Chloé la diabolique - une rom-com moderne, douce et rock (French Edition)

Trois

T R O I S

 

J e suis à nouveau au Lolo pour me détendre après une longue journée. Hugo, René et moi avons réussi hier à terminer les dernières finitions et à nettoyer la maison. Mais ce matin, madame Beauvais a appelé pour nous dire qu’elle voulait une bibliothèque sur mesure dans le couloir, et a supplié pour que mon équipe la construise avant qu’elle et son mari emménagent demain. J’ai accepté, étant donné que c’était sa seule demande fantaisiste et qu’en plus elle payait bien pour ça.

À cause des murs qui sont loin d’être droits et de notre scie électrique qui est tombée en panne en plein cœur de l’action, René et moi avons passé sept heures à fabriquer les étagères.

Ai-je mentionné que madame Beauvais les voulait incurvées ?

Si seulement l’examen de Hugo pouvait être demain !

Bref. Nous avons terminé à dix-huit heures quarante-cinq. René est parti, et j’ai mis à profit les quinze minutes restantes pour me doucher et enfiler un jean slim bleu, un chemisier de soie blanche et une veste noire. Des vêtements qui disent « je suis une artiste et une professionnelle » sont un must si on veut réussir comme architecte dans cette ville. C’est ça ou un aller simple pour ma province natale.

À dix-neuf heures précises, monsieur et madame Beauvais sont arrivés, et je leur ai montré le résultat. Deux heures plus tard, j’ai quitté la maison, un gros chèque dans mon sac à main et deux coupes de champagne dans l’estomac, pour finir au Lolo.

Ce soir, je ne cherche pas à trouver un homme. Je ne suis pas d’humeur pour du sexe et je ne sais même pas pourquoi. C’est juste comme ça. Certains soirs – généralement après avoir livré un projet et que la pression redescend – je me laisse gagner par la mélancolie.

Ces soirs-là, je vais dans un bar, je m’offre le cocktail le plus extravagant de la carte, et je rentre ensuite à pied chez moi. Errer dans les rues de Paris, ignorer le tumulte, regarder des visages au hasard, c’est ma manière de capter l’âme de cette ville.

Pour une personne comme moi privée d’ancêtres, c’est important d’établir un lien avec un lieu et de nourrir ce lien. Bien que je n’aie déménagé à Paris qu’à dix-huit ans, j’ai complètement perdu mon accent chantant du Midi et j’ai pris racine ici. Je suis devenue une vraie Parisienne.

Ce qui est le sentiment d’appartenance le plus fort que je ne pourrai jamais avoir, car, pour citer Cersei Lannister : « Les dieux n’ont aucune pitié. C’est pour ça qu’ils sont des dieux ».

Ouais, je sais, je sais – avoir comme référence Le trône de fer n’est pas de bon ton chez les Parisiens branchés – et je l’ai pourtant beaucoup cité ces derniers temps. C’est la faute de Diane. Je me suis fait piéger. Elle m’a fait regarder un épisode le jour de son arrivée chez moi, et j’ai cédé presque chaque soir depuis lors aux dépens de mon temps de lecture.

Pour en revenir à la question de mon appartenance, j’ai bien évidemment pensé que j’avais été abandonnée par une mère adolescente. Le fait qu’elle ait choisi d’accoucher sous X, sans donner son identité, confirme cette théorie. En outre, c’est le scénario le plus probable, statistiquement parlant.

Sauf que les statistiques ne fonctionnent pas pour moi.

J’ai été adoptée quand j’étais petite par un adorable couple – Murielle et François Germain – qui n’avait pas d’enfants. Ils m’ont donné une enfance heureuse de carte postale dans une petite ville calme près de Marseille.

Quand j’avais onze ans, nous avons eu un accident de voiture spectaculaire qui a fini au journal télévisé régional.

Mes parents adoptifs sont morts.

J’ai survécu.

Les gens ont dit que c’était un miracle.

Ha ! Ils ne savaient pas que la force invisible qui m’avait gardée en vie n’était pas la main de Dieu, mais la patte du Diable.

Parce que je suis l’enfant du Diable.

Bref, après l’accident qui avait tué mes parents adoptifs, j’ai été placée en famille d’accueil à Nîmes. Mes nouveaux parents – Claire et Charles Petit – se sont bien occupés de moi, malgré le fait qu’ils étaient accablés par la mucoviscidose de leur fils, Lionel, et l’instabilité de leur fille, Diane. Ils nous ont envoyés tous les trois dans la meilleure école privée de la ville, dans laquelle j’ai développé ma passion pour la géométrie et rencontré un copain qui est maintenant la clé du succès de mon entreprise – Hugo.

J’entends quelqu’un crier dans mon dos, ce qui me sort de mes souvenirs.

— Chloé, je savais bien que je te trouverais ici.

Je me retourne.

Fabien me regarde, sans sourciller.

— Salut, je lui lance.

Merde.

Quelle idiote ! Je ne peux pas croire que je suis retournée si tôt dans le bar où j’avais fait ma dernière touche. Normalement, j’attends au moins six mois, le temps que mes traces disparaissent, avant de revenir sur un terrain de chasse. Heureusement, Paris ne manque pas de bars et de cafés.

— Je suis content que tu sois seule, dit Fabien.

— En fait, j’allais partir. Je suis morte de fatigue.

Il hoche la tête.

— Je vais te raccompagner.

Et re-merde.

— Écoute, j’explique, nous avons passé un bon moment, mais je ne cherche pas à répéter la scène.

— Bien sûr que si.

— Pardon ?

— Pourquoi sinon serais-tu revenue dans ce bar alors qu’il y en a tant d’autres dans le coin ?

Bonne question. Je pourrais dire que j’aime cet endroit et que j’avais oublié son existence, mais ça ne serait pas crédible.

— Tu ne cherches pas une relation, c’est ça ? demande-t-il. Je comprends, vraiment. Pour ton information, je ne cherche pas non plus une petite amie.

— Je ne vois pas où tu en veux venir.

— Comme tu as dit, on a passé un bon moment. Alors, pourquoi ne pas remettre ça ?

C’est vrai, pourquoi pas ?

J’ai eu des « plans cul » par le passé, et ce type de relation sans contrainte me convient tout à fait. Avec l’homme qui convient – et Fabien semble être l’homme de la situation – mon corps bouillonnant d’hormones peut se laisser aller tandis que mon cœur reste parfaitement en sécurité. Nous pourrions continuer jusqu’à ce que l’excitation de la nouveauté s’estompe et ensuite passer notre chemin. Je suis restée six mois avec mon dernier « plan cul ». Mais ça ne s’est pas très bien terminé. Le pauvre type avait commencé à avoir des sentiments. Alors, j’ai dû le dégager.

Mais là encore, j’avais soupçonné dès le début qu’il était dangereux. Son sourire était bien trop chaleureux et ses gestes trop tendres. Fabien n’a pas montré de tels signes de faiblesse. Ce qui veut dire que notre inévitable séparation devrait se passer en douceur et d’un commun accord.

Alors oui, pourquoi pas ?

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