Les consultations du docteur Noir ; Stello : première consultation ; Daphné : seconde consultation du docteur Noir
− Deuxième lettre
Joseph Jechaïah à Benjamin Elul d'Alexandrie.
Ecrit du faubourg de Daphné le douzième jour du mois de Tamuz.
Si tu es bien tout est bien.
Je viens de voir et d'entendre des choses que je n'oserais t'écrire si je n'étais sûr de notre frère qui te les porte.
Avant−hier il y a eu dans Antioche un violent soulèvement. Les Donatistes et les Ariens se sont battus dans les rues, et ceux qui se nomment orthodoxes, ont deux Evêques et n'ont pris parti pour personne, les Macédoniens (élèves de Macédonius, l'Evêque de Constantinople) sont survenus et ont eu le dessus pour un jour.
Hier la ville était encore émue de ce trouble, lorsqu'on a vu arriver des soldats exténués de fatigue et de faim qui ont annoncé la défaite de l'armée entière. Ils étaient suivis d'un grand nombre d'habitants de Nisibe. Cette ville, contre toute attente, est livrée aux Perses. Les débris de l'armée sont rassemblés et retranchés dans une place qu'on appelle le Camp des Maures sur les limites du désert. C'est une chose horrible à voir que la joie féroce des habitants d'Antioche. Ils accablent de boue et de pierres les malheureux soldats, à moins qu'ils ne tracent sur leur front le signe de la croix avec une couleur rouge ou noire. Les hoplites et les cavaliers gaulois que Julien avait emmenés de Lutèce ont été entièrement détruits, dit−on ; on ne sait encore ce qu'est devenu l'Empereur. Les Légionnaires ont soutenu la retraite, qui a été confuse et désastreuse. Les cavaliers perses ne cessent de harceler jour et nuit les soldats que la misère et le climat ont exténués. Ils ressemblent à des fantômes, et la plupart ne conservent de leurs armes que des tronçons de piques qui leur servent de bâtons. Ils ont les pieds sanglants, la tête enveloppée, et sont couverts de cicatrices.
Deuxième lettre 186 Troisième lettre
Le treizième jour du mois de Tamuz.
Si tu es bien tout est bien.
L'arrivée des blessés ne cesse pas. Les Barbares occupent toutes les rives du Tigre et tous les châteaux qui les défendent, et Nisibe leur a été cédée. Les Galiléens s'en réjouissent, et les moines courent dans les rues et assemblent le Peuple à grands cris pour un nouveau projet, on ne sait lequel. Tout ce qui n'est pas chrétien ferme ses portes et se cache. Je ne retourne plus à Antioche et je vais demeurer au faubourg de Daphné où Basile et Jean viennent de se retirer.
Troisième lettre 187 Quatrième lettre
Le vingtième jour du mois de Tamuz.
Si tu es bien tout est bien.
Je t'écris au milieu de la nuit. A peine viennent de cesser les cris féroces qui ont retenti tout le jour dans ce bois paisible où un étrange événement vient de se passer.
Hier, dès le matin, les jeunes esclaves, plus effrayés que les autres, vinrent apprendre à Libanius que le peuple d'Antioche devait venir, dans le jour, à Daphné pour y rapporter le corps de Babylas que, depuis plusieurs années, un ordre de Julien avait fait transporter ailleurs. Nous étions sous le vestibule avec Jean Chrysostome et Basile.
Un des esclaves a donné à Libanius une lettre de Paul de Larisse que je copie à la hâte pour toi. Libanius nous la lut sur−le−champ. La voici ; il me l'a laissée entre les mains pour un peu de temps.
"Je vais me rendre à Daphné dans la soirée. J'ai voulu t'écrire ce que je craindrais de te conter, de peur de montrer à tes yeux et à ceux de tes amis une douleur digne de trop de pitié et de dédain : Julien a vécu. En capitaine habile il a passé le Tigre, mis la flotte en sûreté, rallié son armée à celle de Victor, pris la place de Mao−Gamal−Kan. Nous marchions sur Ctésiphon. Des Barbares réfugiés et accueillis par Julien avec trop de bonté l'ont trahi. La flotte a été incendiée. La famine a décimé l'armée. On en était venu à distribuer les provisions des comtes et des tribuns. Julien leur donna l'exemple en partageant les siennes aux soldats. Dans la nuit du vingt−cinquième au vingt−sixième de Junius, il s'est levé comme de coutume, sous sa tente, pour écrire sur une question de théologie qui nous avait occupés toutes les nuits précédentes. Il voulait mettre les hôpitaux qu'il a fondés sous la protection de Cybèle, et l'hospice des pauvres sous celui de Cérès−Dêo, et écrivait le détail de cet édit qu'il devait envoyer à Constantinople. Il écrivait et me dictait ces mots préliminaires :
"Moi Julien, Souverain Pontife, César, Auguste, serviteur du Soleil−Roi et de tous les Dieux, exterminateur des Francs et des autres Barbares, libérateur de la Gaule et de l'Italie..." lorsque tout à coup il s'arrêta et me poussa le coude. Je le regardai : il regardait devant lui à l'entrée de la tente en mettant sa main devant la lampe qui parut l'éblouir.
Ne vois−tu rien ? me dit−il.
− Non, dis−je, je ne vois rien.
− Tais−toi, dit−il en continuant de regarder, et écoute."
Je n'entendis rien, mais lui, il entendait, car il se leva et salua profondément vers l'entrée de la tente qui s'agita un peu. Il dit comme répondant à quelqu'un :
"Eh bien ! soit ! "
Ensuite il s'assit avec calme et me dit :
"Tu n'as rien entendu ?
− Rien absolument, dis−je.
Quatrième lettre 188
− Eh bien ! donc, c'est qu'il n'y avait rien apparemment. Continuons d'écrire", et il reprit son stylet. − Je le regardai et je trouvai qu'il était plus pâle, mais ses yeux hardis me commandèrent de baisser les miens, et je poursuivis.
Lorsque nous eûmes achevé, il se recoucha par terre, sur sa peau de lion, et dormit profondément. Au jour il fit venir les Aruspices qui déclarèrent qu'on ne devait pas combattre, mais il n'en tint compte. Au lever du soleil, il sacrifia sur une colline, l'armée étant rangée alentour dans l'ordre de bataille qu'il avait tracé. Il alluma le feu de l'autel pour signal du combat et monta à cheval à l'instant. J'étais près de lui. Il était un peu souffrant d'une blessure reçue quelques jours avant.
La chaleur était ardente. Il avait jeté sa cuirasse et ne portait qu'un bouclier très léger. Nous marchions par colonnes et les cohortes séparées par les Triaires, les archers protégeant les flancs des Légions. Les Barbares ne tinrent nulle part de pied ferme, mais ils ne cessaient de nous suivre en troupes innombrables de cavaliers, tirant sur nous et nous tuant beaucoup d'hommes sans que l'on pût leur répondre. Un de leurs corps d'infanterie voulut résister et Julien en eut une grande joie ; nous courûmes au pied de la montagne nommée, je ne sais pourquoi, Phrygie, où le combat se livrait. L'Empereur mit pied à terre avec moi et se tint derrière les premiers rangs des hoplites. Un corps de Gaulois les soutenait. Tandis que l'on échangeait des flèches et des traits d'arbalètes, les soldats chantaient l'air du Soleil−Roi et de César socratique. Plusieurs hommes tombèrent autour de nous. Julien me prit le bras et me conduisit près d'eux. Il tendit la main à un centurion qui était tombé à genoux. Ce vieux vétéran évocat lui baisa la main en criant : "Auguste, prends garde à toi. Fuis ! " et, tombant en arrière, mourut. "Il n'adore pas", dit Julien. − Alors il s'avança vers un jeune Grec qui, selon l'usage des Lacédémoniens, avait bouclé et parfumé ses cheveux pour le jour du combat. Nous avions remarqué l'adresse avec laquelle il tirait sur les ennemis. Les archers ses compagnons riaient en se battant et en mourant, avec leur ostentation accoutumée. Celui−ci, à demi nu, avait reçu une flèche dans la poitrine. Il s'était couché sur son bouclier, et souriait dédaigneusement à l'ennemi. "Adore Mercure Trismégiste", dit Julien en s'approchant de lui. Il se tourna de l'autre côté et, riant avec éclat, mordit le sable et mourut. Julien se pencha à l'oreille d'un des Barbares auxiliaires Alamans et lui parla dans sa langue. Cet homme qui était renversé lui baisa les pieds, puis, lorsque l'Empereur se fut détourné, il prit du sable et s'en servit pour tracer un signe de croix sur son front. Julien le vit, et me regarda pour deviner ce que je pensais. Je baissai la tête et il continua à donner des ordres. Je ne pus l'empêcher de s'enfoncer dans les rangs des auxiliaires, et lorsque nous observâmes ceux qui étaient frappés de mort, nous les vîmes tous se tracer sur la poitrine le X ou la croix des Galiléens. Quelques−uns criaient : "Jove ! " mais bientôt après revenaient à leur signe. Tout d'un coup Julien monta à cheval, je le suivis. Il avait la tête nue et ne tenait à la main que son bouclier. De grands cris retentissaient à l'arrière−garde, il y courut avec moi. La cavalerie des Perses faisait une brèche dans l'aile gauche, et dix éléphants soutenaient cette attaque désespérée. Julien se jeta sur l'ennemi comme s'il eût été invulnérable. Les soldats lui criaient inutilement de se retirer. Il reçut en ce moment un javelot dans le côté. Il voulut arracher le fer, mais il se coupa les doigts et tomba de cheval. Je le reçus dans mes bras. Il se tint debout, ramena son manteau sur lui de sorte que personne ne pût voir sa blessure. Il me dit de le conduire hors de la mêlée, près du Tigre, à quelques pas ; ce que je fis. "Jette−moi dans le fleuve, me dit−il, ceux qui croient encore aux Dieux soutiendront le courage de ma pauvre armée en me disant enlevé au ciel comme Quirinus. Les Chrétiens diront : comme Elie." Je lui serrai la main, et je le pris sur les bras pour le précipiter dans le fleuve. En ce moment toute son escorte arriva. On crut que je ne voulais que le soutenir et on l'emporta sous sa tente. L'armée s'arrêta. L'ennemi était dispersé. Tout retentit de cris et de gémissements. Julien se fit étendre sur sa peau de lion et, resté seul avec moi, il découvrit sa blessure. Je vis que le javelot était entré profondément dans le foie. Alors il me dit adieu en m'embrassant, et demeura en silence, penché sur mon front, pendant un instant. Puis il reçut son sang dans sa main et le jetant vers l'Orient : "Voici, dit−il, ma seconde libation, et je le dis encore : Tu l'emportes, Galiléen ! " Après un instant de silence : "Tu porteras mon coeur à Daphné, et tu diras à Libanius qu'il ne s'est pas trompé. Maintenant ouvre ma tente." Alors entrèrent les médecins. Julien leur dit que leurs soins étaient inutiles. Il parla de l'immortalité de l'âme avec Priscus, Maxime et moi et, après avoir discouru comme Socrate, il a arraché le javelot, et est mort comme Epaminondas."
Quatrième lettre 189
Libanius, après avoir achevé cette lettre qu'il me donna, demeura ainsi que nous tous plongé dans un silence profond. Il fut contraint de s'asseoir parce que ses genoux tremblaient. Comme ses yeux étaient fermés et répandaient quelques larmes, je craignis pour lui et m'avançai pour le soutenir, mais il me fit signe de m'éloigner.
"Voici la réponse de Julien, dit−il ; il a senti que mes yeux, tout vieux qu'ils soient, avaient vu la lumière véritable. Il ne lui était plus possible de se laisser entraîner sans honte par ce torrent chrétien qu'il avait fait reculer, il s'est retranché lui−même comme on détruit une digue dont l'usage est reconnu pernicieux après une épreuve. Je vivrai pour défendre sa mémoire ; et je mourrai dans le culte extérieur des Dieux, qui est vieux comme moi et qui donne encore des Pénates à la moitié du monde. Pour vous, Jean et Basile, soyez chrétiens."
Jean Chrysostome s'inclina et dit :
"O maître, je serai chrétien.
− Je le suis déjà, dit Basile en rougissant légèrement."
En même temps chacun d'eux baisa l'une des mains tremblantes de Libanius et, comme je sentais que je ne devais plus être témoin de leur douleur et que je ne pouvais parler comme eux de ces idolâtries desquelles Moïse nous a préservés, je les laissai et me retirai timidement derrière les colonnes du vestibule, ne pouvant m'empêcher de regarder comme plus grands que des hommes ces glorieux amis, dociles comme des enfants à la voix de leur éloquent et paternel instituteur, et forts comme des géants contre les cris des hommes vulgaires.
Je marchais depuis quelque temps sous les cyprès lorsque tout d'un coup j'entendis des chants lointains que je reconnus pour ceux des Chrétiens. C'étaient des voix d'enfants qui s'élevaient en choeur, et puis de longs silences, puis, après, de fortes voix d'hommes basses et sombres comme devaient être les voix des cadavres ranimés dont Ezéchiel entendit les secrets entretiens. De longs silences encore me permirent de distinguer sur le sable les pas d'une grande foule. Puis les voix des enfants reprirent encore un chant mystérieux, triste, caressant comme celui d'une mère qui charme le berceau d'un fils mourant avec une chanson interrompue par des soupirs, des larmes et des sanglots. Je m'approchai par une allée détournée et je vis une longue suite de moines qui marchaient rangés sur deux files, au milieu d'eux des enfants, puis les vierges, puis les femmes et après elles les hommes, la tête nue et les yeux baissés. En avant de cette longue procession, quatre hommes portaient le corps de Babylas le martyr, qu'ils rapportaient à son tombeau.
La procession passait devant le temple de Daphné, le petit temple de marbre blanc, plus parfait que le Parthénon d'Athènes, et caché au milieu d'une touffe de lauriers. Les portes en étaient fermées et, sur le péristyle, j'aperçus un jeune homme pâle, vêtu de blanc, que je reconnus pour l'esclave chéri de l'Empereur, celui même dont nous venions de lire la lettre, le stoïcien Paul de Larisse. Le choeur des moines d'Antioche ayant chanté le verset de notre psaume : Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dissipés, Paul tourna le dos à la procession et s'écria, tendant les bras vers le temple : "Apollon, Apollon ; Soleil−Roi, tu as reçu Julien parmi les Dieux, à la droite de Marc−Aurèle ! "
Les jeunes filles qui marchaient les premières s'arrêtèrent effrayées, mais, au regard et au geste d'un évêque, elles reprirent leur marche en silence, les moines ne cessaient de marcher les mains jointes et sans lever les yeux. Les cantiques recommencèrent. Dans un long intervalle entre les chants, Paul de Larisse voyant que les enfants étaient déjà loin, à la suite du corps, s'écria d'une voix claire, distincte, au moment où venaient les hommes d'Antioche :
"Julien, le grand Julien est mort pour nous. C'est lui qu'il faut pleurer ! "
Quatrième lettre 190
Ceux−là passèrent encore après l'avoir considéré attentivement, mais avec indifférence, et passèrent en parlant entre eux.
Paul leur cria :
"Allez adorer Sérapis et Jésus, et ce soir vos danseurs ! "
A ce mot ils murmurèrent, mais ils passèrent, haussant les épaules, et quelques−uns rirent avec de grands éclats. Ces hommes d'Antioche marchaient avec mollesse, et plusieurs d'entre eux conduisaient leurs soeurs adoptives pompeusement parées et chargées d'ornements païens et chrétiens, portant dans leurs cheveux la croix d'or et la gerbe d'or de Cérès−Dêo, indifféremment mêlées.
Vinrent après eux les Barbares nouvellement chrétiens, attroupés en grand nombre. Ceux−là tenaient élevée une lourde et grande croix de bois qu'ils venaient baiser tour à tour en marchant, et s'arrachaient les reliques de saint Babylas, en se partageant son manteau. Une animation extraordinaire brillait dans leurs yeux ; ils versaient de véritables larmes et se frappaient la poitrine avec violence en déplorant à haute voix la passion de Jésus comme si elle était d'hier, et célébrant en paroles confuses le martyre de Babylas qu'ils nommaient une Passion secondaire, une Rédemption diminuée ; ils obéissaient, en poussant de grands élans de piété, à un moine de petite taille, caché et comme enseveli au milieu d'eux, et répétaient à grands cris ses paroles. Leurs figures étaient stupides et féroces ; leurs yeux à demi fermés, relevés et comme endormis et alourdis par un sourire imbécile, regardaient cependant de toutes parts comme pour chercher des ennemis ; leurs longs cheveux roux, jaunes et chargés d'huile et de poussière, couvraient leurs épaules et les rendaient semblables à ces statues d'Egypte qui ont le corps d'un homme et la tête d'un lion. Une secrète horreur me saisit en voyant cette foule robuste survenir, et je sentis à leur odeur le même frisson qui se fait sentir à tous les êtres créés lorsque viennent les bêtes du désert. Paul de Larisse frappa des mains, comme saisi de joie à leur vue. Il embrassa une des colonnes blanches du Temple et cria :
"Apollon Conducteur, Apollon, tu les amènes pour moi ! "
Puis il ouvrit sa tunique blanche, s'avança au grand jour, découvrit sa poitrine à la lumière du soleil et, debout sur la plus haute des marches du temple, il leur dit :
"Vous voilà donc enfin, je vous trouve donc, ô vous les vrais Chrétiens, vous les plus ignorants, les plus grossiers des hommes et les plus aveugles, vous les Barbares ! Réjouissez−vous donc, car le plus pieux des Empereurs, le plus religieux des hommes, Julien est mort ! "
D'abord ces hommes ne le comprirent pas et pensèrent qu'il se réjouissait comme eux de la fin de l'Empereur. Pourtant, son air de mépris attirant leur attention, ils s'arrêtèrent et se demandèrent entre eux ce qu'il disait. Il ne les laissa pas attendre et reprit tout à coup :
"Venez, maîtres futurs de la terre, qui lui apportez les ténèbres, la nuit et la tristesse ; vous qui êtes voués au culte de la Mort et qui portez pour étendard un gibet, que vous prenez pour un flambeau ; vous, les vrais croyants, qui ne doutez pas de ce qui vous est enseigné et qui adorez sans comprendre rien ; vous qui ne cherchez pas comme les Grecs une pensée sous un symbole et qui me regardez avec vos yeux à demi ouverts sans me comprendre encore ! Venez et soyez glorieux : vous êtes vainqueurs, comme votre Galiléen l'est aujourd'hui, parce qu'il s'était proportionné à vous et vous a dit des choses grossières comme vos regards, vos formes, vos actions, vos sentiments et vos idées. Venez donc et soyez fiers, apportez, sur le monde que vous allez étouffer, le règne de l'homme qui dit : "Une place pour moi dans le ciel et je sacrifierai tout ; je m'éloignerai de mon frères s'il est faible. Si mon frère tombe, je le foulerai aux pieds et je me purifierai les pieds pour être digne d'entrer dans le tabernacle. Je massacrerai les innocents qui ne croiront pas les mêmes choses que moi, afin de m'asseoir seul et tranquille dans ma chaise curule du ciel. Je dévorerai l'ennui, je
Quatrième lettre 191 dissimulerai mes meilleures amours, j'étoufferai mon coeur, je dessécherai ma chair pour obtenir une place dans le ciel." − Le ciel te donner une place, ô Barbare ! le ciel pour ton âme de boue ! Crois−le, troupeau aveugle, et fais périr tout ce qui avait embelli et parfumé la terre, fais périr l'idéale Beauté, l'idéale Vertu, l'idéal Amour. Tu portes bien la croix, Barbare, et tu as l'épaule assez forte pour t'en faire une massue informe et frapper devant toi. Frappe−moi le premier, je t'en prie, car je te méprise, toi, ta race et la stupide folie de ta croix ! "
Les Barbares étaient restés glacés d'étonnement, et je crois qu'ils auraient passé outre sans répondre à ce jeune homme, sans le moine qui cria tout à coup qu'il blasphémait le Christ. Aussitôt ils s'écartèrent pour ramasser des pierres et les lui jetèrent violemment. Les premières atteignirent les belles colonnes de marbre et, rejaillissant sur Paul de Larisse, ne lui firent que de légères blessures. Il sourit comme les Spartiates au combat, et détacha tranquillement et gracieusement l'agrafe de son manteau blanc. Sa poitrine fut frappée à l'instant de tant de pierres à la fois qu'il tomba sur les genoux et, un énorme débris de roc lui ayant frappé la tête, il roula sur les degrés comme un vase renversé. La colère des Barbares chrétiens ne s'arrêta pas là. Ils se précipitèrent sur le temple de Daphné, ce chef−d'oeuvre de grâce, et, brisant les portes odoriférantes fermées et désertes depuis longtemps, escaladant les toits, poussant les charpentes et les pierres avec des leviers, amassant des branches d'arbre dans l'intérieur, ils démolirent et incendièrent en une heure ces marbres adorés depuis tant de siècles et témoins de tant de glorieux travaux. J'ai vu ainsi une Idolâtrie en détruire une autre, mais il se passera, je crois, bien des âges avant que la seconde serve de voile, comme disait le maître Libanius, à d'aussi belles pensées que la première.
Comme la plupart de ces Barbares sont des Isaures et des Huns, venus avec leurs familles traînées et amassées dans des chariots, il m'a été facile, parlant leur langue, de m'attirer leur confiance en leur distribuant sur−le−champ quatre talents d'or. J'ai divisé chaque talent d'or en cinquante mines et chaque mine en soixante sicles et même chaque sicle en deux békas, pour les accoutumer à notre monnaie hébraïque, préférablement à celle des Romains. En reconnaissance de mes bons offices ils m'ont laissé à vil prix des statues d'or massif, d'argent et de porphyre, ouvrages de Phidias et de Praxitèle d'une valeur inappréciable. J'ai fait enfouir à vingt pieds sous terre la statue de Vénus−Uranie, qu'adorait Libanius avant tous les Dieux ou toutes les pensées.
C'est une femme debout, nue jusqu'à la ceinture, écrivant sur des tablettes, et qui réunit en elle toutes les beautés de la forme humaine. Les deux bras et les tablettes venaient d'être brisés. Les Pénates d'or et d'argent, je les ai transportés, la nuit, à Antioche et je les ai montrés en secret à des envoyés du Roi de Perse Sapor qui s'avance en suivant de près la retraite désespérée de Jovien. Ils m'offrent un marché sur lequel je gagnerais environ vingt talents d'or, c'est−à−dire 3 420 000 békas. Cela pourrait reconstruire une bonne partie du saint Temple de Salomon.
Ainsi, grâce à notre persévérance, notre sainte nation creuse sous les pieds de toutes les nations de la terre une mine remplie d'or où elles s'enseveliront, deviendront nos esclaves avilies et reconnaîtront notre puissance impérissable. Loué soit le Dieu d'Israël !
Quatrième lettre 192 Fin de Daphné
La nuit commençait à s'effacer du ciel et sa couleur noire devenait fade et blanchâtre. Les deux inséparables ennemis ouvrirent la fenêtre. Ce qu'ils virent était immonde.
La grande foule se ruait toujours dans les rues, traînant ses pieds dans les ruisseaux et s'y noircissant jusqu'aux genoux. Cette foule courait avec ivresse à la suite de quelques hommes masqués et déguisés, couverts de paillettes d'or et tachés de vin. Partout ces hommes étaient accueillis avec de grands cris de joie et avec des injures plus sales que les ruisseaux. Un cortège païen arriva au moment où le jour et la pluie paraissaient. C'était le cortège d'un boeuf, suivi de ses bouchers et traînant des filles enivrées dont les joues étaient couvertes de fard rouge et blanc. Les fenêtres s'ouvraient partout sur le chemin du boeuf et on lui battait des mains. Bientôt des femmes couvertes de rubans et traînées dans des voitures magnifiques se mirent gaiement à la suite du boeuf. Elles élevaient leurs enfants dans leurs bras pour le saluer à son passage.
Tous deux suivirent cette marche triomphale sur de longs boulevards bordés de grands arbres, et le long des rues et au milieu des places publiques où s'arrêtait le boeuf, quand ses bouchers buvaient.
Ils arrivèrent avec la foule du boeuf devant une église contre laquelle une autre foule était irritée. Une longue corde était attachée à la croix de cette église et le peuple tirait la corde avec de grands cris. La croix chancela et tomba tout à coup au milieu des huées, et avec elle une partie des murs de la vieille église. Les gardes venus pour protéger l'église se prirent à rire et se partagèrent les ornements du lieu saint sans seulement penser qu'ils eussent été saints. Les deux foules se réunirent à la suite du boeuf et le boeuf marcha sur la croix et toutes les foules après lui.
Le Peuple allait le long de la rivière en se réjouissant de la gaieté des garçons bouchers, et l'on voyait flotter sur l'eau un nombre infini de livres grands et petits. Des rouleaux de papyrus antique, des parchemins du moyen âge et des feuilles hébraïques se heurtaient comme des coquilles de noix abandonnées, et cette vue réjouissait les petits enfants qui jouaient sur le bord.
Le Docteur Noir et Stello s'approchèrent du fleuve et achetèrent d'un enfant l'un de ces grands livres. A peine eurent−ils jeté les yeux dessus qu'ils reconnurent une plainte touchante du savant Grégoire Bar Hebraeus Abulfarage, sur la perte de la Bibliothèque d'Alexandrie brûlée par les Barbares.
Le noir Docteur sourit, Stello soupira.
Tous deux lurent avidement ces belles paroles écrites dans le XIIIe siècle sur l'événement des Barbares du VIIe. Mais ils ne lurent pas plus avant, parce que trois cents pages qui suivaient avaient été déchirées par les Barbares de Paris du XIXe siècle où nous sommes tombés aujourd'hui.
Tous deux continuèrent leur chemin à la suite du boeuf et des bouchers, des masques et du Peuple de Paris, et ils arrivèrent au palais de l'Archevêque. Les hommes et les enfants jetaient le toit par terre et les meubles par les fenêtres, et les troupes les regardaient faire et riaient et empêchaient les livres d'être retirés de la rivière.
Comme ils regardaient cela, ils virent passer un groupe d'hommes sans masque, vêtus singulièrement. Ceux−ci étaient jeunes et beaux, ils avaient leur nom sur la poitrine ; ils adoraient un homme appelé Saint−Simon et prêchaient une foi nouvelle, essayant de fonder une société nouvelle.
La Foule leur jetait des pierres et riait.
Fin de Daphné 193
Ce ne fut pas tout. Ce qu'ils virent de plus lugubre, ce fut un prêtre qui vint et les suivit en disant : "Je vous servirai et je vous imiterai."
"Les rois boivent du sang dans des crâne, les prêtres sont gorgés de biens, d'honneurs et de puissance, il faut que le Peuple les détruise et que les armées secondent les Peuples.
J'écrirai pour vous une Apocalypse saint−simonienne qui sera une oeuvre de haine."
La Foule l'écoutait et riait.
Alors ils rentrèrent tous deux remplis d'une tristesse profonde.
Stello regarda tristement le grand Christ d'ivoire.
Le Docteur Noir dit avec une gravité froide :
TOUT EST CONSOMME.
Ils regardèrent la statue de Julien. A ses pieds était Luther, et plus bas Voltaire qui riait.
De plusieurs choses judicieuses que dit le juif
Je ne puis comprendre, messieurs les Chrétiens, comment vous avez encore l'assurance de continuer le jeu muet du dédain à l'aspect d'une créature de notre nation, et comment vous osez nous refuser vos femmes lorsque vous nous donnez vos âmes. L'esprit du gain n'est−il pas tout ce qui vous enflamme aujourd'hui ? De quel autre enthousiasme êtes−vous saisis que de l'admiration pour la richesse ? Vous, si disposés à tout vendre, comment vous étonnez−vous que nous le soyons à tout acheter ?
Je ne vois pas quel droit aurait un fidèle ou un croyant à faire le difficile pour me recevoir, quand le Pape m'a familièrement admis à lui baiser la main, et que le Grand−Seigneur m'a fait une réception magnifique. Je suis chevalier de l'ordre d'Isabelle la Catholique en Espagne, et l'Espagnol, l'Italien et le Turc ont été flattés de me voir agréer de bonne grâce leurs distinctions. − Ne savent−ils pas bien tous trois, à la seule forme de mon nom, que je suis un impur et un maudit ?
Me suis−je caché de ma race ? Ne l'ai−je pas au contraire fièrement avouée ? N'ai−je pas écrit Israël sur ma maison ? Ne suis−je pas exact au Sabbat plus que vous tous à la Communion ? Ne vais−je pas mettre à l'enchère la clé du Lévitique en payant plus cher que nul de mes frères ? Il faut donc que les chefs de votre foi sentent le prix de ma poitrine et de mes épaules qu'ils chargent de brimborions d'or faux et de mauvais émail. Et que peut valoir, je vous prie, ma poitrine ? Comment ont−ils jugé le coeur qui bat en elle ? Savent−ils si c'est celui d'un père, d'un citoyen, d'un amant ou d'un bourreau ? Se sont−ils enquis si j'avais une âme et s'il sortait de cette âme des paroles dignes d'admiration ? Non assurément, et aucun d'eux ne dirait sérieusement qu'il s'inquiète de mon affection ou de mes pensées. J'en conclus que s'ils attachent leurs fariboles d'épaulettes et de cordons sur ma poitrine, c'est qu'ils la savent faite d'or, et que l'or pur vaut mieux que les galons dorés.
Il était arrivé au plus grand enivrement de lui−même.
− Ah ! que je voudrais connaître celui qui osera nier ma puissance ! Je voudrais le voir pour lui demander qui en sait plus que moi dans la philosophie, la politique, et même les arts dont vous parlez
Fin de Daphné 194 quelquefois ?
− Mon jugement est toujours le bon. Qui oserait avoir un autre avis ?
− Et que deviendraient mes dîners pour lui ? Ces dîners qui attendrissent les coeurs ? − Ce qu'un dîner donne d'attendrissement à certains yeux n'est pas capable...
Et les voix des élections, à qui pensez−vous qu'on les donne si ce n'est à moi quand je le voudrai ? Croyez−vous que ce soit à ce vieux noble qui vit et écrit dans son château ? De quoi sert−il ? A ce riche industriel maître de six grandes fabriques ? Il les fait travailler, mais le travail est toujours la peine et la fatigue, c'est l'ennui par conséquent. Est−ce à ce bon vénérable fermier, aristocrate nouveau qui donne l'exemple grossier de l'ordre et d'une vie sévère ?
Mais parlez−moi d'un homme comme moi ! Un ami véritable qui leur prête à intérêt et leur donne le moyen de satisfaire le luxe du moment et d'éclipser le voisin. J'établis entre petits voisins une émulation honnête. "Quoi ! cette dépense, vous ne la feriez pas, vous ? " etc.
Ils se piquent et marchent. Leurs voix sont à moi, pour ce que je voudrai. − On peut ensuite tirer parti de ces voix et les revendre cher. Il y a là encore de bonnes affaires.
Ces gens−là, de quoi ont−ils besoin ? Ce n'est pas d'avoir une réelle fortune, mais de faire croire qu'ils l'ont. Acquérir une grande fortune est une chose fatigante en soi, et, quelque mauvais et rapides, déshonnêtes et sûrs qu'en puissent être les moyens, cela exige un emploi du temps patient, lent, difficile, une attention soutenue, des privations courageuses.
Le Juif dit :
Le malheur fut notre père et la persécution notre mère. Nous avons étudié à la lueur des bûchers. Nous savons à présent que nous pouvons être vos maîtres, et nous vous avons tous à notre suite. − Vous êtes paresseux et vains, c'est pour cela que vous voilà nos esclaves, − du plus petit au plus grand.
Vous voulez faire briller plus d'or que vous n'en avez et alors il vous faut emprunter à notre nation économe.
− A présent, vous niez que votre Jésus ait été Dieu.
− Nous le savions il y a dix−huit cents ans. Agenouillez−vous donc, et demandez−nous pardon.
Pardon aux ombres des femmes et des enfants, des vieillards et même des hommes brûlés, torturés, écorchés, étouffés par saint Dominique pour avoir été de leur famille et être nés de leur nation.
Agenouillez−vous devant ce peuple que vos évêques et vos saints appellent toujours le Peuple de Dieu.
Faites des processions, brûlez des cierges, frappez−vous la poitrine, marchez nu−pieds autour de nos tombeaux et sur la place de nos bûchers.
Fin de Daphné 195
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Juillet 2000
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Fin de Daphné 196
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Alfred de Vigny