Claudine à l'école

Colette · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/5

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Claudine à l'école

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Dans la semaine de vacances imprévues que nous valut cette bagarre, je pris la rougeole, ce qui me contraignit à trois semaines de lit, puis à quinze jours de convalescence, et l'on m'a tenue en quarantaine pendant quinze jours de plus, sous prétexte de « sécurité scolaire ». Sans les livres et sans Fanchette, que serais-je devenue ! Ce que je dis là n'est pas gentil pour papa, et pourtant il m'a soignée comme une limace rare ; persuadé qu'il faut donner à une petite malade tout ce qu'elle demande, il m'apportait des marrons glacés pour faire baisser ma température ! Fanchette s'est léchée de l'oreille à la queue, pendant une semaine, sur mon lit, jouant avec mes pieds à travers la couverture et nichée dans le creux de mon épaule dès que je n'ai plus senti la fièvre. Je retourne à l'école, un peu fondue et pâlie, très curieuse de retrouver cet extraordinaire « personnel enseignant ». J'ai eu si peu de nouvelles pendant ma maladie ! Personne ne venait me voir, pas plus Anaïs que Marie Belhomme, à cause de la contagion possible.

Sept heures et demie sonnent quand j'entre dans la cour de récréation, par cette fin de février douce comme un printemps. On accourt, on me fait fête ; les deux Jaubert me demandent soigneusement si je suis bien guérie avant de m'approcher. Je suis un peu étourdie de ce bruit. Enfin on me laisse respirer et je demande vite à la grande Anaïs les dernières nouvelles.

– Voilà ; Armand Duplessis est parti, d'abord.

– Révoqué ou déplacé, le pauvre Richelieu ?

– Déplacé seulement. Dutertre s'est employé à lui trouver un autre poste.

– Dutertre ?

– Dame oui ; si Richelieu avait bavardé, ça aurait empêché le délégué cantonal de passer jamais député. Dutertre a dit

– 103 – sérieusement dans la ville que le malheureux jeune homme avait un accès de fièvre chaude très dangereux, et qu'on l'avait appelé à temps, lui, médecin des écoles.

– Ah ! on l'a appelé à temps ? La Providence avait mis le remède à côté du mal… Et mademoiselle Aimée, déplacée aussi ?

– Mais non ! Ah ! pas de danger ! Au bout de huit jours il n'y paraissait plus ; elle riait avec mademoiselle Sergent comme avant.

C'est trop fort ! L'étrange petite créature, qui n'a ni cœur ni cervelle, qui vit sans mémoire, sans remords et qui recommencera à enjôler un sous-maître, à batifoler avec le délégué cantonal, jusqu'à ce que ça casse encore une fois, et qui vivra contente avec cette femme jalouse et violente qui se détraque dans ces aventures. J'entends à peine Anaïs m'informer que Rabastens est toujours ici et qu'il demande souvent de mes nouvelles. Je l'avais oublié, ce pauvre gros Antonin !

On sonne, mais c'est dans la nouvelle école que nous rentrons maintenant, et l'édifice du milieu, qui relie les deux ailes, est bientôt achevé.

Mademoiselle Sergent s'installe au bureau, tout luisant. Adieu les vieilles tables branlantes, tailladées, incommodes, nous nous asseyons devant de belles tables inclinées, munies de bancs à dossiers, de pupitres à charnières et l'on n'est plus que deux à chaque banc : au lieu de la grande Anaïs, j'ai maintenant pour voisine… la petite Luce Lanthenay. Heureusement les tables sont extrêmement rapprochées et Anaïs se trouve près de moi sur une table parallèle à la mienne, de sorte que nous pourrons bavarder ensemble aussi commodément que jadis ; on a logé Marie Belhomme à côté d'elle ; car mademoiselle Sergent a placé intentionnellement deux « dégourdies » (Anaïs et moi), à côté de deux « engourdies » (Luce et Marie), pour que nous les secouerions un peu. Sûr, que nous les secouerons ! Moi du moins, car je sens bouillir en moi des indisciplines comprimées pendant

 

– 104 – ma maladie. Je reconnais les lieux nouveaux, j'installe mes livres et mes cahiers, pendant que Luce s'assied et me regarde en coulisse, timidement. Mais je ne daigne pas lui parler encore, j'échange seulement des réflexions sur la nouvelle école, avec Anaïs qui croque avidement je ne sais quoi, des bourgeons verts, il me semble.

– Qu'est-ce que tu manges là, des vieilles pommes de crocs 9?

– Des bourgeons de tilleul, ma vieille. Rien de si bon que ça, c'est le moment, vers le mois de mars.

– Donne-z'en un peu ?… Vrai, c'est très bon, c'est gommé

comme du « coucou »10. J'en prendrai aux tilleuls de la cour. Et qu'est-ce que tu dévores encore d'inédit ?

– Heu ! rien d'étonnant. Je ne peux même plus manger de crayons Conté, ceux de cette année sont sableux, mauvais, de la camelote. En revanche, le papier buvard est excellent. Y a aussi une chose bonne à mâcher, mais pas à avaler, les échantillons de toile à mouchoirs qu'envoient le Bon Marché et le Louvre.

– Pouah ! ça ne me dit rien… Écoute, jeune Luce, tu vas tâcher d'être sage et obéissante à côté de moi ? Sinon, je te promets des taraudées et des pinçons, gare !

– Oui, Mademoiselle, répond la petite, pas trop rassurée, avec ses cils baissés sur ses joues.

– Tu peux me tutoyer. Regarde-moi, que je voie tes yeux ? C'est bien. Et puis, tu sais que je suis folle, on te l'a sûrement dit ; eh bien, quand on me contrarie, je deviens furieuse et je mords, et je griffe, surtout depuis ma maladie. Donne ta main : tiens, voilà comme je fais.

9 Fruits du pommier non greffé, effroyablement âcres.

10 Gomme des arbres fruitiers.

– 105 –

Je lui enfonce mes ongles dans la main, elle ne crie pas et serre les lèvres.

– Tu n'as par hurlé, c'est bien. Je t'interrogerai à la récréation.

Dans la seconde classe dont la porte reste ouverte, je viens de voir entrer mademoiselle Aimée, fraîche, frisée et rose, les yeux plus veloutés et dorés que jamais, avec son air malicieux et câlin. Petite gueuse ! Elle envoie un radieux sourire à mademoiselle Sergent qui s'oublie une minute à la contempler, et sort de son extase pour nous dire brusquement :

– Vos cahiers. Devoir d'histoire : La guerre de 70. Claudine, ajoute-t-elle plus doucement, pourrez-vous faire cette rédaction, quoique n'ayant pas suivi les cours de ces deux derniers mois ?

– Je vais essayer, Mademoiselle ; je ferai le devoir avec moins de développement, voilà tout.

J'expédie, en effet, un petit devoir, bref à l'excès, et, quand je suis arrivée vers la fin, je m'attarde et m'applique, faisant durer les quinze dernières lignes, pour pouvoir à mon aise guetter et fureter autour de moi. La Directrice, toujours la même, garde son air de passion concentrée et de bravoure jalouse. Son Aimée, qui dicte nonchalamment des problèmes dans l'autre classe, rôde et se rapproche tout en parlant. Tout de même, elle n'avait pas cette allure assurée et coquette de chatte gâtée l'autre hiver ! Elle est maintenant le petit animal adoré, choyé, et qui devient tyrannique, car je surprends des regards de mademoiselle Sergent l'implorant de trouver un prétexte pour venir près d'elle, et auxquels l'écervelée répond par des mouvements de tête capricieux et des yeux amusés qui disent non. La rousse, décidément devenue son esclave, n'y tient plus et va la trouver en demandant très haut : « Mademoiselle Lanthenay, vous n'avez pas chez vous le registre des présences ? » Ça y est, elle est partie ;

 

– 106 – elles jacassent tout bas. Je profite de cette solitude où on nous laisse pour interviewer rudement la petite Luce.

– Ah ! ah ! laisse un peu ce cahier et réponds-moi. Y a-t-il un dortoir là-haut ?

– Bien sûr, nous y couchons maintenant, les pensionnaires et moi.

– C'est bien, tu es une cruche.

– Pourquoi ?

– Ça ne te regarde pas. Vous prenez toujours des leçons de chant le jeudi et le dimanche ?

– Oh ! on a essayé d'en prendre une sans vous… sans toi, je veux dire, mais ça n'allait pas du tout ; M. Rabastens ne sait pas nous apprendre.

– Bien. Le peloteur est-il venu, pendant que j'étais malade ?

– Qui ça ?

– Dutertre.

– Je ne me rappelle plus… Si, il est venu une fois, mais pas dans les classes, et il n'est resté que quelques minutes à causer dans la cour avec ma sœur et mademoiselle Sergent.

– Elle est gentille avec toi, la rousse ?

Ses yeux obliques noircissent :

– Non… elle me dit que je n'ai pas d'intelligence, que je suis paresseuse… que ma sœur a donc pris toute l'intelligence de la famille, comme elle en a pris la beauté… D'ailleurs, ça a toujours

 

– 107 –

été la même chanson partout où j'étais avec Aimée ; on ne faisait attention qu'à elle, et moi, on me rebutait.

Luce est près de pleurer, furieuse contre cette sœur plus « gente », comme on dit ici, qui la relègue et l'efface. Je ne la crois pas, du reste, meilleure qu'Aimée ; plus craintive et plus sauvage seulement, parce qu'habituée à rester seule et silencieuse.

– Pauvre gosse ! Tu as laissé des amies, là-bas où tu étais ?

– Non, je n'avais pas d'amies ; elles étaient trop brutales et riaient de moi.

– Trop brutales ? Alors, ça t'embête, quand je te bats, quand je te bouscule ?

Elle rit sans lever les yeux :

– Non, parce que je vois bien que vous… que tu ne fais pas ça méchamment, par brutalité… enfin que c'est quelque chose comme des farces pas pour de vrai ; c'est comme quand tu m'appelles « cruche » je sais que c'est pour rire. Au contraire, j'aime bien avoir un peu peur, quand il n'y a pas de danger du tout.

Tralala ! Pareilles toutes deux ces petites Lanthenay, lâches, naturellement perverses, égoïstes et si dénuées de tout sens moral, que c'en est amusant à regarder. C'est égal, celle-ci déteste sa sœur, et je crois que je pourrai lui extirper une foule de révélations sur Aimée, en m'occupant d'elle, en la gavant de bonbons, et en la battant.

– Tu as fini ton devoir ?

– Oui, j'ai fini… mais je ne savais pas du tout, j'aurai bien sûr une note pas fameuse…

– Donne ton cahier.

 

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Je lis son devoir, très quelconque, et je lui dicte des choses oubliées ; je lui retape un peu ses phrases ; elle baigne dans la joie et la surprise, et me considère sournoisement avec des yeux étonnés et ravis.

– Là, tu vois, c'est mieux comme ça… Dis donc, les garçons pensionnaires ont leur dortoir en face du vôtre ?

Ses yeux s'allument de malice :

– Oui, et le soir ils vont se coucher à la même heure que nous, exprès, et tu sais qu'il n'y a pas de volets aux fenêtres ; alors, les garçons cherchent à nous voir en chemise ; nous levons les coins de rideaux pour les regarder, et mademoiselle Griset a beau nous surveiller jusqu'à ce que la lumière soit éteinte, nous trouvons toujours moyen de lever un rideau tout grand, tout d'un coup, et ça fait que les garçons reviennent tous les soirs guetter.

– Eh bien ! vous avez le déshabillage gai, là-haut !

– Dame !

Elle s'anime et se familiarise. Mademoiselle Sergent et mademoiselle Lanthenay sont toujours ensemble dans la seconde classe. Aimée montre une lettre à la rousse, et elles rient aux éclats, mais tout bas.

– Sais-tu où l'ex-Armand de ta sœur est allé cuver son chagrin, petite Luce ?

– Je ne sais pas. Aimée ne me parle guère des choses qui la regardent.

– Je m'en doutais. Elle a sa chambre aussi là-haut ?

– Oui ; la plus commode et la plus gentille des chambres des sous-maîtresses, bien plus jolie et plus chaude que celle de

 

– 109 – mademoiselle Griset. Mademoiselle y a fait mettre des rideaux à fleurs roses et du linoléum par terre, ma chère, et une peau de chèvre, et on a ripoliné le lit en blanc. Aimée a même voulu me faire croire qu'elle avait acheté ces belles choses sur ses économies. Je lui ai répondu : « Je demanderai à maman si c'est vrai. » Alors elle m'a dit : « Si tu en parles à maman, je te ferai renvoyer chez nous sous prétexte que tu ne travailles pas. » Alors, tu penses, je n'ai plus eu qu'à me taire.

– Houche ! Mademoiselle revient.

Effectivement, mademoiselle Sergent s'approche de nous, quittant son air tendre et riant pour sa figure d'institutrice :

– Vous avez fini, Mesdemoiselles ? Je vais vous dicter un problème de géométrie.

Des protestations douloureuses s'élèvent, demandant encore cinq minutes de grâce. Mais mademoiselle Sergent ne s'émeut pas de cette supplication, qui se renouvelle trois fois par jour, et commence tranquillement à dicter le problème. Le Ciel confonde les triangles semblables !

J'ai soin d'apporter souvent des bonbons à dessein de séduire complètement la jeune Luce. Elle les prend sans presque dire merci, en remplit ses petites mains et les cache dans un ancien œuf à chapelet en nacre. Pour dix sous de pastilles de menthe anglaise, trop poivrées, elle vendrait sa grande sœur et encore un de ses frères par-dessus le marché. Elle ouvre la bouche, aspire l'air pour sentir le froid de la menthe et dit : « Ma langue gèle, ma langue gèle » avec des yeux pâmés. Anaïs me mendie effrontément des pastilles, s'en gonfle les joues, et redemande précipitamment avec une irrésistible grimace de prétendue répugnance :

 

– 110 –

– Vite, vite donne-m'en d'autres, pour ôter le goût, celles-là

étaient « flogres »11!

Comme par hasard, tandis que nous jouons à la grue, Rabastens entre dans la cour, porteur de je ne sais quels cahiers-prétextes. Il feint une aimable surprise en me revoyant et profite de l'occasion pour me mettre sous les yeux une romance dont il lit les amoureuses paroles d'une voix roucoulante. Pauvre nigaud d'Antonin, tu ne peux plus me servir à rien, maintenant, et tu ne m'as jamais servi à grand-chose. C'est tout au plus si tu seras encore bon à m'amuser pendant quelque temps et surtout à exciter la jalousie de mes camarades. Si tu t'en allais…

– Monsieur, vous trouverez ces demoiselles dans la classe du fond ; je crois les avoir aperçues qui descendaient, n'est-ce pas, Anaïs ?

Il pense que je le renvoie à cause des yeux malins de mes compagnes, me lance un regard éloquent et s'éloigne. Je hausse les épaules aux « Hum ! » entendus de la grande Anaïs et de Marie Belhomme, et nous reprenons une émouvante partie de « tourne-couteau » au cours de laquelle la débutante Luce commet fautes sur fautes. C'est jeune, ça ne sait pas ! On sonne la rentrée.

Leçon de couture, épreuve d'examen ; c'est-à-dire qu'on nous fait exécuter les échantillons de couture demandés à l'examen, en une heure. On nous distribue de petits carrés de toile, et mademoiselle Sergent écrit au tableau, de son écriture nette, pleine de traits en forme de massue :

Boutonnière. – Dix centimètres de surjet. Initiale, au point de marque. Dix centimètres d'ourlet à points devant. Je grogne devant cet énoncé, parce que la boutonnière, le surjet, je m'en tire encore, mais l'ourlet à points devant et l'initiale au point de marque, je ne les « perle » pas, comme le constate avec regret

 

11 Blettes – ne se dit que des fruits pourris.

– 111 – mademoiselle Aimée. Heureusement je recours à un procédé ingénieux et simple : je donne des pastilles à la petite Luce qui coud divinement, et elle m'exécute un G mirifique. « Il se faut entraider. » (Justement nous avons commenté, pas plus tard qu'hier, cet aphorisme charitable.)

Marie Belhomme confectionne une lettre G qui ressemble à un singe accroupi, et, bonne toquée, s'esclaffe devant son œuvre. Les pensionnaires, têtes penchées et coudes serrés, cousent en causant imperceptiblement, et échangent avec Luce de temps à autre des regards éveillés du côté de l'école des garçons. Je soupçonne que, le soir, elles épient des spectacles amusants du haut de leur blanc dortoir paisible.

Mademoiselle Lanthenay et mademoiselle Sergent ont changé de bureau ; ici, c'est Aimée qui surveille la leçon de couture, pendant que la Directrice fait lire les élèves de la seconde classe. La favorite est occupée à écrire en belle ronde le titre d'un registre de présences, quand sa rousse l'interpelle de loin :

– Mademoiselle Lanthenay !

– Qu'es-ce que tu veux ? crie étourdiment Aimée.

Silence de stupeur. Nous nous regardons toutes : la grande Anaïs commence à se serrer les côtes pour rire davantage ; les deux Jaubert penchent la tête sur leurs coutures ; les pensionnaires se donnent des coups de coude, sournoisement ; Marie Belhomme éclate d'un rire comprimé qui sonne en éternuement ; et moi, devant la figure consternée d'Aimée, je m'exclame tout haut :

– Ah ! elle est bien bonne !

La petite Luce rit à peine ; on voit qu'elle a déjà dû entendre de pareils tutoiements ; mais elle considère sa sœur avec des yeux narquois.

 

– 112 –

Mademoiselle Aimée se retourne furieuse sur moi :

– Il peut arriver à tout le monde de se tromper, mademoiselle Claudine ! Et je fais mes excuses de mon inadvertance à mademoiselle Sergent.

Mais celle-ci, remise de sa secousse, sent bien que nous ne gobons pas l'explication, et hausse les épaules en signe de découragement devant la gaffe irrémédiable. Cela finit gaiement l'ennuyeuse leçon de couture. J'avais besoin de cet incident folâtre.

Après la sortie, à quatre heures, au lieu de m'en aller, j'oublie astucieusement un cahier et je reviens. Car je sais qu'à l'heure du balayage les pensionnaires montent de l'eau à tour de rôle dans leur dortoir ; je ne le connais pas encore, je veux le visiter, et Luce m'a dit : « Aujourd'hui, je suis d'eau. » À pas de chat, je grimpe là-haut, portant un broc plein en cas de rencontre fâcheuse. Le dortoir est blanc de murs et de plafond, meublé de huit lits blancs ; Luce me montre le sien, mais je m'en moque pas mal, de son lit ! Je vais tout de suite aux fenêtres qui, effectivement, permettent de voir dans le dortoir des garçons. Deux ou trois grands de quatorze à quinze ans y rôdent et regardent de notre côté ; sitôt qu'ils nous ont aperçues, ils rient, font des gestes et désignent leurs lits. Tas de vauriens ! Avec ça qu'ils sont tentants ! Luce, effarouchée ou feignant de l'être, ferme la fenêtre précipitamment, mais je pense bien que le soir, à l'heure du coucher, elle affiche moins de bégueulerie. Le neuvième lit, au bout du dortoir, est placé sous une sorte de dais qui l'enveloppe de rideaux blancs.

– Ça, m’explique Luce, c’est le lit de la surveillante. Les sous-maîtresses de semaine doivent se relayer pour coucher tour à tour dans notre dortoir.

– Ah ! Alors, c’est tantôt ta sœur Aimée, tantôt mademoiselle Griset ?

 

– 113 –

– Dame… ça devrait être ainsi… mais jusqu’à présent… c’est toujours mademoiselle Griset…, je ne sais pas pourquoi.

– Ah ! tu ne sais pas pourquoi ? Tartufe !

Je lui donne une bourrade dans l’épaule ; elle se plaint sans conviction. Pauvre mademoiselle Griset !

Luce continue à me mettre au courant :

– Le soir, Claudine, tu ne peux pas te figurer comme on s’amuse quand on se couche. On rit, on court en chemise, on se bat à coups de traversins. Il y en a qui se cachent derrière les rideaux pour se déshabiller parce qu’elles disent que ça les gêne ; la plus vieille, Rose Raquenot, se lave si mal que son linge est gris au bout de trois jours qu’elle le porte. Hier, elles m’ont caché ma robe de nuit, et j’ai failli rester toute nue dans le cabinet de toilette, heureusement mademoiselle Griset est arrivée ! Et puis on se moque d’une, tellement grasse qu’elle est obligée de se poudrer d’amidon un peu partout pour ne pas se couper. Et Poisson, que j’oubliais, qui met un bonnet de nuit qui la fait ressembler à une vieille femme, et qui ne veut se déshabiller qu’après nous dans le cabinet de toilette. Ah ! on rit bien, va !

Le cabinet de toilette est sommairement meublé d’une grande table recouverte de zinc sur laquelle s’alignent huit cuvettes, huit savons, huit paires de serviettes, huit éponges, tous les objets pareils, le linge matriculé à l’encre indélébile. C’est proprement tenu.

Je demande :

– Est-ce que vous prenez des bains ?

– Oui, et c’est encore quelque chose de drôle, va !

Dans la buanderie neuve, on fait chauffer de l’eau plein une grande cuve à vendanges, grande comme une chambre. Nous

 

– 114 – nous déshabillons toutes et nous nous fourrons dedans pour nous savonner.

– Toutes nues ?

– Dame, comment ferait-on pour se savonner, sans ça ? Rose Raquenot ne voulait pas, bien sûr, parce qu’elle est trop maigre. Si tu la voyais, ajoute Luce en baissant la voix, elle n’a presque rien sur les os, et c’est tout plat sur sa poitrine, comme un garçon ! Jousse, au contraire, c’est comme une nourrice, ils sont gros comme ça ! Et celle qui met un bonnet de nuit de vieille, tu sais, Poisson, elle est velue partout comme un ours, et elle a les cuisses bleues.

– Comment bleues ?

– Oui, bleues, comme quand il gèle et qu’on a la peau bleue de froid.

– Ça doit être engageant !

– Non, pour sûr, si j’étais garçon, ça ne me ferait pas grand-chose de me baigner avec elle !

– Mais elle, ça lui ferait peut-être plus d’effet, de se baigner avec un garçon ?

Nous pouffons; mais je bondis en entendant le pas et la voix de mademoiselle Sergent dans le corridor. Pour ne pas me faire pincer, je me blottis sous le dais réservé à la seule mademoiselle Griset ; puis, le danger passé, je me sauve et je dégringole, en criant tout bas « Au revoir. »

Ce matin, qu’il fait bon dans ce cher pays ! Que mon joli Montigny se chauffe gaiement par ce printemps précoce et chaud ! Dimanche dernier et jeudi, j’ai déjà couru les bois délicieux, tout pleins de violettes, avec ma sœur de première communion, ma douce Claire, qui me racontait ses amourettes...

 

– 115 – son « suiveux » lui donne des rendez-vous au coin de la Sapinière, le soir, depuis que le temps est doux. Qui sait si elle ne finira pas par faire des bêtises ! Mais ce n’est pas ce qui la tente : pourvu qu’on lui débite des paroles choisies, qu’elle ne comprend pas très bien, pourvu qu’on l’embrasse, qu’on se mette à ses genoux, que ça se passe comme dans les livres, enfin, ça lui suffit parfaitement.

Dans la classe, je trouve la petite Luce affalée sur une table, sanglotante à s’étrangler. Je lui lève la tête de force et je vois ses yeux gros comme des œufs, tant elle les a tamponnés.

– Oh ! vrai ! Tu n’es pas belle comme ça ! Qu’est-ce qu’il y a, petite ? Pourquoi chougnes-tu ?

– Elle… m’a… elle… m’a battue !

– Ta sœur, au moins ?

– Ouiii !

– Qu’est-ce que tu lui avais fait ?

Elle se sèche un peu et raconte :

– Voilà, je n’avais pas compris mes problèmes, alors je ne les avais pas faits ; ça l’a mise en colère, alors elle m’a dit que j’étais une buse, que c’était bien la peine que notre famille paie ma pension, que je la dégoûtais, et tout ça… Alors je lui ai répondu : « Tu m’embêtes à la fin » : alors elle m’a battue, giflée sur la figure, elle est mauvaise comme la gale, je la déteste.

Nouveau déluge.

– Ma pauvre Luce, tu es une oie ; il ne fallait pas te laisser battre, il fallait lui jeter au nez son ex-Armand…

 

– 116 –

Les yeux subitement effarés de la petite me font retourner ; j’aperçois mademoiselle Sergent qui nous écoute sur le seuil. Patatras ! qu’est-ce qu’elle va dire ?

– Mes compliments, mademoiselle Claudine, vous donnez à cette enfant de jolis conseils.

– Et vous de jolis exemples !

Luce est terrifiée de ma réponse. Moi, ça m’est bien égal, les yeux de braise de la Directrice scintillent de colère et d’émotion ! Mais cette fois, trop fine pour s’emballer, elle secoue la tête et dit simplement :

– Il est heureux que le mois de juillet approche, mademoiselle Claudine ; vous sentez, n’est-ce pas, que je peux de moins en moins vous garder ici ?

– Il me semble. Mais, vous savez, c’est faute de s’entendre, nos rapports ont été mal engagés.

– Allez en récréation, Luce, dit-elle, sans me répondre.

La petite ne se le fait pas répéter deux fois, elle sort en courant et en se mouchant. Mademoiselle Sergent continue :

– C’est bien votre faute, je vous assure. Vous vous êtes montrée pleine de mauvais vouloir pour moi, à mon arrivée, et vous avez repoussé mes avances, car je vous en ai fait, bien que ce ne fût pas mon rôle. Vous m’aviez pourtant paru intelligente et assez jolie pour m’intéresser, moi qui n’ai ni sœur ni enfant.

Du diable si j’aurais jamais pensé… On ne peut pas me déclarer plus nettement que j’eusse été » sa petite Aimée » si j’avais voulu. Eh bien, non, ça ne me dit rien, même rétrospectivement. Pourtant, c’est de moi que mademoiselle Lanthenay serait jalouse, à cette heure-ci… Quelle comédie !

 

– 117 –

– C’est vrai, Mademoiselle. Mais, fatalement, ça aurait mal tourné tout de même, à cause de mademoiselle Aimée Lanthenay ; vous avez mis une telle ardeur à conquérir… son amitié, et à détruire celle qu’elle pouvait me porter !

Elle détourne les yeux :

– Je n’ai pas cherché, comme vous le prétendez, à détruire… Mademoiselle Aimée aurait pu vous continuer ses leçons d’anglais sans que je l’en empêchasse…

– Ne dites donc pas ça ! Je ne suis pas encore idiote, et il n’y a que nous deux ici ! J’en ai été longtemps furieuse, désolée même, parce que je suis presque aussi jalouse que vous… Pourquoi l’avez-vous prise ? J’ai eu tant de peine, oui, là, soyez contente, j’ai eu tant de peine ! Mais j’ai vu qu’elle ne tenait pas à moi, à qui tient-elle ? J’ai vu aussi qu’elle ne valait réellement pas cher : ça m’a suffi. J’ai pensé que je ferais assez de bêtises sans commettre celle de vouloir l’emporter sur vous. Voilà. Maintenant tout ce que je désire, c’est qu’elle ne devienne pas trop la petite souveraine de cette école, et qu’elle ne tourmente pas exagérément cette petite, sa sœur, qui, au fond, ne vaut pas mieux qu’elle, ni moins, je vous assure… Je ne raconte rien chez nous jamais, de ce que je peux voir ici ; je ne reviendrai pas après les vacances, et je me présenterai au brevet parce que papa se figure qu’il y tient, et qu’Anaïs serait trop contente si je ne passais pas l’examen… Vous pouvez me laisser tranquille jusque-là, je ne vous tourmente guère maintenant…

Je pourrais parler longtemps, je crois, elle ne m’écoute plus. Je ne lui disputerai pas sa petite, c’est tout ce qu’elle a entendu ; elle regarde en dedans, suit une idée, et se réveille pour me dire, subitement redevenue Directrice, au sortir de cette causerie sur pied d’égalité :

– Allez vite dans la cour, Claudine, il est huit heures passées, il faut vous mettre en rang.

 

– 118 –

– Qu’est-ce que tu causais si longtemps là-dedans avec Mademoiselle ? me demande la grande Anaïs. Tu es donc bien avec elle, maintenant ?

– Une paire d’amies, ma chère !

En classe, la petite Luce se serre contre moi, me lance des regards affectueux et me prend les mains, mais ses caresses m’agacent ; j’aime seulement la battre, la tourmenter, et la protéger quand les autres l’embêtent.

Mademoiselle Aimée entre en coup de vent dans la classe en criant tout bas : « L’inspecteur ! l’inspecteur ! » Rumeur. Tout est prétexte à désordre ici ; sous couleur de ranger nos livres irréprochablement, nous avons ouvert tous nos pupitres et nous bavardons avec rapidité derrière les couvercles. La grande Anaïs fait sauter en l’air les cahiers de Marie Belhomme toute désemparée, et enfouit prudemment dans sa poche un Gil Blas Illustré qu’elle abritait entre deux feuilles de son Histoire de France. Moi, je dissimule des histoires de bêtes merveilleusement contées par Rudyard Kipling (en voilà un qui connaît les animaux !) – c’est pourtant pas des lectures bien coupables. On bourdonne, on se lève, on ramasse les papiers, on retire les bonbons dissimulés dans les pupitres, car ce père Blanchot, l’inspecteur, a des yeux louches mais qui fouinent partout.

Mademoiselle Lanthenay, dans sa classe, bouscule les gamines, range son bureau, crie et voltige, et voici que, de la troisième salle, sort la pauvre Griset, effarée, qui demande aide et protection : « Mademoiselle Sergent, est-ce que M. l’Inspecteur me demandera les cahiers des petites ? Ils sont bien sales, les toutes petites ne font que des bâtons… » La mauvaise Aimée lui rit au nez ; la Directrice répond en haussant les épaules : « Vous montrerez ce qu’il vous demandera, mais si vous croyez qu’il s’occupera des cahiers de vos gamines ! » Et la triste ahurie rentre dans sa classe où ses petits animaux font un vacarme terrible, car elle n’a pas pour vingt-cinq centimes d’autorité !

 

– 119 –

Nous sommes prêtes, ou peu s’en faut. Mademoiselle Sergent s’écrie : « Vite, prenez vos morceaux choisis ! Anaïs, crachez immédiatement le crayon à ardoise que vous avez dans la bouche ! Ma parole d’honneur, je vous mets à la porte devant M. Blanchot si vous mangez encore de ces horreurs-là ! Claudine, vous ne pourriez pas cesser un instant de pincer Luce Lanthenay ? Marie Belhomme, quittez tout de suite les trois fichus que vous avez sur la tête et au cou ; et quittez aussi l’air bête qui est sur votre figure. Vous êtes pire que les petites de la troisième classe et vous ne valez pas chacune la corde pour vous pendre ! »

Il faut bien qu’elle dépense son énervement. Les visites de l’inspecteur la tracassent toujours parce que Blanchot est en bons termes avec le député, qui déteste à mort son remplaçant possible, Dutertre, lequel protège mademoiselle Sergent. (Dieu que la vie est compliquée !) Enfin, tout se trouve à peu près en ordre ; la grande Anaïs se lève, inquiétante de longueur, la bouche encore sale du crayon gris qu’elle croquait et commence La Robe du pleurard Manuel :

Dans l’étroite mansarde où glisse un jour douteux

La femme et le mari se disputaient tous deux…

Il était temps ! Une grande ombre passe sur les vitres du corridor, toute la classe frémit et se lève – par respect – au moment où la porte s’ouvre devant le père Blanchot. Il a une figure solennelle entre deux grands favoris poivre et sel, et un redoutable accent franc-comtois. Il pontifie, il mâche ses paroles avec enthousiasme, comme Anaïs les gommes à effacer, il est toujours vêtu avec une correction rigide et démodée ; quel vieux bassin ! En voilà pour une heure ! Il va nous poser des questions idiotes et nous démontrer que nous devrions toutes « embrasser la carrière de l’enseignement ». J’aimerais encore mieux ça que de l’embrasser, lui.

– Mesdemoiselles ! … Mes enfants, asseyez-vous.

 

– 120 –

« Ses enfants » s’asseyent modestes et douces. Je voudrais bien m’en aller. Mademoiselle Sergent s’est empressée au-devant de lui d’un air respectueux et malveillant, pendant que son adjointe, la vertueuse Lanthenay, s’est enfermée dans sa classe.

M. Blanchot pose dans un coin sa canne à béquille d’argent, et commence par horripiler tout d’abord la Directrice (bien fait !) en l’entraînant près de la fenêtre, pour lui parler programmes de brevet, zèle, assiduité, et allez donc ! Elle l’écoute, elle répond : « Oui, monsieur l’inspecteur. » Ses yeux se reculent et s’enfoncent ; elle a sûrement envie de le battre. Il a fini de la raser, c’est à notre tour.

– Que lisait cette jeune fille, quand je suis entré ?

La jeune fille, Anaïs, cache le papier buvard rose qu’elle mastiquait et interrompt le récit, évidemment scandaleux, qu’elle déversait dans les oreilles de Marie Belhomme qui, choquée, cramoisie, mais attentive, roule ses yeux d’oiseau avec un effarement pudique. Sale Anaïs ! Qu’est-ce que ça peut bien être que ces histoires-là ?

– Voyons, mon enfant, dites vouâr ce que vous lisiez.

– La Robe, monsieur l’inspecteur.

– Veuillez reprendre.

Elle recommence, avec des mines faussement intimidées, pendant que Blanchot nous examine de ses yeux vert sale. Il blâme toute coquetterie, et ses sourcils se froncent quand il voit un velours noir sur le cou blanc, ou des frisettes qui volent sur le front et les tempes. Moi, il m’attrape à chacune de ses visites, à cause de mes cheveux toujours défaits et bouclés, et aussi des grandes collerettes blanches, plissées, que je porte sur mes robes sombres. C’est pourtant d’une simplicité que j’aime, mais assez gentille pour qu’il trouve mes costumes affreusement répréhensibles. La grande Anaïs a terminé La Robe et il lui en fait

 

– 121 – analyser logiquement (oh ! là ! là !) cinq ou six vers. Puis il lui demande :

– Mon enfant, pourquoi avez-vous noué ce velours « nouâr » après (sic) votre cou ?

Ça y est ! Qu’est-ce que je disais ? Anaïs, démontée, répond bêtement que « c’est pour tenir chaud ». Gourde sans courage !

– Pour vous tenir chaud, dites-vous ? Mais ne pensez-vous point qu’un foulard remplirait mieux cet office ?

Un foulard ! Pourquoi pas un passe-montagne, antique rasoir ? Je ne peux pas m’empêcher de rire, ce qui attire son attention sur moi.

– Et vous, mon enfant, pourquoi êtes-vous ainsi décoâffée et les cheveux pendants, au lieu de les porter tordus sur la tête, et retenus par des épingles ?

– Monsieur l’inspecteur, ça me donne des migraines.

– Mais vous pourriez au moins les tresser ; je crois ?

– Oui, je le pourrais, mais papa s’y oppose.

Il me tanne, je vous dis ! Après un petit claquement de lèvres désapprobateur, il va s’asseoir et tourmente Marie sur la guerre de Sécession, une des Jaubert sur les côtes d’Espagne, et l’autre sur les triangles rectangles. Puis il m’envoie au tableau noir, et m’enjoint de tracer un cercle. J’obéis. C’est un cercle… si on veut.

– Inscrivez dedans une rosace à cinq feuilles. Supposez qu’elle est éclairée de gauche, et indiquez par des traits forts les ombres que reçoivent les feuilles.

Ça, ça m’est égal. S’il avait voulu me faire chiffrer, je n’en sortais pas ; mais les rosaces et les ombres, ça me connaît. J’ m’en

 

– 122 – tire assez bien, au grand ennui des Jaubert qui espéraient sournoisement me voir grondée.

– C’est… bien. Oui, c’est assez bien. Vous subissez cette année l’examen du brevet ?

– Oui, monsieur l’inspecteur, au mois de juillet.

– Pis, ne voulez-vous point entrer à l’École Normale après ?

– Non, monsieur l’inspecteur, je rentrerai dans ma famille.

– Ah ? Je crois en effet que vous n’avez point la vocation de l’enseignement. C’est regrettable.

Il me dit ça du même ton que : « Je crois que vous êtes une infanticide. » Pauvre homme, laissons-lui ses illusions ! Mais j’aurais seulement voulu qu’il puisse voir la scène d’Armand Duplessis, ou encore l’abandon dans lequel on nous laisse pendant des heures, quand nos deux institutrices sont là-haut à se becqueter…

– Montrez-moi votre seconde classe, je vous prie, Mademoiselle.

Mademoiselle Sergent l’emmène dans la seconde classe, où elle reste avec lui pour protéger sa petite mignonne contre les sévérités inspectoriales. Profitant de son absence, j’esquisse au tableau noir une caricature du père Blanchot et de ses grands favoris, qui met les gamines en joie ; je lui ajoute des oreilles d’âne, puis l’efface vite et je regagne ma place où la petite Luce passe son bras sous le mien, câlinement et tente de m’embrasser. Je la repousse d’une légère calotte, et elle prétend que je suis « bien méchante » !

– Bien méchante ? Je vais t’apprendre à avoir avec moi des libertés pareilles ! Tâche de museler tes sentiments, et dis-moi si c’est toujours mademoiselle Griset qui couche dans le dortoir.

 

– 123 –

– Non, Aimée y a couché deux fois deux jours de suite.

– Ça fait quatre fois. Tu es une cruche ; même pas une cruche, un siau ! Est-ce que les pensionnaires se tiennent plus tranquilles quand c’est ta chaste sœur qui couche sous le dais ?

– Guère. Et même, une nuit, une élève a été malade, on s’est levées, on a ouvert une fenêtre, j’ai même appelé ma sœur pour qu’elle me donne des allumettes qu’on ne pouvait pas trouver, elle n’a pas remué, elle n’a pas plus soufflé que s’il n’y avait personne dans le lit ! Faut-il qu’elle ait le sommeil dur ?

– Sommeil dur ! Sommeil dur ! Quelle oie ! Mon Dieu, pourquoi avez-vous permis qu’il y ait sur cette terre des êtres aussi dépourvus de toute intelligences ? J’en pleure des larmes de sang !

– Qu’est-ce que j’ai encore fait ?

– Rien ! oh ! rien, voilà seulement des bourrades dans les épaules pour te former le cœur et l’esprit, et t’apprendre à ne pas croire aux alibis de la vertueuse Aimée.

Luce se roule sur la table avec un désespoir feint, ravie d’être rudoyée et meurtrie. Mais j’y pense :

– Anaïs, qu’est-ce que tu racontais donc à Marie Belhomme pour lui faire piquer des fards, que ceux de la Bastille sont pâles à côté !

– Quelle Bastille ?

– Ça n’a pas d’importance. Dis vite.

– Approche-toi un peu.

Sa figure vicieuse pétille ; ça doit être des choses très vilaines.

 

– 124 –

– Eh bien, voilà. Tu ne sais pas ? au dernier réveillon, le maire avait chez lui sa maîtresse, la belle Julotte, et puis son secrétaire avait amené une femme de Paris ; au dessert, ils les ont fait déshabiller toutes les deux, sans chemise, et ils en on fait autant, et ils se sont mis à danser comme ça un quadrille, ma vieille !

– Pas mal ! Qui t’a dit ça ?

– C’est papa qui l’a raconté à maman ; j’étais couchée, seulement, on laisse toujours la porte de la chambre ouverte, parce que je prétends que j’ai peur et alors j’entends tout.

– Tu ne t’embêtes pas. Il en raconte souvent comme ça, ton père ?

– Non, pas toujours d’aussi bien mais quelquefois, je me roule de rire dans mon lit.

Elle me narre encore d’autres potins du canton assez sales ; son père, employé à la mairie, connaît à fond la chronique scandaleuse du pays. Je l’écoute et le temps passe.

Mademoiselle Sergent revient ; nous n’avons que le temps de rouvrir nos livres au hasard : mais elle vient droit à moi sans regarder ce que nous faisons :

– Claudine, pourriez-vous faire chanter vos camarades devant M. Blanchot ? Elles savent maintenant ce joli chœur à deux voix : Dans ce doux asile.

– Moi, je veux bien ; seulement l’inspecteur a si mal au cœur de me voir les cheveux défaits qu’il n’écoutera pas !

– Ne dites pas de bêtises, ce n’est pas le jour ; faites-les chanter vite. M. Blanchot paraît assez peu content de la deuxième classe ; je compte sur la musique pour le dérider.

 

– 125 –

Je le crois sans peine qu’il doit être assez peu content de la deuxième classe : mademoiselle Aimée Lanthenay s’en occupe toutes les fois qu’elle n’a pas autre chose à faire ; elle gorge ses gosses de devoirs écrits, pour pouvoir, pendant qu’elles noircissent du papier, causer tranquillement avec sa chère Directrice. Moi, je veux bien faire chanter les élèves, pour ce que ça me coûte !

Mademoiselle Sergent ramène l’odieux Banchot ; je range en demi-cercle notre classe et la première division de la seconde ; je confie les dessus à Anaïs, les secondes à Marie Belhomme (infortunées secondes !) Et je chanterai les deux parties à la fois, c’est-à-dire que je changerai vite quand je sentirai faiblir un côté. Allez-y ! Une mesure pour rien : Une, deux, trois.

Dans ce doux asile

Les sages sont couronnés,

Venez !

Aux plaisirs tranquilles

Ces lieux charmants sont destinés…

Veine ! Ce vieux normalien racorni rythme la musique de Rameau avec sa tête (à contre-mesure d’ailleurs), et paraît enchanté. Toujours l’histoire du compositeur Orphée apprivoise les bêtes.

– C’est bien chanté. De qui est-ce ? De Gounoud, je crois ? (Pourquoi prononce-t-il Gounode ?)

– Oui, Monsieur. (Ne le contrarions pas.)

– Il me semblait bien. C’est un fort joli chœur. (Joli chœur toi-même !)

En entendant cette attribution inattendue d’un air de Rameau à l’auteur de Faust, mademoiselle Sergent se pince les lèvres pour ne pas rire. Quant au Blanchot, rasséréné, il lâche quelques

 

– 126 – paroles aimables, et s’en va, après nous avoir dicté – la flèche du Parthe ! – ce canevas de composition française :

« Expliquer et commenter cette pensée de Franklin : L’oisiveté est comme la rouille, elle use plus que le travail. »

Allons-y ! À la clef brillante, aux contours arrondis, que la main vingt fois par jour polit et tourne dans la serrure, apposons la clef rongée de rouille rougeâtre. Le bon ouvrier qui travaille joyeusement, levé dès l’aube, dont les muscles solides, et tatatata… mettons-le en parallèle avec l’oisif qui, languissement couché sur des divans orientaux, regarde défiler sur sa table somptueuse… et tatatata… les mets rares… tatatata. Oh ! c’est bientôt bâclé !

Avec ça que ce n’est pas bon de paresser dans un fauteuil ! Avec ça que les ouvriers qui travaillent toute leur vie ne meurent pas jeunes et épuisés ! Mais quoi, faut pas le dire. Dans le « programme des examens » les choses ne se passent pas comme dans la vie.

La petite Luce manque d’idées et geint tout bas pour que je lui en fournisse. Je la laisse généreusement lire ce que j’ai écrit, elle ne me prendra pas grand-chose.

Enfin, quatre heures. On s’en va. Les pensionnaires montent prendre le goûter que prépare la mère de mademoiselle Sergent ; je pars avec Anaïs et Marie Belhomme, après m’être mirée dans les vitres pour voir si mon chapeau n’est pas de travers.

En route, nous cassons un pain de sucre sur le dos de Blanchot. Il m’ennuie ce vieux, qui veut toujours qu’on soit toujours habillées avec de la toile à sac et les cheveux tendus !

– Je crois qu’il n’est pas très content de la deuxième classe, tout de même, remarque Marie Belhomme ; si tu ne l’avais pas amadoué avec la musique !

 

– 127 –

– Dame, fait Anaïs, sa classe, mademoiselle Lanthenay s’en occupe un peu… par-dessous la jambe.

– Tu as des mots ! Elle ne peut pas tout faire, voyons ! Mademoiselle Sergent l’a attachée à sa personne, c’est elle qui fait sa toilette le matin.

– Ça, c’est une blague ! s’écrient à la fois Anaïs et Marie Belhomme.

– Pas le moins du monde ! Si jamais vous allez au dortoir et dans les chambres des sous-maîtresses (c’est très facile, on n’a qu’à monter de l’eau avec les pensionnaires) passez la main au fond de la cuvette de mademoiselle Aimée et ne craignez pas de vous mouiller, il n’y a que de la poussière.

– Non, c’est trop fort tout de même ! déclare Marie Belhomme.

La grande Anaïs n’ajoute rien, et s’en va songeuse ; sans doute, elle racontera ces aimables détails au grand gamin avec lequel elle flirte cette semaine. Je sais très peu de chose de ses fredaines ; elle reste fermée et narquoise quand je la tâte là-dessus.

Je m’ennuie à l’école, fâcheux symptôme, et tout nouveau. Je ne suis pourtant amoureuse de personne. (Au fait, c’est peut-être pour cela.) Je fais mes devoirs presque exactement tant j’ai la flemme, et je vois paisiblement nos deux institutrices se caresser, se bécoter, se disputer pour le plaisir de s’aimer mieux après. Elles ont les gestes et la parole si libres l’une avec l’autre maintenant, que Rabastens, malgré son aplomb, s’en effarouche, et bafouille avec entrain. Alors, les yeux d’Aimée brasillent de joie comme ceux d’une chatte en malice, et mademoiselle Sergent rit de la voir rire. Elles sont étonnantes, ma parole ! Ce que la petite

est devenue « agouante »12 on ne peut pas se le figurer ! L’autre

 

12 Exigeante.

– 128 – change de visage sur un signe d’elle, sur un froncement de ses sourcils de velours.

Attentive devant cette intimité tendre, la petite Luce guette, flaire, s’instruit. Elle s’instruit même beaucoup, car elle saisit toutes les occasions d’être seule avec moi, me frôle, câline, ferme presque ses yeux verts et trouve à demi sa petite bouche fraîche ; non, elle ne me tente pas. Que ne s’adresse-t-elle à la grande Anaïs qui s’intéresse, elle aussi, aux jeux des deux colombelles qui nous servent d’institutrices à leurs moments perdus, et qui s’en étonne fort, car elle a des coins d’ingénuité assez curieux !

Ce matin, je l’ai battue comme plâtre, la petite Luce, parce qu’elle voulait m’embrasser dans le hangar où on range les arrosoirs ; elle n’a pas crié et s’est mise à pleurer, jusqu’à ce que je la console en lui caressant les cheveux. Je lui ai dit :

– Bête, tu auras bien le temps d’épancher ton trop-plein de tendresse, plus tard, puisque tu vas entrer à l’École Normale !

– Oui, mais tu n’y entreras pas, toi !

– Non, par exemple ! Mais tu n’y seras pas depuis deux jours que deux « troisième année » se seront brouillées à cause de toi, dégoûtant petit animal !

Elle se laisse injurier voluptueusement, et me jette des regards de reconnaissance.

C’est peut-être parce qu’on m’a changé ma vieille école que je m’ennuie dans celle-ci ? Je n’ai plus les « rabicoins » où on se mussait dans la poussière, ni les couloirs de ce vieux bâtiment compliqué dans lequel on ne savait jamais si on se trouvait chez les instituteurs ou bien chez nous, et où on débouchait si naturellement dans un chambre de sous-maître qu’on avait à peine besoin de s’excuser en rentrant à la classe.

 

– 129 –

C’est peut-être que je vieillis Je me ressentirais donc des seize ans que j’atteins ? Voilà une chose stupide, en vérité.

C’est peut-être le printemps ? Il est trop beau aussi, c’en est inconvenant ! Le jeudi et le dimanche, je file toute seule, pour retrouver ma sœur de communion, ma petite Claire, embarquée solidement dans une sotte aventure avec le secrétaire de la mairie qui ne veut pas l’épouser. Pardi, il en serait bien empêché ; il paraît qu’il a subi, encore au collège, une opération pour une maladie bizarre, une de celles dont on ne nomme jamais le « siège »; et on prétend que s’il a encore envie des filles, il ne peut plus guère « contenter ses désirs ». Je ne comprends pas très bien, je comprends même assez mal, mais je me tue à redire à Claire ce que j’ai vaguement appris. Elle lève au ciel des yeux blancs, secoue la tête, et répond, avec des mines extatiques : « Ah ! qu’est-ce que ça fait, qu’est-ce que ça fait ? Il est si beau, il a des moustaches si fines, et puis, les choses qu’il me dit me rendent assez heureuse ! Et puis, il m’embrasse dans le cou, il me parle de la poésie, des soleils couchants, qu’est-ce que tu veux que je demande jamais davantage ? » Au fait, puisque ça lui suffit…

Quand j’ai assez de ses divagations, je lui dis, pour qu’elle me laisse seule, que je rentre chez papa ; et je ne rentre pas. Je reste dans les bois, je cherche un coin plus délicieux que les autres, et je m’y couche. Des armées de petites bêtes courent par terre, sous mon nez (elles se conduisent même quelquefois très mal, mais c’est si petit !) et ça sent un tas d’odeurs bonnes, ça sent les plantes fraîches qui chauffent… Ô mes chers bois !

À l’école où j’arrive en retard (je m’endors difficilement, mes idées dansent devant moi sitôt que j’ai éteint la lampe) je trouve mademoiselle Sergent au bureau, digne et froncée, et toutes les gamines arborent des figures convenables, pincées et cérémonieuses. Qu’est-ce que c’est que ça ? Ah ! la grande Anaïs affalée sur mon pupitre fait de tels efforts pour sangloter que ses oreilles en sont bleues. On va s’amuser ! Je me glisse à côté de la petite Luce qui me souffle dans l’oreille : « Ma chère, on a trouvé

 

– 130 – dans le pupitre d’un garçon toutes les lettres d’Anaïs ; l’instituteur vient de les apporter ici pour que la directrice les lise. »

Elle les lit, en effet, mais tout bas, pour elle seule. Quel malheur, mon Dieu, quel malheur ! Je donnerais bien trois ans de la vie de Rabastens (Antonin), pour parcourir cette correspondance. Oh ! qui inspirera à la rousse de nous en lire tout haut deux ou trois passages bien choisis ! Hélas ! hélas ! Mademoiselle Sergent a fini… Sans rien dire à Anaïs toujours vautrée sur sa table, elle se lève solennellement, marche à pas comptés vers le poêle, à côté de moi ; elle l’ouvre, y dépose les papiers scandaleux, pliés en quatre, frotte une allumette et met le feu, puis referme la petite porte. En se redressant, elle dit à la coupable :

– Mes compliments, Anaïs, vous en savez plus long que bien des grandes personnes. Je vous garde ici jusqu’à l’examen, parce que vous êtes inscrite, mais je vais déclarer à vos parents que je me décharge de toute responsabilité à votre égard. Copiez vos problèmes, Mesdemoiselles, et ne vous occupez pas davantage de cette personne qui ne le mérite pas.

Incapable de supporter le tourment d’entendre brûler la littérature d’Anaïs, j’ai pris, pendant que la Directrice s’énonçait majestueusement, la règle plate qui me sert pour le dessin : je l’ai passée sous ma table et, au risque de me faire pincer, je m’en suis servie pour pousser la petite poignée qui fait mouvoir la rosace de tirage. On n’a rien vu ; peut-être que la flamme, ainsi étouffée, ne brûlera pas tout je le saurai après la classe. J’écoute ; le poêle tait son ronflement au bout de quelques secondes. Est-ce qu’onze heures ne vont pas bientôt sonner ? Comme je pense peu à ce que je copie, aux « deux pièces de toile qui, après lessivage, se rétrécissent de 1/19 dans leur longueur et de 1/22 dans leur largeur », elles pourraient rétrécir encore bien davantage sans m’intéresser.

Mademoiselle Sergent nous quitte et se rend dans la classe d’Aimée, sans doute pour lui raconter la bonne histoire et en rire

 

– 131 – avec elle. Aussitôt qu’elle a disparu, Anaïs relève la tête, nous la considérons avidement, elle a les joues marbrées, les yeux gonflés à force de les frotter, et elle regarde son cahier obstinément. Marie Belhomme se penche vers elle et lui dit, avec une sympathie tumultueuse : « Bien, ma vieille, je crois qu’on va te râbâter chez toi. Tu disais-t-y beaucoup de choses dans tes lettres ?» Elle ne lève pas les yeux et répond à haute voix pour que nous entendions toutes : « Ça m’est bien égal, les lettres ne sont pas de moi. » Les gamines échangent des regards indignés : « Crois-tu, ma chère ! ma chère, ce qu’elle est menteuse ! »

Enfin l’heure sonne. Jamais sortie n’a été si lente à venir ! Je m’attarde à ranger mon pupitre pour rester la dernière. Dehors, après avoir marché pendant une cinquantaine de mètres, je prétends avoir oublié mon atlas et je quitte Anaïs pour voler à l’école : « Attends-moi, veux-tu ? »

Je me rue silencieusement dans la classe vide et j’ouvre le poêle : j’y trouve une poignée de papiers à demi brûlés, que je retire avec des précautions maternelles ; quelle chance ! Le dessus et le dessous sont perdus, mais l’épaisseur du milieu est à peu près intacte ; c’est bien l’écriture d’Anaïs. J’emporte le paquet dans ma serviette pour les lire chez nous à loisir, et je rejoins Anaïs, calme, qui flâne en m’attendant ; nous repartons ensemble ; elle me lorgne en dessous. Tout à coup, elle s’arrête net et soupire d’angoisse… Je vois ses regards fixés sur mes mains, anxieusement, et je m’aperçois qu’elles sont noires des papiers brûlés que j’ai touchés. Je ne vais pas lui mentir, bien sûr. Je prends l’offensive :

– Eh bien, quoi ?

– Tu y es allée, hein, chercher dans le poêle ?

– Bien sûr que j’y suis allée ! Pas de danger que je laisse perdre une occasion pareille de lire tes lettres !

– Elles sont brûlées ?

 

– 132 –

– Heureusement non ; tiens, regarde là-dedans.

Je lui montre les papiers, en les tenant solidement. Elle darde sur moi des yeux vraiment meurtriers, mais n’ose pas sauter sur ma serviette, trop sûre que je la rosserais ! Je vais la consoler un peu, elle me fait presque de la peine.

– Écoute, je vais lire ce qui n’est pas brûlé parce que ça me fait trop envie ; et puis je te rapporterai tout ce soir. Je ne suis pas encore trop mauvaise ?

Elle se méfie beaucoup.

– Ma pure parole ! Je te les remettrai à la récréation, avant de rentrer.

Elle s’en va, désemparée, inquiète, plus jaune et plus longue que de coutume.

À la maison, j’épluche enfin ces lettres. Grosse déception ! Ce n’est pas ce que je pensais. Un mélange de sentimentalités bébêtes et d’indications pratiques : « Je pense à toi toujours quand il fait clair de lune… Tu feras attention, jeudi, d’apporter au champ de Vrimes le sac de blé que tu avais pris la dernière fois ; si maman voyait ma robe verdie, elle me ferait un raffut ! » Et puis des allusions peu claires, qui doivent rappeler au jeune Gangneau des épisodes polissons… En somme, oui, une déception. Je lui rendrai ses lettres, bien moins amusantes qu’elle-même qui est fantasque, froide et drôle.

Je les lui ai remises, elle n’en croyait pas ses yeux. Toute à la joie de les revoir, elle se moque pas mal que je les aie lues ; elle a couru les jeter dans les cabinets, et maintenant, elle a repris sa figure close et impénétrable, aucune humiliation. Heureuse nature !

 

– 133 –

Zut, j’ai pincé un rhume ! Je reste dans la bibliothèque de papa, à lire la folle Histoire de France de Michelet, écrite en alexandrins. (J’exagère peut-être un peu ?) Je ne m’ennuie pas du tout, bien installée dans ce grand fauteuil, entourée de livres, avec ma belle Fanchette, cette chatte intelligente entre toutes, qui m’aime avec tant de désintéressement malgré les misères que je lui inflige, mes morsures dans ses oreilles roses et le dressage compliqué que je lui fais subir.

Elle m’aime au point de comprendre ce que je dis, et de venir me caresser la bouche quand elle entend le son de ma voix. Elle aime aussi des livres comme un vieux savant, cette Fanchette, et me tourmente chaque soir après le dîner pour que je retire de leur rayon deux ou trois gros Larousse de papa, le vide qu’ils laissent forme une espèce de petite chambre carrée où Fanchette s’installe et se lave ; je referme la vitre sur elle, et son ronron prisonnier vibre avec un bruit de tambour voilé, incessant. De temps en temps, je la regarde, alors elle me fait signe avec ses sourcils, qu’elle lève, comme une personne. Belle Fanchette, que tu es intéressante et compréhensive ! (Bien plus que Luce Lanthenay, cette chatte inférieure.) Tu m’amuses depuis que tu es au monde ; tu n’avais qu’un seul œil ouvert que, déjà, tu essayais des pas belliqueux dans ta corbeille, encore incapable de te tenir debout sur tes quatre allumettes ; depuis, tu vis joyeusement, et tu me fais rire, par tes danses du ventre en l’honneur des hannetons et des papillons, par tes appels maladroits aux oiseaux que tu guettes, par tes façons de te disputer avec moi et de me donner des tapes sèches qui résonnent dur sur mes mains. Tu mènes la conduite la plus indigne ; deux ou trois fois l’an, je te rencontre dans le jardin sur les murs, l’air fou, ridicule, une trôlée de matous autour de toi. Je connais même ton favori, perverse Fanchette, c’est un matou gris sale, long, efflanqué, dépoilé, des oreilles de lapin et les attaches canailles, comment peux-tu te mésallier avec cet animal de basse extraction, et si souvent ? Mais même en ces temps de démence, quand tu m’aperçois, tu reprends un moment ta figure naturelle, tu me miaules amicalement quelque chose comme : « Tu vois, j’en suis là ; ne me méprise pas trop, la nature a ses exigences, mais je rentrerai

 

– 134 – bientôt et je me lécherai longtemps pour me purifier de cette existence dévergondée. » Ô belle Fanchette blanche, ça te va bien de te mal conduire !

Continuer : partie 2 sur 5