Couplées: Roman

Marcel Boulenger · Chapitre 3 sur 6

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Troisième Partie le Change

TROISIÈME PARTIE

LE CHANGE

 

I

L'hiver s'avançait. Les veneurs, en Hariale, rentraient après chaque journée de chasse revêtus de crotte ou ruisselants d'eau, les lèvres mortes et les doigts gourds, maudissant le beau cerf dédaigneux qu'ils n'avaient point pris et sur qui la forêt jalouse s'était refermée; mais parfois aussi rassasiés par le carnage de la curée, écoutant mourir la dernière fanfare et cheminant deux à deux, trois à trois, victorieux, paisibles.

Ils se séparaient aux crochets des routes, les uns regagnant leurs demeures éparses, les autres tirant vers la gare, et ceux-ci se hâtant davantage, car ils n'auront que le temps à Paris de se mettre en habit et de courir vers les Paillard et les Durand. Mais tous, que ce soit au son des tziganes ou devant les chenets, rêveront ce soir à la clairière dévastée où l'on a dépecé la bête; ils se rappelleront la meute hors d'haleine, et se reverront eux-mêmes plus semblables par la nuit tombante à des soudards couverts de fourrures et d'oripeaux qu'à des veneurs honnêtes: car les tuniques feuille-morte se sont rouillées sous la pluie et la bise, l'or des galons est éteint, le velours jadis gris des parements a passé, les grosses bottes se fendillent, le tricorne des piqueurs est bossué, et parmi ces visages brûlés par le froid, ces chevaux harassés, ces fouets usés, ces armes, le cerf eut bien l'air tout à l'heure d'être venu donner au plein milieu d'un parti de maraudeurs ou de bandits. Il n'avait vraiment manqué au tableau que quelques vieux fusils, un étendard déchiré, et deux ou trois de ces tambours trop hauts qui servent à faire rouler les dés pipés.

Et quelle métamorphose, à la chasse, de ces messieurs si corrects, si indifférents partout ailleurs, quel changement sur leurs physionomies! Tel qui ne va plus paraître au retour qu'un petit sot bien peigné, avait à l'hallali la grâce d'un Méléagre. Tel autre père de famille qui, dans son salon, ferait songer à quelque grave professeur de l'Université d'Iéna, évoquera l'image en forêt du plus déterminé preneur de loups. Mais un entre tous dont l'ardeur et la sombre mine vous eussent frappé, c'était assurément Marc Thierry.

Celui-ci ne manquait plus un rendez-vous, quelque temps, quelque froid qu'il fît. Il était fou de vénerie, ayant tout de suite ressenti le besoin furieux de conquérir, de traquer et d'abattre la bête poursuivie, de forcer la forêt, de la voler, de lui arracher son nourrisson vivace et farouche, royal dix-cors ou daguet au front insolent. Il galopait sans pitié, ne perdant guère les chiens de vue et faisant l'admiration du piqueur Monjoye.

«—Ce monsieur Thierry, disait celui-ci, a compris la besogne.»

Certes, il avait compris! Mais il restait cependant toute une partie de sa tâche où il réussissait moins bien, où sa chance l'abandonnait, où il allait échouer peut-être. Ah, que c'était oublié maintenant, le projet d'épouser Pauline Levaître! Et que si, dès le premier jour, Marc s'était tourné vers Sylvie, accueillante, souriante et aisée, il se demandait aujourd'hui s'il en obtiendrait jamais rien, il doutait de lui. Quel supplice pour un homme, véritablement un homme—une bête enfin!

Lorsqu'à son arrivée dans l'équipage, après que Pauline venait de lui infliger cet affront, Sylvie était survenue à point, ils avaient suivi la chasse côte à côte, puis, pendant un long retour à travers la forêt, causé presque en camarades. Marc racontait, non sans feu, ses prouesses et ses succès, Sylvie ripostait par les siens, ils échangeaient leurs triomphes. Ne prononçaient-ils pas de la même façon, d'ailleurs, ce mot sacré «le public»? Marc Thierry n'avait même point daigné voir de quel regard Pauline le suivit quand il s'en fut.

A la seconde chasse, tout alla bien encore. Mais à la troisième, Sylvie avait décrit toute sa vie; déjà elle pensait à autre chose, Marc ne l'amusait plus, c'en était fait de lui. «Eh bien, mon petit, lui demandait parfois un peu impatiemment Amédée Paqueret, que devient-on en Hariale?» Hélas, rien.

Au Ranch Bar: «Ce garçon-là végète, ma chère», disait avec mépris Blanche de Rueil à son inséparable Adeline, qui répondait d'un air plus magnanime qu'irrité: «Les Levaître l'abrutiront. Voilà tout ce qu'il y gagnera.»

Et pendant ce temps, l'insidieux François de Caumais-Simier se poussait, lui, sagement, correctement, endormant Sylvie à force de bonnes manières, et finissant par apprivoiser Pauline à force de patience.

Puis, il y avait aussi, il y avait surtout ce maudit château de Pontmorin, avec son écusson sculpté sur la porte, et le tas de meubles branlants et de bibelots qui s'y trouvait, et la vieille marquise qui vous y recevait, et cet odieux portrait à fraise d'un certain Simier que la reine Elisabeth aima, et devant lequel on se pâmait ridiculement. Sans parler de quelques douzaines de lettres à large sceau, de chartes et de bulles, dont François disait d'un ton insupportable: «Des papiers de famille, des chiffons....» Sans oublier non plus le récit que vous faisait la marquise de la vie et des aventures de ce fameux Jean de Simier, de cet ancêtre éternel, écrasant, assommant! Un hardi gentilhomme, d'ailleurs: conseiller du duc d'Alençon et son ambassadeur en Angleterre, séduisant la reine, affolant la cour, quatre fois assassiné, toujours sauf, ayant tué sa femme et son frère avec cela... Et la vieille dame vous racontait complaisamment ces horreurs de sa voix élégante et cassée, insistant sur l'énergie de ce forban parfumé, faisant bien remarquer la haute mine et le rire impudent qu'il eut, ajoutant qu'il avait aimé les arts et que la merveille du château, la petite Diane d'ivoire, venait de lui.

Oh, que Marc l'eût bien envoyée à la rivière, cette statuette qu'on ne cessait de lui vanter! Polie et achevée par quelque élève inconnu de Donatello, rapportée d'Italie en France, elle s'élevait sur son socle, svelte, forte et pure, avec son arc étincelant à la main. Une grâce divinement grave habitait son visage. C'était l'image même, avait affirmé Jacques Fouvier, de la Diane que jadis Pline le jeune, chassant un jour loin de Rome, entrevit, de la déesse qui, pour ce veneur pensif, «n'errait pas moins que Minerve sur les montagnes». On la regardait avec déférence, on n'osait y toucher. Elle semblait la protectrice du logis. Aussi Marc la haïssait-il tout spécialement.

Le château de Pontmorin se trouvait à égale distance de la forêt du Mahouleux et du Bois du Roy, sur la lisière d'Hariale, non loin des étangs où le cerf venait à l'eau le plus souvent. Or, un jeune homme aussi industrieux que François n'était pas, on l'imagine, pour avoir négligé l'avantage d'une telle position. C'étaient d'abord un veneur ou deux qu'il y avait priés à déjeuner les jours de chasse; puis on s'était mis à y goûter; puis enfin les réceptions étaient devenues régulières. Tout l'argent que les usuriers pouvaient encore prêter sur la Diane d'ivoire et les tapisseries devait ainsi passer en frais de table, mais c'était la plus sage des prodigalités, car on disait maintenant à l'équipage: «Vous n'étiez pas à Pontmorin aujourd'hui?» comme on eût dit: «Que vous est-il donc arrivé?»

Et François parvenait tout doucement à être de la sorte le personnage le plus influent en Hariale après Sylvie. Gaston Levaître y perdait encore en prestige, et Pauline s'en voyait moins assidûment recherchée, puisqu'il n'y avait plus un prétendant qui ne pensât: «Caumais-Simier l'épousera, parbleu, c'est évident.» Et de fait, il y paraissait bien. Marc observait cela comme tout le monde.

Comme tout le monde, oui, mais de plus loin pourtant, car on ne l'invitait pas à Pontmorin, on se détournait de lui, on affectait l'oubli— un lourd et cordial oubli. Une fois même, le cerf s'étant arrêté au pied du château, dans la douve débordée, François avait fait entrer chez lui toute la chasse et prié le baron de vouloir bien donner la curée dans sa cour. Et tandis que l'on commençait à dépecer:

«—Tiens, monsieur Thierry, dit François avec bonhomie, comme s'il s'apercevait soudain de cette présence infime, mais je n'ai pas eu jusqu'ici le plaisir de vous voir chez moi, il me semble.... Un oubli, un simple oubli.»

Marc était revenu, brûlant de dépit. Quoi! seul, sans appui, sans fortune, et tandis que le bruit fait autour de son nom s'éteignait déjà, lutter contre un équipage tout entier, contre cette poupée de François, son marquisat, ses ancêtres, son château de famille, son château, son château.... Marc se fût cru sauvé si Pontmorin eût disparu.

Le soir, au Ranch Bar, il apprit que Bob Milton, l'obstiné duelliste, venait pour la vingtième fois peut-être, d'envoyer une paire de témoins à quelqu'un. Mais pour le coup, l'affaire s'annonçait considérable, car l'adversaire n'était rien moins que l'héritier d'Illyrie.

«—Cela t'étonne, mon vieux? lui dit Bob. Mais j'ai raison, vois-tu, absolument raison. Cet imbécile a parlé contre les duels, en Illyrie, dans un banquet d'étudiants, et s'est permis de me blâmer, de me nommer! Je le provoque. Il ne me répondra pas, mais il y aura du bruit dans la presse, il y aura scandale. Et l'on saura là-bas, comme on le sait ici, qu'il ne faut jamais m'ennuyer, que je riposte toujours. Aussi, tiens, vois comme chacun me fait bon visage: c'est qu'on a peur. Dans la vie, ne te retiens pas, va. Traite tes pareils comme du bétail. Au fond, les hommes sont étonnamment lâches. Quand ils t'empêchent de passer, tape dedans. Si quelque obstacle te gêne, casse-le....»

En s'éveillant le lendemain matin, Marc trouva une petite carte impertinente de François, qui l'invitait à déjeuner pour la prochaine chasse. Il se rendit à Pontmorin au jour dit, et le marquis de Caumais-Simier put ainsi goûter le plaisir de le recevoir sans honneur, de lui désigner une place de figurant au bas bout de la table, de lui laisser constater bien à l'aise que ni la baronne Levaître, ni Pauline, ni même Gaston n'assistaient au repas, qu'il n'y avait là que le fretin de l'équipage, tout ce dont on ne se soucie qu'à la fin des fins. En outre, il fallait manger vite, le temps pressait, ces dames eussent pu attendre au carrefour de la Biche d'Ambre où était le rendez-vous. Bref, on se trouva au salon, les tasses de café en main, avant que d'y avoir pensé.

«—Le jockey Marc Trell vient d'acheter le château de la Rochepaille, disait quelqu'un.

—Et quel âge a-t-il, ce millionnaire?

—Dix-neuf ans.

—Parfait, répondait la marquise. Jadis, on eût fait dîner un jockey à l'office. Mais bientôt les palefreniers et les acrobates feront frapper monnaie.»

François affecta de changer la conversation: «Voyons, maman, allons-nous en, êtes-vous prête? Il faut partir, ou l'on attaquera sans nous.» Le temps de revêtir sa fourrure, et la marquise monte dans la victoria, les invités enfourchent leurs chevaux, qui attendaient en tournant dans la cour, puis on se met en route, au petit trot.

Mais bientôt: «J'ai, déclare Marc, laissé mes gants au salon. Allez toujours: je retourne les prendre et vous rejoindrai.»

Ce fut une vieille servante qui accourut au bruit que fit le grand cheval rouan en entrant sous la voûte, en passant sous le détestable écu des Simier.

«—Monsieur a oublié quelque chose?

—Oui, mes gants.

—Que monsieur ne descende pas, je vais les chercher. Où monsieur les a-t-il mis?

—Non, j'irai moi-même, cela sera plus vite fait. Qu'on tienne seulement mon cheval pendant ce temps-là.

—Mais, monsieur, le cocher conduit madame, le valet de chambre vient de partir en carriole pour le village. Je suis là toute seule à déjeuner.

—Ne vous inquiétez pas, il ne bougera point. Il est très sage quand on le tient en main. Prenez-le ici, comme ceci....»

Marc escalade donc l'escalier, ouvre la porte du salon, s'arrête.... C'était une pièce toute garnie de tapisseries, jadis tendres et fraîches sans doute, mais aujourd'hui bien vieilles, bien gâtées, montrant leur trame et d'ailleurs dépareillées, car si Alexandre le Grand y défaisait Darius sur deux panneaux, on y voyait sur le troisième une crèche, un enfant Jésus, l'âne et le bœuf en extase, S. Joseph qui se réveillait, et ces trois déguisés de rois mages dont le cortège se déroulait encore tout le long d'une portière, jusqu'à la cheminée. Présidant à ces pieux ébats comme à ces fêtes guerrières, la statuette divine s'érigeait à la place d'honneur, et tandis qu'un reflet du foyer teignait en pourpre l'or fin de son arc: «Barbare, que viens-tu faire?» semblaient dire à l'intrus ses yeux peints, sa lèvre hautaine.

Mais celui-ci s'en souciait peu. Rapidement, il avise ses gants, les met dans sa poche, et, se saisissant des pincettes, choisit dans la cheminée la plus rougeoyante des bûches; puis, après avoir doucement renversé le garde-feu, il dépose avec soin ce tison brûlant sous le plus proche fauteuil. Ce meuble bas et dont l'étoffe traînait, se trouvait tout à côté de la portière aux rois mages: c'était parfait. Il ne restait plus qu'à parsemer les cendres sur le tapis et le garde-feu, comme si la bûche avait roulé. Là... Marc se recule pour examiner son travail, et satisfait, sort, referme la porte, descend posément l'escalier, se met en selle, et s'éloigne sans hâte, au petit galop, tranquille, résolu, simple. Il avait accompli ce qu'il avait voulu. Et maintenant, où diable le cerf s'était-il sauvé? Voilà ce qui importait.

La chasse fut particulièrement dure ce jour-là. L'animal fuyait aux quatre coins de la forêt, rusait, se cachait parmi des troupeaux de biches; il y eut des changes, on revint sur ses pas, on tourna sur soi-même. Il allait faire nuit. Les chiens suivaient follement tout le gibier qu'ils rencontraient. Le maître d'équipage était exaspéré: «Eh! cria-t-il à un bûcheron qui courait, où allez-vous? Holà, voyons, qu'y a-t-il? Vous finirez par couper les chiens, sacrebleu!

—Mais, monsieur le baron, il y a le feu là-bas, regardez...»

Une lueur en effet, comme d'une grosse topaze rose, commençait de poindre à l'horizon. François, qui se trouvait là, se mit au trot instinctivement lorsqu'il vit de quel côté la lueur s'élevait. On le suivit.

«—Ah! monsieur, s'écria un garde qui passait, c'est à Pontmorin, paraît-il!» François blêmit, poussa son cheval. Les veneurs s'échelonnèrent le long du chemin. On approcha d'un village: «Vite, monsieur le marquis, c'est chez vous...» François partit comme une flèche.

Tout le pays courait maintenant, femmes, enfants, gars laissant l'ouvrage commencé, vieux se hâtant sur le sol inégal, c'était comme une déroute par les champs, par les prés et le long des taillis déjà sombres, vers l'incendie qui peu à peu envahissait le ciel et repoussait la nuit.

Cependant, en Hariale, bien loin de Pontmorin, le piqueur Monjoye, abandonné de tous, hurlait toujours, et ne cessait d'appuyer ses chiens.

«—A la voie, mes beaux, criait-il, à la voie, aoh, aoh, aoh... Ah, vous êtes toujours là, monsieur Thierry? Vous ne quittez jamais, au moins, vous... Eh quoi, leur feu, cela ne nous regarde point! D'ailleurs, monsieur le baron n'a pas donné l'ordre d'arrêter. Et puis une chasse, une fois commencée, c'est comme la messe, il la faut mener jusqu'au bout.

—Jusqu'au bout, Monjoye, jusqu'au bout!»

Ils prirent leur cerf à deux lieues de là, dans un carrefour obscur, et le farouche Monjoye sonna triomphalement, pour eux tout seuls, les fanfares réglementaires.

II

Le feu dura jusqu'à sept heures. Au début, ce fut magnifique: l'incendie rutilait et ronflait dans les ténèbres avec furie, on savait qu'il n'y avait plus personne au château, et toute la chasse demeurait là, assistait au spectacle comme si on l'y eût priée par invitations. On se disait d'un air compatissant: «Quelle horreur, croyez-vous!» mais on pensait: «C'est de toute beauté, et je vais raconter cela ce soir à Paris.» Une animation extraordinaire régnait; on s'agitait, on parlait haut.

Quelque poutre même étant tombée au plus fort du sinistre, une gerbe de flammes jaillit jusqu'au ciel, et ce fut à peine si l'on se retint de pousser un de ces «ah» d'extase dont on salue les pièces inattendues dans les feux d'artifice.

Enfin les secours s'organisèrent peu à peu, et les invités se rappelèrent soudain l'heure du train, car on commençait à leur faire tenir des tonneaux d'arrosage et porter des seaux pleins. D'ailleurs, le feu s'éteignait visiblement, et bientôt même il s'apaisa tout à fait. La pauvre marquise, entourée par Sylvie et Pauline, ne pouvait prononcer une parole. Quant à François, il avait vite recouvré son sang-froid, et se contentait maintenant d'évaluer les pertes.

«Le salon seul, disait-il, la salle-à-manger et une partie de l'étage supérieur ont brûlé. La moitié du château, en somme, reste debout. Mais elle est désormais inhabitable. Je pense que la compagnie d'assurances paiera. En tous cas, elle ne nous rendra ni la statuette, hélas, ni surtout le portrait de mon aïeul Jean, qui pour moi valait tout le reste.» Il crânait.

Sylvie et Pauline ne revinrent qu'à neuf heures du soir à Hariale-sous-Bois, ramenant en voiture la marquise de Caumais-Simier. François restait à Pontmorin, et coucherait chez des paysans. On tenta vainement en arrivant de faire manger la malheureuse dame, qui avait aimé son logis comme un autre enfant. Elle se réfugia dans sa chambre, anéantie.

Après le dîner, Jacques Fouvier se fit annoncer. Il venait prendre des nouvelles.

«—François ne veut pas l'avouer, lui dit Sylvie, mais Pontmorin faisait le plus clair de leur avoir. Estimiez-vous leurs collections, monsieur Fouvier?

—Oui, madame, en ceci qu'elles étaient surtout vénérables. En effet, j'ai vu partout d'aussi beaux meubles, moins délabrés, moins réparés et d'un goût plus rare: mais les leurs portaient aux serrures les armes des Simier. Rien n'indiquait que le portrait brûlé fût un Clouet, on pouvait même douter qu'on eût bien là l'image de Jean de Simier: mais c'était un portrait d'ancêtre. Consolons-nous encore des archives détruites; je les ai parcourues, et n'y trouvai que de menus titres de propriété, des brevets, des lettres autographes utiles à la seule histoire de la maison de Simier. Quant aux tapisseries, je les regrette, sinon pour elles-mêmes, car le dessin n'en était pas des meilleurs, et aussi bien les vers n'en avaient-ils presque rien laissé: mais du moins parce qu'au bas de l'une d'elles on lisait SANNAZAR CANT., «Sannazar en fut le poète.» C'était en effet la scène de la crèche telle que ce candide auteur l'a chantée: l'enfant Jésus vient de naître, et saint Joseph qui n'en sait rien s'éveille bonnement bien longtemps, après que le bœuf et l'âne ont déjà rendu leurs hommages au bambin sacré. Pieux et touchant épisode, qui scandalisa pourtant d'excellents esprits!

Mais la perte, madame, la perte irréparable, c'est la Diane... Ah, n'en doutez pas, cette petite idole se souvenait et pensait. Elle parlait du siècle charmant où quelque orfèvre florentin l'avait si finement tirée d'un pur ivoire. Elle portait sans faiblir un peu de la grande âme qui poussait dans les bois l'antique déesse. S'il est vrai que celle-ci ne les a point quittés, que son regard y veille encore et qu'on y voit briller son sourire par les nuits de lune, il faut la craindre, elle se vengera. Sa colère est longue et certaine...»

III

La présence de Marc dans un bal avait de quoi surprendre. Jamais on ne l'y avait vu pendant sa rude jeunesse adonnée aux exploits pénibles plutôt qu'aux grâces et aux entrechats, et l'on peut croire qu'il n'avait guère appris la courtoisie au Ranch Bar. Il était plus habile à gagner des matchs qu'à tourner dans la moindre valse, et s'entendait mieux à forcer un cerf par la plus dure journée d'hiver qu'à deviser sur des riens d'un air empressé. Ses amis eussent été bien stupéfaits d'assister vers minuit à son entrée chez les Morinon-Landon, et qu'eussent-ils en outre pensé s'ils avaient su que Marc avait même intrigué pour obtenir une invitation! Car c'était une idée si étrange de supposer Marc Thierry pirouettant au bal, qu'on ne s'avisait pas de l'y convier.

Les Morinon-Landon faisaient partie de l'équipage, et c'était à ce titre que la baronne Levaître avait consenti à se laisser admirer ce soir-là chez eux, malgré la longue impression d'angoisse que l'incendie de la veille lui avait laissée. La marquise de Caumais-Simier était demeurée à Hariale-sous-Bois, plus défaite que si tout lui manquait à la fois, honneur et fortune, famille et patrie. Sylvie l'avait embrassée tendrement le matin, et priée de rester tant qu'elle voudrait, avec cette voix irrésistible, ce regard, ce geste souverain, tout ce pathétique enfin dont l'admirable actrice retrouvait un sincère usage à la moindre émotion. Et à cette heure encore, elle évoquait sans effort, tout naturellement, par sa mine et sa seule attitude, le personnage douloureux de Déjanire ou pitoyable d'Antigone, la plaintive Juliette ou la triste Chimène: son cœur variable, son cœur de théâtre avait été touché.

On se bousculait dans les salons pour la regarder, lui parler, avoir la bonne fortune de la distraire quelques instants. Il faut dire que les Parisiens en réalité ne s'étaient pas encore bien habitués à ne plus voir en elle que la baronne Levaître. Pour eux, c'était toujours Sylvie Montreux, leur Sylvie, et ils eussent bien vite oublié son nouvel état, n'eût été cette Pauline qui ne la quittait pas, cette Pauline mince et sombre, dardant le feu de ses yeux jaloux, cette Pauline qui se tenait obstinément à son côté, coude à coude, comme si elle eût exigé sa part des compliments et des baisemains, comme si elle eût revendiqué son rang et imposé par sa présence enfin ce nom de Levaître, qu'on oubliait! Si bien que nul ne se fût adressé publiquement qu'à toutes deux ensemble, et que leurs visages étaient à ce point unis dans la mémoire de chacun qu'on les y voyait comme superposés, à l'exemple de ces doubles profils frappés dans l'airain des médailles ou taillés sur l'améthyste des camées.

Marc fit donc son entrée vers minuit, et fort résolument. Il se dirigea tout de suite vers le groupe de Sylvie. On s'y récria.

«—Comment... Pas possible... Qu'arrive-t-il?... Les athlètes s'en vont... Vous verrez qu'il dansera... Et en mesure, encore.»

Sylvie elle-même lui dit en souriant: «Quelle aubaine!» Mais celui-ci avait son idée: «Je suis content, madame. Il m'est arrivé cette semaine un grand bonheur, et en témoignage de réjouissance, je sors, je cours les fêtes, j'irai, si vous le permettez, vous rendre visite, je fais enfin tout ce qui peut m'être agréable.

—Bravo! Toutefois ne saurons-nous pas pourquoi vous voilà si joyeux?

—Si, je puis le dire, mais à vous seule.»

Cette réponse était directe. On se regarda dans le groupe avec stupeur. Quelle audace! Et Pauline? Elle restait saisie. Et Sylvie? Elle riait.

«—Cela me paraît d'un sérieux effrayant. Pourtant, je veux montrer du courage, et je vous entendrai—tout à l'heure.

—Je reste là, madame.»

Et Marc en effet s'installe, se croise les bras, prend racine. On le considère avec une sorte d'indignation. Quoi! vraiment, va-t-il demeurer ainsi? Il n'a donc aucun sentiment du ridicule? Non. Et quelle éducation! Sans doute. Mais en attendant, le voilà dans la place, impassible, pesant, inébranlable, tant et si bien qu'après une demi-heure Sylvie, amusée au fond et intriguée aussi, finit par lui prendre le bras.

«—Allons, menez-moi au buffet, et venez dans un petit coin me confier votre secret.»

Elle croyait plaisanter. Cependant Marc n'était pas de ceux avec qui l'on joue. D'abord il n'avait point d'esprit. Et puis, il s'était juré de dire tout ce qu'il avait à dire. Bref, à peine se trouvèrent-ils un peu à l'écart qu'il porta l'entretien sur un étrange ton.

«—Eh bien, je suis content parce que Pontmorin a brûlé.

—Oh, quelle cruauté! Comment pouvez-vous dire cela!

—Pontmorin m'offusquait, Pontmorin m'empêchait de vivre. M'en voici délivré.

—Mais, voyons, vous étiez en bons termes avec François de Caumais-Simier. C'est lui qui vous a introduit à l'équipage. Il vous recevait...

—Par déférence envers M. Paqueret, dont je suis l'ami. Mais il me méprise probablement. Non? Allons donc! Et d'ailleurs, quand il n'y songerait même pas, moi, je le hais.

—Pourquoi?

—Ah, ici, je m'arrête, madame. Je ne veux pas dire pourquoi. Seulement... Où se trouvait le château de Pontmorin? Entre vos trois forêts de chasse. Quand on arrivait au rendez-vous en avance, où étiez-vous? A Pontmorin. C'était là que peu à peu vous sembliez vous retirer, vous retrancher, vous plaire, trop vous plaire. A présent, cette maudite baraque est détruite.

—Je crois, monsieur Thierry, que vous exagérez un peu. Et puis, vous êtes bizarre! Qu'y aura-t-il de changé pour vous, désormais, je vous le demande?

—Eh, il y aura que si la chasse s'en va finir loin, par delà le Bois du Roy, dans les côtes Bourbon et jusqu'en pleine forêt du Mahouleux, je ne sentirai plus le dépit de vous voir disparaître après cela dans une maison où je n'ai pas accès, où l'on me dédaigne, si ce n'est plus. Et je courrai peut-être la chance, une fois ou deux, d'un retour pareil au premier que nous fîmes, vous en souvient-il?

—Mais... mais vous vous occupez beaucoup moins de moi, quand vous êtes derrière les chiens, soit dit sans reproche.

—Oui, je chasse passionnément, et je fuis, et je me sauve avec Monjoye au plus profond des fourrés, oui! Vous ne devinez donc pas pourquoi, madame? Il le faut pourtant, car vous ne me l'entendrez jamais dire. Vous ririez, et je sais mal prêter à rire. Le seul aveu que je ferai, c'est celui de ma joie profonde parce qu'une barrière aura été brisée entre moi et... et ceux qui vous entourent—parce qu'aussi j'ai vu malheureux un homme que je tiens pour un ennemi, ou, si peu que ce soit, pour un rival!»

La voix de Marc avait tremblé sur ces derniers mots. On ne saurait, il est vrai, parler impunément d'un rival à une femme épanouie et brillante, que l'on voit décolletée pour la première fois, qui, au lieu de porter comme d'habitude une jaquette en gros drap roux et un sec tricorne sur les cheveux, vous caresse les yeux avec sa chair nue, vous éblouit avec ses perles et ses bijoux, vous rend tout sot avec ses fleurs et ses parfums... Et Sylvie de son côté, singulièrement émue par cette jeune violence, dont elle était désaccoutumée depuis cinq ans qu'on l'avait faite baronne, Sylvie se prit à admirer soudain que Marc l'eût si magistralement séparée de Pauline, qu'il l'eût prise à part avec cette décision pour lui dire en si peu de mots qu'il l'aimait. Loin de songer qu'il n'avait agi ainsi que tout bêtement (car il n'y a encore que ces sauvages-là pour réussir aux entreprises où de trop fins échouent, qui pensent, calculent et se méfient), elle se persuada qu'il avait montré l'énergie la plus rare et un tact exquis. Elle détourna les yeux, et vit que de tous côtés on l'épiait: «Eh, je n'ai pas séduit, observa-t-elle, un inconnu. Marc Thierry est célèbre, certains l'envient, tous le craignent...»

Puis, ramenant son regard, il fallut bien aussi qu'elle aperçût l'extraordinaire beauté de cet être brutal, incivil et tragique, qui s'inclinait vers elle comme s'il la voulait ici même, sur-le-champ, en signe de réjouissance, et parce que Pontmorin avait brûlé.

«—Reconduisez-moi,» lui dit-elle doucement, prenant son bras.

Et elle ne sentit pas sans plaisir, à travers le tissu léger de l'habit, les muscles de l'athlète tressaillir quand elle y eut posé, en appuyant peut-être un peu, les doigts.

La nouvelle année commença sous la neige, la terre gela, les chasses furent interrompues, et pendant deux semaines Sylvie put délibérer à l'aise dans son hôtel de la rue Murillo. Quand il fait bien froid dehors, notre prudence et nos méditations croissent d'autant, parce qu'il est doux de rêver au coin d'un joli feu. On y philosophe même si longtemps que le plein hiver est sans nul doute l'époque où l'on se décide le plus sagement à commettre toutes les folies.

Quant au sujet qui la faisait tant songer, il est délicat. Elle-même ne l'eût peut-être avoué à personne. Mais en vérité, la baronne Levaître, pour belle et séduisante qu'elle fût restée, avait trente-sept ans bien sonnés. Or c'est vers la quarantaine, on le sait, que les femmes ont pu trouver enfin assez de réflexion pour comprendre qu'il ne faut rien se refuser, que c'est le meilleur parti. Elles y gagnent assurément quelques remords, mais elles y évitent aussi des regrets, et quand ceux-ci leur empoisonneraient une longue vieillesse, elles oublient ceux-là plus vite encore que vous ne croyez.

Une aventure passionnée, en outre, ne pouvait guère surprendre Sylvie Montreux. Car plus d'un amant l'avait caressée, avant le baron son mari. Et elle n'avait oublié ni la douceur du premier, ni la tendresse du second, ni la bonne grâce et le fin visage d'un troisième, ni la science amoureuse, les regards touchants, les sourires habiles de quelques autres aussi. Elle revivait plusieurs nuits trop courtes, et certaines de ces heures qui fuient sans qu'on y pense. Tel poète lui avait offert sa gaîté, son esprit, tel prince avait mis son orgueil à lui plaire, tel amant professionnel même lui avait fait hommage de sa vaine personne. Mais de pas un seul Sylvie ne se rappelait tout simplement le corps, la chair. Ce n'étaient qu'yeux perfides, mains expertes, voix captieuses, puis, au lit, des chemises de soie. Peuh! c'est alors que Sylvie songeait avec une curiosité friande et joyeuse à ce splendide athlète qui l'aimait, et dont la forme vraiment nue devait être incomparable.

Sylvie avait trente-sept ans, encore une fois. S'il n'est pas permis à cet âge de vouloir jouer avec le corps d'un gars parfaitement beau, rien que pour sa beauté, et rien que pour jouer, quand donc admettra-t-on que l'âge de raison puisse venir aux femmes? Avec les rides? A d'autres! Sylvie désirait tenir entre ses bras le torse admirable de Marc, par volupté pure, de même qu'on peut souhaiter, en considérant quelque statue radieuse, de la voir vivre et tendre ses lèvres. C'est la sagesse. Elle vient tard.

Ce fut donc sans grand mérite que Marc Thierry sut se montrer tel, dès que les chasses eurent repris, qu'il avait été chez les Morinon-Landon, malgré Pauline, malgré tous les envieux qui l'observaient, le blâmaient, s'indignaient, malgré le prestige même de Sylvie. La cause du jeune homme était gagnée d'avance, et celle dont il avait juré, sinon d'enchanter l'esprit, au moins de baiser les douces épaules, ne résistait plus que par plaisir. Aussi bien, Sylvie pouvait-elle vraiment céder, comme cela, tout de suite? Non. Passé oblige. Avouons aussi qu'elle craignait un peu Pauline. Comment supporter les yeux clairs de celle-ci, après cet enfantillage? Comment souffrir qu'ils parussent lui dire: «Et mon père, Sylvie, qui t'a livré son nom, tu l'as donc oublié? Et moi, qui te regarde, tu m'oublies? Tu te conduis comme une petite fille, ma mère, ma tutrice... De sorte que je te juge, maintenant, car tu m'en as donné le droit. Et cela me peine. Et j'en souffre.» Sylvie adorait Pauline. A la pensée de la chagriner en rien, elle se sentait désolée.

«—Irons-nous à l'Opéra demain, ma chérie? lui disait-elle. On nous offre cette loge, tu vois. Que dois-je répondre? Parle, décide.

—Mais, c'est comme tu voudras.

—Que non! Je ne vais qu'où il te plaît. Dès que tu as la migraine, je tombe enrhumée, tu le sais bien, et dès que tu t'amuses quelque part, je suis contente.

—Ah, c'est vrai. Mais je t'adore, en revanche, tant pis pour toi!

—Oui, ma petite Pauline, et tu es un ange, et nous sommes heureuses, et nous nous passons tout, et c'est joli de vivre ainsi... Pourtant, voyons, si une fois, tout à coup, je me mettais à faire quelque chose qui te déplût, là! Qui froncerait ses méchants sourcils, qui ne pourrait plus voir sa Sylvie?

—Ce ne serait pas moi. Tu es libre. Nous sommes toutes libres...»

Mais déjà le visage de Pauline se gâtait, et Sylvie prudemment s'en remit à elle toute seule du soin de savoir ce qu'elle avait à faire.

Forte résolution à laquelle, en Hariale, les détours et la brume des forêts, ainsi que certains hasards, ne furent pas sans beaucoup aider, puisque tout semblait désormais servir ce conquérant de Marc, puisque les plus augustes décors, la voix immense et hautaine du vent, toute la rudesse de l'hiver enfin ne faisaient plus qu'embellir à présent l'amour inconvenant dont il renouvelait insolemment l'aveu, le regard qui luisait sous son front têtu, le geste même qu'il osait.

Qu'on eût en effet découplé devant un fourré profond et que les chiens y eussent paru plonger un à un, puis s'y être noyés en hurlant; ou bien que le piqueur les eût lancés sur la plaine livide— Sylvie admirait seulement la bonne grâce de Marc à se jeter, lui aussi, en plein taillis, sous la futaie, ou mieux encore à travers champs... Que la meute invisible aboyât frénétiquement, comme si elle déterrait un trésor, ou bien que l'on fût au contraire en défaut, et qu'on vît passer de tous côtés hommes d'équipages, veneurs et invités, coupant les routes ou suivant les sentiers, éperdus, affairés, pareils à des figurants qui manquent leur entrée—et Sylvie n'était attentive qu'au seul galop de son bel athlète, de son bel esclave... Qu'on eût mené le cerf hallali, et que celui-ci flottât sur l'étang, sa tête sèche hors de l'eau, rayant et coupant le lac paisible, suivi par un triangle de chiens; qu'il se fût encore réfugié dans quelque ruisseau, haletant, fourbu, ruant parmi la horde qui le dévore vif; ou qu'à demi mort, il eût franchi quelque haut talus pour s'y arrêter soudain, et poser pour les photographes—et Sylvie se prenait à remercier Marc d'un sourire, comme si c'eût été lui qui eût offert toute cette fête, ordonné le spectacle et conduit la chasse.

Si l'on se pressait autour d'elle quand, la bête enfin tombée, l'heure était venue des révérences et des présentations; si à la curée, tandis que les piqueurs rangés en ordre soufflaient dans leurs trompes avec une sombre fureur, tandis qu'on agitait devant la meute frémissant de convoitise et d'angoisse la tête du cerf et ses bois redoutables, tandis que les chiens féroces et bientôt couverts de sang se ruaient sur la viande chaude, si chaque cavalier tâchait à faire le plaisant auprès de la baronne, celle-ci n'avait d'yeux que pour le taciturne Marc. Et plus d'une fois, au moment du retour: «Allons, monsieur Thierry, disait-elle, je vous donne l'hospitalité dans ma voiture. Nous y tiendrons bien tous les trois, avec Pauline. Voici qu'il va faire nuit». Tant de faiblesse n'était pas, on l'imagine, pour que l'on se fâchât beaucoup lorsque après cela, sous les fourrures, Marc l'effronté se gênait peu, cependant qu'à l'entour la brume complice tombait.

Un jour, au fond d'une allée solitaire, il avait, dressé sur ses étriers, pris dans ses bras la molle Sylvie, et senti l'arome de sa chevelure lumineuse; mais ce jour-là, la forêt étincelait sous le soleil, une pluie récente avait laissé un diamant au bout de chaque rameau, et le cerf, tombé en pleine campagne, mourut entre un double arc-en-ciel, l'un qui brillait dans la nue, et l'autre sur les champs: car c'était au plus tendre début du printemps, et Sylvie avait pu se croire enivrée par le parfum des bois. Hélas, à la chasse qui suivit, il régnait partout un brouillard tel que la pluie même avait dû renoncer à le pénétrer: faut-il l'avouer? Sylvie se laissa égarer encore, et Marc éprouva la fraîcheur de ses lèvres au secret d'un carrefour.

V

Mais voici le mois de mai. Toutes les feuilles sont écloses, le dernier daguet du printemps s'est fait prendre, et Sylvie est venue dans son jardin d'Hariale-sous-Bois passer quinze jours à regarder naître les fleurs.

Il est quatre heures. Madame la baronne a fait atteler; elle est sortie, suivie par ses trois lévriers, Quélus, Schomberg et Maugiron, et enlevée par son trotteur Aérolithe. Elle ira vite et loin. Quant à Pauline, accablée par la migraine, (cessera-t-on jamais de croire aux migraines?) elle est restée au logis.

La chambre à coucher de Sylvie demeure donc abandonnée. Aucune dentelle, aucun bijou n'y traîne hors de sa place; nul papier n'y flâne sur la table; pas un tiroir n'y bâille. Tout est sous clef, bien verrouillé. Seules, quelques roses vivent, embaument et se regardent du haut des vases.

Un bruit cependant a troublé le silence. Une fleur laisse choir un pétale, on a bougé. C'est la serrure qui tourne et s'ouvre: et c'est Pauline qui entre à pas de loup.

Celle-ci n'hésite point, mais va droit au secrétaire de Sylvie, y glisse une clef qu'elle tient dans sa main, rabat avec décision le panneau d'acajou, et fouille dans le premier tiroir à gauche.

Or, ce tiroir est rempli de lettres d'une écriture brusque et rapide, celle de Marc. Les premières commencent par «Madame, Chère Madame...» On s'y excuse au sujet d'un retard, on y demande une audience. Puis, voilà du «Sylvie» tout court; puis des «Hier, en nous quittant... Mardi prochain... Une promesse...» Puis enfin c'est un billet tout frais, que Pauline a vu venir ce matin même par la poste: «... Après-demain. J'arriverai de nuit, par Sérigny, nul ne m'aura donc vu. C'est un jeu de passer la grille du château à l'endroit que je vous ai montré. Dans le parc, rien à craindre non plus: à onze heures du soir, les gardiens sont couchés depuis longtemps. Et une fois au canal, tout va bien: le canot ne fait aucun bruit.»

La jeune fille replie violemment le billet, le rejette au tiroir et referme le secrétaire d'un geste sec. A quoi bon en voir davantage? Inutile. Pauline connaît un par un, et à ne pas s'y tromper d'une date, tous les secrets de Sylvie. Elle a pris elle-même les empreintes de toutes les serrures, de tous les coffrets qui pouvaient les lui livrer; elle a visité les chiffonniers, les boîtes et jusqu'aux médaillons. Elle sait que Marc, le victorieux et sauvage intrus, s'est emparé du caprice de Sylvie... Caprice, mais non! Giuseppe Sartori, à la bonne heure, Jauziat le dilettante et Pierre de Trémulon le misanthrope, ces trois conquêtes auxquelles par jalousie et par dépit Pauline osa prétendre, elle aussi, ceux-là furent des caprices, sans doute. Sylvie s'en est divertie: fin de veuvage, plaisirs de demi-deuil, gracieux renouveau... Et Pauline de son côté ressentit à peine un regret en s'apercevant que sa dot immense, ni sa jeunesse, ni sa beauté ne pouvaient asservir l'aimable italien, qui revint aux muses, le mol amateur qui, par paresse, craignit de se marier, l'homme d'esprit qui se dit: «On rirait trop.» Mais Marc, la belle brute, ah, c'est bien autre chose! Il a lourdement insisté, lui, pesé, forcé, réussi...

La belle brute! Il n'y a qu'à tourner les yeux pour rencontrer dans cette chambre même son admirable image. Là, sur cette table, s'élève une réduction de l'Apoxyomène antique dont il montre, paraît-il, la forme et la figure. Et là-bas, sur la petite bibliothèque, vous n'avez qu'à feuilleter tout un amas de vieilles revues sportives pour constater que la ressemblance est merveilleuse. Sans doute, elles sont usées, ces revues, mais peut-être davantage encore que Sylvie, c'est Pauline qui en a froissé les pages.

Et en cette minute même, la jeune fille se dirige vers la bibliothèque. Toutefois, ce ne sont point les revues, mais un grand et gros album qu'elle y prend: cet obèse in-folio contient toute la collection des costumes de théâtre qu'a portés Sylvie Montreux. Voici l'actrice, menue et grêle, à l'Opéra-Comique, puis bientôt épanouie, devenue tour à tour déesse ou mendiante, grande dame ou courtisane, Nausicaa ou Circé, Aude ou Yolande, La Vallière ou Lamballe; elle passe ici, maniant la haute canne de la Montespan, et trône là, chargée des cruels bijoux de Poppée; ou encore vous la reconnaissez dans ses robes célèbres d'il y a six ou sept ans. Que de grâce, que d'aisance à porter cela! Pauline, toute pâle, tourne un feuillet, encore un feuillet... A l'un des derniers portraits, elle s'arrête: c'est que Sylvie, drapée cette fois comme un Tanagra et nue sous l'étoffe légère, rayonne d'une beauté trop exaspérante, trop indiscutable. Pauline bondit au miroir, ouvre son corsage, se décollète, se cambre et se contemple: mais quel visage de drame et de tragédie lui apparaît dans la glace! Elle est là, le sourcil haut, le profil dur, les yeux luisants; son cou net, sa gorge altière ont une inflexible pureté: c'est Lucifer, ou c'est Médée. Jamais on ne l'aimera. Jamais elle ne l'emportera sur sa caressante et savante rivale. Oh, comme elle la hait, cette Sylvie!

A côté de l'album aux costumes cependant, il en est un autre, plus petit, que Pauline ne peut entr'ouvrir sans pitié, sans tendresse. Ici, c'est elle, Pauline, qu'on voit à chaque page; elle repose tout enfant sur les genoux de la mère qu'elle n'a point connue, la vraie; ensuite, fillette, elle joue, solitaire, dans un jardin; elle entre au couvent; elle y est triste et laide dans son uniforme... Ah, mais voilà Sylvie, toute élégante et pimpante, qui la retire de prison, l'habille, la choie, l'amuse, et se fait photographier avec elle; puis Sylvie encore qui la conduit si joliment par la main dans leur maison d'Hariale, Sylvie près d'elle à la chasse, à la mer, en Italie, au bal... Mais ce fut la douceur et la joie de sa vie, ce fut sa grande et sa seule amie. Et Pauline revient aux portraits où elles rêvent toutes deux, joue contre joue, en grand deuil... Elle n'y tient plus, son cœur se serre. Comme elle l'adore pourtant, cette Sylvie!

Allons, plus de faiblesse. Aussi bien faut-il sortir de cette chambre, à la fin. Le soir tombe. La baronne Levaître va rentrer.

Bientôt en effet, on entend le trot d'Aérolithe. Les roues font crier le gravier de la cour, Sylvie saute du siège et pénètre avec une bouffée d'air parfumé dans l'antichambre: «Comment va mademoiselle?» demande-t-elle aussitôt.

Mademoiselle? Jolie, pensive et guindée, comme toujours, elle vient à la rencontre de sa grande amie.

Mademoiselle? Elle ne peut se détourner de sourire, ni s'empêcher de souffrir. Elle la regarde, sa grande amie, et comprend qu'elle l'adore et la hait en même temps, et qu'il n'y a point de remède, car cette passion-là, c'est l'envie. On n'en guérit pas.

VI

«... J'ai donc besoin, pour toutes ces raisons, tu comprends, de m'absenter, quelque temps, quelques mois. J'irai à Versailles, chez ma cousine des Eparges. Elle m'a toujours priée de l'aller voir, et d'en user à mon aise avec elle. En voici l'occasion. Je ne la surprendrai pas, la brave dame: elle m'attend.

Cependant, je crois t'entendre, ma Sylvie chérie. Tu vas gronder: cette Pauline est une fausse petite fille, elle n'a aucune affection pour moi, et n'en a jamais eu... Oh, ne pense pas cela! Ce serait si injuste et si méchant! Rappelle-toi donc le premier jour, dans le salon, quand papa m'a fait venir, et qu'il m'a dit: «Voici une grande amie pour toi, Pauline, et je crois que tu l'aimeras bien.» Et la première fois après cela que tu es arrivée au parloir avec ta robe prune et blanche: tu m'as emmenée du couvent, et je n'y suis pas rentrée, tout de même! A la maison, tu t'es écriée: «Mais, Etienne, elle est fagotée, cette petite!» Alors, tu m'as conduite chez ton couturier, qui m'a reçue comme une princesse: la belle-fille de madame Sylvie, excusez du peu! Mais c'est la corsetière, surtout, dont je me souviens: elle est venue, m'a pris mesure, et trois jours après, je me trouvais jeune fille, avec une taille...»

Et il y en avait ainsi des pages et des pages... Pauline relisait sa lettre avec un peu de surprise. Comment, c'était bien elle qui avait écrit cela, qui s'était laissée aller à cet attendrissement, à ce bavardage? Et pourquoi faire? A quoi une lettre a-t-elle jamais servi? Si l'on veut persuader quelqu'un, il faut lui aller parler, seul à seul, et non lui envoyer de fades paperasses, qui ne prouvent rien—et qui restent.

Mais Pauline avait commencé sa longue épître dans l'après-midi, au grand jour. On sait qu'il suffit d'un rien pour chasser la bonté d'un cœur ombrageux. Toute douceur s'était éteinte en celui de Pauline tandis que le soleil agonisait dans le ciel pâle. Enfin, n'y voyant plus guère, la jeune fille venait d'allumer sa lampe électrique, et sa tendre lettre, illuminée ainsi, ne lui paraissait plus que faible, enfantine et humble. Il n'était pas jusqu'à ce projet de s'en aller durant quelques mois, projet dont chacun pourtant se fût accommodé, qui ne lui semblât piteux maintenant. Se sauver, fuir, abandonner un poste difficile—non! Pauline prit sa lettre et la déchira.

On sonnait le premier coup du dîner. Elle s'habilla et descendit.

Il n'arrivait presque jamais qu'elle soupât ainsi en tête-à-tête avec Sylvie. A Paris, toutes deux dînaient en ville le plus souvent, ou recevaient à leur tour, ou mangeaient à la hâte afin de ne pas manquer plus de la moitié de la pièce en vogue. Pendant la saison des chasses, elles hébergeaient toujours quelque veneur attardé, quelques voisins familiers. Mais au printemps, les deux amies accomplissaient une sorte de retraite dans leur maison d'Hariale. On ne venait point les y troubler, et elles prenaient leurs repas en garçons, les coudes sur la nappe, ne tolérant la présence que des seuls Quélus, Schomberg et Maugiron, qui, silencieux, le dos rond, rôdaient lentement autour de la table, et flairaient partout, non sans dédain, avec leurs longs nez d'aristocrates.

Ce soir-là, il faisait tiède, et la flamme des bougies vacillait à peine dans la salle à manger, bien que mille parfums y entrassent par les fenêtres décloses. Quand Pauline ouvrit la porte, Sylvie était assise au bout de la longue table, dans une cathèdre de chêne, luisante et fragile; elle flattait Quélus et lisait en riant un journal:

«—Arrive vite, Pauline. Viens voir...

—Quoi donc?

—C'est un article délicieux du Moniteur de l'Ile-de-France. A propos de la fin des chasses, le rédacteur fait de la poésie sur les vieux usages, sur la galanterie française, sur les honneurs du pied, que sais-je! Et toute cette éloquence est tout simplement une transition, ma chère, pour chanter les louanges de la baronne Levaître, parfaitement... Tiens, écoute-moi ces fins morceaux: «... Une de nos dernières grandes dames, qui sait unir aux charmes fringants et capiteux de la parisienne le ton inimitable d'une princesse authentique... Une chrétienne enfin, dont les bonnes œuvres ne se comptent plus, et qui malgré l'éclat de sa vie passée, malgré le bruit encore tout vibrant de sa gloire, sait modestement ajouter à ses charités le don ineffable d'un sourire, l'offrande exquise de sa simplicité... Dans notre monde moderne où se poursuit sans idéal une éternelle chasse à l'argent, où triomphent les cyniques et où d'inqualifiables bandits reniflent d'avance une odeur de curée chaude, madame la baronne Levaître aura fait revivre ces exquises qualités de noblesse à la fois et d'urbanité.., etc., etc...» Et il y a aussi un petit mot pour ton oncle Gaston, pour les principaux habitués de l'équipage...

—Et pour moi, qu'est-ce qu'il y a?

—Ma foi, ma chérie, félicite-toi, il n'y a rien. Ce diligent soutien de la société n'a pas haussé jusqu'à toi sa sottise... Pas si sot pourtant, car il va me demander vingt-cinq louis pour son journal, évidemment. C'est de l'accaparement, d'ailleurs, car la forêt d'Hariale est plus en Valois qu'en Ile-de-France...»

Pauline ne se plaignit point, naturellement, d'avoir été oubliée dans une méchante petite feuille de chou. Mais on a beau penser le plus spirituellement du monde, il est outrageant que l'on vous ignore. Et il est encore plus facile de l'avouer que de s'en cacher.

Cependant Sylvie poursuivait: «J'ai reçu des nouvelles d'Italie, de Sartori. Il est à Rome...» Puis, se tournant vers le maître d'hôtel: «Faites-moi, je vous prie, apporter mon courrier.» Et quand on le lui eut remis:

«Oui, signora Silvia, se prit-elle à lire de sa voix infaillible, oui, je suis à Rome, dans ma Rome. Que vous en dirai-je qui vous prouve que je n'oublie ni le pays lointain d'Hariale, ni vous? Les chasses ici sont terminées depuis longtemps. Et puis, sauf qu'on s'y casse le cou bien davantage, elles ne valent point les vôtres. En outre, les hommes de lettres n'y vont guère. Ceux que l'on y accueille, et qui par hasard montent à cheval, terrifient nos trois mondes, le papal, le royal et l'anglican, par leurs extravagantes calomnies: on les donnerait plutôt à dévorer aux chiens, comme de nouveaux Actéons... Alors, n'est-ce pas, je me souviens du Guido, qui se vantait d'avoir deux cents manières de faire regarder le ciel par deux beaux yeux. Moi, j'en ai deux ou trois mille de vous faire regarder par les yeux de mon âme: je vais dans les musées. Je fréquente le Vatican, les villas, les palais, je suis familier de l'Olympe, et même du Paradis, et ne quitte plus ni les dieux, ni les saints. Ils s'accordent très bien. Et je m'arrête tout spécialement devant ces allégories drapées, des Pudeurs, je pense, qui ramènent leurs voiles ou vont les dérouler...

—Et, interrompit un peu grossièrement Pauline, daigne-t-il au moins, lui, Sartori, s'occuper de moi?

—Mais... non. Ou plutôt si, si: il te baise les mains à la fin, là, tiens, tu vois...

—Ah.»

Pauline se tut. Elle avait envie de pleurer. Sylvie n'acheva pas la lettre d'Italie, et il fallut avoir dépêché le dîner, s'être levé bien vite de table et avoir passé au salon pour que commençât seulement à se dissiper un peu la grande gêne qui venait de tomber entre les deux amies.

Mais, hélas, il y avait peu de temps qu'elles devisaient là, tout en pianotant, tout en feuilletant quelque livre, tout en brodant, quand Sylvie sembla tomber dans un abattement pénible et regarda la pendule. Ses yeux exprimaient une douleur menue et lancinante pourtant, une douleur parfaite: «Oh, soupira-t-elle, déjà près de dix heures! Je ne sais si c'est la névralgie, la fatigue, ou le grand âge, mais j'ai mal à la tête. Ma foi, je vais me coucher. Aussi bien est-ce l'heure pour les vieilles dames. Bonsoir, Pauline.»

Avec quel art cela fut dit! Beaucoup de lassitude, une légère amertume, un sourire exténué de jeune aïeule—Pauline s'y fût laissée prendre, si elle n'eût su que c'était un complet mensonge. Dix heures, parbleu, la nuit s'avançait déjà: que chacun se retirât chez soi, que la maison s'endormît, et l'autre, le voleur, allait venir tranquillement, une porte s'ouvrirait devant lui, il monterait... Le canot n'aurait fait aucun bruit.

Pauline regagna sa chambre, et s'y accoudant au balcon, fondit en sanglots, par désespoir ou par colère, elle ne savait plus. Puis, peu à peu, elle se tut: le silence hautain de la nuit fait honte à ceux qui pleurent. Va-t-on se répandre en larmes stupides, va-t-on pousser de faibles gémissements quand nul ne pourra ni les entendre, ni s'en émouvoir? Allons donc!

«Qui se soucie de moi, qui m'aime, songea-t-elle? Personne. Mais c'est de ma faute. Je n'ai rien su faire pour cela. Assez de chagrins, assez d'humiliation... Quand je resterai là!... Assez! On va voir.»

Sur quoi, fermant résolument sa fenêtre, la jeune fille alla baigner dans l'eau ses yeux rougis, ses yeux superbes qui avaient pleuré. Elle se parfuma, se poudra, jeta sur ses épaules un manteau, puis, ayant tout éteint et bien pris garde qu'on ne l'eût vue, se glissa dans le jardin par un escalier dérobé.

VII

Pauline frissonna en entrant dans la nuit. Mais, allons! il y avait mieux à faire que de trembler: et domptant son angoisse, écoutant bravement les ténèbres, elle avança.

Enfermés au chenil, les trois lévriers dormaient, et nul aboiement n'était à craindre. Aucune lumière ne brillait plus dans la maison, sauf à la fenêtre de Sylvie. Il ne s'agissait que de ne point écraser le sable des allées, et de descendre ainsi tout doucement jusqu'à l'eau.

Celle-ci clapotait sournoisement contre l'herbe, et le canot léger flottait près d'un petit quai de bois que Pauline reconnut sans peine. Elle avait cent fois passé toute seule d'un bord à l'autre du canal. On manœvrait à son gré le frêle esquif sans se servir des avirons: il suffisait de le retenir tout le long d'un grand câble de fer tendu au-dessus de l'eau. Il était en outre aisé de le tirer à soi de la rive opposée au moyen d'une corde et d'une poulie. Pauline s'aventura donc avec assez d'assurance, en se cramponnant au câble de fer, et le bateau se mit à doucement avancer. Une mer immense et noire sembla s'élever tout autour. Enfin la terre surgit, s'approcha traîtreusement, et tout à coup l'on s'y cogna. La jeune fille accrocha la barque à tâtons, et s'enfonça au plus profond de l'ombre.

Puis elle se blottit au pied d'un arbre, et pendant plus d'une demi-heure il lui fallut grelotter là, frémissant à chaque bruit; car des platanes géants se rejoignaient au-dessus de sa tête, et parfois ce dôme sombre grondait, cependant que mystérieusement, sans cause, elle entendait soudain craquer le gravier du parc. Alors, était-ce Marc, ou un garde—ou quoi? Un instant même, son cœur s'arrêta: on marchait au loin, oui, on marchait, et l'ombre, au bout de l'avenue bougea. Une forme s'arrêta, terrible.

«—Marc, Marc, monsieur Thierry, implora Pauline, est-ce vous?»

La forme, haute et droite, avança de deux pas: «Qu'y a-t-il? Pourquoi avez-vous traversé?» Puis, se méfiant: «Mais... qui est là?.. Sylvie?»

Marc avait parlé net et clair, sans souci de la nuit. Ces deux syllabes «Sylvie» déchirèrent les oreilles de Pauline comme une insulte. Il parut à celle-ci que Marc l'intrus, Marc le voleur la provoquait, se raillait d'elle. Folle dès lors de rage et de passion, elle se dressa tout à coup, et s'approchant brusquement du jeune homme:

«—Non! cria-t-elle, ce n'est pas Sylvie. Regardez.»

Marc distinguait mal. Il reconnut pourtant cette voix ardente et brève; il crut voir étinceler les yeux d'or: «Comment, fit-il d'un ton plus bas, saviez-vous que je viendrais?» Et il se découvrit: «Etiez-vous là pour m'attendre, mademoiselle?

—Oui.

—On vous aurait envoyée?

—Personne ne me donne d'ordres, ni de ces commissions.

—Il faut pourtant qu'on vous ait prévenue.

—N'importe. Je ne veux pas avouer de quelle manière j'ai su. Enfin, je suis venue—pour vous empêcher d'entrer chez moi.»

Marc remit furieusement son chapeau sur sa tête, et l'y enfonça. Il pestait tout bas, et ne pouvait imaginer au monde une situation plus ridicule que celle où il se trouvait ici. Ainsi, cette jeune fille lui barrait la route, sans qu'il pût donc deviner en vertu de qui, et sans qu'il pût même comprendre pourquoi. Et c'est qu'il n'y avait qu'à obéir, avec cela! En effet, il eût fallu la bousculer pour passer: or, outre la violence d'en user ainsi, elle eût appelé, crié. Ayant affronté la traversée du canal, et s'étant jouée du danger d'être vue, elle n'allait pas ensuite hésiter à réveiller tout le parc, c'était évident. Et puis... la fatuité des hommes est indomptable. Oh, parbleu, Marc ne se disait point: «Elle est venue par jalousie, elle m'aime.» Non. Seulement il ne se sentait déjà plus tout à fait aussi fâché qu'il eût dû l'être, voilà.

Pauline cependant se penchait vers lui. En vérité, elle ne céderait pas un pouce de terrain à coup sûr; elle poursuivait les dents serrées, toute tremblante: «Ah, monsieur Thierry, oui, je comprends, cela vous étonne. Vous voyez durant des mois une petite fille pas très liante, pas très communicative, certes, mais bien sage, et qui ne souffle mot, et qui vous laisse tout à votre aise faire la cour à votre illustre amie... Puis, au moment le plus romanesque, la fâcheuse comparse surgit et vous dit: non, vous n'entrerez pas chez moi... Je ferai tout, vous m'entendez, tout pour que vous ne deveniez pas sous mes yeux l'amant de Sylvie!

—Mais il n'est point question de cela...

—Je voudrais qu'il n'en eût jamais été question... Chut! Taisez-vous, ne me demandez rien. Sachez seulement que votre amour m'offense, me rend folle. Ici du moins, ici, en Hariale, éloignez-vous, attendez... attendez... Et ce soir surtout, allez-vous en, parce que...

—Parce que?

—Parce que je vous en supplie!»

Elle venait de saisir dans sa main crispée le poignet de Marc, et la voix lui manqua.

«—Mademoiselle, balbutia Marc...

—Eh bien?

—Sylvie...

—Chut!

—Sylvie, dont l'amitié...

—Assez, assez! Laissez Sylvie. Allez-vous en, allez-vous en...»

La jeune fille implorait maintenant. Elle avait joint ses mains sur celles de Marc, et les serrait convulsivement. Son parfum montait dans la nuit, et ses yeux d'or perçaient les ténèbres. Marc perdait la tête: «Allons, fit-il, cessons ceci, par grâce, et laissez-moi passer, ce n'est que sage. Sylvie peut venir et vous surprendre, que ferons-nous?

—Avez-vous peur?

—Mais vous-même, ne craignez-vous donc rien? Le scandale serait immense.

—Cela m'est égal! Tout m'est égal, scandale, catastrophe, je m'en moque! Ce qui m'importe seulement, c'est que vous n'alliez point la retrouver... Si vous faites un pas, j'appelle, et vous serez tiré par les gardes. Mais non, vous partirez, et vous ne direz jamais rien de toute cette aventure. Le pouvez-vous, d'ailleurs? On se moquerait. Votre amie Sylvie rirait la première.

—Mon amie Sylvie... Comme vous en parlez! Je la croyais aussi la vôtre. Vous la détestez donc?

—Oui... quand elle me prend ce qui m'est dû!»

Le silence tomba, pénible et rompu par le battement violent de ces deux cœurs. Marc reprit à voix sourde: «Pourquoi m'avez-vous maltraité, bafoué quand je vins en Hariale? Pourquoi vous êtes-vous montrée si dure, et si dédaigneuse ensuite?

—Je ne sais pas. Est-ce qu'on sait!

—Et si je faiblis, si je me soumets, vous me mépriserez encore.

—Non, je croirai seulement que vous avez un peu d'affection pour moi.

—Eh bien, donc... il le faut...

—Ah!»

Pauline leva lentement sa main, et la porta aux lèvres de Marc. Par quel geste ingénu de gratitude, cette main s'en vint-elle toute ouverte s'appuyer si doucement sur la bouche du jeune homme? C'était la propre main qui l'avait dompté.

—«Allez, murmura Pauline tout bas, allez, Marc... Plus un mot, ne vous retournez pas. Ne gâtez rien...»

Il s'en fut comme il était venu, par l'allée obscure. Pauline le regardait passionnément se perdre dans l'ombre, cependant que là-haut, bien loin, une petite lumière brillait toujours à la fenêtre de Sylvie.