Bric-à-brac
Mort.
» La vie est une épreuve: nous vivons pour mourir. Peu importe la vie, et, quand viendra le soir, si ma tête se penche tristement sur mes froids barreaux, enfant, ne pleurez pas, mon coeur est innocent; le ciel a des étoiles, et Dieu a la justice pour le triomphe de la vérité! »
MORT.
« 2 novembre 1848.
» Heureux, vous calomniez la mort. Aveuglés par la peur de la libératrice, vous faites une homicide de la vierge des tombeaux. Vous lui donnez pour tunique la toile du linceul. Vous dites ses ailes si noires, son regard si terrible, qu'il pétrifie vos joies.
» Mensonge, calomnie! La mort, C'est le repos, la paix, la récompense; c'est le retour au ciel, où les larmes sont comptées. La mort, c'est le bon ange qui fait grâce de la vie à toutes les âmes en peine, à tous les coeurs brisés.
» Souvent, quand vient la nuit, quand les heureuses femmes sourient avec amour à leurs petits enfants, moi qui ne suis pas mère, je t'appelle, je pleure, et, si j'avais des ailes, ô Mort, je m'enfuirais vers toi.
» Tu ne m'effrayes pas; visite l'exilée, murmure à mon oreille les promesses d'en haut; confie-moi tes secrets, dis-moi les harmonies; viens, je t'écoute. Dis-moi si, pour trancher nos existences, tu te sers d'un glaive, d'un souffle ou d'un baiser.
» Mort, tu n'as d'aiguillons que pour les coupables; Mort, tes désespoirs n'atteignent que l'impie. Terreur du méchant, refuge de l'opprimé, si tu cites le crime au tribunal du Christ, Mort, tu ramènes au ciel l'innocence et la foi! »
Et maintenant, croyez-vous que le coeur où sont écloses ces pensées ait médité un empoisonnement? Maintenant, croyez-vous que la main qui a tracé ces lignes ait présenté la mort à un homme, entre un sourire et un baiser?
Oui?
Alors, comment Dieu n'a-t-il pas foudroyé l'hypocrite, au moment même où elle le prenait à témoin de son innocence!
Arrivée, après son jugement prononcé, à Montpellier, le 11 novembre 1841, Marie Capelle en est sortie le 19 février 1851, c'est-à-dire après neuf ans et demi de captivité.
Ce sont ces neuf ans et demi de captivité que racontent, jour par jour, heure par heure, minute par minute, les Heures de Prison.
C'est dans ce livre, je ne dirai pas, dont nous rendons compte, on ne rend pas compte d'un pareil livre, on le lit et l'on dit aux autres: « Lisez-le! » c'est là que vous trouverez jaillissant, plaintive, à chaque ligne, une de ces grandes vérités morales que nos législateurs appellent un paradoxe: à savoir que la prétendue égalité devant la loi n'existe pas.
Égalité de la peine, bien entendu.
J'ai été lié avec le vieux docteur Larrey, celui que Napoléon, à son lit de mort, appelait le plus honnête homme de France, aussi lié qu'un jeune homme peut l'être avec un vieillard; eh bien, je comparerai l'inégalité de la punition morale à ce qu'il m'a dit de l'inégalité de la douleur physique.
Larrey était peut-être, depuis Esculape jusqu'à nous, l'homme qui avait coupé le plus de bras et le plus de jambes. Napoléon l'avait promené sur tous les champs de bataille de l'Europe, de Valladolid à Vienne, du Caire à Moscou, et Dieu sait la besogne qu'il lui avait donnée! Il avait amputé des Arabes, des Espagnols, des Français, des Prussiens, des Autrichiens, des Russes, des Cosaques.
Eh bien, il prétendait que la douleur n'était qu'une question de nerfs; que l'opération qui faisait jeter des cris aigus à l'homme irritable du Midi tirait parfois un soupir à l'organisation apathique de l'homme du Nord; que, couchés l'un à côté de l'autre sur leur lit de douleur, l'un mettait en morceaux, entre ses mâchoires crispées, un mouchoir ou une serviette, tandis que l'autre, fumant tranquillement, ne brisait pas même le tuyau de sa pipe.
À notre avis, il en est de même de la punition morale.
Ce qui est une simple punition pour une femme vulgaire, pour une organisation commune, devient une torture atroce, un supplice insoutenable pour une femme du monde, pour une organisation distinguée.
Remarquez que le crime chez madame Lafarge,—et, vous le voyez, je continue de me mettre au point de vue de la loi, qui a décidé que le crime existait,—remarquez, dis-je, que le crime a été commis par l'exaspération d'une extrême délicatesse, d'un aristocratie exquise.
Une jeune fille qui, comme les Monmouth et les Berwick, compte des princes, des rois même parmi ses aïeux, une jeune fille qui a été élevée dans la soie, la batiste et le velours, dont les petits pieds ont foulé, dès qu'ils ont pu marcher, les tapis ouatés d'Aubusson, et les tapis autrement doux d'un gazon anglais dont un jardinier prévoyant a enlevé d'avance jusqu'au moindre caillou, jusqu'à la plus petite ortie, qui a toujours vu l'avenir comme un paysage d'Orient encadré dans les rayons d'or du soleil; figurez-vous cette jeune fille, jetée tout à coup dans une condition inférieure, en face d'un homme sale, squalide, grossier, dans une habitation qui n'est qu'une ruine, et quelle ruine! non pas la ruine pittoresque des bords du Rhin, des montagnes de la Souabe ou des plaines de l'Italie, mais la ruine plate, humide et vulgaire de la fabrique; obligée de disputer aux rats, qui la visitent la nuit, les pantoufles brodées d'or, les cornettes garnies de dentelle qui se sont égarées avec elle dans cette espèce de désert sauvage, inculte, inhospitalier, où la pousse un des mauvais vents de la vie. Eh bien, ce milieu dans lequel grouille, respirant, parlant, agissant à son aise la famille Lafarge, il lui faut, à elle, un effort surhumain pour y vivre. C'est une lutte de tous les jours, c'est une déception de toutes les heures. Là où l'autre nature, la nature vulgaire, basse, commune, trouve le bien-être, l'amélioration relative, sa nature à elle trouve le désespoir. Puis un jour arrive où la vertu de la, femme est éteinte, où la force de la chrétienne est épuisée, où la colombe devient vautour, la gazelle tigresse; où l'on se dit: « Tout, tout, tout! la prison, l'exil, la mort, tout, plutôt que cette vie impossible, où la main de la fatalité a mis, non pas un mur de fer, de bronze ou d'airain, mais un lac, une mer, un océan de boue entre moi et l'avenir! »
Et un sombre matin, un soir lugubre, le crime se trouve avoir été commis, inexcusable aux yeux des hommes, mais peut-être excusable aux yeux de Dieu.
Je demandais à un juré:
—Croyez-vous Marie Capelle coupable?
—Oui.
—Et vous avez voté pour la prison?
—Non.
—Expliquez-moi cela.
—Eh! monsieur, la malheureuse n'avait fait que se venger!
Le mot est terrible. Mais, en supposant Marie Capelle coupable, il résume bien, ce nous semble, les circonstances atténuantes au milieu desquelles il a été commis.
Eh bien, voyez: la même peine, la peine de la détention à perpétuité, est imposée à cette femme d'une organisation supérieure, dont le crime même est le fils de cette organisation; la même peine est imposée à cette femme qui serait imposée à une vachère, à une balayeuse des rues ou à une revendeuse à la toilette.
C'est juste, puisque le Code porte: « Égalité devant la loi. »
Mais est-ce équitable? Là est la question.
Marie Capelle sort de Tulle; Marie Capelle arrive à Montpellier, au milieu des populations qui se pressent autour d'elle, qui s'amassent autour de sa voiture, qui brisent ses glaces, qui lui montrent le poing, qui l'appellent voleuse, empoisonneuse, homicide. En arrivant à Montpellier, en entendant gronder la grille de la prison sur ses gonds, grincer dans les tenons les verrous des portes, elle s'évanouit, et cela pour se réveiller dans une cellule à la fenêtre grillée, aux carreaux de pierre, au plafond de lattes, tremblant la fièvre dans un lit de fer, entre des draps grossiers et humides, sous une couverture de laine grise qui a déjà usé deux ou trois prisonniers sans que les prisonniers soient parvenus à l'user. Eh bien, cette chambre aux murs blancs, à la fenêtre grillée, au pavé de pierre, au plafond de lattes, c'est un palais pour beaucoup de pauvres gens; c'est un cachot pour elle. Cette couche de fer, ces draps grossiers et humides, cette couverture grise, usée, trouée, dans le tissu de laquelle le froid tue la vermine, c'est un lit pour la mère Lecouffe; c'est un grabat immonde pour Marie Capelle.
Ce n'est pas le tout. Cette femme, qui a autour d'elle la dégradation, la misère, le froid, a au moins sur elle un peu de chaleur, du linge fin, des habits comme tout le monde? Elle peut croire qu'elle est là par hasard, qu'un jour cette porte massive s'ouvrira pour la laisser passer, qu'un jour les barreaux de cette fenêtre s'ouvriront, sinon pour son corps, du moins pour son âme, qui aspire au ciel? Non, cette dernière illusion qu'elle doit à une chemise de batiste, à une robe de soie noire, à une collerette de linge blanc, à un ruban de velours mis dans ses cheveux, le règlement de la prison vient la lui ôter.
Une soeur lui arrache son bonnet; deux autres veulent la revêtir de la robe de bure, de la robe pénitentiaire, de la robe de la prison.
Alors, comme Charles XII à Bender, elle se couche; elle déclare qu'elle restera dans son lit, dans ce lit misérable où elle a tant hésité d'abord à s'étendre; qu'elle vivra dans son lit, qu'elle mourra dans son lit, plutôt que de revêtir la robe infâme.
Veut-on voir la lettre qu'elle écrivait à cette occasion à son oncle, M. Collard, au père de M. Eugène Collard, mon hôte en Afrique? Tenez, la voici:
« Mon cher oncle, si c'est folie de résister à la force quand on
est renversé, de combattre encore quand on est vaincu, de
protester contre l'injustice quand nul ne l'entendra; si c'est folie
que de vouloir mourir debout, quand, pour mesure d'une vie, il ne
reste, hélas! que la longueur d'une chaîne, plaignez-moi, mon
oncle, je suis folle!
» J'ai passé toute la soirée d'hier et toute cette nuit à
familiariser mon coeur et ma concience avec le joug nouveau
qu'on leur impose. Il est trop lourd; mon coeur et ma conscience
se révoltent. J'accepterai de la loi des rigueurs qui peuvent me
tuer plus vite, je n'en accepterai pas les humiliations, qui n'ont
qu'un but, me dégrader et m'avilir.
» Écoutez-moi, mon bon oncle, et, croyez-le, ce n'est pas
devant la douleur que je recule.
» De mon lit à la cheminée, il y a seize de mes pas; de la porte
à la fenêtre, il y en a neuf, je les ai comptés. Ma cellule est vide;
entre ses quatre murs froids et nus, entre son pavé de grès et son
plafond de lattes, il reste un lit de fer et un tabouret de bois.
» Je vivrai là…
» Du dimanche où vous serez venu jusqu'au dimanche où vous
reviendrez, il y aura six jours de souffrances solitaires, pour une
heure de souffrances partagées.
» Je vivrai ces six jours.
» Mais porter les insignes du crime, sentir se débattre ma
conscience sous cette fatale robe de Nessus, qui ne s'attache pas
au corps seulement, qui brûle et qui tache l'âme?…
» Jamais!
» Je vous entends me dire que c'est l'humilité qui fait les
martyrs et les saints.
» L'humilité, mon oncle, je la comprends dans les héros, je
l'adore dans le Christ! Mais je ne donne pas ce nom à
l'asservissement de ma volonté, à la violence, au sacrifice forcé,
au renoncement de la peur. L'humilité, c'est la vertu du Calvaire,
c'est l'amour des abaissements, c'est le miracle de la foi… Je
m'honorerais d'être véritablement humble; mais je rougirais de le
paraître, si je ne l'étais qu'à demi.
» Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire, à cette heure, je ne
suis pas assez forte pour m'élever si haut. J'ai des défauts, des
préjugés, des faiblesses. Hier encore, enfant du monde, je n'ai
point dépouillé toutes ses idées; je n'ai pas désappris tontes ses
maximes. Je me préoccupe de l'opinion des hommes plus que je
ne devrais peut-être; j'ai la vanité de l'honneur humain;—mais je
suis femme, très-femme. J'ai du moins appris du malheur à ne
pas mentir à moi-même. Je me connais, je me juge, et c'est parce
que je me suis jugée, que je repousse le vêtement infâme dont on
a voulu me salir.
» À titre d'innocente, je ne dois pas le porter.
» À titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir.
» Mon oncle, je veux souffrir… je le veux. Seulement, je vous
en supplie, intervenez auprès du directeur pour qu'il m'épargne
les tortures inutiles et les coups d'épingle anodins, les grandes
pauvretés et les petites misères, qui semblent être ici la trame
même de la vie des captifs. J'ai tant à souffrir dans le présent, j'ai
tant à souffrir dans l'avenir! Obtenez qu'on ménage mes forces;
hélas! je n'aurai pas trop de tout mon courage pour subir toutes
mes douleurs.
» Adieu, mon cher oncle; écrivez-moi, ce sera fortifier mon
âme; aimez-moi, ce sera faire vivre mon coeur.
» Votre MARIE CAPELLE.
» Post-scriptum.—On prétend que la pensée d'une femme est
toute dans le post-scriptum de ses lettres. Je rouvre la mienne,
mon oncle, et je vous dis: Je suis innocente! et je ne prendrai le
vêtement d'infamie que le jour où il sera pour moi, non plus le
signe du crime, mais celui d'une vertu.»
Croyez-vous que la femme qui a écrit ces lignes ait plus souffert que les filles qu'on envoie à la Salpêtrière, ou les voleuses qu'on renferme à Saint-Lazare?
Oui.
Croyez-vous, par exemple, que Marie-Antoinette; archiduchesse d'Autriche, reine de France et de Navarre, descendante de trente-deux Césars, épouse du petit-fils de Henri IV, de Louis XIV et de saint Louis, emprisonnée au Temple, conduite à l'échafaud dans la charrette commune, exécutée sur la guillotine de he place Louis XV, en compagnie d'une fille publique, ait plus souffert que madame Roland, par exemple?
Oui.
Croyez-vous que, moi dont la vie est un incessant labeur, que moi qui, grâce à un travail de quinze heures par jour, travail nécessaire non-seulement à mon existence intellectuelle, mais encore à ma santé, ai produit huit cents volumes, fait jouer cinquante drames; croyez-vous que, si j'étais condamné à rester ce que j'ai encore de jours à vivre dans une prison cellulaire, sans livres, sans papier, sans encre, sans lumière, sans plumes, croyez-vous que je soufirirais plus qu'un homme à qui l'on refuserait plumes, lumière, encre, papier et livres, maïs qui ne saurait ni lire ni écrire?
Oui, incontestablement oui.
Il y a donc égalité devant la loi, mais il n'y a pas égalité devant la punition.
Maintenant, les médecins, en inventant le chloroforme, ont supprimé cette inégalité devant la douleur physique, qui préoccupait si fort le bon docteur Larrey.
Législateurs de 1789, de 1810, de 1820, de 1830, de 1848 et de 1860, n'y aurait-il pas moyen d'inventer quelque chloroforme intellectuel qui supprimât l'inégalité devant la douleur morale?
C'est un problème que je pose, et qui mériterait bien, il me semble, de concourir au prix Montyon.
Maintenant, vous connaissez le théâtre où s'accomplissait ce drame de douleur morale: Marie Capelle elle-même vient de vous en faire la description.
Eh bien, dans cette chambre vide, dans ce lit où la prisonnière reste couchée toute la journée pour ne pas revêtir la livrée de la prison, voulez-vous la voir errant sur les limites de la folie?
Écoutez, c'est elle qui parle:
« L'automne a vu tomber la dernière feuille de sa couronne. Il
fait froid, et, quoiqu'on allume un peu de feu dans ma chambre,
mon mantelet de lit est insuffisant à me couvrir; il faut que je reste
couchée tout le jour. C'est bien long, dix heures solitaires et
inoccupées! Je veux m'essayer à vivre quand tout repose et
sommeille. La nuit est le domaine des morts… Je veux m'allier à
ces âmes errantes qui frissonnent dans l'ombre, et qui
empruntent aux vents les soupirs désolés que leurs voix ne
peuvent plus gémir. Une langueur anxieuse s'est emparée de
moi; je la bénirais si c'était le repos; mais ce n'est que le
cauchemar de ma vie, ce n'est que le rêve de ma douleur. Il me
semble parfois que mon moi sensitif et souffrant échappe à
l'action de mon âme. Je me surprends à prononcer des mots qui
ne sont pas l'expression de ma pensée. Des larmes m'étouffent;
je veux pleurer, et je ris. Mes idées revêtent des formes vagues et
fuyantes; je ne les sens plus jaillir de mon front; je les vois s'étirer,
se traîner au dedans de mon cerveau; d'éclairs, elles se sont
faites ombres. On dirait l'écho sans le son, on dirait l'effet sans la
cause; on dirait presque… Non, je ne suis pas folle; non, ma peur
ment, car les fous n'aiment pas, et j'aime; car les fous ne croient
pas, et je crois! »
La torture alla jusqu'à l'agonie. Dans les premiers jours de février 1842, la prisonnière reçut l'extrême-onction, et vint frapper de sa main amaigrie à la porte du tombeau.
Le jour de la délivrance n'était pas venu, la porte resta fermée.
Enfin la rigueur des hommes se lassa.
Un matin, on annonça à la prisonnière qu'on lui accordait la faveur d'une autre cellule.
Elle vous a raconté la première, voici la description de la seconde:
« Ma cellule est carrée; une morte y respire. Je viens de dire à
ma garde d'aller en droite ligne de la porte à la fenêtre et de
compter ses pas. Ses pieds sont grands; les miens, dans le
même espace, se placeront deux fois. J'appelle cela être au
large, et vous?
» Les murs ont été passés à la chaux mêlée d'une pincée de noir.
C'est de la vérité locale.
» Voici le mobilier:
» À côté de la porte, une cheminée en tôle dont le tuyau monte
obliquement contre le mur, avec des airs de boa constrictor: c'est
fort laid, mais c'est chaud.
» En face de la cheminée, une étagère qui attend mes livres;
sous l'étagère, une table à deux fins; près de la fenêtre, une
commode, et, vis-à-vis de la commode, mon lit caché sous une
niche de percale liserée de gris.
» Plus, deux chaises et un fauteuil en chemise de toile.
» Voilà tout. Mais n'est-ce pas du luxe pour une pauvre femme qui a
passé près de deux ans sans autre ameublement qu'une chaise.
» J'allais oublier ce que j'avais de plus précieux, la sainte et petite chapelle de mes souvenirs.
» Vers le milieu du lit, j'ai une statuette de la Vierge adossée au
mur, sur une tablette recouverte d'un napperon blanc; de chaque
côté sont suspendus les portraits, cerclés en velours noir (l'or est
prohibé) de mon père, de ma mère, de mon aïeule et de mon
grand-père.
» Devant moi, au-dessus de la cheminée, j'ai fait placer le
crucifix qui était d'abord à mon chevet; il faut que le regard divin
m'aide à porter ma croix. Sous le crucifix se croisent pieusement
deux branches de cyprès, cueillies dans le cimetière de Villers-
Hellon.
» Le cimetière de Villers-Hellon! ô mes amis, ne me demandez
plus rien… J'achève avec des larmes ce que j'ai dû commencer
avec un sourire. On ne remonte pas longtemps le flot de la
douleur! »
Les Heures de Prison sont les battements du coeur de la prisonnière pendant ces neuf années.
Maintenant, ce n'est plus elle qui va parler; ce sont les voix qui murmureront autour de sa seconde et dernière agonie, qui soupireront sur sa tombe.
D'abord, c'est son bon oncle, M. Collard, le père d'Eugène, vieillard de soixante-quinze ans.
Écoutons-le.
« Dans les premiers jours d'octobre 1848, dit-il, un
dépérissement notable se manifesta dans la santé de la
prisonnière. La fièvre ne la quittait plus. Son médecin, si bon, si
dévoué, fit part de ses craintes au préfet. Quatre professeurs de
la faculté de médecine furent chargés de visiter la malade et de
constater son état. Ils conclurent à la mise en liberté, comme la
seule chance de guérison.
» Ce rapport resta sans résultat. Cependant le mal empirait
rapidement. Après quinze ou seize mois d'attente, une nouvelle
expertise eut lieu. Les conclusions furent les mêmes, et peut-être
plus pressantes encore. Enfin, la translation de la prisonnière à la
maison de santé de Saint-Rémy fut ordonnée.
» Elle y arriva le 22 février 1851, accompagnée de ma fille.
» Il n'était plus temps!
» Les bons et nobles offices du directeur, M. de Chabran, les
soins incessants du médecin, le concours charitable de
l'aumônier et de la soeur hospitalière, la salubrité du climat, la
beauté du lieu, tout fut impuissant: la maladie s'aggravait toujours.
» Averti de l'imminence du danger, je me rendis en toute hâte à
Paris. J'étais porteur d'une supplique pour le prince-président: j'en
fis une autre que je signai. Je me plaçai sous le patronage d'un
homme éminent dont je souffre de taire le nom, et, trois jours
après, une lettre m'apprit que ma fille allait être libre.
» Ma joie devait être plus courte que ma reconnaissance. Arrivé
en trente-six heures à Saint-Rémy, je pressai entre mes bras, non
plus une femme, mais un squelette vivant que la mort venait
disputer à la liberté.
» Le 1er juin 1852, l'infortunée posait son pied libre dans ma
demeure. J'avais mes deux filles avec moi. Le 7 septembre, l'une
mourait aux eaux d'Ussat, l'autre lui fermait les yeux.
» L'humble cimetière d'Ornolac a reçu les restes de la morte;
une croix renversée couvrira sa tombe: qu'on ne me demande
plus rien. »
Et, en effet, le noble vieillard se tait; il ne donne aucun détail sur la mort de sa seconde fille. Ce n'est donc pas à lui que nous nous adresserons pour en avoir, nous n'en avons pas le courage; c'est au prêtre qui a fermé les yeux de la mourante.
Au milieu des phrases de convention avec lesquelles un étranger parle toujours au coeur déchiré de la famille, on reconnaîtra les traces de cette influence étrange que Marie Capelle prenait sur tout ce qui l'entourait.
« Monsieur,
» Se suis chargé, d'une mission bien pénible au-près de vous.
L'intéressante, l'excellente mademoiselle Adèle Collard vient
encore une fois d'être frappée de la manière la plus cruelle dans
ses affections les plus intimes; le bon Dieu vient d'exiger de son
coeur le plus grand des sacrifices: sa chère et digne amie, la
pauvre Marie Capelle, lui a été ravie comme par miracle. Je vous
laisse à penser, monsieur, quel rude coup ç'a été pour un coeur si
aimant, si parfait, vous qui avez eu tant de fois l'occasion
d'apprécier, depuis longues années, sa sensibilité et son
affectueux et incomparable dévouement pour sa bonne cousine!
Si les sentiments de religion qui l'animent ne l'eussent soutenue,
je crois qu'elle n'aurait pas résisté à la douleur que lui a causée le
terrible événement que je suis forcé de vous annoncer.
» Madame Marie Capelle, que j'ai eu l'honneur de voir souvent
et qui avait, par ses vertus religieuses et ses autres qualités
distinguées, captiva toutes mes sympathies, a rendu son âme à
Dieu ce matin à neuf heures et demie. Elle a eu le bonheur de
recevoir toutes les consolations que notre sainte religion puisse
accorder. En ce moment suprême, elle a été admirable de
résignation, de foi, de piété et surtout de charité. Jamais, depuis
dix-huit ans que j'exerce le saint ministère, je n'avais eu le
bonheur d'être si profondément édifié. Jamais on n'a été témoin
de plus beaux et de plus pieux sentiments. Le bon Dieu a semblé
vouloir la dédommager, à sa dernière heure, de tout ce qu'elle
avait enduré de tourments et de souffrances pendant douze ans.
Encore une fois, elle a été admirable aux approches de la mort.
» Soyez assez bon, monsieur et vénéré confrère, pour faire part
de tout ceci à la bonne famille de cette pauvre mademoiselle
Adèle. Je n'ai pas besoin de vous prier de prendre vos
précautions pour ménager la sensibilité louable de ses dignes
parents. Vous êtes trop sage et trop prudent pour ne pas savoir
ce que vous avez à faire à cet égard.
» Veuillez bien rassurer cette excellente famille sur la position
de mademoiselle Adèle. Nous tâcherons de contribuer tous de
notre mieux à la lui rendre aussi facile que possible.
» Qu'on ne se mette pas surtout en peine sur la manière dont
mademoiselle Adèle se rendra à Montpellier. Sans difficulté
d'abord, elle se rendra à Toulouse, où elle ira descendre chez la
cousine de madame Marie Capelle, et, de là, elle continuera sans
peine son voyage pour se rendre au sein de sa famille.
» Sa santé est parfaite, et elle vous prie de faire agréer à sa famille l'expression de ses meilleurs sentiments.
» Pardon, monsieur, de mon importunité, et daignez recevoir l'hommage, etc.
» B…,
» Curé, aumônier des bains d'Ussat. »
» Ornolac, 7 septembre 1853.»
Maintenant, voici la lettre de la personne dans les bras de laquelle Marie Capelle a rendu le dernier soupir, la fidèle amie de la prisonnière, Adèle Collard ayant été forcée de la quitter deux heures avant sa mort.
Dès les premières lignes, vous reconnaîtrez, non plus le prêtre, consolateur par état, mais la femme consolatrice par nature:
« N'est-ce pas qu'en voyant le long retard que j'apporte à vous
écrire [Footnote: La lettre est du 27 septembre, c'est-à-dire écrite
vingt jours après l'événement.], vous ne vous êtes pas dit une
seule fois qu'il pouvait y avoir de ma faute? Merci, chers amis. Si
je vous connaissais moins, c'eût été pour moi une souffrance de
plus. J'eus, mardi dernier, la visite de M. D… La sensation que sa
vue me cause toujours, l'opération douloureuse qu'il m'a fait subir,
tout cela a fait de moi une bien pauvre femme, et, tous ces
derniers jours, j'en étais à perdre à chaque instant connaissance.
On trouve pourtant de l'amélioration dans la maladie principale.
Dans trois mois, dit-on, il n'y aura plus à cautériser. Si grande que
soit ma confiance en M. D…, je vous avoue que j'ai peine à y
croire.
» Mais parlons d'elle. Je l'écoutais avec mon coeur, et ce
souvenir sera pour moi ineffaçable. C'était vous sa seule douleur.
Pour vous seule, elle regrettait la vie. « C'est là qu'est le sacrifice,
» disait-elle. « Pauvre Adèle, quand je songe qu'elle sera seule
demain, sa vue me fait mal. Encore, encore un peu de vie, ô mon
Dieu! pour que j'aille mourir au milieu des miens pour que je
rende la pauvre Adèle à sa famille. Pour moi, je ne regrette pas la
vie. Je serai si bien sous ma pierre! Comme on souffre pour vivre!
comme on souffre peur mourir! Je ne murmure pas, ô mon Dieu!
je vous bénis; mais je vous supplie, en m'envoyant le mal,
envoyez-moi aussi le courage de le supporter. »
» Puis, comme les douleurs redoublaient:
« Mais c'est trop souffrir… c'est trop! Et pourtant, mon Dieu,
vous savez bien que je n'ai rien fait. Oh!, mes ennemis, ils m'ont
fait bien du mal; mais je leur pardonne, et demande à Dieu qu'il
leur rende en bien toutes les douleurs qu'ils m'ont causées! »
» Puis c'était vous, Adèle, qu'elle appelait, qu'elle
recommandait à tous. Puis c'était une prière, et toujours la
résignation la plus grande.
» Ai-je bien tout recueilli? Je n'oserais en répondre; je souffrais
tant de la voir souffrir! j'étais si malheureuse de mon impuissance
à la soulager! Et puis je sentais si bien tout ce que je perdais;
j'étais si fière de cette affection qu'elle me témoignait; je lui étais
si reconnaissante de ce qu'elle avait su lire en moi ce qu'avec
mon naturel timide je n'aurais jamais osé lui dire, à elle si
supérieure.
» Que vous êtes bonne de m'avoir envoyé ce précieux
souvenir! Vous m'écrirez quelquefois, n'est-ce pas? Nous
parlerons d'elle. Vous me parlerez aussi beaucoup de vous,
comme à l'amie la plus vraie.
» Je vous prie d'offrir à votre bonne famille mes sentiments les plus respectueux.
» Ma soeur et ma mère me chargent de vous dire combien vous leur êtes sympathique! C'est que je leur ai dit quel ange vous êtes.
» À bientôt, n'est-ce pas, ma bonne amie? Je vous embrasse de tout
mon coeur.
» CLÉMENCE.
» Lundi 27. »
Un an après, c'est-à-dire le 20 septembre 1853, M. Collard recevait cette seconde lettre du brave curé d'Ussat.
Nous la citons entièrement; elle est caractéristique dans sa naïve bonté:
« Mon cher monsieur,
» La confusion que j'éprouve du long silence que j'ai gardé à
votre égard ne saurait être égalée que par la contrariété qu'il vous
aura causée à vous-même. Vous devez m'avoir trouvé bien peu
honnête de ne pas avoir répondu plus tôt à votre bonne lettre du
22 juillet. J'avoue que jamais accusation n'a été mieux fondée que
celle-là. Cependant, quand vous aurez connu les raisons qui
m'ont forcé à ce silence, vous conviendrez que je n'ai été que
malheureux, mais pas coupable.
» À peine eus-je connu vos intentions, relativement aux objets
que vous désirez placer sur le tombeau de la pauvre madame
Marie, que je m'empressai de traiter avec Blazy pour la confection
et le prix de la grille. Il voulut absolument cent vingt francs: je
consentis à les lui donner. Il la fit pour le temps indiqué, et bien
conformément au plan; elle fût aussi mise en place avant la fin de
juillet.
» Le travail de cet ouvrier m'aurait parfaitement convenu, s'il
n'avait usé de ruse en refusant de peindre la grille, alléguant qu'il
n'avait été tenu de faire que ce qui avait été convenu; et parce
que j'avais oublié de faire la réserve que le fer serait peint, afin
qu'il ne s'oxydât point, il n'a point voulu mettre cette dernière main
à son oeuvre. Mais que cela ne vous tourmente pas; je la ferai
peindre, et ce ne sera qu'une petite dépense de plus. Toujours
est-il que je suis très-fâché contre Blazy, qui a manqué de
délicatesse en ce point.
» Quant à la croix, voilà l'objet qui a causé toute ma douleur, et
m'a empêché de vous donner plus tôt de mes nouvelles.
» Pour qu'elle fût bien confectionnée, j'eus le malheur de
m'adresser à un très-habile ouvrier de Pamiers qui se trouvait à
Ussat, vers la dernière quinzaine de juillet. Il fut convenu que je la
lui payerais douze francs, à la condition qu'il la soignerait
beaucoup, et qu'il me l'enverrait vers la fin de la semaine. Nous
traitâmes le mardi; loin de la recevoir au temps indiqué, deux
semaines après, elle ne m'était pas encore, arrivée. Contrarié de
ce retard, je lui écrivis par la poste pour la lui réclamer. Il me
répondit qu'elle arriverait le samedi suivant, et que je la fisse
prendre au bout du pont des Bains. Elle n'arriva pas plus cette
fois-là que l'autre. Fâché fortement de ce nouveau délai, je lui
écrivis une autre lettre, dans laquelle je lui exprimais toute mon
indignation sur son manque de parole. Enfin, après m'avoir fait
enrager plus d'un mois et demi, il a fini par me l'apporter lui-
même, et, certes, celui-là n'a pas été comme Blazy; il a fini son
travail en tout point, et je puis vous assurer qu'il a fait une jolie
pièce. Elle est maintenant en place et produit un bel effet par
l'originalité de la pose et par la confection de l'objet.
» À toutes ces contrariétés, je vais en ajouter encore une autre,
ou plusieurs autres, desquelles vous allez prendre part. Je vous
avais annoncé que le saule planté par moi sur la tombe avait bien
réussi, et qu'il était très-beau. Eh bien, il a fallu qu'il entrât pour sa
part dans le chagrin que j'ai éprouvé. Chaque étranger qui est
venu visiter le tombeau, et tout le monde y est venu, le chemin
d'Ornolac est constamment encombré, chaque personne, dis-je, a
voulu avoir, son morceau du malheureux saule, et l'on a fini par le
faire sécher. J'ai eu beau adresser des prières, j'ai eu beau me
fâcher pour qu'on le respectât, menaces et prières, tout a été
inutile. Les fleurs également ont été enlevées; chacun a voulu
emporter une relique. Mais que ceci ne vous afflige pas; au
contraire, vous devez être flatté de la vénération dont les
dépouilles de la pauvre défunte sont honorées. Le mal fait à
l'arbre et aux fleurs est facile à réparer.
» Je planterai un nouveau saule et de nouvelles fleurs, et tout
sera fini. »
Qu'ajouter à cela?
Les dernières lignes écrites par le digne M. Collard, par ce vieillard qui proteste, au nom de ses soixante-quinze années et de ses cheveux blancs, contre le jugement qui a frappé sa nièce.
« Et maintenant, veut-on savoir si j'ai cru cette femme coupable?
» Je réponds: