Colette Baudoche : Histoire d’une jeune fille de Metz

Maurice Barrès · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/4

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Colette Baudoche : Histoire d’une jeune fille de Metz

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Ici, la place Stanislas : un vaste palais, quatre grands pavillons et deux plus petits, tous les cinq d’un style noble et grave, la dessinent, et ces bâtiments majestueux, à la Louis XIV, prennent leur grâce des fameuses grilles, égayées d’or, et des fontaines rococo, cependant qu’il les relèvent en noblesse. Véritable place royale, elle étale largement aux regards un principe bien assis de gouvernement, réglé, contenu par les hommes d’étude, policé par le sentiment féminin, obéi par l’énergie ouvrière. Toute voisine, la Carrière, où nous conduit un arc de triomphe, avec les graves maisons qui bordent son rectangle, nous donne l’idée d’une classe solide, fortement installée pour la défense sociale. Et non loin, un peu à l’écart, la petite place d’Alliance, uniforme, solitaire et taciturne, où le jet d’eau dans le carré, des tilleuls, exhale une sorte de mélancolie janséniste et nous rend sensible encore la douloureuse crise de la conscience nationale séparée de ses ducs… Bien des automnes se sont entassés, avec les feuilles de ces vieux arbres, sur la source lorraine, et pourtant, auprès de la fontaine de Cyfflé, on entend toujours s’égoutter nos regrets.

 

La mémoire de ces temps jadis n’a pu s’évanouir. Leurs beaux monuments répondent aux manières de sentir lorraines. Ce Nancy

 

- 55 - aux portes d’or n’a pas été déshonoré en passant à l’usage de magistrats cultivés ou de jeunes officiers. Les Nancéiens ne contrarient pas les effets de leurs trois places. Les beaux arbres qu’ils font pousser encadrent de leurs verdures les fontaines monumentales. Et ce décor, où des étrangers risqueraient de ne voir qu’une façade un peu glacée, prend, d’année en année, plus d’âme au goût de ces Lorrains, qui se plaisent â cacher leur flamme sous un masque de froideur.

 

J’ai vécu indéfiniment sur ces belles places nancéiennes. J’y ai vécu ma vie, une jeune vie à la française, audacieuse et mesurée. Elles sont pleines des menus faits de ma jeunesse, et toutes colorées de mes jours passés. Et si j’aime y revenir, c’est moins pour leur art précieux que pour mes sentiments qu’elles raniment. Sur cette longue place d’arrière, à main gauche, ce froid hôtel ne va-t-il pas s’ouvrir ? Et de cette lourde porte, désormais inutile, ne pas voir sortir le compagnon de ma jeunesse, Stanislas de Guaita, tout rayonnant d’amitié et des beaux vers qu’il vient de créer ? Il m’entraîne, nous irons encore vers toutes les jeunes folies et joyeusement nous redoublerons mes absurdes gaspillages. Quel étudiant joignit jamais une telle impétuosité d’exubérance physique à un si vif sentiment intérieur du divin ? Je voudrais, ce soir, l’écouler et mieux saisir cette profonde pensée poétique rhénane toute pleine des sorcelleries lorraines…

 

… Mais ma solitude m’égare. Qu’on les excuse, ces troubles causés par la sympathie…

 

Une musique indéfinie se lève de ces beaux endroits dont le caractère est si net et le discours si précis. Ces trois places, pour aucun Lorrain, ne peuvent être une sèche et morne connaissance pédagogique. Combien de soirs, au cours des années, n’ont-ils pas vu le soleil couchant et leurs rêves illuminer les vieilles fenêtres, aux reflets métalliques, du superbe palais devenu leur hôtel de

 

- 56 - ville ! Il est impossible d’aimer, voire de comprendre aucun objet si nous n’avons pas mêlé nos songes à sa réalité, établi un lien entre lui et notre vie. C’est peu d’avoir consciencieusement tourné autour d’une belle chose : l’essentiel c’est de sentir sa qualité morale et de participer du principe d’où elle est née. Il faut devenir le frère d’une beauté pour bien commencer à l’aimer. Et M. Asmus, lui-même, que trouverait-il sur la place Stanislas, ce soir, s’il ne la rattachait à ses expériences vivantes ?

 

Le bon professeur, avant de quitter Metz, a consulté plusieurs membres éminents de la Société d’archéologie ; il a farci d’impressions préalables son carnet de choses vues : voilà le meilleur moyen de tout savoir et de ne rien comprendre. Heureusement qu’il a pour toucher, avertir son cœur, la grâce de Mademoiselle Colette. C’est par elle que cette place ne reste pas devant ses yeux un fait d’histoire, une élégante réussite. Sans le stage qu’il accomplit quai Félix-Maréchal, il serait un de ces Allemands, aux poches bourrées de livres, que l’on voit arpenter, étudier, contrôler nos trois places, et, dont il faudrait croire qu’ils sont les plus fins connaisseurs en délicatesses d’art, si l’on ne remarquait qu’ils se mouchent dans des carrés de papier. Fâcheux signe extérieur ! On peut craindre que des hommes si primitifs ne possèdent pas l’esprit de ces lieux et que nos merveilles raffinées ne soient pour eux des objets de musée et d’érudition, des formules. Mais Asmus a bien mûri, depuis qu’il est chez les dames Baudoche. Dans cette neuve et saine nature de pédant, la petite vie des deux Messines se relie à ce décor nancéien. Il y a un rapport que l’âme, à défaut des yeux, saisirait, entre cette humilité de cette magnificence. La paix que les habitudes de ces darnes communiquent aux choses, l’exacte symétrie de leurs meubles, la figure même de Colette, tout ce qu’il y a dans leur atmosphère, de net, de froid, d’élégant, a mis le professeur sur la voie de Nancy.

 

Son cœur l’emporte vers la jeune fille. « C’est elle, pense-t-il, qui me tire le rideau de la beauté française. » Il s’attendrit, et tout

- 57 - le précieux trésor d’expériences qu’il a, depuis huit mois, amassé, il l’étale sur cette place, pour y vivre sans roman la plus romanesque soirée.

 

Qu’il est heureux et réjoui, le bon professeur ! Comme il respire agréablement, en buvant du vin sur cette place Stanislas ! Nancy l’allège, le libère. Certes, depuis qu’il avait sous les yeux quelques images françaises, il souffrait confusément de ce qu’il y a d’embrouillé dans la civilisation allemande, mais aujourd’hui, il aperçoit clairement quel fatras poussiéreux surcharge les greniers de son esprit. II se connaît comme une chambre de débarras, où s’accumulent d’immenses lectures, tout un encombrement venu du dehors. Pour la première fois, il s’explique ce que voulait dire Madame Baudoche quand elle s’écriait avec impatience : « Monsieur le docteur, tout ça, c’est des embrouillamini ! » Jusqu’alors il avait pour idéal Nuremberg, mais voici qu’en une seconde il apprend à distinguer ce qui est pittoresque de ce qui est beau.

 

Ainsi M. Asmus, sur cette grande place demi obscure, s’enivre de rêverie. Devant un verre de vin, toutefois, car cette volupté un peu sèche, a besoin qu’on la mouille. Mais sous l’action de si beaux modèles, il se sent devenir gentilhomme : « Comme j’étais ivre l’autre soir ! Si je titube à Nuremberg, c’est fort décent, mais je ne me consolerais pas d’avoir manqué aux convenances sur la place Stanislas. »

 

C’est le soir, après dîner. Des bourgeois promènent autour de la statue, dans le centre sablé interdit aux voitures. Ils devisent et prennent le frais, en attendant l’heure de dormir. Toute l’animation est rassemblée devant l’un des pavillons bas de la place : un groupe élégant de viveurs occupe la terrasse d’un restaurant doucement éclairé. On cause, on prend des glaces, et l’on regarde de jolies filles entrer, sortir, monter en voiture. M. Asmus les compare avec

 

- 58 - admiration à leurs collègues allemandes qui versent de la bière dans des brasseries fétides. « Ce sont des princesses, pense-t-il, des sœurs indignes, mais des sœurs de Mademoiselle Colette… » M. Asmus s’égare dans des songeries d’un style Louis XV. Et cette voiture de jeunes plaisirs qui s’éloigne au tournant de la belle place, il lui plaît d’y voir de tendres caprices et des Cydalises, qui se réveillent pour accueillir d’un sourire un digne érudit allemand.

 

A son retour, M. Asmus trouva une vive querelle ouverte dans Metz une ordonnance du Président de la Lorraine venait de supprimer l’enseignement du français dans les écoles de quatre villages. Moyeuvre-Grande, Knutange et Audun-le-Tiche. Ces mesures sont fréquentes, et leur effet toujours pareil : elles réjouissent les immigrés, en même temps qu’elles indignent l’indigène. Au grand scandale de ses collègues déjà fort agacés par l’enthousiasme qu’il rapportait de Nancy, M. Asmus soutint que détruire la langue française en Lorraine, c’était bel et bien détruire des intelligences.

 

– Prenons, disait-il, un enfant qui arrive à l’école… Vos maîtres refusent de lui apprendre à lire et â écrire le français, ils ne peuvent pourtant pas faire que l’allemand soit sa langue naturelle ! Voilà donc un estropié pour la vie. Où est pour nous le bénéfice ? Je voudrais bien qu’on me dise en quoi le pangermanisme profit de cet abêtissement local ? J’ai vu des devoirs rédigés dans notre langue par des petits indigènes ; ils ne présentaient aucun sens, n’étaient qu’une suite de mots ineptes.

 

M. Asmus fit plus que parler, il agit, et soupçonnant l’administration de fournir des statistiques inexactes, il s’en alla les contrôler sur place. De village en village, il entra dans un très grand nombre de maisons. Il y goûta le plaisir nouveau d’être salué avec sympathie par des paysans, à qui le maire avait appris sa bonne volonté. Ce fut l’emploi de son printemps.

 

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Moyeuvre-Grande, Fontoy, Knutange et Audun-le-Tiche ont été récemment gâtés par les hauts fourneaux et surchargés d’Italiens. Ses allées et venues pour gagner ces pays jaunâtres de minerai mirent du moins le jeune professeur en goût de visiter tous les pays qui entourent Metz. Déjà ses collègues l’avaient mené dans les chaumes de Gravelotte et de Mars-la-Tour, sur le tragique plateau de l’Ouest, où toute une vie semble arrêtée, où rien ne bouge que les longues files de peupliers. Il commença de parcourir, seul, nos campagnes, si mâles sous le grand vent. Il suivit la longue vallée étroite de Monvaux, mince prairie entre des collines, boisées de frênes, de chênes et d’érables. Il découvrit les diverses régions et distingua nos rivières, la Moselle plus aérée, la Nied plus intime et la Scille plus grave.

 

La campagne autour de Metz est infiniment chargée, nuancée, pétrie par la culture, par les hommes, par des siècles de grande histoire et d’obscure activité. On n’y voit guère de beaux arbres. Le sol et le climat s’y prêteraient-ils mal, ou bien cette race positive réalise-t-elle trop vite ? Mais dans les « croues », tout autour des villages, les mirabelliers courbés, tordus et moussus, nous offrent le plus parfumé bouquet de printemps. Et parfois, un pêcheur qui marche, les jambes nues, portant ses filets le long de la rivière, au pied d’un bois de hauts peupliers, fait un noble tableau du Poussin. Ce grand pays, large et simple, à plusieurs plans, délicieux de souplesse, avec des fonds très noyés, c’est, un plus humide, l’atmosphère de Florence. Toutefois, l’Arno toscan n’a pas la noblesse fière, la chasteté de notre rivière, quand les saules courbés par le vent se penchent sur elle, qui fuit dans les prairies sombres. Et les larges couleurs profondes que notre terre prend parfois le soir s’accordent avec les vertus éprouvées et calmes de notre nation.

 

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M. Asmus quittait quelquefois la Moselle pour atteindre, sur sa rive droite, la plaine de la Seille, vaste pays du blé et des chênes, où galope un vent éternel. La terre y est grasse, forte, le plus souvent mouillée, en été crevassée. La Seille y serpente à pleins bords, au milieu des roseaux, des peupliers et des saules argentés que la bise ébouriffe. Ses villages, que les gens de la Moselle nomment avec dédain « les villages perclus de la Seille », tout gris sous des toits rouges, n’ont pas changé depuis des siècles. Leurs paysans sont des abeilles qui mellifient silencieusement pour le collecteur d’impôt, qu’il soit de Metz, de France ou de Prusse. On y voit, çà et là, quelques gentilhommières dont les maîtres sont toujours absents. D’où vient la mélancolie inaltérable de cette plaine ? De ses grandes courbes monotones, de ses bouquets isolés, tous pareils, de son vaste ciel tourmenté, de sa terre figée, silencieuse, et des deux minotaures, le Saint-Blaise et le Sommy, toujours dressés sur l’horizon. Allez voir à Sillegny, dans la pauvre église, les fresques pieuses et barbares du seizième siècle, et son cimetière où subsiste un charnier. C’est de là qu’on épuise le mieux toute la poésie de la Seille et que se resserre un cœur épanoui sur les bords de la Moselle.

 

Qu’éprouvait dans nos campagnes cet étranger, ce fils des vainqueurs ? Les noms de nos villages prenaient-ils pour lui cette sonorité tendre et profonde, à la Mozart, qui nous touche l’âme ? Savait-il déchiffrer l’écriture mystérieuse que tracent nos arbres légers et leurs feuillages amenuisés dans notre atmosphère bleuâtre ? Une pensée délicate, épurée, solitaire, s’élève avec leurs branchages. Ces bois paisibles, qui ne savent rien d’aucune querelle donnent une vive image du devoir, tel que l’accomplit une belle plante humaine, une riche et saine nature, au milieu des maîtres injustes. Leçon utile aux vaincus ; noire digne rôle, c’est d’épanouir quand même nos puissances et de les faire, au mieux, admirables, dussent-elles n’avoir aucun digne admirateur.

 

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Un Frédéric Asmus, s’il se présente pour recueillir notre héritage, en laissera glisser et, s’anéantir la plus précieuse part. Il a du moins l’âme en mouvement et très sensible aux choses. Avec quelle avidité, en marchant seul dans la campagne, il regarde, écoute, admire ce qui naît spontanément du sol ! Comme il se réjouit d’avoir tant d’inconnu à approfondir ! La place Stanislas lui a délivré, épuré l’esprit ; cette campagne lui émeut le cœur.

 

Le beau Nancy de Stanislas, on peut bien le dire, est surtout fait pour parler à des voyageurs pressés. On y trouve une beauté tout en fleur, une admirable réussite, mais privée de lendemain ; on y respire moins nos vertus de terroir que la pensée d’une petite cour dont le roi fut, plutôt que le dernier des ducs de Lorraine, le premier des majors de table d’hôte. Les campagnes que parcourt aujourd’hui le jeune Allemand sont plus efficaces et meilleures faiseuses d’hommes.

 

Il y a des petits villages, isolés au milieu des espaces ruraux, qui, le soir, à l’heure où l’on voit rentrer les bêtes et les gens, m’apparaissent comme des gaufriers, et je crois que tout être, fût-il barbare prussien, soumis à leur action patiente et persistante, y deviendrait lentement Lorrain. Bien des générations reposent là, au cimetière, mais leur activité persiste ; elle est devenue ce groupe de maisons, ce clocher, cet abreuvoir, cette école qu’entourent les champs bigarrés de couleurs et de formes, et si l’on entre dans cette communauté, on y vient nécessairement se conduire et penser comme ont fait, les prédécesseurs. Pour moi, dans ces retraites lorraines, si bien enveloppées, pressées, protégées par leurs verdures reconnaissantes, où les blés ondulent, où les poulains caracolent, où les filles et les garçons s’interpellent en beau patois avec des regards éternels, je redresse mes vertus d’âme et de corps. C’est un jardin de Paradis, et l’homme de la Prusse orientale ne songe pas à le nier.

 

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M. Asmus éprouve une estime affectueuse pour ces vignerons en blouse bleue, qui regardent l’étranger avec indépendance, bien honnêtes au milieu d’une vie de droiture et de labeur ; il reconnaît chez les vieilles Lorraines, sous leurs bonnets gaufrés, non pas une âme meilleure et plus limpide que l’âme des vieilles mamans allemandes, mais une vive et saine malice ; il aime à voir les charmantes figures, déjà militaires, des enfants de quatorze ans, auprès des figures paisibles et claires de leurs grands-parents ; il écoute avec un plaisir de sympathie, çà et là, dans les champs, mêlé aux mots que les paysans disent aux chevaux, l’accent railleur et gentil des jeunes filles, de qui la halette, sous l’immense soleil, voile la figure… Bien que privées d’une beauté souveraine, les filles du pays messin, nettes et lumineuses, s’accordent avec les prairies, les collines, le ciel et la rivière, dont elles rehaussent la douceur, en même temps qu’elles y prennent un charme d’exilées.

 

Peut-être M. Asmus attribuait-il à la Lorraine beaucoup de mérites qu’il ne devait qu’au bien-être de la jeunesse et du printemps. Il est probable qu’il se fût attaché de même à tout autre pays où les tableaux de la nature auraient servi de cadre à ses premières émancipations. J’accorde qu’il savait gré à la Lorraine d’être la terre de sa vingt-cinquième année, la forêt qu’il respirait, la rivière où il se baignait, le grand vent qu’il bravait avec toute la fraîcheur de son âge, mais enfin, c’est chez nous et sur notre sol qu’il dépensait les effusions naturelles aux jeunes gens généreux. A défaut d’une affection de naissance, c’était presque un amour de mariage. Il découvrait, créait, mûrissait en lui une Lorraine par à peu près. Il la composait assez bizarrement d’un amalgame de ses rêves avec les notions que ses logeuses lui fournissaient.

 

De lui-même, il sent la nature à la mode d’un Werther, il s’y disperserait, et le cadastre le gêne. Bien souvent, avec ses camarades d’université, il a gravi des montagnes et fait de longues marches en forêts ; il s’emplissait alors d’un plaisir confus dont il n’a gardé aucun bénéfice. Mais, chaque soir, les dames Baudoche, à

- 63 - la manière de nos religions occidentales qui placent les déesses, les saints et les anges, partout comme un écran entre nous et la nature, lui nomment les châteaux, les autorités sociales, les souvenirs des cantons qu’il a traversés. Elles humanisent sa promenade du jour et l’envoient, la semaine suivante, aux meilleurs points d’où il verra les vertus de la terre lorraine. Ces belles précisions sauvent M. Asmus du vague. A la place d’une rêverie stérile, qu’il aurait subie, s’il avait été seul, le jeune Germain reçoit un excitant à la vie et voit naître dans son esprit une parenté avec les gens qui façonnèrent cette campagne.

 

Pourtant, les enthousiasmes qu’il rapporte de ses excursions mettent mal à l’aise les dames Baudoche. Elles sourient et se méfient. Certains mots et certaines idées d’ordre poétique, permis au passant, ne sont pas de leur usage. Les emballements du locataire, fort sympathiques à coup sûr, leur paraissent tout de même un peu saugrenus.

 

Exactement, M. Asmus entrait dans un état mystique. Il devenait Celui qui a trouvé sa voie. Bien des choses pourraient l’attrister. Sa fiancée réprouve ses expansions lorraines : « Rappelle-toi, Fritz, lui écrit-elle, comme ton père et le mien parlaient des Français, et toujours se trouvaient d’accord pour voir en eux les ennemis héréditaires de notre race. » Mais le jeune homme est soutenu par le sentiment que depuis quelques mois, il se hausse â un degré supérieur de civilisation, et que ce perfectionnement, il ne pourrait y faire obstacle. Cette vue de converti entretient dans son cœur une sorte d’attendrissement et même une émotion de reconnaissance, qu’il reporte sur les petits Messins du collège.

 

Une après-midi, il faisait traduire à ses élèves le recueil de Ploetz, qui est l’ouvrage classique pour l’enseignement du français en Allemagne. Le texte se rapportait à Napoléon Ier. Les uns après

 

- 64 - les autres, avec le dur accent des Schwobs ou bien avec le traînement de voix des Welches, les enfants venaient d’ânonner, quand l’un d’eux, son tour venu, rougit et S’arrêta.

 

– Eh bien, lui dit M. Asmus, pourquoi ne lis-tu pas ?

 

– Mon père a dit que le livre ment et que Napoléon est un grand homme.

 

Ce fut dans la classe, réveillée par cet incident de frontière, un grand bruit de pieds, signe d’émotion.

 

Le colosse allemand posa son regard étonné sur le petit Lorrain, puis, se référant au livre, il lut à haute voix :

 

« La sincérité et la générosité étaient parfaitement étrangères à Bonaparte. Il avait coutume de raconter qu’un de ses oncles avait un jour dit de lui : « Napoléon ira loin, car il ment sans cesse. » Loin d’admirer une belle action, il était incapable de la comprendre. Il était convaincu que l’égoïsme et la vanité sont les mobiles de tous les actes et qu’on ne peut gouverner les hommes que par leurs vices. »

 

Toute la classe portait avec vivacité ses yeux du maître au petit camarade et se demandait comment les choses allaient tourner entre Goliath et David. Mais M. Asmus, quand il eut fini de lire le texte, refusa toute bataille. Il dit avec conciliation :

 

– Le livre insiste trop sur les travers de Bonaparte. C’est un fait que Bonaparte a enthousiasmé des millions d’hommes. On peut dire aussi qu’il a rendu de diverses manières d’immenses services à

 

- 65 - l’humanité, et par exemple, il est probable que, sans lui, l’unité allemande se fût faite moins rapidement.

 

L’aventure fut rapportée par des élèves fils de fonctionnaires, à leurs parents, et dès le lendemain, le professeur fut appelé chez le directeur du collège, qui lui dit :

 

– Votre classe, Monsieur Asmus, est une des mieux conduites de notre maison, et je ne puis donner sur vous que de bonnes références. J’apprécie cet esprit de vérité et de justice dont vous venez de faire preuve. Mais, enfin, le livre est là par le choix de nos supérieurs, et l’on ne doit pas remettre en question ce que l’autorité a une fois décidé. Je profiterai de cette occasion pour vous rappeler qu’ici le rôle d’un bon Allemand est double : faire son métier et amener au germanisme les jeunes cervelles lorraines.

 

Le directeur parlait avec une grande bienveillance parce qu’il n’avait qu’un souci administratif, c’est-à-dire qu’il ne songeait qu’à éviter les histoires. Mais les professeurs, plus jeunes, plus libres, ne bridaient pas leurs dispositions philosophiques ; ils élargirent l’incident, et le pangermaniste, au cours du déjeuner, se chargea d’exprimer leur déplaisir. Ils eurent une conversation qu’il est intéressant, je crois, de rapporter en détail, afin que l’on connaisse l’état d’esprit de M. Asmus et que l’on fasse la différence des deux opinions allemandes principales sur l’Alsace-Lorraine.

 

– Asmus, nous sommes inquiets, dit le Pangermaniste. Hier vous vouliez que les Lorrains continuassent de parler français. Aujourd’hui vous approuvez un élève qui contredit notre enseignement. Quelle idée vous faites-vous du rôle d’un Allemand à Metz ? Où voulez-vous en venir ?

 

M. ASMUS

 

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Je suis un bon garçon et je ne veux pas détruire les cerveaux de ces petits Lorrains. Vous savez bien que tous nous arrivons en Alsace-Lorraine avec le désir d’apprendre le français ; cela me semble fort que nous tâchions d’anéantir chez les indigènes ce que nous venons leur demander. Quant à ma conduite avec ce gamin qui aime Bonaparte, voici le fond de ma pensée : on dégrade les enfants, si on les prive de leurs vénérations propres, et je n’ai pas jugé que ce fût notre rôle de faner chez nos élèves l’enthousiasme.

 

LE PANGERMANISTE

 

Si messieurs les Lorrains se trouvent fanés par les vérités allemandes, qu’ils s’en aillent donc en France où l’agriculture manque de bras, comme ils disent. Et du vieux sol, nous verrons accourir une multitude, qui colonisera ce pays de la conquête, en chantant d’une seule voix les chants de nos pères… Laissez à d’autres, Asmus, le soin de flatter la bouderie de quelques Lorrains têtus, et soignons tous, bravement, les intérêts de notre grande race allemande.

 

M. ASMUS

 

Moi aussi, mes camarades, j’entends servir les intérêts de notre race. Je continue la chanson de nos pères, mais nous sommes au deuxième couplet. Ils ont conquis le sol ; à nous de conquérir les fruits du sol. Ici naissaient et se formaient des hommes, préparés depuis des siècles à la civilisation. Pourquoi ferions-nous dépérir cette société ? Notre venue est une crise pour elle, nous devons l’aider à la résoudre, prendre la direction de la prospérité générale, et ce qui nous manque, ce pays nous le fournira. Nous ne sommes plus des soldats excités, mais d’heureux héritiers en possession d’un vieux et magnifique domaine. Il n’est pas permis de rien détruire sur ce territoire, sans avoir examiné, éprouvé toutes les

- 67 - valeurs qu’il renferme. Je crois qu’elles peuvent enrichir la vie allemande.

 

LE PANGERMANISTE

 

0 mon cher collègue, on le devinait : vous êtes devenu un tenant de la culture française. Quelle mystification ! Que voyez-vous que nous puissions envier à ces vaincus ? Leur langue est claire, parce qu’ils ne vont jamais au fond des choses ; leur cuisine excite les sens ; la politesse de leurs salons n’est que le manteau de la débauche. Méfions-nous de ce qui subsiste ici de cette fameuse culture française : elle est un poison pour nos vertus mâles. Si nous n’y prenons garde, ce pays risque de nous énerver.

 

M. Asmus

 

Laissez-moi vous dire que vous ne possédez pas une image vraie du pays messin. J’ai la chance d’être placé dans un milieu où je vois des choses qui m’ont libéré de plus d’un préjugé. Au début, j’étais comme vous ; je méconnaissais ce qu’il y a de véritable valeur humaine dans l’urbanité des gens de ce pays. Elle est chez eux un don de naissance, et puis une habileté légitime qui laisse intacte leur dignité. Vous parlez de notre discipline et vous croyez que la frivolité française nécessairement se dissipe, franchit toutes les bornes, se joue au hasard. Pourquoi n’allez-vous jamais à Nancy ? Sur la place Stanislas, vous verriez un sentiment souple, facile, heureux, et pourtant une œuvre précise, calculée, rigoureusement voulue, où tous les effets sont coordonnés, hiérarchisés, pour produire l’ensemble le plus noble et le plus aimable. Voilà ce que nous ne savons pas faire, car nous sommes incapables de maîtriser notre sentimentalité et notre humeur par notre raison. Ma propre expérience m’a conduit à reconnaître la légitimité de ce que nous appelons chez les gens de ce pays « chauvinisme » et qui est la conscience raisonnable d’une culture

- 68 - qu’il faut apparenter, mes chers collègues, à l’atticisme hellénique. Dans nos universités, nous nous proposons comme modèles les Hélènes ; mais nulle acquisition scolaire ne nous rapprochera d’eux. Un esprit pénétrait, harmonisait lente leur vie. Je trouve ici quelque chose de cette unité. Vous le niez ? Mais je vis dans une famille lorraine, j’ai parcourir les villages, j’écoute parler des gens très modestes, auprès de qui je profite. Je sais, à Metz, des personnes qui ont un esprit de moquerie si étonnant qu’on pourrait les croire sèches et méchantes. Oui, elles pourraient l’être, si elles le voulaient, mais elles sont naturellement bienveillantes.

 

LE PANGERMANISTE

 

Asmus, Asmus, vous vous laissez prendre à des amitiés particulières. Elles vous empêchent de voir le grand rôle historique du peuple germain. Nous apparaissons toujours au milieu des civilisations qu’il faut régénérer et assainir. C’est le vieux service que nous avons rendu dans le monde. Aujourd’hui, tout ce qui a des origines germaniques doit retourner à l’empire. Nous réclamons l’Artois, la Picardie, la Flandre, la Champagne, la Bourgogne et la Franche-Comté. Bientôt leurs populations revivifiées seront tout heureuses de parler la langue de Schiller et de Goethe. Voilà le plan, et rien n’empêchera l’expansion de notre force.

 

M. ASMUS

 

Eh bien, mon cher collègue, permettez qu’à mon tour je vous expose des idées qui naissent d’un amour de l’Allemagne au moins égal au vôtre. Comme vous, je dis que ce qui est beau, ce qui est pur, c’est le cœur d’un loyal Allemand ; aussi je ne veux pas le gâter en l’irritant contre une noble nation. Au contraire, je veux l’enrichir avec tout ce qu’il y a d’excellent sur son territoire. Vous parliez de Goethe tout à l’heure. Rappelez-vous ce qu’il a écrit, que nous

- 69 - autres Allemands nous sommes d’hier et qu’il peut se passer plusieurs siècles avant que nous cessions d’être des barbares. Nous avons fait de grands efforts pour nous civiliser rapidement, et nous nous sommes surchargés au point que notre sensibilité n’a jamais pu se développer. Nous n’avons fait qu’absorber. Où est notre nature ? Nous devons être très contents que ce pays mette un peu de France à notre disposition. Goethe, Schiller et beaucoup de grands hommes ont déclaré qu’il fallait à la pâte allemande un peu de levain français. Et voilà pourquoi la résistance lorraine me paraît une chose bonne, utile, conforme à nos intérêts. Il est possible que cette vie lorraine ne soit pas encore bienfaisante pour tous nos compatriotes. Mais peu à peu ils la reconnaîtront et ne pourront plus s’en passer. Elle ne les dénaturera pas, mais, je le sais par mon expérience, elle harmonisera leurs mœurs avec leurs rêves, elle répondra à leurs tendances profondes, et, loin de les contrarier, elle les élargira, les haussera. En conquérant ce pays, nos pères nous ont vraiment menés sur un plateau supérieur.

 

LE PANGERMANISTE

 

Je sais, Asmus, que vous n’êtes pas le seul dans ces idées. Il y a beaucoup trop d’Allemands, par ici, qui croient, comme vous, s’être hissés sur un plateau supérieur. Mais de votre élévation à tous, je ne vois que votre vertige. Vous vantez les Français, vous dites qu’ils sont l’ordre, l’harmonie, la mesure ; pourrez-vous joindre ces élégances à nos vertus germaines ? Le tout sera-t-il net ? Garderez-vous votre nature vraie, saine et droite ? Non, vous perdrez votre santé morale. Ici, il faut choisir : être d’Allemagne ou de France. Toute incertitude est mortelle. Asmus, vos collègues vous le disent amicalement : vous vous êtes exposé d’une manière coupable à de mauvaises influences. Vous croyez qu’elles vous ont élevé, nous souhaitons que le jour où elles se dissiperont, vous n’ayez pas perdu pour toujours votre équilibre

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M. Asmus fort animé demanda le soir même à Madame Baudoche si elle voulait bien lui « cuire » désormais ses repas.

 

– Je suis sûre, dit-elle, Monsieur le docteur, que vous ne pouvez plus supporter cette cuisine allemande qu’ils vous font à la brasserie.

 

Et de la manière dont elle le disait, il semblait que ce fût pour elle un triomphe personnel. Mais elle ajouta avec modestie :

 

– N’allez-vous pas regretter la société de vos compagnons, qui sont des jeunes gens instruits ?

 

– Instruits, c’est possible, bougonna le docteur, mais peu intelligents.

 

Il raconta qu’il ne s’entendait plus avec eux, parce qu’ils avaient l’idée barbare de vouloir dénaturer les petits Lorrains.

 

– Ah bien, dit Madame Baudoche, s’ils s’imaginent qu’ils réussiront ! Ici, les Lorrains, ça sort du sol. Et les petits Krauss, là-haut, qui sont des café au lait, ils parlent mieux le français que l’allemand.

 

Au cours de la soirée, il fut convenu que M. Asmus, qui payait cinquante marks à sa pension pour son dîner de midi, donnerait quatre-vingts marks à Madame Baudoche pour ses deux repas. Mademoiselle Colette lui demanda s’il mangeait de la confiture avec ses rôtis. Et comme il disait que oui, ces dames le plaignirent et résolurent de lui faire renier la cuisine de Koenigsberg.

 

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Pour son déjeuner de début, il eut une quiche lorraine et des andouillettes.

 

– Comment, disait Madame Baudoche, depuis six mois que vous êtes à Metz, vous n’avez pas mangé d’andouillettes ! Mais on en vend jusqu’à Paris. Que mangiez-vous donc ?

 

Il déjeuna au vin, au petit vin gris de Lorraine, et ne regretta pas la bière.

 

– Je me sens, disait-il, plus de finesse d’esprit.

 

La nuit suivante, il rêva qu’il mangeait des andouillettes de Metz, auprès de Mademoiselle Colette, dans le décor de la place Stanislas et que ses collègues, assis à leur table, reconnaissaient leur erreur.

 

Il nous est difficile à la longue de ne pas accepter le rôle que nous prêtent deux femmes, quand la sympathie les inspire. Le professeur Asmus se voyant l’objet de la sollicitude inlassable et des avertissements des dames Baudoche, entra, sur toutes choses, dans le personnage d’élève. Au bout de huit jours, il s’émerveillait que les œufs n’eussent pas été accommodés deux fois de la même manière, et en même temps il jetait des regards pour savoir s’il les mangeait à la française.

 

Il apprit assez rapidement à ne pas mettre le coin de sa serviette à son cou, à ne pas manger avec son couteau, à ne pas plonger le nez dans son assiette, et, d’une manière générale, à boire, manger et souffler avec beaucoup moins de bruit.

 

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Cette guerre que les deux femmes faisaient aux mœurs allemandes de leur convive contribuait à l’agrément de cette petite société. Elle donnait du piquant à la conversation ; elle permettait aux deux Lorraines de déployer leur malice naturelle.

 

Il y a dans toute cette région un genre de moquerie, parfois bien rustique, bien dure et qui patoise, un sentiment presque farouche de la personnalité, mais, à Metz, il prend un accent mieux policé. Dans l’ironie de Colette, on sentait, mêlée au rire facile de la jeunesse, quelque chose qui partait plutôt de l’âme que de l’esprit, une sensibilité profonde, qui repoussait, parfois un peu sèchement, ce qui lui était étranger. M. Asmus n’en était pas offensé, car la moitié du temps, il ne la sentait même pas. Et ces dames, en voyant qu’il ne se blessait jamais, le déclaraient un excellent garçon.

 

Par la force des choses, leur vie se passait presque en commun. Madame Baudoche lui portait toujours son café au lait dans sa chambre, mais elle pouvait, maintenant, arriver en retard de cinq ou dix minutes. Avant d’aller au collège, il entrait s’informer de la santé de Mademoiselle Colette. A table, au dîner de midi, il rapportait les incidents de la matinée, il signalait les maladresses de ses collègues, surtout il commentait le caractère de ses élèves ; et Madame Baudoche, animée par les noms lorrains qu’il citait, lui faisait l’histoire des parents de ces enfants, ce qui ramenait une fois de plus l’éloge du vieux Metz.

 

Comme le sujet était inépuisable, il fallait que Colette intervînt :

 

– Allons, maman, et vous, Monsieur le professeur, laissez-moi débarrasser la table.

 

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Alors la vieille dame, souvent, se laissait persuader, tandis que sa petite-fille remettait toutes les choses en ordre, de passer dans le cabinet du jeune homme. Et quand ils étaient seuls, ce n’était pas toujours de vieilles histoires qu’ils parlaient, mais elle lui disait combien Colette était animée de pensées sérieuses, tout appliquée aux soins du ménage et au travail de couture, sans que sa gaieté la quittât jamais.

 

– Il ne me reste qu’elle et mes meubles, ajoutait la vieille femme, qui s’accoutumait à voir son locataire accueillir toutes ses pensées. Et c’est pour garder mes meubles à Colette que je conserve cet appartement un peu vaste et que j’ai accepté de prendre un pensionnaire allemand.

 

Le bon M. Asmus comprenait la contrariété que ce devait être pour une vieille Messine de loger un immigré. Il s’en allait à son collège, et vers quatre heures, après la classe, il passait dire un petit bonjour à ces dames, avec le souci que sa présence leur devînt un agrément.

 

– Vous travaillez trop, allons faire une petite promenade.

 

Cela, c’était sa marotte. II y revenait continuellement, et ces dames, qui n’étaient jamais sorties avec lui que pour la conférence française et le théâtre, avaient de la peine à dire « non » sans le désobliger. Il ne soupçonnait pas que pour des Messines se montrer en public avec un Prussien, sans rime ni raison, c’eût été, sinon trahir, au moins se diminuer, déchoir. Il se croyait maintenant presque un membre de la famille.

 

Cette vie le remplissait d’un sentiment salubre et vrai. Sans doute il jouissait imparfaitement du bonheur domestique, mais le tempérament de ces races du Nord est paisible, et le jeune homme

 

- 74 - appréciait avec une chaste délicatesse, ces scènes familières et douces, cette quiétude d’un foyer messin. En même temps, il éprouvait quelque fatuité d’être initié aux raffinements français. Il en faisait une suite de leçons à sa fiancée, et se proposait de les introduire dans la famille qu’ils allaient bientôt fonder.

 

Involontairement, il compare cette petite Colette aux Gretchen de chez lui. Elle a de jolies manières de servir ce qu’elle offre, avec je ne sais quoi de léger qui tient à la personne. Son esprit est plus ferme que celui d’une jeune Allemande et surtout plus clair. Comme elle sait plaire à tous ! Une telle jeune fille achalanderait le plus médiocre bureau de tabac. Mariée avec un officier, elle le conduirait certainement au grade de général. Son adresse à faire des robes semble le goût d’une fille de roi.

 

Un soir, en élevant sur le poing un projet de corsage, elle s’écria gaiement :

 

– Ceci, Monsieur le docteur, c’est pour moi.

 

– Je trouve que vous devenez coquette, Mademoiselle Colette.

 

– Il faut bien pour l’été renouveler sa garde-robe.

 

Et le gros homme émerveillé reliait ces rubans et ces mousselines à tout ce qu’il avait vu, depuis six mois, d’aimable et de léger : il pensait à la conférence où rien n’était lourd, à la place Stanislas parfaite de proportions, à la langue française toute mesure et clarté, enfin aux jolis villages messins posés dans des paysages épurés. « Comment, bougonnait-il, mes collègues, ne voient-ils pas que cette unité de style, jadis réalisée par les Grecs, nous la retrouvons ici vivante ? »

 

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Huit jours plus tard, il apparut avec un vêtement d’été et un chapeau de paille. Ces dames lui firent des compliments et dirent qu’on voyait bien que sa jaquette avait été coupée à Metz.

 

Ce soir-là, Mademoiselle Colette venait de terminer sa robe et son corsage. Il demanda la permission de les prendre avec sa grosse main, et il riait. Il était sensible à la légèreté et à l’amabilité de ces vêtements considérés en eux-mêmes. Ce sont des objets précieux, respectables et délicats, le fruit d’une aimable industrie et consacrés par leur usage, quelque chose de familier et devant quoi, pourtant, il faut s’incliner. De toutes ses forces pédantes, il admirait cette jeune fille (pareille à toutes les Messines) et qui savait (comme elles toutes) exécuter un chef-d’œuvre de goût, de sobriété…

 

– Quelle ceinture me conseillez-vous de mettre là-dessus, Monsieur Asmus ?

 

– Du rouge ou du jaune peut-être.

 

Elle partit d’un éclat de rire.

 

– Du rouge ou du jaune sur du mauve ! Mais non, Monsieur le docteur ; je mettrai une ceinture mauve comme les fleurs du tissu.

 

Il reconnut, en rougissant un peu, que dans son pays, on n’avait pas le sens des couleurs. Pourtant Boecklin…

 

– Eh bien ! dit-elle en l’interrompant, laissez-moi vous dire que votre costume neuf est très bien, mais que votre cravate jure ; et si vous le permettez, j’achèterai de la soie, et je vous en ferai une, moi.

 

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Il était enchanté, et, de plus en plus, rêvait d’une belle promenade pour conduire à travers la campagne Mademoiselle Colette, dans son costume neuf.

 

Les murs eux-mêmes l’entêtaient dans son idée, les murs de Metz qui, vers juillet, commencent à se couvrir d’affiches arc-en-ciel disant :

 

Les jeunes gens de Lessy (ou de Woippy, ou de Lorry, et successivement de tous les villages) ont l’honneur d’inviter les habitants de Metz et des environs à venir célébrer avec eux leur fête patronale qui aura lieu le…

 

Beaux jardins ombragés, jeux de mouton et d’oie, carrousel et divertissements de tout genre.

 

Relève-selle et retraite aux flambeaux, le dimanche suivant

 

Mais ces dames éludèrent son invitation jusqu’au soir où, tout animé de plaisir, il leur jeta dès le seuil de l’appartement :

 

– Bonne nouvelle ! Nous triomphons ! L’ordonnance sur la suppression du français est rapportée.

 

Il avait dit nous d’une manière si vive que ces dames en furent touchées. Et cette fois, elles consentirent au projet qu’elles écartaient depuis des semaines. Madame Baudoche proposa de visiter Gorze et son château, et l’excursion fut décidée pour le dernier dimanche de l’année scolaire, c’est-à-dire, la veille du jour où M. Asmus s’en irait à Koenigsberg pour la durée des vacances.

 

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Par une chaude matinée d’août, Madame Baudoche, Colette, M. Asmus et les deux petits Krauss s’installèrent dans le train jusqu’à la frontière, au long de la Moselle où s’essaiment Ars, Jouy, Ancy, Dornot et Corny. A Novéant, ils prirent le courrier pour Gorze.

 

Le soleil dardait sur la vieille petite diligence, qui les serrait, les secouait et les cuisait. Colette et les deux enfants s’amusaient de tous les imprévus d’une partie de campagne ; M. Asmus avait du plaisir de sa cravate et de son chapeau de paille ; quant à Madame Baudoche, elle reconnaissait chaque partie de cette vallée où, jadis, son mari et son fils régissaient toutes ces belles cultures pour le compte de la famille V…

 

A cinq cents mètres avant d’arriver à Gorze, au bout d’une prairie et sur les premières pentes des collines, un petit parc voilait une habitation d’assez belle apparence.

 

– C’est là, dit-elle ; c’est le château.

 

Un ruisseau large et rapide, où brillait un petit pont tout blanc, coulait au bas des jardins. Et sous l’immense soleil, la propriété plaisait par cette eau courante qui mouillait sa prairie. Ce coin de terre rafraîchissait tout le paysage et semblait dans cette journée d’août une vasque de fraîcheur. Les deux enfants assoiffés regardèrent ce paradis d’ombrage en tirant la langue comme des caniches, mais il ne fut pas question de descendre de voiture. Tout le monde s’accorda, pour remettre à l’après-midi la visite qu’on y devait faire. La grosse question, c’était d’abord le déjeuner.

 

L’hôtelier, que la petite troupe alla trouver tout droit au débarquer, demandait une demi-heure.

 

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– Prenez une heure, dit M. Asmus, une bonne heure. C’est au moins ce qu’il nous faut pour examiner les curiosités du bourg.

 

– Mais il n’y a rien, disait Madame Baudoche.

 

Le professeur commença d’énumérer, d’après son guide, le palais abbatial du dix-huitième siècle, devenu un hospice de vieillards, l’emplacement de la fameuse abbaye primitive, l’église et diverses maisons pittoresques.

 

Positivement, depuis son voyage à Nancy la beauté lorraine et messine était devenue la chose de M. Asmus.

 

Dans ces communes placées en dehors du chemin de fer et qui n’ont pas de douaniers ni d’employés de gare, c’est absolument comme si l’annexion n’existait pas. A Gorze, l’église, les tilleuls, les maisons et les gens sont d’autrefois, bien à la française. Oui, les maisons, comme, les gens, ont des visages reposés, clairs, d’une honnêteté limpide. Madame Baudoche perçoit le charme épars de cette ville où flottent ses souvenirs, mais il n’y a que M. Asmus pour remarquer et nommer par leurs noms des choses si familières à tous. Voilà-t-il pas qu’au milieu de la ville, sous le soleil de midi, devant une bonne petite maison ancienne, toute spirituelle, où des mascarons au-dessus de chaque fenêtre représentent des femmes coiffées à la mode du dix-huitième siècle, il commence une sorte de conférence :

 

– Ces femmes en fanchon, dit-il, toutes prêtes pour la conversation dans le parc, ont quarante-cinq ans. Et cela, c’est bien français de donner de l’agrément à des personnes mûres, et de prolonger le bonheur dans la vie de la société.

 

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Les deux enfants énervés par la faim et par cette érudition se plaignirent de la chaleur. Colette leur glissa deux doigts dans le cou, pour tâter si leurs petits corps étaient en moiteur.

 

– Bon ! Vous avez très chaud et très faim. Vous l’avez dit trois fois. C’est entendu, n’en parlons plus. Qu’est-ce que des petits soldats qui ne savent pas marcher sans se plaindre ?

 

– C’est bon, Mademoiselle, disait M. Asmus, s’il leur fallait grimper jusqu’à Gravelotte, vous verriez qu’ils ont des jambes.

 

Ainsi, un commun idéal d’honneur militaire est invoqué par les deux jeunes gens, de la manière la plus simple, à deux pas du tragique plateau de Gravelotte, sans que nul ne précise au service de quelle nation. Ils écoutent, accueillent les grandes leçons de sacrifice que donne cette terre, mais ils ne songent pas à s’en armer les uns contre les autres. M. Asmus et Colette n’ont pas oublié ni cessé de ressentir les événements de la guerre ; seulement, ils les pensent par une claire journée de soleil, au cours d’une partie de plaisir.

 

En traversant la place, tous les cinq lisent avec intérêt, sur l’hôtel de ville, l’inscription commémorative de la générosité des Anglais qui, après les batailles de 1870, envoyèrent des semences à cette région dévastée. Puis ils vont gaiement s’asseoir à

 

l’auberge et manger d’excellentes pommes de terre frites, des pommes anglaises, petites-filles de celles qui passèrent la Manche.

 

Trois autres tables sont occupées par des groupes qui parlent, tous, la courtoise langue française. On ne crie pas, on mange proprement un délicat fromage de petit cochon au vin blanc. M. Asmus savoure la perfection de cette vie policée ; il pense : ce

- 80 - sont vraiment des plaisirs de gentilhomme. Il admire comment l’hôte vient, avec bonne grâce et sans excès d’empressement, s’assurer que chaque convive est satisfait.

 

L’aimable aubergiste, en s’approchant de leur table, s’exclame :

 

– Mais je ne crois pas me tromper, c’est cette bonne Madame Baudoche.

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