Complices
Section 2
COMPLICES
LE RÉPROUVÉ
à Ludmilla Pitoëff.
Ce fut mon père qui prononça pour la première fois son nom devant moi. J’avais douze ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant le meuble italien à tiroirs que je possède aujourd’hui, et où l’on serrait de l’argent et des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, passait par des soucis dont je devinais l’importance. Pour rendre service à un ami, il avait—je l’ai su depuis—placé des fonds dans une affaire qui venait de finir en désastre. Or nous n’étions pas riches. Cependant, si mon père souffrait d’être obligé désormais avec les siens à une économie plus rigoureuse, il était surtout bouleversé de découvrir que son ami l’avait trompé. De cette expérience funeste lui était venue une modestie qu’il imprimait à sa conversation et jusqu’à son attitude. Quelle gêne de pressentir, ignorant ses motifs, cette humiliation! Les enfants, plongés dans leur incomparable univers, ne saisissent des événements qui se passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, et participent à la vie des grandes personnes sans la concevoir.
—Oui, répéta mon père, c’est une lettre de Malrose.
Il regardait ma mère qui ne répondit pas. Dans le ménage, elle était la plus autoritaire des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et fort bien, la maison; elle conseillait l’incertitude de son mari, le poussait aux démarches utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco avait été prêté à son insu. Elle ne s’était pas plainte de cette imprudence; ma mère avait trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. Mais elle trahissait maintenant, à l’égard de mon père, une constante appréhension. En ce moment elle ne lui disait rien parce qu’elle redoutait sans doute qu’une catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.
—Mon cousin, reprit mon père avec un certain effort, nous demande l’hospitalité pour quelques jours.
Je levai la tête de dessus mes soldats de plomb. Qui était ce cousin Malrose, imprévu, qui voulait habiter chez nous? Nous connaissions si peu de monde que ce problème m’intéressa. D’autant que ma mère semblait tout à coup inquiète.
Mon père attendit un peu, espérant sans doute la grâce d’une réponse, puis, comme rien ne venait, d’une voix plus faible:
—Qu’en penses-tu? demanda-t-il.
—Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible de le recevoir.
Bon, l’affaire était terminée par cette phrase nette et, une fois de plus, man père plierait les épaules. Je me mis à ranger mes soldats dans leur boîte. Mais, contre toute attente, mon père, la voix soudain raffermie, répliqua:
—Je ne suis pas de ton avis. La question mérite d’être discutée.
Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant de lui-même, si docile aux suggestions des personnes qu’il respectait, mon père était capable, lorsque certains principes entraient en jeu, d’une intransigeance d’autant plus résolue qu’elle se manifestait plus rarement. Ainsi il était patriote avec une ferveur cornélienne; l’amitié, à ses yeux, méritait tous les sacrifices; et il poussait le culte de la famille à un degré invraisemblable. Sur ces trois sujets, ma mère ne pouvait le faire reculer d’un pas.
—La lettre est catégorique et il attend d’être vite renseigné.
—Pourquoi cette hâte tout à coup? Voilà huit ans que nous ne l’avons vu, huit ans qu’il n’a pas jugé bon de te donner signe de vie…
Ma mère connaissait donc ce mystérieux Malrose? Comme elle avait l’air courroucé! Elle recommença:
—Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur ta bonté. Mais tu sais bien que ni ton frère, ni ta sœur ne voudraient…
—Mon frère est malade, ma sœur est dans le Midi…
—Ah! pardon, fit ma mère avec violence. Ta sœur ne le recevrait chez elle sous aucun prétexte.
Mon père baissa la tête; il admettait la valeur de l’argument, mais il ne pouvait renoncer à un projet qu’il estimait juste. Avec le brusque courage des timides, il se jeta à une nouvelle attaque:
—Je regrette de te contredire. Malrose m’avoue que sa position est précaire; il me demande, pour peu de jours seulement, un abri, un réconfort. Il voudrait faire ici quelques démarches, dont il espère des résultats utiles. Ah! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, ce que je lui reproche moi-même, mais il m’est impossible de me montrer impitoyable. Sa lettre est touchante de sincérité.
Devant un geste de son interlocutrice, il voulut lui faire lire le papier qu’il tenait: ma mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou peut-être ironique, elle murmura:
—Je le sais d’avance: les lettres qu’on t’écrit sont toujours sincères.
—Il ne sera pas dit qu’un membre de ma famille aura fait en vain appel à moi.
—Mais où voudrais-tu même le loger?
Nous habitions alors, dans la banlieue, une maison simple, à un étage, entourée d’un jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses et encombrées. Mon père, que les difficultés pratiques rendaient toujours craintif, et qui voulait s’assurer la bonne grâce de sa femme, essaya une concession:
—C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup de place. Eh bien, si je disais à Malrose de descendre à l’hôtel et de venir prendre ses repas ici?
—L’hôtel coûte cher, et puisque sa position est difficile…
—Je pourrais, dit naïvement mon père, lui prêter une petite somme…
—Ah! non, s’écria ma mère avec vivacité, pas cela. Tiens, je me charge de tout, je l’accueillerai, je le logerai, je te promets qu’il ne manquera de rien. Mais ne lui prête pas d’argent.
Mes soldats étaient tous rangés dans leur boîte. J’appuyai sur le couvercle pour l’enfoncer, et je proposai:
—On pourrait mettre ce monsieur dans la chambre de débarras.
Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. Ma mère tressaillit et jeta un regard de reproche à mon père qui haussa les épaules. Puis, croyant me distraire, elle affecta un sourire indulgent et me dit:
—N’as-tu pas des leçons à apprendre, Gilbert? Va donc t’y mettre.
Je fis semblant de prendre le change, non par hypocrisie, mais par complaisance. Il règne entre parents et enfants des malentendus dont chaque parti croit que l’autre est dupe. Cet entretien m’avait étonné, mais je ne demandais pas à le poursuivre. Que de fois j’avais soupiré de ces conversations de grandes personnes, qui m’apparaissaient si vaines, si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si puériles! J’en retirais un très léger dédain pour mes parents et leurs amis, capables de parler si longtemps pour ne rien dire que je pusse comprendre, incapables en revanche de comprendre ce qui m’occupait passionnément. Ce Malrose, que je ne me représentais pas, n’existait pas.
Pourtant, le lendemain, j’entendis parler de lui de nouveau.
—En somme, demandait mon père, est-ce que Gilbert devra l’appeler «mon oncle» ou «mon Cousin»?
—Cousin, cousin, naturellement! s’écria ma mère comme si elle pensait, en diminuant l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même de l’inconnu.
Je me dis alors que s’il me fallait le traiter comme le fils de ma tante—celle qui était dans le Midi—Malrose devait être presque de mon âge, et que j’allais ainsi bénéficier d’un compagnon pour mes jeux. Je n’osai poser la question, mon espoir me suffisait, et j’attendis son arrivée.
*
A la fin de la semaine, entrant au salon, j’entendis ma mère qui disait à un visiteur:
—Voici Gilbert.
Et à moi:
—Dis bonjour à ton cousin.
Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la timidité paternelle. M. Malrose, qui était ce que j’appelais un vieux monsieur et qui avait peut-être une quarantaine d’années, tourna vers moi une tête petite, plantée sur un long corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils touffus et hérissés, l’arête d’un nez maigre. Puis, sous les sourcils, je découvris des prunelles attentives, dont le regard insistant me guettait. Ce premier abord me fut très désagréable. Je ne prononçai aucune parole, tandis qu’il faisait:
—Bonjour, Gilbert.
Sa voix, étrange et voilée, me surprit: je n’en avais jamais entendu de pareille. Sa main s’empara de la mienne, l’agrippa comme une serre d’oiseau, et m’attira. Je me tournai vers ma mère; il me ramena face à lui, me dévisagea encore une fois de son œil bizarre, puis il me lâcha. L’instant de cette présentation, qui me laissait tout effrayé, fut très court, et mon père, debout devant la cheminée, continua la conversation là où mon entrée l’avait suspendue.
—En somme, disait-il, vous avez fait un bien beau voyage.
—Assurément, répondit M. Malrose, je suis revenu de loin en attendant d’y retourner. Et l’Europe me paraît un endroit très petit où tant de choses vous gênent!
—Sans doute, fit mon père sur un ton, cette fois, très réservé.
Il y eut un silence. Ma mère, auprès de laquelle je m’étais réfugié, se taisait. L’étranger, avec l’aisance d’un homme qui en a vu bien d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur. Ses sourcils masquaient ses prunelles; je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains maigres et crispées posées comme deux araignées sur ses genoux.
Mon père, après avoir toussé d’un air malheureux, finit par demander:
—Voulez-vous que je vous installe dans votre chambre?
—Volontiers.
On se leva. M. Malrose apparut très grand et très cambré; il portait de vieux vêtements mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue, une silhouette cavalière. Il s’inclina, puis suivit mon père dans le vestibule. Alors mon oppression disparut, et jetant mes bras au cou de ma mère, je m’écriai:
—Oh! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux cousin? Quel dommage!
Et maman, sans rien dire, me caressa les cheveux.
*
On ne l’installa pas dans la chambre de débarras, ainsi que je l’avais proposé, mais bien dans la mienne, d’où je dus déménager dans une mansarde. Mes quelques livres,—dont l’Ile au Trésor,—ma chaise basse, mes trois gravures en couleur, tout fut pour l’étranger. Il ne parut pas se douter de ma privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié.
D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence de ce parent dont je n’avais jamais entendu parler faussait tout le mécanisme de notre existence. La conversation manquait désormais d’abandon, les phrases s’arrêtaient, ou soudain reprenaient avec une vitesse incompréhensible. Quant à moi, je n’osais pas considérer en face cet étrange visage; mais seulement de côté, et sans qu’il s’en doutât. Je me repaissais à la dérobée de sa laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était moins vilain que différent de tout ce que je connaissais. Et il m’intriguait si fort que je ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il m’adressait la parole, je frémissais d’inquiétude. Pour rien au monde, je ne serais demeuré tête à tête avec lui.
A douze ans, votre philosophie expérimentale vous engage à subir les volontés des parents comme les campagnards acceptent le soleil ou l’orage. Mais parfois, sous l’empire d’un désir ou d’une crainte, on tente de se concilier par des séductions ou des promesses, la bienveillance des puissances supérieures. C’est ainsi qu’interprétant les signes, peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler que si mon père protégeait Malrose, ma mère lui opposait des mines froides, des réponses brèves, et, dans son attitude, je ne sais quoi de désapprobateur. Je ne songeai pas à l’interroger; elle ne se serait pas compromise avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa mauvaise humeur sans qu’elle devinât mon arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité des grandes personnes, je savais bien que si je réveillais l’esprit de corps qui les unit, ma mère prendrait tout de suite la défense de ce cousin détesté.
Étant rentré dans mon ex-chambre, un matin que Malrose était sorti, pour y prendre l’Ile au Trésor, je la trouvai remplie d’une fumée subtile et odorante. Sur la table, dans une coupe d’onyx rapportée l’été précédent d’Andermatt, s’accumulaient des bouts de cigarettes mêlés à une couche épaisse de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi mon objet le plus précieux. Et je revins en courant conter à ma mère:
—Si tu savais, il fume dans ma chambre à coucher!
Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai:
—Et puis, il jette les allumettes par terre. Il y en a partout…
—Va jouer, mon petit, va.
J’allai jouer, feignant d’être docile alors que j’étais surtout calculateur. A la fois égoïste et débile, j’avais, comme la plupart des enfants, appris de bonne heure à composer en silence avec les difficultés pour mieux les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine, j’entendis se plaindre la bonne qui était en train de raccommoder.
—Regardez donc, Sophie, quel linge!
Elle tenait à la main une chemise de Malrose, très fine, très délicate, mais usée et dont le tissu trop lâche laissait voir par places des trous qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie s’approcha:
—Misère! fit-elle. Et ça veut être des maîtres!
Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient pas attention à moi, je me délectais. La bonne reprit:
—Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la lune, avec de drôles de manières; c’est pauvre comme Job, et prétentieux, et incommode. Allons, bon, voilà qu’on sonne à la porte.
Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de ma mère assise et qui lisait, je murmurai:
—Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est pauvre, mais pauvre…
—Laisse-moi.
—Pauvre comme Job!
Je prenais cette comparaison pour une injure, et je la détachai à mi-voix afin d’impressionner ma mère. Peut-être bien qu’à la suite de cette révélation on le mettrait à la porte et que je rentrerais chez moi. Ma mère posa son livre et me demanda:
—Pourquoi dis-tu cela?
Je ne voulus pas trahir mon information. Je profitais trop de l’hostilité latente qui règne entre les maîtres et les domestiques et qui me permettait d’apprendre par surprise tantôt sur l’un des camps, tantôt sur l’autre, d’amusants secrets, pour risquer de devenir suspect à la cuisine. Je mentis:
—Figure-toi: j’ai vu dans sa chambre qu’il avait des chemises tout abîmées.
On me grondait si fort quand je déchirais quoi que ce fût qu’une telle inculpation me sembla définitive. Mais ma mère prit un air attristé, et m’expliqua que la pauvreté n’était pas coupable, que le cousin Malrose avait eu des difficultés dans la vie et qu’il était très vilain d’espionner ses hôtes.
—Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle, nous ne sommes pas riches, et ton pauvre père se donne bien de la peine pour gagner notre vie.
J’écartai ces considérations et, baissant la tête, je murmurai:
—Je n’aime pas le cousin Malrose.
Ma mère sourit un peu, sans se rendre compte que j’avais relevé les yeux et que je l’observais. Elle dit que je devais aimer tous les amis de mon père, puis elle voulut me renvoyer à mes jeux, pensant avoir rempli son devoir d’éducatrice. Je pressentis que je pouvais obtenir davantage, et j’insistai:
—Est-ce qu’il te fait peur?
—Comment, peur?
Cette fois, j’avais frappé juste: ma mère parut inquiète comme si j’avais éveillé une préoccupation profonde. Ce fut à elle de me questionner:
—Pourquoi as-tu peur de lui?
Alors je revis Malrose, son visage glabre et creusé qui se tordait parfois brusquement en une crispation de la bouche prête à mordre. Et, heureux de lui nuire en dénonçant ces détails affreux, je dis:
—N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace, en montrant ses dents?
—Ah! mais c’est involontaire. C’est un tic.
—Un tic?
—Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense pas à ce qu’il fait, il suit son idée et, sans s’en apercevoir, il grimace. Ce n’est rien, rassure-toi.
L’explication me stupéfia. Comment, on m’interdisait avec sévérité les grimaces, et à lui c’était permis? Jaloux de cette injustice, je me demandai soudain si, plus tard, je pourrais à mon tour faire ce qui était défendu. Ma mère avait repris son livre qui l’intéressait plus que mes questions. Mais ses paroles imprudentes m’ouvraient des perspectives. Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il penser de si attrayant, quelle était cette «idée» qui l’absorbait au point de ne plus savoir qu’il tordait sa bouche?
—Maman, fis-je, à quoi pense-t-il?
Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me jugeait superficiel parce qu’elle n’apercevait pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions pas la même logique. Mon père et elle me croyaient bête.
*
Quelque temps passa, le cousin Malrose ne parlait pas de s’en aller. Je l’observais parfois, à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du salon, qui tombait dans des silences gênants: son œil devenait vitreux, et je voyais, avec un mélange de méfiance et de dégoût, apparaître sur sa face le rictus défendu, la révélation involontaire qu’il songeait à autre chose. Un jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé. Et comme il ne s’était pas aperçu de ma présence, je m’enhardis, je m’approchai. Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon agacement, je murmurai, de tout près:
—A quoi pensez-vous?
Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce n’était que moi. Alors il se mit à ricaner, et un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé par mon audace, j’allais fuir sans attendre de réponse quand il étendit son long bras, me prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher. De nouveau je frémis sous l’étreinte physique de cet homme. Pourtant son visage n’avait pas l’air méchant: les gros sourcils, levés, laissaient voir des yeux rieurs.
—Je pensais, fit-il, à des choses que tu ignoreras encore pendant quelques années, si jamais tu les connais.
Je sentis le vague dédain de ses paroles, et j’insistai:
—Quoi donc?
—Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas moi qui terminerai ton éducation.
Cette fois le dédain était si net que je m’écriai, presque malgré moi, indigné, et afin de dédaigner à mon tour:
—Oui, je suis un petit garçon bien élevé. Je sais faire des grimaces aussi bien que vous, mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi.
Et je voulus m’échapper de sa serre étroite. Mais il me retint, comme si ma colère lui plaisait. J’éprouvais véritablement de la haine. Quoi, cet intrus, «pauvre comme Job», la bonne l’avait dit, et qui jetait des allumettes partout dans ma chambre, voulait me railler, moi, le fils de la maison, et, avec moi, mes bonnes manières si péniblement apprises. C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait. Mais j’avoue que j’en souffrais aussi: Malrose m’excluait de sa confidence, il me mettait en dehors d’un cercle mystérieux dont il occupait le centre et où il ne me jugeait pas digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le détestant, je m’intéressais à lui, et que mon amour-propre était le complice de ma curiosité.
Les dents jointes, je lui dis:
—Vous me faites mal.
—Douillet, alors?
Exaspéré, je m’écriai:
—Serrez plus fort: vous verrez que je ne crierai pas.
Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté. Je voulais lui faire mal à mon tour, et je ne savais pas comment. Comptant que mon intuition m’indiquerait le point sensible, je lançai une flèche au hasard:
—C’est maman qui me dit d’être sage. C’est elle qui dit que tout le monde doit obéir.
J’ignorais où ma flèche était tombée, mais bien sûr elle avait touché quelque chose.
—Ah! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison, mon petit bonhomme. Toi aussi. Et tu es tout à fait le fils de tes parents.
J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence et d’étonnement. Alors il crispa sa bouche en une si terrible grimace que j’en demeurai stupide. Ma mère entra, et je gagnai le coin du salon où m’attendaient mes soldats. De loin, j’observai les deux personnages en présence: ils étaient compassés—Malrose d’une extrême et presque excessive courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre se contredisant toujours comme par système.
Le premier, il laissa tomber cet entretien d’une banalité si froide et s’approcha de moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets, et mes soldats de plomb, dévernis et parfois infirmes, appartenaient à des armées bien différentes. Mais je les aimais, surtout deux nègres, vestiges d’une ancienne boîte. Il les prit dans sa main sèche pour les examiner.
—Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec politesse.
—Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de vivants?
—Des vrais?
—Certes, des vrais.
—Et beaucoup?
—Sans doute. J’ai longtemps chassé avec eux. Je me suis même battu contre eux.
—Battu? Avec des fusils?
—Mais oui. Tiens, regarde: une ancienne blessure faite avec une sagaie.
Il releva sa manche, et me montra au-dessus du poignet une cicatrice blanchâtre. Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de sagaie surtout m’enthousiasma. Ainsi les histoires de mes livres, cet homme les avait vécues! Je respirai profondément, puis, pour ajouter à ma joie, je lui demandai, un peu défiant encore:
—Et les Indiens, vous les connaissez?
—Ah! non, fit-il en souriant, pas les Indiens. Mais les Chinois, ce qui est mieux. Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux comme des femmes, savants et cruels.
Ma mère l’interrompit avec une fausse aisance:
—Vous allez lui monter l’imagination.
—Oh! je ne lui apprendrai pas à fumer l’opium.
—Dites, dites, m’écriai-je.
—Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin.
Mon père entra, fatigué par son bureau, agitant un journal du soir, et tous trois se mirent à parler de choses inutiles. Comme mon père était différent de Malrose,—avec ses cheveux grisonnants, sa mine découragée, son corps lourd et trapu! Et l’autre était mince, fier, mystérieux.
*
Cette animosité latente qui opposait ma mère et mon cousin, je la percevais toujours davantage, peut-être parce que l’un et l’autre la dissimulaient de moins en moins. Parfois Malrose causait avec mon père, qu’il dominait de la tête, et il semblait rajeuni par une gaieté nerveuse qui faisait scintiller sa sombre figure. Nous entrions, ma mère et moi, et au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il se bornait à répondre, en phrases courtes auxquelles il ne tenait pas, qu’il éparpillait avec lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait jamais dans son sens; elle s’arrangeait pour couper ses histoires quand mon père, toujours bonhomme, l’avait décidé à un récit. Elle ne voulait pas que le passé de Malrose s’introduisît chez nous. Ce héros contesté était là, soit, elle avait dû y consentir; mais il lui fallait franchir tout seul, et désarmé, le seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être qu’un hôte provisoire: ensuite il s’en irait et on l’oublierait. Il fallait déjà se préparer à l’oublier. En attendant, ma mère était résolue à l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le tuer, peut-être. Elle aurait repoussé avec horreur l’acte physique qu’expriment ces verbes: elle les appliquait dans leur signification morale.
J’aurais dû suivre avec joie son effort continu, dissimulé sous un minimum de politesse, pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai clairement qu’en devenant moi-même moins acharné. Et aussi, retrouvant dans l’attitude désobligeante de ma mère quelque chose—oh! bien vague—qui ressemblait à la désapprobation qu’elle témoignait à mes sottises, j’en vins à penser que le cousin Malrose avait peut-être sur la conscience un tort pareil aux miens. Avait-il commis, lui aussi, quelque sottise? Il ne cessait pas pour autant de paraître étrange, au contraire, mais je le rapprochais de moi. D’ailleurs, seul—bien qu’en passant—il avait manifesté à l’égard de mes jeux l’intérêt plein de gravité, l’intérêt professionnel, si j’ose dire, qu’ils méritaient. Étions-nous donc faits pour nous entendre? J’avais, comme tous ceux de mon âge, trop souffert de l’indulgence superficielle et hautaine des grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet être qui prenait au sérieux mes lectures et mes soldats.
Je cessai donc de rapporter à ma mère les calomnies que je ramassais à la cuisine, soucieux de ne pas nuire à cet inconnu encore inquiétant mais susceptible de devenir un allié éventuel. Et puis j’étais frappé de voir que mon père n’avait pas du tout avec Malrose la même attitude que ma mère. Déjà j’avais noté au passage quelques discussions entre mes parents, mais fugaces: en dehors de quoi je les sentais unis profondément sur l’essentiel, ligués pour bien des questions contre moi, toujours certains et dogmatiques. Or, voilà qu’en ces récentes circonstances ils ne formaient plus un bloc infrangible. Ma faiblesse jusque-là implacablement chapitrée s’exalta de pressentir entre eux une fissure, un désarroi. Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur d’une plus grande liberté. Faisant brèche dans les principes de mes parents—je ne savais pas de quelle façon, mais je me flattais que ce serait à mon avantage—était-il traître au parti des familles?
En fait, depuis son arrivée on me surveillait moins. Un jour, on ne vit pas que je venais déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi, je rapportai de mauvaises notes qui passèrent presque inaperçues. Mon extraordinaire cousin m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai, mais il me facilitait l’existence. Une vague reconnaissance commença de se joindre à ma curiosité. Il me faisait toujours un peu peur, mais je ne le trouvais plus si laid. Bien entendu, je ne montrais pas mes sentiments, et lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance. Je ne pouvais lui servir de rien, et il avait saisi tout de suite qu’il ne prendrait pas le cœur de mes parents en leur faisant mon éloge; ils étaient trop raisonnables, trop modestes, trop désintéressés pour placer leur amour-propre sur la tête de leur fils.
Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose. Il se bornait à faire appel, mais impérieusement, à l’amitié de mon père, à son courage, à son zèle. Il pesait sur lui de toutes ses forces, comme un infirme pèse sur une rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son regard brusque et dardé sur son interlocuteur; s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je été capable d’un refus? Et mon père, dont la bonté était docile à n’importe quelles sollicitations, pliait sous cette volonté: il s’empressait de bavarder pour remplir les silences que ma mère ouvrait exprès dans la conversation; il faisait l’innocent devant les sous-entendus: il riait aux ironies amères et compliquées de Malrose, il riait doucement, chaleureusement, pour en amortir la pointe, et pour envelopper de son indulgence cet être bizarre comme il aurait enveloppé un fiévreux de son manteau. Ah! que mon père se donnait de peine! Lui, si fatigué au soir de son travail, si méditatif dans ses pantoufles, sous la lampe qui caressait ses cheveux embrouillés, je le voyais maintenant se dépenser en mille grâces, faire des frais, raconter même des anecdotes, afin d’arranger toutes choses, de mettre du liant, de l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant dans ses efforts, il levait des yeux suppliants vers ma mère qui ne daignait pas se prêter à son manège.
Un jour, nous étions à table, une violente discussion éclata. Je ne l’avais pas vue venir. On parlait d’un livre que je n’avais pas lu, naturellement, et je pensais à autre chose. Tout à coup le mensonge de notre existence se déchira et des mots graves se firent entendre, à la stupeur de ceux qui les prononçaient.
—Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas, s’écriait ma mère avec force.
—Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible, je refuse de reconnaître la sanction des préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme qui veut être libre.
—Oh! vous…, fit ma mère.
Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la phrase qu’elle n’avait pas dite, fut écrite sur sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne savais pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit. Il devint blanc. Et ils se dévisagèrent. Les répliques avaient été si brusques et d’emblée si chargées de sens que mon père, pris à l’improviste, n’avait pu empêcher l’explosion. Mais pour jeter de l’eau sur le feu, immédiatement, car il y avait sans doute à portée une quantité d’autres substances inflammables, il s’écria:
—Revenons au sujet du livre, laissons de côté sa philosophie. Ses descriptions, par exemple, sont charmantes…
Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose repartit, en accentuant ses paroles:
—Je suis seul responsable de mes actes parce que j’en connais seul les raisons. Je ne regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou coupable aux yeux de ma famille, de mon monde…
—Je t’en prie, insista mon père.
L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes:
—De tout le monde, si tu veux. J’ai connu cependant des joies, j’ai découvert des…
—Épargnez-moi vos confidences, protesta ma mère d’un air indigné.
L’incendie gagnait, mon père fit un effort surhumain:
—Pas devant Gilbert.
Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul j’achevai de manger avec appétit. J’étais enchanté. D’abord une dispute entre parents est toujours plaisante quand on ne reçoit pas d’éclats. Ensuite je savais maintenant avec évidence que le cousin Malrose avait commis une faute grave, quelque chose comme une énorme désobéissance. Or mon existence reposait sur l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle il était doux, émouvant et dangereux de contrevenir. Je n’étais donc pas seul à la détester! Il y avait donc des grandes personnes qui n’étaient pas, comme mon père et ma mère, l’incarnation naturelle de la règle.
Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin ne paraissait pas gêné par sa faute. Lorsque, huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris sautant sur mon lit à grands élans redoublés en faisant gémir les ressorts qui me lançaient un plafond, il en était résulté une punition terrible. L’instant du plaisir disparu, j’avais conçu mon péché et ressenti d’accablants remords. Pourquoi Malrose, s’il était aussi pécheur que moi, se montrait-il si sûr de lui? Qu’il fût coupable, je l’admettais, sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa culpabilité. Avait-il, me disais-je, déjà demandé pardon? S’il défiait ainsi le blâme et le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui demeurent impunies? Cette hypothèse que la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait et me scandalisait à la fois.
On m’envoya dans ma chambre. Il y eut une grande explication au salon, à la suite de laquelle Malrose disparut pendant deux jours. Quand je demandai, assez sournoisement, où il était allé, ma mère me répondit d’un ton brusque: «En voyage.» Elle paraissait préoccupée, mécontente. Je suppose qu’elle se reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être entrée en discussion sur un sujet dont elle n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu connaissance. Le regret de sa maladresse et de sa dureté l’avait sans doute inclinée à l’indulgence, et l’autre s’était contenté d’un replâtrage; il ne devait pas être très exigeant sur ce chapitre. Mon père, courant de l’un à l’autre, avait conclu l’arrangement.
C’était lui qui sortait le plus meurtri de l’accident. Il souffrait d’une situation si fausse, mais il en soulignait la fausseté par sa physionomie navrée et sa crainte des allusions. Il crut devoir me donner une version des événements qui me tranquillisât.
—Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires très décidés et qui ne sont pas ceux de ta mère. C’était très intéressant de les entendre échanger leurs opinions sur ce roman. Malrose…
Mais, pressentant que mon père était le seul qui, par mégarde, me livrerait peut-être le secret de l’énigme, je l’interrompis:
—A-t-il demandé pardon?
—Comment, pardon? fit mon père bouleversé.
Il crut que j’en savais long, il essuya les verres de son pince-nez, m’attira près de lui, soupira, et se jeta avec un magnifique courage dans une explication difficile:
—Écoute, ton cousin est un homme très original, je veux dire d’une intelligence très originale. Il n’a jamais voulu suivre une carrière régulière; tu aurais… on aurait donc tort de le juger comme on juge n’importe qui. Je t’assure qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle «l’existence bourgeoise» ne peut pas lui convenir, et non seulement cette existence mais ce qu’elle suppose d’honorable… je ne dis pas honorable, je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends, n’est-ce pas? Alors quand on ne l’a pas vu depuis longtemps, ce qu’il a d’exceptionnel étonne un peu, choque même. J’avoue qu’il choque ta mère. Mais elle ne lui en veut pas…
Si honnête, si droit lui-même, mon père hésita après cette dernière inexactitude. Et j’en profitai pour lancer une question dont j’espérais un bon résultat:
—Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le recevoir sous aucun prétexte?
—Qui t’a raconté cela, Gilbert?
—C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu te rappelles?
Alors, parlant moins pour son fils que pour lui-même et pour répondre à sa femme, à sa sœur absentes, et en présence desquelles il aurait eu une éloquence moins péremptoire, mon père s’écria:
—Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce qu’on lui reproche, je connais ses égarements et je m’en voudrais d’en rappeler le détail. Mais qui suis-je, pour le condamner? Ai-je subi ses tentations pour être sûr que je n’y aurais pas succombé? Il a commis des fautes, pis que des fautes: cesse-t-il d’appartenir à notre famille? Pardessus tout il a été mon ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai. Enfin, j’en fais juge quiconque est de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité qu’il me demandait. Qui sait même si l’influence d’un foyer ne lui sera pas profitable? Et souviens-toi qu’il est notre hôte, Gilbert.
J’étais flatté que mon père me parlât comme à une personne raisonnable, et c’était un avantage encore que je devais à mon cousin. Aussi ce discours me persuada-t-il, sans toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la manière dont cette mystérieuse figure avait surgi dans notre milieu paisible, qu’elle bouleversait, m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait révéler encore sur elle passionnait mon imagination, et je n’avais nulle envie de condamner ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce nom—Malrose—dont les syllabes me paraissaient éclairées de poésie.
Tourmenté par mon désir de connaître, je questionnai:
—Est-ce que je peux lui demander de me raconter des histoires?
—Bien sûr, répliqua mon père, heureux de mon ton naïf. Il t’en contera de très belles sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu partout. Tu te rappelles ton atlas: eh bien, il a été jusqu’aux antipodes. Hein, les antipodes?
Et il se montrait ravi de faire valoir son protégé, même devant un médiocre public. Je murmurai, avec la vanité de montrer que j’avais déjà reçu une confidence:
—Il m’a dit qu’il a été en Chine.
—Quelle est la capitale de la Chine, Gilbert?
Vexé que mon père, après son effusion pathétique, reprît à mon égard le ton condescendant, je répondis, exprès:
—Tokio.
—Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment tu ne sais pas quelle est la capitale de la Chine? Eh bien! voilà quelque chose qu’il te faut demander à ton cousin. Figure-toi…
Ma mère entra. Mon père s’empressa vers elle, et la questionna sur ses emplettes, bavardant avec des intonations changées pour bien me faire comprendre que notre précédent entretien était fini, et qu’il n’avait plus aucune envie de parler de Malrose. Mais à part moi, me rappelant que ma mère arrêtait toujours, sur les lèvres de mon cousin, les récits, les évocations de son existence, je m’étonnai que mon père me poussât à les solliciter. Auprès d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus; auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit par défaut d’imagination, j’obtenais de les connaître. Je comptais bien n’y pas manquer. D’où venait donc, chez Malrose, cette incapacité de vivre une existence régulière? Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au bureau comme papa, qui appartiennent à une race plus hardie? Que savourent-ils alors à l’insu des autres? Et peut-être que l’indignation qu’ils soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle au plaisir de leur cœur orgueilleux?
Lorsque Malrose revint, après sa courte absence, et pour achever chez nous son séjour, je le vis plus distant, plus hermétique que jamais. Il s’enfermait de longues heures dans sa chambre, il en ressortait avec des lettres qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne m’adressa pas la parole. J’aurais voulu lui dire combien sa seule présence discréditait notre salon paisible, avec ses meubles de velours, et que je rêvais d’entendre de lui le secret de son prestige. Mais le temps passait, et je n’osais m’exprimer.
*
Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage. Mon père et ma mère étaient sortis. J’avais à faire une narration qui m’excédait. Je quittai ma mansarde, je gagnai à pas silencieux, le long du corridor, la porte de mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était là, écrivant toujours; j’entendais le bruit de sa plume sur le papier. Je me maudissais d’être si timide et d’ignorer ce que je voulais. Il remua sa chaise; j’appréhendai qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai:
—Entrez.
Il tournait le dos à la porte.
—Qu’est-ce qu’il y a?
La pièce était pleine de cette fumée dont j’avais respiré l’arome évanoui.
—Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir si je suis toujours là? Rassure-toi, je pars à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai de ma désagréable présence.
Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je murmurai:
—A la fin de la semaine?
—Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi.
Une expression de mon père était restée dans ma mémoire, et je ne la comprenais pas très bien, mais je l’imaginais pleine de significations. Pour obliger mon cousin à me répondre, ou du moins à m’entendre, je l’utilisai.
—C’est-il vrai que vous n’aimez pas l’existence bourgeoise?
Cette fois il me regarda pour de bon, et je crus qu’il allait sourire. Puis son visage reprit son expression lointaine.
—J’ai à écrire, dit-il.
Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration, pour qu’il sentît, aussi, qu’il y avait peut-être quelque complicité entre nous, je m’écriai:
—Moi non plus, je ne l’aime pas.
—Ho! ho! voilà qui est extraordinaire! Sais-tu au moins ce que c’est?
Je rougis, et passionnément je souhaitai savoir. L’hypothèse que Malrose avait commis une énorme désobéissance me revint, et je murmurai, avec l’angoisse de dire une ânerie:
—C’est d’être sage.
Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait à celui de la lingère quand elle racontait à la cuisine des histoires que je ne devais pas entendre,—un rire sournois, confus, suspect, un rire qui ne l’amusait pas, ni moi non plus, un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir depuis très longtemps, et qui faisait surgir, au-dessus, autour de lui, la vague silhouette, l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent, dont j’avais tout à coup peur comme à notre première rencontre.
Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais je ne voulais plus parler et ce fut lui qui tâcha de me plaire.
—Hé quoi! tu étais si fier d’être un petit garçon bien élevé! Je me souviens. Pourquoi as-tu changé? Qu’est-ce qui t’arrive? Eh bien, tu me parais moins banal que je ne pensais. Approche-toi. Voici un front élevé, des prunelles naïves qui deviendront peut-être profondes. Et cette lèvre inférieure, je ne l’avais pas remarquée; elle annonce des goûts qui embelliront ta destinée. Curieux petit bonhomme!
Cet examen me mettait horriblement mal à mon aise. Je baissai la tête, il me releva le menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant avec insistance:
—Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et appliqué. J’avais une mère plus indulgente que la tienne, et un père plus énergique. Je grandissais en sagesse. Et tu vois ce que je suis devenu. Qui sait si, à ton tour…? Mais non, reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon ami.
Puis, comme je me taisais toujours, fermant les yeux et le menton maintenu en l’air par son index, il prit un air soupçonneux:
—Mais qui donc t’a parlé de moi? Ta mère, sans doute… Ah! ce n’est pas bien…
—Non, fis-je par esprit de justice, c’est papa.
—Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit? Beaucoup de mal je suppose.
—Non, non.
—Il m’a représenté comme un mauvais homme, perdu, dédaigné; un vilain modèle pour son fils; un être méchant…
Sa voix, où passaient des frissons de rancune et de fierté, m’attirait dans un monde de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant et dangereux. J’étais entraîné à dire des paroles qui m’étonnaient moi-même, qui sortaient toutes seules de mes lèvres.
—Pourquoi seriez-vous méchant?
—Parce que je n’ai pas réussi, probablement.
Je ne savais pas ce que c’était que «réussir». Et je me laissai glisser plus vite sur la pente ouverte.
—Je suis sûr, au contraire, que vous êtes bon… Dites-moi, racontez-moi ce que vous avez fait…
—Comment?
—Oui, d’où venez-vous?
—Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te monte l’imagination.
—Dites, dites.
Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre.
—Je ne le répéterai pas. Je sais garder les secrets.
Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi Malrose différait des autres. J’imaginais aussi que sous sa dissimulation sœur de la mienne—dissimulation d’enfant solitaire qu’on ne prend pas au sérieux, et qui renfonce ses rêves dans son âme fermée,—j’allais trouver une figure pour mes désirs vagues, un être à la fois chevaleresque et persécuté. Me leurrant de cette prétendue ressemblance, je me persuadais que ses récits me révéleraient mon propre avenir. Et c’était moi-même que je cherchais en lui: le meilleur et le pire de moi-même.
Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant de côté:
—Fumes-tu?
Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu, et je n’éprouvais même pas l’envie de le faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience me parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par son ironie. Je voulus me compromettre pour lui plaire.
—Donnez-la-moi, fis-je.
Un même tison enflamma nos deux cigarettes, mais tandis qu’il roulait négligemment la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais et j’aspirais: la fumée me monta à la tête et ajouta à ma griserie.
—En somme, reprit-il, que veux-tu? Parle, je suis à ton service. Te raconter quelque chose, j’y consens, mais quoi?
La bienheureuse minute! Il m’avait compris et s’offrait à me satisfaire. Cependant, sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une immensité vague. J’ignorais tout de la vie. J’étais bourrelé de pressentiments, dont beaucoup étaient absurdes, mais j’étais également incapable de les formuler. Et mon grand élan s’abîma dans cette impuissance à définir.
—Hé bien, que veux-tu?
—Je ne sais pas.
Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose, me crut bête. Je regardai les fumées de nos cigarettes qui montaient au plafond: bleuâtres et insaisissables. Voilà ce que j’aurais voulu comprendre. Savoir pourquoi j’étais séduit, par quoi, que faire et que devenir. Mais le langage me manquait. Et je devinai que Malrose allait retomber dans son indifférence à mon égard; un instant intrigué, il me jugeait maintenant ennuyeux et inutile. L’humiliation de nouveau m’inspira et, me souvenant de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de plomb, je me résignai à murmurer une question banale.
—Parlez-moi des nègres.
—Des nègres?
—Ceux qui vous ont blessé.
—Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au fond du Dahomey, il y a cinq ans. J’étais alors au service d’une compagnie industrielle qui traitait l’alfa. Le procédé était ingénieux, on pouvait gagner de l’argent. Moi-même, on m’avait engagé à de bonnes conditions; d’abord un fixe, et puis des allocations de fin d’année, une assurance, des indemnités pour revenir en Europe, et puis…
—Montrez-moi votre blessure?
Il releva sa manche sans s’interrompre de parler, et je revis sur le bras maigre et bronzé la cicatrice blanche, profonde couture.
—Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu l’affaire, c’est que le capital était insuffisant. Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes pendant les premiers exercices, pertes qu’on aurait d’ailleurs récupérées. J’avais établi un barème…
—Vous étiez seul contre eux, murmurai-je. Vous vous êtes défendu? Vous avez couru un grand danger?
—Peuh, quelques moricauds…
J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré:
—Vous les avez tués?
—Quelques-uns, c’est bien possible. Ils nous ont attaqués au crépuscule. Nous avons tiré… Oh! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont sauvés tout de suite.
Je lui en voulus de diminuer son héroïsme. Je me représentais une scène effroyable qu’il dominait, s’exposant aux coups, perdant son sang, mais triomphant quand même, et sublime. Si moi-même, à mon tour… Mais je repoussai cette idée impertinente.
—L’erreur, reprit-il pour lui plus que pour moi, c’est de mettre à la tête de ces entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais bougé de chez eux, qui ignorent les conditions dans lesquelles travaillent leurs capitaux. Il faudrait qu’ils allassent sur place, là-bas.
«Là-bas». Je m’enhardis:
—Je voudrais y aller aussi…
Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut.
—Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus veinard que moi. Cette affaire-là a claqué, et puis une autre, une affaire de caoutchouc au Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir. Les circonstances ne l’ont pas permis. Ajoute la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai été en Chine. Des femmes jaunes après des noires, mais pas plus de chance. Je m’étais mis avec deux individus, des Anglais, de vrais bandits; je m’en suis aperçu, j’ai voulu tenir le coup, mais ils étaient plus canailles que… enfin plus roublards que moi. Ah! ce que j’en ai perdu des occasions de faire fortune!
Il interrompit son soliloque, et me prenant à témoin:
—Comment t’expliquer tout ce que j’ai essayé, manqué, gâché? Vingt fois j’ai cru aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes échecs aient été de ma faute. La destinée ne me fut pas facile, et j’ai travaillé dur, plus dur que ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de l’argent, c’est vrai, mais ensuite quelle énergie pour le rattraper, que d’inventions, que d’audace! Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si j’étais devenu riche, à mon retour tout le monde m’aurait ouvert les bras; les anciens amis, la famille. On ne m’aurait pas traité d’aventurier.
Je ne voyais dans ce mot que les syllabes «d’aventures» qui me plaisaient fort. Il continua:
—On ne m’aurait pas reproché… ce qu’on me reproche aujourd’hui. Mes fautes, on les oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se croit le droit de me condamner, sans savoir l’enfer que j’ai traversé, la mort que j’ai frôlée si souvent, sans savoir combien facilement un homme, loin de son milieu naturel, seul, se transforme, peut-être se dégrade. Mais non. J’ai eu des appétits; je les ai satisfaits. Je n’avais que ma peau; j’ai cherché son plaisir. L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est pas la petite Europe. On s’y noie comme dans la mer.
J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un peu. Les paroles de Malrose n’étaient pas très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le devinssent. J’avais provoqué des aveux; je les redoutais maintenant. Je l’avais admiré, je ne voulais pas que le détail de sa culpabilité me dégoûtât.
—Ne dites pas cela, fis-je.
Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un accent plein d’inquiétude:
—En attendant, je suis un raté. Voilà une excellente moralité en action! Après tout, les autres ont peut-être raison. Mais cela, ce serait le pire. Ici, dans cette maison où tout me blesse, pour la première fois je suis moins sûr de moi-même. Vais-je me joindre aux imbéciles pour me blâmer? Non, non. Ma vie me retombe sur le cœur. Quelle affreuse angoisse, parfois, durant mes insomnies. Et que cela fait mal…
Depuis cette conversation, j’ai quelquefois observé, chez des natures nerveuses et pécheresses, le brusque besoin de confesser leurs fautes au milieu des larmes. Elles étaient jusque-là orgueilleuses, ironiques, provocantes, et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes au désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune alors pour recueillir de scabreuses confidences. Je fus bouleversé de voir mon cousin affalé sur sa chaise, la tête basse, et tout pareil au vaincu se livrant au vainqueur. Cette chute soudaine d’un héros me désola. Parce que j’étais timide je connaissais l’humiliation, mais j’avais horreur de voir les autres humiliés. Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme.
Des larmes parurent à ses paupières, et il ne dit plus rien. M’étant rapproché sans qu’il s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je cherchai la meilleure parole pour l’encourager, et je soufflai:
—Je vous comprends.
Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré, ouvrit la fenêtre et s’accouda à la barre. En bas la porte d’entrée se referma. C’était maman qui rentrait. Alors je m’enfuis.
*
Quand je le revis à dîner, il avait repris son expression sévère. Il ne parut pas se rappeler qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir commun. Au dessert il annonça qu’il nous quitterait le lendemain. Ma mère ne put s’empêcher de rayonner, mon père au contraire jeta sur mon cousin un regard craintif.
—As-tu abouti dans tes démarches? demanda-t-il.
Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant, il lui répondit:
—Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes fermées, soit des visages réprobateurs. Je repars comme je suis arrivé. Personne ne veut m’aider. Et pourtant il suffirait de peu de chose.
—Ne perdez pas courage, s’obligea à dire ma mère.
—J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement. J’en ai moins…
—Mais alors… dit mon père.
Il fut interrompu par ma mère qui leva la séance et m’envoya dans ma chambre apprendre mes leçons. Mais le lendemain matin, au déjeuner, je tombai sur une dispute de mes parents.
—Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité il risque de se porter.
—Allons donc, répondit ma mère.
Mon arrivée les fit se taire un instant, mais le sujet de leur discussion les préoccupait si fort qu’ils le reprirent par allusions.
—Il m’a expliqué, dit mon père. Une simple avance…
—Jamais.
—Garantie. Ce serait le salut.
—Non.
—Mais cette rentrée inespérée qui justement…
—Non, non et non! Rappelle-toi…
Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien ce qu’elle voulait dire. Dès que j’eus fini, pour mieux débattre le problème on m’envoya au salon repasser mes mots latins.
J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami. Le souvenir de ses larmes me serrait le cœur. J’ouvris la porte: Malrose était au salon. Il ne m’avait pas entendu, il me tournait le dos, debout devant le meuble italien à tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il avait ouvert, forcé sans doute, le tiroir supérieur, et compulsait des billets de banque. Je m’avançai et il se retourna brusquement.
Mon émotion fut si violente que je me mis à trembler et qu’il m’eût été impossible de prononcer une parole: pourtant je me sentais lucide et résolu. Je marchai au meuble d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était écarté. Me haussant sur la pointe des pieds, je pris les billets de banque—la «rentrée inespérée» dont avait parlé mon père, je suppose—et les tendis à mon cousin en refermant le tiroir.
Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue par son affreuse grimace, et comme prêt à se jeter sur moi.
—Prenez-les, articulai-je enfin.
Il ricana:
—Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite rattrapé. Allons, va me dénoncer, sale gamin.
Je pensai que si papa ou maman entrait en cette minute, tout serait perdu et que ce serait bien dommage. Alors, m’efforçant d’être persuasif, j’insistai:
—Prenez-les donc. Et puis, partez. Je dirai que c’est moi qui les ai…
Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita encore, soupçonneux:
—Pourquoi fais-tu cela?
L’imbécile! Je recommençai:
—Dépêchez-vous.
Il les prit. Papa entra et dit que la voiture était là et qu’on avait chargé les bagages. Il y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman, qui était naturellement enchantée de le voir déguerpir, se montra aimable pour la première fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose, qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement secouru, fut froid, presque désagréable. Malrose, toujours très poli, semblait pressé de partir. Il me serra la main en dernier, mais, pris de faiblesse après mon audace, je baissai les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait été l’expression suprême de son visage. Il monta dans la voiture qui disparut.
Puis nous rentrâmes. Maman alla donner des ordres pour qu’on rétablisse ma chambre à mon usage. Je suivis mon père au salon.
—Papa…
Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais décidé, mais l’aveu me semblait vraiment dur. Mon front se couvrit de sueur.
—Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était dans le tiroir du meuble italien.
—Comment, l’argent? fit-il.
—Oui, le cousin Malrose… tu ne sais pas combien il est malheureux. Alors j’ai pris l’argent pour le lui donner.
—Petit misérable!
Mon admirable père, ce bourgeois timide, pâlit d’abord, d’une pâleur verte qui me fit comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite, il tendit les bras vers moi.
—Viens que je t’embrasse.
Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère m’appela dans le corridor. Je répondis sans bouger: «Voilà». Nous l’entendîmes qui venait au salon. Alors mon père, toujours très pâle, se pencha vers moi et murmura, au comble de l’agitation:
—Sois tranquille, sois tranquille…
Et la porte s’ouvrit.
L’ENFANT JALOUX
A Salvador de Madariaga.
… Mes frères, certes! je ne les aimais pas. Eux-mêmes, ils me détestaient. Nulle raison à cette antipathie réciproque, sinon ma faiblesse et leurs brutalités. Peut-être aussi le simple effet de générations différentes. J’avais quatorze ans; Charles vingt et Lucien dix-huit. Nous aurions dû vivre de côté et d’autre, occupés à nos besognes particulières. Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des rancunes et des représailles nous rapprochaient. Nous passions nos vacances à nous battre. Charles, d’un caractère apathique, se bornait à me donner des coups. Lucien, qui était plus imaginatif, cherchait à me faire mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire sournois, à de cruelles taquineries.
Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne me contentais pas de me défendre, je prétendais parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait ensemble ma peur et mon audace. Comme je n’étais pas le plus fort, il me fallait recourir à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente. Mon avantage était dans les insultes, où ils ne m’égalaient point, et dans la fuite, où je les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais été me plaindre ou demander protection à une grande personne. Je mettais mon honneur à les braver… S’ils m’attachaient à un arbre en plein soleil; s’ils m’enfermaient dans une malle, au grenier; s’ils me volaient mes vêtements ou mes livres; s’ils me tordaient les poignets à les briser—je parvenais presque toujours à retenir mes cris ou mes pleurs…
Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte à la campagne, chez notre grand’mère. En ce lieu paisible, mon existence était semée d’embûches, de nuit comme de jour. Car, mes frères et moi, nous logions dans deux chambres contiguës, à une extrémité de la maison. Personne n’entendait nos batailles, leurs menaces, et mes chants. On ne s’apercevait que le lendemain des cuvettes fendues, des lits inondés d’eau, des chaises défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur moi toute la faute. Et j’étais assez orgueilleux, assez méprisant pour la revendiquer.
Un soir, après dîner, nous étions en train de jouer aux cartes—et le jeu n’était qu’un prétexte à nous envoyer des coups de pied sous la table—tandis que ma grand’mère faisait, sur un guéridon voisin, une patience avec sa demoiselle de compagnie. On entendit tout à coup le roulement d’une voiture dans la cour, bientôt un bruit de voix dans le vestibule, puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître Étienne. Étienne, notre cousin, était alors âgé de vingt-quatre ans… Je venais de recevoir le soulier de Charles sur le tibia gauche: cette arrivée inopinée suspendit ma riposte et changea ma colère en plaisir.
Toutefois je dus lui dire bonsoir presque aussitôt car Lucien, malignement, fit remarquer combien il était tard. J’allai donc me coucher. Je suivis des corridors obscurs où je redoutais chaque soir une embuscade. Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au fond de mon lit, j’abandonnai la contrainte, la défiance, la haine, qui tout le jour, m’avaient exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour revoir Étienne le plus tôt possible.
Étienne, en effet, était mon meilleur ami. Certes, je n’aurais pas osé lui donner ce nom. Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé. Mais qui d’autre aurais-je aimé? Mes frères et moi, nous étions adversaires. Mes camarades d’école, je les ignorais, et ils me le rendaient bien. Les autres personnes et même mes parents, ne provoquaient en moi que des sentiments de convention. Tandis qu’Étienne…! Il m’inspirait une admiration immense et tendre. Il était grand, solide, bien vêtu, adroit, joyeux: que de prestiges à mes yeux de révolté! Je pensais qu’il était très beau. Ce qu’il disait me paraissait toujours juste. Orphelin de père et de mère, sa destinée me frappait, d’une manière sans doute excessive, de respect et de compassion. J’aurais voulu le distraire, l’intéresser, me mettre à son service. Mais j’éprouvais tout cela d’une manière confuse et je ne savais pas l’exprimer.
Lui, de son côté, me témoignait une réelle bienveillance, me conseillait, parfois me grondait. J’acceptais humblement ses reproches, parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce qu’il était le seul à avoir confiance en moi. Près de lui, je me trouvais heureux et paisible. Un de ses gestes familiers était de me caresser les cheveux, et je sens encore, après des années, le choc de sa bague sur ma tête d’enfant.
Je me rappelle qu’un soir, à une réunion de famille, comme je lui disais adieu avant d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans ses bras, et il avait murmuré à son voisin:
—Des trois, c’est bien celui-là que je préfère…
Etre celui qu’on préfère! A ces mots, mon cœur triste et sauvage s’était brusquement dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir mes larmes…
*
Le lendemain, quand je descendis dans la cour, je vis Étienne qui boutonnait ses gants, la cravache sous le bras, tandis que le cocher achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus lui dire bonjour.
—Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix enjouée. Viens-tu te promener avec moi?
Je lui expliquai que le seul cheval disponible, en dehors d’Ingo, était réservé à Lucien, qui m’interdisait de le prendre… Étienne m’entraîna de quelques pas, à cause du cocher, et me demanda:
—Tes frères sont-ils toujours insupportables?
—Regarde.
Je relevai ma manche et lui montrai sur mon bras droit la trace d’une morsure. Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles. Je le suppliai de n’en rien faire. J’étais trop content qu’il me plaignît.
—Mais ces disputes perpétuelles…
—Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi.
Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable ne pouvait concevoir le plaisir que l’on goûte, étant faible, à souffrir et à se venger. Et parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait oublié que les enfants renferment de grands sentiments dans de petites manies: le stoïcisme absurde que j’opposais aux méchancetés de mes frères, me relevait à mes propres yeux. Grâce à cet entraînement de courage et d’insouciance, un acte héroïque, à cette époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel.
Ingo encensait en nous considérant de son bel œil noir. Étienne saisit les rênes, chaussa l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé de la cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai de le voir aux prises avec cette bête, qui était parfois difficile. Mais il s’enleva sur l’étrier tout à coup, et retomba bien assis sur la selle, ses jambes aux flancs du cheval. J’admirai sa grâce virile. Et comme il souriait, avec une expression satisfaite, je crus que le sourire s’adressait à moi.
—Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai quelque chose à te raconter. Mais je pars cette après-midi déjà… Veux-tu me rejoindre au carrefour de la Fée, d’ici une heure?
J’acceptai avec empressement. Étienne poussa son cheval. Comme il passait la grille, il se retourna vers moi, et, toujours épanoui, jeta:
—C’est pour une confidence…
Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous. Je me couchai dans l’herbe et je me mis à arracher des muguets, assez intrigué par les paroles de mon ami. Autour de moi, il n’y avait que les bois, de petits bois de chênes où passait le vent, et un ciel clair au-dessus. Soudain, j’entendis un froissement de branches, et Étienne sortit du fourré.
Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous assîmes côte à côte sur le revers du talus. Étienne avait chaud dans son gros costume de cheval; il commença par s’essuyer le front, puis il contempla la cime d’un hêtre isolé; enfin, après quelque hésitation, il me dit:
—Je veux d’abord te parler de toi, Léopold. J’ai appris par ton père que tu avais été le dernier en allemand. Pourquoi? Tu ne travailles pas assez. On se plaint de ton indiscipline…
—Si tu savais, lui dis-je avec passion, comme notre professeur est ennuyeux! L’allemand aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste être enfermé des heures. Alors je fais du bruit et je me moque des autres. Tant pis!
—Léopold, ne dis pas des bêtises…
Je regardai Étienne avec étonnement. Sa bonne humeur avait disparu, et il avait l’air préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton âpre. Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension, cette sévérité des gens qui ne m’aimaient pas? Je baissai la tête.
—Étienne, je te jure…
—Les langues vivantes sont indispensables à notre époque. Si tu veux faire une carrière utile…
Que m’importait ma carrière! Je murmurai:
—Étienne, je ferai ce que tu voudras…
Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva pour mieux l’assujettir; il se retourna en se redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore:
—Écoute, Léopold…
Il revint s’asseoir près de moi, dans les feuilles sèches, mit son bras autour de mes épaules et, à voix basse:
—Léopold, je vais me fiancer!
Sa figure redevint joyeuse à cause de son aveu, et moi, je ris à mon tour. Cette nouvelle imprévue m’enchanta. Je battis des mains.
—Tu ne me demandes pas avec qui?
C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un.
—Avec Laure Morrens.
Comme je ne la connaissais pas, je ne lui attribuai pas d’importance. Il me suffit de voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il avait l’air parfaitement heureux et qu’il me serrait les deux mains:
—J’ai voulu te l’annoncer tout de suite, mon petit Léopold. Garde-moi bien le secret.
Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que de rien trahir! Il reprit:
—Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère est une ancienne amie de notre grand’mère, malgré la différence d’âge, et elle va venir passer quelques jours ici avec elle.
—Alors, je la verrai? Quelle chance!
—Certes. Et tu pourras me donner de ses nouvelles…, tu lui parleras de moi.
Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi donc, on avait besoin de moi? J’allais jouer un rôle!
—Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme elle est jolie, comme elle est gentille. Tiens, tu m’écriras ce que tu penses d’elle.
Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé d’enthousiasme. Ensuite je courus à Ingo et je l’embrassai sur le museau. Je criai:
—Regarde, il comprend…
Nous étions groupés tous les trois, et nos ombres inégales se mêlaient dans l’herbe. Ingo et moi nous étions au service d’Étienne. Mais Ingo n’avait pas un cœur humain pour souffrir.
*
Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques jours après, Mlle Morrens était descendue de voiture, je m’étais penché à la fenêtre du premier étage, d’où j’espionnais son arrivée. Elle m’avait parue ravissante. Mais je n’avais pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure du dîner, on me présenta. Je la regardai à peine, pris d’une horrible timidité. Et pourtant je rougissais du désir de lui crier: «Je suis son ami. Je veux être le vôtre!»
L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel secret m’aidait beaucoup dans mes disputes quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me paraissaient bêtes de ne rien savoir! Je jouissais avec orgueil de cette supériorité.
Vis-à-vis de Mme Morrens et de sa fille, ils se comportaient différemment. Charles, qui était gros et paresseux, toujours «à bayer aux corneilles», comme le lui reprochait ma grand’mère, se contenta d’être peu poli. Lucien, au contraire, se montra très empressé. Je crois maintenant qu’il pensait faire la cour à la jeune fille. Mais je ne m’en doutais pas. Je me moquais seulement de lui parce qu’il changeait tous les jours de cravate.
Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre naïve et amphigourique, où je déversai pêle-mêle mon amitié et ma joie. Certainement, lui disais-je, Mlle Morrens méritait de devenir sa femme. Je faisais leur éloge à tous les deux. J’admettais avec plaisir Laure dans notre intimité, puisque personne ne m’enlèverait la première place dans le cœur d’Étienne.
Cependant Mlle Morrens était parmi nous depuis trois jours et je ne lui avais pas encore adressé la parole en particulier. Agressif et mal élevé avec les autres personnes, je me sentais auprès d’elle saisi d’un respect imprévu, d’une crainte superstitieuse. Elle était si différente de moi, si élégante, si «ravissante», me répétais-je, alors que j’avais les cheveux en désordre, les mains noires, une voix de fausset et les mollets égratignés.
Charles me rendit, sans le vouloir, le service de nous mettre en rapport. Il m’avait attrapé par le bras, et, me traînant à travers la cour, m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain je me débattais, j’étais à demi noyé. Tout à coup, il me lâcha: Mlle Morrens l’interpellait du perron. Il haussa les épaules et disparut. Mais tandis que je m’épongeais, malade d’humiliation, elle s’approcha et me demanda, avec une intonation fort douce:
—Il ne vous a pas fait mal?
Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma figure ruisselante sourit, et, sans prononcer une parole, je la regardai. Elle sourit de même.
—Allons nous promener dans le jardin: le soleil vous séchera.
Et ainsi, tout naturellement, nous nous mîmes à causer. Bien vite, je lui racontai qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle le savait. Elle ajouta:
—Je n’ignore pas quelle affection il a pour vous. Voulez-vous être aussi mon ami?
Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée. La vie, autour de moi, s’ouvrait tout à coup profondément. Je parlais avec la femme qu’Étienne aimait: j’étais mêlé à une histoire secrète et romanesque…
Aujourd’hui, je me rends compte que Mlle Morrens s’ennuyait un peu. A la sympathie qu’elle avait peut-être pour moi se joignaient le désir de prononcer tout haut le nom d’Étienne et l’envie de se distraire. Mais alors, vaniteux comme je l’étais—et inexpérimenté—je me montai la tête. Elle me proposa de lui faire faire des promenades. J’acceptai avec une fièvre de confusion et une idée exagérée de mon importance.
Je la menai dans tous les petits chemins que j’aimais. Nous allions à travers bois pendant des heures, l’un derrière l’autre. Parfois elle s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous écoutions ensemble le bruit des feuilles, la fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un chien. Nous discutions d’où venait le vent. Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul avec elle, j’étais gagné par un sentiment grave et inconnu. Elle m’était confiée. Je la protégeais.
Il est vrai que c’était pour le compte d’Étienne. Au début, je l’avais beaucoup entretenue de son fiancé. Mais, naturellement, elle se formait de lui une autre idée que moi. Elle ne le retrouvait pas du tout dans mes histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs, et elles lui semblèrent banales et puériles. Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs et songeait à eux en croyant m’écouter.
Un autre sujet de conversation où j’obtenais plus de succès, c’était mes démêlés avec mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable, et peut-être amusant. Je trouvais en elle un public qui soutenait ma verve. Étienne, mon unique confident, me grondait quelquefois, et ne me comprenait pas toujours. Et il était si bon, et si gai, que je ne lui disais pas tout ce qui se passait en moi de méchant ou de triste. Tandis que Laure—nous nous appelions par nos prénoms, maintenant—prise de pitié à certains de mes récits, imaginait des consolations. Loin de me réprimander, elle me poussait dans mon sens, elle finissait même par m’exciter à la révolte. Ses dix-neuf ans prenaient plaisir à mes entreprises, riaient de mes rancunes. Devant elle je me laissais aller sans scrupule à mes mauvais sentiments. Et elle reconnaissait dans les détours ingénieux de ma ruse des inventions de son sexe. Je ne sais quelle complicité nous unissait.
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre d’Étienne. Avant de l’ouvrir, je la balançai entre mes doigts, comme si je prévoyais des reproches. Je l’ouvris. Elle contenait une phrase, gentille mais bien courte, à mon adresse, le reste des quatre pages n’était rempli que de Laure. Il me chargeait pour elle de vingt commissions. L’idée de servir d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait naguère, me parut moins agréable. Je mis la lettre dans ma poche, sans en parler.
Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la fin de l’après-midi, nous étions assis, Laure et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans un creux du terrain, les toits d’un hameau fumaient à travers l’air paisible. Je ne pus y tenir, et je murmurai:
—J’ai reçu une lettre d’Étienne.
Elle tourna vers moi un vif regard:
—Donnez-la-moi.
—Je ne l’ai plus: je l’ai déchirée…
Pourtant, elle était dans ma poche. Comme Laure retombait dans le silence, je me décidai à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte de point d’honneur à en redire exactement les termes. Mais la lettre elle-même, je ne voulais pas…
Laure m’écouta en suivant des yeux les fumées du hameau. Son visage exprimait une satisfaction que je ne lui avais jamais vue. Elle avait l’air d’une personne qui se désaltère. Quant à moi, je redisais les mots d’un autre, mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela me rendait heureux aussi.
Puis elle se leva:
—Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que nous partons demain…
Demain? Non, je ne savais pas. Comment, elle allait partir? Mon cœur se serra.
—Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre dernière promenade ensemble.
—Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle gaiement.
Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien ne se recommence. Et, à la voir à ce point impatiente, je regrettai d’avoir trop bien rapporté les phrases d’Étienne. A la dérobée, je sortis la lettre et je me mis à la déchirer rageusement. Déjà Laure descendait le chemin creux: je contemplai avec avidité sa silhouette qui s’en allait si légèrement vers l’autre.
*
Le mariage avait été fixé au mois de novembre. Mon père décida de m’envoyer en Allemagne pendant les vacances afin de me mettre sérieusement à l’allemand. J’étais à peine installé depuis huit jours chez un professeur de Rothembourg que j’appris qu’on avançait la cérémonie. Étienne venait d’être nommé à un poste d’ingénieur dans des mines en Espagne, et il devait s’y rendre au mois de novembre précisément.
Je me préparai donc à refaire ma malle pour repartir. Mais mon père m’avertit qu’il ne considérait pas ma présence à ce mariage comme indispensable, et il m’enjoignit de rester à Rothembourg jusqu’au terme fixé d’avance. Après un moment de stupeur, je ressentis une terrible colère; je demeurai une journée entière enfermé dans ma chambre, et aux appels du professeur, à ceux de sa femme et de sa fille, je ne répondis que par des injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit de façon sévère.
Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique. J’affectai, en parlant allemand, de faire des fautes exprès. Je me moquai de l’empereur. Je traînai dans les médiocres brasseries de Rothembourg, et je rentrai tard, en chantant des grossièretés.
Cependant le fameux jour s’approchait et ma fièvre augmentait à mesure. Ce devait être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne sa photographie et celle de sa fiancée. Je les regardai avec un désespoir exaspéré par l’exil. Je dormis très mal.
Le mercredi, je le passai presque entièrement dans la petite promenade des remparts, qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était déserte. A travers les feuilles, on voyait la ville gothique et trop pittoresque. Hélas! je me sentais si loin, si abandonné! Personne n’avait donc exigé que je fusse là: Étienne, pourquoi ne me réclamais-tu pas? Et vous, Laure…?
J’imaginais mal les rites d’un mariage. J’essayai de me représenter Laure en robe blanche, avec son voile. Comme elle devait être jolie! Étienne serait en jaquette, droit et fier, toujours beau. La foule accourue saurait l’admirer. «Et si vous saviez comme il est bon, comme il est intelligent!» Je pensais si fort à lui, avec une telle humilité, une telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa pensée, et qu’il songeait en cette minute à son pauvre ami Léopold.
Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah, si j’avais pu les battre! Ou plutôt, non; dans mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à leurs brutalités, à leurs coups de poing. Ne plus me défendre. Me laisser piétiner, arracher les cheveux, comme une chose pitoyable, et qui s’avoue vaincue…
Le soleil qui déclinait envoya des rayons obliques à travers le petit jardin frissonnant et fleuri. Je sortis de ma poche les deux photographies que j’avais emportées. Lui d’abord, qui me regardait avec son visage franc, de face. Longuement, je contemplai ce portrait inerte. Et puis je passai à celui de Laure. Je voulus le porter à mes lèvres: ma main, à mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai, les yeux fermés, un peu haletant, mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement personne ne m’avait vu. Tout le monde m’ignorerait, toujours.
Je me levai pour partir. J’étais en proie à l’inquiétude et à la peur. J’avais l’idée qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop vite, comme s’il avait des raisons de s’émouvoir que je ne connaissais pas encore.
*
Deux mois après, je les revis. C’était chez ma grand’mère, qui m’avait invité pour quelques jours. «Les Étienne y seront», disait sa lettre. Les Étienne! J’avais ri de cette expression nouvelle.
Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis tout de suite la voix de mon ami:
—Tiens, Léopold!
Ma première idée fut de me jeter dans ses bras, comme naguère. Mais, posément, je lui donnai la main.
—Bonjour, Étienne…
Il m’emmena dehors.
—Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas encore prête…
Je voulais aller dans le parc, mais il me retint sur la terrasse:
—Faisons les cent pas ici, veux-tu?… Eh bien, ton Allemagne? Était-ce amusant?
—Très!
—Comme tu as l’air convaincu! s’écria-t-il en riant.
Je passai mon bras sous le sien et je pesai dessus, pour l’obliger à se pencher vers moi, à m’écouter de plus près.
—Non, je ne ris pas… J’ai passé à Rothembourg deux mois horribles.
—Pourquoi donc?
Je lui expliquai que je détestais le professeur et sa femme chez qui j’habitais; que les autres pensionnaires étaient communs; qu’il avait beaucoup plu; que j’étais seul.
—Tu m’étonnes… Je ne savais pas…
—Je n’osais pas te l’écrire; tu m’aurais lu avec distraction. Je ne voulais pas te déranger…
—C’est juste, répondit-il.
—Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi, surtout le jour de votre… de ton mariage. J’étais si triste d’être absent. J’avais l’impression qu’on m’avait oublié…
—Pauvre vieux Léopold!
Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne intonation de l’amitié, cette sorte de perplexité qu’il éprouvait à mon égard et qui me causait du plaisir et de l’orgueil, parce que je devinais qu’il m’aimait et qu’il ne me comprenait pas tout à fait… Alors, de le sentir le même, j’eus un mouvement de joie. Je lui racontai combien j’étais content d’être revenu, content de le retrouver pour toujours. Je bavardai, tandis que nous continuions à marcher de long en large sur le gravier de la terrasse.
Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis quelques minutes, il paraissait préoccupé. A plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers la façade de la maison. Il regarda l’heure à sa montre. Et je ne sais ce que j’étais en train de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se tourna vers une fenêtre du premier étage et cria:
—Laure!
Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit, d’un ton clair:
—Ho-ho! Laure! Il est midi, on va déjeuner…
Sa figure avait changé d’expression. Tournée vers cette fenêtre, en plein soleil, elle rayonnait.
—Étienne…, fis-je.
La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se penchant, me jeta:
—Bonjour, Léopold!
Puis, à Étienne, avec le même air heureux que lui-même:
—Est-ce que je suis en retard?
Il répondit en riant:
—Tu es toujours en retard…
Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi qu’une chose inconvenante. C’était la première fois que je les voyais ensemble. Comme je n’avais pas assisté aux cérémonies officielles des fiançailles, du mariage, je ne m’étais pas habitué petit à petit à un état de fait qui, dans mon esprit, restait vague. Soudain, en quelques mots, il venait de m’apparaître, à la fois précis et définitif.
Pendant le jour entier je fus abasourdi et de fort mauvaise humeur. Personne, bien entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout Laure, occupaient l’attention de tous.
Chacun trouvait Laure charmante, et bien que le contraire m’eût révolté, j’étais agacé par ce concert de louanges. On répétait ce qu’elle disait, on vantait son esprit, sa beauté, ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se prêtât à cette apothéose de famille. Il acceptait trop de compliments pour une chose aussi ordinaire, somme toute, qu’un mariage.
Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je voulus regagner mon ami, l’isoler de la promiscuité des autres. Je lui proposai une partie de pêche. Que de journées nous avions passées, naguère, les pieds dans l’eau, retournant les gros cailloux pour trouver des écrevisses. Il apportait à cette occupation son esprit de méthode, son sérieux; nous restions des heures ensemble… Quand je lui demandai de recommencer, il répondit d’abord d’un air distrait. Je repris:
—Te rappelles-tu, l’année dernière, une fois, j’étais tombé dans l’eau, à l’endroit où il y a un grand trou… Tu t’en souviens?
—Oui, sans doute…
Laure, qui causait avec Lucien près de la fenêtre, dit avec tranquillité:
—Mon petit Étienne, faisons cet après-midi la promenade dont tu m’as parlé.
Il se leva un peu hésitant.
—Tu y tiens?
Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit. Et il refusa la partie de pêche. Et ensuite il eut de nouveau cet air heureux qui m’irritait. Je les quittai sans leur dire adieu… Toutefois, de la fenêtre de ma chambre, je guettai leur départ. Il apporta des couvertures, l’installa: elle se laissait faire. Je les trouvais puérils tous les deux. Mais dès que l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla qu’avec eux s’en allait tout l’intérêt de la vie.
Mon affection susceptible percevait très bien, chez Étienne, certaines modifications. Il n’avait plus le genre correct et courtois de naguère, cette tenue qui m’en avait toujours imposé. Ses cheveux étaient trop longs, et il apparaissait légèrement engraissé. Il se montrait plus épanoui, presque béat, avec des complaisances, des mollesses, et un rien d’infatuation. On devinait l’homme qui est adulé… J’exagère ces traits en les rapportant, mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère morale différente, et je lui en voulais de n’être plus tout à fait le même; j’en voulais surtout à sa femme.
Je crois bien qu’à ce moment je la détestais. J’avais l’impression d’être volé: j’étais furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais croire qu’elle fût diminuée, finie. Que me serait-il resté? Je n’arrivais pas à saisir pourquoi Laure avait pris une telle influence sur lui, en si peu de temps. Je souffrais non seulement d’être à l’écart mais encore de si mal comprendre les événements. Et d’autant plus que j’étais le seul à les trouver absurdes. La maison retentissait toujours des éloges de la jeune femme. Lucien y prenait une part prépondérante et recommençait à changer de cravate tous les jours. Je voulus passer sur lui ma bouderie, je lui cherchai querelle, et il me tira les oreilles.
Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir un peu plus clair. Les Étienne avaient l’habitude de sortir après dîner dans le parc; puis, avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient quelques instants dans le salon avec nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors. Comme l’heure s’avançait, ma grand’mère envoya Lucien les chercher. Je suivis Lucien.
Quoiqu’on fût en automne, la nuit était douce. Je ne sais pourquoi, elle me parut mystérieuse: je ne reconnaissais plus le détour des allées, ni la forme des grands arbres. Cette ombre bleue, où rien ne bougeait, m’attirait bizarrement.
Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon, derrière lui. «Nous allons les surprendre», murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous errâmes ainsi assez longtemps, mais sans succès. «Où peuvent-ils être?» Et puis, tout à coup, comme nous revenions vers la maison, Lucien se mit à rire et, me montrant une fenêtre éclairée:
—Tiens, regarde, ils sont rentrés!
Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir, comme d’habitude. Lucien haussa les épaules:
—Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils étaient pressés d’être seuls!
—Mais enfin…
—Ils sortent tous les soirs dans le jardin; une fois je les ai suivis. Ah, ce qu’ils s’embrassaient… Dame, des jeunes mariés.
Et, sans égard pour mes naïves oreilles, Lucien, en quelques phrases, m’ouvrit certaines perspectives.
Mon imagination était très chaste. Jamais, à propos d’Étienne et de Laure, elle n’aurait osé s’égarer en des hypothèses scabreuses. Mais les confidences ironiques de Lucien m’expliquèrent bien des choses. Je commençai à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais, où je trébuchais, et qui me semblait aussi obscur et aussi doux que cette suave nuit d’octobre à travers laquelle rougeoyait une fenêtre fermée.
Ce qui m’avait paru invraisemblable: le quasi refroidissement d’Étienne à mon égard, sa transformation physique, son empressement servile auprès de Laure, l’espèce de lien invisible mais évident qui unissait même devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs sourires, tout cela se justifiait donc par l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là. C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais jamais servi, et que je prononçais avec un peu de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin d’être une simple formalité, comme je l’avais admis, leur mariage suscitait des sentiments et des actes qui les avaient modifiés l’un et l’autre, et, par conséquent, leurs positions par rapport à moi.
Cette révélation m’excita fort. Je n’étais d’ailleurs pas beaucoup plus avancé qu’auparavant. Pour rien au monde, je n’aurais voulu me renseigner davantage auprès de Lucien: je ne l’avais écouté que par surprise. Je dus me contenter de chercher sur les visages et dans les paroles d’Étienne et de Laure comment se manifestait cet amour brusquement découvert. En observateur novice, j’attribuai trop d’importance à certaines choses; j’en laissai passer d’essentielles. Pourtant je vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au second, au troisième plan, l’amitié de naguère.
Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu à Laure. Maintenant ma curiosité suspendait mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les effets incontestables et considérables d’un sentiment inconnu, mais le principal m’échappait puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou plutôt puisque je n’appelais pas de ce nom ce que j’éprouvais moi-même. L’amour restait à mes yeux une notion presque abstraite. Toutefois pour influer ainsi sur les hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire, de fantastique, de délicieux. La chair et l’âme s’y intéressaient. Comme une flamme brûlante et pourtant cachée, l’amour était le centre chaud de la vie. Et je l’ignorais. J’entendais le bruit du brasier, j’en voyais passer le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même…
*
Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença de m’apparaître comme un être redoutable, un génie secret dont je n’avais pas compris la puissance. Par quels moyens étranges agissait-elle sur les gens, pour les séduire et leur bouleverser l’esprit? Elle m’inspira une sorte de crainte religieuse. Je ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de son petit visage innocent et malicieux.
Pourtant quelques mois plus tôt, elle m’avait paru moins surprenante. Ces promenades que nous faisions ensemble, ces conversations si gaies… Je voulus retourner dans les bois que nous avions parcourus tous les deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau. Je n’y rencontrai qu’une mélancolie désenchantée. L’automne avait jauni le paysage. Les arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait plus de ces longs crépuscules qui n’en finissent pas, après une journée d’été qui s’étire jusqu’au soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne revoyais plus les choses comme je les avais vues avec elle.
Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais ses paroles. Ici, nous avions ri. Et j’entendais l’inflexion de sa voix. A force de ranimer ce passé vieux à peine de quelques mois, je sentis renaître mes sentiments d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts. Maintenant, ils s’éclairaient de tout ce que j’avais éprouvé durant mon exil d’Allemagne—tous ces troubles, ces tristesses, ces étonnements douloureux auxquels je ne savais donner un nom.
Et pourquoi étais-je seul à me souvenir? Laure, non seulement semblait avoir oublié, mais encore ne faisait aucune attention à ma présence. Elle aussi, son cœur n’était plus le même. Comme Étienne, un sentiment ardent et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus besoin de moi. Mais j’étais là pourtant, je vivais, je me souvenais. Que Laure était donc cruelle de ne pas s’en apercevoir!
*
Étienne était allé faire une promenade à cheval, avec Ingo. J’entrai par hasard au petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui lisait au coin du feu de broussailles et de pommes de pin.
—Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos frères, où sont-ils?
Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant les épaules avec mauvaise humeur. Elle demanda:
—Avez-vous fait la paix avec eux?
—Que vous importe?
—Qu’avez-vous donc, Léopold?
—Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi me posez-vous ces questions?
—C’est que vous m’avez fait vos confidences…
—Si elles vous intéressaient, pourquoi, depuis que je suis arrivé, ne m’avez-vous rien dit? A peine m’avez-vous adressé la parole.
Elle ne comprit pas cette phrase de colère naïve. Mais elle ne comprit pas mieux lorsqu’elle me vit m’asseoir à côté d’elle et que je lui demandai, d’une voix sourde:
—Pourquoi ne vous occupez-vous plus de moi?
J’eus peur de cet aveu involontaire qui m’éclairait sur moi-même tandis que je le prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en dire, en savoir davantage. Je ne regardais pas Laure, je tenais la tête penchée. Brusquement je pris sa main.
Petite main tiède: elle frémit dans la mienne, pour s’enfuir. Mais je la tenais, je la serrais. Peut-être lui faisais-je mal? J’étais trop confus, trop brûlant pour m’en apercevoir. La main ne bougea plus, elle s’abandonnait. Alors j’ouvris la mienne, avec précaution, comme sur un oiseau captif. Et maladroitement, mais passionnément, pour obéir à mon cœur affolé et privé de mots, j’embrassai sa main.
Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas méchant, ni moqueur. Elle riait d’amusement. Elle avait l’air de me trouver très gentil. Comme elle était gaie pour rire comme cela! Moi, je ne riais pas. Était-ce de sentir l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité de ma tendresse, mais je fus envahi par une détresse abominable. Ma gorge se serra, mes yeux se mouillèrent.
—Léopold! s’écria Laure redevenue sérieuse, Léopold, ne pleurez pas…
Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors, avec une intonation de pitié et d’étonnement, et tout en reprenant ma main qu’elle caressa à son tour, elle me dit:
—Léopold, il ne faut pas pleurer…
Et puis, après une minute ou deux, elle ajouta tranquillement:
—Essuyez vos yeux, voilà du monde.
Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin. J’aurais voulu mourir, et je pensai à aller me jeter dans l’étang.
Du milieu de mon trouble, surgit une certitude: j’aimais Laure. Ce sentiment inexplicable, que j’avais découvert chez les autres, il existait désormais en moi. Je regardai de tous côtés: la nature était pareille à elle-même. D’un arbre, une feuille jaune tomba; une pie sauta dans l’allée, plus loin. Et pourtant, j’aimais…
Je pensai aux conséquences et je les vis terribles. Peut-être allait-on me chasser! Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et mes larmes? N’importe. Quelle que pût être la catastrophe, j’étais heureux… Faute de l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation, la jouissance, l’orgueil nécessaires à mon caractère, le point d’où résister aux hommes.
*
Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il mit sa main sur mon épaule, et je rougis jusqu’aux cheveux… Je mentais en acceptant la main de mon ami, en soutenant, avec une facilité qui me bouleversa, le regard qu’il posait sur moi… Et puis, tout à coup, comme il détournait la tête pour parler à quelqu’un, je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical. A sa voix, à son contact, j’avais compris, physiquement compris, que Laure lui appartenait,—c’est-à-dire qu’il me l’avait prise.
Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne m’oubliait; maintenant j’étais jaloux parce que Laure ne m’aimait pas. Hélas! le cas était plus douloureux. Étienne n’avait déçu que mon affection, Laure blessait mon amour. Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné qui montait à mes lèvres, mais la révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie, en changeant d’objet, cessait d’être uniquement sentimentale pour se charger d’inquiétudes, d’exigences, de rêveries folles. Déplorable exaltation! Ce désir excédait mon âge, ma chair à peine virile.
Laure continua de me traiter comme auparavant. Elle ne fit jamais allusion à notre bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna ni plus ni moins à Étienne. Peut-être avait-elle jugé l’incident sans importance. Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus commode de n’en pas tenir compte.
D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler. Ce n’était pas le respect du mariage qui m’arrêtait: je n’avais pas de ces délicatesses. Ce n’était pas mon amitié pour Étienne: j’aurais éprouvé un sombre plaisir à venger cette amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non, j’étais silencieux parce que je ne pouvais rien dire. Des paroles passionnées sur ma bouche d’enfant eussent été ridicules et vaines. On n’exprime pas un sentiment disproportionné. Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai me taire plutôt que de n’être pas pris au sérieux.
Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui était si réel pour moi, était-il en même temps irréalisable? Je ne me disais pas qu’il fallait attendre, remettre à quelques années l’occasion d’accomplir mes désirs: j’étais incapable d’un raisonnement si calme et peut-être cynique. Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite; Laure, pour plus tard, ne me tentait guère… Et je revenais battre du front contre cette fatalité des années qui nous séparaient, irrémédiablement, et m’interdisaient une femme que je voyais tous les jours, à toute heure. Etre si près l’un de l’autre, et si loin!
Par là j’étais ramené à Étienne pour le détester davantage. L’homme que j’aurais si passionnément souhaité d’être, il l’était. Lorsqu’elle s’appuyait contre lui, protégée par lui, je pensais avec rage à ma petitesse. Il était son héros, et je n’étais pas capable d’être un rival. Et pourtant! Avec quelle impatience j’épiais ce qu’il lui disait de tendre ou de chaleureux: j’aurais mieux dit tout cela. J’enviais Étienne d’être son mari, et j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être: je lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais aussi de l’aimer mal.
Et alors, haussant les épaules de colère et de dégoût, je ne pouvais taire certaines remarques qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges. Je jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours prêt à sourire comme si tout était facile. Sa bonne humeur me déplut: il était trop sûr de lui. Décidément, il engraissait. Un jour, je découvris—avec quel remords et pourtant quel triomphe!—qu’il n’était peut-être pas très intelligent.
Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle pas? Elle se contentait donc d’une réalité si médiocre! Elle passait à côté de moi sans se préoccuper de mon incomparable dévouement. Une telle passion, je la croyais rare et merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas pourquoi elle demeurait ignorée. Hélas, la vie continuait toute pareille. Personne ne s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas à s’effacer devant moi, et Laure n’avait pas l’idée de se jeter dans mes bras.
Ces impressions mélangées et forcenées, que je ne communiquais à personne, me détraquaient. J’en rapporte ici l’essentiel, mais il s’y ajoutait toutes sortes d’absurdités. Je ne distinguai plus ce qui était juste de ce qui était ridicule, et, ne me contentant pas de souffrir, je voulus encore compliquer ma souffrance. J’arrivai à un état d’esprit horriblement embrouillé. Car j’avais beau déprécier Étienne, je tenais à lui malgré moi et tout en le jalousant; parce qu’il était le premier être humain que j’eusse aimé, il m’avait, sans même s’en apercevoir, marqué pour toujours. Et je détestais Laure dont j’étais épris. Je rêvais d’eux; je les adorais et les maudissais à la fois. Je ne savais lequel préférer.
*
Un soir—c’était le dernier soir avant le départ des Étienne—nous étions tous réunis au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait n’être pas vue, lui fit un signe rapide. Et je surpris aussi le regard qui lui répondit. Puis elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara qu’elle remontait dans sa chambre. Étienne l’accompagna, et la porte se referma sur eux… Durant quelques minutes, je demeurai tremblant. Cette scène très simple, qui se répétait chaque soir sans que personne n’y blâmât rien, me parut soudain d’une impudeur insolente. J’y vis comme un défi qu’ils me jetaient… Je me hâtai de dire bonsoir, et je sortis à mon tour du salon.
Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi faire? Je ne savais pas. Mais je voulais les atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait, ou les arracher l’un à l’autre… Je les entendis monter l’escalier, en se parlant à voix basse. Puis ils entrèrent chez eux.
Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais haletant. Devant leur porte, je m’arrêtai. Une sorte de fièvre me couvrait le corps de sueur. J’imaginai de pénétrer brusquement dans leur chambre, de les surprendre; j’étais peut-être capable d’un crime… Mais je n’entrai pas: écrasé par un chagrin trop lourd, incapable d’agir, je songeai avec désespoir que j’étais non seulement abandonné, mais exclu, et que ces êtres qui m’étaient les plus chers au monde, m’oubliaient en cette minute dans les bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait et j’étais jaloux de tous les deux.
Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter l’escalier et, brusquement éveillé de ma folie, je courus à perdre haleine jusque dans ma chambre.
Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai à leur dire froidement adieu.
*
Des années, bien des années, ont passé depuis lors. Étienne, après avoir vécu quelque temps en Espagne, est revenu avec sa femme auprès de nous. Ils ont trois enfants. Charles et Lucien—avec qui, depuis longtemps, j’ai fait la paix—sont aussi mariés. Moi, je suis seul.
Quelquefois, je vais demander à dîner aux Étienne. Lui a vieilli; elle, est toujours «ravissante». Jamais nous ne parlons du passé, de ce passé dont je viens de tirer quelques souvenirs et qui n’a peut-être existé que pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour Étienne, pour Laure également. Je ne souhaite que leur bonheur, fût-ce même aux dépens du mien. Je les admire et je les respecte.
Et pourtant, quelquefois, en sortant de chez eux, par les rues noires, je sens mon âme d’enfant, absurde et méchante, qui renaît. J’imagine, l’instant d’une seconde, que je suis l’amant de Laure, l’ennemi d’Étienne… Aussitôt je chasse une pareille idée. Mais il me reste l’illusion poignante et vaine de ce qui aurait pu être,—et qui, heureusement, n’a pas été.