Chat-Mauve Revue
Clodomir
Cristi ! Vous n'êtes pas long à venir, vous !
L'AGENT
Ah ! Dame, dans notre métier, ça ne traîne pas... Faut arriver au bon moment...
CLODOMIR
Alors, c'est sérieux ?... C'est vous qui ?...
L'AGENT
Parfaitement, oùs qu'est votre femme ?
CLODOMIR, offusqué.
Dites donc, vous !...
L'AGENT
En ce cas, pourquoi que vous m'avez dérangé ? BOBINETTE
C'est pour expliquer à monsieur le mécanisme de vos attributions... L'AGENT
Oh ! Il est bien simple, le mécanisme de mes attributions... COUPLET
Air : Les Pompiers de Nanterre.
C'est pas qu'le travail soit bien difficile,
Mais faut un' santé comm' qui dirait d'fer ;
Du matin au soir, nous courons la ville,
Et c'qu'il y a d'plus clair,
C'est qu'il faut êtr' toujours en... train
Zim là ï la !
Zim là ï la !
Qui veut d'mes services?
Zim là ï la !
Zim là ï la !
Pendant que j'suis là?...
II
L'patron nous a dit : Soyez ferm' et dignes !
Allons, mes enfants, il faut repeupler !
Et rapp'lez-vous bien qu'pour vous la consigne, Où qu'il faill' grimper,
C'est d'entrer toujours sans frapper...
Zim là ï la ! etc...
III
Comme à tant marcher - car toujours on trotte -On us' ses bateaux, l'chef, l'aut' jour, me dit :
Alors, mon lascar, tu m'demand's des bottes ?
- Tiens ! que j'fis, pardi !
Et carrément, j'lui répondis:
Pour c'truc-là (bis)
Il m'en faut un' paire !...
Pour c'truc-là (bis)
Ah ! je n’vous dis qu’ça !...
BOBINETTE, à CLODOMIR. (Parlé.) Ça t'en bouche un coin, hein, ma vieille ?...
CLODOMIR
Ah ! oui ; par exemple, je ne l'aurais jamais cru... (A L'AGENT.) Et vous avez de l'avancement dans votre corps ?
L'AGENT, avec fatuité.
Cette question ! (Se redressant. ) Je suis brigadier. CLODOMIR
Tiens !... Mais vous n'avez pas de galons ?
L'AGENT, se tournant.
Chez nous, les grades se portent sur les talons... (Il se retourne.) CLODOMIR, à L'AGENT.
Vous devez être bien payé pour faire ce travail-là ? L'AGENT
Couci-couça... L'embêtant, c'est que le ministre des Finances nous paie en pièces de cinq sous ; comme personne n'en veut... BOBINETTE
C'est pourtant gentil, ces petites pièces de cinq sous ? L’AGENT
Oui, je ne dis pas le contraire...
CLODOMIR
Mais ça ne doit pas avoir beaucoup de succès près des femmes... BOBINETTE
Et pourquoi, mon chéri ?...
CLODOMIR
Air : Le Bal de l'Hôtel de Ville
Ces p'tits cinq sous-là sont charmants, Je ne dis pas l'contraire ;
Mais entre nous, y a des moments,
Où ça n'fait pas l'affaire.
Ainsi quand, le soir,
On s'mêl' d'aller voir
Un' p'tit femm' bien pot'lée,
Si l'on veut marcher, il ne faut pas avoir
Les «pièces» nickelées...
TOUS
Mon vieux Clodomir... Tu t'émancipes !...
CLODOMIR, riant.
C'est votre société... hé ! hé ! hé !...
L'AGENT
Alors, il n'y a rien à faire ici ?
BOBINETTE
Non, mon vieux.
L'AGENT
Eh bien, je vous la serre... Car j'ai une commande rue Vide-Gousset... (Il sort de sa poche une tabatière et y prend une dragée, puis tendant la boîte à CLODOMIR.) En usez-vous ?
CLODOMIR, en prenant une.
Avec plaisir... (Il la met dans sa bouche ; puis vivement :) Ah ! Bougre !... Qu'est-ce que c'est que ça ?...
L'AGENT
La fameuse dragée d'Hercule... Mais au revoir !... Je n'ai pas de temps à perdre... (Il sort.)
SCÈNE VII
LES MÊMES, moins L'AGENT.
CLODOMIR, progressivement excité. Qu'est-ce que c'est donc que ces dragées d'Hercule ? BOBINETTE
On va te le dire !
COUPLET
Air : Le p'tit Bleu.
Cette dragée incomparable,
Faite pour les banquets d'amour,
Nous permet de nous mettre à table À tout' heure de nuit et de jour...
Même on croirait que c'est Hercule
Qui nous transmet son appétit ;
Car la dragée fait qu'la pendule
Revient toujours marquer midi...
REFRAIN
Ah ! Crebleu !... crrebleu !! crrebleu !!!
Par ce moyen, les amoureux
Obtiennent ce résultat
De s'mettr' dans un tel état,
Que... crrebleu !... crrebleu !! crrebleu !!!
Qu'on soit jeune ou qu'on soit vieux,
À tout instant, l'on voudrait fair' feu ! feu ! feu ! feu !! Tant ça vous rend amoureux !...
CLODOMIR
Crédié !... C'est rudement fort, ces dragées !...
BOBINETTE
Ça n'est rien encore ; mais tu m'en diras des nouvelles dans un quart d'heure...
CLODOMIR
Et d'où ça vient-il, ces machines-là ?
BOBINETTE
Du Palais-Royal.
CLODOMIR
Mes compliments !... Ils ont de bonnes recettes au Palais-Royal !... BOBINETTE
J'te crois !... Deux, trois, quatre mille !...
CLODOMIR
Pardi, avec de pareilles dragées, ce n'est pas étonnant que ça monte vite... 2e ETUDIANT
Et à l'Athénée donc !... Vous n'avez pas vu ça?... C'est épatant... Tous les soirs plus que le maximum. Il a de la location pour neuf ans... On est obligé de mettre des spectateurs jusque dans les boutiques d'en face, des strapontins jusque dans le square...
CLODOMIR
Ça n'est pas possible ?
L'ETUDIANT
Eh bien, et aux Folies-Dramatiques ?... En v'là un théâtre qui fait de l'argent !
CLODOMIR
Croyez-vous ?
L'ETUDIANT
Vous ne lisez donc pas les journaux ?... (Il en prend un et lit :) « Hier, dimanche, le théâtre des Folies-Dramatiques a encaissé deux mille francs en matinée et deux mille deux le soir... total de la journée trente-sept mille francs. » En un jour, hein, c'est chouette ?...
CLODOMIR
Deux et deux font trente-sept, maintenant ?... Ah ! çà, comment comptent-ils ?
BOBINETTE
Mais, mon gros coco, comme on compte au théâtre... Ainsi, quand une pièce est bonne, il ne faut pas plus d'un mois pour arriver à la centième... CLODOMIR
Et quand elle est mauvaise ?
BOBINETTE
Quinze jours
SCÈNE VIII
LES MÊMES, M. PILATE, dans la salle. M. PILATE, de la salle, interpellant les acteurs. Mes enfants, j'avais dit qu'on supprime cette scène-là... Ne parlez pas des recettes des théâtres !... Ça n'intéresse pas le public !... BOBINETTE, à l'interrupteur.
Ta bouche !... (À part, comprenant qu'elle a gaffé.) Ah ! Zut !... C'est l'associé du directeur, M. Pilate !...
CLODOMIR
L'associé du directeur ?...
BOBINETTE
Bien sûr ; ils sont deux : Ponce et Pilate...
CLODOMIR
Ah ! oui... oui... celui qui se lavait toujours les mains... M. PILATE, moqueur.
Comme c'est malin !... Allons, pas de traditions !... Je n'aime pas ces blagues-là... (Avec bonhomie.) À quoi bon humilier les confrères ?... Le public n'a pas besoin de savoir que chaque soir j'encaisse quarante-cinq mille francs et plus avec Monsieur La Pudeur... Que la pièce a fait déjà plus d'un million huit cent mille francs de droits ; qu'elle se joue actuellement en Amérique, en Australie, au Sénégal, à Cuba, en Guinée, au pôle Nord, au pôle Sud... Pourquoi se faire de la réclame à soi-même ?... C'est vraiment trop facile !... Allons, enchaînez !... Enchaînez !... (Il quitte sa place et sort.) SCÈNE IX
LES MÊMES, moins M. PILATE. UNE RUE. BOBINETTE
Voulez-vous parier qu'on a dû croire que c'était une scène dans la salle ?... CLODOMIR
Eh bien, écoutez, je le croyais aussi...
BOBINETTE
Vrai ?... Tu as pourtant l'air intelligent !... Voyons, avec tout ça, où en sommes-nous ?...
LA RUE, s'approchant de CLODOMIR en faisant claquer son doigt. Monsieur, c'est à moi...
CLODOMIR
Qui es-tu, toi ?...
LA RUE
La rue Villebois-Mareuil !
CLODOMIR
Eh bien, qu'est-ce que tu fous là ?...
LA RUE
Je ne sais pas, moi...
CLODOMIR
Encore une rue qu'on a déplacée...
BOBINETTE
Où étais-tu, avant ?
LA RUE
J'étais au quai de Billy : on m'a envoyée aux Ternes ; et maintenant on me renvoie ici...
BOBINETTE
Alors ça n'est pas la rue Villebois-Mareuil que tu t'appelles... C'est la rue baladeuse...
LA RUE
Est-ce que je sais ?... J'ai un petit couplet à chanter ; je vais vous le chanter, pour aller me coucher.
CLODOMIR, à part.
Cristi ! Ces dragées sont rudement fortes...
LA RUE
Air : Les Agents sont de braves gens. J'suis la ru' Vill'bois-Mareuil,
Qui s'balade, qui s'balade,
J'suis la ru' Vill'bois-Mareuil
Qui s’balade énormément...
HEREDIA, intervenant.
Pardon, mon enfant, je vous ferai respectueusement observer que ça ne rime pas ?...
LA RUE
Ça ne rime pas ?... Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?... Est-ce que ça rime à quelque chose de me faire balader comme ça ?... CLODOMIR, excité, s'approchant de la rue. Dis donc... tu vas loin ?
LA RUE
Ce n'est pas à moi qu'il faut demander ça... C'est au Conseil municipal... On va peut-être m'envoyer à Vaugirard ou à la barrière du Trône, à la foire aux pains d'épices... Ah ! puis, zut !... (Elle sort.) SCÈNE X
LES MÊMES, LA NONNETTE (costume formé d’une grande miche de pain d’épices coiffée de deux nonnettes)
LA NONNETTE, entrant.
La foire aux pains d'épices ?... N'y allez pas !... J'en viens !... On m'a expulsée...
TOUS
Toi, expulsée ?
LA NONNETTE
Vous ne me reconnaissez donc pas ? Je suis la nonnette... BOBINETTE
Et on expulse les nonnettes, maintenant ?
LA NONNETTE
Bien sûr ! à cause de la loi sur les congrégations... CLODOMIR
Ça c'est un comble...
LA NONNETTE
Air : Panpan la gobinois.
I
Sous ce gentil petit minois,
Jubilin, jubilons, voyez, c'est moi,
Moi qui suis la nonnette ;
À la foire y en avait qu'pour moi ;
Pin, jubilo, pingo la gobinois !
II
Or, depuis qu'on a fait un' loi,
Jubilin, jubilons, comm' tout' les lois,
Elle est bougrement bête ;
Le Ministèr' ne veut plus d'moi,
Pin, jubilo, pingo la gobinois !
III
Mais pour que Monsieur Comb's, cett' fois,
Jubilin, jubilons, puisse avoir l'droit
D'tolérer ma binette,
J'vais prendre un nom d'meilleur aloi,
Pin, jubilo, pingo la gobinois !
IV
Je s'rai dans mon nouvel emploi,
Jubilin, jubilons, cela va d'soi,
Je serai la Combinette ;
Car il n'faut pas s'fout' de la loi !
Pin, jubilo, pingo la gobinois !
SCÈNE XI
LES MÊMES, LE CHEF DU PROTOCOLE
CLODOMIR
Vous avez raison, mademoiselle, il ne faut jamais se moquer de la loi !... LE CHEF DU PROTOCOLE
Ta gueule !...
CLODOMIR
Quel est cet insolent ?... Il est bien Crozier !...
BOBINETTE, le lui présentant.
C'est le chef du protocole... du nouveau protocole. LE CHEF DU PROTOCOLE, tapant sur le ventre de CLODOMIR. Oui, ma vieille... c'est le langage des Cours.