Contes pour lire au crépuscule

Avesnes · Chapitre 6 sur 11

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Contes pour lire au crépuscule

Ou

LES PLAISIRS CHIMÉRIQUES

«L’ennui. Là est le fond du temps, le grand signe et le grand secret de cette société du dix-huitième siècle.»

(ED. et J. DE GONCOURT.)

 

Un Vidame.

 

Un soir d’octobre, vers 1775, Arboise s’endormait dans le brouillard, brouillard d’automne, opaque et triste, saturé de pluie fine.

Arboise était une vieille petite ville bâtie sur un coteau. Une rivière, la Sauve, l’emprisonnait dans sa boucle grise. Des ponts en dos d’âne reliaient le faubourg des mariniers à la ville basse réservée aux commerçants et aux gens du commun. La cité, domaine soi-disant exclusif des habitants de haut parage, accrochait aux pentes ses pignons écussonnés, ses flèches d’église, ses murs de couvent et son lacis de ruelles où les carrosses tournaient avec peine aux carrefours.

On eût dit une grappe à l’envers.

L’évêque, comte et seigneur du lieu, occupait le sommet avec un palais environné de jardins. Cette vaste bâtisse irrégulière portait l’empreinte de bien des époques. Érigée par l’évêque Silvanus, au onzième siècle, Nicolas de Gouges, chapelain de Catherine de Médicis, l’avait remaniée et reconstruite, en avait élargi l’enceinte qu’il avait démolie pour la plus grande part. Son œuvre n’avait point trouvé grâce aux yeux du défunt titulaire, Gilbert Palisseau. Celui-ci, serviteur fidèle de Versailles, avait fait jeter bas les deux tiers de ces architectures qu’il appelait «gothiques» pour leur témoigner son mépris. Il y avait substitué de solennelles maçonneries dans le goût du temps, autour desquelles il avait ordonné de magnifiques jardins avec des parterres et des charmilles, des balustres et des statues. De l’ouvrage délicat du seizième, il ne restait qu’une aile, la plus humide. Cette aile, reliée au reste de l’édifice par une galerie en général déserte, était mal famée. Une tradition voulait qu’elle eût abrité l’astrologue de Nicolas de Gouges. La Chimère de l’évêque humaniste, taillée dans la pierre verdâtre des voûtes et dans la forme tournante des escaliers, y grimaçait encore, les ailes éployées, tenant entre ses griffes la devise en banderole: «_Semper._»—«_Toujours._»

En 1775, deux personnes seulement y logeaient, comme perdues dans la multitude et la quasi-obscurité des pièces. Cet isolement qui eût fait peur à d’autres avait, au contraire, sollicité le vidame d’Arboise et son fidèle valet, Germain. Parce qu’il était toujours attiré par le singulier, le pervers, et qu’il n’était point effrayé outre mesure par le surnaturel, Hector César de Vespéran avait élu ce domicile soi-disant hanté lorsque, six ans auparavant, à la fin d’une vie mouvementée, il fut réduit à demander asile au seul frère qui lui restât, le cardinal Charles-Florent Bénédict, jadis premier aumônier du Roi, aujourd’hui retiré de la cour et résidant dans son évêché d’Arboise.

Hector-César de Vespéran, plus connu dans sa jeunesse sous le nom du chevalier d’Evron, était le septième fils d’Antoine de Vespéran, lieutenant général, marquis d’Aquebeil, seigneur d’Arbades, baron d’Evron, vidame héréditaire d’Arboise, et de Perrine-Jacquette de Prévalet, son épouse. Tandis que les aînés entraient aux pages, dans les armées ou prenaient, faute de mieux, le petit collet, leurs parents, braves et saintes gens fort occupés de pourvoir chaque enfant d’une manière appropriée à sa naissance, furent heureux d’obtenir la croix de Malte pour le septième. A cinq ans, Hector-César, grâce à la protection de son oncle maternel, le bailli de Prévalet, fut admis dans l’ordre comme chevalier de minorité. A douze, il partit sur les galères de la Religion afin d’entreprendre ses caravanes. Il se distingua fort à la prise d’un chebec sur la côte de Barbarie et, sans nul doute, il serait parvenu promptement à une commanderie si un duel malheureux dans lequel il tua son adversaire ne l’avait obligé à quitter l’île et à se réfugier à Paris près de son frère, Charles-Florent.

Ce dernier, entré dans les ordres, avait pris ses grades en Sorbonne. A vingt ans, une thèse soutenue avec éclat lui avait valu l’attention du cardinal de Fleury. Il avait été présenté à la Cour et y avait fait un chemin rapide, qui étonnait, car il n’y avait guère de parents. D’anciennes relations de son père l’avaient servi et surtout un sens avisé, pondéré, de toutes choses. Dans ce milieu il réalisait le type du parfait honnête homme, de «l’homme sûr». L’on se confiait à lui. Présentement il était aumônier par quartier et pourvu de bénéfices qui lui valaient cependant des envieux.

Il ouvrit à son frère sa bourse et sa maison du Marais, puis, peu après, une vacance d’enseigne à pique s’étant produite aux gardes françaises, il l’y fit nommer.

Sur ces entrefaites, un mot dit à propos vint couronner la fortune de l’abbé. Un jour que le Roi se rendait à la messe, M. de Maurepas qui se trouvait sur son passage n’eut-il pas l’audace de murmurer: «Avant la messe, le Roi écrit à Mme de Mailly; après, il y va.» A quoi le jeune docteur en théologie ne fut point en peine de répondre que c’était déjà quelque chose d’aller à la messe.

La discussion, quoique tenue à voix basse, fut entendue et répétée à qui de droit. Mme de Mailly aimait les gens attachés à leur maître. A quelque temps de là l’on pria l’abbé de Vespéran de choisir sur la liste des évêchés celui qu’il voudrait. Il prit Arboise. Cet évêché n’était que de vingt milles livres, mais se trouvait dans son pays.

Quelque honneur qu’il ressentît à vivre près de Sa Majesté et à en recevoir les bontés, le nouvel évêque restait fort tendre pour la terre natale. Dans le secret de son cœur, il nourrissait l’espoir de finir ses jours près de son berceau, en administrant paternellement ses ouailles.

La Cour lui sut gré de sa modération et la province de ses sentiments. Nommé agent général du clergé, il se montra ferme et conciliant, fit respecter les droits de chacun et conquit l’estime de tous. Les dignités plurent sur lui. Successivement maître de l’Oratoire du Roi, premier aumônier, Sa Majesté le força d’accepter le chapeau qu’il voulait refuser, n’en étant, disait-il, point digne.

L’on voyait déjà en lui le futur grand aumônier de France quand, à la stupéfaction générale, il supplia le Roi de lui permettre le résigner ses fonctions et de se retirer à Arboise.

«Que sa Majesté voulût bien considérer qu’ayant perdu ses parents et son frère aîné, Adonis de Vespéran, tué sous Philippsbourg, il lui fallait veiller de près à l’administration des biens de ses frères, dispersés sur terre et sur mer pour le service du Roi, et répondre aux demandes d’argent qu’ils ne cessaient de lui adresser. Cela était pour le temporel. Quant au spirituel, que son maître de la terre, qu’il continuerait de servir dans son diocèse, lui permît de consacrer ses vieilles années à la pensée de son maître du ciel.» La véritable raison était que les dérèglements du Roi l’affligeaient fort.

La reconnaissance l’avait attaché à Mme de Mailly, «dont les sentiments, disait-il, sont au-dessus de la conduite». Elle venait d’ailleurs de faire une fin chrétienne, édifiante même, sous le cilice. Cet homme de Dieu faisait la part du monde, mais il ne pouvait prendre son parti de Mme de Pompadour.

Le roi finit par se rendre à ses raisons, et le laissa aller après mille embrassements et mille caresses. Devant qu’il ne partît, il voulut lui donner le collier de ses Ordres, afin de lui marquer qu’Il lui conservait Son estime.

Son Éminence s’en fut donc, chargée d’honneurs, et, ce qui est plus rare, de regrets.

Elle disait vrai en parlant de l’administration de sa fortune. Son frère Hector, lancé dans une existence de dissipation et de galanterie, devait plus de cinquante mille écus qu’il fallait payer.

La guerre de la Succession d’Autriche éclata à propos et Son Éminence se hâta de faire donner au mauvais sujet une compagnie du Royal-Barrois, régiment que l’on recrutait en Lorraine pour M. le comte de Gisors. Le chevalier fit merveille à Charleroi et à Raucoux. A Vintimille, il entra le premier dans la place.

Ce qui fut une occasion pour le bailli de Prévalet, devenu maréchal de la langue d’Auvergne, d’écrire au Grand-Maître de l’ordre de Malte. «M. d’Evron, lui mandait-il, s’est appliqué à mériter votre pardon tant par sa vaillance que par son repentir.» A Malte, l’on prisait fort les braves. Le Grand-Maître accorda la grâce demandée, et, pour le prouver, chargea, en l’année 1748, le chevalier d’Evron d’offrir au Roi les douze oiseaux qu’il lui envoyait pour sa fauconnerie. Sa Majesté fit don au porteur d’une cornette aux Gendarmes Dauphins, tant pour reconnaître ses services personnels que pour témoigner qu’Elle ne gardait point rancune de la retraite de son frère.

Ce fut le plus beau moment de la vie de M. d’Evron. Dans ces années joyeuses du dix-huitième siècle, environné d’une auréole de bravoure et d’aventures, il ne tarda pas à captiver l’attention des femmes. Son fin profil amer, la caresse infernale de son regard lui valurent des conquêtes sur les soies à fleurs des canapés à l’écart, tandis que, spirituel, affable, aigu, il devenait, par ses satires, ses paradoxes et ses couplets, l’un des causeurs à la mode. Un cercle d’admiratrices l’écoutait dans chaque salon. Plus d’une fois il frôla la Bastille. Les maîtresses de maison se le disputaient, le redoutant encore plus qu’elles ne le recherchaient. Il fréquentait tous les mondes: la finance chez Mme de la Reynière, et la Cour à l’hôtel de Bouillon. Dans les soupers d’hommes de la maréchale de Luxembourg, il était un oracle. Il était des «petits jours» du Palais Royal, et des lundis du Temple. Puis, quand ses sens repus de bonne compagnie réclamaient une ripaille plus franche, il devenait le compagnon de Richelieu ou se rendait à cette joyeuse association de gourmets, de viveurs, d’anciens roués, composée du prince de Barsac, des abbés de Comminges et de Luré, du philosophe Héclan, du président d’Arbel. Cette existence savoureuse et folle l’emporta dans le tourbillon du jeu, des soupers, des bals, des mascarades, des duels, des ovations de salon et des victoires d’alcôve.

Il devint fermé et courtois, souple et sagace, fier à l’occasion.

C’était le type de ces incomparables diplomates que les salons de Paris formèrent à cette époque. On utilisa d’ailleurs ses talents. Il fut chargé d’une mission dans le Cercle de Basse-Saxe au cours des négociations qui précédèrent la guerre de Sept Ans.

Lorsque celle-ci survint, Hector-César de Vespéran ne put se tenir du désir d’aller au feu. Comme l’on ne parlait point d’y envoyer les gendarmes, il voulut acheter un régiment de dragons. On n’en pouvait avoir à moins de cent mille livres. Son Éminence, excédée par ses dettes, lui refusa le crédit. Il se trouvait en peine, lorsque le comte de Gisors lui offrit une place de major dans le régiment de Champagne qu’il commandait. Bien qu’une cornette aux gendarmes eut rang de lieutenant-colonel, le chevalier d’Evron ne balança pas à accepter la proposition de son ancien colonel.

A Hastenbeck, il enleva cette redoute où sept officiers et une compagnie entière de son régiment trouvèrent la mort. Il y trouva, lui, la croix de Saint-Louis. Quelque blasé qu’il fût, il la reçut avec attendrissement. Ce petit ruban couleur feu, celle croix émaillée qu’il pouvait porter jeune encore, plusieurs ne l’obtenaient qu’après trente-cinq ans de service. A la Cour ou dans le fond des provinces, elle signifiait actes héroïques ou longs dévouements obscurs. Tous l’enviaient, y compris son colonel à qui elle ne fut remise qu’après lui. Par une permission spéciale du Grand-Maître, il fut autorisé à en arborer les marques dans le même temps qu’il conserverait la croix de Malte pendue au cou.

Il continua avec son régiment la campagne pénible qui se déroula entre le Weser et l’Elbe jusqu’à ce que son ami, le duc de Richelieu, l’envoyât chez l’électeur de Cologne.

La diligence dont il fit preuve au cours de cette mission lui acquit quelque réputation parmi les diplomates et lui valut, à la paix, le poste d’ambassadeur de la Religion de Malte près de Sa Majesté Très Chrétienne. C’était un beau couronnement de carrière. Malheureusement ce sang bouillant, cette activité fiévreuse, infatigable, qui l’avaient signalé dans la guerre et dans les intrigues le précipitaient, dès qu’il était rendu à l’inaction, dans les excès.

Il vivait dans l’hôtel de son frère, au Marais, et y tenait, disait-on, la meilleure table d’Europe. La ville et la cour affluaient chez lui, bien qu’on chuchotât sur ses mœurs et plus encore sur ses dettes. A Malte, on murmurait: Ne l’avait-on point vu à ce souper chez Mme de Praslin où sept femmes de la société, peu costumées, représentaient les sept Péchés Capitaux? Une aventure vint achever sa disgrâce. Il aimait fort la marquise du Bocage et surtout il en était fort aimé. Comme il passait pour volage, la dame voulut en avoir le cœur net. S’étant habilement grimée, elle réussit, un soir de bal d’Opéra, à l’entraîner dans une ruelle déserte où elle se démasqua. Puis, tirant une épée de dessous son domino, elle lui enjoignit d’avoir à rendre raison de son inconstance. Comme il se jetait à genoux, la suppliant de le transpercer, son action, assurait-il, méritant la mort, elle le fit mettre en garde de gré ou de force et commença à lui pousser de si furieuses bottes qu’elle en serait peut-être venue à bout, si une ronde du guet ne les eût emmenés l’un et l’autre chez le lieutenant de police.

L’affaire fit le bruit qu’on pense et la Cour s’en divertit fort. A Malte, le scandale était grand. Le Roi y fit dire assez plaisamment qu’il fallait envoyer ce chevalier-là combattre les Infidèles. Il allait partir quand Son Éminence intervint, paya les dettes, et obtint du Grand-Maître et de Sa Majesté que le chevalier se retirât à Arboise où il saurait bien l’amener à la raison. Ils restaient tous les deux seuls d’une famille nombreuse. On appela le cadet «Monsieur le vidame», parce que l’aîné était l’évêque et que les Vespéran étaient vidames héréditaires d’Arboise, c’est-à-dire lieutenants des évêques pour ce qui concernait leur temporel.

En fait, Hector-César remplit les fonctions de cette charge du moyen âge tombée en désuétude.

Ce dissipateur devint un excellent intendant.

Il était la cheville ouvrière du Palais et des domaines, avait la haute main sur la domesticité, le grenier, la cave, les fermes, décidait des redevances, des dîmes, des remises et des baux. Avec une lucidité, une entente, une économie incroyables, il gérait l’enchevêtrement de tous les canaux qui amenaient une fortune, énorme pour l’époque, de 120 mille livres de rentes.

C’était un emploi où il usait l’activité redoutable qui le travaillait sans relâche. Tempérament de fer, malgré ses soixante ans, il se levait le plus souvent à quatre heures. Après avoir donné un coup d’œil aux cuisines et mis chacun à sa tâche, il partait en tournée. Sa haute taille maigre, enveloppée d’une houppelande ventre-de-biche, se voyait de loin. Il avait une hachette dans sa poche et une canne à flûte en bois des Iles à la main. Il inspectait les tailles, marquait les arbres à abattre, ordonnait les bâtiments, les réparations, les chemins et les travaux. Avare de phrases, il parlait sec et juste. Ayant pratiqué les hommes toute sa vie, il savait comment se faire obéir d’eux. Redouté, mais assez aimé, ses encouragements rares faisaient rougir de plaisir. La guerre, la ville, le spectacle des misères humaines et de leurs contrefaçons l’avaient rendu méfiant et dur. Nul mieux que lui par exemple n’était au courant des besoins et des souffrances des gens. L’on citait des traits de sa bonté qui juraient avec son aspect. Il faisait l’aumône sans bruit, assistait les malades pauvres, faisait porter aux femmes en couches du bouillon et du vin. Les gamins se rangeaient respectueusement devant sa légendaire silhouette. Il se plaisait à les menacer de sa canne. Parfois, il leur jetait des liards; parfois, comme le roi de Prusse qu’il admirait, du crottin roulé dans du sucre pour tromper leur gourmandise.

Aujourd’hui, il revenait d’une de ces promenades. Il avait neuf lieues dans les jambes, s’étant rendu dans la journée à Saint-Nicolas-des-Leudes dont l’abbaye dépendait de l’évêque. Il avait besoin de fatigue, pour se sentir dispos. Pour le moment, il se chauffait. La cheminée où montait, sculpté dans le tuf, un vol de chimères, était embrasée. Le reflet de ses flammes rouges palpitait sur la glace des vitrines et sur le cuir frappé des murs. Des gardes d’épées brillaient à des panoplies.

Dans un coin, une cornue et le squelette d’un quadrupède attestaient chez le vidame certaines curiosités de son siècle. Il s’adonnait par manière de passe-temps à la chimie et à la dissection. Par ailleurs, de vastes ombres emplissaient la chambre. Le luminaire de l’appartement était composé de deux lanternes, de celles qu’on voit à la poupe des galères, hautes, évasées, épaisses de cristal et grillagées de cuivre. Leur couvercle représentait un enfant joufflu soufflant de la conque. Elles éclairaient peu. Aucun jour ne venait plus par les vitraux. Ils paraissaient d’argent dépoli, sans couleur, traversés de vagues lueurs bleues. Vêtu de soie foncée, le vidame était assis, le profil ardent par réflexion des braises, la tête en arrière appuyée au dos de son fauteuil carré. Il tendait la jambe droite au feu et faisait craquer du bout du pied le maroquin de son soulier bouclé d’argent. Des guêtres en papier fort comme on en retrouve dans les gentilhommières d’il y a 150 ans, garantissaient ses bas violets d’une chaleur trop cuisante.

Dire qu’autrefois il avait été beau!

Aujourd’hui ce n’était plus guère qu’une épave. Sa peau sèche, tannée, bilieuse, semblait trop large pour l’ossature qu’elle recouvrait. Distendue, elle se plissait en rides et pendait en plaques, se creusait autour de la bouche en deux sillons indéfinissables qui accusaient le sarcasme des lèvres minces, du menton glabre. Le front et les yeux avaient survécu. Le front haut, étroit, lisse et bombé, presque sans rides, encadré des ailes poudrées du catogan, relevait la grimace de la figure, lui imprimait un cachet seigneurial, hautain, distingué, arrogant. Les yeux, indicibles, brouillés de marron, semés de paillettes vertes, pleins d’un feu contenu que l’on devinait intense à l’occasion, à la fois impérieux et doux, pénétrants comme des vrilles, à eux seuls expliquaient ses conquêtes.

Au bout d’un moment il se leva et se mit à arpenter la chambre. Il ne connaissait jamais longtemps le repos. Il vint sous les lanternes. Une bibliothèque y était placée. Écartant les rideaux de soie, il découvrit des rangées de volumes en veau, frappés du griffon d’or des Vespéran et de leur devise: «_Pas à pas_.» Son esprit avide n’appréciait plus dans le monde que sa diversité sans bornes, parce qu’elle est un remède à l’ennui. Ses livres traitaient de tout. Le coche, qui une fois par semaine arrivait de Paris, lui en déchargeait des ballots. Il en recevait de Hollande et d’Angleterre, de Venise et de Paris, de Francfort et de Bâle. Il y avait là depuis l’_Apoticaire françois charitable_, de Constant de Rebecque, jusqu’aux Journées Mogoles, opuscule décent d’un docteur chinois, suivi des Contes très Mogols par un vieillard quelquefois jeune. Les Réflexions sur les grands hommes morts en plaisantant, par le docteur Matanasius (La Haye, 1740), y avoisinaient la Tactique et Discipline militaire des Prussiens; le Laboratoire de Flore, l’_Explication physique des sens, des idées et des mouvements_ touchaient les Anecdotes galantes de la Cour de Vienne et le Projet de législation sur le commerce des grains, par M. Necker.

Le regard du vidame se porta vers les voyages: Voyage de milord Ceton dans les sept planètes; Voyage de Jean Ovington à Surate et dans d’autres parties de l’Asie et de l’Afrique; Voyage de Glantzby en Tartarie, accompagné des aventures des rois Loriman et Osmondar.

Aucun ne le tentait. Leur lecture suscitait en lui l’envie de repartir, le dégoût de sa vie présente, dans le calme mortel de cet évêché. Que n’eût-il donné pour tenter de nouveau les aventures! M. de Choiseul, s’il fallait en croire les gazettes, recrutait des officiers pour l’armée du Grand Seigneur. Il l’avait su trop tard. L’affaire était manquée. C’était dommage, car, morbleu, il avait conservé un plaisant souvenir de la guerre! Juste à ce moment sa main se trouva sur un État de France. Il ne put se tenir de l’ouvrir à la page de son ancien régiment, les gendarmes Dauphins:

«_Leur étendard est une mer agitée sur laquelle se démènent un navire au milieu de la tempête et trois Dauphins qui semblent se jouer; leur devise: «_Pericula ludus_» exprime que cette Compagnie se fait un jeu des dangers._»

Jamais devise ne lui avait paru aussi véritablement sienne. En un éclair il se revit. C’était au lendemain de la guerre de Succession d’Autriche. Il portait l’habit rouge et la veste chamois galonnés d’argent. Les hommes le craignaient, les femmes l’aimaient.

Les femmes… Voilà près de six ans qu’il n’y goûtait guère. Il s’en était cru à tout jamais guéri par les Arboisines. Il les apercevait en accompagnant Son Éminence durant les tournées de confirmation. Elles étaient en général prudes, mal habillées, et toutes sentaient leur province d’une lieue.

Il savait pourtant qu’elles le regardaient à la dérobée. Il avait encore grande mine, la taille droite, le mollet ferme, et son passé jouissait d’un merveilleux prestige.

Mais s’il daignait parfois leur pousser des pointes de page, sa curiosité n’allait pas plus loin. Son Éminence croyait l’avoir converti par le présent d’un livre: Le Militaire en solitude ou le philosophe chrétien.

Saint évêque, il n’avait point vu les vers en manger la reliure!

Les femmes… Le vidame se souvenait du bal donné par Mme de Mirepoix où vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses, vêtus à la mode chinoise, s’entrecroisaient en un quadrille monstre. Les mouches «à l’enjouée» piquaient le coin des lèvres divines… les femmes, en est-on jamais guéri quand on les a aimées?

Pourquoi ces désirs naissaient-ils en lui ce soir? Ses membres étaient pourtant las. Pourquoi ces flammes dans ses veines? Pourquoi ce retour vers Cythère qu’il avait cru quitter pour toujours?

Les femmes? Il n’y en avait guère à l’évêché. Si, il y en avait deux, dont l’une, à vrai dire, ne comptait pas, étant une gouvernante qui aurait pu s’enrôler dans les dragons. Mais l’autre? L’autre n’avait pas encore dix-huit ans.

Anne-Charlotte de Corsen d’Anspach était la fille de ce baron de Corsen, ambassadeur en Saxe, qui était revenu ruiné par sa charge. Sa femme était morte en couches et lui, n’ayant pu obtenir de pension du Roi, atteint d’une fièvre quarte fort maussade, n’avait point tardé à la rejoindre. Il avait rendu l’âme entre les bras de Son Éminence, lui léguant sa fille, le seul bien qu’il eût de reste.

Le cardinal, tout bon qu’il fût, ne laissa pas que d’être fort embarrassé de ce poupon. Il se promit bien tout d’abord de faire entrer la fillette à Saint-Cyr dès sept ans.

En attendant, il fallait aviser. Une vieille amie, la maréchale de Cipierre, trouva une gouvernante et une nourrice, et l’on emmena le tout dans un carrosse à Arboise.

L’âge venu, Son Éminence, sans héritiers proches, gagné du désir de se prolonger, commun aux vieillards, n’avait pu se résoudre à éloigner sa pupille. Elle avait donc continué à grandir dans l’immense palais retiré de tout, au sommet de la ville où elle ne descendait jamais. Elle était douce, soumise, silencieuse, annonçait des dispositions à être jolie. Sa mère avait été une beauté.

Accompagnée d’une gouvernante revêche et modèle, elle se promenait dans la splendeur des jardins vides, jouait peu—l’endroit n’y prêtait pas—réfléchissait beaucoup, mûrissait vite.

Elle ne voyait que des prêtres et des vieillards, des visages sévères et placides. Les murs étaient grisâtres. Sous les sapins, les cèdres, verdures tristes et symétriques, presque toutes les fleurs s’étiolaient. Mlle de Corsen subissait le sort des fleurs. Privée de chaleur, de rayonnement, de vie, une sorte de grâce dolente s’épanchait en elle. Elle était timide et sauvage, quoique, dans le délaissement de son cœur, elle rêvât.

Elle rêvait, le soir, dans l’immense lit à baldaquin où elle se sentait perdue; elle rêvait ces nains familiers dessinés dans les estampes de ses contes, confidents, bons génies des princesses prisonnières, et qui seraient venus se blottir contre son épaule, apporter un peu de tiédeur dans sa couche.

Faute de mieux, elle aimait le vidame. Seul jadis il l’avait fait sauter sur ses genoux. Seul aujourd’hui il lui parlait du monde où il avait vécu et où elle devait vivre.

Attrait mystérieux de la femme, même enfant, pour «l’homme à femmes»! D’où Anne soupçonnait-elle le passé de son ami? Le Diable le sait. Ce passé occupait son imagination de fille solitaire.

Plus que les écus et les chiens de sucre de Son Éminence, elle prisait les bijoux que le vidame achetait pour elle au «Chagrin de Turquie».

A huit jours près, il savait l’ajustement de la poupée, rue Saint-Honoré, toujours vêtue à la dernière mode, selon les décrets de Mlle Bertin. Il avait le secret des jouets ingénieux qui divertissent, telle cette négresse avec une horloge intérieure, l’heure dans l’œil droit, les minutes dans l’œil gauche. Il avait donné à Anne ces jours-ci des souliers au «Venez-y voir», garnis d’émeraudes.

Le vidame jusqu’alors s’était amusé de cette enfant. Pour la première fois, il venait d’y penser comme à une femme.

Elle était à l’âge qui pouvait plaire aux sens d’un vieux libertin, les tirer de leur sommeil. Les «figures à sentiment» n’étaient point de mise dans sa jeunesse. Aujourd’hui on semblait les goûter fort.

Devant que de partir dans l’autre monde, il lui faudrait combler cette curiosité-là.

L’avant-veille il avait vu Mlle de Corsen cueillir des fleurs dans la rosée.

Sa taille s’inclinait avec grâce. Ses bras nus, potelés, allant et venant parmi les branches, s’effarouchaient des piqûres. Un «désespoir» couleur «souci d’hanneton» était noué à son cou. M. d’Evron s’attarda à cette image et un mauvais désir l’envahit.

Jadis, sans doute, il avait été l’intime de son père, à Dresde. Qu’importait? En matière de femmes, il ne connaissait point de barrières. Elle serait un but nouveau à poursuivre, peut-être difficile à atteindre. Dans cet évêché il s’ennuyait «à la mort».

Cette conquête serait une proie offerte à l’ennui. Elle lui procurerait une heure—et encore?—de satisfaction dernière.

Après? il ne voulait pas le savoir.

Sa main tâtait les derniers rayons de la bibliothèque. Elle rencontra un tout petit livre qu’il tira: «_Heures de Cythère ou la Journée d’Amour._» Le premier vers était:

Sexe charmant qui parez la nature.

Il le trouva de son goût et l’emporta pour le mieux savourer au coin du feu. A présent, tout était calme en lui et autour. Les tisons crépitaient. Dehors la nuit était close. Il lut longtemps en mûrissant des projets. Tard, Germain vint l’avertir que le Cardinal l’attendait pour souper, et comme le vidame traversait la galerie, son vieux valet l’entendit fredonner:

Sexe charmant qui parez la nature…

Qui donc avait rajeuni son maître de dix ans?

 

Jouvence.

 

Six mois après, en mai, Son Éminence s’asseyait au balcon d’un cabinet en rotonde, sa pièce favorite. On avait roulé jusqu’à la fenêtre une vaste bergère tendue de perse et le prélat l’emplissait de ses formes débordantes. A contempler ce bon vieillard goutteux, ventripotent, incapable de faire un pas sans recourir à sa canne et au bras d’un serviteur, l’on ne pouvait songer sans malice à la redevance d’une paire d’éperons que lui remettaient encore les moines de Saint-Nicolas-des-Leudes le jour Chandeleur.

Par goût, Son Éminence ne s’exposait point volontiers dehors. Mais aujourd’hui il faisait si doux! Un temps gris sans soleil, une journée orageuse, lourde, apathique, où des brises imperceptibles charriaient, renouvelaient des aromes épars de fleurs.

Il est juste de confesser que le Cardinal venait d’engager, cédant aux sollicitations réitérées de son frère, le célèbre Mounier, ancien cuisinier du duc de Nivernais. Depuis lors le digne évêque éprouvait après dîner la nécessité véritable de prendre l’air. Il se reprochait sa gourmandise tout bas, très fort, mais, quoiqu’il fît pour dominer la chair, il ne pouvait s’empêcher de jouir d’une digestion heureuse et d’Arboise, qui s’étageait sous ses yeux, empreinte de tout le recueillement de midi.

Il devrait dans un moment y descendre, ayant convoqué pour aujourd’hui son chapitre. C’était une séance qu’il ne prévoyait jamais sans inquiétudes, ayant parfois du mal à accorder ses chanoines. Le mieux était de n’y pas penser d’avance et de réciter l’Angélus qui tintait à tous les clochers. La voix pesante du gros bourdon de la cathédrale, Saint-Gratien, donna le branle. Graves, vibrants, austères, les sons se succédèrent, se précipitèrent avec majesté et se turent. Puis ce fut le tour de Sainte-Eulalie, l’antique église romane, avec sa voix usée, touchante, faite pour remuer les vieux cœurs endurcis, exhortant avec une bonhomie de pasteur, et ses notes s’acheminant toutes ensemble, cahin-caha, rappelaient à l’évêque les fidèles quand ils se rendent aux offices en moutonnant troupeau. S’unissant à elle, toutes les églises, les chapelles, les monastères égouttèrent une pluie de sons pieux sur les toits inertes de la ville. La cloche de l’abbaye Saint-Maurin termina seule, rapide, aigrelette, s’enlevant perçante sur le fond épais de l’air. Son Éminence les reconnaissait toutes: elles aussi étaient des ouailles dont il aimait les voix. Quand il eut achevé sa prière, il se sentit les yeux pleins de larmes; de son balcon il apercevait sa bonne ville tout entière. Il la menait avec sollicitude et elle lui rendait son affection. Non, il ne regrettait point la Cour. Il se retourna. Parmi les boiseries blanches à moulages et les panneaux de soie rouge, il n’y avait qu’un très ancien Christ d’ivoire et un seul portrait, un homme peint en pied par Van Loo:

Celui que, malgré tout, le vieil évêque appelait encore le «Bien-Aimé».

Sur le point de mourir, l’illustre et cher défunt avait prié M. de Duras de faire venir son confesseur. Son Éminence en ressentait de la consolation.

Ses yeux se reportèrent sans hâte sur la vaste perspective des jardins.

La lourdeur du jour les accablait. Une lumière blanche se déversait, s’étalait sur leur étendue. Le réseau rectiligne, bien uni des larges allées, était désert.

Dans leurs bordures géométriques les parterres semblaient immuables. Parfois la silhouette noire d’un abbé glissait au bord des charmilles pour disparaître aussitôt parmi leur profondeur. Cette paix immense donnait comme le sentiment d’une attente; ce calme paraissait effrayant.

Il ne semblait point ainsi au Cardinal. Ses yeux se reposaient sur les magnifiques corbeilles de pensées qui déployaient leur luxe sévère, leur coloris épiscopal sous les grands cèdres dont les branches pendaient.

D’opulents reflets chatoyaient sur le velours foncé des calices d’un violet puissant et contenu. Une senteur onctueuse s’en dégageait et venait flatter les narines du prélat. C’étaient ses préférées. Avec leur cœur de soie jaune tigré de noir, elles symbolisaient, suivant quelques théologiens, la Très-Sainte-Trinité. Son Éminence aimait à se ranger à cette opinion quoiqu’elle ne fût à vrai dire approuvée par aucun Père… Seulement ces pensées lui donnaient des embarras sans remèdes: il ne pouvait les empêcher de se flétrir. Elles manquaient d’eau en dépit des douze aides qui tout le jour montaient des «seilles» du bas de la rivière au haut de la colline. Le sable buvait tout et elles mouraient peu à peu. Le bon Cardinal soupira, car il aimait les plantes comme les êtres… Ses regards s’arrêtèrent à l’entrée d’une allée d’arbres verts où Anne de Corsen et le vidame allaient s’engager côte à côte. Il les couva d’un œil paternel.

Anne marchait lentement, s’appuyant d’un bras sur son compagnon, de l’autre sur une haute canne d’ébène à pomme d’ivoire.

Une «circassienne» en taffetas des Indes, rayée, à trois brandebourgs d’or, laissait voir ses épaules nues. Ses bras sortaient d’«engageantes» en point d’Argentan, et elle avait enlevé ses longs gants de jardin.

L’évêque admirait avec un orgueil de tuteur cette belle enfant qui serait bientôt une femme. Petite, bien faite, le développement lent et simultané de ses lignes lui avait épargné cette heure louche fatale aux jeunes filles qui grandissent. Ses formes laissaient soupçonner des rondeurs de chair lisse et lactée, qui sont le charme d’un âge plus tendre.

Sa mère lui avait légué une fierté de démarche, un port de tête, une cambrure de reins quasi-royales, mais la tristesse qui était en elle comme une mélancolique veilleuse, rayonnait douloureusement sur ses contours, y répandait une indolence, versait dans son regard et sur ses traits le reflet humble, touchant, de l’infortune. A un moment, elle se retourna à demi pour ôter la fanchon de soie jetée sur ses épaules; elle eut une flexion si harmonieuse de la taille et du bras, sa chair parut si désirable que le saint Cardinal ferma un instant les yeux, car Dieu avertit ses serviteurs de combien le démon est habile à faire surgir la tentation au détour de nos pensées les plus pures.

Quelques années encore et il faudrait lui trouver un parti. Peut-être Son Éminence reviendrait-elle à la cour lorsqu’il faudrait y présenter Mlle de Corsen, à moins toutefois qu’elle ne préférât entrer comme chanoinesse dans un chapitre, car il faut se garder de détourner les créatures des voies du Très-Haut.

Le prélat se prit de nouveau à regarder ses fleurs. Mais en les contemplant, il ne pouvait s’empêcher de songer à sa pupille.

Comme elles, certes, elle était bien belle, et comme elles aussi, elle languissait. Faute d’une goutte d’affection maternelle, était-elle donc condamnée également à dépérir, pauvre graine tombée dans une terre trop sèche qui n’était pas faite pour elle?

L’évêque se rappelait ces fois où on la lui amenait pour sa fête, toute petite, avec un bouquet,—digne et parée comme une Altesse, en robe de brocart et le fil de perles au cou.—Elle baisait de sa mignonne bouche grave le rubis de l’annulaire pastoral et il y avait dans son regard une interrogation profonde, ardente, inoubliable, que ne satisfaisaient pas les poupées, ni les hochets d’argent, ni les contes à estampes. Puis vint un jour où cette interrogation muette disparut.

Anne de Corsen avait cessé d’espérer de la vie une tendresse que celle-ci ne lui donnerait sans doute jamais.

L’honnête Cardinal sentait son impuissance et il était contristé jusqu’au fond de l’âme. Il voyait avec plaisir l’affection que le vidame avait pour Anne. Peut-être viendrait-il à bout d’étendre un peu de baume sur ce cœur? Mission difficile, mais à quoi ce diable d’Hector ne réussissait-il pas?

Maintenant, au bras l’un de l’autre, ils disparaissaient dans l’épaisseur des ramures. Le regard de Son Éminence se reposa une dernière fois confiant, sur eux, puis le prélat se leva avec effort: on venait le prévenir que sa chaise l’attendait.

Ils étaient seuls sous les sapins dont les branches se joignaient en arcade; près d’eux, de chaque côté, dans l’allée sombre, éclataient les fleurs sanglantes de rhododendrons.

Pendant quelque temps ils marchèrent en silence, puis le vidame, considérant sa compagne, s’exclama:

—Pourquoi donc, vertubleu, ma belle nièce, cette coiffure basse et cette cornette? Ce sont les dames de mon jeune temps qui s’attiffaient ainsi!

Anne rougit et, baissant les yeux, dit que c’était le goût de Mme Cornet, sa gouvernante.

—Si on laissait faire ce dragon, ma mignonne, il vous habillerait comme au temps où la reine Berthe filait. Vous êtes heureuse de m’avoir là pour y veiller.

M. d’Evron, qui suivait son idée, avait eu fort à combattre pour faire porter à Anne les nouvelles robes à la mode, plus courtes et plus simples, plus souples aussi qu’autrefois. Mme Cornet s’entêtait aux enseignements de sa jeunesse. Jadis, les filles de qualité portaient des soies brochées, des paniers, des robes à traînes, des corsages à busc rigides comme ceux des Infantes de Vélasquez.

—Mais la grondeuse devrait au moins souffrir les plumes.

Savez-vous, belle enfant, la dernière coiffure imaginée par Léonard? Je vous la donne en mille. C’est la coiffure «à la mappemonde». On y voit, assure-t-on, les cinq parties du monde avec le soleil, la lune et les étoiles. A votre place j’adopterais cette coiffure. Vous y trouveriez un double avantage: Être à la mode et apprendre votre géographie.

—Je la sais, répondit Anne d’un ton boudeur. Me prendrez-vous toujours pour une enfant ignorante?

Elle lâcha son bras.

—Et pour qui voulez-vous donc que je vous prenne?

Il affectait de la traiter en petite pensionnaire, mais en même temps habilement, il la laissait savoir qu’il avait jadis connu bien des femmes. Sous des prétextes variés il l’attirait dans sa chambre, où il avait soin de laisser certains tiroirs entr’ouverts. Des paquets de lettres jaunies s’y voyaient, entourés d’une faveur. Un parfum de jasmin et d’ambre s’en répandait encore. Quelques mèches de cheveux s’échappaient. Une fois, sans paraître y prendre garde, il lui fit admirer une tabatière. Elle était sertie de fines ciselures d’or. Sur l’émail une délicieuse miniature représentait une femme à sa toilette, à demi dévêtue. En exergue ces mots: «_Je te bâtis un temple et prends soin de l’orner._» Toutes choses qui rendaient Anne fort pensive.

Quoi, tant de femmes s’étaient disputées cet homme? Il avait daigné choisir parmi elles? Il en avait aimé? Ce regard moqueur s’était adouci pour quelques-unes? Ce persiflage perpétuel avait pu faire place à de la tendresse? Cette taille inflexible s’était courbée?

Quelle victoire!

Saurait-elle, pourrait-elle en remporter une pareille?

Comme tous les enfants solitaires elle était orgueilleuse.

Son imagination ne pouvait admettre l’idée qu’elle fût surpassée par une autre femme. Pour tous, dans ce palais, elle était une petite reine. Vis-à-vis de lui seul elle avait conscience d’une infériorité qu’il avait soin de marquer en lui infligeant des hontes de temps à autre. Cette sujétion exaspérait Anne.

Parfois, elle eût donné sa vie pour écraser la tête du vidame sous son talon. Mais dès qu’il lui témoignait une faveur, elle éclatait en délire. Si elle eût été moins naïve, elle se fût avouée qu’elle désirait l’étreindre en le mordant.

Ils étaient parvenus au bout de l’allée, à une sorte de cul-de-sac en verdure.

Un banc s’y dressait, adossé à une statue d’_Hébé versant le nectar_.

—Asseyons-nous, dit Anne.

Ils s’assirent.

Un bourdonnement d’insectes vibrait dans le silence. L’odeur des pins, aromatique et amère, s’exhalait comme un encens bizarre. L’atmosphère appesantissait sur eux sa chape de plomb tiède.

Quoiqu’ils eussent marché lentement, des gouttes de sueur perlaient aux tempes de Mlle de Corsen, sur la chair de ses épaules et de ses bras. Une somnolence l’envahissait et comme une caresse de printemps se répandait en elle, accompagnée d’un désir qu’elle ne se précisait pas.

Après quelques minutes, elle soupira: «Méchant! que vous avez dû faire souffrir de femmes!

Il ne répondit pas directement, mais désignant des roses blanches qui s’inclinaient sous le poids du jour, il observa:

—Regardez-les. C’est grâce à moi qu’elles sont belles.

C’étaient des fleurs chères à Mlle de Corsen, les seules qui fussent tout à fait florissantes dans l’évêché. Le chevalier leur avait cherché partout un coin propice. Pendant le dernier hiver, tandis qu’Anne, retenue par un rhume, ne pouvait sortir, il les avait enveloppées de ses mains pour les garantir de la neige.

Tous les jours il allait les voir et lui en rapportait des nouvelles. Anne aimait ces fleurs. Souvent, dès qu’elle pouvait s’échapper seule, elle venait leur confier ses vœux, ses rêves, ses larmes. Son imagination d’enfant leur prêtait une âme comme à des êtres, et le même lien indéfinissable qui nous attache aux témoins de nos douleurs et de nos joies l’unissait à ces corolles qui, dans leur cœur fibrillé d’ambre, avaient enseveli ses secrets.

C’est pourquoi, jetant en dessous un regard tendre au vidame, elle murmura:

—C’est vrai… vous êtes bon… Je vous aime…

Ce fut si bas qu’il l’entendit à peine, mais il l’entendit tout de même.

—Eh, eh! ricana-t-il, que feriez-vous si je vous demandais de le prouver?

Elle devint cramoisie, puis hésitant:

—Ah! tenez… je crois que… je vous… embrasserais…

Elle parlait avec toute sa candeur. Quel mal d’embrasser un vieil ami? Souvent d’ailleurs, elle ressentait ce formidable besoin d’étreindre, qui gît au fond de tous les êtres. A défaut d’êtres, elle embrassait ses poupées et ses fleurs.

Mais ce baiser était le point où voulait l’amener le vieux roué. Le reste lui semblait une pente où il la ferait rouler en se jouant.

—Embrassez-moi donc, chère enfant, offrit-il, tendant les bras.

Ses mains soignées se posèrent sur le grain nu des épaules de sa compagne, puis sur le haut de ses seins découverts. Il eut des caresses savantes. Son baiser sentit céder sous lui des joues fraîches… puis des lèvres… Elle se débattait: il maîtrisa ses résistances convulsives… La passion de son enlacement était extrême. A présent toute une jeunesse d’élans contenus frémissait entre ses bras. Elle trouvait donc enfin à s’épancher avec force, avec vie, la pauvre créature!

Le vertige des sens lui faisait oublier sa pudeur.

Maintenant, les parfums étranges augmentaient, leur semblait-il, autour d’eux. Des heures sonnèrent à des cloches distantes qu’ils entendirent tinter comme en rêve. Un souffle infiniment doux, soupiré et lointain, passa à travers les ramures.

Les sapins chantaient l’ivresse de cet odieux amour.

 

La suprême Maîtresse.

 

Octobre était de retour et avec lui, l’Ennui. Le vidame se retrouvait au coin du feu, le menton dans la main sous la cheminée où les chimères sculptées poursuivaient leur vol.—«_Semper._» «_Toujours._»

Il avait fini d’épuiser la curiosité qu’Anne de Corsen lui avait inspirée. A peu de chose près, elle ressemblait à toutes les autres femmes. Il était repu de sa chair tendre, excédé de ses caresses. Sa tendresse ne lui laissait aucun repos. Ces marques passionnées n’étaient pas fort au goût du chevalier. Il avait passé l’âge où l’amour absorbe la vie tout entière. Puis on pouvait remarquer l’assiduité d’Anne à passer de longs moments dans sa chambre, en jaser, et, quoiqu’il se moquât de l’opinion, lui valoir des quolibets et des ennuis.

Présentement il cherchait un moyen galant de se débarrasser de sa jeune amie. Après quoi il proposerait un champ nouveau à son activité insatiable. Lequel?

Il avait tiré l’épée, couru le monde, manié les affaires et les hommes, joui des femmes, correspondu avec les philosophes, feuilleté les livres, fouillé les entrailles des bêtes, scruté la matière des corps. Il était à bout de ressources.

Il se mit comme l’année précédente à marcher dans sa chambre. Ainsi, souvent, lui venaient des idées.

Un flambeau dans la main, il alla vers les vitrines que, dans le début de son exil, il avait remplies avec passion.

Elles étaient en bois de rose avec des ciselures dorées.

Pour les garnir il s’était donné un mal impossible. Il avait connu des brocanteurs et des revendeuses, des Levantins, des Vénitiens, des Hollandais, des Juifs, des Portugais. Il avait noué des relations avec des agents de la Compagnie des Indes. Les camarades de son frère, Emmanuel-Philibert, qui servait sur les vaisseaux du roi où il avait été tué dans le combat de M. de la Clüe, l’avaient pourvu de «pacotille».

Il y avait là de tout: des filigranes en argent du Caucase et des flacons remplis d’essence de roses venus de la Mauritanie. Des magots chinois bombaient leurs nombrils de porcelaine rare parmi les étoffes éclatantes de l’Indus. Les laques du pays de Méaco s’y voyaient près des écailles de Céram et derrière ces étranges oiseaux qui vivent, dit-on, à Timor, nommés «de Paradis» à cause de leur splendeur. Des émaux de Perse, de Moscovie s’y mêlaient à des ivoires de Taprobane. Des plumes précieuses du royaume de Tombut se déployaient non loin des pierres du Manamotapa.

Il avait mis à collectionner ces objets le même zèle impétueux, le même flair qu’il avait jadis su montrer dans les armées, dans les salons et dans les cours. Il avait dépensé beaucoup d’argent, avait désiré certaines curiosités pendant des années, telles ces poteries sans âge que M. de la Condamine lui rapporta enfin du pays des Incas. Maintenant qu’elles étaient là à portée de ses yeux, de sa main, à peine s’il allait les contempler. Il regrettait de n’avoir plus ses vitrines à remplir. Il continua son tour de chambre. Ses yeux s’arrêtèrent soudain sur un petit tableau large de quelques pouces, legs que lui avait fait jadis le prieur de Hochersperg.

C’était une très vieille peinture allemande représentant une tête de Christ, œuvre d’un réalisme amer, tête de supplicié, d’expression plus humaine que divine; la bouche entr’ouverte, les lèvres lasses criaient la douleur; belle quand même, ardente sur son fond d’or, image brutale du trépas.

La mort?… L’esprit du vidame y resta suspendu. La mort, voilà un champ nouveau pour sa curiosité!

Bien souvent il l’avait frôlée sans y réfléchir. Les épées accrochées aux murs évoquaient chacune des phases où il l’avait bravée… Cette petite lame triangulaire et mauvaise, cette simple garde d’acier bruni à facettes, il l’avait serrée dans sa main d’enfant, durant les chasses au Barbaresque sur la Méditerranée bleue…

Cette coquille d’argent mince, formée de deux feuilles de pampre, de l’entrebâillement desquelles sortait un Amour, lui rappelait des aventures et des duels, Paris, Versailles, Dresde, la Cour…

Cette autre, en fer brut, si large, il l’avait achetée 110 livres chez Pichon, marchand fourbisseur, à «la Victoire», avant de partir en Hanovre. A plus de quinze ans de distance il sentait encore la peau de ses doigts coller sur la poignée pendant la rude marche d’hiver entre Zell et Gifhorn. La boue montait jusqu’aux genoux. De misérables villages avaient l’air de fuir. Au loin on voyait la neige sur les montagnes, et tous les soirs, les tentes étaient emportées par le vent qui soufflait comme sur une mer… A ce moment il avait désiré mourir…

La mort?… Le saut dans l’au-delà? Qu’y trouvait-on?

Dans les salons il avait développé sur elle des paradoxes et des boutades, mais au fond qu’en penser?

Était-elle, comme le voulait d’Holbach, une simple dissolution de l’être retournant à la matière, ou, comme le prêchait son frère, une vie nouvelle avec trois états: Le Paradis, le Purgatoire, l’Enfer?

Il avait été élevé dans la religion sévère des provinces. A douze ans, quand il partit pour ses «caravanes,» il aurait pu réciter son catéchisme aussi couramment que l’Armorial et les Odes d’Horace. Mais ses croyances devinrent bientôt machinales et, une fois l’habitude du danger acquise, furent dispersées par ses passions. Actuellement son scepticisme était sans limites. Il doutait même de son doute. Les philosophes eux-mêmes étaient ni plus ni moins que d’autres sujets à l’erreur.

Certains souvenirs d’enfance se levaient parfois en son âme, attendrissants, persuasifs, et certaines paroles de son frère sur la vanité des plaisirs: «_Heu! Mundi felicitas velut umbra fugit._»

Il l’éprouvait maintenant au fond de son cœur.

A l’évêché son attitude était celle d’un homme de goût.

Déférent envers des opinions qu’il ne partageait pas, mais qu’il estimait consacrées, respectables, nécessaires à l’harmonie du monde, il assistait aux offices, les suivait livre en main, mais ne pratiquait pas. A la Saint-Gratien il décrochait une épée pour commander la double haie d’exempts de la manse, afin de donner une solennité plus grande à la procession.

Conformément à un ancien privilège féodal, il alternait avec le seigneur d’Aygues pour offrir le dimanche, à la cathédrale, le pain bénit.

A la table du Cardinal, il lui arrivait de placer un bon mot dans les disputes théologiques.

Qu’y avait-il au-delà de la vie? Mystère! La mort l’attirait par son inconnu même.

Sa décision d’homme d’action était prompte. Elle fut vite prise.

Il se tuerait ce soir «pour faire le Grand Voyage» qui sollicitait sa curiosité.

Il portait toujours sur lui quelques grains de poison rapide dans une bague à chaton tournant. Habitude de Malte où l’on en usait, en cas de capture, pour ne point aller ramer parmi les chiourmes de la Régence.

Son parti pris, il mit ses comptes en ordre, fit un testament qu’il plaça en évidence, et, songeant à Anne, il écrivit:

«_Lorsque vous lirez ce billet, ma bergère, j’aurai passé dans l’autre monde, où je me flatte de trouver l’intérêt qui fait défaut dans celui-ci._

«_Sur toutes choses, je vous prie de ne point éveiller l’alarme à propos de moi. Il ne manque pas chez les humains de fâcheux qui abusent de la liberté qu’ils ont de se mêler à nos affaires jusqu’à vouloir nous conserver en cette vie lorsqu’il nous prend fantaisie de la quitter. La Mort, voyez-vous, ne mérite guère tout le bruit que le bon ton nous oblige à mener autour d’elle. J’espère que vous le saurez comprendre—et vous taire, quoique ce soit beaucoup demander à une femme._

«_Mais je vous entends: Vos charmes, dites-vous, auraient dû m’attacher à la Vie. Quoique vous soyez jeune, mon enfant, il faut que vous sachiez que j’en ai subi bien d’autres que ceux dont vous m’avez fait présent. Encore que vos grâces soient sans prix, Mesdames, elles ne suffisent point à satisfaire l’esprit et les loisirs d’un homme vraiment cultivé. Rappelez-vous ce conseil: Il vous sera d’usage lorsque le Cardinal, mon frère, vous aura pourvu d’un mari de sa façon._

«_Ne criez pas à l’ingratitude: Je fus le beau chevalier d’Evron; grâce à vous, ma vieillesse connut d’aimables instants._

«_Il était téméraire de me vouloir conquérir; il y aurait de la fatuité à prétendre me conserver._

«_Souffrez que ma reconnaissance vous lègue ce que je possède. Mes bibelots valent mieux que moi. Vous trouverez quelque part mon uniforme, du temps que je servais aux Gendarmes. Soignez-le. C’est le bien qui me tint le plus au cœur. Je vous recommande aussi mon vieux Germain._

«_Adieu. Soyez heureuse; aimez beaucoup—jamais trop.—Soyez belle. Je demeure jusqu’à mon dernier souffle votre très humble et très obéissant serviteur._»

Puis, mettant l’adresse, il cacheta.

Peut-être pleurerait-elle? En pensant à ses larmes, il sourit.

Il ne lui restait plus à ordonner que le menu de son dîner.

Il n’avait pas la basse gourmandise du vulgaire. Ayant dîné et soupé aux meilleures tables, il était difficile d’autant que son estomac délabré n’acceptait que les mets délicats et légers.

Il voulait cette cuisine consommée, chère aux roués, ces viandes, ces poulardes, savamment rôties et braisées, dont le «point» était un secret à saisir.

Cet homme, qui avait vécu de pain noir, de pommes de terre pourries en Hanovre, de fèves, de mauvaises salaisons sur les galères de l’Ordre, n’admettait plus que des sauces lentement réduites sur un feu doux, dont une pointe d’épices, de vin muscat ou de cannelle relevait les sucs légumineux.

Il voulut, avant de partir, goûter la joie suprême d’un repas suivant l’art. En fait de viandes, du gibier, légèrement avancé, si possible. Après un mûr examen, il se décida pour un perdreau et, par écrit, commanda à Mounier «qu’on eût soin de le prendre tué de deux ou trois jours, puis de n’y point oublier le madère».

Cela fait, il sonna Germain.

—Prévenez Son Éminence que, me sentant indisposé ce soir, je n’aurai pas l’honneur de souper avec Elle… Vous mettrez mon couvert ici… Ce billet pour Mounier… Cet autre pour Mlle de Corsen… Sans doute, à cette heure, est-elle retirée dans son appartement. Il suffira de le lui remettre demain.

Germain s’inclina, muet. Il était accoutumé aux caprices de son maître. Une heure plus tard, il revint et, toujours taciturne, dressa la table sur laquelle il posa des crus de la cave particulière au vidame. Celui-ci les avait nommément désignés: du bourgogne des chanoines de Tonnerre, du xérès du commandeur de la Cueva, reconnaissable à son paillon espagnol. De plus, sur une servante, se tenaient deux bouteilles: l’une, à panse cocasse, vêtue de soie verte, contenait la célèbre liqueur de Mme Amphoux; l’autre, du très vieux kirsch. Celui-ci était un don unique de l’abbaye de Vilterspach, en Bavière.

Le tintement d’un flambeau d’argent que Germain venait de placer sur la table, fit relever la tête de M. d’Evron. Son vieux valet venait de sortir. Cette disparition imprévue surprit son maître. Il aurait voulu lui dire quelque chose. Au fait, quoi? Il songea que, par testament, il lui instituait une rente, que toute prodigalité est inutile, et il ne le rappela pas pour lui dire adieu.

Le dernier de ceux qu’il lui avait été donné de contempler en ce bas monde était parti. Il n’en verrait plus d’autres… Bah! le sort en était jeté!

Il s’attabla avec appétit. Un fumet tentant montait sous les couvre-plats armoriés. Il se mit à déguster l’aile de perdreau confite dans une sauce brune et aromatisée. Il mangeait à petites bouchées. Par instants, il tâtait le bourgogne fin, usé; ou bien il recourait à l’alcool sucré du vin d’Espagne. Il prit une pêche dans une corbeille—d’habitude il les choisissait lui-même au verger—toutefois celle-ci était fondante. Il n’eût pas mis un tact plus sûr. Puis, tout à coup, s’étant versé une rasade plus abondante de xérès, il enleva sa bague, retourna le chaton d’une main agitée par un tremblement imperceptible…

Déjà il regardait la poudre se dissoudre dans le vin doré, puis, après une hésitation courte, il avalait. Il ne percevait rien, rien que le suc fruiteux des grappes mûres, le feu généreux du terroir, de la vigne brûlée par le soleil méridional. Il couronna le tout d’un verre de liqueur des Iles, puis d’un autre de kirsch, exquis, véhément, qui lui emporta le palais. Il se sentait gaillard, et, se levant, il se dirigea vers la fenêtre qu’il ouvrit.

Un clair de lune magnifique se déployait sur les jardins tout blancs. L’astre, rond et placide, courait parmi les nuages, sur une vapeur incolore et sans fond, semblable à un brouillard diaphane. Il avait plu. Des flaques d’or blafard tremblaient sur les marbres. Des jets d’eau faisaient pleuvoir des gouttes incandescentes. Des statues s’arrondissaient aussi vagues que des fantômes.

Une évaporation sonore montait des plantes repues d’eau ouvertes au soir, mêlée au cri des rainettes, triste et grêle.

Des bouffées froides, des odeurs saines frappaient le chevalier en plein visage: Il devait faire bon dans la terre où il allait dormir.

Le poison ne tarderait plus. Les flambeaux, par suite de leur cire décroissante, jetaient des lueurs rougeâtres, horizontales.

Il s’étendit tout habillé sur son lit, les yeux ouverts…

La tête de Christ plus amère, plus désolée que jamais, s’accusait en face sur son fond d’or…

Il ne sentait rien, quand tout à coup une flamme subite lui traversa l’estomac, le crispa, l’étira, suspendit son souffle. Il ne put retenir un cri. Elle passa.

Puis une seconde vint, puis une troisième, puis d’autres. Elles se succédaient à des intervalles brefs, déchirantes, suraiguës, perçant jusqu’aux moelles de son être.

Il se tordait, haletait, écumait: Quel repos achetait-on à ce prix? Et si ce n’était pas un repos!

Alors cet homme de fer, que nul n’avait su vaincre, implora à son tour. La tête de Christ le fascinait malgré lui. Du fond de son enfance montait, irrésistible, la vieille prière latine:

«_Averte Faciem a peccatis meis…_»

Il ne put s’empêcher de grincer le répons d’une voix sourde.

«_Et iniquitates meas, dele._»

Un élancement terrible le crispa. La sueur inondait son corps; ses ongles s’enfonçaient dans le bois dur…

Par la fenêtre ouverte, des chauves-souris arrivaient. Elles tourbillonnaient, se posaient sur les murs, puis reprenaient leur essor. Son œil trouble les mêlait aux sculptures de la cheminée qui s’animaient. Un vol fantastique de Chimères entourait sa couche, comme si toutes les ombres qu’il avait poursuivies en ce monde étaient venues le narguer à sa dernière heure. «_Semper._» «_Toujours._»

Il se redressa, frissonnant, et, dans un râle, le poing tendu vers Elles:

—Bonheur, rugit-il, n’es-tu qu’une Chimère?

Puis il retomba mort sur la courte-pointe de soie.

Pauvre cœur, travaillé par des ferments sans trêve, as-tu trouvé dans la tombe la paix définitive et la satisfaction de tes désirs?

 

*

 

… «_Leur étendard est une mer agitée…_»

 

Frisson d’hiver.

 

Des années s’étaient écoulées. La Révolution avait passé, livrant l’évêché aux flammes, jetant aux vents les cendres de l’enfeu. Les ruines se profilaient, désertes, pans de murs calcinés et sinistres, au sommet de la colline.

… 1802… Bonaparte, Consul… Le retour de l’Émigration…

Il faisait nuit, une nuit noire et venteuse de novembre, et il pleuvait un peu. La porte de «ces demoiselles» d’Artenay s’était ouverte pour livrer passage à une femme qui enfila la rue Sainte-Claire d’un pas menu et précipité de vieille. Elle rasait les murs comme si elle eût eu peur.

Ramassant ses jupes rebelles dans ses mains tremblantes, emmitouflées de «mitaines», encombrées du «ridicule» contenant son ouvrage—elle continuait à «parfiler»—tenant tant bien que mal son parapluie contre les rafales, elle trempait en traversant les flaques ses minces bottines à dessus de soie.

Anne de Corsen revenait de jouer sa partie de «nain jaune» avec ses bonnes amies. Le temps et le malheur avaient étendu leur patine sur ces chairs ravissantes qui firent pécher une dernière fois le vidame et tentèrent jusqu’au Cardinal, son frère. Les larmes avaient labouré le visage d’Anne de leurs sillons. Ses cheveux avaient grisonné. Les yeux seuls, comme préservés par les paupières plissées dans de pénibles veilles, les yeux étaient toujours aussi profonds et aussi douloureux qu’autrefois.

Cependant elle était restée belle, de cette rare et grave beauté des vieilles femmes, à laquelle les rides ajoutent une autorité de plus. C’était une âme fière et, comme l’on disait dans les faubourgs d’Arboise, «bastante»,—locution charmante employée pour «battante», que les marins ont conservée en disant le pavillon «battant», ce qui exprime l’énergie, la vaillance de choses qui «battent» au vent.—Jamais le secret terrible dont elle demeurait dépositaire n’avait franchi le seuil de ses lèvres. Ce mystère avait naturellement ameuté à l’époque la curiosité de la petite ville. On en avait longtemps «cancané». Mais personne ne l’avait pénétré jamais, sauf peut-être Germain, devenu de ce jour plus taciturne encore.

Le Cardinal s’endormit dans la paix du Seigneur quelques années avant la Révolution. Il avait près de 80 ans. Dieu lui avait accordé la dernière grâce de ne rien apercevoir et il expira, la face rayonnante, en murmurant le verset: Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi? Son seul chagrin avait été de laisser Anne non mariée. Elle le sentit au dernier regard qu’il lui jeta. Elle s’y était obstinément refusée. Héritière de grands biens après la mort du Prélat, elle entra comme dame chanoinesse au chapitre de Remiremont, où elle vécut jusqu’à ce que l’armée de Lückner l’obligeât à fuir. Chassée de ville en ville par les divisions victorieuses, elle erra dans le Palatinat, puis en Saxe, où elle attendit la fin de la tourmente.

Elle serait morte souvent de froid, de faim, de misère, sans les services de Germain. Elle l’avait emmené d’Arboise à Remiremont, et, attaché comme une ombre, il la suivit dans ses exodes. Le vieux drôle, formé à l’école de M. d’Evron, conservait plus d’un bon tour dans son sac. Tête ferme, il emporta les bijoux d’Anne, sut les négocier, assurer toujours à sa maîtresse un abri sûr et une vie relativement large. Quand il la voyait débordée par les larmes, il se bornait à lui dire:

—Le sang vous tourne en eau, Madame la comtesse; il faut être plus forte que ça.

Il sauva même, reliques auxquelles ils tenaient tous les deux, quelques objets familiers au vidame, qui les accompagnèrent partout: l’uniforme, les épées, la tête de Christ du prieur.

Quand la France fut rendue au calme, Mlle de Corsen voulut rentrer à Arboise. Près de sa vieillesse, ses jeunes années lui paraissaient heureuses. Elle y vivait de souvenirs, seul baume des existences brisées.

Pour tous, elle était «cette pauvre Anne» qu’un malheur inconnu avait attristée pour la vie. Mais dans son petit cercle d’intimes, survivants ou émigrés revenus au port après bien des orages, qui donc ne cachait un chagrin dans son cœur?

Les leçons de l’existence l’avaient rendue pieuse. Elle passait son temps dans les églises, qui commençaient à se rouvrir.

Immanquablement, elle faisait dire une messe le 10 mai, une autre le 25 octobre «pour une intention particulière».

Tous les pauvres la connaissaient. Elle dépensait une partie de son petit revenu en bonnes œuvres, et le clergé la traitait avec considération.

Certains, que son mutisme sur elle-même étonnait parfois, disaient: «Elle a le cerveau un peu dérangé», et cela disait tout.

Elle venait d’arriver au bout de la rue Sainte-Claire. Le reflet rougeâtre d’une lanterne miroitait loin sur la boue.

La petite rue des Tintenelles où elle devait entrer pour trouver sa porte, montait, étroite et noire, le long du mur de l’évêché.

Par les brèches, on voyait poindre la silhouette fantastique se découpant sur la nuit.

Elle hésita… le mur côtoyait le rond-point de verdure où se dressait, restée debout par miracle, la statue d’_Hébé versant le nectar_. Seuls les bras étaient brisés… Anne la savait à cet endroit. Que d’émotions, de fantômes renaissaient en elle à ce souvenir!

Elle fut sur le point de retourner sur ses pas et de faire prier Germain de l’accompagner.

Mais elle savait qu’on la croyait un peu folle et ce sentiment la faisait souffrir.

Elle ne voulut point ajouter une anecdote à toutes celles qui couraient sur son compte, et, se signant, elle s’élança résolument dans la rue.

La descente des grains de pluie s’accélérait. L’eau s’écoulait des gouttières avec une plainte monotone. Un chat lança un miaulement aigu qui, pénétrant jusqu’au fond d’elle-même, lui fit un mal affreux.

Elle marchait en regardant terre, arrondissant le dos, tâchant de ne pas voir, de ne pas penser, de ne pas entendre.

Elle récitait, afin de s’absorber, des Ave Maria pour les défunts. Soudain, un souffle courut, glaça ses épaules, balaya la terre et les branches. C’était «la flûte douloureuse du vent d’Ouest qui semble l’âme des trépassés sur les toits».

Elle était au tiers de la rue. Elle ne put s’empêcher de regarder du côté du mur. Par une fente on entrevoyait une statue: ses bras brisés offraient à Anne la tragique image de son unique amour.

Les branches des sapins frissonnaient comme elles avaient frémi quand elle s’était donnée… Ah! c’étaient bien les mêmes rumeurs! Seulement la bise rauque de l’Hiver les lui renvoyait plus creuses, plus sépulcrales, comme un écho lointain de la voix des Morts…

Folle, elle gravit la montée à toutes jambes, la respiration en suspens, semblant poursuivie par un spectre.

Heureusement, tout près, elle voyait sa maison. Elle se précipita sur le marteau et frappa la porte à coups redoublés.

Dedans Germain, respectueusement bourru, répondit: «J’y vais… j’y vais, Madame… Les loups-garous ne courent pas les rues.»

Plus morte que vive, elle tomba dans son salon, sur une bergère, au coin du feu. Cela lui faisait trop de mal aussi, tous ces souvenirs…

Les braises étaient roses. Dans une cage, des canaris dormaient, tranquilles. Une lampe, l’abat-jour bas, versait de grasses lueurs d’or. Des miniatures du Cardinal et du Vidame étaient suspendues aux murs, et aussi les épées de ce dernier, dépaysées dans une chambre paisible de vieille fille.

Anne de Corsen se remettait peu à peu de sa frayeur.

Quand elle eut repris ses sens, elle alla vers une armoire qu’elle ouvrit: L’uniforme des Gendarmes était là, rouge et argent, enveloppé dans du linge, embaumé de camphre.

… Elle songeait à l’Homme, à ce seul homme qu’elle avait aimé…

Une rafale fit battre ses volets. Elle tressaillit, car c’est ainsi que «les âmes en peine reviennent» vous demander des prières…

La pitié domina l’amertume et le remords.

Anne tomba à genoux devant la tête du Christ, qui avait contemplé les derniers instants du Vidame.

En vain, ses scrupules parfois le lui représentaient comme un damné. Elle les faisait taire.

Sur cette mer agitée du monde, où tant de courants secrets se disputent nos âmes dès le berceau, où tant de mobiles impénétrables nous font agir jusqu’à la tombe, Dieu seul, pensait-elle, peut nous juger.