Contes de Caliban

Emile Bergerat · Chapitre 4 sur 22

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Contes de Caliban

Un Cas de Psychomancie

Je pense que les prodiges psychiques réalisés en ce moment devant les sociétés savantes par Mrs Pipers, médium extraordinaire et truchement terrestre de l’âme du feu docteur Phinuit, de Lyon, m’autorisent enfin à vous conter l’histoire de ma vieille amie, l’excellente Mme Arpajou, d’ailleurs décédée l’an dernier entre mes bras.

Cette histoire, que je suis seul à connaître, je ne la narrais qu’aux initiés de l’occultisme, et de préférence à ceux qui croient à la survie. Il y en a: ce sont les féroces. Ceux-là ne savent pas quels drames terrifiants ils ajoutent à nos drames sublunaires. Qu’ils en jugent sur le cas de la bonne Mme Arpajou.

Delphine Arpajou, jusqu’à quarante ans, mettons trente-cinq, avait été l’une des plus charmantes femmes de son temps, et je n’hésite pas à ajouter: l’une des plus honnêtes. Mariée, en effet, à l’absurde Arpajou, homme vulgaire, bête et sensible, dont elle n’avait même pas obtenu d’enfants, elle l’avait bientôt pris en réelle aversion. Tout sur la terre et dans les cieux enseigne que le mariage est, sans la fécondité qui l’excuse, une mauvaise blague de notaires, et vraiment une oeuvre de mort. La nature intervint et Delphine aima. Il était temps. Elle atteignait à la trentaine. Ma vieille amie Delphine aima un brave et beau garçon, très doux et très fort, riche aussi et intelligent, qui s’en vint à l’adorer. Une liaison se noua, si fatale, si franche, tranchons le mot, si naturelle, que le confesseur lui-même de la dame ne put que l’en absoudre chaque semaine. C’était là vraiment le minimum de l’adultère, devant le bon Dieu. Du reste, la passion de ces deux êtres charmants l’un pour l’autre montait de jour en jour à l’inassouvissable et passait les rêves de poètes. Anacréon s’y noyait dans le lac de Lamartine.

Qui l’eût cru? Arpajou, lui aussi, aimait sa femme. Mari stupide, il ressentait sa honte et remâchait son malheur. Dépossédé d’un bien sur lequel il s’arrogeait vingt droits légitimes et qu’il ne partageait même plus avec son voleur, il ne put résister à son réel martyre, il tua l’amant de sa femme. Un duel fut le prétexte de cet assassinat. A dater du jour où elle n’eut plus cet amant pour vivre, Delphine cessa pour ainsi dire d’être femme. Elle ne descella plus les lèvres. Muette, fantômatique, hagarde, elle vieillissait chaque jour d’un an, et le triste Arpajou trépassa de douleur à son tour sans avoir réentendu la voix, sans avoir revu le regard de l’implacable désolée.

Ce fut alors que, doublement veuve, Delphine versa dans la dévotion et, selon le mot de son directeur de conscience, s’abîma en Dieu. Mais la piété entraîne au mysticisme, et l’on sait que, du domaine de la foi au domaine des sciences occultes, la limite flotte indécise. C’est au pied des autels flamboyants, dans les confessionnaux chuchotants, parmi les aromates hallucinatoires et sous le vent des orgues que les doctrinaires de la psychomancie recrutent le plus grand nombre de leurs prosélytes. Et l’heure sonna au cadran de la logique où ma vieille amie Mme Arpajou se mit, au sortir des offices et communion reçue, à faire tourner des tables. Je la rencontrai à cette époque. Curieux de frotter mon scepticisme aux phénomènes de l’au-delà, je hantais dans le monde spirite. En outre, j’avais beaucoup connu l’amant dont la perte enténébrait cette âme, et le hasard d’une causerie le lui ayant appris, elle avait accroché son éternelle douleur à mes souvenirs de jeunesse.

Un jour elle me parla franchement de lui. Elle m’avoua qu’elle était en communication constante avec l’esprit du bien-aimé. Il ne la quittait pour ainsi dire point, flottant autour d’elle, et l’enveloppant de sa présence impalpable.

—Non seulement, me dit-elle, il n’a point cessé de m’aimer, mais il m’aime de plus en plus, il me désire, il m’appelle, il m’attire, il pleure, et son désespoir me laisse brisée. Je ne tarderai point à le rejoindre, je le sens et l’espère.

Je lui donnai à observer que, pour que son départ fût efficace et suivi d’une bonne arrivée, il convenait d’abord de savoir en quel lieu de l’au-delà le cher amant résidait, et qu’il y allait de leur réunion.

—Selon la foi que vous confessez, fis-je, et qui est la bonne, il y a là-haut deux séjours bien distincts pour les âmes désincorporées, et il n’y en a que deux qui sont: le paradis et l’enfer. Tâchez donc de savoir de lui-même où il se trouve, soit dans quelle partie du sein d’Abraham, afin de ne pas faire fausse route en vous en allant et de ne pas vous courir après, l’un et l’autre, pendant toute l’éternité.

—Ah! certes, me jeta-t-elle, il est au paradis! car l’amour a de ces cris sublimes.

Or, à quelque temps de là, Mme Arpajou me pria de passer chez elle. Je l’y trouvai malade, les yeux rougis par une nuit de larmes, et dans un tel état de prostration qu’il me fut impossible de composer mon visage pour lui céler ma pitié.

—Hélas! sanglota la pauvre mourante, il souffre, il crie, il brûle, et c’est à cause de moi. Le crime qu’il expie, seule j’en suis la cause et l’objet. Damné mon ami, il est damné! Et moi aussi, voyez, je vais mourir!

Elle se tordait les mains, elle roulait sur les oreillers sa tête échevelée.

—Je ne le reverrai plus, cria-t-elle, jamais, jamais! jamais!

Que dire, qu’eussiez-vous dit, pour apaiser un telle angoisse, et quel coeur de roc n’en eût été bouleversé? Un mot, un seul mot, pouvait lui rendre l’espérance, mot impie, il est vrai, mot à compromettre soi-même le salut de sa propre âme, mot diabolique enfin qu’un Voltaire n’eût pas retenu peut-être, mais est-on Voltaire?

—Ne plus le revoir, lâchai-je hors de moi, ne plus le revoir?… Qui vous en empêche?

Elle se dressa, me regarda, béante…, et je m’enfuis, épouvanté du moyen que je venais de suggérer à cette ouaille fidèle de notre très sainte Église. Afin de se réunir à son bien-aimé, il fallait … oui, il fallait aller délibérément là … où il était … vous savez où!

Le lendemain, je reçus de Mme Arpajou un billet que j’ai gardé, et que je transcris:

«Venez, je me meurs. J’ai à vous parler.—Delphine.»

Avant de monter chez elle et sous prétexte de prendre exactement de ses nouvelles, je m’informai auprès des serviteurs.

—A-t-elle requis un prêtre? leur demandai-je.

Non seulement elle n’en avait point requis, mais elle avait refusé de recevoir celui, son confesseur même, qui s’était présenté pour l’oindre du viatique.

—Vous venez à point, sourit-elle, je n’en ai plus que pour une heure ou deux. Asseyez-vous, donnez-moi la main, et voyez comme je suis heureuse!… Je vais le revoir!… Et c’est à vous que je devrai ma félicité éternelle…. Merci.

—Quoi, dans l’enfer!… Vous, Madame?

—Puisqu’il y est, fut sa réponse rayonnante.

Et tout de suite elle ajouta:

—Il n’y faut, vous le savez, qu’un péché mortel!

Et elle me montra un petit guéridon à trois pieds, sur lequel s’étalaient des photographies de mon camarade de jeunesse, l’homme aimé pour lequel elle avait été faite par Dieu lui-même et qui l’attendait.

—Il ne souffre plus. Il ne pleure plus, il ne sent plus les flammes, m’expliquait-elle; il est là, au pied de mon lit, prêt à m’emporter, tremblant de joie…. Je le vois.

Ma responsabilité m’apparut terrible, je l’avoue, et je voulus la dégager, car elle augmentait mon compte, déjà si lourd, d’incrédule adonné aux philosophies du doute expérimental. Elle comprit mon trouble profond, et elle reprit:

—Rassurez-vous. C’est une autre communication qui m’a décidée, car, hier, après votre départ, j’hésitais encore. La chrétienne convaincue qui est en moi, et qui y reste encore obstinément, n’était pas éclairée par la lumière de l’au-delà. J’ai évoqué la puissance astrale qui guide ma religion même et qui l’assure des vérités du dogme révélé. Elles m’ont appris que si mon doux amant, si bon, si noble, si fidèle, endure, à cause de notre amour, les supplices de la géhenne dantesque, par contre, mon odieux et détestable mari a été recueilli dans les zones paradisiaques et placé parmi les anges pour son martyre conjugal et ses déboires. Sachant ceci à n’en point douter, ma résolution a été prise, et j’ai congédié le prêtre, vraiment trop dur, qui menaçait, par une absolution intempestive, de me remettre en présence de mon bourreau et de son assassin, l’intolérable Arpajou….

Sur ce nom, elle expira et je n’eus que le temps de recevoir dans mes bras sa belle tête aux tempes blanchies.

Un mois après, j’appris par une table tournoyante que ma vieille amie avait eu raison de croire en la bonté de Dieu et à sa justice. Elle me révéla qu’elle nageait en paradis avec mon camarade de collège, et que c’était Arpajou qui grillait en enfer,—et j’abandonnai mes recherches de psychomancie.

 

L’ÉTRANGLÉ HILARE

 

L’histoire n’est pas seulement véridique, elle est vraisemblable; mais je ne me dissimule pas que, pour la bien narrer, il y faudrait un de ces ironistes d’élite, héritier de Jonathan Swift, de Mark Twain et de notre Villiers de l’Isle-Adam. Qu’on m’excuse de m’essayer à leur manière. Ce conte justifie l’audace.

Lorsqu’à l’arrivée en gare du train 1227, qui est express s’il en fut, le surveillant préposé à la revue des wagons trouva, dans le compartiment 184, un voyageur visiblement feu, défunt et, tranchons le mot, étranglé, il eût fallu la collaboration idéale d’Alphonse Allais, de George Auriol, de Tristan Bernard et de Jean Goudeszki pour dépeindre la stupeur de ce fonctionnaire. Le mort était resté dans une attitude surprenante. Enfoncé dans son coin, le visage renversé, les poings sur les hanches, les jambes en l’air, il semblait encore se tordre de rire, et c’était presqu’une consolation à la tristesse du spectacle que de se dire: en voilà un du moins qui aura été assassiné gaiement! Du reste, si le meurtre, constaté par le médecin de la gare, était indubitable, la cause du meurtre, absolument incompréhensible, échappait au commissaire, pourtant sagace entre les sagaces, qui avait exploré les poches et la valise de l’étranglé hilare. On retrouva sur son cadavre convulsif le porte-monnaie, la montre, le portefeuille avec les cartes, la carte d’électeur, les lettres et le ticket qui permirent de reconstituer son identité. C’était un nommé Dupont, rentier, boursier et célibataire, que ses amis reconnurent et identifièrent tout de suite, et sur le compte duquel ils furent unanimes. Il était, dirent-ils, d’une force prodigieuse, et pouvait, dans une agression, tenir tête à dix hommes râblés.—Oui, mais l’hercule n’en gisait pas moins strangulé et dans la pose bizarre que j’ai dite, exhilarante.

Quel était donc ce mystère? La police chercha à l’éclaircir, ai-je besoin de vous l’apprendre, par tous les moyens d’investigation ordinaires et extraordinaires dont elle use, et, au bout d’un mois, elle était encore béjaune. Il faut mettre à sa décharge que l’assassin n’avait pas laissé plus de traces de son entité que le poisson dans l’eau courante. Le seul indice que l’on eût, bien vague, s’estompait dans une remarque de l’employé chargé de la réception des billets à la sortie des voyageurs. Ce commis croyait se souvenir que l’un des voyageurs sortants, individu chétif et rabougri qu’on eût abattu d’un souffle, s’était présenté à la porte, la tête emmitouflée sous le tube d’un foulard rose et avec l’aspect caricaturalement douloureux, ou, si l’on veut, douloureusement caricatural, que les images prêtent aux gens torturés par une odontalgie.

…Il va de soi qu’il n’y avait aucun parti à tirer d’une observation aussi banale: un Edgard Poë lui-même l’eût négligée. Aucun agent ne voulut s’élancer sur une pareille piste, propre à dérouter de braves Mohicans dressés à la chasse à l’homme à travers les hautes herbes du maquis social.

C’était un tort, et cette trace impossible était la bonne. Tant il est vrai que dans l’étude des grands effets il ne faut jamais négliger les plus petites causes. Depuis un mois, l’herculéen Dupont dormait donc enseveli dans son caveau de famille et vingt personnes arrêtées pour son étranglement avaient été relâchées, avec ou sans excuses, lorsqu’un petit bonhomme rabougri, chétif, et parfaitement conforme, moins le foulard rose, au signalement dédaigné du surveillant de la sortie, se présenta chez le procureur de la République.

—Ne cherchez plus, lui dit-il en souriant, c’est moi. Je me livre. Vous avez devant vous le meurtrier du train 1227, compartiment 184. Des faibles mains que voici, emmanchées aux débiles bras que voilà, j’ai strangulé d’un coup, et tel un Milon de Crotone son lion, le voyageur inconnu, que je pleure d’ailleurs autant que vous. Mon nom est Martin. Appelez les gendarmes.

Et comme, interloqué malgré son exercice professionnel du coeur humain, le procureur insistait pour connaître le mobile du crime:

—Je ne le révélerai qu’au tribunal, fut la réponse.

Et, énigmatiquement, le petit Martin ajouta:

—Pour me comprendre, pour m’absoudre peut-être, le jugement d’un seul homme ne suffit pas. Il y faut une réunion d’êtres humains ayant souffert ce que j’ai enduré et solidaires des maux que la nature inflige à l’espèce. Je ne parlerai que devant le jury et le peuple des assises. Ils me jugeront devant le Christ en croix!

L’assassin tint parole. Il refusa l’aide de tout avocat. Il aurait refusé celle des anges. Il s’avança seul à la barre et, ayant décliné ses noms et qualités, il renouvela l’aveu complet de sa culpabilité sans complices.

—Voici, fit-il. Il est des maux dont la douleur peut être domptée par des héros; l’histoire l’enseigne. Mais il en est qui n’ont pas eu, qui jamais n’auront de Régulus. L’histoire, que dis-je, la mythologie, ne cite personne qui ait résisté au mal de dents. Et si elles en citaient, on ne les croirait point, car elles mentiraient! Je vous en prends tous à témoins, messieurs et mesdames, et vous aussi, augustes membres de la Cour suprême, qui, sur la solidarité de l’odontalgie, n’avez pas besoin d’en référer au vers immortel de Térence. Dites s’il est possible, homme, demi-dieu et dieu même, de rester impassible, lorsque toutes les affres hyper-naturelles rêvées par une Inquisition pour l’enfer de ses damnés, se réalisent et se centralisent dans l’alvéole d’une gencive en feu sur un croc d’ivoire carié! Achille devant Troie eût renoncé à venger Patrocle, Salomon eût laissé couper l’enfant, Napoléon eût maudit le soleil d’Austerlitz, s’il leur avait fallu être et se montrer Napoléon, Salomon et Achille dans les conditions épouvantables où je pris, au Mans, le train 1227 pour courir à Paris me faire arracher, ou guérir, la molaire que j’ai l’honneur de déposer devant vous.

«Monsieur le président, prenez ce petit os, et que mes concitoyens du jury se le repassent de mains en mains. Il est froid, il est calmé, mais il a contenu un Érostrate, voire un Omar, car, je le dis, quoique religieux et lettré, j’aurais, lorsque je tombai, plutôt que je ne m’assis, dans le compartiment 184, brûlé le temple de Delphes et la bibliothèque d’Alexandrie sans hésiter, si de telles horreurs avaient pu me soulager une seconde. Et vous en auriez fait autant, tout magistrats que vous êtes, car la capacité de souffrir a des bornes et l’héroïsme s’arrête au mal de dents!…

Il s’arrêta. Une rumeur sympathique avait couru de l’auditoire au prétoire; elle fit onduler le banc des jurés. Tous avaient la main aux mâchoires. Ils se souvenaient. Les yeux disaient, par les regards échangés, qu’il y avait là un de ces cas d’exception où la justice des hommes se sent camuse et sans jurisprudence. Martin, pour la fatalité, égalait au moins les Atrides et dépassait Oreste. Il repartit:

—Tombé plutôt qu’assis dans le compartiment 184, je ne compris et n’entendis plus rien. Lorsque le train démarra du Mans, le hurlement qui déchira les airs n’était pas de lui, il était de moi, et tout le Maine s’y trompa. S’il y avait douze personnes dans le wagon ou s’il n’y en avait qu’une, je n’en sais rien encore. Je n’en vis qu’une, qui riait. J’ai appris par les journaux que ce monstre s’appelait Dupont. Il se serait appelé Teglatphalazar que je l’aurais tué tout de même; il riait! A qui la faute, messieurs et mesdames, si le plus effroyable des maux en est aussi le plus dérisoire? Expliquez-moi comment, sur un pont, chez l’arracheur de dents, dans un hôpital, au milieu des internes, dans la rue, dans l’omnibus, n’importe où, et même au milieu de sa propre famille, ce martyr d’autodafé, l’odontalgique, avec sa ouate débordant des oreilles, sa joue gonflée affreusement, ses contractions musculaires du facies, ses yeux en larmes et l’embobinement de sa tête fiévreuse, déchaîne le rire, irrésistiblement, et plutôt que tout autre brûlé vif? Eh bien! voilà mon crime: Dupont riait!

Ce voyageur n’était certainement pas méchant, et peut-être compatissait-il; mais il riait, il riait malgré lui, et, plus je gémissais, plus je me roulais sur les banquettes, plus je jurais, sacrais, maudissais le sort, plus son hilarité croissait et le secouait de la tête aux pieds. En sortant de Chartres, il était arrivé au comble de l’accès; il s’était cramponné à la traverse du filet, et il se tordait littéralement dans les convulsions. C’était le moment où il venait de se produire dans ma molaire un phénomène de douleur telle, que je ne saurais le comparer qu’à une éruption du Vésuve.

«Alors … mais je ne sais plus rien. Je ne vois plus. La sensation me reste d’avoir bondi comme un tigre, d’avoir empoigné quelque chose de gros, de mou et de cylindrique, et d’avoir serré frénétiquement, avec une force colossale. Voilà tout. A présent, je suis guéri, vous avez la molaire sous les yeux, vous pouvez vous rendre compte. Moi, je ne le peux pas. Je pleure Dupont et je le hais encore. S’il y a crime, jugez-moi. Prenez ma tête et qu’on la tranche. On doit moins souffrir.

Et ceci dit, il se tut. La délibération du jury fut très brève, pas un des jurés n’alignait l’honneur de sa dentition complète. Martin fut acquitté à l’unanimité, moins une voix, celle du président d’âge qui, depuis quinze ans, mandibulait d’un râtelier. Il ne se souvenait plus, gâteux du reste.

 

LE COUP DE LA BELLE-MÈRE

 

Menacé de l’une de ces revendications auxquelles tout écrivain est en butte lorsqu’il affuble d’une patronymie déclarée au Bottin le personnage le plus fictif de comédie ou de roman, j’estime sage d’en revenir au système du vieux répertoire—ou de La Bruyère—et d’appeler paisiblement: Eraste, Clitandre, Araminte et Bélise les types, comme on dit aujourd’hui, de ce conte philosophique.

Frères de père et de mère, Clitandre, l’aîné, et le cadet, Eraste, étaient unis à souhait, et ils s’aimaient exemplairement avant le mariage de ce dernier avec la charmante Araminte, fille de Bélise. Ils vivaient alors ensemble dans un même appartement suburbain, à Levallois, y mettant en commun leurs ennuis, leurs plaisirs et leurs ressources, et, jeunes, ils attendaient la fortune. Or, ce fut au cadet qu’elle sourit, et sans respect du rang d’âge.

Il est vrai qu’Eraste était blond, joli garçon, et, des deux, le plus fataliste, voire dénué de toute force volitive, une chiffe enfin. C’est tels que, sur son pneu, les recherche la déesse aux yeux bandés. Cette chiffe était de toute éternité dévolue aux chiffons. Employé d’un grand bazar universel de la Ville-Lumière, il y «rayonnait», c’est le mot, au comptoir de la soierie, et, sa journée vécue dans le sourire professionnel, il rejoignait son frère à un petit café de la place du Havre, où se livraient des matches de billard. Clitandre se piquait de carambolage, et, brun aussi tenace que le blond était veule, il laissait sur le tapis la bonne moitié de ce qu’il gagnait à son métier de courtier d’assurances. Mais tout s’équilibrait aux fins de mois, grâce à l’entente fraternelle, dans la bourse à deux pochettes.

Celui qui, du fond des nues, règle les choses de ce monde s’amusa donc, un jour, pour tenir le diable en haleine, à conduire Araminte, jeune fille pleine d’agréments du huitième à l’étalage miroitant où l’indolent Eraste, le crayon d’or en flèche à l’oreille, chiffonnait les soldes de faille et aunait les coupons de satin.

Le doux commis, marqué de Dieu, emplissait son idéal de vierge. Et, comme il le vivifiait aux yeux de Bélise, mère docile, deux destinées se nouèrent en une.—Ainsi deux wagons s’accrochent en gare, avec la petite secousse, pour des voyages moins longs que celui de la vie.—Et le mariage fut.

Vous cacherais-je que, le beau matin où l’adjoint du maire empêché du huitième mit la main d’Araminte dans celle d’Eraste, il y déposait du même coup, au nom des lois, un portefeuille conjugal de vingt-deux mille livres de rentes? La société paraphait ainsi l’oeuvre amoureuse de la nature.

Cette dot, à la vérité, n’était qu’une espérance. Elle était formée des revenus locatifs d’un immeuble à six étages, sis rue de Rome, dont Bélise était propriétaire. Elle en occupait elle-même le deuxième avec sa fille, et comme celle-ci, en dépit de la prescription biblique, avait déclaré devant le notaire en personne que jamais elle ne quitterait sa mère, et que le mariage était, à ce prix, ni plus, ni moins, on s’était accommodé pour partager l’habitacle, spacieux du reste, et où il n’y eut d’indivis que la salle à manger et le salon de famille. Eraste, ai-je besoin de le dire, aquiesça à tout ce que voulait Araminte, et, huit jours après les noces, il jouissait de cette béatitude que symbolise l’image gastronomique du coq en pâte.

Si le titre de belle-mère est devenu, grâce aux physiologistes du mariage, synonyme de mégère, Bélise n’était vraiment pas une belle-mère. Nul n’en mérita moins l’injure que cette douce dame, discrète, toujours affable et gaie, et, si jolie encore, (car elle avait dû l’être à miracle) dans la Saint-Martin de sa quarantaine, que Clitandre, expert en cette horticulture, la comparait à une rose de Noël poudrée de neige.

Pauvre Clitandre! Dédoublé de son cadet, il ne s’amusait guère, à Levallois, en son logis sans écho et désormais trop vaste, surtout les jours de terme. L’art du carambolage lui devenait plutôt rebelle, car, lorsqu’on n’y préexcelle pas tout de suite, les professionnels vous le diront, on en reste toujours à la moyenne bourgeoisie. Pour cette raison et d’autres d’ordre sentimental, il résolut de se rapprocher de «sa famille d’élection», multiplia ses visites rue de Rome, notamment à l’heure expansive des repas, et accepta enfin, avant qu’on le lui eût offert, de transporter son lit de fer et ses quatre chaises de paille dans une garçonnière de l’immeuble qu’un congé rendait disponible. Bélise regarda son gendre qui regardait sa femme qui regardait par terre en ce moment.

Vous savez les conséquences, de ces hospitalisations indécises, désespoir des concierges, dont la parenté seule signe les baux et présente les quittances…. On ne vivait d’abord que sous le même toit, on vit bientôt sous le même plafond, par pure économie de gaz et de chauffage. On avait sa serviette blanche le dimanche, on a son rond toute la semaine. Si le cadet est de la même taille que l’aîné, s’ils ont la même pointure, ou peu s’en faut, de pieds, un contour approximativement identique de boîte crânienne, pourquoi divers tailleurs, chapeliers et bottiers pour chacun de nos mutuellistes? Un seul suffit, et le même. Et vient le tour de la bourse: un jour, l’anneau qui divisait les deux pochettes glisse sur le côté vide, tombe on ne sait où, s’égare…—et ça y est!

—Je me sens encore à Levallois, disait Clitandre à Éraste qui regardait sa femme, qui regardait sa mère, dont le délicieux sourire, fixé sur la tenture, semblait en refléter le ton jaune.

En ces instants de gêne, et pour eux, Clitandre en avait trouvé une bien bonne. Il se levait, piquait droit au couple et s’écriait en agitant les bras comme ailes de moulin:

—Eh bien, et ces neveux et nièces, pour quand est-ce? Qu’est-ce que vous faites donc au lit depuis un an?… Voilà l’oncle!… Il attend.

Et de croiser les bras dans l’attitude. Puis il reprenait un petit verre.

Ce qui devait advenir advint, vous l’avez deviné du reste. Outre que les vingt-deux mille livres de revenu s’écornaient du manque à gagner, du loyer de la garçonnière, des frais supplémentaires d’alimentation commandés par une magnifique fourchette et d’appels réitérés à l’escarcelle mal nouée du faible Éraste, la jeune épousée était harassée d’une assiduité, à la fois ruineuse et indiscrète, qui tournait à la pure cohabitation.

—Je n’ai pas épousé ton frère, lança-t-elle un soir dans l’alcôve, à son mari, fort énervé d’ailleurs par des coliques.

—Ni moi ta mère, eut-il le tort de répondre.

—Ingrat! fit-elle, trop significative.

—C’est bien. Demain, je rentrerai au magasin. Ma place est chaude.

Et Araminte pleura toute la nuit, dans la ruelle.

C’était leur première dispute. Il s’en excusa sur son indisposition. Mais elle fut suivie à bref délai par une deuxième, puis quotidiennement, par vingt autres, toujours plus aigres.

—Mes chers enfants, soupirait Bélise, votre bonheur se disloque.

Quoique Clitandre sentît venir l’orage, car il n’était point sot, et loin de là, il n’en perdait pas une bouchée. L’aîné était sûr du cadet, et plus encore le brun du blond. «Il ne me flanquera pas à la porte peut-être, se disait-il, et, d’ailleurs, reste la belle-mère.» Quel rêve satanique berçait-il dans cette idée de derrière la tête, c’est ce que vous saurez tout à l’heure.

Le dimanche suivant, les cloches sonnaient la fête patronale d’Araminte. On devait la festoyer par un dîner fleuri, suivi d’une réception en vue de laquelle Clitandre se mit en frais de poésie. Il pinçait de l’acrostiche. Mais le potage annoncé, Araminte refusa de s’asseoir à table, et cela sans excuses ou prétextes, délibérément, dans l’expression d’une volonté immuable. Elle voulait en finir, et ce soir-là, par une esclandre.

—Puisque nous sommes à l’auberge, faites-moi servir dans ma chambre, dit-elle à son mari.

Et, précisant la situation, elle le somma de choisir entre «son frère et sa femme».

Le malheureux, usé par les débats journaliers d’une lutte intestine et comprenant qu’il y allait cette fois de son bien-être, s’en vint, la tête basse, à Clitandre, et à son: «Qu’y a-t-il?» répondit, atterré: «Tu la rases.»

—Je m’en vais, alors?

—Va-t’en, oui.

—Où?

—A Levallois. J’irai t’y voir.

—Ne te dérange pas. Bon appétit, et à demain.

Le lendemain, en effet, un peu avant midi, Clitantre se faisait annoncer correctement chez Éraste. Il entra ganté de blanc, rasé de frais, frisé aux petits fers et tube du dix-huit reflets des grands jours.

—Je ne te tiendrai pas longtemps, distillat-il. Je viens t’aviser d’une bonne nouvelle. Je fais une fin, à ton exemple: je me marie.

—Toi?

—Moi-même. Mon mariage, comme le tien, accorde l’amour et l’intérêt. Elle est charmante, elle ressemble même, en mieux, à ta femme, et elle a vingt-deux mille livres de rentes. Du reste, tu la connais, Éraste, puisque c’est ta délicieuse belle-mère, la rose de Noël poudrée de neige.

Et, saluant dans les rites:

—J’ai l’honneur de te demander sa main.

Éraste, écarquillé, le regardait, stupide.

—Es-tu devenu fou, Clitandre?

—De l’épouser? Qui m’en empêche? Rien dans les moeurs, rien dans les lois, et je l’aime. Puis-je la voir? Veuille m’annoncer, je te prie.

Et, après une brève disparition, le cadet reparut avec sa femme.

—Maman vient de sortir, susurra Araminte d’une voix toute de miel, mais vous déjeunez avec nous, n’est-ce pas, mon frère?

Et Clitandre y est encore. C’est le coup dit de la belle-mère.

 

LE CRIME DU MOULIN AU MOULIN DU CRIME

 

La boîte au dos, la pipe aux dents, j’errais en quête d’un «motif» de paysage. La matinée était radieuse,—mon âme aussi. Je dois vous dire que, ce qui me l’illuminait d’allégresse artistique, c’était moins l’atmosphère féerique d’or fluide où baignaient les bois, les champs, les hameaux, que certaine garbure dont je m’étais lesté, en bon peintre, à une auberge de rouliers du carrefour des six routes.

Dans notre art—étudiez les maîtres, le père Corot surtout—le motif est le site synthétique où se résume le caractère d’une campagne circonscrite. Le motif, tranchons le mot, est une idiosyncrase, et je l’avais tranché devant l’aubergiste. Il avait paru me comprendre.

—Mais nous avons ça ici, s’était-il écrié, en me désignant l’une des six routes du carrefour, celle qui descend en lacet dans le vallon. Il y a là, sur un étang, un vieux moulin abandonné qui fera sûrement votre affaire. C’est, votre idio…

—… syncrase.

—Oui, à moins que vous n’ayez peur des revenants?…

Peur des revenants, diable! est-ce que le moulin était hanté? Il ne m’en coûta pour le savoir qu’une autre tournée du vin topaze.

—Monsieur l’artiste devait avoir entendu parler d’un crime accompli, il y avait quelques années, dans le pays, et qui était aux causes célèbres? Un enfant noyé par son oncle et sa tante, une affaire d’héritage?… Ah! il en était venu de ces journalistes!… Pour voir le chien surtout.

—Quel chien?

—Mais le chien qui a repêché l’enfant dans l’étang et a ramené son cadavre…. C’est moi qui en avais la garde.

—De qui?

—Du chien. Mon auberge ne désemplissait pas.

Je n’avais point souvenance de cette histoire qui, d’après sa date, coïncidait d’ailleurs avec l’année que j’ai vécue en Norwège, dans les fiords, à travailler les effets de neige. Et comme, d’autre part, mon naturalisme appréhende peu les revenants, je pris congé de l’aubergiste et j’enfilai, la boîte au dos, la pipe aux dents, la venelle du moulin du crime.

Il ne m’en avait rien dit de trop, c’était l’idiosyncrase! Imaginez un éboulis de solives et de pierraille retenues seulement par les sarments du lierre et le treillis des parasites; sur l’amas de ces trous brodés, une toiture effondrée, crevée, comparable à une toile d’araignée en loque; une roue morte sur le moyeu, embobinée de lianes aquatiques comme l’est un rouet de l’étoupe du chanvre; l’écluse comblée, sans traces de margelles, talus d’urticées et d’herbes folles d’où surgissait un genêt sauvage aux grappes cuivrées,—et là-dessus, là-dedans, partout, des nids chantants et des vols d’ailes. Quant à l’étang, une vasque des jardins du paradis, bleu comme les ciels vénitiens de Ziem, où, dans le friselis d’une buée rose, bruissaient des nuées de névroptères aux élytres irisés et nacrés. A gauche, entre les glaïeuls lamellés, dressés en faisceaux d’épées, et les patènes vert-de-grisées des nénuphars, une barque dormait, à peine remuée, sans amarre….

L’inspection du «motif» ne fut pas longue. J’en trouvai tout de suite le point de vue sur la rive opposée de l’étang, en face du moulin croulant qui, reflété à angle droit, y doublait ses décombres. J’avais planté mon petit chevalet à l’ombre d’un castel Louis XIII, encadré d’une futaie de hêtres centenaires, dont l’abandon s’accordait au délabrement de sa dépendance domaniale, et je commençais à mettre bien en toile mon admirable paysage, lorsqu’il me sembla ouïr sur la route du vallon le bruit ouaté d’un roulement d’automobile. Et il en déboucha une, en effet, dans la solitude. «Des touristes, pensai-je, ils vont passer?» Mais la voiture s’arrêta devant le moulin et il en sortit aussitôt deux hommes, une femme, un petit garçon et un chien de terre-neuve.

Toute superstition écartée, la composition du groupe était assez étrange, et je dus, pour ne pas en rester frappé, me souvenir que le troisième verre de vin topaze avait été suivi, sur le pas de l’auberge, d’un quatrième de surcroît, dit: coup de l’étrier. Sans doute il m’embrumait un peu la rétine? Ma mise en toile cependant était d’un dessin ferme.

La femme, passable seulement de visage, se moulait élégamment dans un costume tailleur, net d’ornements, de teinte neutre. Les deux hommes, l’un brun, l’autre roux, tous deux quarantenaires, se signalaient, par l’allure souple et la carrure athlétique, sportsmen exercés et pratiquants. L’enfant était gai, vif, et il caressait le terre-neuve qui semblait l’adorer. Je les observais, sans être vu, de l’ombre du castel, et je m’assurai dans cette certitude que les «revenants» n’étaient que de simples photographes en chasse, comme moi-même, de vues pittoresques. L’homme roux en effet était allé retirer du fourgon de la voiture une boîte de forme usuelle et reconnaissable, et, venant droit au castel, il en avait ouvert la porte avec une clef que lui avait probablement confiée l’aubergiste, gardien de la double ruine, puis il avait disparu dans les chambres. Enfin, une fenêtre du premier étage s’était ouverte, à volets battants, et une voix avait crié:

—On voit l’auto…. Otez l’auto!…

Sur cette indication de perspective, le brun avait poussé la roulotte derrière le moulin, en sorte qu’elle fut hors de l’orbe de l’objectif, et, passant sur la rive gauche, il avait sauté dans la barque qu’il amena, en ramant, au pied du genêt de l’écluse. Je commençais à ne plus comprendre, car, si photographe qu’on soit, pourquoi déplacer la barque dormante de son charmant lit de nénuphars? Le motif y perdait sa plus jolie note peut-être. L’enfant regardait de côté et d’autre, comme indécis sur une besogne qui lui incombait. Enfin, il battit des mains, et tirant le bon terre-neuve docile par une oreille, il l’attacha, en riant, à la tige flexible du genêt, et, de la laisse, il lui fit une rosette. Ma vision d’art s’obscurcissait de plus en plus, lorsque, à ce moment, la femme monta dans la barque et y reçut l’enfant qui y bondit comme un chevreau léger.

—Allez, clama la voix de la fenêtre.

Et voici ce que je vis, paralysé par l’épouvante.

L’homme brun avait chassé la barque d’un coup d’aviron, sur l’étang. Elle avançait entre les gramens flottants. La femme souriait à l’enfant et elle lui montrait des libellules posées sur les plateaux d’or des nénuphars.

L’enfant extasié se penche pour en saisir une au vol … et la femme le pousse!… Oui, suis-je halluciné?… la femme le pousse.

Par un rétablissement de clown, le petit garçon s’est redressé dans la barque. Il est debout. Il tremble de la tête aux pieds. Il a compris. Il se jette aux genoux de sa tante. Il lui demande grâce…. Mais je n’entends pas ses cris, je ne les perçois que par les gestes. Silence inexplicable. Je suis gris, assurément; le coup de l’étrier m’a-t-il privé du sens de l’ouïe?

La tante s’est attendrie. Elle implore visiblement son complice, l’oncle. Mais il a surgi, terrible. Il a levé l’aviron sur la tête de la femme. Il la menace de l’assommer et de la jeter, elle aussi, dans l’étang, qu’il lui montre du doigt.

Il faut en finir. Elle se résigne. Elle l’aide à tirer du fond de la barque une pierre cordée…. L’enfant s’abat, évanoui d’horreur, sur le banc de la barque. Elle lui attache elle-même la corde au cou, sur la collerette…. Il n’oppose plus de résistance…. Il est déjà mort…. Elle l’embrasse sur le front…. Oh! la hyène!

Je veux hurler, m’élancer, empêcher l’abomination; mais j’ai tout le poids de cette pierre aux pieds et, dans la gorge, tout ce silence.

Ils l’ont pris sur le banc; elle, par la tête, lui sous les genoux; ils le balancent, ils l’ont précipité dans la nappe d’azur de l’étang en fleurs…. L’eau jaillit en gerbes, deux fois, l’une pour la pierre, l’autre pour l’enfant….

—Ah! ah! ah! misérables! J’ai tout vu!… j’étais là, dans l’ombre du château, en face.

—Vous n’auriez pas dû en bouger, maugrée l’oncle, sardonique.

Mais il faut sauver l’enfant. Je m’en charge, je suis bon plongeur, heureusement, en mer comme en eau douce. L’enfant d’abord, le reste après, assassins! Et j’ai déjà dépouillé ma veste. La tante éclate de rire:

—Pas la peine de vous enrhumer pour le petit. Tenez, voyez!

Et elle me montre le terre-neuve, qui a dénoué sa rosette et qui nage droit à la place où a disparu l’enfant. Il le ramène par la ceinture, traînant en sus, au bout de la corde, la pierre qui flotte, car elle flotte la pierre. Je m’en saisis. Elle est en liège. Ou je deviens fou, ou je rêve!…

—Le film est raté, crie de la fenêtre l’opérateur.

—Comment, raté, le film? Est-ce que vous êtes?…

—De simples acrobates, monsieur. Nous reconstituons, d’après le procès, le fameux crime du moulin pour une maison de cinémas.

—Oui, et il n’a pas eu de témoin, le crime du moulin, vous le savez, pas même un peintre! Recommençons tout, mon petit Jules.

—Si tu veux, maman, l’eau est très bonne.