Complices
Que les hommes sont donc indifférents l’un…
DOUBLE
à Jacques Chenevière.
Que les hommes sont donc indifférents l’un à l’autre! A peine connaissent-ils les parents dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment, les enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de l’amitié mais ne la pratiquent point. Égoïstes et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un qui se raconte, étant surtout préoccupés de se raconter eux-mêmes, à quelqu’un qui ne les écoutera pas davantage.
Moi, je suis curieux. Je voudrais tout savoir des êtres que m’envoie le hasard. En wagon, dans un restaurant, au théâtre, j’épie les personnes. Rien ne m’intéresse comme de reconstituer quelqu’un d’après une phrase, un tic, une attitude; comme d’imaginer à l’avance la courbe d’un destin. Il m’est arrivé de ramasser sur le trottoir une lettre perdue; ou, dans une chambre d’hôtel, de placer devant la glace le buvard maculé pour y déchiffrer la trace écrite de mon prédécesseur. L’être que j’observe, comment se tient-il dans le risque, la jouissance ou la honte, quelle idée se fait-il de lui-même, quel souvenir conserve-t-il de son premier amour, quelle pensée donne-t-il à la mort? Consulter des journaux intimes, des correspondances qu’on est dans l’intention de brûler, et jusqu’à des livres de comptes; assister au tête-à-tête des amants, interroger un prévenu, recevoir un aveu désespéré, écouter le soliloque de l’ambitieux! Peut-être suis-je un espion, mais désintéressé, et qui ne trahit pas.
Cette inextinguible curiosité m’a fait séduire un grand nombre de femmes: l’amour est le plus sûr moyen de savoir ce qui se passe chez l’ennemi. De toutes celles que j’ai caressées avec le zèle que j’aurais apporté à l’exercice d’une profession, chacune voyait d’abord un hommage dans l’intensité de mes questions: toutes, bientôt, s’en effrayaient. Elles se choquaient qu’on voulût saisir leur secret, surtout celles qui n’en avaient pas. Elles invoquaient alors une pudeur qui protégeait leur néant—principalement à leurs propres yeux: car se montrer tout nu n’est rien, c’est se voir qui est pénible. Et puis beaucoup de femmes répugnent à s’expliquer en entier à celui qu’elles adorent: il leur semblerait frustrer à l’avance ses successeurs.
Je ne leur reproche rien. Moi aussi, j’ai toujours refusé de me donner. Sitôt qu’une de ces figurantes de mon désir commençait à s’intéresser à moi, un pressentiment m’avertissait de la fuir. On passe pour inconstant alors qu’on veut être fidèle à son avenir. Mais cette existence peu à peu m’épuisa. Non seulement à cause des excès voluptueux qui étaient le prétexte et aussi l’agrément de mes recherches, mais parce que, multipliant les rencontres, je multipliais les désillusions. Plus j’examinais de gens, et plus j’exigeais quelqu’un. Après chacun de ces changements où je n’avais vu d’abord qu’une loi de mon âge et qui me révélait une loi de ma personne, mes désirs se faisaient plus vagues, ensemble, et plus anxieux.
Alors, je commençai de ressembler au jugement que mes relations portaient sur moi: je devins bizarre, susceptible, excessif. Parce que je n’avais rien trouvé, je doutai, je m’affaiblis. Dans mon esprit monta comme une ombre la crainte épouvantable d’être seul. Et il m’arriva de subir avec un commencement de délices la grande tentation: puisque mes curiosités ne parvenaient pas à franchir le seuil des êtres, n’étais-je pas l’unique réalité d’un monde incompréhensible? Les âmes diverses dont j’avais cherché à me satisfaire, c’était moi-même encore. Tat twam asi, dit la sagesse indoue: cette chose-là c’est toi. Et l’intérêt déçu que je portais aux autres—les autres, ces univers fermés—m’inondait parfois de nostalgie et de désespoir.
*
J’avais une marraine excellente, d’origine napolitaine, cousine de ma mère, et qui possédait une grande propriété où j’allais parfois passer des fins de semaine. J’y trouvais un accueil affectueux et le repos dont j’éprouvais de plus en plus le besoin. Ma tante, un peu lourde et qui s’appuyait en marchant sur une canne d’ébène, me faisait faire le tour de ses rosiers. Je lui racontais mes aventures, elle me croyait romanesque, et sa voix italienne me donnait des conseils tour à tour attendris et passionnés.
Elle était également la marraine d’une jeune cousine à moi que je n’avais jamais rencontrée et qui habitait la Tunisie. Ses parents l’avaient appelée Leone, de même que les miens m’avaient nommé Léon, en souvenir de notre arrière-grand-père commun, dont la célébrité de compositeur n’est point oubliée. Ma tante avait toujours auprès d’elle la photographie de Leone à l’âge de dix ans, et elle prétendait que ses filleuls se ressemblaient. Sur nos deux visages, elle faisait remarquer les mêmes cheveux noirs, le même nez droit, le même front haut. Une pareille similitude, qu’elle exagérait à coup sûr, inquiétait et amusait à la fois ses superstitions de Méridionale.
Cette année, à la fin du printemps, je passai par une crise de profonde tristesse. Mon élan à vivre se ralentissait, j’étais accablé d’indolence. A l’improviste, j’allai me réfugier auprès de ma marraine. Et je ressentis un premier soulagement à revoir le vaste parc en pleins bois, entouré de murs, le chenil, à côté du portail d’entrée, où d’énormes molosses, dressés contre leurs grilles, protestaient à grands éclats contre chaque nouvel arrivant. Et puis la roseraie, aux allées carrelées de briques, la pièce d’eau endormie sous des nénuphars, le pavillon de jeux tendu d’andrinople, avec ses fauteuils d’osier. Après avoir tout revu, je revins vers la maison où je pensais trouver ma tante réveillée de sa sieste. Dès mon entrée dans le salon aux persiennes tirées à cause de la chaleur déjà forte et où, dans la demi-obscurité, flottaient des odeurs de bouquets, elle leva son visage bourbonien et m’annonça une surprise. «Cette fois, tu ne seras pas condamné à ma seule présence.» Je demeurai silencieux, déçu dans mon espoir de tranquillité, mais elle reprit triomphante: «Leone arrive tout à l’heure: ses parents me la confient pour une quinzaine.»
Et soudain les molosses donnèrent de la voix près du portail qui s’ouvrait; une voiture roula sur le gravier, s’arrêta au perron, et, comme nous allions nous porter à sa rencontre, Leone parut. Mais on ne discerna d’abord, s’avançant dans la pièce obscure, qu’une forme légère, une ombre vivante dans l’ombre immobile. Ma tante l’embrassa avec enthousiasme, puis, m’attirant, elle ajouta:
—Et maintenant, faites bonne connaissance.
Je la voyais à peine; Leone, qui venait du dehors, ne devait pas me distinguer du tout. Alors ma tante, du bout de sa canne, poussa les volets, le jour entra, et nous nous découvrîmes. Et nous ne pûmes nous empêcher de sourire l’un à l’autre en entendant notre marraine s’écrier avec feu:
—Ah, je l’avais bien dit qu’ils se ressemblaient!
Leone n’était plus l’enfant encore indécise de la photographie que je connaissais, mais une jeune fille aux cheveux relevés, noirs comme les miens et qui faisaient valoir une égale pâleur mate du teint. Et nous constatâmes que nous avions aussi les mêmes yeux d’un bleu pur, un peu dilatés par l’attention, lumineux et doux dans l’austérité noire et blanche de nos deux visages.
—Enfin, je vous vois, murmurai-je, satisfait comme si j’avais vraiment attendu cette minute.
Ma tante intervint encore:
—Voulez-vous bien vous tutoyer. Entre cousins, vous n’allez pas faire des cérémonies.
Tout le monde se tutoyait dans notre innombrable famille. Aucun motif de nous dérober. Quelques heures suffirent à nous faire paraître cette intimité naturelle, sous le signe de notre similitude extérieure, vraiment frappante, et qui le devint plus encore, car, pour entrer dans le jeu et pour amuser ma tante, je décidai de me raser la moustache: nous avions le même dessin de la bouche. Aussi, afin d’exploiter un cas si curieux, nous nous mîmes à chercher d’autres ressemblances. La voix de Leone, comme la mienne, montait et descendait la gamme: parfois haute, dans les moments de raillerie et de plaisir, ou bien grave, lorsqu’elle traduisait une émotion que les mots ne révélaient pas. Je constatai chez elle avec ravissement mon besoin de manier des objets en causant, un coupe-papier, un rond de serviette. Comme moi, elle aimait les fruits, qu’elle pelait avec une extrême délicatesse, les doigts relevés, et qu’elle savourait longuement. Et puis, outre une habitude de toussoter involontairement et le tic de mordre ses lèvres, nous avions encore en commun les brusques silences où nous tombions parfois au milieu d’une causerie, comme si nous disparaissions, évadés, appelés ailleurs par on ne sait quel mystérieux rendez-vous. Que de fois, dans mon enfance, mon père m’avait réveillé d’une tape sur la table, en me criant: «Léon, ne regarde pas dans le vague.» Sur le visage de Leone, je vis passer la même onde de rêverie perdue. Et ce fut à partir de cette dernière constatation que je cessai de plaisanter notre ressemblance, que j’essayai au contraire, et sans m’expliquer pourquoi, de détourner ma tante de nous comparer plus longtemps.
Mes insomnies habituelles, suite de mes désordres, ne cessaient guère. D’ailleurs, à la campagne, je ne puis résister à l’appel de l’aube. Un matin, de très bonne heure, j’avais quitté ma chambre, quitté la maison inerte, et je m’étais avancé dans le jardin humide de rosée. Tout était immobile, en attente du soleil. A l’improviste, dans le grand silence retenu, j’entendis derrière moi un bruit de pas. C’était Leone. J’allais lui dire bonjour quand elle me fit signe de me taire et désigna les sommets des arbres. Ils venaient de s’illuminer, et déjà le soleil, qui les débordait, montait au ciel encore froid, jetait sur nous, sur la pelouse, sur les oiseaux éveillés dans le lierre, une pluie étincelante de rayons.
—L’aurore, dit-elle.
Et je fus heureux qu’elle eût prononcé ce mot, avec une intonation qui avait exprimé ce qui se passait en moi.
Quand enfin tout fut réveillé autour de nous, nous nous confiâmes notre goût de nous lever avant les autres. Nous convînmes de nous retrouver parfois à cette heure grise, somnolente et soudain transfigurée. Elle ajouta:
—Déjà, enfant, je demandais qu’on me couchât tôt pour être le plus vite possible debout. Etre à demain, quelle irrésistible tentation! Je n’ai jamais été une petite fille qui se plaint qu’on l’emmène au lit.
—Pour aller rêver…
—C’est vrai. Si je quittais sans murmurer les grandes personnes, c’est qu’elles m’intéressaient moins…
—… que mes songes, dis-je sans m’apercevoir que je suivais ma pensée, non la sienne.
—Je rêvais souvent, dit Leone, que je volais très haut dans le ciel.
—Moi aussi, et cela m’arrive encore.
—Je m’élevais à mon gré au-dessus de la campagne, des bois…
—As-tu passé sur une ville aux innombrables clochers et dont toutes les cheminées fumaient?
—Peut-être, oui, une ville traversée par un fleuve… Mais, dis-moi,—fit-elle en riant—si nous avons eu les mêmes rêves, peut-être nous y sommes-nous déjà rencontrés?
Un autre jour, elle me dit qu’elle adorait, étant enfant, jouer à la poupée. Puis, avec un air moitié de défi, moitié de raillerie, elle ajouta:
—Voilà un goût strictement personnel. Car tu n’as pas été petite fille, que je sache…
Je baissai la tête, et avouai qu’on m’avait toujours taquiné sur mon goût des poupées.
—Des soldats, des polichinelles, je pense.
—Non, de petites femmes en porcelaine que je câlinais, que je déshabillais et rhabillais dix fois le jour. Une petite Bernoise, par exemple.
—Une petite Bernoise?
—Oui, avec un tablier de soie rose, des chaînettes de métal, deux tresses blondes. Je la vois.
—Je la vois aussi, murmura Leone; les tresses étaient attachées d’un ruban noir.
Puis elle haussa les épaules et s’écria:
—Ces coïncidences sont absurdes. Parlons d’autre chose.
J’en vins comme elle à être agacé par ces rencontres invraisemblables de souvenirs et de goûts, par ces combinaisons du hasard qui prenaient l’air de révélations. Une sorte de gêne nous contraignit qui risquait de gâter des relations où nous trouvions de l’agrément. Pour y échapper nous nous bornâmes à des sujets banaux. Nous nous tînmes davantage avec notre marraine. Heureuse de cet auditoire, elle nous raconta des histoires d’autrefois, les aventures de l’oncle Nino qui avait été compagnon de Garibaldi, celles de son mari dont elle nous montrait le portrait en bersaglier. Ou bien elle nous parlait de Venise, où elle se rendait souvent: à l’arrivée, une gondole l’attendait, chargée de fleurs, qui la menait à un palais du Grand Canal. Et Murano, et le Lido…
Elle prit sur la table un coquillage allongé:
—Voilà qui vient de l’Adriatique.
Leone s’empara du coquillage et le porta à son oreille, puis l’approcha de la mienne et me dit:
—Qu’entends-tu?
—Mais, fit ma tante, on entend le bruit de la mer.
—Non, dis-je, je perçois du vent qui passe dans de hautes ramures, des arbres très élevés. Il s’apaise, puis il reprend, à intervalles réguliers…
Leone écouta à son tour.
—Ce sont des pins, fit-elle, plantés en haut d’une colline, dans un sol sablonneux.
—Ils ont des troncs rouges comme au soleil couchant…
Ainsi nous étions de nouveau un écho l’un pour l’autre… Je me levai et gagnai la bibliothèque. Loin de la jeune fille, je m’irritai contre nos enfantillages. Je me rappelai le phénomène psychologique bien connu: on rencontre quelqu’un à l’improviste et l’on se persuade qu’on pensait à lui juste avant de le rencontrer. C’est un simple décalage de la mémoire. Nous étions victimes d’une illusion pareille. L’un parlait de ses rêves, de ses souvenirs, de ses imaginations, et l’autre, instantanément et involontairement, suggestionné par notre ressemblance physique, projetait dans son propre passé ce qu’il venait d’entendre. Cette explication me satisfit. A l’heure du dîner je descendis au salon, et, comme j’allais pousser la porte, j’entendis Leone qui déclarait, arrêtée devant le bouquet du piano, fait de pivoines, de roses blanches et de bleuets:
—Les bouquets les plus beaux sont ceux de trois couleurs…
—Ah, petite, répondit ma tante, tu n’es pas originale. C’est précisément ce que Léon, en propres termes, m’a dit à son dernier séjour.
Des mots que j’avais prononcés avant de la connaître, la jeune fille ne pouvait pas les deviner! Il ne s’agissait plus de souvenirs vagues qui se modifient selon le désir, mais d’une phrase textuelle qu’elle répétait. Je décidai alors de procéder à une enquête méthodique. Cette manie de savoir qui m’avait attaché à tant de mes contemporains, s’éveilla de nouveau, stimulée, rajeunie. A mon grand désir curieux s’offrait aujourd’hui une perspective nouvelle vers une âme. Mais avant de me fier à cette mystérieuse possibilité de l’atteindre, je voulais être sûr de ne pas me leurrer. Je commençai par donner rendez-vous à Leone pour l’aube suivante. Dès qu’elle m’eut rejoint, éblouie, devant la maison aux volets fermés, je l’emmenai par l’allée tournante qui conduit à la pièce d’eau. Là, lui montrant les nénuphars, les fonds de vase verte, je mentis expressément:
—Rien n’est sinistre comme cette eau croupie, sous ces arbres trop rapprochés. J’ai obtenu de ma tante qu’on viderait l’étang.
—Ah! cette fois, répondit Leone avec une expression soulagée, je ne suis pas d’accord avec toi. Ce serait impardonnable de supprimer cette nappe sombre où le ciel tente de se refléter.
J’insistai, et, mentant toujours:
—D’ailleurs, la forêt qui nous entoure est triste; c’est une solitude immobile. Elle n’a pas la grandeur en mouvement de la mer, elle limite au lieu d’appeler au loin. J’y suis dans une geôle, et privé d’horizon.
Leone hésita, cette fois, non plus soulagée mais inquiète, comme le pigeon-voyageur qui tourne sur lui-même afin d’orienter son départ, puis, résolument:
—Je ne suis pas de ton avis. Les forêts sont pleines de compagnons, de vies latentes. Elles accueillent, elles proposent. La mer est un gouffre. Ce sont les forêts que je préfère.
—Moi aussi, Leone. Je mentais.
Nous fîmes quelques pas en silence, puis elle dit:
—Je ne t’en veux pas de me tendre des pièges. Dès notre première conversation, j’ai senti sur moi ton regard attentif, scrupuleux. Je devine bien que tu voudrais me connaître. Mais pourquoi? Est-ce pour t’emparer de ma volonté, pour me conduire vers un but? Lequel?
—Leone, ce n’est pas me tromper, n’est-ce pas, que de constater chez toi ce même désir de savoir? Si nous avons découvert en nous des ressemblances qui nous ont amusés, puis émus, puis troublés, la ressemblance la plus importante, elle est dans cette curiosité insatiable, organique, qui nous fait vivre tous deux.
—J’ai longtemps cru que j’étais curieuse à la manière de toutes les femmes. Mais mon instinct de connaître obéit à d’autres motifs. Chaque personne nouvelle que je rencontre m’intrigue et je l’assiège avec patience, puis, l’ayant devinée, je m’en vais vers une autre.
—Notre pauvre marraine, fis-je, s’imagine que tu t’intéresses à ses histoires. Pas du tout: tu l’épies.
—Je ne suis qu’une simple spectatrice, répondit-elle en riant. Ne vas pas me prêter un esprit de méthode: je regarde et j’écoute, mais j’ai plus de velléités que de volontés. Toi, parce que tu es un homme, quand tu interroges, c’est pour chercher à exercer une influence, à commander.
—Non, murmurai-je, les âmes que j’ai tour à tour visitées ne m’ont pas paru mériter que je les domine. Et souvent je me suis demandé pour quelles raisons je m’approchais d’elles? Dis-moi, quel motif anime donc ta curiosité?
—A certains moments, c’est l’idée étrange et vague qu’il me faut trouver quelqu’un, quelqu’un qui me manque, dont l’absence m’empêche en quelque sorte de respirer profondément. Je ne suppose pas que ce soit là un sentiment exceptionnel chez une jeune fille.
—Mais de quelle façon cet inconnu te manque-t-il?
Elle réfléchit, et expliqua:
—Il ne s’agit pas d’un être à conquérir, mais d’un être qui me compléterait. Je souffre de sentir ma personnalité encore inachevée, privée de certains moyens d’expression qu’une autre m’apporterait. Pourtant, j’ai vingt-cinq ans.
—Écoute, Leone, j’ai dépassé ton âge, j’ai connu beaucoup de gens et, intimement, bien des femmes. Mes expériences sont donc différentes. Et pourtant, tes paroles m’éclairent sur moi-même. Les grands curieux n’observent pas, ils cherchent. Comme toi j’éprouve une insuffisance que pourrait seul guérir un autre être, par une opération qui n’est pas celle de l’amour…
—Nous voilà arrêtés devant le même mystère, tourmentés par le même besoin…
Le soleil devenait chaud et nous nous rapprochâmes de la maison. Ma tante, avec sa bonne grâce volubile, nous y attendait pour le thé du matin. Et comme, assis entre elles, j’écoutais la vive conversation des deux femmes, une idée me vint: «Suis-je bête! Il n’y a ni mystère, ni problème. Leone et moi, nous nous aimons.»
Je la regardai. Mais je n’éprouvais aucune ardeur particulière, nulle envie de lui en imposer, de la réduire. Au contraire. Je me sentais avec elle en complète égalité. Je ne la trouvais pas jolie, ou plutôt je ne savais pas si elle était jolie ou non. Sa chair ne tentait pas la mienne. M’aimait-elle? J’en doutai; et sa façon de s’expliquer avec tant de lucidité et de franchise me semblait exclure un sentiment passionné. Il est vrai que lorsqu’on a connu beaucoup de femmes, on systématise ses expériences et on conçoit l’amour sous une forme conventionnelle: les ingénus sont plus aptes à l’exception. Je décidai de m’assurer si Leone m’aimait d’une manière que j’ignorais encore.
Après déjeuner, laissant ma tante s’étendre sur sa chaise longue, j’entraînai la jeune fille vers le pavillon de jeux. C’était, près du tennis, une construction chargée de roses grimpantes et où l’on enfermait le filet et les raquettes. Dans cette pièce basse de plafond, vernie comme une cabine de bateau, et où l’odeur de la résine se mêlait à celle de l’andrinople, la chaleur était déjà accablante.
—Quelle étuve, fit Leone. Cela me rappelle la Tunisie…
Je fermai soigneusement la porte.
—Personne, dis-je, ne vient jamais ici. Nous sommes enfermés et cachés…
—Retournons à l’air libre, fit-elle avec un mouvement pour sortir.
Mais je la pris par le bras, et la fis asseoir sur un canapé d’osier, parmi les coussins.
—Es-tu donc insensible, lui demandai-je, au plaisir d’être profondément dissimulé?
—Eh bien soit, ayons très chaud à l’insu de tout le monde!
Elle tourna vers moi un visage clair et gai. M’asseyant près d’elle, je poursuivis:
—Nous avons reconnu entre nous une parenté spirituelle. Mais peut-être es-tu froissée que je te connaisse si bien, sans presque en avoir pris la peine. Une jeune fille doit tenir à demeurer mystérieuse. Pardonne-moi de savoir quelques-uns de tes secrets…
Elle me répondit qu’on lui reprochait parfois d’être méfiante et sauvage, mais qu’avec moi elle avait éprouvé tout de suite beaucoup de sécurité. Elle ne regrettait pas de s’être confiée… Bien qu’elle s’exprimât avec le plus grand naturel, je voulus voir dans ses paroles un appel calculé auquel il fallait répondre, et, prenant un accent persuasif, je déclarai:
—Tu as raison, Leone, de croire en moi. Si les autres te paraissent indifférents ou dangereux, repose-toi sur moi qui te comprends.
Mais elle n’écouta pas ma phrase, et, continuant sa pensée de tout à l’heure, dit avec la même simplicité:
—Cependant si je mets volontiers en commun avec toi mes goûts, mes idées, il y a une chose que je ne puis te communiquer parce qu’elle demeure étrangère à mon esprit. Comment te donnerais-je ce que je ne possède point?
—Quoi donc?
—Mon avenir. Car je l’ignore. Je me sens parfois remplie d’un désir si vague que je ne puis le concevoir. Je suis prête, selon les circonstances, à me modifier, mais dans quelle direction?
—Leone, c’est l’amour que tu attends à ton insu.
—J’aime mes parents, mes amis, ma marraine, ma vieille nourrice kabyle, mon chien. Mais je n’aime personne d’amour.
Je remarquai avec satisfaction que j’avais été omis dans la liste. Elle ajouta:
—Je me suis renseignée sur l’amour sans en être troublée. Je cherche autre chose. A quelqu’un qui me demanderait de me prendre dans ses bras, je dirais oui, par politesse, si cela devait lui faire plaisir. Mais quelle formalité inutile!
Une telle indifférence m’irrita.
—Prends garde, dis-je, à celui qui t’offrira l’expérience. Je redoute qu’une pareille insensibilité te fasse commettre bien des erreurs. Tout dépend de ton partenaire. Quand tu le choisiras, Leone, pense à moi. Et pourquoi ne me choisirais-tu pas?
—Mais, s’écria-t-elle, le sentiment que j’éprouve pour toi, ce n’est pas de l’amour. Non, c’est de l’égoïsme. Ta présence me satisfait, me rassure. Nous sommes trop pareils, trop évidents l’un à l’autre pour nous aimer.
La vérité de ses paroles me frappa. Mais j’en ressentis un sot dépit, et, me rapprochant d’elle sur le canapé, je murmurai:
—Prends garde de me faire souffrir. O fille cruelle! Car enfin es-tu certaine que moi je ne t’aime pas?
Elle me regarda, et je vis dans ses prunelles toutes semblables aux miennes se refléter mon image.
—Je ne sais pas, je ne sais pas, fit-elle.
Ma bouche était très près de son cou nu et délicat; je me représentai la forme de son corps dans sa robe légère, et de quelle douceur serait sa peau sous mes mains. Mais loin de m’enflammer, ces hypothèses me parurent arbitraires, choquantes, impossibles. Alors je la saisis, j’attirai contre moi Leone qui se laissa faire. Puis, brusquement, je l’abandonnai, je me levai en m’écriant:
—Pardonne-moi, c’est toi qui as raison. Bien sûr, nous ne nous aimons pas. Parce que je suis habitué aux bonnes fortunes j’ai cru que nos relations devaient prendre un tour sentimental. Puissance de l’imitation, de l’amour-propre… Or ce qui me plaît ici, c’est que nous ne sommes pas des étrangers, mais des êtres de la même espèce, si liés que nous atteignons à l’harmonie sans la chercher. Il nous manque le contraste, la méfiance, le dépaysement nécessaires à l’amour. Nous sommes dépourvus de pudeur et de mensonge. C’est précisément ce qui me stimule. J’entre dans une contrée nouvelle, dont je saisis mal le langage mais où tout m’intéresse et me convient. Jusqu’à présent, j’avais toujours cru qu’il fallait la caresse pour s’entendre. Grâce à toi, il y a d’autres moyens de se connaître. Mais lesquels, lesquels? Et que vais-je découvrir?
Agité, anxieux, je rougissais d’émotion dans cette pièce secrète et surchauffée. Le profond souci qui avait accompagné toute mon existence s’éveillait de nouveau en moi, à la veille peut-être d’être satisfait.
—Oui, fit Leone d’une voix lente et plus calme que la mienne, notre entente est étrange, je dirai presque anormale. Trouves-en le principe, fût-il bizarre, pour nous y conformer.
—Puisque nous ne sommes pas épris l’un de l’autre, répondis-je, puisque cette perspective nous répugne comme une erreur ou une maladresse, disons que nous sommes des amis.
—L’amitié est un terme si vague qu’il nous suffira, mais est-il une amitié d’un sexe à l’autre?
—Eh bien, disons que nous sommes frère et sœur. Veux-tu?
Et je soulageai mon anxiété par cette formule. J’ouvris la porte, j’emmenai Leone en levant les branches retombantes des rosiers.
—Ne revenons plus dans ce pavillon où j’ai failli rendre banale notre intimité. Quand je me persuadais que je t’aimais peut-être, je pensais en même temps, avec un peu de lassitude: «Encore un amour.» Car j’en ai tant connu, et de toutes espèces et qui étaient pourtant toujours le même. Quelle joie, au contraire qu’il y ait entre nous un lien imprévu…
Nous suivions l’allée à l’ombre des marronniers. Leone remarqua:
—Je suis une enfant unique: je te dois de ne plus l’être. Donc, voici mon frère…
Et déjà le mot ne me plaisait plus. Car j’avais deux sœurs, l’une mariée, la seconde engagée dans de savantes études. Nous nous entendions bien, sans éprouver grand besoin les uns des autres. Etre frères et sœurs, c’est appartenir à une même origine, partir d’un même point, mais se voir souvent destinés à des buts incompatibles. Nous divergions, et nos ressemblances apparentes, nos souvenirs communs, ne pouvaient nous donner le change sur notre indifférence réciproque. Jamais je n’avais connu auprès de mes sœurs un repos total, comme auprès de Leone; jamais ce profond bonheur d’être ensemble. Ce que je constatais de pareil à moi chez elles, était modifié par le sexe et ainsi m’était rendu étranger. Tandis que chez Leone, je retrouvais les éléments féminins de ma nature.
Ces réflexions se déroulèrent dans mon esprit très vite. Arrivés au bout de l’allée de marronniers, nous sortîmes de l’ombre pour traverser la terrasse, presque incandescente sous l’ardeur du jour. A demi aveuglé par cet éclat, je regardai Leone pour deviner peut-être sur son visage une réponse à mes inquiètes recherches. Mais je ne vis qu’un être blanc sous le soleil, un fantôme de lumière, et, derrière, confondue avec la sienne jusqu’à n’en faire qu’une seule, mon ombre.
Jamais comme à cette époque je n’ai été aussi tourmenté. Jusque-là j’avais connu la mélancolie, d’autant mieux que la mienne naissait aux sources même de la vie. Le sentiment persécuteur de l’incomplet avait été parfois dans mes amours une épice pour la volupté: je goûtais une fierté sauvage à rêver encore alors qu’elles se disaient gorgées; et elles s’irritaient de deviner chez moi un désir si rare qu’elles n’arrivaient ni à le satisfaire, ni à en jouir elles-mêmes. Mais Leone, tout en ravivant mon inquiétude, me paraissait la seule qui fût capable de la calmer. Le secret de ma guérison elle le détenait sans pouvoir le communiquer. Elle souffrait comme moi, et il lui était impossible de vivre tout à fait comme les autres avant d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps. Nous savions maintenant que nous le cherchions tous les deux. Mais cette extraordinaire similitude qui nous rapprochait, quel était, comme disait Leone, son principe anormal?
Nous ne nous lassions pas de causer ensemble. Ne mettant plus en question notre parité, nous voulions la vérifier sur tous les points. Leone me parla de la Tunisie, parce qu’elle devait à son pays le sens de la grandeur mélancolique et qu’elle était pressée de savoir si je l’éprouverais comme elle. Tout d’abord, n’aimant guère le pittoresque, je m’étais un peu impatienté de ses descriptions. Et puis, à travers ses récits, ces images de collines pelées, de dômes blancs dans des bouquets d’arbres noirs, de petits chemins entre des murs de terre sous la retombée verdoyante des palmes; à travers ses évocations de silences, ces silences que trahit à peine le passage de pieds nus, et encore ses évocations d’une solitude étendue d’un horizon à l’autre, je reconnus mes propres préférences. Par Leone, ces espaces, ces transparences enflammées par d’extraordinaires crépuscules, et, dans la race, un si précieux raffinement, un tel mélange d’inquiétude et de résignation, tout ce que je n’avais pas trouvé ici, je le possédais enfin. Leone avait le pouvoir unique de susciter ma nostalgie et de la combler. Elle me rapportait les émotions, les plaisirs d’une existence que j’aurais dû vivre. Un jour elle me récita un court poème arabe, et ces syllabes dont je ne pus déchiffrer le sens traduisirent une partie de mon âme dont je ne me doutais pas.
Préoccupé de lui suggérer à mon tour des réminiscences indicibles, je me mettais au piano, je jouais mes maîtres préférés, et je guettais comment Leone écoutait sa propre révélation. Elle entrait en moi pour s’y trouver elle-même. Je la renseignais par incidence: chacun de nous était l’inconscient de l’autre. Tard dans la nuit, nous prolongions ces entretiens, cette contemplation dans des miroirs obscurs qui peu à peu s’éclairaient. De l’ombre du parc, du ciel nocturne irradiaient de vagues lueurs. Leone jouissait de n’être plus incertaine, velléitaire, mais achevée par ma présence. Et moi je n’éprouvais plus cette curiosité torturante qui m’avait poussé de créature en créature, avide de me rassurer: maintenant, je n’avais plus besoin de personne. J’avais supprimé la solitude. Étroitement conjugués, et sans nulle envie de rapprocher nos corps, nous échangions des regards surhumains.
Et tout à coup je découvris la raison de notre béatitude étrange. Je ne l’ai jamais révélée, car elle est terrible. Mais je veux l’inscrire ici pour ceux, moins rares qu’on ne le pense, qui, à certaines heures de leur vie, ont confusément pressenti que leur individualité ne s’arrêtait pas aux limites de leur chair. Ce qu’ils n’ont pas osé confesser, je le dirai.
Leone avait apporté de Tunisie des étoffes qu’elle nous montra, pour occuper une pluvieuse après-midi. Comme elle déployait des burnous, ma tante, que ce jeu divertissait, nous proposa d’aller nous en revêtir, et de revenir la trouver, transformés en Arabes. Nous montâmes, tous deux, à ma chambre. Là, avec un sourire, Leone s’amusa à me draper de la tête aux pieds: le vaste vêtement de laine, cachant mes cheveux, ne laissait voir que mon visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Ensuite elle me dit de l’attendre et elle sortit pour s’habiller à son tour. Tout déguisement m’inquiète. Dans cette pièce qu’assombrissait la pluie, je contemplai avec une sorte de gêne ces plis souples où j’étais dissimulé. L’attente dura, le jour baissait et je m’énervais d’impatience quand la porte s’ouvrit: Leone parut, drapée dans un second burnous pareil au mien et qui, cachant les cheveux, ne laissait voir que son visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Mais était-ce Leone ou moi-même qui s’avançait ainsi? Je contemplais mon double, mon double exact et réel. L’être qu’on est et qu’on ne connaît que du dedans ou grâce au subterfuge des glaces, je l’aperçus soudain du dehors, agissant sous mes yeux. Sortir de soi pour s’observer, cet acte impossible à l’homme, je venais de l’accomplir. J’étais là, debout, devant moi.
Il ne s’agissait pas d’un sosie. Ces prunelles, d’un bleu pur, voyait mon propre univers; la pensée douloureuse et incomplète qui m’animait, animait aussi le corps d’en face. Et cette idée fit éclair dans mon cerveau: «Nous sommes la même âme en deux personnes…» L’être que j’avais appelé Leone et que j’étais, fit quelques pas, et je faillis crier d’émotion à le voir se rapprocher, toujours plus, comme s’il allait, reconstituant enfin son identité nécessaire, se fondre soudain en moi. Mais je ne pus crier et m’évanouis.
Je fus malade bien des jours. Quand la fièvre me laissait quelque repos, la même question revenait hanter mon cerveau: «Est-ce que je vis en deux corps?» N’était-ce pas là l’explication de mon inquiétude perpétuelle? Est-ce que tous les hommes, plus ou moins conscients, infirmes et maladroits, ne cherchent pas toujours, à travers l’amour, la gloire, la famille, à se compléter? Autant de rendez-vous qu’ils donnent à eux-mêmes, et qu’ils manquent. Notre vie se passe à poursuivre les éléments de notre personnalité qui sont dispersés en d’autres créatures. Ce qui faisait mon cas unique, c’est que ma recherche avait abouti.
Je réclamai Leone. Ma tante, qui me soignait avec une tendresse alarmée, me dit qu’elle avait dû repartir pour Paris et que de là elle regagnerait la Tunisie où ses parents la rappelaient. Ma déception fut grande. Il fallait à tout prix guérir et aller là-bas me connaître enfin totalement.
Je fis un tel effort de volonté que deux jours après j’avais la permission de me lever. Mes premiers pas furent pour aller rendre visite à ma tante. Je la trouvai au salon, secouée de sanglots et gémissante. Je la questionnai: elle me montra les journaux étalés autour d’elle. Le paquebot sur lequel s’était embarquée Leone avait péri corps et biens. Un télégramme éploré de son père, qui venait d’arriver, confirmait que jamais nous ne la reverrions.
LE VISAGE DIFFÉRENT
à Edmond Jaloux.
Qu’il fût mort, et depuis trois mois, je ne pouvais ni le comprendre, ni l’admettre! J’avais appris la nouvelle par surprise, en arrivant du Brésil où je venais de passer deux années. Et, stupéfait, j’accourais vers la petite ville morose, perdue dans les montagnes, où nous avions grandi ensemble, où il avait vécu auprès de sa mère, et où il avait, à vingt-trois ans, expiré.
Le train semblait ralentir à mesure que mon impatience s’excitait. Nous remontions une haute vallée rocheuse que le soleil, en cet après-midi d’arrière-automne, avait déjà quittée. Et, luttant contre la pente, nous luttions aussi contre un vent dur qui courbait d’un même geste les cimes des peupliers en file, les roseaux au bord du torrent, les fumées des feux champêtres. Au milieu de ce paysage balayé, le chagrin, l’étonnement, la curiosité qui se partageaient mon âme, faisaient surgir le visage ardent de mon ami défunt, mêlé au crépuscule. Dans le bruit des roues, j’entendais sa voix, cette voix moqueuse qui avait si souvent raillé mes partis-pris, mes emportements, et qui me semblait aujourd’hui railler même ma douleur…
Au temps de notre enfance, nous nous étions longtemps méfiés l’un de l’autre. J’ai un caractère ombrageux; je devinais chez lui une supériorité à laquelle je ne pouvais atteindre, et lui, de son côté, n’aimait guère mon aspect taciturne et renfrogné. Un jour, en classe, dans l’indifférence générale, je lus un travail de ma composition intitulé Éloge de Léonidas aux Thermopyles: c’en fut assez pour qu’il me devinât sous mes platitudes emphatiques. Avec l’intuition presque effrayante qu’il devait appliquer ensuite aux plus hauts problèmes de l’esprit, il comprit que de tous les êtres qu’il connaissait, j’étais le seul qui fût à peu près digne de l’entendre. Il vint m’offrir son amitié et je fus subjugué. Mais soucieux d’éviter tout malentendu, il y mit des conditions solennelles, exigeant, par exemple, le secret de nos confidences réciproques. Était-ce orgueil, crainte qu’on empiétât sur sa liberté: il avait besoin de mystère. Sans jamais expliquer pourquoi, son plaisir était de dépister.
Notre complicité fut d’autant plus intime que notre entourage nous décevait, à commencer par nos familles. Sa mère était une personne pieuse, dolente, craintive, et qui vivait enfermée dans le souvenir de son mari. Mes parents étaient des commerçants modestes, préoccupés de leurs fins de mois, accablés par une trop nombreuse progéniture. Nos maîtres, nous les jugions vulgaires: je me rappelle la colère de mon ami lorsque nous découvrîmes que notre professeur de grec et de latin, notre introducteur auprès de Virgile et d’Homère, allait s’enivrer dans un cabaret borgne. Quant à nos condisciples, la plupart étaient de gros garçons rustiques, réjouis, brutaux, les autres les fils frêles et sournois de boutiquiers et de fonctionnaires. Sans doute serais-je devenu pareil à ceux-ci, sans doute végéterais-je aujourd’hui derrière un comptoir, s’il ne m’avait été donné de rencontrer un esprit exceptionnel et de vivre quotidiennement à son contact. Certes, pour qu’il m’acceptât comme compagnon, il fallait la douloureuse solitude dont il était victime. Sans moi, il eût étouffé; le témoin fidèle que j’étais l’aidait à dissimuler l’éclat extraordinaire de son intelligence. Toutefois, jamais il ne manifestait de dédain à personne, sauf aux lâches, aux vicieux, aux cruels; il s’imposait une réserve moqueuse et volontaire, et qu’il semble, aujourd’hui qu’il est mort, étendre jusqu’à moi… Alors, dans le wagon devenu presque obscur, je l’appelle à mi-voix: «Alexandre…»
Maigre et léger, son front bombé penché en avant, je le vois qui suit les ruelles étroites, bordées d’arcades, de notre bourgade natale. Celle-ci, bâtie sur un rocher, entasse entre des murailles à moitié démolies ses hautes maisons austères, sans balcons ni volets. On dirait une citadelle désaffectée. Somnolente l’été sous un écrasant soleil, elle s’endort complètement l’hiver dans une neige épaisse. Le jour, de rares passants; la nuit, personne. Quatre fois par an, une foire se tient à ses portes. Mais après quelques heures de parade et de vacarme, l’adieu des forains et le départ des montagnards vers leurs métairies rendent plus sinistre l’immobilité où l’on retombe.
Alexandre habitait avec sa mère le premier étage d’une ancienne demeure, tout près de la cathédrale. Mais deux pièces sous le toit étaient pleines de ses livres, de ses papiers, de ses rêves. J’étais le seul auquel il en permît l’accès. C’est là que nous avons tenu des conversations interminables, c’est là qu’il m’a éveillé l’esprit.
A cet âge, il n’avait pas encore choisi parmi ses préférences, il essayait successivement ses forces, et ses moyens égalaient ses curiosités. En deux ans il apprit quatre langues étrangères. Je l’ai vu, n’ayant jamais touché aux échecs, se mettre au jeu après une courte explication, et battre plusieurs fois de suite celui qui venait de l’enseigner. Il réinventa, à peu près dans les mêmes conditions que Pascal, la géométrie d’Euclide. Mais il n’était pas un fort en thème: sa mémoire était étonnante, mais il n’avait pas encore assez vécu pour devenir son prisonnier. Il aimait faire des théories générales, mais sans schématisme; c’étaient des vues d’ensemble très personnelles, librement esquissées. Passionné pour découvrir la raison des choses, attentif à déduire, il voyait tout en mouvement. Un grand imaginatif, peut-être même un visionnaire, mais toujours lucide.
Plus tard, il souhaita acquérir une compétence universelle, et ce projet, qui eût paru absurde chez tout autre, me sembla légitime. Il se jeta avec impétuosité dans l’étude des sciences, de l’histoire, de la philosophie. Il rêvait de réaliser à nouveau, malgré des difficultés infiniment accrues, un type supérieur à la façon de Vinci ou de Gœthe, une réussite complète d’humanité. Il se disait prodigieusement heureux de sentir jouer avec aisance les mille ressorts de son cerveau. Rien n’effrayait son ardeur à concevoir et à expliquer.
Et puis, parfois, sa puissante imagination bondissait plus loin que ses connaissances. C’est qu’il avait vraiment consommé trop de faits, épuisé trop de beautés. Il ne lui en restait plus pour alimenter sa frénésie. Alors une sorte d’ironie transcendante le possédait, que je ne puis comparer qu’à un délire de vitesse. L’excès de l’amour pousse certains hommes à frapper. Mon ami s’excitait à ruiner ce qu’il avait construit de ses propres mains; il portait dans la négation la même dialectique pressante, le même appétit du risque, la même joie. Le désir et l’amertume soulevaient en lui un lyrisme funèbre d’une indicible beauté. Je ne le suivais qu’en tremblant sur les sentiers vertigineux où il courait, avide du précipice comme s’il était trop facile de se maintenir sur les cimes. Et, distancé, je m’effrayais de le sentir si loin, perdu peut-être. Mais de l’abîme montait son rire étincelant… En d’autres heures,—ces heures de l’adolescence où l’absolu vous paraît d’une douloureuse et urgente nécessité,—s’il lui est arrivé, sous mes yeux, de sombrer dans le désespoir, il en est toujours ressorti non par la veulerie ou la résignation comme les trois quarts des hommes, mais, tour à tour, par la violence de l’enthousiasme ou par le scepticisme.
Jamais il ne chercha à me plier à son image. Au contraire, il m’obligeait à des analyses personnelles, il s’appliquait à dégager mes goûts, mes intentions, afin de me pousser dans mon sens et de m’épanouir. Parfois il raillait mes défauts, cette brusquerie, cette susceptibilité dont je ne suis pas encore guéri; sur d’autres points, sans doute pour m’aider à m’ennoblir, il s’efforçait de m’admirer. A mesure que nous avançâmes en âge, il se montra de plus en plus préoccupé d’accorder la pensée et l’action. Mais comment pouvait-il agir à la mesure de son puissant esprit? Il m’enviait presque d’être beaucoup plus capable que lui, grâce à ma médiocrité, d’embrasser une carrière commune. Et il observa attentivement dans ma personne comment l’idée se dégrade pour se traduire dans le réel. Car ce que nous avions—à l’insu de tous—conçu et défini de l’aventure, du risque, de l’énergie, du commandement, se formula pour moi de la façon suivante: à vingt ans, je quittai ma famille et notre petite ville, je fis un stage dans une maison de commerce, et je partis ensuite, tout seul, pour l’Amérique du Sud. Nous entretînmes bien entendu une correspondance suivie, animée par l’espoir de nous retrouver le plus tôt possible, côte à côte au milieu des hommes. Mais dans cette foule où je l’avais précédé, je constatais chaque jour à quel point il dépassait tous les autres…
Le train ralentit, s’arrêta, et l’idée qu’il était mort s’imposa de nouveau dans sa cruauté. C’était sur ce quai de gare que je l’avais vu pour la dernière fois. Sans oser m’attarder, je sortis et me fis mener avec mon bagage à l’hôtel de la Poste, seule auberge convenable de l’endroit. La nuit était noire, maintenant; on sentait dans le ciel la masse énorme des montagnes. De rares réverbères grinçaient sous la longue rafale du vent. Je reconnus des boutiques, un ou deux passants qui ne me reconnurent pas. Des souvenirs assiégèrent mon esprit, mais je les écartai de toutes mes forces; je n’étais venu que pour la mère de mon ami et pour sa tombe. Ensuite, le surlendemain, je m’en irais, je me sauverais.
*
Après avoir dîné, je sortis de l’hôtel. Certes, il était trop tard pour faire une visite, surtout à l’improviste. Mais je voulais revoir au moins sa maison. A l’angle de la petite place, comme je levais les yeux vers la haute façade de pierre sombre, aux fenêtres étroites, le vent redoublé me transperça. Et soudain neuf heures sonnèrent à la cathédrale, dans mon dos, neuf coups plus solennels qu’en n’importe quel autre lieu du monde. Je l’avais oubliée, cette vibration sépulcrale qui avait si souvent retenti dans ma chair d’enfant. Alors je traversai le pavé, j’entrai dans la maison d’Alexandre, et je me mis à gravir les larges marches de pierre usée. A la servante étonnée, je dis mon nom; et je la suivis le long du corridor jusqu’à la pièce où, sous la lampe, chaque soir depuis tant d’années, travaillait Mme Weckerlin.
Surprise, elle se leva à moitié, la pauvre femme, et dut se rasseoir. «C’est vous, c’est vous», murmura-t-elle. Sa vieille figure, molle et ridée, ses gros yeux rougis pleins de larmes comme les miens, ce salon boisé, haut de plafond, paisible, où l’on n’entendait, dans notre silence, que le craquement du feu et la plainte lointaine du vent, cette lampe sur la table environnée de ténèbres,—quels souvenirs! Et Mme Weckerlin me regardait en tremblant, et regardait dans le vide, à côté de moi, d’un regard agrandi qui voyait un fantôme. Puis, pour détourner l’émotion qui nous gagnait de plus en plus, elle balbutia:
—Vous ne reconnaissez pas Mlle Halliez?
Alors seulement je vis, de l’autre côté de la table, loin de la lumière, Léonore Halliez, une cousine d’Alexandre, de huit ou dix ans plus âgée que nous. Je la saluai; elle roula son ouvrage, et dit:
—Ce soir, monsieur, c’est vous qui allez tenir compagnie à ma tante; je vous laisse avec elle.
Comme je m’excusais de la déranger, elle ajouta:
—Vous restez quelques jours, je suppose. J’espère vous revoir.
Elle tourna autour de la table, embrassa sa tante, redressa sa haute taille sombre et sortit. Une fois seuls, Mme Weckerlin me fit asseoir près d’elle, et s’anima, presque bavarde, comme si elle trouvait enfin l’occasion de se raconter.
—Je savais bien que vous viendriez. Durant sa maladie, Alec m’a parlé de vous plusieurs fois. Je lui disais: «Reste tranquille, mon chéri»; il insistait. Il faut vous dire que j’étais constamment auprès de lui. Il ne tenait qu’à moi. Il ne pouvait s’endormir sans que je sois là. Les derniers temps, lorsqu’il avait de la peine à s’exprimer, j’étais seule à le comprendre. Une mère comprend toujours son fils, n’est-ce pas? Le docteur me disait: «Etes-vous bien sûre d’avoir saisi ce qu’il veut dire?» Je ne l’écoutais pas, ce docteur. De même, quand il s’inquiétait de ce qu’il appelait les tristesses d’Alec. Il le croyait tourmenté, désireux de quelqu’un, d’une présence. Mais non. Je répétais: «Ce qui fait de la peine à Alec, c’est de me voir malheureuse, mais il est calme.» La preuve, mon ami, c’est que je priais souvent avec lui; il fermait les yeux, il ne disait plus rien. Sa fin a été admirable: silencieux, nous bénissant sans doute dans son cœur, et tout prêt à paraître devant Dieu…
Elle s’arrêta, fatiguée de ce long discours, et guetta ma réponse. Je m’écriai naïvement:
—Mais enfin, madame, comment a-t-il pu mourir?
—Une méningite. Je voyais bien depuis quelque temps qu’il était pâle, creusé. Un jour, son visage m’a frappé. Il était… comment vous dire cela? Il était devenu étrange. Alors la fièvre l’a pris, tout de suite violente, et du délire.
—Et que disait-il dans son délire?
La vieille dame soupira, larmoya tout à coup et murmura: «Je ne saurais…» Ensuite elle enleva ses lunettes comme pour ne plus me voir.
—Oui, repris-je un peu impatienté, quelles furent ses pensées durant ces heures-là? Je voudrais entendre par vous ses dernières paroles…
—Oh! des phrases sans suite…
—Mais encore?
—Le pauvre enfant n’avait plus sa tête.
Elle prit un temps et ajouta, avec netteté:
—C’est pourquoi j’avais condamné sa porte. On m’a proposé de m’aider à le soigner. Mais je n’ai pas voulu. Le docteur et moi, seulement.
Elle se serra dans son châle, redevenue dolente, remuant la tête.
—A-t-on su l’origine de la maladie? repris-je. S’était-il fatigué à trop travailler?
—Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce n’est pas cela qui fatigue. Moi aussi, je lis, et je ne suis jamais tombée malade. On a prétendu, je le sais, qu’il ne trouvait pas ici toutes les satisfactions qu’il souhaitait et qu’il s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux! Vous qui avez été son ami, vous direz que c’est faux, n’est-ce pas? J’ai répondu qu’Alec n’avait aucun motif de n’être pas heureux.
Elle cessa de trembler, remit ses lunettes pour me dévisager bien en face et affirma:
—Pas besoin de chercher l’origine de cette affreuse méningite. C’est Dieu qui l’a voulue. Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner, si nous le pouvons.
Mais je ne me résignais pas. Pour moi, Alexandre venait de mourir, il me fallait des renseignements sur ses derniers jours, des images qui, si douloureuses fussent-elles, me permissent d’admettre enfin l’évidence. Je pressai donc la vieille dame, je m’efforçai d’obtenir par bribes des détails vrais, et ses phrases embrouillées, ses réflexions confuses, son chagrin même que je ranimais ainsi me donnèrent les preuves cruelles que j’étais venu chercher. Au bout d’une heure, je me levai pour prendre congé. Elle saisit ma main dans ses mains gonflées et m’adjura:
—Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas? Nous parlerons encore de lui. Certaines personnes chercheront peut-être à vous donner d’autres détails, mais c’est moi, moi seule qui connais tout de mon pauvre enfant.
Je m’inclinai; alors, me retenant toujours, mais sur un ton un peu changé, presque soupçonneux, elle ajouta:
—J’ignorais que vous fussiez si lié avec Alec. Je vous croyais seulement deux bons camarades. Un jour, il m’a demandé de lui lire une de vos lettres. Je n’ai pas tout compris de ce que vous écriviez, mais elle lui a fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me dicter une réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai insisté. Il secouait la tête en soupirant: «C’est trop difficile, c’est trop difficile.» Déjà, à ce moment-là, il était si faible.
Mme Weckerlin se leva péniblement, ouvrit le tiroir de la table et ajouta:
—Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont continué d’arriver. Les voilà, mon ami…
Elle me tendit six grosses enveloppes, je les pris et me sauvai pour cacher mon désespoir.
*
Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements du vent incessant qui venait pousser sa plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la Poste est une mélancolique maison de granit. On m’avait donné la grande chambre du premier étage, la seule qui ait trois fenêtres—celle où, par je ne sais quel hasard, avait logé une illustre cantatrice à l’époque de nos seize ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était venue à l’improviste, puis repartie au bout de deux jours, cette femme dont personne dans la ville, sauf nous, ne connaissait la célébrité. Agités par le respect de l’art, le désir de la créature, l’adoration de la gloire, nous passâmes ces quarante-huit heures à la guetter de la rue, à errer sous un prétexte le long des corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant plus tenir, Alexandre écrivit une lettre qu’il lui fit porter; la femme de chambre revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta hardiment l’escalier, puis arrivé devant la porte, fit demi-tour et me rejoignit en me disant: «C’eût été une déception.» Nous ne connûmes d’elle qu’une torsade de chevelure blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle montait en voiture, le lendemain, pour s’en aller.
Et j’habitais sa chambre! Une vaste chambre peinte à la détrempe. Dans cette rude contrée, on s’étonne de trouver parfois des décorations à l’italienne, exécutées par des artistes venus de l’autre côté des montagnes et qui illustrent en ciels et en oiseaux multicolores leur regret du soleil. Le plafond bleu était orné d’arabesques, les murs de fruits et de fleurs. Devant moi, une grande glace trouble avait reflété le visage de notre chimère. J’y distinguai tout à coup celui d’Alexandre. Alors je résolus d’aller au cimetière.
Il est en dehors de la ville, au pied d’un éperon rocheux. A peine en eus-je franchi la grille que je ressentis un grand calme. Le vent ne pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri des vivants. Une humidité pénétrante m’enveloppa. Quelques arbres pleuraient sur les tombes, sur des roses froides parmi leurs ronces violacées. Je ne savais où trouver Alexandre, et j’avançais au hasard, presque surpris qu’il ne se relevât pas pour m’appeler. Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en lettres banales et définitives. Je m’en voulus de ne pas éprouver plus d’émotion, de demeurer rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon mouchoir dans ma poche,—ce cimetière m’enrhumait au lieu de me faire pleurer,—j’y sentis les enveloppes que m’avait remises, la veille, Mme Weckerlin.
Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les phrases que j’écrivais sans savoir qu’il était mort, et leur inutilité, absurde et innocente, me bouleversa. Comme témoignage vivant de notre amitié, il ne me restait que ces feuillets de ma main, mais où je retrouvais l’accent si fier de nos confidences. N’importe qui eût peut-être appelé cynisme cette franchise tranquille et courageuse qui s’exerçait même à nos propres dépens. Le fond d’une âme humaine, voilà ce que nous osions, dans notre impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre. Jamais je ne parlerai à quiconque sur ce ton-là. Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs. Ainsi j’étais désormais l’unique dépositaire de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle, je le sentis présent dans ma poitrine.
J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés de l’essentiel de nous-mêmes, et de ramener aux principes généraux nos mouvements intérieurs, que nous ne parlions guère de notre vie pratique. Séparés l’un de l’autre, nous faisions abstraction des événements. Je me gardais pour ma part de relater les besognes utilitaires, les fréquentations banales qui composaient mon existence au Brésil. Et lui? Loin de moi avait-il commencé de réaliser les ambitions dont je connaissais les grandes lignes? Ou bien, songeant à son attitude au seuil de la cantatrice, je me demandai s’il avait dédaigné ce qui eût risqué de le mal satisfaire?
Autour de moi, tout était silencieux, sauf les gouttes d’humidité tombant sur des feuillages flétris. Rien, ni personne ne pouvaient me répondre. Alors, je m’en allai à travers le cimetière, déchirant en mille morceaux mes lettres inutiles; près de la sortie, je m’arrêtai pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait le fossoyeur: vieilles couronnes, chrysanthèmes fanés. Et comme je relevais la tête, je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore, le visage maigre et volontaire sous un chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement vers moi, puis, me saluant à son tour, elle gagna l’intérieur du cimetière.
*
L’après-midi, j’allai voir Mme Weckerlin. Assise dans son fauteuil près de son feu toujours flambant, elle m’interpella:
—Qui avez-vous vu? Vous a-t-on parlé d’Alec?
Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais adressé la parole à personne. Alors elle attira à elle, de ses grosses mains molles, un portefeuille.
—J’ai préparé un choix de ses photographies pour que nous les regardions ensemble. Celle-ci, tenez…
C’était le portrait d’un bébé florissant assis par terre; je ne l’avais pas connu à cet âge. Un second portrait me le montra à cinq ans, en marin et de profil.
—Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier, ce front de cérébral.
—N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel enfant?
D’autres photographies passèrent, assez insignifiantes, des groupes où il était mêlé à des gens.
—Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas.
Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas retouchée, où des ombres dures soulignaient, avec une intensité qui me troubla, la profondeur sombre du regard, l’amertume de sa bouche. O destinée trop courte qui n’avait pu déployer les promesses de cette image! Avide de le contempler encore, je demandai:
—Et les autres?
—Quelles autres?
—N’avez-vous pas d’autres portraits que ceux de son enfance?
Elle baissa ses paupières sur son visage gonflé et murmura:
—Il n’y en a pas d’autres.
Elle dut sentir ma désapprobation, car elle se mit à remuer dans son fauteuil, à agiter ses mains tremblantes, en soupirant: «Mon pauvre petit Alec…, mon pauvre petit Alec…» Puis, comme décidément je ne répondais rien, elle parla pour elle seule.
—Ses premières années, elles m’ont donné bien des inquiétudes. Après avoir été un beau bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui l’ont affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise scarlatine. L’année d’après, ça a été le tour de la fièvre typhoïde; j’ai cru le perdre. Il en sortit tout maigre. A dix ans, j’ai dû le retirer de la petite école qu’il fréquentait; il avait des maux de tête continuels. Qui sait? peut-être les premiers signes de l’affreuse maladie…
—Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.
—Il ne vous disait pas tout, mon ami. A mesure qu’il grandissait, il ne racontait plus ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa dernière maladie, j’ai cru le revoir tout petit. Une nature comme la sienne, il fallait la deviner. Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé ici après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible, quelle neige! Nous étions comme emprisonnés, tous les deux. Naturellement, je ne le laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de géographie, de calcul, d’histoire. Ensuite, il est devenu bien plus savant que moi, qui ne sais pas grand’chose. C’est quand même moi qui lui ai appris l’essentiel. Le reste…
—Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de lecture! Personne n’a eu sa dévorante curiosité, son besoin de découvertes…
—Je le tenais dans les plis de ma robe, au coin de ce feu.
—A chaque révélation nouvelle, quel élan pour repartir! Je l’entends encore, la voix pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza, ou bien commenter le pessimisme de Schopenhauer…
—C’était un enfant doux et appliqué, très sage.
—C’était un homme déjà, bien avant ceux de son âge… En quelques années à peine, du petit garçon a jailli un chef, un maître, sans qu’on puisse s’expliquer la soudaineté de cette transformation.
Calmement, comme pour me ralentir, Mme Weckerlin dit:
—Un «maître», mon petit?
Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle ajouta:
—Il ne s’est pas tellement transformé que vous le dites.
Mais mon chagrin me remontait à la gorge.
—Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai de sa mort. J’ai perdu l’être le plus rare, un guide pour toute l’existence, une haute raison de penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur des frères, mon seul ami!
—Mon fils.
—Et qu’eût-il donné au monde, quelle vérité nouvelle eût-il apportée aux hommes?
—Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant.
—Parmi tant de possibilités diverses dont il était capable, que serait-il devenu?
—Je le sais, déclarat-elle avec impatience.
—Alors madame, je vous en supplie, dites-moi tout, quelles furent ses dernières confidences?
Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son châle, et, au bout d’un instant, laissa tomber:
—Il n’a pas eu besoin d’en faire… Alec n’avait rien à m’apprendre.
Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je m’écriai, avec irritation:
—Prenez garde de le diminuer en le simplifiant! Il y avait en lui plus de choses que nous n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne lui aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance était tournée au delà, et plus tard…
—Quelle erreur, fit Mme Weckerlin en m’interrompant. Alec s’est consacré à moi avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs et qui suffit à prouver que vos souvenirs sont infidèles. Comme vous le jugez mal! Jamais il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés, pour peu de temps encore. Ces dernières années, comme ma vue avait baissé, c’est lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il allait faire pour moi de petites emplettes. Sans avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore Spinoza et l’autre dont vous avez dit le nom, mais mon fils était, comme moi, surtout préoccupé des choses religieuses, du devoir quotidien. Je vous ai raconté hier que nous avons prié ensemble, durant ses derniers jours.
—C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier.
—Sans doute, répliqua la vieille dame en se dressant, il m’écoutait! Et vous, où étiez-vous pour qu’il vous écoutât? L’amitié lui a manqué à l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des intentions, et je ne sais quelles bizarreries qui ne furent pas les siennes.
Devant cette brusque exaltation, je m’en voulus d’avoir montré mon dépit.
—Madame, murmurai-je, pardonnez-moi. Mais cependant je n’invente rien quand je me rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait remplies de livres, où il a si ardemment travaillé.
—Eh bien! mon ami, répondit Mme Weckerlin avec satisfaction, quand il fut très malade, Alec donna des ordres pour qu’on brûlât une caisse de papiers qui s’y trouvait et qu’on vendît tous les livres…
—Et vous l’avez fait?
—Naturellement.
Je mis ma tête dans les mains. Alexandre avait-il donné ces ordres dans le délire? Ou bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu protéger contre des indiscrétions, des malentendus, le secret de son travail et de sa pensée? De toutes façons, quel malheur! Mme Weckerlin jubilait.
—Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des preuves…
J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait tout à coup, avec une mine soupçonneuse:
—Mais qui donc vous a poussé à me questionner?
—Je vous répète que je n’ai causé ici avec âme qui vive.
Le cœur serré de tristesse, je me levai.
—Je pars demain, madame.
Alors, son vieux visage s’attrista à son tour. Elle larmoya, chuchotant:
—Revenez encore ce soir, nous parlerons de lui.
Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà bien, la tyrannie des familles! Cette vieille bourgeoise qui avait mis au monde un enfant peut-être de génie, ne savait pas même le reconnaître. Elle s’était formé de lui une image conventionnelle, qui pâlissait de plus en plus maintenant qu’il était mort. Elle trahissait sa mémoire par tendresse maternelle. O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la médiocrité de ce voisinage, dissimuler par orgueil, mentir par pitié. Est-ce la méningite ou le désespoir qui t’a emportée?
Et j’allais par les rues désertes, luttant tête basse contre le vent. La nuit était venue, une âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas à refroidir mon indignation. A ma colère se mêlait une rancune personnelle, Mme Weckerlin, en défigurant son fils, abîmait ma propre adolescence. Le hasard de ma course m’amena devant la maison où je suis né; je n’y jetai qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel que je l’aimais, n’avait existé que dans mon imagination, le meilleur de moi-même n’existait pas davantage. Mais c’était impossible; ce coin de rue, cette arcade soudain le faisaient apparaître à mes yeux. A travers les ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup passionné, tout à coup railleur. Moi seul, j’étais fidèle à son juste souvenir, comme j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes confidences.
Quand, après avoir longtemps déambulé, je rentrai à l’hôtel, on m’avertit que quelqu’un m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné. C’était Mlle Halliez.
—Je voudrais vous parler, fit-elle à voix basse.
Puis, désignant du regard deux personnes qui causaient à la table voisine, elle murmura:
—Mais sans crainte qu’on nous écoute.
L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces de réception. Je proposai ma chambre,—presque un salon, somme toute. Mlle Halliez accepta, et nous montâmes. Lorsque j’eus refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée, résolue, n’y fit pas attention. Elle commença tout de suite, comme si elle avait préparé ses phrases à l’avance, en m’attendant:
—Monsieur, je sais que vous partez demain et je suppose que vous ne reviendrez pas ici de longtemps. Mon père est le notaire de la famille Weckerlin. Mon cousin Alex, avant de mourir, lui a remis des papiers pour vous, et il les a conservés en attendant de connaître sûrement votre adresse…
—Vous me les apportez? m’écriai-je.
—Non. Mon père vient de s’absenter pour huit jours. Il me charge de vous demander si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour, ou bien que je vous les remette ce soir chez ma tante.
—Apportez-les-moi chez Mme Weckerlin, je vous en prie, mademoiselle… Ah! je savais bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose à me dire!
Et puis, je me demandai pourquoi Léonore était venue elle-même me trouver, pourquoi elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un prétexte lui était nécessaire, maintenant allait surgir l’essentiel. Pourtant ses premiers mots parurent le démentir.
—Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que j’avais à vous communiquer…
Puis ses traits se détendirent, laissèrent paraître une expression de gêne et de souffrance. Elle murmura:
—Les dernières volontés d’Alex sont sacrées, et c’est un devoir pour moi que de contribuer à les accomplir. Pardonnez-moi de maîtriser si mal mon émotion quand je me trouve en face de son seul ami.
—Il vous a quelquefois parlé de moi?
—Assurément.
Je la regardai, droite, intelligente, austère… Depuis mon départ, peut-être avait-il rencontré en cette cousine une interlocutrice. Enfin j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui fût digne de l’entendre la vérité sur le disparu. Je fis:
—Vous causiez souvent ensemble?
Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai de s’asseoir, je me rapprochai d’elle, m’écriant:
—Merci d’être venue! Évoquons son souvenir! Racontez-moi ses derniers jours sur lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit vague, et inexact j’en suis sûr.
Mlle Halliez releva la tête, mais ce fut pour la détourner.
—Ses derniers jours, monsieur, je les ignore. Ma cousine si faible, si résignée d’habitude, décida de défendre sa porte, et demeura seule avec lui et le médecin. Je ne l’ai revue, mais cette fois effondrée, que lorsque tout fut fini.
—Mais vous avez assez connu votre cousin pour contester avec moi l’image puérile qu’en trace Mme Weckerlin?
—Que vous a-t-elle dit?
—Elle en fait le modèle des bons garçons, respectueux, réservé, doux, fade.
—Elle a essayé de me faire partager son point de vue, fit Mlle Halliez en haussant les épaules, mais je m’y suis toujours refusée. Nous n’abordons plus le sujet… Alex s’apercevait de cette incompréhension, il m’en a parlé souvent. Mais il ne voulait détromper personne. On existe, disait-il, selon l’idée que se forment les autres; à nous de créer en eux une belle idée de nous-mêmes…
Je tressaillis; cette formule rendait le son d’Alexandre!
—Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous appris à le connaître?
—Je l’avais vu grandir sans lui donner plus d’importance qu’à d’autres cousins de son âge. Un jour… Mais il est inutile de vous rapporter ces détails. Ce serait une trop longue histoire. Sachez au moins que je fus stupéfaite devant les richesses d’âme de ce tout jeune homme. Jamais je n’avais rencontré de nature si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes à causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans une intimité toujours plus étroite. Il n’avait que du dédain et moi que de la haine pour notre entourage médiocre, notre plate existence où nous ne possédions que nous-mêmes.
Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient sur son visage une beauté que je n’y avais point encore vue. Elle continua, dans le même mouvement:
—Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être avez-vous oublié la désolation qui y règne. Songez à ceci; durant des années, j’avais souffert d’être seule et incomprise; après avoir gémi et saigné, mais tout bas, après avoir étouffé mes aspirations les meilleures, je m’étais résignée à mourir vivante, lorsque soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents pires que des ennemis, je crus rencontrer un compagnon. Ah! jamais je n’oublierai l’espérance violente qui me bouleversa, la terreur aussi de m’être peut-être trompée. Nos premiers entretiens furent hésitants, naïfs, chacun observant l’autre et prêt à s’échapper. Mais bientôt nous nous reconnûmes. Après toutes mes mortifications et mes désespoirs, je pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce que j’avais refoulé remonta à la lumière. Non, Alex n’était pas ce que prétend sa mère…
—Alexandre, m’écriai-je, gagné par son exaltation, cet esprit audacieux, magnifique.
—Ce grand cœur…
—Cette intelligence impitoyable, libre de toute entrave.
—Mais surtout cette sensibilité infiniment délicate, ce tour romanesque, cette pitié consolante, ces façons charmantes de parler…
—Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus la manie des femmes de mettre l’accessoire à la place du principal, Alexandre était courtois sans doute, raffiné de toutes manières, mais il dépasse de beaucoup ces définitions. Laissez-moi vous expliquer…
Elle fixa sur moi un regard fulgurant.
—Monsieur, il vous a donné tout ce que l’amitié légitimement réclame. Mais cela ne va pas très loin.
Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est pas moins perspicace qu’une amitié féminine: alors elle m’éclaira mieux.
—J’en ai trop dit pour n’en pas dire davantage. Je savais bien, d’ailleurs, que notre conversation viendrait jusque-là. Dussé-je vous choquer, monsieur, il me faut parler d’Alex, en parler tout haut, le réveiller d’une mort dont je ne me console pas. C’est parce que je ne puis porter à moi seule ce souvenir que je suis venue vous trouver, pour vous dire, pour vous crier enfin… Ah! comprenez-moi, monsieur. Vous n’avez pas le droit de me disputer son image, à moi qui l’ai connue tout entière.
Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le visage caché dans une main autant par pudeur que pour mieux évoquer le disparu, elle continua:
—Quelle que fût son intelligence que je ne saurais mesurer, elle le rendait semblable à d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les idées qu’un être s’exprime profondément. Je garde dans mon cœur des paroles qu’il m’a dites et qui furent uniques. Un soupir, un regard m’ont plus renseignée sur lui que toutes vos conversations. Voilà pourquoi Alex m’appartient. Il est à moi puisque je me suis donnée à lui. D’ailleurs, c’est pour moi qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée. S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre si longtemps, je lui ai fait oublier à mon tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je lui ai révélé sa vraie nature, qui n’était pas cérébrale comme vous dites, mais qui était d’aimer, d’aimer, d’aimer…
Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je me contins devant son silence. Mais elle était fière de revendiquer son amant; abattant son bras et me regardant en face, elle fit:
—Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans une bourgade, perdue au fond des montagnes. Deux créatures séparées par l’âge, par le respect humain, par la sévérité des mœurs et la force des préjugés, se sont rejointes, et dans le plus profond secret, au risque d’un horrible scandale, ce couple indissoluble a vécu trois années d’un bonheur que vous n’imaginerez jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au loin l’aventure, mais quoi que vous ayez cherché et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans votre existence ce qu’il a connu, celui qui est resté ici, resté pour moi. Car qui donc, sauf moi, l’a retenu?
Ce ton provocant stimula mon irritation; elle le comprit, et d’un accent plus raisonnable:
—Si je m’exprime avec cette liberté, ce n’est pas seulement pour me soulager. C’est aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez rendue parfois très malheureuse. Alex, quand il me parlait de vous, et seulement alors, prenait l’air distrait, inquiet même, et une sorte de nostalgie traversait ses yeux.
Je n’y tins plus et m’écriai:
—C’est lui qui m’avait engagé à partir, au temps où vous ne l’aimiez pas encore, au temps où il était ambitieux, plein de rêves, les rêves que vous avez tués en lui, au temps où il comptait, comme moi, s’évader…
—Ne le plaignez pas; j’ai été son évasion.
Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs, et je la contemplai contre le mur décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous le plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux. Elle ne savait pas qu’un jour, sur le seuil de cette chambre, Alexandre avait préféré ses rêves à une réalité trop facile. Alors je fus certain que s’il avait pris quelque plaisir à ses caresses, il avait, toujours secret, gardé sa liberté souveraine.
—Et maintenant, dit-elle avec une douceur inattendue, que je vous ai appris pourquoi mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre, je ne suis plus jalouse de vous… Je veux bien vous laisser la seconde place…
Je haussai les épaules, fort impoliment. Elle se leva et, avec une affreuse tristesse:
—Pardonnez-moi en songeant à ma douleur, en songeant que tous les soirs de ma vie désormais dévastée, je vais, sous prétexte de tenir compagnie à ma tante, dans cet appartement où il est mort sans pouvoir me dire adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à coup surgir…
*
Elle était partie que je l’entendais encore, cette bizarre personne dont la réserve hautaine avait laissé éclater de tels aveux.
Alexandre avait dû être violemment aimé par cette femme, longtemps déçue. Mais tandis qu’elle cherchait à prendre une revanche de la vie, de l’âge qui venait, il en était à préparer ses débuts. Cette liaison, bien sûr, n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était prêté, en attendant d’étonner autrement le monde.
Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore. Elle le croyait sentimental et romanesque, peut-être voluptueux, parce qu’elle lui réclamait des satisfactions de cet ordre. Ceux qui nous chérissent nous voient tels qu’ils nous désirent; ils s’imaginent nous aimer le plus à l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De même qu’il avait laissé sa mère se tromper sur son compte, de même Alexandre, fier, clairvoyant et moqueur, avait accepté que Léonore s’illusionnât.
Mais moi, j’étais en mesure de montrer à l’une ou l’autre de ces femmes l’énormité de leur erreur. De plus, le soir même, Léonore me remettrait les papiers que me léguait Alexandre; ils me suffiraient sans doute pour les confondre toutes deux. Pressé de connaître ce message d’outre-tombe, je me hâtai de dîner. Comme dépositaire des secrets de mon ami, mon devoir était de ne pas permettre qu’on travestît si complètement son souvenir. Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis mon témoignage. Mais quand le mort lui-même s’adresserait à nous, comment oseraient-elles contester plus longtemps?
D’un pas rapide, je gagnai la maison de Mme Weckerlin. Comme la veille, je pénétrai dans la pièce haute de plafond, éclairée par une seule lampe posée sur la table et par un grand feu qui, tant les flammes étaient vives, faisait remuer nos ombres sur la boiserie. Mme Weckerlin était au fond de son fauteuil, les yeux endormis derrière ses grosses lunettes, les mains mollement croisées, tandis que, de l’autre côté de la table, sa nièce, droite et noire, lui lisait le journal.
Un de mes premiers mots, après m’être assis entre elles deux, fut de demander à Mlle Halliez les papiers que son père avait à me remettre.
—De quoi s’agit-il? fit Mme Weckerlin d’un air méfiant.
Sans lui répondre, Léonore me tendit sous l’abat-jour de la lampe une large enveloppe où je reconnus avec émotion mon nom écrit de la main d’Alexandre; je retournai l’enveloppe qui était scellée, je fis sauter les cachets, et, dans un silence qui laissa entendre les gémissements du vent autour de la maison, je retirai une liasse épaisse de feuillets. Ils étaient tous du même format, et sur le premier je lus ce titre: Ceci est mon journal intime.
Je frissonnai comme si la voix même d’Alexandre venait de s’élever. Ainsi il répondait à la douloureuse inquiétude qui m’avait fait accourir vers son tombeau; il mettait entre mes mains la preuve de notre amitié et le moyen de le faire connaître, tel qu’il était réellement. Mais alors j’éprouvai une subite pitié pour celles qui, de chaque côté de moi, contemplaient ce manuscrit; j’hésitai à leur révéler d’un coup leur erreur, et je mis le paquet dans ma poche en disant:
—Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous communiquerai ce qui pourrait vous toucher.
J’avais parlé devant moi, sans les regarder. Ni l’une ni l’autre ne dit rien. Au bout d’un instant, Léonore demanda à sa tante:
—Voulez-vous votre tapisserie?
Sa tante soupira, refusa, soupira encore. Puis, à son tour, elle essaya de dissimuler son émotion en me demandant:
—Et vous partez toujours demain?
J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur:
—Vous êtes bon d’être venu. Pour vous aussi, ce malheur est terrible… N’est-ce pas qu’il s’est toujours montré un ami dévoué?
—Un ami incomparable, madame.
—Incomparable, répéta Léonore.
Inquiète de notre assurance, Mme Weckerlin remarqua:
—Pourtant il ne se liait pas volontiers. On le jugeait parfois distant, ce qui était bien injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux qu’ici, dans ce fauteuil en face de moi, à me raconter des histoires et à écouter les miennes… Il a dû vous le dire? fit-elle après une hésitation.
Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua, ses yeux pleins de larmes tournés vers moi pour mieux me convaincre:
—Sa confiance en moi était touchante. Il me disait bien plus de choses qu’un fils n’en dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est une de mes rares consolations, dans mon grand chagrin, de songer que rien de sa vie ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne, sans un secret, sans une faute…
Je continuai de me taire, un peu agacé néanmoins par ce naïf bavardage. Alors ce fut au tour de Léonore de m’interpeller.
—Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate, il serait regrettable, n’est-ce pas, monsieur? d’oublier sa préoccupation d’autrui, cette compassion généreuse à la souffrance, ce besoin presque féminin de consoler un malheureux, une malheureuse…
—Je sais comme vous qu’il était charitable, fit la mère avec une légère irritation. Cela tient à son éducation chrétienne.
—Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas tendre par piété, mais par humanité. Il n’avait rien de convenu, mais au contraire il cédait souvent à un élan passionné.
Nette, la réplique arriva:
—Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps de connaître les passions.
Je me hâtai d’intervenir.
—Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait que vous tracez tour à tour. N’oubliez pas l’extraordinaire imagination qui le caractérisait, une imagination brûlante, qui éclairait la vie devant lui.
—Je le veux bien, fit-on à ma gauche.
—Soit, entendis-je à ma droite.
—Cette imagination qui ne déployait toute son envergure que dans le domaine intellectuel, l’eût rendu l’égal des grands esprits humains. C’est comme penseur qu’il eût donné sa mesure. Il n’était pas fait pour s’attacher aux choses purement terrestres.
—C’est vrai, fit Mme Weckerlin.
—Et à cette puissance imaginative s’ajoutait une lucidité critique parfois terrible, mais qui ne semblait détruire que pour se donner la place de créer à nouveau.
—Mon fils, un destructeur…
La vieille dame remua au fond de son fauteuil, tandis qu’à ma droite l’autre, figée dans sa certitude hautaine, déclara:
—Certes, il n’avait que faire des vérités faciles et des conventions traditionnelles. D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il avait choisi un but, il y marchait tout droit, sans s’embarrasser de préjugés.
—Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer l’importance de certains repos, de certaines détentes qu’il s’accordait. La vérité, la beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence. S’il paraissait se prêter à tel ou tel épisode de la vie, il le mettait à son rang dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois pour toutes, indépendamment des personnes. L’aventure ne le détournait pas de l’essentiel.
Entraîné par le plaisir imprudent de revoir Alexandre dans sa haute stature, et non plus étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité des termes que j’employais, je fus néanmoins arrêté par Léonore. Mes phrases précédentes l’avaient agacée, la dernière la fit bondir:
—Qu’appelez-vous une aventure?
—Mon fils, murmura Mme Weckerlin, un aventurier…
—Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous. Vous parlez d’Alex d’après un passé déjà lointain. Que savez-vous de son existence récente? D’après quoi jugez-vous?
Tremblante, presque fébrile, incertaine de l’un comme de l’autre de ses compagnons, et craignant elle ne savait quels sous-entendus, Mme Weckerlin s’adressa à moi:
—Je ne comprends pas… je ne comprends pas… Où allez-vous chercher ces idées sur Alec? Ne vous en ai-je pas assez dit?
Mais Mlle Halliez était résolue à pousser plus loin.
—Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur ne se contente pas de vos explications. Il a raison. Nous devons aux morts une sincérité totale. Où il a tort, c’est quand il invoque ses conversations de la dix-huitième année pour transformer Alex, si je le saisis bien, en une sorte de philosophe.
L’irritation commençait à me gagner, moi aussi: je n’aime pas à être traité de menteur.
—Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions personnelles plus ou moins sujettes à caution. Ce qui donne une valeur probante aux entretiens de notre adolescence, c’est l’étonnante précocité d’Alexandre. Dès cette époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie. Je n’invente pas les innombrables lectures qu’il a faites, je n’invente pas les travaux qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le catalogue qu’il se plaisait à dresser de ses ambitions. D’ailleurs, sa personne même trahissait son caractère; rappelez-vous ce grand front bombé, lourd de méditation, qui penchait son visage en avant.
—Cette bouche… fit Léonore.
—Cette bouche faite pour le sarcasme et l’invocation: tout dénotait en lui la créature intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel seule compte la pensée. Sa fin lamentable, sa fin même n’est-elle pas due à un excès cérébral?
—Ses derniers jours…, murmura Léonore.
Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui frissonnait d’impatience, de rage, de ne pas oser me répondre à armes égales, en étalant ce qu’elle appellerait, elle aussi, ses preuves. Et je ne m’adressais qu’à elle, et jusqu’à mes silences la sommaient de reconnaître que j’avais raison. Mais je dus me retourner à gauche vers Mme Weckerlin qui, d’une voix solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé, suspendit notre assaut:
—Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre. Étiez-vous là?
Nous demeurâmes interdits. Elle reprit, ni tremblante, ni inquiète désormais:
—Comment prétendez-vous définir mon fils, alors que vous ne l’avez pas entendu, soigné, veillé aux heures suprêmes?
Dédaignant mes objurgations, Léonore fit face à la vieille dame.
—Et vous, ma tante, que pouvez-vous conclure de ce tête-à-tête final? Etes-vous certaine qu’en dépit de votre présence, Alex n’attendait pas quelqu’un?
—Attendre qui, qui d’autre que sa mère?
Je fus frappé de l’élan de la question, comme si les lèvres d’où elle jaillissait l’avaient longtemps retenue. Mlle Halliez plia d’abord devant l’attaque directe, puis, rassemblant toute sa résolution:
—Qui sait si quelqu’un… ni le médecin, ni vous… n’aurait pas eu, devant cette agonie, une intuition soudaine qui l’aurait sauvé?
—Là où je n’ai rien trouvé, qui donc…
—Peut-être moi, fit très lentement Léonore.
—Comment, vous? Votre susceptibilité serait donc la raison de cette hostilité sourde que je me suis toujours refusée à comprendre? Est-ce là pourquoi vous revenez chaque soir, sous le prétexte d’une lecture, et comme pour surprendre un secret dont vous auriez besoin. Mais vous n’obtiendrez pas…
—Je n’espère rien de vous.
—Alors pourquoi ce soir faites-vous l’odieuse supposition que là où une mère a échoué, vous eussiez réussi?
—Parce que j’étais pour Alex plus qu’une mère, parce que votre fils eût écouté mon appel et serait encore vivant si je lui avais tendu les bras…
—Malheureuse, s’écria Mme Weckerlin en levant ses deux grosses mains tremblantes, taisez-vous…
Mais l’autre était debout, et, la tête plus haut que la lumière de la lampe, à demi perdue dans l’obscurité, elle continua, impérieuse et farouche:
—Puisque je ne puis trouver aucun repos, aucune consolation dans le silence, puisque je vous déteste de m’avoir écartée de son agonie et qu’il faut que vous sachiez pourquoi, je dirai tout. J’ai été la maîtresse de votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur d’une vie jusque-là solitaire. Il m’a passionnément aimé, entendez-vous, plus que n’importe quel être au monde.
—Non, non, Alec n’a pas commis cet horrible péché.
—Alex m’a aimée. Et je ne vous permets pas de le confisquer maintenant, ou plutôt de le faire mourir une seconde fois en faisant comme si rien, jamais, n’avait existé entre lui et moi…
—Mais c’est vous, balbutia Mme Weckerlin épouvantée, qui avez précipité sa fin en l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté, tourmenté, avili peut-être, mon malheureux enfant… Aujourd’hui il vous échappe. Laissez-le moi.
—Il est trop tard. Maintenant que j’ai parlé, vous l’imaginerez toujours dans mes bras.
Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme ironique et douloureux que nous poursuivions tous les trois, apparaître soudain sous la forme d’un cadavre étalé, disputé par ces deux rivales que possédaient leurs jalousies également mensongères. Par respect pour mon ami, j’intervins:
—Vous vous trompez toutes deux. Alexandre vous a donné à chacune un peu de son âme. Mais il ne vous appartient ni à l’une, ni à l’autre. Et c’est lui qui vous le dit par ma bouche.
D’un même mouvement, haletantes, elles se tournèrent vers moi: l’une pelotonnée dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements séniles; l’autre debout, orgueilleuse, assurée d’une certitude dont les preuves nous demeureraient éternellement secrètes. Mais je ne me laissai pas intimider, et tirant de ma poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore:
—Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous, ni à vous qu’Alexandre a voulu les transmettre. Est-ce donc qu’il n’avait de confiance véritable qu’en moi?
Mme Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau coup; elle parut désespérée. Léonore répliqua dédaigneusement:
—Il vous a remis un manuscrit d’une haute valeur, sans doute, quelque travail philosophique. Comment pourrait-il me démentir?
—Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est écrit sur la première page: Ceci est mon journal intime. Il me le donne pour me confirmer dans ce que je sais de lui, pour que je devienne son répondant, son témoin envers tous, alors qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a raison. Quant à moi, je le sais d’avance.
Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant les yeux, je vis le pâle visage gonflé de Mme Weckerlin, ses paupières sanguinolentes d’où tombaient de grosses larmes. Je ne pus supporter ce spectacle. D’un geste brusque, je lui tendis les feuillets.
—Prenez, madame, lisez la confession de votre fils, et dites-nous la vérité…
Elle fit d’abord le mouvement de chercher ses lunettes, et pendant un instant on n’entendit que le soupir atténué du vent au dehors, le bruit craquant du feu dans le salon. Puis elle me rendit les papiers en balbutiant avec angoisse:
—Je suis sûre de mon fils.
M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le manuscrit lorsqu’une ombre passa sur lui; c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara. Elle le serra entre ses bras avec une expression d’ardeur insensée. Irrité, je m’écriai:
—Eh bien! lisez vous-même, mademoiselle, nous verrons bien si vous avez raison.
J’en avais assez de ces violences. J’attendais, j’exigeais qu’Alexandre enfin parlât lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher, Léonore fit le tour de la table et jeta au feu le journal intime.