Biribi: Discipline militaire
Chapitre XXXII
Nous avons un sergent-major...
... Il a cinq pieds, six pouces,
Et des galons en or!
Des galons en or! Dire que c'est avec ça qu'on étrangle un peuple!
Personne? Pas de danger? La sentinelle tourne le dos. Sans bruit, je me glisse jusqu'au tombeau de Queslier.
—Rien n'est perdu, vois-tu, rien. Je passerai au conseil, mais je m'en tirerai. Il n'est pas possible qu'ils osent me condamner. Si je croyais le contraire... Mais non, ce n'est pas possible... Tu as compris mon coup d'oeil, tout à l'heure? J'aime bien mieux que ce soit toi qui me serves de témoin. Tu me défendras, au moins, et tu pourras m'aider à me tirer de leurs pattes, à Tunis. Avec toi, je peux tout espérer, au lieu qu'avec une bourrique, j'aurais été frais!... Allons, mon vieux, ne te fais pas de bile, va; ça n'en vaut pas la peine, tout ça. Nous retournerons à Paris, malgré eux, les crapules! Et nous irons voir s'il y a encore de la place dans un jardin de la rue des Rosiers où l'on colle autre chose que des espaliers, le long des murs.
XXXII
On nous a mis en subsistance, à Tunis, à la caserne des zouaves et —naturellement—on nous a fourrés en prison. Queslier, lui, avec les hommes en prévention, est détenu à la Kasbah.
Je m'y morfonds, dans cette prison, d'où je ne peux sortir qu'une heure et demie par jour, pour prendre l'air, et où je me trouve en tête-à-tête avec des hommes de différents corps qui passent leur temps à comparer les uns aux autres, partialement, les régiments auxquels ils appartiennent. Presque toujours ils se disputent. Quelquefois ils se battent. On dirait qu'il s'agit de choses sérieuses. Pauvres diables!
—L'affaire Queslier ne sera pas probablement appelée avant une quinzaine de jours, m'a dit un zouave, qui a un copain employé au tribunal, et qui vient d'entrer à la malle.
Il n'y est resté que deux jours. Malheureusement, car il était moins bête que les autres et, dans mon égoïsme de reclus, j'aurais préféré le garder plus longtemps—pour pouvoir causer avec lui.
—Je te ferai passer des journaux, m'a-t-il dit en s'en allant. Ça te distraira.
Je l'ai remercié d'avance—tout en ne comptant guère sur lui.
J'ai eu tort. Un des hommes de corvée qui nous apportent la soupe m'a remis ce soir, de sa part, un paquet de papiers. De vieux journaux de France, un roman-feuilleton et deux numéros d'un journal local, imprimé moitié en arabe, moitié en français.
Voyons le dernier numéro... Tiens: «Conseil de guerre de Tunis.» Ce doit être intéressant.
«Hier, le soldat Passaré, du 4e tirailleurs, ayant lancé son soulier à la tête du commissaire pendant que celui-ci lui lisait le jugement qui le condamnait aux travaux publics, a été, séance tenante, frappé d'une condamnation à mort.»
Quels singuliers magistrats, que ces membres d'un tribunal qui s'érige en juge et en partie, dans sa propre cause! Quelle drôle de justice, tout de même, que cette justice qui n'a même pas la pudeur de se considérer comme au-dessus des offenses et qui inflige la monstrueuse peine de mort à un malheureux exaspéré!
Poursuivons.