Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence
Chapitre 1795
«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l’abbé de Condillac était attaqué de la petite vérole: il a été près d’un jour à l’agonie, au point qu’on avait déjà commencé à tendre en deuil l’église où on devait l’enterrer. Mais il y a deux mois qu’il se promène. Je vous parle de sa maladie, parce qu’il y a montré la plus grande force d’âme. Dans les moments qu’il croyait les derniers, il ne s’est occupé qu’à dicter une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu’il instruit. Ensuite, il a demandé qu’on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d’impression sur tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère sensible et différent du sien… Sa petite vérole, quoique de la pire espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu’il avait très délicate, comme vous savez, n’en a point souffert[42].»
[41] Correspondance de Voltaire. Édit. Beuchot, t. LXII, p. 123 et 125.
[42] Deleyre à Rousseau, STRECKEISEN-MOULTOU, t. Ier, p. 246.
Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d’Alembert, il dément la nouvelle qu’il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l’abbé de Condillac est ressuscité; et ce qui fait qu’il est ressuscité, c’est qu’il n’était pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé. Il est bon d’avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu’il a tant d’asinistes, de jansénistes…[43].»
[43] Ferney, 4 janvier 1765. Correspondance, t. LXII, p. 164.
Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les honneurs rendus au médecin, puisqu’il s’était exposé davantage.
Quand l’éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de Toul[44]. A peine lui fut-elle accordée que l’abbé remercia le roi par une lettre adressée au duc de Praslin:
Parme, 16 février 1765[45].
Monsieur,
Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire, honteux de n’avoir point mérité par moi-même votre protection; ma vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à l’estime dont M. le duc de Nivernois m’honore; à ce titre, elle m’était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me refusiez ces dernières grâces, vous ne m’auriez fait du bien qu’à demi.
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
CONDILLAC.
[44] L’abbaye de Mureau (_Miræ-Vallis_), de l’ordre des Prémontrés, était située aux confins des duchés de Bar et de Lorraine, près Neufchâteau. Gallia Christiana, t. XIII, p.