux qui traversent la Méditerranée rapatrient aussi des « corps ».

— Maman, il y a bal dimanche soir, à la salle des fêtes.

— Oui, c’est annoncé dans le journal, « ils » disent avec un orchestre de choix, deux accordéonistes, cinq musiciens en tout.

« Ils » disent… Ceux qui font les journaux, en commençant par le correspondant local qui fournit les informations, les faits divers, importants ou anodins, réjouissants ou tristes.

— Tu crois que je peux y aller ?

— Pourquoi tu n’irais pas ?

— C’est par rapport à Juliette…

— Qu’est-ce que ça changera, que tu ailles danser ou pas ? C’est pas ça qui fera revenir Roland plus ou moins vite.

— Je sais, mais…

 

C’est Juliette qui est au cœur du problème, et cependant, une fois passé le choc de la surprise et de la révolte, elle se montre d’un calme étonnant.

Si c’était moi, pense Camille, j’aurais une de ces frousses… autant de la grossesse qui progresse que de l’absence du mari. Est-ce seulement une affaire de courage, de volonté ? Elle en a sans doute beaucoup, mais ce n’est pas tout. Camille croit avoir compris.

La jeunesse de mémère Antoinette a été marquée par la guerre de 14. Celle de Simone par la guerre de 40. Voilà qu’une autre guerre touche maintenant Juliette.

Et si c’était un passage obligé, une sorte d’adoubement, une épreuve initiatique pour les femmes, une façon de combler la différence entre elles et les hommes, de leur durcir la peau et le cœur pour leur entrée dans la vraie vie, celle des responsabilités, des difficultés ?

Ce sont les hommes qui font les guerres, avec leurs armes, leurs fusils, leurs mitrailleuses, leurs grenades, avec leurs chars, leurs avions. Ce sont eux qui luttent sur les champs de bataille, qui tombent dans les embuscades, qui sautent sur les mines. Pendant ce temps-là les femmes les attendent, espèrent leur retour en livrant elles aussi d’autres formes de guerre, sans armes, des guerres de survie.

Camille se souvient de ces cours d’histoire où le professeur énumérait tous les métiers dans lesquels les femmes des années 14-18 remplaçaient les hommes, avec gravures à l’appui dans le livre, non seulement dans les administrations et les services, mais aussi dans l’agriculture, labourant avec des bœufs, dans la métallurgie, travaillant à la chaîne.

Quand les hommes sont à la guerre, les femmes deviennent des chefs de famille, élèvent les enfants. Simone parle rarement de ces années 39-45, dont Juliette et Camille, malgré l’absence du père, n’ont pas gardé un mauvais souvenir. Parce que leur mère a su les préserver des difficultés, des angoisses qu’elle-même a connues, parce qu’elle en a trouvé la force en elle.

Voilà. Juliette marche sur les traces de Simone, elle donne le change, elle tient le coup, elle cultive l’espoir. Elle en mérite la récompense.

Mais celles qui ne peuvent pas ? Celles qui flanchent, gémissent, baissent les bras, désespèrent ? Elles sont plus à plaindre qu’à blâmer, les pauvres. Camille est persuadée qu’à la place de sa sœur elle serait plutôt dans cette catégorie-là…

Elle va tout de même au bal avec orchestre de choix. Coiffée, habillée, chaussée avec soin. Une robe de lainage écossais, à la jupe évasée, ceinturée de noir. Des bas fins, des escarpins vernis à talons, quelques centimètres, juste de quoi mettre ses jambes en valeur. La queue-de-cheval retenue par un ruban de velours noir. Les lèvres passées au « Rouge baiser ». Une touche de « Soir de Paris ». Le manteau à capuche pour protéger tout cela, et en route vers le bal sur le scooter ronflant.

 

Juliette… Que fait-elle à cette heure-ci ? Sans doute, assise sur le canapé du salon de ses beaux-parents, regarde-t-elle la télévision, les mains croisées sur son ventre de plus en plus tendu. Ce ventre qu’elle-même, Camille, ose à peine regarder, et qui provoque de la part d’Alain des questions que parfois Simone fait semblant de ne pas entendre pour ne pas y répondre. Gilbert parle d’acheter à son tour un poste de télévision après avoir bien observé, à l’occasion d’une visite, celui de la famille Daubré, grand écran, belle finesse d’image et haute fidélité sonore. Sur son scooter, Camille sourit au souvenir de cette scène où monsieur Daubré père, fier de son acquisition, avait parlé en technicien averti avant de faire apparaître la magie de l’écran, comme s’il en était lui-même le concepteur.

 

Un beau bal, vraiment. Un orchestre de choix, en effet, les deux accordéonistes jouant ensemble ou alternativement selon les danses. Un chanteur, dans le registre de l’entrain ou du charme selon les morceaux interprétés. Camille a rejoint un groupe de copines. Ensemble elles font des yeux un tour de salle, à la recherche de connaissances, de danseurs éventuels. Albert le Belge n’a pas réapparu depuis l’été. L’étudiant en droit qui semblait mépriser une simple postière non plus. Mais tiens, là-bas, le petit frisé, Gérard, fait un signe de la main à Camille. Un peu plus tard il vient l’inviter pour une danse sans intention, apparente de reprendre à la case départ sa manœuvre de séduction. La danse finie, il reste un moment près d’elle, le temps de lui expliquer qu’il est venu dire au revoir à sa tante parce que, ses classes finies, il va partir pour l’Algérie.

— Je ne reviendrai sans doute pas au bal de sitôt… ajoute-t-il avec un sourire amer.

Camille ne sait que lui dire et se sent un peu triste. Ils se quittent sur un simple « salut ! ».

 

Pas d’invitation à « rafraîchir » au moment de l’entracte qui ne vide pas complètement la salle. On en profite pour causer, entre filles. Mais la guerre s’insinue jusque dans ces bavardages qu’elles ont connus plus joyeux, avec des éclats de rire de gamines.

— Alors, Camille, il n’a pas cherché à « remettre ça », le frisé ?

— Il a autre chose en tête, son régiment est envoyé en Algérie.

— À propos d’Algérie… Denise Louis, elle fréquente et son fiancé y est, en Algérie. Ça ne l’empêche pas de danser, elle, et vous avez vu avec qui ? Un divorcé qui a au moins dix ans de plus qu’elle, un vrai coureur !

— Si j’avais un fiancé à la guerre, moi, je n’aurais pas envie de danser !

— Mais j’y pense, Camille, le mari de ta sœur il est là-bas aussi ?

— Oui, et elle attend un bébé, pour bientôt.

Un silence s’installe. Puis Camille passe à un autre sujet, pas très réjouissant non plus.

— Et Marie, demande-t-elle, Marie Jauvet ? Est-ce que l’une ou l’autre d’entre vous l’a revue ?

— Il paraît que sa mère la soutient, qu’elle l’aidera à s’occuper de son petit, mais que son père ne lui pardonne pas sa faute et lui interdit de sortir, pour que personne ne la voie « comme ça ».

 

Mes mains dessinent dans le noir

La forme d’un espoir

Qui ressemble à ton corps 12

Sur l’estrade le chanteur a pris sa voix de velours et au plafond :

La boule de cristal

Balance aux quatre coins du bal

Tout un manège d’étoiles filantes 13

 

Camille ne connaît pas le garçon qui l’a invitée pour cette rumba à laquelle les paroles de la chanson ajoutent de la langueur. Le garçon, ou… l’homme, car son allure et sa tenue, costume sombre et cravate, le distinguent des danseurs de son âge, que le service militaire et ses conséquences ont raréfiés, il est vrai. Restent les plus jeunes, les moins de vingt ans, puisque c’est à cet âge symbolique du plus beau de la jeunesse que la patrie leur impose leur devoir, mais leurs gamineries et leurs maladresses pataudes ne l’amusent plus comme au temps où elle a découvert le bal. Ou alors les plus âgés, qui en ont fini avec leurs obligations, mais qui pour la plupart ont déjà trouvé chaussure à leur pied.

Camille accorde parfaitement ses pas à ceux de l’homme qui accentue imperceptiblement son étreinte et la pression de sa main. Elle est bien. Elle se laisse un peu aller, jusqu’à poser son front contre l’épaule toute proche. Du tissu de la veste émane un parfum, différent du « Soir de Paris », un parfum d’homme, un peu envoûtant. Une main se pose sur sa nuque, la caresse, rejoint sa taille.

Le chanteur s’est tu. Il parcourt d’un regard les couples enlacés et mesure l’impact de sa voix qui en a rapproché, voire soudé, plus d’un. Les instruments, accordéon, violon, aux accents savamment retenus, prolongent un moment le charme de la rumba, puis se taisent. La boule de cristal s’éteint, les lumières de la salle se rallument, brutales.

L’homme a rouvert les bras, libéré sa danseuse. Il s’incline légèrement, lui sourit, la remercie. Il voit qu’il l’a troublée, il l’a été aussi. Il la devine émue, peut-être plus que par la danse. Elle a un petit sourire un peu triste. D’un doigt il lui effleure doucement la joue et s’éloigne.

Camille ne s’en veut pas de ce moment d’abandon dans ces bras inconnus, elle reconnaît volontiers y avoir pris du plaisir. Mais elle ne serait pas allée plus loin. Cet intermède de trouble agréable n’a pas effacé ce vague à l’âme qu’elle traîne ces temps-ci. Elle apprécie l’élégance de l’homme qui n’a rien tenté, il a sans doute ses raisons, ou alors il a deviné les siennes.

Est-ce le moment pour elle d’une découverte ? De LA découverte ? Elle se sent à la fois attirée, et pas encore prête. Y a-t-il ou non un rapport direct entre ce malaise bizarre et les événements ? La guerre d’Algérie, la situation de Juliette et de toutes ces filles et ces femmes dans l’attente de ceux qu’elles aiment ?

Ou bien est-il vraiment si difficile de grandir, tout simplement ? De devenir une femme ?

 

Camille ne s’attarde pas au bal. Quand elle sort de la salle, il pleut, une sorte de crachin frisquet. Elle retrouve son scooter, son manteau à capuchon dans le petit coffre. Elle roule doucement, à la lumière peu généreuse du phare.

Elle pense à Michel. Son ami, son frère. Tout s’est détraqué quand il est parti. Ce n’est pas de sa faute, bien sûr, et tant mieux pour lui et sa famille s’ils sont plus heureux maintenant. Pourtant, on dirait qu’il a emporté le rire et l’insouciance avec lui.

 

Le troisième dimanche de janvier 1956, les deux familles, Mourot et Daubré, se sont donné rendez-vous à la maternité de Sedan où est né la veille le bébé de Juliette, un petit garçon, qui n’a pas eu la patience d’attendre quelques jours de plus l’arrivée de son papa. En pleine traversée de la Méditerranée houleuse, sur ce bateau de transport de troupes sans confort, où se côtoient des permissionnaires et des libérés, Roland doit trouver le temps long, avant l’entrée au port, les formalités, la gare, le train… deux longs jours et deux nuits sans sommeil. Il ne sait pas que l’enfant est né, sur le bateau la liaison n’a pas fonctionné.

 

Les voilà tous dans la petite chambre d’hôpital, émus et fébriles, à embrasser la nouvelle maman, et à se pencher tour à tour sur le berceau où dort le poupon.

Juliette a le teint pâle, des cernes sous les yeux, les cheveux défaits sur l’oreiller. On voit qu’elle hésite entre le sourire et les larmes, qui pourraient tout aussi bien exprimer sa fierté, son émotion, sa fatigue.

Gilbert et Henri Daubré font partie de cette génération où les accoucheuses fermaient au nez des pères, considérés comme des indésirables, les portes des chambres où elles opéraient. Alain se fait tout petit dans un coin. Camille s’efforce de refouler une curieuse envie de pleurer. Seules les deux grand-mères sont à l’aise. Elles ont vite surmonté cette bouffée de sentiments qui les a saisies tout d’abord, et en femmes et mères expertes elles posent les questions d’actualité. Le poids, la taille, c’est un gaillard ! Le prénom ?

— Julien. On avait choisi avec Roland, au cas où il ne serait pas là, on a bien fait.

Les hommes demandent la permission de s’éclipser un moment, Alain leur emboîte le pas. Les femmes alors évoquent les aspects plus intimes de l’accouchement, et Camille se sent gênée de les entendre. Il flotte dans la pièce confinée une odeur douceâtre de linge, de produits antiseptiques.

Une infirmière entre et demande aux visiteuses de bien vouloir quitter elles aussi la chambre car elle doit donner des soins à la jeune maman. Sans attendre elle soulève le drap d’un geste large. Camille sort la première.

 

Un vagissement du côté du berceau salue le retour de la famille regroupée dans le couloir. Simone prend dans ses bras le bébé emmailloté qui braille, devient tout rouge, agite maladroitement ses mains minuscules. Sur son crâne se dressent quelques touffes de duvet brun. Alain pousse Camille du coude, et par des mimiques lui communique ses impressions, apparemment dubitatives, sur ce neveu qu’il imaginait sûrement différent.

Vient le moment de la tétée. Les hommes s’éclipsent de nouveau, y compris le jeune tonton. Camille regarde Juliette allaiter son enfant, sous les commentaires des grand-mères qui rappellent leurs propres souvenirs et leurs anecdotes de mères nourricières.

Aux sourires qui lui sont adressés par celles qui prennent sans doute sa discrétion pour de l’émotion, elle répond de la même façon. Quel ne serait pas leur étonnement si elle leur livrait ses pensées… Que ce que vit Juliette lui fait peur, et même la choque un peu. Porter un enfant jusqu’à en être déformée, le mettre au monde, dans la douleur, dans le sang. Recousue, a-t-elle confié tout à l’heure, deux points. Son visage marqué, entouré de ses cheveux encore poissés par la souffrance. Les soins de l’infirmière… quels soins ?

Est-ce normal de penser cela ? Elle se rassure.

Ne dit-on pas que les enfants sont les fruits de l’amour ? C’est parce que je ne suis pas prête, moi, parce que je n’ai pas encore rencontré celui qui m’apprendra ce qu’est vraiment l’amour. Juliette est heureuse, tant mieux, son petit est beau, on va tous l’aimer, le gâter. Je sais qu’elle m’a choisie comme marraine. Et puis Roland va revenir, pour de bon.

J’ai un peu le blues ces temps-ci, c’est à cause de tous ces événements, la guerre. J’ai plus tellement envie de sortir, de danser. Mais ça va passer ! À quand ton tour ? me demande souvent papa. On dirait qu’il est pressé ! Pas moi.

 

Tiens, une moto devant chez nous… Qui ça peut bien être ?

 

Camille revient du travail, de la poste où elle a eu cet après-midi même un entretien avec le receveur qui l’a appelée dans son bureau.

— Mademoiselle Mourot, lui a-t-il dit, il y a maintenant plus de cinq ans que vous travaillez ici, et je crois qu’il faudra bientôt penser à nous quitter. Oh, ne craignez rien, votre compétence n’est pas en cause, bien au contraire. Vous êtes unanimement appréciée, et j’entends dire beaucoup de bien de vous. Mais nous sommes ici un petit bureau de poste, n’est-ce pas, ce qui fait que je ne vois guère de possibilités de vous promouvoir.

Cela, Camille le sait. Son brevet, après lui avoir servi de sésame pour l’embauche, pouvait laisser supposer une montée en grade, sous réserve des possibilités. Formée par l’une des deux guichetières qui allait atteindre l’âge de la retraite, elle l’a remplacée. L’emploi au guichet lui a tout de suite plu et lui plaît encore. Voir du monde, servir les gens, les renseigner, bavarder un peu avec eux si personne n’attend, c’est vivant, c’est gai. Monsieur Laudaud, le receveur, l’emploie parfois à d’autres tâches, plus administratives, mais il ne peut rien faire de plus pour elle. D’après lui, à Montmédy, ou plus sûrement encore à Verdun, elle aurait ses chances de progresser.

Jusqu’à présent il avait parlé au conditionnel. Aujourd’hui il a été plus précis : il faudra penser à nous quitter…

Monter en grade, c’est bien beau, mais partir ? Aller en ville ? Quitter ses parents ?

Monsieur Laudaud a perçu l’hésitation de sa guichetière.

— Je ne vous oblige évidemment pas à demander une mutation, mademoiselle Mourot, a-t-il ajouté pour finir. Je serai au contraire ravi de vous garder si vous le souhaitez. Mais c’est à votre avenir que j’ai pensé, voyez-vous. Prenez le temps de réfléchir.

 

Qui est venu rendre visite à ses parents, en plein hiver, à la tombée de la nuit, sur cette moto plantée sur sa béquille devant la porte ?

Elle dépose son scooter dans le garage, enlève sa capuche, son écharpe, ses gants. Avant d’ouvrir la porte de la cuisine, elle écoute, entend un bruit de conversation, sans plus.

Elle ouvre. Ils sont assis autour de la table, Gilbert, Simone, Alain appuyé sur ses coudes, et… Michel ! Sur une chaise vide elle voit une canadienne, un casque de motard, des gants de cuir, une écharpe. Michel… venu d’au-delà de Verdun, à cette heure, dans le froid…

— Ah la voilà ! claironne Gilbert.

Michel se lève, s’approche de Camille, l’embrasse, quatre bises non pas sonnantes comme au temps de la guinguette, mais douces et appuyées. Il garde quelques secondes les mains sur ses épaules, plante ses yeux dans les siens, avec une fixité et une douceur graves.

— Pour une surprise, ça en a été une ! reprend Gilbert.

Camille ôte son manteau et prend place à la table, en face de Michel. Elle le trouve changé, moins gamin, plus posé.

— Y va partir en Algérie aussi, clame Alain, comme Roland !

— Ta famille va bien ? demande-t-elle pour changer de sujet, soudain troublée, émue.

On dirait qu’il a peur. De quoi ? De la guerre ?

Gilbert se lève pour aller chercher sur le buffet ses cigarettes et son briquet. Simone dispose sur la table des tasses et des madeleines dans une assiette, puis elle apporte la cafetière.

Michel répète alors pour Camille les bonnes nouvelles de sa famille reconstruite autour de ce Robert dont sa mère porte le nom depuis qu’ils se sont mariés. Ce qui a fait que lui, le fils aîné, n’étant plus considéré comme soutien de famille, a été appelé au service militaire, et le voilà maintenant envoyé en Algérie.

— Je pars le 2 février, dans cinq jours. Tes parents m’ont dit que le mari de Juliette était dans un secteur plutôt tranquille, nous on va dans les Aurès.

Le café de Simone, les madeleines, donnent un moment le change, du moins en apparence.

— Tu restes souper avec nous ? propose Gilbert. À la bonne franquette…

— Non, monsieur Mourot, merci. J’ai dit que je rentrerais de bonne heure, maman se ferait du souci. Surtout qu’il pourrait geler, alors que la route est mouillée. Mais je voudrais bien parler un peu avec Camille, avant de m’en aller… si vous permettez…

Gilbert acquiesce d’un signe.

— Mets ton manteau, Camille, dit Simone.

Michel enfile sa canadienne.

— Un tour de ce temps-là ! Ils ne peuvent pas causer ici ? chuchote Alain qui n’en est pas à sa première énigme sur le comportement des filles et des garçons.

 

Ils ne vont pas loin. Ils contournent la maison et se mettent à l’abri dans l’appentis où Gilbert entrepose le bois. Michel agrippe les revers du manteau de Camille, l’attire contre lui, pose son front contre le sien. Elle ne se dérobe pas. Elle fond. Tout à coup elle comprend tout. Michel et elle… bien sûr !

L’amour, ça vient comment ? Le coup de foudre, comme celui de Juliette pour Roland. Voilà, c’est celui-là, c’est lui ! Hier je ne le connaissais pas et aujourd’hui je l’aime ! Ou alors le béguin, la « touche » qui se prolonge, on se rend compte que c’était plus qu’un petit coup de cœur. Tiens, avec Gérard, le frisé, s’il n’y avait pas eu ce rendez-vous manqué, peut-être que ça aurait marché, qu’il n’aurait plus regardé les autres filles ! Mais pourquoi l’amour ne pourrait-il pas aussi venir de loin, de toujours ? Copain, ami, frère, et puis… Pourquoi Michel lui manque-t-il tant, au point qu’elle ne s’amuse plus comme avant, pourquoi a-t-il eu cette réaction de jalousie, oui de jalousie, quand elle l’a planté là, pauvre idiote, pour suivre ce Belge ridicule avec sa torpédo !

— Camille…

Il caresse ses cheveux, étreint son visage de ses mains, cherche ses lèvres, qui ne se dérobent pas.

— Camille, je t’aime. Mais tu pleures ?

— Oui. Parce que je t’aime aussi… depuis toujours… mais je ne le savais pas… Michel, je t’aime et tu vas partir !

— Si je sais que tu m’attends je reviendrai.

Ils s’embrassent, encore et encore, se respirent, s’imprègnent l’un de l’autre. Trouvent la force de rester lucides.

— Camille… il faut rentrer maintenant…

 

Un quart d’heure plus tard, après quelques paroles anodines et quelques silences lourds de sens, plus un dernier café bien chaud, pour la route, Michel attrape son casque, ses gants, se lève. Il serre fortement la main de Gilbert, qui l’attire pour une accolade, embrasse Alain, puis Simone qui le retient un peu.

— Tu pars dans cinq jours, c’est ça ? Tu pourrais peut-être trouver le temps de revenir une fois. Ce serait bien… pour vous deux. Tu reviendras ?

Il l’embrasse encore une fois.

— Oui, je reviendrai.

 

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