Dans la tourbe

Claude Amoz · Chapitre 6 sur 33

Pages du PDF

Dans la tourbe

Chapitre 4

 

Dans la grande maison grise, personne n’a pris le temps d’ouvrir les volets pour dissiper l’odeur triste de renfermé qui s’attarde. La sœur est au téléphone. Les autres femmes se sont réfugiées dans la cuisine, autour d’une table en Formica. Une mouche se cogne au plafond, près d’une ampoule électrique qui se reflète, minuscule, dans les lunettes de Mademoiselle Cayeux.

Brusquement Lucie, une des handicapées, s’agite dans son fauteuil roulant. Ses bras décharnés battent l’air, elle renverse le visage en louchant. Avec de grandes contorsions, elle arrache à sa gorge un gargouillis râpeux. Personne ne comprend ce qu’elle cherche à dire.

— Attendez que j’avance mon carrosse ! lance Germaine.

Le carrosse de Germaine, c’est son fauteuil roulant. Elle agite une main contre son oreille.

— Allô, allô ! Qu’est-ce qu’elle veut, ma copine ?

Lucie ne bouge plus. Germaine se passe la langue sur les lèvres :

— Elle veut manger. C’est ça qu’elle avait dit. La preuve : moi aussi, j’ai faim.

— Désolée, dit la sœur, en rentrant dans la pièce. Toutes nos provisions sont restées dans le car, et l’épicerie la plus proche est au village, à trois bons kilomètres.

— Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’on va devenir ? On va mourir de faim !

Une panique fait frissonner les vieux visages ; les doigts tachés de brun se referment, comme pour protéger âprement quelques maigres réserves. La peur de manquer, de ne pas trouver de quoi se nourrir, la peur la plus ancienne et la plus animale.

— Ne dites pas de bêtises, coupe la sœur. Je viens de prévenir la gendarmerie. Le brigadier sera ici dans quelques minutes. D’autre part, j’ai pris sur moi d’appeler ce pharmacien, puisqu’il m’avait laissé son adresse. Il va venir, avec sa voiture. Il nous aidera.

— Vous savez bien, explique Mademoiselle Cayeux de sa voix compétente. Le monsieur de ce matin, sur le parking. Il avait proposé de venir nous aider, mais il n’était pas sûr…

— Victoire ! rugit Germaine. Ma copine Lucie va pouvoir manger. Et moi aussi. Regardez ce que j’ai trouvé…

Elle brandit un sachet. Mademoiselle Cayeux s’en saisit, remonte ses lunettes, lit l’étiquette à haute voix. Le régal du chasseur, la bonne saveur des soupes d’autrefois, aliment déshydraté… Sur l’emballage sourit un colosse barbu, affublé de bottes verdâtres, qui porte un fusil en bandoulière.

— Ne vous réjouissez pas trop vite. Il est vide. On l’a déjà ouvert, il ne reste rien.

Germaine éclate d’un rire strident. Son gros visage est congestionné, elle hoquette.

— Qu’est-ce qu’on rigole ! Allô, allô ! Lucie, tu entends ? Le chasseur est vide ! Il n’y a plus rien dedans !

Marcelle attrape l’emballage, le froisse contre sa paume. Ses doigts s’acharnent sur le sachet, ils le mettent en lambeaux. Il perd son visage, le chasseur, les ongles rouges lacèrent son corps. Bientôt, il n’est plus qu’un tas de papiers déchiquetés sur la table.

— Ne nous agitons pas ainsi, proteste Mademoiselle Cayeux. La Providence veille. Nous n’avons rien à craindre.

Elle lève un doigt solennel vers le plafond, en promenant à la ronde un regard lumineux. Puis son doigt s’abaisse ; il caresse avec tendresse la médaille qu’elle porte au cou, au bout d’une chaîne dorée.

— N’est-ce pas, ma sœur ? Le Bon Dieu n’abandonne jamais personne.

La sœur murmure un assentiment vague. Les certitudes de Mademoiselle Cayeux n’ont pas l’air de la réconforter beaucoup. On entend une voiture qui ralentit, qui s’arrête. Les gendarmes, enfin ? Germaine pousse son fauteuil vers la fenêtre ; elle observe à travers les fentes des persiennes.

— Ma parole ! Le chasseur !

Des pas grincent sur le gravier de l’allée. Un homme entre dans la cuisine. Germaine a raison, c’est bien le chasseur, celui de l’emballage. Il a les mêmes bottes, la même barbe broussailleuse, mais il ne tient pas de fusil, il est plus lourd, et il ne sourit pas.

— Qu’est-ce qu’on rigole ! Le chasseur ! Celui qui est vide…

Germaine en pleure de rire, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil. L’homme reste interdit. Son regard hésite, s’arrête sur Germaine, sur Lucie, se heurte aux volets clos. Quand il parle enfin, sa voix ressemble à son regard, indécise et fuyante, on l’entend à peine.

— Je voulais vous prévenir… Je viens de croiser votre car sur la route qui traverse la tourbière. Il roulait complètement à gauche, nous avons failli avoir un accident. C’était un homme très âgé qui conduisait. Cela m’a paru bizarre et j’ai pensé que je devais…

Il ne finit pas sa phrase. Il suit des yeux cette mouche qui tourne : elle se cogne aux murs, au plafond. Qu’est-ce qu’on ressent, quand on est un insecte, fasciné par un filament lumineux ? quand on ne trouve pas la délivrance ? Il ouvre la fenêtre, repousse les volets. Le soleil éclaire les meubles. Certains ont été remplacés, mais l’ensemble est toujours aussi laid qu’autrefois. La table en Formica, les chaises dépareillées, le buffet bancal, avec sa corniche prétentieuse. Dans le salon, peut-être que les choses n’ont pas changé davantage, peut-être que les photos des orphelines sont encore alignées sur les murs, dans leurs vieux cadres.

Il se présente gauchement, en ne donnant que son prénom, comme un enfant :

— Je m’appelle Marc. J’ai longtemps vécu dans cette maison. Je n’y étais pas revenu depuis que votre Fondation l’a achetée. Ma mère était cuisinière ici, et nous logions…

Encore une phrase qu’il laisse inachevée. Sa vie n’intéresse personne. Les femmes parlent toutes à la fois, elles essaient de lui expliquer quelque chose, mais il ne comprend rien, même s’il saisit des bribes, de temps en temps :

— Et le troisième bénévole a fait faux bond, un jeune, un garçon…

Une des vieilles dames torture entre ses doigts un sachet en papier qu’elle a mis en lambeaux. On devine encore quelques fragments du dessin : un visage froissé, déchiré.

— Il y avait un pharmacien, dans une grosse voiture, il va venir…

Qu’est-ce qu’elles racontent ? Appuyé contre la fenêtre, il assemble des phrases, au hasard : un jeune, un garçon, il va venir…

Elles parlent de plus en plus fort. Marc a mal à la tête, il voudrait être ailleurs. Son regard tente de s’échapper, il fait le tour de la pièce, se cogne contre les meubles, comme la mouche qui cherchait la fenêtre. Son regard captif voudrait s’enfuir, comme un insecte.

— La sœur a prévenu les gendarmes…

Marc n’écoute plus. Il se répète : un jeune, un garçon, il va venir. Ces mots n’ont pas de sens. Il n’aurait jamais dû retourner ici, dans cette cuisine : il y a passé trop d’heures, quand il était adolescent, à aider sa mère, qui préparait les repas. La tristesse d’autrefois y est restée. La même tristesse, presque oubliée, mais elle n’était pas morte, elle était restée ici, entre ces murs qu’on a forcément repeints, depuis tant d’années, mais on leur a laissé la couleur ancienne – un beige terne, voilé de brun.

— Ils sont partis avec toutes nos provisions dans le car…

La tristesse d’autrefois, telle une mouche qui se cogne, sans pouvoir sortir. La tristesse, et d’autres sentiments confus. De si longues heures, le front contre la vitre, à guetter, comme un chasseur, attendant le retour de quelqu’un qui n’est pas revenu, qui ne reviendra jamais.

— Si ça continue, on va mourir de faim…

Dans cette cuisine, un jour, quand il était enfant, une femme est entrée. Une apparition à peine entrevue, une figure douce dont le mystère le hante encore, après tant d’années. Une femme. Elle s’est penchée sur lui avec tendresse. Elle était belle, et si triste…

Un peu plus tard, le même jour, elle s’est promenée avec lui dans le jardin. Soudain, comme une fée, elle a sorti de son sac un paquet, enveloppé dans du papier brun. Le premier cadeau dont il se souvienne. Le premier peut-être qu’on lui ait jamais fait. Mais un cadeau étrange. Un objet mystérieux, dont il n’a pas compris le sens.

Elle a dit :

— N’oublie pas.

Elle a posé le paquet dans sa main et elle est partie, si vite, avant qu’il ait pu répondre.

Bien des années plus tard, un autre visiteur est venu déchirer la solitude. Le fils de cette femme, Christophe. Il a passé ici quelques semaines de vacances, en été. Un garçon de quinze ans. Il aurait fallu lui parler…

Christophe est parti, lui aussi, trop vite, sans qu’on puisse rien lui dire. Dans la cuisine des Roches Sourdes, il n’est resté qu’un chasseur vide, comme dit la grosse infirme. Elle a raison : si ça continue, on va mourir de faim. Une si longue attente qui recommence. Tant de fidélité, pour rien.