Chéri

Colette · Chapitre 2 sur 4

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Chéri

—Les miens, dit-il sans sourire. La petite…

—Lesquels?

—Les miens, dit-il sans sourire. La petite a une fortune personnelle.

—De son père?"

Il bascula, les pieds en l'air.

"Ah! je ne sais pas. T'en as des questions! Je pense. La belle Marie- Laure ne prélève pas quinze cents billets sur sa cassette particulière, hein? Quinze cents billets, et des bijoux de monde bien.

—Et toi?

—Moi, j'ai plus, dit-il avec orgueil.

—Alors, tu n'as pas besoin d'argent."

Il hocha sa tête lisse où le jour courut en moires bleues.

"Besoin, besoin … tu sais bien que nous ne comprenons pas l'argent de la même façon. C'est une chose sur laquelle nous ne nous entendons pas.

—Je te rends cette justice que tu m'as épargné ce sujet de conversation pendant cinq ans."

Elle se pencha, mit une main sur le genou de Chéri :

"Dis-moi, petit, qu'est-ce que tu as économisé sur tes revenus, depuis cinq ans?"

Il bouffonna, rit, roula aux pieds de Léa, mais elle l'écarta du pied.

"Sincèrement, dis…. Cinquante mille par an, ou soixante? Dis-le donc, soixante? soixante-dix?"

Il s'assit sur le tapis, renversa sa tête sur les genoux de Léa.

"Je ne les vaux donc pas?"

Il s'étalait en plein jour, tournait la nuque, ouvrait tout grands ses yeux qui semblaient noirs, mais dont Léa connaissait la sombre couleur brune et rousse. Elle toucha de l'index, comme pour désigner et choisir ce qu'il y avait de plus rare dans tant de beauté, les sourcils, les paupières, les coins de la bouche. Par moments, la forme de cet amant qu'elle méprisait un peu lui inspirait une sorte de respect. "Être beau à ce point-là, c'est une noblesse", pensait-elle.

"Dis-moi, petit…. Et la jeune personne, dans tout ça? Comment est-elle avec toi?

—Elle m'aime. Elle m'admire. Elle ne dit rien.

—Et toi, comment es-tu avec elle?

—Je ne suis pas, répondit-il avec simplicité.

—Jolis duos d'amour", dit Léa rêveuse.

Il se releva à demi, s'assit en tailleur :

"Je trouve que tu t'occupes beaucoup d'elle, dit-il sévèrement. Tu ne penses donc pas à toi, dans ce cataclysme?"

Elle regarda Chéri avec un étonnement qui la rajeunissait, les sourcils hauts et la bouche entrouverte.

"Oui, toi, Léa. Toi, la victime. Toi, le personnage sympathique dans la chose, puisque je te plaque."

Il avait un peu pâli et semblait, en rudoyant Léa, se blesser lui-même.

Léa sourit :

"Mais, mon chéri, je n'ai pas l'intention de rien changer à mon existence. Pendant une huitaine, je retrouverai de temps en temps dans mes tiroirs une paire de chaussettes, une cravate, un mouchoir…. Et quand je dis une huitaine… ils sont très bien rangés, tu sais, mes tiroirs. Ah! et puis je ferai remettre à neuf la salle de bains. J'ai une idée de pâte de verre…. "

Elle se tut et prit une mine gourmande, en dessinant du doigt dans l'air un plan vague. Chéri ne désarmait pas son regard vindicatif.

"Tu n'es pas content? Qu'est-ce que tu voudrais? Que je retourne en Normandie cacher ma douleur? Que je maigrisse? Que je ne me teigne plus les cheveux? Que madame Peloux accoure à mon chevet?"

Elle imita la trompette de Mme Peloux en battant des avant-bras :

"L'ombre d'elle-même! l'ombre d'elle-même! La "malheureuse a vieilli de cent ans! de cent ans!" C'est ça que tu voudrais?"

Il l'avait écoutée avec un sourire brusque et un frémissement des narines qui était peut-être de l'émotion :

"Oui", cria-t-il.

Léa posa sur les épaules de Chéri ses bras polis, nus et lourds :

"Mon pauvre gosse! Mais j'aurais dû déjà mourir quatre ou cinq fois, à ce compte-là! Perdre un petit amant…. Changer un nourrisson méchant…."

Elle ajouta plus bas, légère :

"J'ai l'habitude.

—On le sait, dit-il âprement. Et je m'en fous! Ça, oui, je m'en fous bien, de ne pas avoir été ton premier amant! Ce que j'aurais voulu, ou plutôt ce qui aurait été… convenable… propre… c'est que je sois le dernier."

Il fit tomber, d'un tour d'épaules, les bras superbes.

"Au fond, ce que j'en dis, n'est-ce pas, c'est pour toi.

—Je comprends parfaitement. Toi, tu t'occupes de moi, moi je m'occupe de ta fiancée, tout ça, c'est très bien, très naturel. On voit que ça se passe entre grands coeurs."

Elle se leva, attendant qu'il répondît quelque goujaterie, mais il se tut et elle souffrit de voir pour la première fois, sur le visage de Chéri, une sorte de découragement.

Elle se pencha, mit ses mains sous les aisselles de Chéri :

"Allons, viens, habille-toi. Je n'ai que ma robe à mettre, je suis prête en dessous, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse par un temps pareil, sinon aller chez Schwabe te choisir une perle? Il faut bien que je te fasse un cadeau de noces."

Il bondit, avec un visage étincelant :

"Chouette! Oh, chic, une perle pour la chemise! une un peu rosée, je sais laquelle!

—Jamais de la vie, une blanche, quelque chose de mâle, voyons! Moi aussi, je sais laquelle. Encore la ruine! Ce que je vais en faire, des économies, sans toi!"

Chéri reprit son air réticent :

"Ça, ça dépend de mon successeur."

Léa se retourna au seuil du boudoir et montra son plus gai sourire, ses fortes dents de gourmande, le bleu frais de ses yeux habilement bistrés :

"Ton successeur? Quarante sous et un paquet de tabac! Et un verre de cassis le dimanche, c'est tout ce que ça vaut! Et je doterai tes gosses!"

Ils devinrent tous deux très gais, pendant les semaines qui suivirent. Les fiançailles officielles de Chéri les séparaient chaque jour quelques heures, parfois une ou deux nuits. "Il faut donner confiance", affirmait Chéri. Léa, que Mme Peloux écartait de Neuilly, cédait à la curiosité et posait cent questions à Chéri important, lourd de secrets qu'il répandait dès le seuil, et qui jouait à l'escapade chaque fois qu'il retrouvait Léa :

"Mes amis! criait-il un jour en coiffant de son chapeau le buste de Léa.

Mes amis, qu'est-ce qu'on voit au Peloux's Palace depuis hier!

—Ôte ton chapeau de là, d'abord. Et puis n'invoque pas ta vermine d'amis ici. Qu'est-ce qu'il y a encore?"

Elle grondait, en riant d'avance.

"Y a le feu, Nounoune! Le feu parmi ces dames! Marie-Laure et Mame Peloux qui se peignent au- dessus de mon contrat!

—Non?

—Si! c'est un spectacle magnifique. (Gare les hors-d'oeuvre que je te fasse les bras de Mame Peloux….) "Le régime dotal! le régime dotal! Pour quoi pas le conseil judiciaire? C'est une insulte personnelle! personnelle! La situation de fortune de mon fils!… Apprenez, Madame…. "

—Elle l'appelait Madame?

—Large comme un parapluie. "Apprenez, Madame, que mon fils n'a pas un sou de dettes depuis sa majorité, et la liste des valeurs achetées depuis mil neuf cent dix représente…." Représente ci, représente ça, représente mon nez, représente mon derrière…. Enfin, Catherine de Médicis en plus diplomate, quoi!"

Les yeux bleus de Léa brillaient de larmes de rire.

"Ah! Chéri! tu n'as jamais été si drôle depuis que je te connais. Et l'autre, la belle Marie-Laure?

—Elle, oh! terrible, Nounoune. Cette femme-là doit avoir un quarteron de cadavres derrière elle. Toute en vert jade, ses cheveux roux, sa peau… enfin, dix-huit ans, et le sourire. La trompette de ma mère vénérée ne lui a pas fait bouger un cil. Elle a attendu la fin de la charge pour répondre : "Il vaudrait peut- être mieux, chère Madame, ne pas mentionner trop haut les économies réalisées par votre fils pendant les années mil neuf cent dix et suivantes…."

—Pan, dans l'oeil!… dans le tien. Où étais-tu, pendant ce temps-là?

—Moi? Dans la grande bergère.

—Tu étais là?"

Elle cessa de rire et de manger.

—Tu étais là? et qu'est-ce que tu as fait?

—Un mot spirituel… naturellement. Mame Peloux empoignait déjà un objet de prix pour venger mon honneur, je l'ai arrêtée, sans me lever : "Mère adorée, de la douceur. Imite-moi, imite ma charmante belle- mère, qui est tout miel… et tout sucre." C'est là- dessus que j'ai eu la communauté réduite aux acquêts.

—Je ne comprends pas.

—Les fameuses plantations de canne que le pauvre petit prince Ceste a laissées par testament à Marie-Laure….

—Oui….

—Faux testament. Famille Ceste très excitée! Procès possible! Tu saisis?"

Il jubilait.

"Je saisis, mais comment connais-tu cette histoire?

—Ah! voilà. La vieille Lili vient de s'abattre de tout son poids sur le cadet Ceste, qui a dix-sept ans et des sentiments pieux….

—La vieille Lili? quelle horreur!

—…et le cadet Ceste lui a murmuré cette idylle, parmi des baisers….

—Chéri! j'ai mal au coeur!

—…et la vieille Lili m'a repassé le tuyau au jour de maman, dimanche dernier. Elle m'adore, la vieille Lili! Elle est pleine de considération pour moi, parce que je n'ai jamais voulu coucher avec elle!

—Je l'espère bien, soupira Léa. C'est égal…."

Elle réfléchissait et Chéri trouva qu'elle manquait d'enthousiasme.

"Hein, dis, je suis épatant? Dis?"

Il se penchait au-dessus de la table et la nappe blanche, la vaisselle où jouait le soleil l'éclairaient comme une rampe.

"Oui…."

"C'est égal", songeait-elle, "cette empoisonneuse de Marie-Laure l'a proprement traité de barbeau…"

"II y a du fromage à la crème, Nounoune?

—Oui…."

"… et il n'a pas plus sauté en l'air que si elle lui jetait une fleur…."

"Nounoune, tu me donneras l'adresse? l'adresse des coeurs à la crème, pour mon nouveau cuisinier que j'ai engagé pour octobre?

—Penses-tu! on les fait ici. Un cuisinier, voyez sauce aux moules et vol-au-vent!"

"… il est vrai que depuis cinq ans, j'entretiens à peu près cet enfant…. Mais il a tout de même trois cent mille francs de rente. Voilà. Est-on un barbeau quand on a trois cent mille francs de rente? Ça ne dépend pas du chiffre, ça dépend de la mentalité…. Il y a des types à qui j'aurais pu donner un demi-million et qui ne seraient pas pour cela des barbeaux…. Mais Chéri? et pourtant, je ne lui ai jamais donné d'argent…. Tout de même…."

"Tout de même, éclata-t-elle… elle t'a traité de maquereau!

—Qui ça?

—Marie-Laure!"

Il s'épanouit et eut l'air d'un enfant :

"N'est-ce pas? n'est-ce pas, Nounoune, c'est bien ça qu'elle a voulu dire?

—Il me semble!"

Chéri leva son verre empli d'un vin de Château-Chalon, coloré comme de l'eau-de-vie :

"Vive Marie-Laure! Quel compliment, hein! Et qu'on m'en dise autant quand j'aurai ton âge, je n'en demande pas plus!

—Si ça suffit à ton bonheur…."

Elle l'écouta distraitement jusqu'à la fin du déjeuner. Habitué aux demi- silences de sa sage amie, il se contenta des apostrophes maternelles et quotidiennes : "Prends le pain le plus cuit…. Ne mange pas tant de mie fraîche…. Tu n'as jamais su choisir un fruit…" tandis que, maussade en secret, elle se gourmandait : "Il faudrait pourtant que je sache ce que je veux! qu'est-ce que j'aurais voulu? Qu'il se dresse en pied : "Madame, vous m'insultez! Madame, je ne suis pas ce que vous croyez!" Au fond, je suis responsable. Je l'ai élevé à la coque, je l'ai gavé de tout…. A qui l'idée serait-elle venue qu'il aurait un jour l'envie de jouer au père de famille? Elle ne m'est pas venue, à moi! En admettant qu'elle me soit venue, comme dit Patron : "le sang, c'est le sang!" Même s'il avait accepté les propositions de Gladys, il n'aurait fait qu'un tour, le sang de Patron, si on avait parlé de marée à portée de ses oreilles. Mais Chéri, il a du sang de Chéri, lui. Il a…."

"Qu'est-ce que tu disais, petit? s'interrompit-elle, je n'écoutais pas.

—Je disais que jamais, tu m'entends, jamais rien ne m'aura fait rigoler comme mon histoire avec Marie-Laure!"

"Voilà, acheva Léa en elle-même, lui, ça le fait rigoler."

Elle se leva d'un mouvement las. Chéri passa un bras sous sa taille, mais elle l'écarta.

"C'est quel jour, ton mariage, déjà?

—Lundi en huit."

Il semblait si innocent et si détaché qu'elle s'effara :

"C'est fantastique!

—Pourquoi fantastique, Nounoune?

—Tu n'as réellement pas l'air d'y songer!

—Je n'y songe pas, dit-il d'une voix tranquille. Tout est réglé. Cérémonie à deux heures, comme ça on ne s'affole pas pour le grand déjeuner. Five o'clock chez Charlotte Peloux. Et puis les sleepings, l'Italie, les lacs….

—Ça se reporte donc, les lacs?

—Ça se reporte. Des villas, des hôtels, des autos, des restaurants…

Monte-Carlo, quoi!

—Mais elle! il y a elle….

—Bien sûr, il y a elle. Il n'y a pas beaucoup elle, mais il y a elle.

—Et il n'y a plus moi."

Chéri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu'elle ne l'entendît pas respirer et redevint pareil à lui-même :

"Nounoune, il y aura toujours toi.

—Monsieur me comble.

—Il y aura toujours toi, Nounoune…—il rit maladroitement—dès que j'aurai besoin que tu me rendes un service."

Elle ne répondit rien. Elle se pencha pour ramasser une fourche d'écaillé tombée et l'enfonça dans ses cheveux en chantonnant. Elle prolongea sa chanson avec complaisance devant un miroir, fière de se dompter si aisément, d'escamoter la seule minute émue de leur séparation, fière d'avoir retenu les mots qu'il ne faut pas dire : "Parle…mendie, exige, suspends-toi…tu viens de me rendre heureuse…."

Mme Peloux avait dû parler beaucoup et longtemps, avant l'entrée de Léa. Le feu de ses pommettes ajoutait à l'éclat de ses grands yeux qui n'exprimaient jamais que le guet, l'attention indiscrète et impénétrable. Elle portait ce dimanche-là une robe d'après-midi noire à jupe très étroite, et personne ne pouvait ignorer que ses pieds étaient très petits ni qu'elle avait le ventre remonté dans l'estomac. Elle s'arrêta de parler, but une gorgée dans le calice mince qui tiédissait dans sa paume et pencha la tête vers Léa avec une langueur heureuse.

"Crois-tu qu'il fait beau? Ce temps! ce temps! Dirait-on qu'on est en octobre?

—Ah! non?… Pour sûr que non!" répondirent deux voix serviles.

Un fleuve de sauges rouges tournait mollement le long de l'allée, entre des rives d'asters d'un mauve presque gris. Des papillons souci volaient comme en été, mais l'odeur des chrysanthèmes chauffés au soleil entrait dans le hall ouvert. Un bouleau jaune tremblait au vent, au-dessus d'une roseraie de bengale qui retenait les dernières abeilles.

"Et qu'est-ce que c'est, clama Mme Peloux soudain lyrique, qu'est-ce que c'est que ce temps, à côté de celui qu'ILS doivent avoir en Italie!

—Le fait est…. Vous pensez!…" répondirent les voix serviles.

Léa tourna la tête vers les voix en fronçant les sourcils :

"Si au moins elles ne parlaient pas", murmura-t-elle.

Assises à une table de jeu, la baronne de la Berche et Mme Aldonza jouaient au piquet. Mme Aldonza, une très vieille danseuse, aux jambes emmaillotées, souffrait de rhumatisme déformant, et portait de travers sa perruque d'un noir laqué. En face d'elle et la dominant d'une tête et demie, la baronne de la Berche carrait d'inflexibles épaules de curé paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait à faire peur. Elle n'était que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la lèvre, phalanges velues….

"Baronne, vous ne coupez pas à mon quatre-vingt-dix, chevrota Mme

Aldonza.

—Marquez, marquez, ma bonne amie. Ce que je veux, moi, c'est que tout le monde soit content."

Elle bénissait sans trêve et cachait une cruauté sauvage. Léa la considéra comme pour la première fois, avec dégoût, et ramena son regard vers Mme Peloux.

"Au moins, Charlotte a une apparence humaine, elle…."

"Qu'est-ce que tu as, ma Léa? Tu n'as pas l'air dans ton assiette?" interrogea tendrement Mme Peloux.

Léa cambra sa belle taille et répondit : "Mais si, ma Lolotte…. Il fait si bon chez toi que je me laisse vivre…" tout en songeant : "Attention… la férocité est là aussi…" et elle mit sur son visage une impression de bien-être complaisant, de rêverie repue, qu'elle souligna en soupirant :

"J'ai trop mangé… je veux maigrir, là! Demain, je commence un régime."

Mme Peloux battit l'air et minauda :

"Le chagrin ne te suffit donc pas?

—Ah! Ah! Ah! s'esclaffèrent Mme Aldonza et la baronne de la Berche. Ah!

Ah! Ah!"

Léa se leva, grande dans sa robe d'automne d'un vert sourd, belle sous son chapeau de satin bordé de loutre, jeune parmi ces décombres qu'elle parcourut d'un oeil doux :

"Ah! là là, mes enfants… donnez-m'en douze, de ces chagrins-là, que je perde un kilo!

—T'es épatante, Léa, lui jeta la baronne dans une bouffée de fumée.

—Madame Léa, après vous ce chapeau-là, quand vous le jetterez? mendia la vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil à Madame Léa, vous me donnerez des cartes?

—Voilà, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!"

Léa se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, écouta le vent dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de Ceinture. Le banc où elle s'assit était tiède et elle ferma les yeux, laissant le soleil lui chauffer les épaules. Quand elle rouvrit les yeux, elle tourna la tête précipitamment vers la maison, avec la certitude qu'elle allait voir Chéri debout sur le seuil du hall, appuyé de l'épaule à la porte….

"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle.

Des éclats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la mirent debout, un peu tremblante.

"Est-ce que je deviendrais nerveuse?"

"Ah! les voilà, les voilà", trompettait Mme Peloux.

Et la forte voix de basse de la baronne scandait :

"Le p'tit ménage! Le p'tit ménage!"

Léa frémit, courut au seuil et s'arrêta : elle avait, devant elle, la vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient d'arriver.

Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corseté,— on avait coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans préciser de quelles bornes il s'agissait. Une éternelle gaieté enfantine éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili suivait la mode, scandaleusement. Une jupe à raies, bleu révolution et blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu béait sur un poitrail nu, à peau gaufrée de dindon coriace; un renard argenté ne cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et qui avait aspiré le menton….

"C'est effroyable", pensa Léa. Elle ne pouvait détacher son regard de quelque détail particulièrement sinistre, le "breton" de feutre blanc, par exemple, gaminement posé en arrière sur la perruque de cheveux courts châtain rosé, ou bien le collier de perles, tantôt visible et tantôt enseveli dans une profonde ravine qui s'était autrefois nommée "collier de Vénus"….

"Léa, Léa, ma petite copine!" s'écria la vieille Lili en se hâtant vers Léa. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enflés, ligotés de cothurnes et de barrettes à boucles de pierreries, et s'en congratula la première :

"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien à moi! Guido, ma folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te saute aux yeux…."

Un enfant mince à figure italienne, vastes yeux vides, menton effacé et faible, baisa vite la main de Léa et rentra dans l'ombre, sans mot dire. Lili le happa au passage et lui plaqua la tête contre son poitrail grenu, en prenant l'assistance à témoin.

"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon grand amour, ça, Mesdames!

—Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mâle de Mme de la Berche.

—Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux.

—Par propreté, dit la baronne.

—Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah! soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants.

—J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel aussi, à nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre jeune ménage! On vient pour se faire raconter tout."

Mme Peloux devint sévère :

"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries, n'est-ce pas?

—Si, si, si, s'écria Lili en battant des mains. Elle essaya de sautiller, mais parvint seulement à soulever un peu ses épaules et ses hanches. C'est comme ça qu'on m'a, c'est comme ça qu'on me prend! Le péché de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-là en sait quelque chose!"

L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lèvres. Ses prunelles noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes effarés. Léa, figée, regardait.

"Madame Charlotte nous a raconté la cérémonie, bêla Mme Aldonza. Sous la fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve.

—Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons, soulevée par un saint délire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle pareil! Mon fils marchait sur des nuées! Sur des nuées!… Quel couple! Quel couple!

—Sous la fleur d'oranger… tu entends, ma folie? murmura Lili…. Dis donc, Charlotte, et notre belle-mère? Marie-Laure?"

L'oeil impitoyable de Mme Peloux étincela.

"Oh! elle…. Déplacée, absolument déplacée…. Tout en noir collant, comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait tout! tout!

—Mâtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire.

—Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son réticule! Enfin, déplacée, voilà le mot! Elle a donné l'impression de n'avoir que cinq minutes à elle—à peine la bouche essuyée : "Au revoir, Edmée, au revoir, Fred" et la voilà partie!"

La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite bouche d'aïeule, aux coins plissés, entrouverte :

"Et les conseils? jeta-t-elle.

—Quels conseils?

—Les conseils,—ô ma folie, tiens-moi la main!—les conseils à la jeune mariée? Qui les lui a donnés?"

Charlotte Peloux la toisa d'un air offensé.

"Ça se faisait peut-être de ton temps, mais c'est un usage tombé."

Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches :

"Tombé? tombé ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille!

- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffèrent imprudemment les deux ilotes….

Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna.

"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur la terre, que voulez-vous de plus?"

Et Mme de la Berche étendit une forte main de gendarme pacificateur entre les têtes congestionnées de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la bataille comme un cheval de sang :

"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal à me trouver! Je te dois le respect et pour cause, sans quoi…."

Lili tremblait de rire du menton aux cuisses :

"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un démenti? C'est pas difficile de se marier, va! Moi, j'épouserais bien Guido, s'il était majeur!

—Non? fit Charlotte qui en oublia sa colère.

—Mais!… Princesse Ceste, ma chère! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA

PRINCIPESSA! c'est comme ça qu'il m'appelle, mon petit prince!"

Elle pinçait sa jupe et tournait, découvrant une gourmette d'or à la place probable de sa cheville.

"Seulement, poursuivit-elle mystérieusement, son père…."

Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et précipitamment, comme s'il récitait :

"Mon père, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'épouse

Lili….

—Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme!

—Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche.

Sacrebleu, que c'est excitant!

—C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes.

Léa se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein.

"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas porter bonheur à mon jeune ménage. Où cours-tu? il y a le feu chez toi?"

Léa eut la force d'esquisser un petit rire cachotier :

"Le feu, peut-être…. Chut! pas de questions! mystère….

—Non? du nouveau? pas possible!"

Charlotte Peloux piaulait de convoitise :

"Aussi, je te trouvais un drôle d'air….

—Oui, oui! dites tout!" jappèrent les trois vieilles.

Les paumes à bourrelets de Lili, les moignons déformés de la mère Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses manches, son sac de mailles d'or. Elle s'arracha à toutes ces pattes et réussit à rire encore avec un air taquin :

"Non, c'est trop tôt, ça gâterait tout! c'est mon secret!…"

Et elle s'élança dans le vestibule. Mais la porte s'ouvrit devant elle et un ancêtre desséché, une sorte de momie badine la prit dans ses bras :

"Léa, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas!"

Elle cria de peur et d'impatience, souffleta les os gantés qui la tenaient, et s'enfuit.

* * * * *

Ni dans les avenues de Neuilly, ni dans les allées du Bois, bleues sous un rapide crépuscule, elle ne s'accorda le loisir de penser. Elle grelottait légèrement et remonta la glace de l'automobile. La vue de sa maison nette, de sa chambre rosé et de son boudoir, trop meublé et fleuri, la réconfortèrent :

"Vite, Rose, une flambée dans ma chambre!

—Le calo est pourtant à soixante-dix comme en hiver : Madame a eu tort de ne prendre qu'une bête de cou. Les soirées sont traîtres.

—La boule dans le lit tout de suite, et pour dîner une grande tasse de chocolat bien réduit, un jaune d'oeuf battu dedans, et des rôties, du raisin…. Vite, mon petit, je gèle. J'ai pris froid dans ce bazar de Neuilly…. "

Couchée, elle serra les dents et les empêcha de claquer. La chaleur du lit détendit ses muscles contractés, mais elle ne s'abandonna point encore et le livre de comptes du chauffeur Philibert l'occupa jusqu'au chocolat, qu'elle but bouillant et mousseux. Elle choisit un à un les grains de chasselas en balançant la grappe attachée à son bois, une longue grappe d'ambre vert devant la lumière….

Puis, elle éteignit sa lampe de chevet, s'étendit à sa mode favorite, bien à plat sur le dos, et se laissa aller.

"Qu'est-ce que j'ai?"

Elle fut reprise d'anxiété, de grelottement. L'image d'une porte vide l'obsédait : la porte du hall flanquée de deux touffes de sauges rouges.

"C'est maladif, se dit-elle, on ne se met pas dans cet état-là pour une porte."

Elle revit aussi les trois vieilles, le cou de Lili, la couverture beige que Mme Aldonza traînait partout avec elle depuis vingt ans.

"A laquelle des trois me faudra-t-il ressembler, dans dix ans?"

Mais cette perspective ne l'épouvanta pas. Pourtant, son anxiété augmentait. Elle erra d'image en image, de souvenir en souvenir, cherchant à s'écarter de la porte vide encadrée de sauges rouges. Elle s'ennuyait dans son lit et tremblait légèrement. Soudain un malaise, si vif qu'elle le crut d'abord physique, la souleva, lui tordit la bouche, et lui arracha, avec une respiration rauque, un sanglot et un nom :

"Chéri!"

Des larmes suivirent, qu'elle ne put maîtriser tout de suite. Dès qu'elle reprit de l'empire sur elle-même, elle s'assit, s'essuya le visage, ralluma la lampe.

"Ah! bon, fit-elle. Je vois."

Elle prit dans la console de chevet un thermomètre, le logea sous son aisselle.

"Trente-sept. Donc, ce n'est pas physique. Je vois. C'est que je souffre.

Il va falloir s'arranger."

Elle but, se leva, lava ses yeux enflammés, se poudra, tisonna les bûches, se recoucha. Elle se sentait circonspecte, pleine de défiance contre un ennemi qu'elle ne connaissait pas : la douleur. Trente ans de vie facile, aimable, souvent amoureuse, parfois cupide, venaient de se détacher d'elle et de la laisser, à près de cinquante ans, jeune et comme nue. Elle se moqua d'elle-même, ne perçut plus sa douleur et sourit :

"Je crois que j'étais folle, tout à l'heure. Je n'ai plus rien."

Mais un mouvement de son bras gauche, involontairement ouvert et arrondi pour recevoir et abriter une tête endormie, lui rendit tout son mal et elle s'assit d'un saut.

"Eh bien! ça va être joli", dit-elle à voix haute, sévèrement.

Elle regarda l'heure et vit qu'il était à peine onze heures. Au-dessus d'elle, le pas feutré de la vieille Rose passa, gagna l'escalier de l'étage mansardé, s'éteignit. Léa résista à l'envie d'appeler à son aide cette vieille fille déférente.

"Ah! non, pas d'histoires à l'office, n'est-ce pas?"

Elle se releva, se vêtit chaudement d'une robe de soie ouatée, se chauffa les pieds. Puis elle entrouvrit une fenêtre, tendit l'oreille pour écouter elle ne savait quoi. Un vent humide et plus doux avait amené des nuages, et le Bois tout proche, encore feuillu, murmurait par bouffées. Léa referma la fenêtre, prit un journal dont elle lut la date :

"Vingt-six octobre. Il y a un mois juste que Chéri est marié."

Elle ne disait jamais "qu'Edmée est mariée".

Elle imitait Chéri et n'avait pas encore compté pour vivante cette jeune ombre de femme. Des yeux châtains, des cheveux cendrés, très beaux, un peu crépus,—le reste fondait dans le souvenir comme les contours d'un visage qu'on a vu en songe.

"Ils font l'amour en Italie, à cette heure-ci, sans doute. Et ça, ce que ça m'est égal…."

Elle ne fanfaronnait pas. L'image qu'elle se fit du jeune couple, les attitudes familières qu'elle évoqua, le visage même de Chéri, évanoui pour une minute, la ligne blanche de la lumière entre ses paupières sans force, tout cela n'agitait en elle ni curiosité, ni jalousie. En revanche, la convulsion animale la reprit, la courba, devant une encoche de la boiserie gris perle, la marque d'une brutalité de Chéri…. "La belle main qui a laissé ici sa trace s'est détournée de toi à jamais…."

"Ce que je parle bien! Vous allez voir que le chagrin va me rendre poétique!"

Elle se promena, s'assit, se recoucha, attendit le jour. Rose, à huit heures, la trouva assise à son bureau et écrivant, spectacle qui inquiéta la vieille femme de chambre.

"Madame est malade?

—Couci, couça, Rose. L'âge, tu sais…. Vidal veut que je change d'air. Tu viens avec moi? L'hiver s'annonce mauvais, ici, on va aller manger un peu de cuisine à l'huile, au soleil.

—Où ça donc?

—Tu es trop curieuse. Fais seulement sortir les malles. Tape-moi bien mes couvertures de fourrure….

—Madame emmène l'auto?

—Je crois. Je suis même sûre. Je veux toutes mes commodités, Rose. Songe donc, je pars toute seule : c'est un voyage d'agrément."

Pendant cinq jours, Léa courut Paris, écrivit, télégraphia, reçut des dépêches et des lettres méridionales. Et elle quitta Paris, laissant à Mme Peloux une courte lettre qu'elle avait pourtant recommencée trois fois :

"Ma chère Charlotte,

"Tu ne m'en voudras pas si je pars sans te dire au revoir, et en gardant mon petit secret. Je ne suis qu'une grande folle!… Bah! la vie est courte, au moins qu'elle soit bonne.

"Je t'embrasse bien affectueusement. Tu feras mes amitiés au petit quand il reviendra.

"Ton incorrigible, "Léa.

"P. S.—Ne te dérange pas pour venir interviewer mon maître d'hôtel ou le concierge, personne ne sait rien chez moi."

* * * * *

"Sais-tu bien, mon trésor aimé, que je ne trouve pas que tu aies très bonne mine?

—C'est la nuit en chemin de fer", répondit brièvement Chéri.

Mme Peloux n'osait pas dire toute sa pensée. Elle trouvait son fils changé.

"Il est… oui, il est fatal", décréta-t-elle; et elle acheva tout haut avec enthousiasme :

"C'est l'Italie!

—Si tu veux", concéda Chéri.

La mère et le fils venaient de prendre ensemble leur petit déjeuner et Chéri avait daigné saluer de quelques blasphèmes flatteurs son "café au lait de concierge", un café au lait gras, blond et sucré que l'on confiait une seconde fois à un feu doux de braise, après y avoir rompu des tartines grillées et beurrées qui recuisaient à loisir et masquaient le café d'une croûte succulente.

Il avait froid dans son pyjama de laine blanche et serrait ses genoux dans ses bras. Charlotte Peloux, coquette pour son fils, inaugurait un saut-de-lit souci et un bonnet du matin, serré aux tempes, qui donnait à la nudité de son visage une importance sinistre.

Comme son fils la regardait, elle minauda :

"Tu vois, j'adopte le genre aïeule! Bientôt la poudre. Ce bonnet-là, tu l'aimes? Il fait dix-huitième, pas? Dubarry ou Pompadour? De quoi ai-je l'air?

—Vous avez l'air d'un vieux forçat, lui assena Chéri. C'est pas des choses à faire, ou bien on prévient."

Elle gémit, puis s'esclaffa :

"Ah! ah! tu l'as, la dent dure!"

Mais il ne riait pas et regardait dans le jardin la neige mince, tombée la nuit sur les gazons. Le gonflement spasmodique, presque insensible, de ses muscles maxillaires trahissait seul sa nervosité. Mme Peloux intimidée imita son silence. Un trille étouffé de sonnette résonna.

"C'est Edmée qui sonne pour son petit déjeuner", dit Mme Peloux.

Chéri ne répondit pas.

"Qu'est-ce qu'il a donc, le calorifère? il fait froid, ici, dit-il au bout d'un moment.

—C'est l'Italie, répéta Mme Peloux avec lyrisme. Tu reviens ici avec du soleil plein les yeux, plein le coeur! Tu tombes dans le pôle! dans le pôle! Les dahlias n'ont pas fleuri huit jours! Mais sois tranquille, mon amour adoré. Ton nid s'avance. Si l'architecte n'avait pas eu une paratyphoïde, ce serait fini. Je l'avais prévenu; si je ne lui ai pas dit vingt fois, je ne lui ai pas dit une : "Monsieur Savaron…."

Chéri qui était allé à la fenêtre se retourna brusquement :

"Elle est datée de quand, cette lettre?"

Mme Peloux ouvrit de grands yeux de petit enfant :

"Quelle lettre?

—Cette lettre de Léa que tu m'as montrée tout à l'heure.

—Elle n'est pas datée, mon amour, mais je l'ai reçue la veille de mon dernier dimanche d'octobre.

—Bon. Et vous ne savez pas qui c'est?…

—Qui c'est, ma merveille?

—Oui, enfin, le type avec qui elle est partie?"

Le visage nu de Mme Peloux se fit malicieux :

"Non, figure-toi! Personne ne sait! La vieille Lili est en Sicile et aucune de ces dames n'a eu vent de la chose! Un mystère, un mystère angoissant! Pourtant, tu me connais, j'ai bien recueilli ici et là quelques petits renseignements…."

La prunelle noire de Chéri bougea sur le blanc de son oeil.

"Quels potins?

—Il s'agirait d'un jeune homme… chuchota Mme Peloux. Un jeune homme… peu recommandable tu m'entends!… Très bien de sa personne, par exemple!"

Elle mentait, choisissant la conjecture la plus basse. Chéri haussa les épaules :

"Ah! là là… très bien de sa personne! Cette pauvre Léa, je vois ça d'ici, un petit costaud de l'école à Patron, avec du poil noir sur les poignets et les mains humides…. Tiens, je me recouche, tu me donnes sommeil."

Traînant ses babouches, il regagna sa chambre, en s'attardant aux longs corridors et aux paliers larges de la maison qu'il lui semblait découvrir. Il buta contre une armoire ventrue et s'étonna :

"Du diable, si je me souvenais qu'il y avait une armoire là…. Ah ! si, je me rappelle vaguement…. Et ce type-là, qui ça peut-il être?"

Il interrogeait un agrandissement photographique, pendu funèbre dans son cadre de bois noir, auprès d'une faïence polychrome que Chéri ne reconnaissait pas non plus.

Mme Peloux n'avait pas déménagé depuis vingt-cinq ans et maintenait en leur place toutes les erreurs successives de son goût saugrenu et thésaurisateur. "Ta maison, c'est la maison d'une fourmi qui serait dingo", lui reprochait la vieille Lili, gourmande de tableaux et surtout de peintres avancés. A quoi Mme Peloux répliquait :

"Pourquoi toucher à ce qui est bien?"

Un corridor vert d'eau,—vert couloir d'hôpital, disait Léa,— s'écaillait-il? Charlotte Peloux le faisait repeindre en vert, et cherchait jalousement, pour changer le velours grenat d'une chaise longue, le même velours grenat….

Chéri s'arrêta sur le seuil d'un cabinet de toilette ouvert. Le marbre rouge d'une table-lavabo encastrait des cuvettes blanches à initiales, et deux appliques électriques soutenaient des lis en perles. Chéri remonta ses épaules jusqu'à ses oreilles comme s'il souffrait d'un courant d'air :

"Bon Dieu, c'est laid, ce bazar!"

Il repartit à grands pas. La fenêtre, au bout du corridor qu'il arpentait, se parait d'une bordure de petits vitraux rouges et jaunes.

"Il me fallait encore ça", grommela-t-il. Il tourna à gauche et ouvrit une porte—la porte de son ancienne chambre—d'une main rude, sans frapper. Un petit cri jaillit du lit où Edmée achevait de déjeuner.

Chéri referma la porte et contempla sa jeune femme sans s'approcher du lit.

"Bonjour, lui dit-elle en souriant. Comme tu as l'air étonné de me voir!"

Le reflet de la neige l'éclairait d'une lumière bleue et égale. Elle portait défaits ses cheveux crépelés, d'un châtain cendré, qui ne couvraient pas tout à fait ses épaules basses et élégantes. Avec ses joues blanches et rosées comme son vêtement de nuit, sa bouche d'un rose que la fatigue pâlissait, elle était un tableau frais, inachevé et un peu lointain.

"Dis-moi bonjour, Fred?" insista-t-elle.

Il s'assit auprès de sa femme et la prit dans ses bras. Elle se renversa doucement, entraînant Chéri. Il s'accouda pour regarder de tout près, au- dessous de lui, cette créature si neuve que la lassitude ne défleurissait pas. La paupière inférieure, renflée et pleine, sans un coup d'ongle, semblait l'émerveiller, et aussi la suavité argentée de la joue.

"Quel âge as-tu?" demanda-t-il soudain.

Edmée ouvrit ses yeux qu'elle avait tendrement fermés. Chéri vit la couleur noisette des prunelles, les petites dents carrées que le rire découvrait :

"Oh! voyons… j'aurai dix-neuf ans le cinq janvier, tâche d'y penser!…"

Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du lit comme une écharpe détachée.

"Dix-neuf ans, c'est prodigieux! Sais-tu que j'en ai plus de vingt-cinq?

—Mais oui, je le sais, Fred…."

Il prit sur la table de chevet un miroir d'écaille blonde et s'y mira :

"Vingt-cinq ans!"

Vingt-cinq ans, un visage de marbre blanc et qui semblait invincible. Vingt-cinq ans, mais au coin externe de l'oeil, puis au-dessous de l'oeil, doublant finement le dessin à l'antique de la paupière, deux lignes, visibles seulement en pleine lumière, deux incisions, faites d'une main si redoutable et si légère…. Il posa le miroir :

"Tu es plus jeune que moi, dit-il à Edmée, ça me choque.

—Pas moi!"

Elle avait répondu d'une voix mordante et pleine de sous-entendus. Il ne s'y arrêta point.

—Tu sais pourquoi j'ai de beaux yeux? lui demanda-t-il avec un grand sérieux.

—Non, dit Edmée. Peut-être parce que je les aime ?

—Poésie, dit Chéri qui haussa les épaules. C'est parce que j'ai l'oeil fait comme une sole.

—Comme une….

—Comme une sole."

Il s'assit près d'elle pour la démonstration.

"Tiens, ici, le coin qui est près du nez, c'est la tête de la sole. Et puis ça remonte en haut, c'est le dos de la sole, tandis qu'en dessous ça continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l'oeil bien allongé vers la tempe, c'est la queue de la sole.

—Ah?

—Oui, si j'avais l'oeil en forme de limande, c'est-à-dire aussi ouvert en bas qu'en haut, j'aurais l'air bête. Voilà. Toi qui es bachelière, tu savais ça, toi?

—Non, j'avoue…."

Elle se tut et demeura interdite, car il avait parlé sentencieusement, avec une force superflue, comme certains extravagants.

"Il y a des moments, pensait-elle, où il ressemble à un sauvage. Un être de la jungle? Mais il ne connaît ni les plantes ni les animaux, et il a parfois l'air de ne pas même connaître l'humanité…."

Chéri, assis contre elle, la tenait d'un bras par les épaules et maniait de sa main libre les perles petites, très belles, très rondes, toutes égales, du collier d'Edmée. Elle respirait le parfum dont Chéri usait avec excès et fléchissait, enivrée, comme une rose dans une chambre chaude.

"Fred…. Viens dormir… on est fatigués…."

Il ne parut pas entendre. Il fixait sur les perles du collier un regard obstiné et anxieux.

"Fred…."

Il tressaillit, se leva, quitta furieusement son pyjama et se jeta tout nu dans le lit, cherchant la place de sa tête sur une jeune épaule où la clavicule fine pointait encore. Edmée obéissait de tout son corps, creusait son flanc, ouvrait son bras. Chéri ferma les yeux et devint immobile. Elle se tenait éveillée avec précaution, un peu essoufflée sous le poids, et le croyait endormi. Mais au bout d'un instant il se retourna d'un saut en imitant le grognement d'un dormeur inconscient, et se roula dans le drap à l'autre bord du lit.

"C'est son habitude", constata Edmée.

* * * * *

Elle devait s'éveiller tout l'hiver dans cette chambre carrée à quatre fenêtres. Le mauvais temps retardait l'achèvement d'un hôtel neuf, avenue Henri-Martin, et aussi les caprices de Chéri qui voulut une salle de bains noire, un salon chinois, un sous-sol aménagé en piscine et un gymnase. Aux objections de l'architecte, il répondait : "Je m'en fous. Je paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il épluchait âprement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au fils Peloux". De fait, il discourait prix de séries, fibro-ciment, et stuc coloré avec une aisance inattendue, une mémoire précise des chiffres qui forçaient la considération des entrepreneurs.

Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il fît parade, pour elle, de son autorité et qu'il prît soin de masquer, à l'occasion, son incertitude par des ordres brefs. Elle découvrit que s'il savait d'instinct jouer avec les couleurs, il méprisait les belles formes et les caractéristiques des styles.

"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose… heu… Edmée. Une décision pour le fumoir? Tiens, en v'là une : bleu pour les murs, un bleu qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp devant le bleu des murs. Et puis, là-dedans, ne crains pas le noir, ni l'or pour les meubles et les bibelots.

—Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles couleurs. Il va manquer la grâce, la note claire, le vase blanc ou la statue….

—Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir."

Elle caressait, secrètement séduite et révoltée, de telles images qui transformaient leur demeure future en une sorte de palais équivoque, de temple à la gloire de Chéri. Mais elle ne luttait pas, quémandait avec douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et précieux, au point sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure.

Cette douceur qui cachait une volonté si jeune et déjà si bien exercée lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mère, et de déjouer, quatre mois durant, l'affût constant, les pièges tendus quotidiennement à sa sérénité, à sa gaieté encore frileuse, à sa diplomatie; Charlotte Peloux, exaltée par la proximité d'une victime si tendre, perdait un peu la tête et gaspillait les flèches, mordait à tort et à travers….

"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chéri. Qui boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrête pas?"

Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie, par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques :

"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure d'isolement vous paraît-elle nécessaire?"

Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant moi?"

Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude, puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage, de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée, d'autant plus touchante…. Au prix de cette mère d'ivoire et d'or insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que rosée….

"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri.

Edmée sourit, fit une moue d'insouciance.

"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur.

On a peur du serpent qui passe dessous….

—Fameux serpent, Marie-Laure, hein?

—Fameux."

Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces épaules de sa femme, en camarade :

"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?

—Oui, on est orphelins ! On est si gentils!"

Elle se colla contre lui. Ils étaient seuls dans le hall. Mme Peloux, comme disait Chéri, préparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit encore froide derrière les vitres mirait les meubles et les lampes comme un étang. Edmée se sentait tiède et protégée, confiante aux bras de cet inconnu. Elle leva la tête et cria de saisissement, car il renversait vers le lustre un visage magnifique et désespéré, en fermant les yeux sur deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils….

"Chéri, Chéri! Qu'est-ce que tu as?"

Malgré elle, elle lui avait donné ce petit nom trop caressant, qu'elle ne voulait jamais prononcer. Il obéit à l'appel avec égarement, et ramena son regard sur elle.

"Chéri! mon Dieu, j'ai peur…. Qu'est-ce que tu as?"

Il l'écarta un peu, la tint par les bras en face de lui.

"Ah! ah! cette petite… cette petite…. De quoi donc as-tu peur?"

Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles, grands ouverts, indéchiffrables. Edmée allait le supplier de se taire quand il parla :

"Ce qu'on est bêtes!… C'est cette idée qu'on est orphelins…. C'est idiot. C'est tellement vrai…."

Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très retorse :

"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"

"Qu'est-ce que tu fais là?"

Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée. Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des papiers épars.

"Je range…" dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de mentir :

"Voilà, Fred…. Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette chambre, ces meubles…. J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier… et puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées—la mauvaise pensée…. Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne m'appartiennent pas."

Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure- là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles….

"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais…. Tu cherchais des lettres d'amour."

Elle ne nia pas.

"Tu cherchais mes lettres d'amour!"

Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edmée rougit, blessée :

"Tu me trouves bête, évidemment. Tu n'es pas homme à ne pas les avoir mises en sûreté ou brûlées. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je n'ai que ce que je mérite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?"

Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprès, les lèvres tendues, le haut du visage dissimulé dans l'ombre des cheveux mousseux. Mais Chéri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la première fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri.

"Des lettres d'amour… répéta-t-il. C'est crevant."

Il fit un pas et prit à poignée des papiers qu'il effeuilla. Cartes postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, télégrammes des petites copines rencontrées une nuit, pneumatiques d'amis pique- assiette, trois lignes, cinq lignes;— quelques pages étroites, sabrées de l'écriture coupante de Mme Peloux….

Chéri se retourna vers sa femme :

"Je n'ai pas de lettres d'amour.

—Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu….

—Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en étais pas aperçu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque…."

Il s'arrêta.

"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je n'avais pas voulu aller à la Bourboule, et alors…. Attends, attends…."

Il ouvrait des tiroirs, jetait fébrilement des papiers sur le tapis.

"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais juré que c'était dans le haut à gauche…. Non…."

Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard pesant :

"Tu n'as rien trouvé? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commençait : "Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours par mois", et puis, ça continuait par je ne sais plus quoi, à propos d'un chèvrefeuille qui grimpait à la fenêtre…."

Il ne se tut que parce que sa mémoire le trahissait, et esquissa un geste d'impatience. Edmée, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas :

"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sèche. Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si précieuse, tu l'as donc laissée traîner? Une lettre pareille, je n'ai pas besoin de demander si elle était de Léa!"

Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edmée l'attendait. Un demi- sourire errant passa sur le beau visage fermé, et la tête inclinée de côté, les yeux attentifs, l'arc délicieux de la bouche détendu, il écouta peut-être l'écho d'un nom…. Toute la jeune force amoureuse et mal disciplinée d'Edmée creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues ou ouvertes pour griffer :

"Va-t'en! je te déteste! Tu ne m'as jamais aimée! Tu ne te soucies pas plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu es grossier, tu es… tu es…. Tu ne penses qu'à cette vieille femme! Tu as des goûts de malade, de dégénéré, de… de…. Tu ne m'aimes pas! Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu épousée?… Tu es…. Tu es…."

Elle secouait la tête comme une bête prise par le cou, et quand elle renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les laiteuses petites perles égales de son collier. Chéri contemplait avec stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et onduleux, l'appel des mains nouées l'une à l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes…. Il n'avait jamais vu tant de larmes…. Qui donc avait pleuré devant lui, pour lui? Personne,… Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme Peloux, ça ne compte pas…." Léa?… non. Il consulta, au fond de son souvenir le plus caché, deux yeux d'un bleu sincère, qui n'avaient brillé que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse…. Que de larmes sur cette jeune femme qui se débat devant lui! Que fait-on pour tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de même, il étendit le bras, et comme Edmée reculait, craignant peut-être une brutalité, il lui posa sur la tête sa belle main douce, imprégnée de parfums, et il flatta cette tête désordonnée, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il connut le pouvoir :

"Là… là…. Qu'est-ce que c'est…. Qu'est-ce que c'est donc… là…."

Edmée fondit brusquement et tomba sur un siège où elle se ramassa toute, et elle se mit à sangloter avec passion, avec une frénésie qui ressemblait à un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux corps courbé bondissait, soulevé par le chagrin, l'amour jaloux, la colère, la servilité qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait baignée dans un élément nouveau, naturel et amer.

* * * * *

Elle pleura longtemps et se remit lentement, par accalmies traversées de grandes secousses, de hoquets tremblés. Chéri s'était assis près d'elle et continuait de lui caresser les cheveux. Il avait dépassé le moment cuisant de sa propre émotion, et s'ennuyait. Il parcourait du regard Edmée, jetée de biais sur le canapé sec, et il n'aimait pas que ce corps étendu, avec sa robe relevée, son écharpe déroulée, aggravât le désordre de la pièce.

Si bas qu'il eût soupiré d'ennui, elle l'entendit et se redressa.

"Oui, dit-elle, je t'excède…. Ah! il vaudrait mieux…. "

Il l'interrompit, redoutant un flot de paroles :

"Ce n'est pas ça, mais je ne sais pas ce que tu veux.

—Comment, ce que je veux…. Comment, ce que je…. "

Elle montrait son visage enrhumé par les larmes.

"Suis-moi bien. "

Il lui prit les mains. Elle voulut se dégager.

"Non, non, je connais cette voix-là! Tu vas me tenir encore un raisonnement de l'autre monde! Quand tu prends cette voix et cette figure-là, je sais que tu vas me démontrer que tu as l'oeil fait comme un surmulet et la bouche en forme de chiffre trois couché sur le dos! Non, non, je ne veux pas! "

Elle récriminait puérilement, et Chéri se détendit à sentir qu'ils étaient tous les deux très jeunes. Il secoua les mains chaudes qu'il retenait :

"Mais, écoute-moi donc! Bon Dieu, je voudrais savoir ce que tu me reproches! Est-ce que je sors le soir sans toi? Non! Est-ce que je te quitte souvent dans la journée? Est-ce que j'ai une correspondance clandestine?

—Je ne sais pas…. Je ne crois pas…. "

Il la faisait virer de côté et d'autre, comme une poupée.

"Est-ce que j'ai une chambre à part? Est-ce que je ne te fais pas bien l'amour?"

Elle hésita, sourit avec une finesse soupçonneuse.

"Tu appelles cela l'amour, Fred….

—Il y a d'autres mots, mais tu ne les apprécies pas.

—Ce que tu appelles l'amour… est-ce que cela ne peut pas être, justement, une… une espèce… d'alibi?"

Elle ajouta précipitamment :

"Je généralise, Fred, tu comprends…. Je dis, cela PEUT être, dans certains cas…."

Il lâcha les mains d'Edmée :

"Ça, dit-il froidement, c'est la gaffe.

—Pourquoi? " demanda-t-elle d'une voix faible.

Il siffla, le menton en l'air, en s'éloignant de quelques pas. Puis, il revint sur sa femme, la toisa en étrangère. Une bête terrible n'a pas besoin de bondir pour effrayer,—Edmée vit qu'il avait les narines gonflées et le bout du nez blanc.

"Peuh!…" souffla-t-il, en regardant sa femme. Il haussa les épaules et fit demi-tour. Au bout de la chambre, il revint.

"Peuh!… répéta-t-il. Ça parle.

—Comment?

—Ça parle et pour dire quoi? Ça se permet, ma parole…."

Elle se leva avec rage :

"Fred, cria-t-elle, tu ne me parleras pas deux fois sur ce ton-là! Pour qui me prends-tu?

—Mais pour une gaffeuse, est-ce que je ne viens pas d'avoir l'honneur de te le dire?"

Il lui toucha l'épaule d'un index dur, elle en souffrit comme d'une meurtrissure grave.

"Toi qui es bachelière, est-ce qu'il n'y a pas quelque part un… une sentence, qui dit : "Ne touchez "pas au couteau, au poignard", au truc, enfin?

—A la hache, dit-elle machinalement.

—C'est ça. Eh bien, mon petit, il ne faut pas toucher à la hache. C'est- à-dire blesser un homme… dans ses faveurs, si j'ose m'exprimer ainsi. Tu m'as blessé dans les dons que je te fais…. Tu m'as blessé dans mes faveurs.