Celebrity Magazine T1- Sous le soleil d'Arizona

Nora Roberts · Chapitre 4 sur 15

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Celebrity Magazine T1- Sous le soleil d'Arizona

Chapitre 1

 

La semaine qui précédait la mise sous presse d'un magazine comme Celebrity était généralement un chaos total. Dans chaque service, régnait une ambiance électrique. Les bureaux étaient couverts de montagnes de dossiers, les téléphones occupés, et bon nombre de repas sautés. Il y avait dans l'air un vague sentiment de panique, qui croissait jour après jour. Les susceptibilités se réveillaient, les exigences devenaient extravagantes. La plupart des bureaux restaient allumés jusque tard dans la nuit, l'odeur du café se mêlait à celle de la fumée de cigarette. Après avoir passé cinq ans dans cette rédaction, ce moment de stress mensuel était devenu habituel pour Lee.

Celebrity était une publication respectée, qui affichait plusieurs millions de dollars de ventes par an. Outre les articles concernant les célébrités, il y avait aussi des colonnes écrites par d'éminents psychologues et journalistes, et des interviews d'hommes politiques côtoyant celles de rock stars internationales. Les photographies étaient toutes choisies avec soin, et la qualité des articles devait toujours être irréprochable. Même si ses détracteurs et ses concurrents le rangeaient dans la catégorie « presse à scandale » de qualité, ce mot même de qualité dans leur bouche voulait tout dire.

D'ailleurs, Lee Radcliffe n'aurait jamais signé avec eux sans avoir la garantie au préalable d'exercer son talent dans l'un des magazines les plus reconnus du pays.

— Comment s'est passée l'exposition de sculptures ?

Lee leva un regard interrogateur en direction de Bryan

Mitchell, l'une des meilleures photographes de la côte Ouest. Elle accepta avec gratitude le café qu'elle lui tendait. A vrai dire, elle n'avait pas réussi à additionner plus de vingt heures de sommeil au cours des quatre derniers jours.

— J'ai vu des œuvres d'art plus intéressantes dans les rayons de mon supermarché, répondit-elle avec un sourire moqueur.

— Certaines personnes aiment les choses un peu excentriques et obscures, reprit Lee, qui était du même avis que Bryan, au fond.

Cette dernière se mit à rire en secouant la tête.

— Quand ils m'ont demandé de mettre en valeur ce fouillis de fils électriques rouges et noirs, j'ai failli leur demander d'éteindre toutes les lumières !

— Tu l'as pourtant rendu presque mystique.

— Je pourrais rendre une déchetterie mystique avec un bon éclairage, répondit-elle en souriant à Lee. Tout comme tu serais capable de le faire avec ta plume.

Les deux jeunes femmes échangèrent un regard complice et Bryan vint s'appuyer sur le bureau de Lee, qui était plutôt bien rangé, comparé aux autres.

— Au fait, demanda Bryan, tu es toujours sur les traces de Hunter Brown ?

Lee fronça légèrement les sourcils. Hunter Brown était en train de devenir l'objet de toutes ses pensées, presque une obsession. Peut-être était-ce justement parce qu'il était inaccessible que Lee s'était mis en tête d'être la première à percer l'aura de mystère qui l'entourait.

Devenir reporter lui avait pris presque cinq ans et elle avait maintenant la réputation d'être une personne tenace, méthodique, avec des idées arrêtées. Lee savait qu'elle était à la hauteur de ces qualificatifs. Les trois mois qu'elle venait de passer à se heurter à des murs dans sa quête d'informations sur Hunter Brown n'avaient en rien entamé sa détermination. D'une façon ou d'une autre, elle finirait par obtenir ce qu'elle voulait.

— Pour l'instant, je n'ai rien de plus que le nom de son agent et le numéro de téléphone de son éditeur, répondit-elle d'une voix légèrement abattue. Je n'ai jamais eu affaire à des gens aussi peu bavards.

— Son dernier roman est sorti la semaine dernière, commenta Bryan en saisissant machinalement un document sur une pile de dossiers à côté d'elle. Est-ce que tu l'as lu ?

— Non, je l'ai acheté, mais je n'ai pas eu le temps de le commencer.

Bryan repoussa une des longues tresses couleur miel qui lui tombaient sur les épaules.

— Je te déconseille de lire les romans de ce type le soir, dit-elle en riant. La dernière fois que ça m'est arrivé, j'ai dû dormir avec toutes les lumières allumées ! Je ne sais pas comment il arrive à faire cela.

Lee leva les yeux vers elle.

— C'est bien ce que je compte découvrir.

Bryan savait que Lee y arriverait, elle la connaissait depuis trois ans et ne l'avait jamais vue abandonner un sujet avant d'en avoir tiré tout ce qu'elle voulait.

— Pourquoi tant d'intérêt pour lui, d'ailleurs ? demanda Bryan en la scrutant de ses yeux en amande.

— Parce que personne n'a jamais pu l'approcher, répondit Lee aussitôt.

— Tu es une véritable aventurière !

Un rapide coup d'œil à la scène aurait donné l'impression que deux jolies jeunes femmes étaient en train de discuter dans un bureau au design soigné. Mais, en y regardant de plus près, le contraste était frappant. Bryan portait un jean et un T-shirt moulant et avait une allure totalement anticonventionnelle. Elle semblait parfaitement décontractée, avec ses baskets usées et ses tresses flottantes. Son visage aux traits fins n'était pas maquillé, à l'exception d'une touche de mascara sur les cils.

Lee, quant à elle, portait un élégant tailleur d'un bleu métallique, et l'on devinait son opiniâtreté à ses mains qui n'étaient jamais totalement immobiles. Elle avait une coupe de cheveux à la mode, assez courte et dynamique, qui accentuait son côté femme active. Sa couleur de cheveux oscillait entre le cuivre et le blond. Sa peau était délicate, presque laiteuse, avec de discrètes taches de rousseur. Son maquillage, bien que discret, était particulièrement raffiné, avec une ombre à paupières d'un bleu cendré assorti à ses yeux. Elle avait les traits fins, presque aristocratiques, et qui contrastaient avec ses lèvres charnues à la moue décidée.

Les deux jeunes femmes avaient des styles et des goûts tout à fait différents, mais, curieusement, elles étaient devenues amies dès leur première rencontre. Même si Bryan n'était pas toujours d'accord avec les décisions très arrêtées de Lee, et si Lee n'approuvait pas toujours le manque de ténacité de Bryan, leur amitié n'avait jamais fléchi depuis qu'elles se connaissaient.

— Bien, reprit Bryan, quel est donc ton plan machiavélique ?

— Continuer à creuser, répondit Lee avec un regard malicieux. J'ai quelques contacts chez Horizon, sa maison d'édition. Peut-être que quelqu'un finira par me donner une piste. Parce que, pour l'instant, c'est l'homme invisible, je n'arrive même pas à savoir dans quel Etat il vit.

— J'aurais plutôt tendance à croire les rumeurs, répondit Bryan, pensive. Je dirais qu'il vit dans une grotte quelque part, parmi les chauves-souris et avec deux loups pour animaux de compagnie. Il écrit probablement ses manuscrits avec le sang d'agneaux sacrifiés selon un obscur rituel.

— Et tu crois qu'il égorge de jeunes vierges les soirs de pleine lune ?

— Cela ne me surprendrait pas ! lança Bryan. Je te dis que cet homme ne doit pas être tout à fait normal !

— Hurlement silencieux fait déjà partie des meilleures ventes.

— Je n'ai jamais dit qu'il n'était pas talentueux, répliqua Bryan. Je dis qu'il est bizarre. Il doit avoir un esprit sacrement torturé. Je peux t'assurer que j'aurais aimé ne jamais avoir ouvert son livre quand j'ai passé la nuit toutes lumières allumées, le cœur battant.

— C'est ça ! s'exclama Lee en se levant pour arpenter son bureau. Quel genre d'esprit a-t-il ? Quel genre de vie mène- t-il ? Est-il marié ? A-t-il soixante-cinq ou vingt-cinq ans ? Pourquoi aborde-t-il toujours des thématiques proches du surnaturel ?

Lee s'arrêta devant la fenêtre. Elle se moquait bien de la vue sur Los Angeles qui s'étendait sous ses yeux ! Elle avait besoin de réponses.

— Pourquoi lis-tu ses romans ? demanda-t-elle subitement à Bryan.

— Parce qu'ils sont fascinants, répondit cette dernière sans réfléchir. Parce qu'aussitôt que j'ai lu les deux premières pages, je ne peux plus lâcher mon livre.

— Tu es une femme intelligente, commença Lee.

— Pour sûr ! répondit Bryan amusée. Et alors ?

— Comment se fait-il que des gens intelligents achètent des livres qui les terrorisent ? Lorsque tu prends un Hunter Brown, tu sais bien ce qu'il va se passer, et pourtant chacun de ses ouvrages est en tête des ventes aussitôt. Pourquoi un homme, qui est sans conteste intelligent, écrit-il de tels livres ?

— Je me trompe ou je sens une nuance de désapprobation dans ta voix ?

— Peut-être, oui, reconnut Lee. Cet homme est l'un des meilleurs écrivains du pays. Lorsqu'il décrit une pièce dans une vieille maison, on peut presque sentir l'odeur de la poussière. Ses personnages sont tellement réels que l'on a l'impression que ce sont des gens que l'on connaît. Et pourtant il utilise son talent à écrire des romans d'épouvante. J'ai besoin de comprendre !

— Je connais moi-même une femme qui a un esprit d'analyse des plus fins, un talent inouï pour rendre les histoires les plus ordinaires absolument palpitantes. Elle est ambitieuse, a un style fantastique, et pourtant elle travaille pour un magazine et s'obstine à ne pas terminer le roman qu'elle a entamé. Elle est jolie mais refuse la plupart des rendez-vous galants qu'on lui propose. Et pour couronner le tout, elle a la sale manie de sculpter des trombones pendant qu'elle parle.

Lee baissa les yeux sur le petit fil de métal tordu qu'elle tenait entre ses doigts, avant de les relever pour fixer Bryan.

— Et est-ce que tu sais pourquoi ?

— J'essaye de le découvrir depuis que je la connais, répondit Bryan avec un sourire amusé qui contrastait avec le sérieux de sa voix. Mais je continue à n'y rien comprendre.

Lee lui rendit son sourire et jeta le trombone dans une corbeille à papier.

— Dans ce cas, tu n'es pas une vraie reporter !

Par esprit de contradiction, Lee alluma sa lampe de chevet et ouvrit le roman de Hunter Brown. Elle en lirait un chapitre ou deux et se coucherait tôt. Une longue nuit était un véritable luxe après la semaine qu'elle venait de passer à Celebrity.

Sa chambre était peinte dans des camaïeux de bleu, adoucis par des teintes ivoire. Sur le sol, elle avait mis un immense tapis persan qu'elle avait couvert de nombreux coussins moelleux. Sur un guéridon ancien se trouvait un vase avec des plumes de paon et des branches d'eucalyptus. Près de la fenêtre, un ficus magnifique complétait le tableau.

Pour Lee, cette pièce était vraiment son seul et unique refuge. Il symbolisait son intimité. En tant que journaliste, elle acceptait le fait d'être un personnage public, au moins autant que les gens sur qui elle écrivait, mais ici, elle pouvait se détendre et oublier qu'elle avait du travail à terminer et des échelles à grimper. Elle pouvait feindre de croire que Los Angeles ne bouillonnait pas à l'extérieur. Sans cela, elle savait que le surmenage la guettait.

Lee se connaissait bien et savait qu'elle avait tendance à en faire toujours plus, à ne jamais s'arrêter. Lorsqu'elle retrouvait le calme de sa chambre, elle parvenait alors à recharger ses batteries et à se sentir d'aplomb pour attaquer sa nouvelle journée de travail.

Détendue, elle commença la lecture du roman.

En moins d'une demi-heure, elle se sentait déjà angoissée, mal à l'aise et totalement captivée ! Si elle n'avait pas été aussi avide de savoir la suite, elle aurait presque pu se mettre en colère contre l'auteur qui lui faisait ressentir de telles émotions. Il avait placé un homme tout à fait ordinaire au cœur d'une intrigue extraordinaire, et ce avec tellement de talent que Lee avait l'impression d'être elle-même cet enseignant pris au piège dans une petite ville aux sombres secrets.

Le style était parfaitement fluide et les dialogues si naturels qu'elle avait l'impression d'entendre les personnages s'exprimer. La description de la ville regorgeait de détails qui lui semblaient familiers, si bien qu'elle aurait pu jurer qu'elle s'y était déjà rendue. Elle avait beau savoir que ce roman allait lui faire passer plus d'un sale quart d'heure, elle ne pouvait se résoudre à interrompre sa lecture. C'était la magie du conteur qui s'exerçait. En le maudissant, elle continua à tourner les pages, jusqu'à ce que la sonnerie du téléphone la fasse sursauter et lâcher son livre. Nerveuse, Lee décrocha le combiné.

Sa nervosité s'estompa cependant rapidement, et elle s'empara d'un crayon pour noter les indications qu'on lui communiquait. Elle serait à jamais redevable à son contact new-yorkais de l'information qu'il venait de lui transmettre. Mais le plus important pour l'instant, était d'organiser son voyage à Flagstaff, dans l'Arizona, afin d'assister à la conférence littéraire qui devait s'y tenir.

Elle devait bien admettre que la campagne était magnifique. Comme à son habitude, elle avait profité de son vol de Los Angeles à Phoenix pour travailler, mais une fois dans le petit avion régional qui la menait à Flagstaff, elle avait abandonné toutes ses notes. L'avion traversait de fines masses nuageuses qui s'estompaient soudain pour laisser découvrir l'immensité sauvage de la nature. C'était un paysage qu'il lui était difficile de concevoir, alors qu'elle venait à peine de quitter Los Angeles et ses gratte-ciel. Elle contemplait les vallées et les pics rocheux semblables à des châteaux forts dans le canyon d'Oak Creek et sentait une excitation fébrile s'emparer d'elle. Si seulement elle avait eu un peu plus de temps...

Lee soupira en descendant d'avion. Elle était toujours à cours de temps.

Le minuscule aéroport disposait d'un petit hall avec un ou deux stands et un distributeur automatique. Il n'y avait pas de haut-parleur pour annoncer les vols, et personne ne vint lui proposer un chariot pour transporter ses valises. Pas de file de taxis à l'extérieur non plus. Ses sacs à bout de bras, Lee fronça les sourcils. La patience n'était pas vraiment sa qualité principale.

L'employé leva le regard de son écran d'ordinateur. Son sourire poli se figea lorsqu'il vit le visage de Lee. Elle lui rappelait un camée que sa grand-mère avait l'habitude de porter pour les grandes occasions.

— Souhaitez-vous louer un véhicule ?

Lee réfléchit un instant à cette possibilité, puis se dit qu'elle n'était pas venue ici pour faire du tourisme.

— Non, je cherché simplement un moyen de transport jusqu'à Flagstaff, expliqua-t-elle en lui tendant la carte de son hôtel. Ont-ils un service de chauffeurs ?

— Oui, certainement. Leur numéro est indiqué sur la liste accrochée près de ce téléphone, répondit-il en lui indiquant une cabine un peu plus loin. Ils vous enverront quelqu'un.

— Merci.

Il la regarda s'éloigner avec attention. Cette jeune femme avait quelque chose qui ne laissait pas indifférent.

En traversant le hall, Lee reconnut l'odeur des hot dogs. Comme elle avait refusé le plateau qu'on lui avait proposé pendant le vol, elle commençait à avoir l'estomac dans les talons. Elle composa le numéro de l'hôtel et on lui assura qu'une voiture serait là une vingtaine de minutes plus tard. Elle alla ensuite s'acheter un hot dog et prit place sur l'un des sièges en plastique de l'entrée.

Elle allait obtenir ce qu'elle était venue chercher, décida- t-elle en contemplant les montagnes au loin. Elle ne serait pas venue pour rien. Après trois mois de recherches inabouties, elle allait enfin rencontrer Hunter Brown.

Elle avait dû faire usage de tout son pouvoir de persuasion pour convaincre son rédacteur en chef de financer son escapade. Mais il ne le regretterait pas. Elle commença à passer en revue les questions qu'elle comptait poser à Hunter Brown, aussitôt qu'elle lui aurait mis la main dessus.

Tout ce dont elle aurait besoin, ce serait d'une heure avec lui. Soixante minutes. Cela lui suffirait pour obtenir les informations nécessaires à la rédaction de son article. Après tout, elle avait déjà réussi un sacré tour de force cette année en obtenant une interview du lauréat des Oscars, malgré ses réticences. Et elle avait renouvelé l'expérience avec ce candidat aux élections présidentielles qui s'était montré franchement hostile à leur entrevue. Hunter Brown serait certainement à la fois réticent et hostile, mais peu lui importait. Cela ajouterait du piquant à leur rencontre.

Si elle avait rêvé d'une vie simple et sans surprise, elle aurait cédé aux pressions sociales et familiales en épousant Jonathan. A l'heure qu'il était, elle serait certainement en train d'organiser sa prochaine garden-party.

Lee se retint de rire. Des garden-parties, des tournois de bridge et le yacht club. Cela aurait certainement convenu à sa famille, mais elle rêvait d'autre chose. « De quoi, précisément ? », lui avait demandé sa mère. D'autre chose.

Lee vérifia sa montre et laissa ses sacs pour aller aux toilettes. La porte venait à peine de se refermer derrière elle, que l'homme qui occupait toutes ses pensées entra dans le hall.

Les bonnes actions n'étaient pas vraiment son genre et ils les réservait généralement à ses proches. Mais étant donné qu'il était arrivé en ville en avance, Hunter avait fait un saut jusqu'à l'aéroport pour accueillir son éditrice. Il se rendit directement au guichet où Lee était allée se renseigner quelques minutes auparavant.

— Le vol 741 est arrivé ?

— Oui, monsieur, il y a dix minutes.

— Est-ce que par hasard vous auriez vu arriver une femme, assez jolie, d'environ vingt-cinq ans ?

— Oui, monsieur, répondit l'employé. Ce sont ses valises, là-bas.

— Merci, répondit Hunter en se dirigeant vers le siège de Lee.

Il passa en revue les trois valises en songeant que décidément l'idée de voyager léger était totalement étrangère à toutes les femmes. Sarah elle-même n'avait-elle pas emporté deux valises pour aller passer trois jours avec sa sœur à Phoenix ? Il trouvait étrange que sa fille puisse avoir déjà des comportements de femme. Mais sans doute était-ce normal, après tout. C'était peut-être pour cela qu'il accordait plus facilement sa confiance aux hommes.

Lee remarqua l'homme qui se tenait à côté de ses valises et lui tournait le dos. Il était grand, plutôt mince, avec des cheveux noirs en bataille. « Juste à l'heure ! », se dit-elle.

— Je suis Lee Radcliffe.

Lorsqu'il se retourna, Lee, sans bien comprendre pourquoi, se figea brusquement.

Indéniablement, cet homme était beau, peut-être même un peu trop. Il avait un visage fin, assez masculin, et ses traits étaient anguleux sans être durs. Son nez droit contrastait avec ses lèvres pleines. « Une bouche de poète », se dit-elle. Ses cheveux étaient noirs et légèrement bouclés. Pourtant, ce n'était rien de tout cela qui lui avait fait perdre la voix. C'étaient ses yeux. Elle n'avait jamais vu un regard aussi sombre, aussi direct, aussi... troublant ! Elle avait l'impression qu'il la perçait à jour. Comme si, en l'espace de dix secondes, il avait lu dans son âme.

Hunter pendant ce temps découvrait un visage ravissant, à la peau laiteuse et aux grands yeux mélancoliques. Il s'attarda sur la bouche féminine et attirante. Il apprécia le menton décidé et admira les cheveux d'un roux lumineux qui devaient être doux comme de la soie sous les doigts. Il devina que la femme qui se trouvait devant lui, et qui était calme en apparence, devait bouillonner à l'intérieur. Enfin il se dit qu'elle sentait aussi bon qu'une soirée de printemps et ressemblait à une couverture du magazine Vogue.

Pourtant, il n'aurait pas prêté plus attention à elle s'il n'avait pas perçu son caractère bien trempé, car c'est ce que les gens cachaient sous leurs carapaces policées qui le passionnait.

— Oui ?

— Eh bien, je..., balbutia-t-elle, furieuse contre elle-même. Si vous êtes venu me chercher, nous pouvons y aller. Voilà mes valises.

Il la considéra en silence. Son erreur était simple et évidente, et il lui aurait suffi d'un instant pour éclaircir cette méprise. Mais après tout, c'était elle qui s'était trompée, pas lui puis Hunter avait toujours cru aux impulsions qui vous font agir, plutôt qu'aux prudentes explications. Il se saisit donc de ses valises.

— La voiture est juste là.

Lee retrouvait une contenance. Elle était étonnée de s'a réaction, car elle n'était pas du genre à se laisser surprendre. Encore moins par un homme. C'était certainement dû à l'excitation de sa prochaine rencontre avec Hunter. Elle avait, avant toutes choses, besoin de se détendre dans un bon bain.

Le véhicule dont il lui avait parlé n'était pas une voiture ordinaire, mais une jeep. Etant donné le climat et la condition des routes dans la région, ce devait être normal.

— Vous n'êtes pas d'ici, n'est-ce pas ? demanda Hunter en la détaillant du coin de l'œil.

— Non, je suis venue pour la conférence littéraire.

Il s'installa au volant et ferma sa portière. Maintenant il savait où l'emmener.

— Vous êtes écrivain ?

Lee pensa aux deux premiers chapitres de son roman inachevé qu'elle avait emportés avec elle au cas où on lui poserait des questions.

— Oui.

Hunter traversa le parking avant de rejoindre la bretelle d'autoroute.

— Et qu'écrivez-vous ?

Lee considéra qu'il valait mieux qu'elle expérimente son discours avec lui avant de se retrouver au milieu de deux cents éditeurs et écrivains.

— J'ai surtout écrit des articles et quelques nouvelles, répondit-elle assez honnêtement. Et puis j'ai commencé un roman.

Très peu de gens dans son entourage étaient au courant de cette information.

— Et vous comptez le terminer un jour ? demanda-t-il tandis que la jeep avançait à vive allure sur l'autoroute.

— Je crois que cela va dépendre de beaucoup de choses, répondit-elle, embarrassée.

— Ah oui ? Et de quoi par exemple ?

Intimidée, Lee s'efforça de rester immobile sur son siège. Après tout, c'était probablement le genre de questions auxquelles elle aurait à répondre durant tout le week-end.

— Eh bien, il faut savoir si ce que j'ai déjà écrit est bon ou pas, par exemple.

Lee se dit que sa réponse et son malaise étaient tous les deux plutôt justifiés.

— Vous rendez-vous à beaucoup de conférences ?

— Non, c'est la première.

Cela pouvait expliquer son trac, mais Hunter sentait qu'il n'avait pas encore mis au jour tous les motifs de sa nervosité.

J'espère que ce sera instructif, reprit-elle. Je m'y suis inscrite à la dernière minute, mais quand j'ai su que Hunter Brown serait présent Je n'ai pas pu résister.

Il fronça les sourcils un instant. Il avait accepté de participer à un atelier parce qu'on lui avait assuré qu'aucune publicité ne serait faite autour de cela. Comment cette charmante rouquine avec ses chaussures italiennes et ses yeux de braise avait-elle bien pu avoir vent de sa présence ?

— Qui ça ?

— Hunter Brown, le romancier.

— Vous aimez ce qu'il fait ? demanda-t-il en suivant une nouvelle fois une impulsion un peu folle.

Surprise, Lee se tourna vers lui et étudia son profil. Il lui était infiniment plus simple de le regarder lorsque ses yeux n'étaient pas braqués sur elle.

— Vous n'avez jamais rien lu de lui ?

— Non, pourquoi, j'aurais dû ?

— Remarquez, ça dépend si vous aimez lire barricadé chez vous avec toutes les lumières allumées. Il écrit des romans d'épouvante.

Lee ne perçut pas la petite étincelle qui brilla dans ses yeux l'espace d'un instant.

— Des trucs avec des morts vivants et des crochets de boucher ?

— Pas exactement, répondit-elle. Ce serait trop simple. En fait, il arrive à mettre des mots sur ce qui vous effraie personnellement.

Hunter rit, plutôt satisfait de ce compliment.

— Alors comme ça vous aimez avoir peur ? demanda-t-il d'un ton intrigué.

— Non, répondit Lee catégoriquement.

— Dans ce cas, pourquoi lisez-vous ses romans ?

— C'est ce que je me demande quand je suis en train d'en finir un à 3 heures du matin, répondit Lee en haussant les épaules. C'est plus fort que moi. Je suppose que Hunter Brown doit avoir un caractère très particulier. Il est impossible qu'il soit tout à fait... comme le commun des mortels !

— Vraiment ? demanda Hunter en garant sajeep devant l'hôtel. Mais l'écriture, n'est-ce pas simplement une histoire de mots et d'imagination ?

— Oui, c'est aussi de la sueur et du sang, rétorqua-t-elle. Je ne vois pas comment il peut avoir une vie normale avec une imagination telle que la sienne. J'aimerais savoir ce qu'il en pense.

— C'est ce que vous lui demanderez, répondit Hunter, amusé, en descendant de voiture pour attraper ses valises.

— Oui, exactement !

Ils restèrent sur le trottoir un instant, silencieux. Il la regardait avec une expression de vague intérêt dans le regard. Pourtant, sans savoir pourquoi, Lee eut l'impression qu'il y avait autre chose. En tout cas, plus que ce qu'un chauffeur pouvait se permettre de manifester à l'égard d'une des clientes de l'hôtel. Encore une fois, elle se força à rester immobile afin de ne pas trahir sa nervosité. Sans un mot, Hunter se dirigea vers l'hôtel, ses bagages à la main.

Lee n'eut pas la présence d'esprit de se dire que cette conversation était différente de toutes celles qu'elle avait pu avoir avec des chauffeurs jusqu'à présent. Elle le regarda s'avancer jusqu'au comptoir et eut l'impression qu'il émanait de lui une aura de force tranquille, mêlée à une curieuse arrogance. Que faisait un homme comme lui à un poste de chauffeur ? Comment parvenait-il à se contenter de faire des allers-retours, sans jamais vraiment avancer dans la vie ?

Peu lui importait après tout, elle avait bien d'autres préoccupations !

— LenoreRadcliffe, annonça-t-elle à l'employé. J'ai réservé une chambre.

— Tout à fait, mademoiselle Radcliffe, répondit-il en lui tendant sa fiche et sa clé. Nous vous souhaitons la bienvenue dans notre établissement.

Hunter ne lui laissa pas le temps de tendre la main et les attrapa. C'est à ce moment-là que Lee remarqua le curieux anneau qu'il portait au petit doigt. Il s'agissait de quatre fils d'or et d'argent entrelacés.

— Je vous accompagne, déclara-t-il en traversant le hall d'un pas assuré. Il emprunta un long couloir sur la gauche et avança jusqu'à la porte dont le numéro était indiqué sur la fiche. Il l'ouvrit avant de s'écarter pour laisser entrer Lee.

La chambre était claire et agréable. C'était un rez-de- j ardin, avec de larges baies vitrées qui permettaient de sortir directement dans le jardin.

— N'hésitez pas à appeler la réception si vous aviez besoin de quoi que ce soit.

— Bien sûr, répondit Lee, en allumant machinalement la télévision.

Elle ouvrit alors son sac et fouilla dans son porte-monnaie pour en tirer un billet de cinq dollars.

— Merci, dit-elle en le lui tendant.

Leurs regards se croisèrent une nouvelle fois, provoquant la même tension qu'à l'aéroport. Lee remarqua que ses doigts tremblaient légèrement. Il eut un sourire fugace, mais dévastateur, qui la laissa sans voix.

— C'est moi qui vous remercie, mademoiselle Radcliffe, répondit-il laconiquement.

Puis, sans un mot de plus, il empocha le billet et quitta la chambre.