C’est dans la poche n°3
Chapitre 09
Fiction étrangère
Carlos Ruiz Zafón revient à Barcelone,
une ville habitée par des rires inquiétants
Il y a des rires dans Le jeu de l’ange. Ils sont ment dans l’incompréhension. Le voici suspecté obscurs, amers, froids, sans conviction, sarcas- par la police. La violence gagne du terrain. Il se tiques, cruels… Ils résonnent comme des sent, de plus en plus, victime d’une machination ponctuations inquiétantes dans un récit sombre conduite par une volonté sans scrupule. Le mysté-
comme la nuit où s’enfonce le personnage princi- rieux éditeur parisien qu’il appelle « le patron » se
pal, Daniel Martín. trouverait-il derrière un projet bien plus inquiétant
Un directeur de journal a découvert son talent lit- qu’un livre ? téraire alors qu’il était encore jeune. Pedro Vidal, Carlos Ruiz Zafón a tout compris de ce qu’il fallait
un écrivain connu, l’encourage. Daniel aurait tout faire pour tirer le lecteur de la première à la der-
pour réussir une belle carrière s’il n’avait vendu sa nière page. Pas un moment de répit dans ce gros
plume à des éditeurs peu soucieux de qualité mais roman passionnant. Des histoires multiples qui se
très attachés à l’argent. Daniel le leur apporte avec répondent autour d’une solide colonne vertébrale –
des romans grand-guignolesques qu’il s’est engagé dont nous avons tenté, à gros traits, de rendre
à fournir à un rythme mensuel. La ville des mau- l’essentiel ci-dessus. La construction sans faille est
dits, qu’il rédige jusqu’à y laisser la santé, explore aussi complexe et lumineuse que les architectures
les recoins les plus cachés de Barcelone, dans une d’Antoni Gaudi, évoqué dans ce livre comme pour
série qui semble ne jamais devoir s’arrêter. un hommage discret. Daniel se prostitue, et il en a conscience. Il par- En outre, ceux qui ont aimé L’ombre du vent, et ils
vient néanmoins à terminer un roman plus person- sont nombreux, se retrouveront en territoire connu.
nel, qui paraît en même temps que celui de Pedro Le jeu de l’ange, qui se situe dans une époque an-
Vidal. Mais le succès va à ce dernier tandis que le e térieure, au début du XX siècle, met en place la livre de Daniel est méprisé. L’injustice est fla- librairie Sempere & Fils bien avant la naissance de
grante : Daniel a en réalité réécrit en cachette, et Daniel, le héros du premier roman. Il ouvre déjà
avec la complicité de son amie Cristina, le roman les portes du Cimetière des Livres oubliés. On
de son mentor… Les éloges se portent donc sur la regrettait presque autant que le fils de libraire,
mauvaise personne. dans le roman paru en 2004, l’absence de sa
Amoureux de Cristina qui l’a éconduit, auteur non mère ? La voici bien vivante, jeune et déterminée,
reconnu sous son propre nom, Daniel entrevoit décidée à organiser la vie de Daniel Martín qui,
une solution dans la proposition que lui fait un sans elle, aurait sombré bien avant la fin du Jeu de
mystérieux éditeur parisien : écrire, contre une l’ange. Merci.
forte rétribution, un récit qui serait fondateur
d’une nouvelle religion. L’enjeu le dépasse un
peu. Mais pourquoi pas ? D’autant qu’en accep-
tant, il a miraculeusement retrouvé la santé, alors
que son médecin ne lui donnait plus que quelques
mois à vivre. La matière prend forme, l’élan
semble acquis. Sinon que la situation devient de
plus en plus étrange, que des coïncidences trou-
blantes se font jour, que même la maison où il
s’est installé semble liée à une histoire ancienne
dans laquelle le projet de ce livre joue un rôle.
Le roman s’affole. Les cadavres se multiplient. Carlos Ruiz Zafón
Daniel ne sait plus où il en est de sa vie. Tout Traduit de l’espagnol Le jeu de l’ange semble lui échapper et les tentatives qu’il fait pour par François Maspero renouer les fils d’une énigme de plus en plus com- Pocket, n° 14065
plexe ne servent qu’à l’enfoncer plus profondé- 672 pages, 8,10 €