Benito Cereno

Herman Melville · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/4

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Benito Cereno

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Ces images ne vinrent point d’une suite de pensées ; elles ne jaillirent pas du dedans, mais du dehors, et se répandirent tout à coup comme la gelée blanche ; mais pour s’évanouir aussitôt que le bon naturel du capitaine Delano regagna comme un doux soleil son méridien.

Jetant à nouveau les yeux sur Don Benito – dont le profil, visible au-dessus de la claire-voie, était à présent tourné vers lui – le capitaine Delano fut frappé de la netteté et de la délicatesse

– 28 – des traits, affinés encore par l’amenuisement dû à la maladie, aussi bien qu’ennoblis par la barbe. Les soupçons s’évanouirent. C’était là le véritable rejeton d’un véritable hidalgo Cereno.

Soulagé par ces pensées et d’autres plus heureuses, le visiteur, fredonnant légèrement, se mit à arpenter la dunette d’un pas indifférent, afin de ne point trahir à Don Benito ses soupçons d’incivilité, voire de duplicité ; car les faits ne manqueraient pas de montrer le caractère illusoire de sa défiance, encore que les circonstances qui l’avaient provoquée demeurassent inexpliquées pour le présent. Mais une fois ce petit mystère éclairci, le capitaine Delano pensa qu’il pourrait éprouver un extrême regret d’avoir permis à Don Benito de pénétrer les conjectures peu charitables auxquelles il s’était livré. Bref, il préférait pour un temps laisser le bénéfice du doute à l’Espagnol.

Celui-ci cependant, le visage assombri et contracté, et toujours soutenu par son serviteur, s’avança vers le capitaine Delano. Avec un embarras encore accru et non sans donner une sorte d’intonation singulière et intrigante à son murmure voilé, il engagea la conversation suivante :

« Señor, puis-je vous demander depuis combien de temps vous mouillez auprès de cette île ? »

« Oh ! Depuis un jour ou deux, Don Benito. »

« Et quel est le dernier port où vous ayez touché ? »

« Canton. »

« Et là, Señor, vous avez échangé vos peaux de phoque contre du thé et des soies ? C’est bien ce que vous avez dit, je crois ? »

« Oui. Des soies surtout. »

« Et la différence, vous l’avez reçue en espèces, sans doute ? »

 

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Le capitaine Delano, donnant quelques signes d’agitation, répondit :

« Oui ; j’ai reçu de l’argent ; mais non point en très grande quantité. »

« Ah !… Bien. Puis-je vous demander combien d’hommes vous avez à bord, Señor ? »

Le capitaine Delano tressaillit légèrement, mais répondit :

« Environ vingt-cinq, en tout. »

« Et à présent, Señor, tous à bord, je suppose ? »

« Tous à bord, Don Benito, » répondit le capitaine avec satisfaction.

« Et ils seront tous à bord cette nuit, Señor ? »

À cette dernière question, qui venait couronner une enquête si insistante, le capitaine Delano n’eût pu se retenir pour rien au monde de dévisager fort sérieusement le questionneur. Mais celui-ci, au lieu de soutenir son regard, baissa les yeux vers le pont avec toutes les marques d’une confusion craintive ; présentant un contraste piteux avec son serviteur qui, à ce moment même, s’agenouillait à ses pieds pour ajuster une boucle d’argent, mais dont les yeux, lorsqu’il eut achevé sa tâche, se tournèrent avec une humble curiosité vers le visage incliné de son maître.

L’Espagnol, toujours avec un susurrement suspect, répéta sa question :

« Et… et ils seront à bord cette nuit, Señor ? »

« Oui, autant que je sache, » répondit le capitaine Delano. « Mais non, » reprit-il avec une intrépide sincérité, « quelques-uns parlent de s’en aller pêcher de nouveau vers minuit. »

« Vos canots vont généralement… vont plus ou moins armés, je présume, Señor ? »

 

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« Oh ! Une pièce de six ou deux pour parer à l’imprévu, » lui fut-il répondu avec une crâne indifférence « et un petit stock de mousquets, de harpons et de coutelas. »

Tout en répondant ainsi, le capitaine Delano regarda Don Benito, mais celui-ci avait les yeux détournés. Changeant de sujet avec une brusquerie maladroite, il fit une allusion maussade au calme, puis, sans s’excuser, se retira une fois de plus avec son serviteur vers les pavois opposés, où le chuchotement reprit.

À cet instant, et avant que le capitaine Delano eût eu le temps de réfléchir à ce qui venait de se passer, il vit le jeune matelot espagnol déjà mentionné descendre du gréement. Comme il se penchait en avant pour sauter sur le pont, sa blouse – ou sa chemise – de grosse laine, ample, flottante et abondamment tachée de goudron, s’ouvrit très bas sur la poitrine, révélant un sous-vêtement souillé qui semblait être fait de la toile la plus fine, bordé au cou d’un étroit ruban bleu fané et usé. Cependant, le regard du jeune matelot se fixant de nouveau sur les chuchoteurs, le capitaine Delano y crut discerner une signification cachée, comme si de silencieux signes franc-maçonniques avaient été à cet instant échangés.

Cet incident attira une fois de plus son propre regard sur Don Benito, et, comme devant, il fut amené à conclure qu’il formait lui-même le sujet de la conférence. Il s’arrêta. Le bruit des hachettes fourbies vint à ses oreilles. Il jeta de nouveau à la dérobée un rapide regard sur les deux hommes. Ils avaient l’air de conspirateurs. Après le récent questionnaire et l’incident du jeune matelot, ces circonstances provoquèrent un tel retour de défiance involontaire que le caractère particulièrement spontané de l’Américain ne le put supporter. Prenant un air de gaieté enjouée, il traversa le pont à la rencontre des deux hommes, disant : « Ah ! Don Benito, vous semblez accorder à ce noir une grande place dans votre confiance ; en fait, c’est une manière de conseiller privé. »

Sur quoi le serviteur leva les yeux avec un ricanement bonhomme, mais le maître tressaillit, comme sous l’atteinte

– 31 – d’une morsure venimeuse. Quelques instants s’écoulèrent avant que l’Espagnol se fût suffisamment ressaisi pour répondre ; ce qu’il fit enfin avec une froide contrainte, disant : « Oui, Señor, j’ai confiance en Babo. »

Ici Babo, changeant son ricanement de pure gaieté animale en un sourire intelligent, regarda son maître non sans gratitude.

Voyant que l’Espagnol gardait une réserve silencieuse, comme s’il laissait entendre, volontairement ou non, que la proximité de son hôte était à cet instant gênante, le capitaine Delano, ne voulant point paraître incivil même à l’incivilité, fit quelque remarque banale et s’en fut ; tournant et retournant dans son esprit le mystérieux comportement de Don Benito Cereno.

Il était descendu de la dunette et, absorbé dans ses pensées, passait près d’une sombre écoutille qui menait à l’entrepont, quand il y perçut un mouvement et regarda pour voir ce qui bougeait. Au même instant une étincelle brilla dans l’ombre de l’écoutille, et il vit l’un des matelots espagnols, qui rôdait par là, porter rapidement la main à sa poitrine sous sa chemise comme pour cacher quelque chose. Avant que l’homme eût pu reconnaître avec certitude l’identité du passant, il disparut en bas. Mais le capitaine Delano l’avait vu assez clairement pour se convaincre que c’était le même jeune matelot déjà remarqué dans le gréement.

Qu’était-ce donc qui avait ainsi étincelé ? pensa-t-il. Ce n’était ni une lampe, ni une allumette, ni une braise ardente. Se pouvait-il que ce fût un bijou ? Mais depuis quand les marins portaient-ils des bijoux… ou du linge bordé de soie ? Avait-il fouillé dans les coffres des passagers défunts ? Mais s’il en était ainsi, il ne s’aviserait guère de porter un article volé à bord du navire. Ah ! Ah ! Si vraiment j’ai vu, voici un instant, ce garçon suspect échanger un signe secret avec son capitaine, si seulement je pouvais être certain que dans mon trouble, mes sens ne me trompent pas, alors…

 

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Ici, passant d’un motif de soupçon à l’autre, son esprit revint à la teneur des étranges questions qui lui avaient été posées au sujet de son navire.

Par une curieuse coïncidence, à mesure qu’il se rappelait chacune des questions, ces noirs sorciers d’Achanti se mirent à jouer des hachettes, comme pour accompagner d’un sinistre commentaire les pensées de l’étranger blanc. Assailli par ces énigmes et ces mauvais présages, il eût été pour ainsi dire contre nature que le cœur le moins défiant ne livrât point accueil à quelques méchants soupçons.

Observant que le navire aux voiles enchantées, devenu la proie d’un courant, dérivait irrésistiblement vers le large avec une rapidité croissante ; et remarquant que le phoquier était masqué à présent par un promontoire, le solide marin se mit à trembler sous l’influence de pensées qu’il osait à peine s’avouer à lui-même. Par-dessus tout, Don Benito commença à lui inspirer une terreur spectrale. Et pourtant, lorsqu’il se redressa, dilata sa poitrine, s’affermit sur ses jambes et considéra froidement la question, – à quoi se réduisaient tous ces fantômes ?

Si l’Espagnol nourrissait quelque dessein sinistre, ce ne devait pas être tant à l’égard de lui-même (le capitaine Delano) que de son navire (le Bachelor’s Delight). Or le fait que la dérive entraînait à présent un navire loin de l’autre, au lieu de favoriser ce dessein supposé, lui était, pour le moment du moins, contraire. Assurément tout soupçon qui renfermait de telles contradictions devait être illusoire. En outre, n’était-il pas absurde de penser d’un vaisseau en détresse – d’un vaisseau que la maladie avait presque entièrement privé de son équipage – d’un vaisseau dont les occupants mouraient de soif – n’était-il pas mille fois absurde de croire qu’un tel bâtiment pouvait être un pirate, ou que son commandant, pour lui-même aussi bien que pour ses hommes, désirait autre chose que d’être promptement secouru et restauré ? Mais pourtant, la détresse générale, et la soif en particulier, ne pouvaient-elles être simulées ? Et cet équipage espagnol, dont on prétendait qu’il avait presque entièrement péri, ne pouvait-il être intact et caché

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à ce moment même dans la cale ? En implorant d’une voix navrante un verre d’eau fraîche, des démons à forme humaine avaient pénétré dans des habitations isolées, ne se retirant qu’après avoir commis un acte ténébreux. Et chez les pirates malais, c’était chose usuelle que d’attirer des navires à leur suite dans leurs retraites traîtresses, ou, en pleine mer, de tromper les occupants d’un vaisseau ennemi par le spectacle de ponts, clairsemés ou vides sous lesquels se cachaient une centaine de lances et des bras jaunes prêts à les lancer à travers les paillets. Non que le capitaine Delano eût accordé plein crédit à pareils faits lorsqu’il les avait entendu conter, mais à présent ces histoires lui revenaient à l’esprit. La destination actuelle du navire était le mouillage. Là, il serait à côté de son propre vaisseau. Une fois dans ce voisinage, le San Dominick ne pourrait-il, comme un volcan endormi, libérer soudain des énergies à présent cachées ?

Il se rappela l’attitude de l’Espagnol racontant son histoire, ses suspens, ses faux-fuyants ténébreux : c’étaient là précisément les manières d’un homme qui invente son récit au fur et à mesure pour des fins coupables. Cependant, si l’histoire n’était pas vraie, quelle était la vérité ? L’Espagnol avait-il pris possession du navire d’une façon illégale ? Mais dans un grand nombre de détails, particulièrement ceux qui avaient trait aux circonstances les plus calamiteuses, – comme la disparition fatale des matelots, les louvoyages prolongés qui en avaient été la conséquence, les souffrances endurées pendant les calmes persistants, et celles que la soif provoquait encore présentement –, sur tous ces points et sur d’autres encore le récit de Don Benito avait corroboré non seulement les exclamations plaintives de la multitude indiscriminée, noirs et blancs, mais encore – ce qu’il semblait impossible de contrefaire – l’expression même, le jeu de chaque trait humain observés par le capitaine Delano. Si l’histoire de Don Benito était d’un bout à l’autre une invention, il n’y avait pas une âme à bord – jusqu’à la plus jeune négresse – qu’il n’eût soigneusement dressée et qui ne trempât dans le complot : déduction invraisemblable. Et pourtant, s’il y avait quelque raison de mettre en doute la véracité du capitaine espagnol, cette déduction était légitime.

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Bref, à peine l’esprit de l’honnête marin s’ouvrait-il à une inquiétude que, par une réaction spontanée du bon sens, il la rejetait aussitôt. Il finit par rire de ces pressentiments et de l’étrange navire qui par son apparence semblait en quelque sorte les favoriser ; par rire aussi de l’aspect bizarre des noirs, particulièrement de ces vieux rémouleurs d’Achanti et de ces étoupiers semblables à de vieilles tricoteuses clouées au lit ; et il alla presque jusqu’à rire du sombre Espagnol lui-même, ce lutin fantomatique qui était au centre de tout.

Pour le reste, tout ce qui semblait sérieusement énigmatique, son bon naturel l’attribua au fait que le pauvre invalide savait à peine ce qu’il faisait, tantôt assombri par de noires vapeurs, tantôt posant au hasard des questions sans signification et sans objet. Évidemment, l’homme n’était pas en état pour le présent d’avoir la charge du navire. Sous quelque bienveillant prétexte, le capitaine Delano devrait lui retirer le commandement et envoyer le San Dominick à Concepcion sous les ordres de son second, homme de confiance et bon navigateur : plan qui ne se montrerait pas moins salutaire à Don Benito qu’au navire, car – délivré de toute anxiété et restant confiné dans sa cabine – le malade, diligemment soigné par son serviteur, aurait probablement avant la fin de la traversée recouvré dans une certaine mesure sa santé, et du même coup son autorité.

Ainsi roulaient les pensées de l’Américain. Elles étaient rassurantes. Il y avait une différence entre l’idée de Don Benito décidant ténébreusement du sort du capitaine Delano et celle du capitaine Delano réglant d’une main légère le sort de Don Benito. Néanmoins, ce ne fut pas sans quelque soulagement que le bon marin aperçut au loin sa chaloupe, dont l’absence avait été prolongée par sa détention inattendue aux côtés du phoquier et, pendant le voyage de retour, par l’éloignement progressif du but.

La tache mouvante fut observée par les noirs. Leurs cris attirèrent l’attention de Don Benito qui, avec un retour de courtoisie, s’approcha du capitaine Delano en exprimant sa

– 35 – satisfaction de voir arriver des provisions, quelque restreintes et provisoires qu’elles fussent.

Le capitaine Delano répondit ; mais ce faisant, son attention fut attirée par quelque chose qui se passait sur le pont au dessous : parmi la foule qui grimpait sur les pavois opposés au rivage en observant anxieusement l’approche du bateau, deux noirs, selon toute apparence incommodés accidentellement par l’un des matelots, éclatèrent en d’horribles imprécations à son adresse et, comme il faisait mine de protester, le précipitèrent sur le pont et le trépignèrent, malgré les cris impérieux des deux étoupiers.

« Don Benito, » dit vivement le capitaine Delano, » voyez-vous ce qui se passe là ? Regardez ! »

Mais, repris par sa toux, l’Espagnol chancela en portant les deux mains à son visage, et parut sur le point de défaillir. Le capitaine Delano allait lui porter secours, mais déjà le serviteur, plus alerte, soutenait son maître d’une main et de l’autre lui administrait un cordial. Don Benito ayant repris ses forces, le noir retira son appui et s’écarta de quelques pas, tout en demeurant fidèlement à portée d’un simple murmure. Une telle marque de discrétion effaça entièrement aux yeux du visiteur l’impropriété dont les conciliabules incivils mentionnés plus haut eussent pu faire accuser le serviteur ; prouvant en outre que, si ce dernier était à blâmer, c’était sans doute plutôt par la faute de son maître que par la sienne propre, puisqu’une fois laissé à lui-même il se conduisait si bien.

Son regard ainsi détourné d’une scène de désordre au profit du spectacle plus plaisant qui s’offrait à lui, le capitaine Delano ne put s’empêcher de féliciter à nouveau Don Benito de posséder un serviteur qui, pour se mettre peut-être un peu trop en avant de temps à autre, ne devait pas moins être d’un prix inestimable aux yeux d’un homme dans la situation de l’invalide.

 

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« Dites-moi, Don Benito, » ajouta-t-il avec un sourire, « j’aimerais que votre homme fût à moi, Qu’en demanderez-vous ? Cinquante doublons feraient-ils l’affaire ? »

« Maître ne se séparerait pas de Babo pour mille doublons, » murmura le noir qui avait entendu l’offre, la prenait au sérieux, et, avec la singulière vanité d’un esclave fidèle apprécié par son maître, montrait son dédain pour l’évaluation dérisoire dont il était l’objet de la part d’un étranger. Mais Don Benito, encore incomplètement remis de sa crise et de nouveau interrompu par sa toux, n’émit qu’une réponse indistincte.

Bientôt sa détresse physique devint si grande et parut affecter son esprit de telle sorte, que le serviteur, comme pour cacher ce triste spectacle, conduisit doucement son maître en bas.

Laissé à lui-même, l’Américain, pour tromper le temps avant l’arrivée de son bateau, eût volontiers accosté l’un des matelots espagnols qui s’offraient à sa vue ; mais se souvenant d’une parole de Don Benito touchant leur mauvaise conduite, il s’en abstint, en bon capitaine de vaisseau qui répugne à voir des matelots faire preuve de lâcheté ou d’infidélité.

Tandis qu’habité par ces pensées il dirigeait son regard à l’avant sur cette poignée de matelots, il lui sembla tout à coup que l’un d’eux lui retournait son regard avec une intention particulière. Il se frotta les yeux et regarda encore, mais pour voir la même chose. Sous une nouvelle forme, plus obscure que les précédentes, les anciens soupçons revinrent ; toutefois, en l’absence de Don Benito, moins chargés d’alarme qu’auparavant. En dépit du rapport peu favorable dont les matelots avaient été l’objet, le capitaine Delano résolut d’accoster incontinent l’un d’eux. Descendant de la dunette, il se fraya un passage à travers les noirs, son mouvement provoquant de la part des étoupiers un cri bizarre auquel les nègres obéirent : ils se jetèrent de côté pour lui faire place ; mais, comme s’ils eussent été curieux de reconnaître la cause de cette visite délibérée à leur ghetto, ils se refermèrent sans trop de désordre derrière l’étranger blanc et le suivirent. Sa marche

– 37 – ainsi proclamée comme par des hérauts montés, et sous l’escorte d’une garde d’honneur cafre, le capitaine Delano, prenant un air enjoué et détaché, continua à avancer, non sans lancer de temps en temps une parole plaisante aux nègres et surveiller attentivement du regard les visages blancs çà et là disséminés parmi les noirs comme des pions blancs aventureusement engagés dans les rangs de l’adversaire.

Comme il se demandait lequel d’entre eux choisir pour son dessein particulier, il remarqua par hasard un matelot assis sur le pont et occupé à goudronner l’estrope d’une grosse poulie, tandis qu’un cercle de noirs accroupis autour de lui considéraient ses gestes d’un œil inquisiteur.

L’humble besogne de l’homme contrastait avec quelque chose de supérieur dans sa personne. Sa main, noircie par des plongeons répétés dans le pot de goudron qu’un nègre tenait devant lui, ne semblait pas s’allier naturellement à son visage, lequel eût été très beau sans son expression hagarde. Cette expression était-elle celle d’un criminel, il semblait difficile d’en décider ; car, de même que la chaleur et le froid intenses, bien que dissemblables, produisent des sensations semblables, de même l’innocence et le crime, lorsqu’ils s’associent accidentellement avec la souffrance mentale, n’usent que d’un sceau pour imprimer une empreinte visible : celui du ravage.

Non point toutefois que cette réflexion vint à l’esprit du capitaine Delano, quelque charitable qu’il fût ; il lui vint une autre idée ! Observant que cette expression si étrangement hagarde allait de pair avec un œil sombre détourné comme dans le trouble ou la honte, et unissant assez illogiquement dans sa tête ses propres soupçons au sujet de l’équipage à la mauvaise opinion avouée par leur capitaine, il fut insensiblement gagné par certaines notions générales qui dissociaient la souffrance et l’abattement de la vertu, pour les relier invariablement au vice.

S’il se passe vraiment quelque chose de vilain à bord de ce navire, pensa le capitaine Delano, il est sûr que cet homme y a trempé la main comme il la trempe à présent dans le goudron.

 

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Je ne tiens pas à l’aborder. Je parlerai plutôt à cet autre, ce vieux Jack assis là sur le guindeau.

Il s’avança vers un vieux loup de mer barcelonais aux joues tannées et ravagées, aux favoris épais comme des buissons d’épines, affublé de culottes rouges en lambeaux et d’un bonnet de nuit souillé. Assis entre deux Africains somnolents, ce matelot, comme son jeune camarade, était penché sur un bout de corde – il épissait un câble – cependant que les deux noirs somnolents accomplissaient la fonction subalterne de tenir pour lui les extrémités des filins.

Dès qu’il vit le capitaine Delano s’approcher, l’homme pencha la tête plus bas qu’il n’était nécessaire pour vaquer à sa besogne. On eût dit qu’il désirait qu’on le crut absorbé dans sa tâche avec un zèle peu commun. Interpellé, il leva les yeux, mais avec une expression furtive et défiante bien singulière sur son visage battu des vents, comme un ours grizzli qui, au lieu de gronder et de mordre, se fût mis à minauder et à prendre des airs patelins. Il se vit poser plusieurs questions au sujet du voyage – des questions se référant à dessein à certains passages du récit de Don Benito, et non corroborées précédemment par les cris impulsifs qui avaient accueilli le visiteur lorsqu’il était monté à bord. Le matelot répondit brièvement aux questions, confirmant tout ce qu’il restait à confirmer de l’histoire. Les nègres qui entouraient le guindeau se joignirent à lui, mais à mesure qu’ils devenaient bavards, le vieux marin tombait peu à peu dans le silence, et finalement son mutisme complet et son expression morose montrèrent qu’il ne se souciait pas de répondre à d’autres questions, bien que ses airs d’ours ne laissassent pas d’être mitigés par ses mines patelines. Désespérant d’avoir un libre entretien avec un tel centaure, le capitaine Delano chercha des yeux autour de lui une silhouette plus engageante, mais n’envoyant aucune, enjoignit plaisamment aux noirs de lui faire place ; sur quoi, parmi des ricanements et des grimaces variés, il regagna la dunette, en éprouvant d’abord, sans trop savoir pourquoi, un léger sentiment de malaise, mais dans l’ensemble avec un renouvellement de confiance en Benito Cereno.

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Il est clair, pensa-t-il, que ce vieux loup de mer à favoris trahit sa mauvaise conscience. Sans doute, quand il m’a venu venir, craignait-il qu’averti par le capitaine de l’inconduite générale de l’équipage, je ne lui fisse une semonce, et voilà pourquoi il a baissé la tête. Et pourtant… et pourtant, maintenant que j’y pense, ce même vieux grison, si je ne me trompe, était l’un de ceux qui semblaient me regarder avec tant d’insistance il y a un instant. Ah ! ces courants vous tournent la tête presque aussi facilement qu’ils tournent le navire. Mais voici un spectacle plaisant et comme ensoleillé ; un spectacle bien humain.

Son attention avait été attirée vers une négresse endormie, à demi visible à travers la dentelle du gréement, ses jeunes membres nonchalamment étendus sous le vent des pavois, comme une biche à l’ombre d’un roc ombreux. Son faon, tout éveillé, se traînait pour saisir les seins voilés, son petit corps noir, entièrement nu, à demi soulevé du pont et jeté en travers du corps de sa mère, ses mains, comme deux pattes, s’agrippant à elle, sa bouche et son nez fouillant en vain pour atteindre au but, tout cela avec une manière de grognement mécontent qui se mêlait au ronflement placide de la négresse.

La vigueur peu commune de l’enfant éveilla enfin la mère. Elle sursauta et vit au loin le capitaine Delano. Mais, sans paraître éprouver aucune honte d’avoir été surprise dans une telle attitude, elle s’empara de l’enfant d’un air ravi, et le couvrit de baisers avec des transports maternels.

Voici la nature à nu : une tendresse, un amour purs, pensa le capitaine Delano charmé.

Cet incident l’amena à observer plus particulièrement les autres négresses. Leurs manières lui firent la meilleure impression ; comme la plupart des femmes non civilisées, elles semblaient unir une constitution robuste à un cœur délicat, également prêtes à mourir pour leurs enfants ou à combattre pour eux. Naturelles comme des léopards, aimantes comme des colombes. Ah ! pensa le capitaine Delano, peut-être certaines de

 

– 40 – ces femmes sont-elles de celles que Mungo Park vit en Afrique et dont il donna une si noble description.

Ce spectacle naturel diminua insensiblement sa défiance et son malaise. Enfin, il chercha des yeux sa chaloupe et constata ses progrès : elle était encore à bonne distance. Il se retourna alors pour voir si Don Benito avait reparu ; mais il n’en était rien.

Pour changer la scène aussi bien que pour se donner l’agrément d’observer l’approche du bateau, il franchit les porte-haubans et monta jusqu’à la galerie de tribord. Ces balcons d’apparence vénitienne mentionnés plus haut, formaient des retraites coupées du pont. Comme son pied foulait les mousses marines demi-humides, demi-sèches qui tapissaient l’endroit, comme sa joue recevait l’évent d’un souffle de brise isolé, fantomatique risée sans héraut ni escorte ; comme son regard tombait sur la rangée de petits contre-sabords ronds, tous fermés d’une rondelle de cuivre ainsi que les yeux d’un mort dans le cercueil, et sur la porte de la cabine, anciennement reliée à la galerie (où jadis s’étaient ouverts également les contre-sabords), mais à présent calfatée et assujettie aussi fermement qu’un couvercle de sarcophage à la paroi, au seuil et aux montants goudronnés d’une sombre couleur pourpre ; comme il songeait au temps où dans cette cabine et sur ce balcon d’apparat avaient retenti les voix des officiers du roi d’Espagne, et où les filles des vice-rois de Lima s’étaient accoudées, peut-être à l’endroit même où il se tenait maintenant ; comme ces images et d’autres encore flottaient dans son esprit ainsi que la risée dans l’air calme, il sentit monter en lui cette rêveuse inquiétude qu’un homme seul dans la prairie se prend à éprouver devant le repos de midi.

Il s’appuya à la balustrade ouvragée, tournant de nouveau son regard vers la chaloupe ; mais ses yeux tombèrent sur le ruban d’herbes marines qui traînait le long de la ligne de flottaison du navire, aussi rigide qu’une bordure de plate-bande, et sur les parterres d’algues dont les larges ovales ou les croissants flottaient çà et là, séparés par de longues allées solennelles qui traversaient des terrasses houleuses et

– 41 – s’incurvaient comme pour mener à des grottes cachées. Dominant tout cela, la balustrade où s’appuyait son bras, par endroits maculée de poix et par endroits rehaussée de mousses, semblait être le vestige carbonisé de quelque kiosque dans un parc magnifique depuis longtemps délaissé.

À vouloir rompre un charme, il se trouvait de nouveau ensorcelé. Bien qu’il voguât sur la vaste mer, il lui semblait être quelque part très loin à l’intérieur des terres ; prisonnier dans un château abandonné d’où son regard découvrait des terres vides, des routes vagues que nulle voiture, nul passant ne venaient animer.

Mais ces enchantements se dissipèrent quelque peu quand son regard tomba sur les porte-haubans corrodés. De style ancien, avec leurs maillons, leurs manilles et leurs clavettes massives et rouillées, ils paraissaient mieux appropriés encore à la présente fonction du navire qu’à celle pour laquelle il avait sans doute été construit.

À cet instant, il lui sembla voir bouger quelque chose près des chaînes. Il se frotta les yeux et regarda fixement. Dans la forêt d’agrès qui les environnaient, il aperçut, caché derrière un grand hauban comme un Indien aux aguets derrière un noyer d’Amérique, un matelot espagnol avec un épissoir à la main. L’homme fit une sorte de geste imparfait dans la direction du balcon, puis aussitôt, comme alarmé par un bruit de pas sur le pont, disparut dans les profondeurs de la forêt de chanvre ainsi qu’un braconnier.

Que voulait dire ceci ? L’homme avait essayé de lui communiquer quelque chose, à l’insu de chacun, même de son capitaine. Le secret était-il de quelque manière défavorable à Don Benito ? Ses soupçons premiers allaient-ils être vérifiés ? Ou bien, dans son humeur inquiète, prenait-il pour un geste significatif ce qui n’avait été de la part de l’homme qu’un mouvement tout involontaire requis par sa besogne ?

Non sans trouble, il chercha de nouveau sa chaloupe du regard, mais pour la trouver momentanément cachée par un

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éperon rocheux de l’île. Comme il se penchait en avant avec quelque vivacité, guettant l’instant où la proue se montrerait à nouveau, la balustrade céda sous lui comme du charbon de bois. S’il n’eût saisi un cordage qui se trouvait à sa portée, il fût tombé à la mer. Le craquement, bien que faible, et la chute, bien que sourde, des fragments pourris, devaient avoir été entendus. Il leva les yeux. L’un des vieux étoupiers qui de son perchoir avait gagné un bout-dehors, le considérait d’en haut avec une sobre curiosité, cependant qu’au-dessous du vieux nègre et invisible à ses yeux, apparaissait de nouveau le matelot espagnol qui, d’un sabord, aventurait un coup d’œil inquisiteur comme un renard à l’orifice de sa tanière. Quelque chose dans l’expression de l’homme suggéra tout à coup au capitaine Delano l’idée insensée que l’indisposition alléguée par Don Benito en se retirant en bas n’était qu’un prétexte ; qu’il était en train d’y mûrir quelque complot dont le matelot avait eu vent et contre lequel il cherchait à mettre en garde l’étranger, par gratitude peut-être pour une bonne parole que l’Américain avait prononcée en montant à bord. Était-ce en prévision d’une intervention de cette sorte que Don Benito avait précédemment jeté sur ses matelots un jour défavorable, tout en célébrant les louanges des nègres, alors qu’en vérité les premiers semblaient aussi dociles que les autres se montraient turbulents ? Les blancs, en outre, étaient par nature les plus pénétrants. Un homme hanté de quelque méchant dessein ne devait-il pas être porté à louanger une stupidité aveugle à sa dépravation et à dénigrer une intelligence trop perspicace pour ne la pénétrer point ? Peut-être. Mais si les blancs avaient connaissance de forfaits secrets à la charge de Don Benito, celui-ci était donc de connivence avec les noirs ? Non, ils paraissaient trop stupides ; en outre, avait-on jamais entendu parler d’un blanc assez renégat pour se liguer contre sa propre race avec des nègres ? Ces énigmes lui rappelaient des perplexités antérieures. Perdu dans leurs lacs, le capitaine Delano, qui avait à présent regagné le pont, arpentait les planches d’un pas inquiet, lorsqu’il remarqua un nouveau visage, celui d’un vieux marin assis, jambes croisées, auprès de la grande écoutille. Sa peau était plissée de rides comme la poche vide d’un pélican, ses cheveux givrés, son maintien grave

– 43 – et composé. Il avait les mains pleines de cordages dont il faisait un grand nœud, et plusieurs noirs l’entouraient, qui mouillaient obligeamment les filins ici et là selon les exigences de l’opération.

Le capitaine Delano traversa le pont dans la direction du matelot et se tint devant lui en silence, le regard fixé sur le nœud, son esprit passant, par une transition assez naturelle, de l’enchevêtrement de ses pensées à celui du chanvre. Il n’avait jamais vu nœud si embrouillé sur un navire américain, ni en vérité sur aucun autre. Il semblait que ce fût une combinaison de demi-nœud bridé, de chaise de calfat, d’agui, de gueule de raie et de cul de porc double.

Enfin, impuissant à saisir la signification d’un tel nœud, le capitaine Delano interpella le noueur :

« Que nouez-vous là, mon brave ? »

« Le nœud, » répondit brièvement le matelot, sans lever les yeux.

« Je le vois bien ; mais pour quel usage ? »

« Pour qu’un autre le défasse, » murmura le vieillard qui se remit à jouer des doigts, le nœud étant presque achevé.

Soudain, comme le capitaine Delano l’observait, il lui tendit le nœud et dit dans un anglais haché – le premier qu’il entendît sur le navire – quelque chose comme : « Défaites, coupez, vite. » Cela fut dit tout bas, mais d’une façon si rapide et si condensée que les longs mots espagnols qui avaient précédé et qui suivirent eurent pour effet de couvrir presque entièrement les brèves syllabes anglaises.

Pendant quelques instants, un nœud dans la main et un nœud dans la tête, le capitaine Delano demeura muet ; tandis que le vieillard, sans plus s’occuper de lui, se penchait sur d’autres cordages. Cependant, il entendit un léger bruit et, se retournant, se trouva en présence du nègre enchaîné, Atufal, qui se tenait tranquillement derrière lui. Presque aussitôt le vieux

– 44 – matelot se leva en marmottant et, suivi de ses auxiliaires noirs, s’en alla vers l’avant du navire où il disparut dans la foule.

Un nègre d’un certain âge, avec une robe de petit enfant, une tête poivre et sel et un air de fondé-de-pouvoirs s’avança alors vers le capitaine Delano. Dans un espagnol tolérable et après un clin d’œil entendu et bonasse, il l’informa que le vieux faiseur de nœuds était simple d’esprit, mais inoffensif, et qu’il jouait souvent ses vieux tours. Le nègre conclut en lui demandant le nœud, car assurément l’étranger n’en avait que faire. Il lui fut tendu distraitement. Le nègre le reçut avec une sorte de salut et, tournant le dos, se mit à fouiner dans les lacs comme un agent des douanes en quête de dentelles de contrebande. Bientôt, avec un mot africain, il lança le nœud par-dessus bord.

Tout ceci est décidément bien étrange, pensa le capitaine Delano avec un émoi qui tenait de la nausée ; mais, comme un homme en proie aux premiers effets du mal de mer, il tenta de s’en débarrasser en niant ses symptômes. Une fois de plus il chercha des yeux sa chaloupe et constata avec plaisir qu’ayant laissé l’éperon rocheux derrière elle, elle était de nouveau en vue.

Non seulement cette apparition allégea dès l’abord son malaise, mais encore, faisant preuve d’une efficacité inattendue, elle le dissipa complètement. La vue moins distante de cette chaloupe si bien connue dont les contours, non plus brouillés par la brume, étaient clairement distincts, en sorte que son individualité apparaissait aussi nettement que celle d’un être humain ; cette chaloupe, le Rover pour lui donner son nom, qui, bien qu’à présent en d’étranges mers, avait été souvent halée sur la plage où s’élevait la maison du capitaine Delano et transportée jusqu’au seuil même de la porte devant laquelle on la voyait couchée comme un chien de Terre-Neuve ; la vue de cette chaloupe si familière évoqua mille associations rassurantes qui, par contraste avec ses soupçons antérieurs, l’emplirent d’une confiance insouciante, et même l’incitèrent à se reprocher à demi sérieusement sa défiance antérieure.

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« Comment, moi, Amasa Delano, Jack de la Plage, comme on m’appelait quand j’étais gosse, moi, Amasa qui, le cartable à la main, barbottais le long de la grève en route pour l’école, – une école ménagée dans un vieux ponton, – moi, le petit Jack de la Plage qui m’en allais aux mûres avec le cousin Nat et les autres, je serais assassiné ici au bout du monde par un horrible Espagnol à bord d’un bateau-pirate hanté ? – Trop absurde pour qu’on s’y arrête ! Qui voudrait assassiner Amasa Delano ? Sa conscience est nette. Il y a Quelqu’un là-haut. Fi, fi, Jack de la Plage. Tu es un enfant, en vérité ; un enfant de la seconde enfance, mon vieux ; tu commences à divaguer et à radoter, j’en ai peur. »

Comme il s’avançait d’un cœur et d’un pied légers vers l’arrière, il fut accosté par le serviteur de Don Benito dont l’expression plaisante répondait aux sentiments présents du capitaine ; le nègre l’informa que son maître, remis de son accès de toux, présentait ses compliments à son bon hôte Don Amasa et qu’il aurait bientôt le plaisir de le rejoindre.

Eh ! bien, voyez-vous cela ? pensa le capitaine Delano en arpentant la poupe. Quel âne j’étais ! Ce bon gentilhomme qui m’envoie ses compliments, voici dix minutes je le voyais, une lanterne sourde à la main, tourner une vieille meule dans la cale en aiguisant une hachette à mon intention. Allons, allons, ces calmes prolongés ont une influence morbide sur l’esprit, comme je l’ai souvent entendu dire sans trop y croire. Ah ! (il observait sa chaloupe) voici ce bon chien de Rover, avec un os blanc dans la gueule. Mais c’est un bien gros os pour lui, il me semble… Quoi ? Le voilà pris dans les remous du ressac qui l’entraîne pour l’instant en sens contraire ? Patience.

Il était alors environ midi, bien qu’à la teinte grise de toutes choses, on eût dit toucher au soir.

L’accalmie se confirma. Au loin, en dehors de l’influence terrestre, l’océan grisâtre semblait alourdi de plomb et prostré, sa carrière finie, son âme en allée, défunt. Mais le courant de terre où le navire était engagé, grossit, l’entraînant en silence de plus en plus loin vers les eaux figées du large.

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Cependant le capitaine Delano, qui connaissait ces latitudes, ne perdait pas l’espoir de voir une brise, et même une fraîche et belle brise, se lever d’un moment à l’autre : en dépit des perspectives présentes, il se flattait hardiment de mouiller le San Dominick en lieu sûr avant la nuit. La distance perdue n’était rien, car avec un bon vent le navire regagnerait à la voile en dix minutes plus de soixante minutes de dérive. Tantôt tourné vers Rover qu’il voyait aux prises avec la barre, tantôt guettant l’approche de Don Benito, il continua à marcher de long en large sur la poupe.

Peu à peu le retard de chaloupe lui inspira quelque ennui ; ce sentiment se mua bientôt en malaise ; et finalement, son regard tombant continuellement, comme d’une loge dans un parterre, parmi l’étrange foule qui grouillait devant lui et au-dessous de lui, il vint à reconnaître le visage – à présent empreint d’indifférence – du matelot espagnol qui avait paru lui faire signe dans les porte-haubans de misaine, et ses anciennes inquiétudes le reprirent.

Ah ! pensa-t-il – assez sérieusement –, c’est comme la fièvre : parce que l’accès est passé, il ne s’ensuit pas qu’il ne doive revenir.

Bien qu’il eût honte de la rechute, il ne parvint pas à l’éviter entièrement ; et, faisant appel à toute sa confiance naturelle, il en vint insensiblement à un compromis.

Oui, c’est là un étrange navire ; une étrange histoire aussi, et d’étranges passagers. Mais… rien de plus.

Pour empêcher son esprit de vagabonder jusqu’à l’arrivée de la chaloupe, il tenta de l’occuper en tournant et en retournant d’une façon purement spéculative quelques-unes des moindres particularités du capitaine et de l’équipage. Entre autres, quatre faits singuliers lui revinrent en mémoire.

D’abord, l’affaire du mousse espagnol assailli à coups de couteau par l’esclave ; et cela au vu de Don Benito. En second lieu, le noir Atufal tyranniquement traité par Don Benito, à la manière d’un taureau du Nil qu’un enfant mènerait par un

– 47 – anneau passé dans les narines. Troisièmement, le matelot piétiné par les deux nègres, insolence qui avait passé sans l’ombre d’une réprimande. Quatrièmement, la rampante soumission dont faisaient preuve à l’égard de leur maître les éléments subalternes du navire, pour la plupart des noirs, comme s’ils craignaient de provoquer pour la moindre inadvertance son déplaisir despotique.

Ces différents faits, rapprochés les uns des autres, semblaient quelque peu contradictoires. Mais qu’en déduire, pensa le capitaine Delano en jetant un coup d’œil sur la chaloupe qui gagnait à présent du terrain, qu’en déduire ? Eh ! bien, ce Don Benito est un commandant fort capricieux. Mais ce n’est pas le premier de cette sorte que je rencontre, bien que je doive avouer qu’il l’emporte sur tous les autres. D’ailleurs ces Espagnols – continua-t-il en poursuivant ses rêveries – sont une drôle de nation ! le mot même d’Espagnol rend un curieux son de conspirateur, un son à la Guy Fawkes. Et pourtant, dans l’ensemble, les Espagnols sont assurément d’aussi braves gens que quiconque à Duxbury, Massachusetts. Ah ! bon ! Voici enfin Rover.

Tandis que la chaloupe et sa cargaison bienvenue touchaient au flanc du navire, les étoupiers, avec des gestes vénérables, s’efforçaient de contenir les noirs qui, à la vue des trois barils d’eau à ceintures de fer couchés au fond de l’embarcation et des citrouilles racornies empilées à l’avant, se penchaient par-dessus les pavois dans une exultation désordonnée.

Don Benito parut alors avec son serviteur, le tumulte hâtant peut-être sa venue. Le capitaine Delano lui demanda la permission de distribuer l’eau lui-même, afin que tous eussent la même part et qu’ils ne se fissent point de mal en buvant avec excès. Mais cette offre si sensée et si pleine d’égard pour Don Benito fut reçue avec une sorte d’impatience, comme si ce dernier, sachant que l’énergie d’un chef lui faisait défaut et nourrissant la vraie jalousie de la faiblesse, ressentait toute intervention comme une offense. C’est ainsi, du moins, qu’en jugea le capitaine Delano.

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Un instant après, comme l’on hissait les barils à bord, dans leur précipitation quelques-uns des nègres bousculèrent accidentellement le capitaine Delano qui se tenait sur le passavant ; sans prendre garde à Don Benito, celui-ci, cédant à l’impulsion du moment, ordonna aux noirs de reculer sur un ton d’autorité bienveillante ; recourant, pour renforcer ses paroles, à un geste mi-enjoué, mi-menaçant. Instantanément les noirs s’arrêtèrent à l’endroit précis où ils se trouvaient, chaque nègre et chaque négresse se figeant dans la posture même où le mot l’avait surpris – et demeurant ainsi pendant quelques secondes – tandis qu’une syllabe inconnue courait d’un homme à l’autre entre les étoupiers juchés sur leur perchoir, comme entre les postes successifs d’un télégraphe. L’attention du capitaine Delano était absorbée par cette scène, lorsque les polisseurs de hachettes se levèrent soudain à demi, et Don Benito poussa un cri rapide.

Pensant être massacré au signal de l’Espagnol, le capitaine Delano allait bondir dans sa chaloupe, lorsque les étoupiers, sautant au milieu de la foule avec de vives exclamations, firent reculer noirs et blancs et les exhortèrent en substance avec des gestes amicaux, familiers, presque enjoués, à ne point faire les sots. Simultanément, les polisseurs de hachettes reprirent tranquillement leurs sièges, comme autant de tailleurs ; et l’on recommença aussitôt à hisser les barils comme si rien ne s’était passé, noirs et blancs chantant au palan.

Le capitaine Delano jeta un coup d’œil sur Don Benito. Lorsqu’il vit l’invalide au corps chétif reprendre peu à peu ses sens dans les bras du serviteur où son agitation l’avait encore jeté, il ne put que s’étonner de la panique qui s’était tout à coup emparée de lui : ce commandant qui, comme on venait de le voir, perdait tout empire sur lui-même pour un incident aussi légitime et aussi banal, comment avait-il pu le croire sur le point de perpétrer son assassinat avec une énergique iniquité ?

Les barils une fois sur le pont, le capitaine Delano reçut un certain nombre de jarres et de timbales des mains de l’un des aides du commis aux vivres qui, au nom de Don Benito, le pria de distribuer l’eau comme il l’avait proposé. Il s’exécuta, faisant

– 49 – preuve d’une impartialité républicaine à l’endroit de cet élément républicain qui cherche toujours un niveau égal, et servant le plus jeune des noirs tout aussi bien que le plus âgé des blancs ; hormis toutefois le pauvre Don Benito dont la condition, sinon le rang, exigeait une ration supplémentaire. C’est à lui en premier lieu que le capitaine Delano offrit le liquide en quantité abondante ; mais quelque désir qu’il pût avoir de cette eau fraîche, Don Benito n’en avala pas une goutte qu’il ne se fût incliné gravement et à plusieurs reprises devant son visiteur : échange de courtoisies que les Africains épris de parade approuvèrent en claquant des mains.

Deux des citrouilles les moins racornies furent réservées pour la table du commandant, et le reste haché sur l’heure pour le régal de tous. Quant au pain tendre, au sucre et au cidre bouché, le capitaine Delano les eût donnés seulement aux Espagnols et surtout à Don Benito, mais ce dernier s’y refusa avec un désintéressement qui, de sa part, plut grandement à l’Américain ; des portions furent donc distribuées à la ronde aux blancs comme aux noirs ; excepté une bouteille de cidre qui, sur les instances de Babo, fut mise de côté pour son maître.

On peut observer ici que, cette fois comme la précédente, l’Américain n’avait pas permis à ses hommes de monter à bord, afin de ne point ajouter à la confusion qui régnait sur les ponts.

Ne laissant pas d’être influencé par la bonne humeur générale et oubliant pour le présent toute autre pensée que de bienveillance, le capitaine Delano, auquel de récents symptômes faisaient escompter une brise dans l’espace d’une heure ou deux, renvoya la chaloupe au phoquier avec l’ordre que tous les hommes s’employassent à transporter les barils à la source pour les y remplir. Il fit en outre mander à son second de se garder de toute inquiétude si, contre sa propre attente, le navire n’était pas mouillé à l’ancre au coucher du soleil, car en prévision de la pleine lune il demeurait à bord afin d’être prêt à jouer le rôle de pilote au cas où le vent viendrait tôt ou tard à souffler.

Comme les deux capitaines observaient ensemble le départ de la chaloupe – cependant que le serviteur frottait en silence

– 50 – une tache qu’il venait de remarquer sur la manche de velours de son maître – l’Américain exprima son regret que le San Dominick n’eût point de canots, ou tout au moins point d’autre canot que la vieille carcasse inutilisable de la chaloupe. Aussi déjetée qu’un squelette de chameau perdu dans le désert et presque aussi blanchie, elle gisait par le travers, retournée à la façon d’un pot, mais relevée légèrement d’un côté et formant ainsi un antre souterrain où l’on apercevait des groupes familiaux de nègres, – surtout des femmes et de petits enfants, – accroupis sur de vieilles paillasses ou perchés sur les sièges élevés du sombre dôme, comme un cercle de chauves-souris réfugiées dans quelque grotte accueillante ; des gosses de trois ou quatre ans, tout nus, garçons ou filles, s’élançant hors de la caverne ou s’y engouffrant, comme de noirs essaims.

« Si vous aviez trois ou quatre chaloupes, Don Benito, » dit le capitaine Delano, « je crois qu’en poussant aux avirons vos nègres pourraient aider quelque peu les choses. Avez-vous quitté le port sans chaloupes, Don Benito ? »

« Elles ont été emportées dans les tempêtes, Señor. »

« Mauvais, cela. Et vous avez perdu en même temps beaucoup d’hommes. Des chaloupes et des hommes. Ce durent être de bien rudes tempêtes, Don Benito. »

« Plus rudes qu’il ne se peut exprimer, » répondit l’Espagnol en frissonnant.

« Dites-moi, Don Benito, » continua son compagnon avec un intérêt accru, « dites-moi, ces tempêtes vous ont-elles assailli dès que vous eûtes doublé le Cap Horn ? »

« Le Cap Horn ? – Qui a parlé du Cap Horn ? »

« Mais vous-même, en me décrivant votre voyage, » répondit le capitaine Delano, fort étonné de voir l’Espagnol avaler, comme on dit, ses propres paroles, encore qu’il parût toujours en train d’avaler son propre cœur. « Vous-même, Don Benito, avez parlé du Cap Horn, » répéta-t-il avec insistance.

 

– 51 –

L’Espagnol se détourna et, se penchant en avant, garda quelque temps l’attitude d’un homme qui se prépare à échanger par un plongeon l’élément aérien pour l’élément aqueux.

À cet instant un mousse blanc passa rapidement auprès d’eux dans l’exercice régulier de sa fonction, qui consistait à se rendre à l’avant au poste d’équipage pour frapper sur la grande cloche du navire la dernière demi-heure écoulée selon la pendule de la cabine.

« Maître, » dit le serviteur, cessant de frotter la manche de l’habit, et s’adressant à l’Espagnol perdu dans sa rêverie avec la timidité craintive d’un homme chargé d’un devoir et qui prévoit que son exécution importunera la personne même par laquelle et pour le bénéfice de laquelle il a été instauré, « maître m’a dit de lui rappeler toujours, à une minute près, quand l’heure était venue de le raser, sans se soucier de l’endroit où il se trouvait, ni de ce qu’il pouvait faire. Miguel est allé frapper la demie de l’après-midi. C’est l’heure, maître. Maître viendra-t-il dans le cuddy ? »

« Ah !… Oui, » répondit l’Espagnol en tressaillant, comme s’il retombait de son rêve dans la réalité ; puis, se tournant vers le capitaine Delano, il l’assura que leur conversation reprendrait peu après.

« Si maître veut causer avec Don Amasa, » dit le serviteur, « pourquoi Don Amasa ne viendrait-il pas s’asseoir dans le cuddy près de maître ? Maître parlera et Don Amasa écoutera, pendant que Babo jouera du savon et du rasoir. »

« Oui », dit le capitaine Delano à qui ce plan sociable ne déplut point. « Oui, Don Benito, si vous n’avez rien contre, je vous accompagnerai. »

« Qu’il en soit ainsi, Señor. »

Comme les trois hommes se dirigeaient vers l’arrière, l’Américain ne put s’empêcher de penser que la ponctualité peu commune avec laquelle son hôte se faisait raser au milieu du jour était encore un étrange exemple de son caractère

– 52 – capricieux. Mais il lui vint alors à l’esprit que l’anxieuse fidélité du serviteur n’était point étrangère à cette affaire, d’autant plus que l’interruption sauvait opportunément son maître de l’accès mélancolique où il avait été sur le point de tomber.

L’endroit que l’on appelait le cuddy était une claire cabine de pont ménagée dans la poupe et formait une sorte d’attique au-dessus de la grande cabine proprement dite. Les quartiers des officiers l’avaient naguère occupée en partie, mais depuis leur mort les cloisons avaient été abattues et tout l’espace intérieur converti en une pièce unique : un hall marin spacieux et aéré ; par l’absence de beaux meubles et le pittoresque désordre d’objets hétéroclites, ce cuddy ressemblait au vaste hall encombré de quelque gentilhomme campagnard célibataire et excentrique qui accroche à des andouillers de daim sa veste de chasse et sa blague à tabac, et range sa canne à pêche, ses pincettes et son bâton pêle-mêle dans le même coin.

La ressemblance était accrue, sinon originellement suggérée, par des échappées sur la mer environnante ; car, sous un certain aspect, la campagne et l’océan semblent cousins germains.

Le plancher du cuddy était recouvert d’une natte. Au mur, quatre ou cinq vieux mousquets reposaient dans des rainures horizontales qui couraient le long des poutres. Une vieille table à pieds griffus, assujettie au pont et portant un missel fatigué, était surmontée d’un méchant petit crucifix fixé à la cloison. Sous la table, quelques coutelas tordus et un harpon ébréché gisaient parmi de vieux cordages mélancoliques pareils à des cordelières de frères mendiants. On remarquait encore deux canapés en jonc de malacca, allongés, anguleux, noircis par l’âge et aussi rébarbatifs d’apparence que des chevalets d’inquisiteur, ainsi qu’un grand fauteuil difforme et qui, avec son grossier appui-tête de barbier mû par une vis, semblait quelque grotesque engin de torture du moyen âge. Dans un coin, un étui à pavillon laissait voir un amas d’étamines colorées, les unes roulées, les autres à demi déployées, d’autres encore tombées à terre. En face, se dressait un encombrant lavabo en acajou noir d’un seul bloc, que son piédestal faisait ressembler à des fonts

– 53 – baptismaux, flanqué d’une étagère contenant des peignes, des brosses et d’autres accessoires de toilette.

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