Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc.

Chapitre 1691

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Louvois mourut à Versailles dans l’ancien hôtel de la surintendance des bâtiments du roi[40], le 16 juillet 1691.

La mort de Louvois fut un événement si important et donna lieu à tant de commentaires, qu’il n’est pas sans intérêt d’en rechercher les véritables causes.

Depuis un certain temps Louvois, jusqu’alors si puissant, baissait dans la faveur du roi, et tout le monde s’attendait à une disgrâce prochaine du ministre. C’est dans ces circonstances que le 15 juillet 1691, il a, chez madame de Maintenon, une vive altercation avec Louis XIV.

Cette scène est ainsi racontée, dans une note écrite par le duc de Luynes, sur le manuscrit de Dangeau[41]: «Nous avons déjà vu ce qui s’était passé au siége de Mons, et le mauvais gré que le roi fit à M. de Louvois de trouver le prince d’Orange si près de lui. On prétendit aussi qu’il imputa à ce ministre la levée du siége de Coni. Ajoutez à cela le bombardement de Liége, auquel le roi s’était opposé parce que des ennemis de M. de Louvois, ou de bons citoyens, avaient fait entendre à Sa Majesté que son ministre entretenait la haine de ses voisins par les cruautés qu’il faisait exercer partout. Il avait insisté sur le bombardement, qui se fit le 4 juin. Le roi avait déclaré précisément qu’il n’en voulait rien faire, et enfin ce ministre fut obligé d’avouer qu’il n’était plus temps de s’en dédire, parce que les ordres étaient donnés. Cette explication se passait chez madame de Maintenon. Le roi, qui d’ailleurs était mal disposé par ce que nous venons de dire, et parce qu’en général toutes les choses violentes lui répugnaient, fut indigné de tant de précipitation et lui laissa voir son ressentiment. M. de Louvois, qui n’était pas accoutumé à être contredit, au lieu de chercher à se justifier, répondit au roi assez brusquement et jeta son portefeuille sur la table du roi. Le roi se leva et prit sa canne. Madame de Maintenon, craignant l’effet de la colère de Sa Majesté, se mit entre elle et son ministre; mais le roi la rassura en lui disant qu’il n’avait eu nulle intention.»

M. de Louvois se retira et rentra chez lui tout ému. Cependant le lendemain 16, il alla comme à l’ordinaire chez le roi pour travailler avec lui; mais à peine eut-il commencé la lecture d’une dépêche, qu’il se sentit indisposé, se retira dans son appartement et mourut au bout de quelques instants, malgré les soins rapides qui lui furent donnés.

Une mort aussi prompte et dans de pareilles circonstances, fit généralement croire à un empoisonnement. Dangeau et Saint-Simon en parlent dans ce sens: «Le 16 juillet, dit ce dernier, j’étais à Versailles… sortant le même jour du dîner du roi, je le rencontrai (Louvois) au fond d’une très-petite pièce qui est entre la grande salle des gardes et ce grand salon qui donne sur la petite cour des Princes. M. de Marsan lui parlait, et il allait travailler chez madame de Maintenon avec le roi, qui devait se promener après dans les jardins de Versailles à pied, où les gens de la cour avaient la liberté de le suivre. Sur les quatre heures après-midi du même jour, j’allai chez madame de Châteauneuf, où j’appris qu’il s’était trouvé un peu mal chez madame de Maintenon, que le roi l’avait forcé de s’en aller, qu’il était retourné à pied chez lui, où le mal avait subitement augmenté; qu’on s’était hâté de lui donner un lavement qu’il avait rendu aussitôt, et qu’il était mort en le rendant, et demandant son fils Barbésieux, qu’il n’eut pas le temps de voir, quoique celui-ci accourût de sa chambre.»

«La soudaineté du mal et de la mort de Louvois fit tenir bien des discours, bien plus encore quand on sut par l’ouverture de son corps qu’il avait été empoisonné. Il était grand buveur d’eau, et en avait toujours un pot sur la cheminée de son cabinet, à même duquel il buvait. On sut qu’il en avait bu ainsi en sortant pour aller travailler avec le roi, et qu’entre sa sortie de dîner avec bien du monde, et son entrée dans son cabinet pour prendre les papiers qu’il voulait porter à son travail avec le roi, un frotteur du logis était entré dans ce cabinet, et y était resté quelques moments seul. Il fut arrêté et mis en prison. Mais à peine y eut-il demeuré quatre jours, et la procédure commencée, qu’il fut élargi par ordre du roi, ce qui avait déjà été fait, jeté au feu, et défense de faire aucune recherche. Il devint même dangereux de parler là-dessus, et la famille de Louvois étouffa tous ces bruits, d’une manière à ne laisser aucun doute que l’ordre très-précis n’en eût été donné.»

Puis, comme si ce n’était pas encore assez de toutes ces insinuations pour prouver l’empoisonnement, Saint-Simon ajoute l’histoire suivante du médecin de Louvois, qui, dit-il, lui fut racontée par un gentilhomme attaché à la maison de ce ministre. «Il m’a conté, dit Saint-Simon, étant toujours à madame de Louvois depuis la mort de son mari, que Séron, médecin domestique de ce ministre, et qui l’était demeuré de madame de Barbésieux, logé dans la même chambre au château de Versailles, dans la surintendance que Barbésieux avait conservée quoiqu’il n’eût pas succédé aux bâtiments, s’était un jour barricadé dans cette chambre, seul, quatre ou cinq mois après la mort de Louvois; qu’aux cris qu’il y fit on était accouru à sa porte, qu’il ne voulut jamais ouvrir; que ces cris durèrent presque toute la journée, sans qu’il voulût ouïr parler d’aucun secours temporel ni spirituel, ni qu’on pût venir à bout d’entrer dans sa chambre; que sur sa fin on l’entendit s’écrier qu’il n’avait que ce qu’il méritait, que ce qu’il avait fait à son maître, qu’il était un misérable indigne de tout secours; et qu’il mourut de la sorte en désespéré au bout de huit ou dix heures, sans avoir jamais parlé de personne, ni prononcé aucun nom.—A cet événement les discours se réveillèrent à l’oreille; il n’était pas sûr d’en parler. Qui a fait le coup? C’est ce qui est demeuré dans les plus épaisses ténèbres.»

Le récit de Saint-Simon et les détails circonstanciés dans lesquels il entre, semblent ne point devoir laisser de doutes sur la nature de la mort de Louvois. Aussi les historiens, tout en admettant avec une certaine circonspection les insinuations de Saint-Simon, n’ont-ils jamais repoussé complétement l’idée du poison. Une phrase de son récit, si elle était vraie, serait surtout la preuve certaine de l’empoisonnement; c’est celle-ci: On sut par l’ouverture de son corps qu’il avait été empoisonné. En effet, si les médecins ont constaté la présence du poison, il ne peut plus y avoir d’incertitude que sur la main qui a commis le crime et sur la personne qui l’a commandé. Eh bien, cette affirmation de Saint-Simon est tout à fait démentie par l’ouverture du corps de Louvois, et si les historiens n’ont pas été plus affirmatifs, c’est qu’ils n’ont pas eu connaissance de ce document, enfoui dans un livre de médecine, où ils étaient bien éloignés d’aller chercher une pièce si importante.

Dionis était le chirurgien de Louvois. C’était un chirurgien fort instruit. Il publia plusieurs ouvrages encore recherchés aujourd’hui pour les observations curieuses qu’ils renferment. Dans l’un de ces ouvrages intitulé Dissertation sur la mort subite[42], voici comment il raconte la mort de Louvois: «Le 16 juillet 1691, M. le marquis de Louvois, après avoir dîné chez lui en bonne compagnie, alla au conseil. En lisant une lettre au roi, il fut obligé d’en cesser la lecture, parce qu’il se sentait fort oppressé; il voulut en reprendre la lecture, mais ne pouvant pas la continuer, il sortit du cabinet du roi, et, s’appuyant sur le bras d’un gentilhomme à lui, il prit le chemin de la surintendance où il était logé.

»En passant par la galerie qui conduit de chez le roi à son appartement, il dit à un de ses gens de me venir chercher au plus tôt. J’arrivai dans sa chambre comme on le déshabillait; il me dit: Saignez-moi vite, car j’étouffe. Je lui demandai s’il sentait de la douleur plus dans un des côtés de la poitrine que dans l’autre; il me montra la région du coeur, me disant: Voilà où est mon mal. Je lui fis une grande saignée en présence de M. Séron, son médecin. Un moment après, il me dit: Saignez-moi encore, car je ne suis point soulagé. M. d’Aquin et M. Fagon arrivèrent qui examinèrent l’état fâcheux où il était, le voyant souffrir avec des angoisses épouvantables; il sentit un mouvement dans le ventre comme s’il voulait s’ouvrir; il demanda la chaise, et, peu de temps après s’y être mis, il dit: Je me sens évanouir. Il se jeta en arrière, appuyé sur les bras d’un côté de M. Séron, et de l’autre d’un de ses valets de chambre. Il eut des râlements qui durèrent quelques minutes, et il mourut.

»On voulut que je lui appliquasse des ventouses avec scarifications, ce que je fis, on lui apporta et on lui envoya de l’eau apoplectique, des gouttes d’Angleterre, des eaux divines et générales; on lui fit avaler de tous ces remèdes qui furent inutiles, puisqu’il était mort, et en peu de temps, car il ne se passa pas une demi-heure depuis le moment qu’il fut attaqué de son mal jusqu’à sa mort.

»Le lendemain, M. Séron vint chez moi me dire que la famille souhaitait que ce fût moi qui en fît l’ouverture. Je la fis en présence de MM. d’Aquin, Fagon, Duchesne et Séron.

»En faisant prendre le corps pour le porter dans l’antichambre, je vis son matelas tout baigné de sang; il y en avait plus d’une pinte qui avait distillé pendant vingt-quatre heures par les scarifications que je lui avais faites aux épaules; et ce qui est de particulier, c’est qu’étant sur la table, je voulus lui ôter la bande qui était encore à son bras de la saignée du jour précédent, et que je fus obligé de la remettre, parce que le sang en coulait, ce qui gâtait le drap sur lequel il était.

»Le cerveau était dans son état naturel et très-bien disposé; l’estomac était plein de tout ce qu’il avait mangé à son dîner; il y avait plusieurs petites pierres dans la vésicule du fiel; les poumons étaient gonflés et pleins de sang; le coeur était gros, flétri, mollasse et semblable à du linge mouillé, n’ayant pas une goutte de sang dans ses ventricules.

»On fit une relation de tout ce qu’on avait trouvé, qui fut portée au roi, après avoir été signée par les quatre médecins que je viens de nommer, et par quatre chirurgiens, qui étaient MM. Félix, Gervais, Dutertre et moi:

«_Le jugement certain qu’on peut faire de la cause de cette mort, est l’interception de la circulation du sang; les poumons en étaient pleins, parce qu’il y était retenu, et il n’y en a point dans le coeur, parce qu’il n’y en pouvait point entrer; il fallait donc que ses mouvements cessassent, ne recevant point de sang pour les continuer: c’est ce qui s’est fait aussi, et ce qui a causé une mort si subite._»

Telle est l’opinion des hommes de l’art; c’est à une apoplexie pulmonaire qu’ils attribuent avec juste raison la cause de la mort, et l’on ne voit nulle part qu’ils aient parlé d’empoisonnement, ainsi que l’affirme Saint-Simon. D’ailleurs Louvois était menacé depuis longtemps de cette affection; il éprouvait fréquemment des oppressions. Les médecins cherchaient à les combattre, en lui donnant les eaux de forges, qu’il allait prendre tous les matins dans l’Orangerie, où le suivaient ses commis pour ne pas discontinuer son travail ordinaire[43].

Il résulte de ces faits que Louvois a été frappé d’une attaque d’apoplexie pulmonaire, et qu’il faut reléguer au rang des fables tous les bruits d’empoisonnement répandus à sa mort, et recueillis avec avidité par le caustique Saint-Simon.

L’appartement occupé par Louvois était au premier étage de l’hôtel de la surintendance; cet appartement a vue sur le parc du côté de la petite Orangerie. Cela explique le passage de Saint-Simon, dans lequel il parle de la promenade de Louis XIV le jour de la mort de son ministre. «Quoique je n’eusse guère que quinze ans, je voulus voir la contenance du roi à un événement de cette qualité. J’allai l’attendre, et le suivis toute sa promenade. Il me parut avec sa majesté accoutumée, mais avec je ne sais quoi de leste et de délivré, qui me surprit assez pour en parler après, d’autant plus que j’ignorais alors et longtemps depuis les choses que je viens d’écrire. Je remarquai encore qu’au lieu d’aller visiter ses fontaines et de diversifier sa promenade, comme il faisait toujours dans ces jardins, il ne fit qu’aller et venir le long de la balustrade de l’Orangerie, d’où il voyait en revenant vers le château le logement de la surintendance où Louvois venait de mourir, qui terminait l’ancienne aile[44] du château sur le flanc de l’Orangerie, et vers lequel il regarda sans cesse toutes les fois qu’il revenait vers le château.»

Le corps de Louvois fut porté aux Invalides. Voici son acte de décès tel qu’il est inscrit sur les registres de la paroisse Notre-Dame de Versailles:

«Le seizième jour de juillet mil six cent quatre-vingt-onze, est décédé au château, dans l’appartement de la surintendance, très-haut et puissant seigneur monseigneur Michel-François le Tellier, marquis de Louvois, ministre et secrétaire d’État, surintendant des bâtiments, des fortifications, des arts et manufactures de France, grand maître des postes, vicaire général de l’ordre de Saint-Lazare, commandeur et chancelier des ordres du roi, âgé de cinquante-deux ans, dont le corps ayant d’abord été apporté en cette église paroissiale, a été ensuite transporté à Paris, dans l’hôtel royal des Invalides, pour être inhumé dans l’église; ses entrailles laissées à Meudon, aux révérends pères capucins, et son coeur porté aux capucines de la rue Saint-Honoré, par moi soussigné, supérieur de la maison de la congrégation de la Mission de Versailles et curé de la même ville, en présence de MM. Henri Moreau et François Maricourt, qui ont signé: Moreau, de Maricourt, prêtres de la congrégation de la Mission. Et plus bas, signé: Hébert.»

 

V

L’APPARTEMENT DE MADAME DE MAINTENON.

 

1686-1715.

 

Saint-Simon, voulant faire connaître les particularités de la vie privée de Louis XIV et de madame de Maintenon, dit dans un endroit de ses Mémoires: «Je me trouve, je l’avoue, entre la crainte de quelques redites et celle de ne pas expliquer assez en détail des curiosités que nous regrettons dans toutes les histoires et dans presque tous les Mémoires des divers temps. On voudrait y voir les princes, avec leurs maîtresses et leurs ministres, dans leur vie journalière. Outre une curiosité si raisonnable, on en connaîtrait bien mieux les moeurs du temps et le génie des monarques, celui de leurs maîtresses et de leurs ministres, de leurs favoris, de ceux qui les ont le plus approchés, et les adresses qui ont été employées pour les gouverner ou pour arriver aux divers buts qu’on s’est proposés. Si ces choses doivent passer pour curieuses, et même pour instructives dans tous les règnes, à plus forte raison d’un règne aussi long et aussi rempli que l’a été celui de Louis XIV, et d’un personnage unique dans la monarchie depuis qu’elle est connue, qui a, trente-deux ans durant, revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d’épouse, de ministre, et de toute-puissante, après avoir été si longuement néant, et, comme on dit, avoir si longtemps et si publiquement rôti le balai.» Ces réflexions de Saint-Simon peuvent également s’appliquer aux recherches des lieux habités par les mêmes personnages, et en particulier à Versailles, cette magnifique création de Louis XIV; on voudrait pouvoir connaître l’histoire de chacune des chambres de ce palais, surtout de ces petits appartements, dans lesquels on vit l’amour, la jalousie, l’ambition, la haine, toutes les plus mauvaises passions du coeur humain s’agiter si longtemps pour donner le spectacle de ces élévations et de ces chutes de favoris et de maîtresses qui ont eu tant d’influence sur les destinées de la France dans le dernier siècle. Malheureusement le château de Versailles a subi de nombreux changements depuis Louis XIV jusqu’à nos jours, et il est difficile de se reconnaître au milieu de toutes ces transformations.

L’un des appartements que l’on désire généralement le plus connaître, et sur lequel il y a eu jusqu’à ce jour le plus d’obscurité, est celui de madame de Maintenon, de cette femme extraordinaire qui, de la position la plus humble, s’éleva jusqu’au titre d’épouse du roi, et gouverna pendant plus de trente ans et le monarque et le royaume.

Nous avons étudié avec attention ce point de l’histoire du château de Versailles, comparé avec soin les divers documents qui peuvent l’éclairer, et nous croyons pouvoir établir d’une manière positive l’emplacement de cet appartement.

L’opinion, aujourd’hui la plus répandue, est que cet appartement occupait quelques pièces situées derrière les petits appartements du roi, dans l’aile nord de la cour de marbre. C’est cette opinion que M. Vatout a adoptée dans son livre du Palais de Versailles; elle paraît avoir été suivie dans la réparation de cette partie du château, puisqu’on y signale plusieurs pièces comme ayant appartenu à l’appartement de madame de Maintenon, et que Louis-Philippe y a fait placer le portrait de cette femme célèbre. Voici, du reste, ce que dit M. Vatout:

SALLE DU DÉJEUNER.

«Louis XVI avait l’habitude de déjeuner dans cette pièce avant de partir pour la chasse. Il y laissait entrer, pour les caresser, quatre chiens favoris qu’il aimait tant, que, dans la crainte de trop les fatiguer, les pages avaient ordre de les conduire en voiture à la chasse.

»Louis-Philippe avait l’habitude de s’y reposer lorsqu’il allait visiter et suivre les travaux du Musée national de Versailles.

»Cette pièce, éclairée sur la cour des Cerfs, faisait autrefois partie du petit appartement de madame de Maintenon. «Cet appartement, dit Saint-Simon, était au haut du grand escalier, de plain-pied avec l’appartement du roi[45].»

Nous verrons plus tard où Saint-Simon plaçait cet appartement, et nous sommes encore étonné, après la description si claire qu’il en donne, que M. Vatout ait pu l’indiquer dans ce lieu.

«La destruction de ce grand escalier, ajoute M. Vatout, et les nombreux changements opérés par Louis XV dans cette partie intérieure du palais, ne permettent plus aujourd’hui que d’indiquer l’emplacement du logement occupé par cette femme célèbre. Ce qu’il y a de certain, c’est que la pièce qu’on appelle aujourd’hui Salle du déjeuner faisait partie du salon par lequel le roi passait, en sortant de la salle à manger, pour se rendre dans le cabinet de madame de Maintenon. La petite galerie Mignard, avec ses deux salons, pouvait offrir à cet appartement de brillants accessoires, lorsqu’on y faisait de la musique ou qu’on y jouait la comédie.»

Cette description ne laisse aucun doute, et l’on voit que M. Vatout place l’appartement de madame de Maintenon au haut du grand escalier des ambassadeurs[46], entre les grands et les petits appartements du roi, tandis que sa place véritable, comme on va le voir, était dans la partie opposée, c’est-à-dire au haut de l’escalier de marbre, et du côté des appartements de la reine.

Mais avant d’aller plus loin, et pour bien comprendre ce que nous allons dire, il est nécessaire de jeter un coup d’oeil sur la distribution des appartements du château à l’époque de Louis XIV.

En 1671, André Félibien, historiographe des bâtiments du roi, publia une description de Versailles et des embellissements que Louis XIV y faisait exécuter. Les agrandissements successifs opérés dans le palais, et les nouveaux arrangements nécessités par le séjour du roi, déterminèrent Félibien des Avaux, son fils et son successeur dans l’emploi d’historiographe des bâtiments, à faire paraître une nouvelle description de Versailles. C’est cette nouvelle description, publiée en l’année 1703, qui va nous servir. Nous en rapporterons tout ce qui peut faire connaître d’une manière exacte la disposition des appartements, en retranchant ce qui est inutile à la solution de la question qui nous occupe; c’est, du reste, une description très-curieuse du Versailles de Louis XIV, et qui vaudrait la peine d’être publiée de nouveau.

Félibien décrit d’abord les appartements du rez-de-chaussée, occupés d’un côté par le Dauphin et de l’autre par le duc du Maine, et nous ferons remarquer qu’il indique comme habité par le duc du Maine l’appartement des bains, situé sous les grands appartements du roi, car la situation de ce logement pourra nous servir à expliquer ce qui a pu faire croire que l’appartement de madame de Maintenon devait être de ce côté du château.

Félibien ajoute ensuite[47]: «Aux côtés de la petite cour pavée de marbre du milieu du château, et aux côtés de la grande cour par où l’on a été voir les grands appartements bas, il y a huit escaliers outre ceux des quatre petites cours voisines. La plupart des uns et des autres servent à dégager les grands appartements hauts, et à monter à quantité d’autres appartements que les principaux officiers de la maison du roi, obligés par leurs charges d’être proche de la personne de Sa Majesté, occupent, tant dans les logements qui sont aux côtés des grands appartements, que dans les attiques et proche des combles du vieux et du nouveau château. Les deux escaliers les plus considérables servent pour monter aux appartements du roi. Ils sont enrichis de marbre et situés aux côtés de la grande cour proche des passages, où l’appartement des bains (pour le grand escalier des ambassadeurs) et l’appartement de Monseigneur (pour l’escalier de marbre) ont leurs principales entrées.

»Le moins grand de ces deux escaliers, appelé le petit escalier de marbre, est auprès de ce dernier appartement où l’on entre même d’ordinaire par une porte qui est proche de la rampe de cet escalier. Il n’y en a pas de plus fréquenté et qu’on connaisse davantage dans Versailles. Trois arcades donnent d’abord entrée par la grande cour dans un vestibule fait en forme d’une double galerie voûtée de pierre et pavé de carreaux de marbre blanc et de marbre noir. C’est de là qu’on va à l’escalier proche duquel une des portes de l’appartement de Monseigneur est ouverte vers le midi. Une autre porte, vers l’occident, donne entrée dans la petite cour qui est environnée, de ce côté, des bâtiments du vieux et du nouveau château, et partagée par un corridor orné de colonnes. Tout l’escalier est pavé de marbre….

»Sur le grand palier du haut, vers le midi, est une porte qui, de ce grand palier par le bout le plus proche du haut de la dernière rampe, conduit à l’appartement de la reine, occupé par madame la duchesse de Bourgogne. Et dans la face vers le septentrion, à l’autre bout du même palier, il y a une simple porte qui donne entrée dans les appartements du roi. Deux autres portes proche les précédentes servent, à l’autre bout de l’escalier vers l’orient, à entrer dans la grande salle des gardes, la plus proche de l’appartement de la reine. C’est en traversant un petit passage, qui est au bout de cette salle, qu’on peut aller par une autre grande salle (salle de 1792) à un petit appartement de jour de monseigneur le duc de Bourgogne (salles des Gouaches), et par la même salle à un grand escalier de pierre (des Princes), par où l’on va aux appartements de Monsieur, de Madame, de monseigneur le duc de Chartres et de madame la duchesse de Chartres (galerie des Batailles) qui, comme nous avons déjà dit, sont de plain-pied avec ceux du roi….

»Tâchons à présent, par une description la plus sommaire qu’il nous sera possible, de faire connaître l’état où les appartements du roi et les autres appartements hauts du vieux et du nouveau château sont aujourd’hui.

»Le premier appartement du roi, où l’on entre, comme nous avons dit, par le petit escalier de marbre du côté du septentrion, a vue sur la petite cour pavée de marbre, qu’il environne de trois côtés. Un vestibule que l’on trouve d’abord proche du petit escalier sert vers l’orient à donner passage à un appartement particulier qu’occupe madame la marquise de Maintenon dans une des ailes de la grande cour; et vers l’occident à entrer par une salle des gardes dans une antichambre où l’on sert le roi quand il mange en public.»

Ainsi, il n’y a pas ici de termes ambigus; c’est sur le vestibule placé près du palier du petit escalier de marbre et en face de l’entrée de l’appartement de Louis XIV, que se trouvait l’appartement de madame de Maintenon. Nous reviendrons bientôt sur cet appartement, et nous allons continuer la description de celui du roi, en suivant toujours Félibien, afin de montrer qu’il indique la destination de toutes les pièces de cet appartement, et que l’endroit qu’il vient de désigner est le seul où l’on puisse placer l’habitation de cette femme célèbre:

«Cette antichambre, celle où le roi mangeait en public, a depuis peu, vers le midi, une porte par où l’on entre dans un petit appartement de nuit de monseigneur le duc de Bourgogne (depuis petit appartement de la reine), que l’on a construit de nouveau au-dessus du corridor qui traverse en bas le milieu de la petite cour la plus proche de l’appartement de Monseigneur. Mais pour aller par la grande antichambre du roi dans l’appartement de Sa Majesté, on entre, vers l’occident, dans la chambre des Bassans, ainsi appelée à cause qu’il y a plusieurs tableaux de ces anciens maîtres au-dessus des portes et dans les lambris. Cette chambre a trois portes, outre celle de la grande antichambre par où l’on est entré. Une porte au midi conduit à un escalier de dégagement par où monseigneur monte de son appartement à celui du roi (cet escalier en pierre existe encore aujourd’hui, quoiqu’il ne soit plus d’aucun usage); une autre porte à l’occident conduit dans la grande galerie haute du nouveau château, du côté des jardins; et la troisième porte, au septentrion, est celle par où il faut passer dans la suite du premier appartement du roi, et premièrement dans la chambre à coucher de Sa Majesté.»

Après la description de la chambre du roi et de son ameublement, il ajoute: «Les portes du côté de la cheminée donnent entrée vers le septentrion dans un grand salon carré, situé au milieu de l’ancien château, sur le vestibule pavé et lambrissé de marbre qu’on a remarqué en bas…. Ensuite du salon on trouve une autre pièce appelée chambre du Conseil. Le premier des cabinets du roi est entièrement revêtu de glaces…. On le nomme cabinet des Termes, parce que vingt figures de jeunes enfants en forme de Termes, qui soutiennent des festons dorés, ornent une manière d’attique élevée au-dessus de la corniche, dans le même cabinet[48]. Il reçoit son jour vers le septentrion, par la petite cour de l’appartement des bains.»

Cette description de l’appartement du roi est curieuse en ce qu’elle nous donne l’époque exacte de l’établissement de la chambre à coucher dans laquelle mourut Louis XIV. En effet, l’on a pu voir dans les détails donnés par Félibien que ce que l’on nomme le salon de l’OEil-de-boeuf était coupé en deux parties, dont l’une était occupée par une antichambre nommée des Bassans, et l’autre par la chambre à coucher du roi, tandis que la chambre à coucher actuelle, qui occupe le centre du château, était un grand salon de réception, probablement l’ancien grand salon de Louis XIII.

C’est en 1703 que Félibien des Avaux fit paraître sa Description sommaire de Versailles. Mais à la fin de ce même volume, dans un chapitre intitulé Changements qui ont été faits à Versailles, en divers endroits du château, pendant l’impression de ce volume, voici ce qu’il dit de l’appartement du roi: «On voit un nouveau salon qui ne surprend pas moins par sa richesse que par sa grandeur. Il contient tout l’espace d’une seconde antichambre et d’une chambre où l’on a vu jusqu’ici le lit du roi: ainsi ce nouveau salon a au moins soixante pieds de longueur sur environ vingt-six de largeur, et son exhaussement, qu’on a beaucoup augmenté, a donné moyen de faire une ouverture ovale de fenêtre dans le haut de l’extrémité vers le midi—que l’on nomme un oeil-de-boeuf—pour donner plus de jour au salon. L’on ne peut trop considérer dans la chambre du roi, qui servait autrefois de salon, les changements qu’on y a faits et les ornements nouveaux dont on l’a embellie. Elle est toute boisée et presque entièrement dorée sur un fond blanc, ainsi que le grand salon, mais ornée avec encore plus de magnificence. La cheminée est placée à présent vers le septentrion; son chambranle de marbre occupe le bas d’une grande arcade remplie de glaces de miroir, et dont le cintre est porté par des pilastres ioniques, et chargé d’une cassolette fumante, accompagnée de festons de fleurs, et de deux Zéphyrs figurés par des enfants en bas-reliefs, qui ont des ailes de papillon au dos. Il y a une semblable arcade vis-à-vis, aussi toute remplie de glaces et accompagnée d’ornements. L’on a doré de nouveau les pilastres, et tous les ouvrages de sculpture qu’on a conservés. Une grande arcade surbaissée sert du côté de l’occident, vis-à-vis des fenêtres, à augmenter la profondeur de cette chambre pour y placer plus commodément le lit du roi.»

Il est donc évident que le salon dit de l’OEil-de-boeuf et la chambre actuelle du roi Louis XIV ne datent que de l’année 1703, c’est-à-dire de l’époque écoulée entre l’impression de l’ouvrage de Félibien et les additions qu’il a placées à la fin, avant de la livrer au public.

Dans les changements qu’on venait de faire subir à l’appartement du roi, Félibien signale l’agrandissement de la salle du Conseil aux dépens du cabinet des Termes, qui, quoique plus petit, n’en continua pas moins d’exister.

Félibien ajoute: «Le second cabinet, dans lequel on entre par le grand cabinet du Conseil et par l’ancien cabinet des Termes, et qui a vue vers le septentrion sur la même cour, et vers le midi sur la petite cour pavée de marbre, est orné de tableaux de tous côtés.» (Sous Louis XV, cette chambre fut agrandie du côté du nord, l’on boucha les fenêtres de ce côté, et elle devint la chambre à coucher du roi.) «La pièce suivante sert de vestibule à un escalier par où le roi descend de son appartement pour sortir du château, et sert à passer dans un autre cabinet, qu’une arcade et deux autres ouvertures moins grandes qui l’accompagnent unissent à la dernière pièce de l’enfilade. Ici une porte située au septentrion donne entrée dans un salon ovale tout doré et orné de pilastres et de quatre niches où l’on a placé autant de groupes de bronze. Enfin, dans ce salon ovale, une porte donne entrée dans un cabinet qui l’accompagne vers l’occident, et une autre porte vers l’orient conduit à la petite galerie peinte par Mignard, dont nous avons rapporté une description assez étendue, ainsi que des deux salons qui sont à ses extrémités.» Ici s’arrête la description des petits appartements du roi. Félibien décrit ensuite le grand escalier des ambassadeurs, les grands appartements du roi, la grande galerie et les appartements de la reine, qui ne sont point changés.

En suivant pas à pas, sur les plans de Blondel, la description de Félibien, on voit que toutes les pièces de l’appartement du roi, qui y sont parfaitement indiquées, avaient toutes une destination, et qu’il est impossible d’y trouver un endroit pouvant s’appliquer à l’appartement de madame de Maintenon. Il faut donc absolument chercher cet appartement dans une autre partie du château.

Nous avons dit que Félibien en plaçait la porte dans le vestibule qui servait d’entrée à l’appartement du roi: «Un vestibule que l’on trouve d’abord proche du petit escalier sert, vers l’orient, à donner passage à un appartement particulier qu’occupe madame la marquise de Maintenon dans une des ailes de la grande cour.» Malheureusement Félibien, si exact dans le détail des divers appartements qu’il décrit, mais voulant seulement faire connaître au public ceux qu’on pouvait visiter et qui étaient curieux par leurs ornements, les tableaux, les sculptures, ou les choses rares qu’ils contenaient, n’a parlé que des appartements du roi, de la reine et des princes, et n’a rien ajouté de plus sur celui de madame de Maintenon. Cependant cette indication est déjà une preuve de sa situation en ce lieu, et de la nécessité de ne point le chercher ailleurs.

Voyons, maintenant que nous savons le lieu occupé par cet appartement, si nous trouverons quelque part des détails assez circonstanciés pour qu’il ne reste aucun doute, et que nous puissions, en quelque sorte, le rétablir comme il était à cette époque.

Il était impossible que Saint-Simon, ce caustique et spirituel chroniqueur, qui passait, pour ainsi dire, tous ses jours dans le château de Versailles à suivre ses habitants, pour deviner leurs pensées, leurs actions, connaître les événements nouveaux et surtout les intrigues que ce peuple de courtisans faisait éclore et avorter à chaque instant, ne donnât pas quelques renseignements sur le lieu qu’habitait le plus célèbre de tous ces personnages, sur celui qui était devenu le véritable chef de l’État, et que Saint-Simon avait d’autant plus de motifs de faire connaître dans ses moindres actions, qu’il y cherchait presque toujours des raisons de faire excuser la haine qu’il lui portait.

Il donne en effet dans ses Mémoires une description si exacte et si minutieuse de l’appartement de madame de Maintenon, que l’on est étonné d’avoir vu sa place si longtemps ignorée.

Voici à quelle occasion. Au mois de décembre 1708, le duc de Bourgogne revenait de sa campagne de Flandre, qui n’avait pas été heureuse. Il était attendu à la cour avec grande impatience; et tous ses amis redoutaient la réception qu’allait lui faire Louis XIV. Saint-Simon, très-attaché au duc de Bourgogne, raconte ainsi cette réception, dans laquelle il entre, pour la mieux faire comprendre, dans les plus minutieux détails:

«Madame la duchesse de Bourgogne, dit-il, était dans une grande agitation de la réception que recevrait monseigneur le duc de Bourgogne, et de pouvoir avoir le temps de l’entretenir et de l’instruire avant qu’il pût voir le roi en personne. Je lui fis dire de lui mander d’ajuster son voyage de façon qu’il arrivât à une ou deux heures après minuit, parce que de la sorte, arrivant tout droit chez elle et ne pouvant voir qu’elle, ils auraient tout le temps de la nuit à être ensemble seuls, les premiers instants du matin avec le duc de Beauvillier et peut-être avec madame de Maintenon, et l’avantage encore que le prince saluerait le roi et Monseigneur avant que personne fût entré chez eux, et que personne n’y serait témoin de sa réception, à très-peu de valets près et même écartés. L’avis ne fut pas donné, ou, s’il le fut, il ne fut pas suivi. Le jeune prince arriva le lundi 11 décembre, un peu après sept heures du soir, comme Monseigneur venait d’entrer à la comédie[49], où madame la duchesse de Bourgogne n’était pas allée pour l’attendre. Je ne sais pourquoi il vint descendre dans la cour des Princes au lieu de la grande. J’étais en ce moment-là chez la comtesse de Roucy dont les fenêtres donnaient dessus. Je sortis aussitôt, et arrivant au haut du grand degré du bout de la galerie[50], j’aperçus le prince qui le montait, entre les ducs de Beauvillier et de la Rocheguyon, qui s’étaient trouvés à la descente de sa chaise. Il avait bon visage, gai et riant, et parlait à droite et à gauche. Je lui fis ma révérence au bord des marches. Il me fit l’honneur de m’embrasser, mais de façon à me marquer qu’il était encore plus instruit qu’attentif à ce qu’il devait à la dignité, et il ne parla plus qu’à moi un assez long bout de chemin, pendant lequel il me glissa bas qu’il n’ignorait pas comment j’avais parlé, et comment j’en avais usé à son égard. Il fut rencontré par un groupe de courtisans, à la tête desquels était le duc de la Rochefoucauld. Entouré de ce groupe, il traversa la grande salle des gardes, au lieu d’entrer chez madame de Maintenon par son antichambre de jour et par les derrières, bien que son plus court[51], et alla, par le palier du grand degré[52], entrer par la grande porte de l’appartement de madame de Maintenon[53]. C’était le jour du travail ordinaire de Pontchartrain, qui, depuis quelque temps, avait changé avec Chamillart du mardi au lundi. Il était alors en tiers avec le roi et madame de Maintenon, et le soir même il me conta cette curieuse réception, qu’il remarqua bien et dont il fut seul témoin. Je dis en tiers, parce que madame la duchesse de Bourgogne allait et venait; mais pour le bien entendre, il faut un moment d’ennui de mécanique.

»L’appartement de madame de Maintenon était de plain-pied et faisant face à la salle des gardes du roi[54]. L’antichambre était plutôt un passage long en travers, étroit, jusqu’à une autre antichambre toute pareille de forme, dans laquelle les seuls capitaines des gardes entraient[55], puis une grande chambre profonde[56]. Entre la porte, par où l’on y entrait de cette seconde antichambre, et la cheminée[57], était le fauteuil du roi adossé à la muraille, une table devant lui, et un ployant autour pour le ministre qui travaillait. De l’autre côté de la cheminée une niche de damas rouge et un fauteuil ou se tenait madame de Maintenon avec une petite table devant elle. Plus loin son lit dans un enfoncement[58]. Vis-à-vis les pieds du lit une porte et cinq marches[59]. Puis un fort grand cabinet qui donnait dans la première antichambre de l’appartement de monseigneur le duc de Bourgogne, que cette porte enfilait, et qui est aujourd’hui l’appartement du cardinal de Fleury[60]. Cette première antichambre ayant à droite cet appartement, et à gauche ce grand cabinet de madame de Maintenon, descendait, comme encore aujourd’hui, par cinq marches dans le salon de marbre contigu au palier du grand degré au bout des deux galeries, haute et basse, dites de madame la duchesse d’Orléans, ou des Princes[61].

«Tous les soirs, madame la duchesse de Bourgogne jouait dans le grand cabinet de madame de Maintenon avec les dames à qui on avait donné l’entrée, qui ne laissait pas d’être assez étendue, et de là, entrait, tant et si souvent qu’elle voulait, dans la pièce joignante, qui était la chambre de madame de Maintenon, où elle était avec le roi, la cheminée entre deux. Monseigneur, après la comédie, montait dans ce grand cabinet[62] où le roi n’entrait point, et madame de Maintenon presque jamais.

»Avant le souper du roi, les gens de madame de Maintenon lui apportaient son potage avec son couvert, et quelque autre chose encore. Elle mangeait, ses femmes et un valet de chambre la servaient, toujours le roi présent, et presque toujours travaillant avec un ministre. Le souper achevé, qui était court, on emportait la table; les femmes de madame de Maintenon demeuraient, qui tout de suite la déshabillaient en un moment, et la mettaient au lit. Lorsque le roi était averti qu’il était servi, il passait un moment dans une garde-robe[63], allait après dire un mot à madame de Maintenon, puis sonnait une sonnette qui répondait au grand cabinet. Alors Monseigneur, s’il y était, monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, et les dames qui étaient à elle, entraient à la file dans la chambre de madame de Maintenon, ne faisaient presque que la traverser, et précédaient le roi qui allait se mettre à table suivi de madame la duchesse de Bourgogne et de ses dames. Celles qui n’étaient point à elle, ou s’en allaient, ou, si elles étaient habillées pour aller au souper, car le privilège de ce cabinet était d’y faire sa cour à madame la duchesse de Bourgogne sans l’être, faisaient le tour par la grande salle des gardes sans entrer dans la chambre de madame de Maintenon. Nul homme, sans exception que ces trois princes, n’entrait dans le grand cabinet. Cela expliqué, venons à la réception et à tout son détail, auquel Pontchartrain fut très-attentif, et qu’il me rendit tête à tête très-exactement une demi-heure après qu’il fut revenu chez lui[64].

»Sitôt que de chez madame de Maintenon on entendit la rumeur qui précède de quelques instants ces sortes d’arrivée, le roi s’embarrassa jusqu’à changer diverses fois de visage. Madame la duchesse de Bourgogne parut un peu tremblante, et voltigeait par la chambre pour cacher son trouble, sous prétexte d’incertitude par où le prince arriverait, du grand cabinet ou de l’antichambre. Madame de Maintenon était rêveuse. Tout à coup les portes s’ouvrirent. Le jeune prince s’avança au roi, qui, maître de soi plus que qui que ce fût, perdit à l’instant tout embarras, fit un pas ou deux vers son petit-fils, l’embrassa avec assez de démonstration de tendresse, lui parla de son voyage; puis, lui montrant la princesse:—Ne lui dites-vous rien? ajouta-t-il d’un visage riant. Le prince se retourna un moment vers elle, et répondit respectueusement comme n’osant se détourner du roi, et sans avoir remué de place. Il salua ensuite madame de Maintenon, qui lui fit fort bien. Ces propos de voyage, de couchées, de chemins durèrent ainsi et tout debout un demi-quart d’heure; puis le roi lui dit qu’il n’était pas juste de lui retarder plus longtemps le plaisir qu’il aurait d’être avec madame la duchesse de Bourgogne, et le renvoya, ajoutant qu’ils auraient loisir de se revoir. Le prince fit sa révérence au roi, une autre à madame de Maintenon, passa devant le peu de dames du palais qui s’étaient enhardies de mettre la tête dans la chambre, au bas de ces cinq marches, entra dans le grand cabinet, où il embrassa madame la duchesse de Bourgogne, y salua les dames qui s’y trouvèrent, c’est-à-dire les baisa, demeura quelques moments, et passa dans son appartement, où il s’enferma avec madame la duchesse de Bourgogne.

»Leur tête-à-tête dura deux heures et plus; tout à la fin madame d’O y fut en tiers; presque aussitôt après, la maréchale d’Estrées y entra, et peu de moments après madame la duchesse de Bourgogne sortit avec elles, et revint dans le grand cabinet de madame de Maintenon. Monseigneur y vint à l’ordinaire au sortir de la comédie[65]; madame la duchesse de Bourgogne, en peine de ce que monseigneur le duc de Bourgogne ne se pressait point d’y venir saluer Monseigneur, l’alla chercher, et revint disant qu’il se poudrait; mais remarquant que Monseigneur n’était pas satisfait de ce peu d’empressement, elle envoya le hâter. Cependant la maréchale d’Estrées, folle et étourdie, et en possession de dire tout ce qui lui passait par la tête, se mit à attaquer Monseigneur de ce qu’il attendait si tranquillement son fils au lieu d’aller lui-même l’embrasser. Ce propos hasardé ne réussit pas. Monseigneur répondit sèchement que ce n’était pas à lui à aller chercher le duc de Bourgogne, mais au duc de Bourgogne à le venir trouver. Il vint enfin. La réception fut assez bonne, mais elle n’égala pas celle du roi à beaucoup près. Presque aussitôt le roi sonna, et on passa pour le souper[66].»

Nous avons transcrit tout entière cette scène de la réception du duc de Bourgogne par le roi Louis XIV, malgré sa longueur, parce qu’elle donne les renseignements les plus exacts sur cet appartement de madame de Maintenon, tant cherché, et aussi parce que nous avons pensé qu’elle paraîtrait d’autant plus piquante qu’on pourrait la suivre dans tous ses détails sur les lieux mêmes.

Il nous semble que d’après ces diverses descriptions de Félibien et de Saint-Simon, et en les comparant aux plans que Blondel a donnés des appartements du château de Versailles à l’époque de Louis XIV, il ne doit rester aucun doute dans l’esprit des personnes même les plus prévenues sur l’emplacement qu’occupait l’appartement de madame de Maintenon.

Maintenant, quelle raison a donc pu faire indiquer comme appartement de madame de Maintenon des chambres qui n’en ont jamais fait partie, et qui en sont même si éloignées?

La seule véritable, c’est qu’au moment où l’on cherchait à retrouver, pour chacune des pièces des petits appartements, le nom qu’elles avaient dû avoir sous Louis XIV, on n’avait aucune donnée sur le lieu qu’avait occupé l’appartement de madame de Maintenon; et que comme il existait un petit escalier allant des petits appartements à l’appartement du rez-de-chaussée (ancien appartement des Bains), et portant encore le nom d’escalier de Maintenon, on supposa que l’appartement de la secrète épouse de Louis XIV avait dû ouvrir sur cet escalier, qui lui servait sans doute d’entrée particulière. De là la place qu’on lui donne dans tous les ouvrages modernes, et en particulier dans celui de M. Vatout.

Mais ce nom de Maintenon, conservé à l’escalier dont nous parlons, et qui a induit en erreur l’historiographe moderne des bâtiments du roi, ne peut-il pas s’expliquer tout autrement?

Félibien nous dit, dans sa description du château, que l’appartement des Bains, placé sous les grands appartements du roi, était occupé par le duc du Maine; or, tout le monde sait que madame de Maintenon est restée gouvernante de ce jeune prince jusqu’au moment de son élévation, et qu’elle allait fréquemment chez le roi, surtout dans les premiers temps de sa faveur. Eh bien, ne peut-on pas considérer comme à peu près certain que cet escalier, qui se rendait directement des appartements qu’elle habitait avec le duc du Maine dans ceux de Louis XIV, devait être celui qu’elle prenait pour y aller; d’où, par suite, lui serait venu le nom qu’il a conservé jusqu’à nos jours?

Quelle que soit la valeur de cette explication, à laquelle nous attachons très-peu d’importance, toujours est-il qu’il résulte des descriptions de Félibien et de Saint-Simon, comparées aux plans de Blondel, que l’appartement occupé par madame de Maintenon dans le château de Versailles était situé du côté des appartements de la reine, occupés alors par la duchesse de Bourgogne, derrière la grande salle des gardes du corps, de plain-pied avec l’appartement de Louis XIV, et ouvrant en face de ce dernier dans le vestibule placé au haut de l’escalier de marbre ou de la reine; et que cet appartement, successivement occupé sous Louis XV par le comte de Clermont, et sous Louis XVI par le maréchal de Duras, forme aujourd’hui trois des salles consacrées aux campagnes de 1793, 1794 et 1795.

Tout en admettant cette conclusion, quelques personnes pourraient peut-être penser que dans les derniers temps de la vie de Louis XIV, et particulièrement après la mort du duc et de la duchesse de Bourgogne, madame de Maintenon vint habiter une autre partie du château; mais en lisant attentivement Saint-Simon, surtout lorsqu’il parle de la dernière maladie du roi, on voit qu’elle resta toujours dans le même appartement.

«Toute la cour, dit-il, se tenait tout le jour dans la galerie. Personne ne s’arrêtait dans l’antichambre la plus proche de la chambre (l’OEil-de-boeuf) que les valets familiers, et la pharmacie, qui y faisaient chauffer ce qui était nécessaire; on y passait seulement, et vite, et d’une porte à l’autre. Les entrées passaient dans les cabinets par la porte de glace qui y donnait de la galerie qui était toujours fermée, et qui ne s’ouvrait que lorsqu’on y grattait, et se refermait à l’instant. Les ministres et les secrétaires d’État y entraient aussi, et tous se tenaient dans le cabinet qui joignait la galerie (le cabinet des Termes). Les princes du sang, ni les princesses filles du roi n’entraient pas plus avant, à moins que le roi ne les demandât, ce qui n’arrivait guère. Le maréchal de Villeroy, le chancelier, les deux bâtards, M. le duc d’Orléans, le père Tellier, le curé de la paroisse, quand Maréchal, Fagon et les premiers valets de chambre n’étaient pas dans la chambre, se tenaient dans le cabinet du Conseil, qui est entre la chambre du roi et un autre cabinet (des Termes), où étaient les princes et princesses du sang, les entrées et les ministres.

»Le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la chambre en année, se tenait sur la porte, entre les deux cabinets, qui demeurait ouverte, et n’entrait dans la chambre du roi que pour les moments de son service absolument nécessaire. Dans tout le jour personne n’entrait dans la chambre du roi que par le cabinet du Conseil, excepté ces valets intérieurs ou de la pharmacie qui demeuraient dans la première antichambre, madame de Maintenon et les dames familières, et pour le dîner et le souper, le service et les courtisans qu’on y laissait entrer.»

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