Clavecin
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L’ALPHABET DES LETTRES
CLAVECIN
PAR
FAGUS
F
PARIS, A LA CITÉ DES LIVRES
Copyright by Fagus, 1926
A EDGAR MALFÈRE
ET
A LA MÉMOIRE
DE
PIERRE QUILLARD
AU LECTEUR
Celui qui fait profession de poésie doit s’efforcer dans tous les genres, apportant même soin au madrigal, au sonnet sans défaut, qu’à construire un long poème. C’est la meilleure méthode, sinon la seule, pour se rendre maître du plus sublime des instruments.
Les aînés donnent l’exemple: Racine ne dédaigna pas l’épigramme, ni Victor Hugo le calembour; Virgile chantait le Moucheron, et le divin Homère le Combat des Rats et des Grenouilles, dit-on.
BALLADES
PRIÈRE A LA TRÈS SAINTE-VIERGE
Pour M. l’abbé Mollière, curé de Pringé.
—Reine des cieux, régente terrienne, Empérière aux infernaux palus,
Je meurs de soif au bord de la fontaine D’où pleut le sang de mon Seigneur Jésus.
Que fus-je ici que ce trouble Fagus Qui peu valut mais souffert a ses peines?
Accordez-lui de joindre vos élus: Je meurs de soif au bord de la fontaine.
François Villon et son frère Verlaine Ont péché certe autant que moi ou plus, Vous les sauviez, ô Vierge souveraine: Veuillez sauver le serviteur Fagus.
Mon fils aimé, ma femme ne sont plus, Mais je sais bien qu’aux cieux ils interviennent, Vierge, de Vous soient leurs voix entendues: Je meurs de soif au bord de la fontaine.
Par devant Vous j’invoque dans ma peine Sœur Mélanie à qui parla Jésus,
Et Bernadette à qui sous la fontaine Par dix-huit fois Vous êtes apparue, Et vous, Thérèse-de-l’Enfant-Jésus Qui de mon fils au ciel êtes marraine: Je vous en prie, rendez-nous absolus: Je meurs de soif au bord de la fontaine.
Reine des cieux, régente terrienne, Ai-je tout dit? Je ne vois rien de plus, Que vous prier de redire à Jésus, Qui fut si bon à la Samaritaine: Je meurs de soif au bord de la fontaine.
BALLADE VOTIVE A JEAN-MARC BERNARD
—Au matin d’or qu’éveille à peine un vent, Les clairs rideaux de peupliers s’appellent; Le Rhône énorme emporte en tournoyant Les premiers feux et les premiers bruits d’ailes, Et vers la rive où bleuit l’asphodèle, Un jeune dieu levé sur l’horizon Retient là-haut une étoile nouvelle: Jean-Marc Bernard, de Saint-Rambert d’Albon.
—Sous la tonnelle aux grappes d’or mouvant, Villon, Ronsard et Platon s’interpellent En travestis d’inlassés bons vivants, Quand, dispersant la joyeuse querelle, Sa voix à lui s’élève comme une aile: L’ode a jailli! tous rediront ce nom Saisi vivant par Minerve éternelle: Jean-Marc Bernard, de Saint-Rambert d’Albon.
—Heure ni jour, l’enfer se soulevant, L’horreur, le sang, et des spectres s’appellent, Une prière à Dieu, puis, dans l’instant, Un coup affreux: la boue et la cervelle, Les os noircis, on ramasse à la pelle, De croix pas même: où la mettre, à quoi bon?
La mort du brave a pris sous sa tutelle Jean-Marc Bernard, de Saint-Rambert d’Albon.
Épitaphe en Envoi
—Seigneur Jésus, Jean-Marc fut doux et bon; A sa patrie, à son prince fidèle, Chantant pour eux il vint mourir pour elle: Veuille accueillir au Paradis profond Jean-Marc Bernard, de Saint-Rambert d’Albon!
BALLADE DU PAUVRE BOUGRE
Ici sui com l’osière franche Ou com l’oisiau sur la branche: En été chante,
En hyver plore et me gaimante Et me défeuil aussi com l’ente Au premier gel.
Rutebœuf.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans, Dans son taudis qu’on est triste à quarante!
Contre mon poële au cœur agonisant Je viens blottir ma chair lasse et dolente: Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans!
Dehors il neige à grand foison et vente, Et bat mon cœur à l’unisson du temps; Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans, Dans son taudis qu’on est triste à quarante!
Mon fils aîné sous la neige sifflante Trotte en soufflant dans ses doigts et toussant; Mon plus jeunet que la fièvre tourmente Dans son lit froid délire et se lamente: Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans!
Et toi ma femme, oh si douce et vaillante, Malade aussi, tu vas nous consolant: Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans, Dans son taudis qu’on est triste à quarante!
O Toi de qui sont les gueux en attente, Seigneur Jésus, Seigneur des pauvres gens, De Toi jadis était notre âme absente, Jeunesse est vaine et de tout ignorante: Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans!
Mais l’âge arrive, on pleure et se lamente, On Te recherche, hélas! il n’est plus temps; Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans, Dans son taudis qu’on est triste à quarante!
Envoi
—Seigneur Jésus, dans la nue foudroyante Quand Tu viendras au renouveau des temps, Qu’à nos erreurs soit Ta bonté clémente, Tant avons-nous souffert en Ton attente: Prends en pitié tous Tes pauvres enfants!
SONNETS
SILENCIEUSE
J’aurais voulu, je veux encore Unir à votre nom mon nom,
Le dur destin qui nous dévore
Insiste pour répondre: Non.
En vain! je me veux faire encore Tenace plus que le démon,
Très chère amie, et même amphore Enclot votre nom et mon nom.
Tout nous unit, tout nous sépare, Hé quoi, n’est-ce pas mieux ainsi?
Une telle aventure et rare
A la fois que si belle aussi:
Nulle étreinte, rien qui dépare En rien le compagnon choisi!