Contes pour les bibliophiles
Le Bibliothécaire Van Der Boëcken de Rotterdam
LE
BIBLIOTHÉCAIRE VAN DER BOËCKEN
DE ROTTERDAM
Contes pour les Bibliophiles
LE BIBLIOTHÉCAIRE VAN DER BOËCKEN
DE ROTTERDAM
(Histoire vraie)
La mise en scène est à indiquer:—C'était, il y a deux mois, au château de La Battue, chez le fin bibliognoste Robert de Boisgrieux. —Au cours de la soirée, nous nous trouvions réunis six ou sept dans le fumoir-bibliothèque, autour d'une table chargée à l'anglaise de soda-brandy et de spirits variés.—Pas une seule femme n'avait osé se risquer dans notre tabagie; aussi, après avoir égrené nos plus gros rires sur des histoires fallacieuses dont quelques-unes très gauloises et même périphalliques, nous trouvions-nous alors tous assez amollis et largement distendus par la gaieté qui nous avait secoués deux heures durant de la gorge au nombril.
Nous nous sentions également las de bouquiner dans les vitrines de notre hôte, las de manier des maroquins signés et des éditions d'origine et de noble provenance, grisés par la vue des vignettes, étourdis par les ex-libris, hypnotisés par les marques typographiques à devises affinées par les doubles sens grecs, latins et français.
Une belle flambée d'automne, alimentée par la javelle et les branchages, mettait dans l'âtre une joyeuse pyrotechnie pétaradante, et nous nous étions approchés en cercle, les yeux dans la flamme, muets, rêveurs, dans une accalmie étrange.—Le petit Jean de Marconville, sortant de son engourdissement, avait tout à coup parlé avec une grande délicatesse des sensations troublantes de certaines heures nocturnes et de ce besoin étrange qu'on éprouve parfois à la campagne de se conter des choses de l'autre monde; alors que le vent bruit au dehors dans la nuit noire et que, instinctivement, les uns près des autres, on se rapproche comme pour faire communier avec une sorte de volupté inquiète ses frissons sous-cutanés dans une même dévotion d'inconnu.