Dante et Goethe : dialogues

Daniel Stern · Chapitre 4 sur 6 · partie 2/3

Pages du PDF

Dante et Goethe : dialogues

Troisième Dialogue.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Cet ami était un honnête homme. Il avait été choisi sans doute par la triste Cornélie pour l'aider à sortir moins brusquement d'elle-même et de son passé. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompées. Cornélie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnête homme. Gœthe le dit, il en juge à la contrainte du foyer conjugal lorsqu'il y vient s'asseoir; il en juge surtout à la véhémence avec laquelle sa sœur le détourne d'un mariage qu'il projetait, lui aussi, pour fuir l'isolement du cœur.

Quatre ans après le jour où Cornélie quittait le nom de Gœthe, elle quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre poëte une commotion terrible. «Une des plus fortes racines de son existence était tranchée.» C'est lui qui parle ainsi. À la page de ses souvenirs où il inscrit la date funèbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit ans), on lit ces mots: «Jour sombre et déchiré; douleur et rêves.»

MARCEL.

Vous n'aviez pas tort de nous dire que cette amitié de Gœthe pour sa sœur au berceau est plus incompréhensible encore que l'amour du petit Dante pour Béatrice. Un sentiment aussi mal défini, aussi exalté, est assurément une des plus curieuses, une des plus maladives variétés de l'amour platonique, et je l'aurais cru tout à fait incompatible avec le bon sens et la saine raison de Gœthe.

DIOTIME.

Détrompez-vous, Marcel. L'idéal platonique, un peu germanisé, est au fond de tous les attachements de Gœthe. Et si c'est là une maladie, il l'apporte en naissant pour n'en guérir jamais. La plupart des amours de sa jeunesse sont malheureuses; il aime souvent sans espoir. De ses deux grandes passions, Charlotte et Mme de Stein, la première ne fut qu'un renoncement enthousiaste qui put avoir le fiancé pour témoin; pour confident, l'époux; dont la femme aimée put paraître émue; dont la jeune mère n'hésitait pas à perpétuer le souvenir en donnant à son fils le nom de son amant; que le poëte enfin put rendre public dans un récit qui agita toute l'Allemagne, sans qu'aucune des trois personnes intéressées en reçût, au plus délicat de l'honneur, la moindre atteinte. Beaucoup plus tard, pendant les dix années que Mme de Stein occupe le cœur de Gœthe, leur intimité est de telle nature que les plus proches amis, Schiller par exemple, la croient entièrement platonique, et que lui-même un jour, quand il en rappellera le souvenir, ne craindra pas de profaner la piété des tombeaux en la comparant au lien sacré qui l'unissait à sa sœur Cornélie.—Que cela étonne votre bon sens français, Marcel, je le trouve très-simple; mais ne perdons pas de vue que nous sommes en Allemagne, où la rêverie, la Schwaermerei, se mêle et se confond avec les sentiments les plus réels. Et Gœthe, sur ce point comme sur tant d'autres, était bien véritablement «le plus allemand des Allemands.»

ÉLIE.

Mais ces deux figures d'exception à part, il me semble que la galerie des femmes de Gœthe, pour me servir de l'expression consacrée, n'a que des portraits vulgaires, à tout le moins bourgeois, et qui ne supporteraient pas le voisinage de la noble Portinari.

DIOTIME.

Rien de moins bourgeois, selon l'acception française du mot, c'est-à-dire rien de moins prosaïque, que les amours de Gœthe pour les plus petites bourgeoises. Ces fillettes, ces purgolette que Béatrice reproche si fièrement à Dante, sont, dans leur atmosphère germanique, exemptes de toute vulgarité. La pure imagination du poëte, le très-jeune âge de ses Gretchen, de ses Frédérique, de ses Catherine, les revêt de candeur; et c'est presque sans altération qu'il les fera passer un jour de la réalité dans ses créations les plus idéales. Selon Gœthe, la femme est plus vraie que l'homme dans l'amour comme dans la haine, et c'est pourquoi il la trouve aussi plus poétique. Auprès d'elle, il se sent devenir meilleur; il est plus aisément, plus doucement transporté dans le monde des rêves. Même alors qu'il la rencontre dans un milieu vicié, il l'en abstrait sans effort; la plus suspecte, Gretchen, il l'aime naïvement. Jamais Gœthe ne séduit, au sens bourgeois du mot, jamais il ne raille, même la femme facile. Ignorante, frivole, trompeuse, elle demeure encore pour lui un être sacré. Jamais il n'a parlé des femmes autrement qu'avec tendresse et respect. Vous ne trouverez pas dans toute l'œuvre de Gœthe une seule parole (j'en excepte ce que dit Méphistophélès, le blasphémateur de toutes choses saintes) que Dante eût désavouée; pas la moindre arrière-pensée qui offense le sentiment religieux de l'amour dont nous avons vu toutes pénétrées les divines cantiques.

ÉLIE.

Vous oubliez, ce me semble, les Élégies romaines, les Épigrammes de Venise, d'autres poésies encore en assez grand nombre, et plusieurs pages de prose où l'expression de l'amour est extrêmement vive.

MARCEL.

Sans compter que votre poëte platonique finit par épouser sa servante.

DIOTIME.

Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Gœthe, mon cher Marcel, mais sa compagne fidèle et dévouée pendant vingt-huit ans. Elle ne fut point pour lui la Thérèse de qui l'on rougit. Le fils qu'il eut d'elle, il l'aima tendrement et l'éleva à ses côtés avec le plus grand soin. S'il donna tardivement à son union avec Christiane la sanction légale, c'est qu'il n'y attachait pas d'importance; c'est que Christiane aussi, dans un sentiment à la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce mariage officiel, comme d'une condescendance à l'opinion qui n'ajouterait rien ni à son bonheur ni à sa sécurité. Du reste, le mariage, pas plus dans la vie de Gœthe que dans celle de Dante, n'exerce d'influence appréciable; ni l'un ni l'autre n'unit son sort à la femme qui eût été, selon l'esprit même de l'union conjugale, sa moitié véritable. La société ne paraît pas jusqu'ici disposée à suivre le conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle n'obéit pas à la loi de sélection que Darwin croit être la loi de nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d'unir aux grands hommes les grandes femmes.

MARCEL.

Mais cette Christiane, si j'en crois Bettina, qui l'appelle quelque part «une saucisse enragée,» loin d'être une grande femme, n'était pas même une femme médiocre. Elle n'avait aucun esprit, pas la moindre culture.

DIOTIME.

Christiane a eu le sort de Monna Gemma, de qui les biographes de Dante font une Xantippe, elle a été jusqu'ici fort maltraitée des admirateurs de Gœthe. Mais quelques critiques plus équitables commencent à la réhabiliter. Il paraît certain qu'elle avait l'intelligence vive et le désir d'apprendre. Gœthe prenait plaisir à l'instruire, à causer avec elle de choses élevées; je n'en voudrais pour témoignage que cette belle poésie scientifique sur la métamorphose des plantes, ce chef-d'œuvre du genre, qu'il lui dédie, et qu'il a composée évidemment pour répondre aux curiosités intellectuelles de sa maîtresse. Cependant, je n'en disconviendrai pas, c'est bien moins l'esprit que la beauté de Christiane qui captive Wolfgang. Lorsqu'elle lui apparaît dans la fleur de son printemps, elle est, dit-il, «riante et rayonnante comme un jeune Bacchus;» et jamais, depuis les temps helléniques, l'ascendant, la magie de la beauté, n'avaient été sentis et subis comme par notre poëte.

MARCEL.

Autrement dit, votre platonique Gœthe était le plus sensuel des hommes.

DIOTIME.

Que voilà bien une traduction française! mais je ne saurais l'accepter. Rien de moins sensuel que les ardeurs de Gœthe. Il faut bien que j'y insiste, puisque votre incrédulité s'obstine; les Manon, les Lisette, tous les types libertins des amours françaises lui sont absolument inconnus; jamais les aveux éhontés d'un Jean-Jacques ne souilleront les lèvres de Gœthe. Relisez, pour mieux sentir le contraste, dans ses lettres écrites de Suisse, cette page incomparable de ses confessions à lui, où il rappelle son émotion profonde, quand, pour la première fois, il lui est donné de voir la forme humaine dans toute sa vivante beauté. Comme il reste saisi d'admiration, quel enthousiasme d'artiste! et comme l'antiquité présente à son esprit le préserve de toute pensée licencieuse! Cette belle femme qui laisse tomber ses voiles, ce n'est pas à ses yeux la Suzanne, la Bethsabé biblique, dont les charnels attraits éveillent la convoitise, c'est «Minerve devant Pâris.» Ce bel adolescent, c'est «Narcisse au bord des eaux;» c'est Adonis poursuivant dans les forêts le sanglier farouche. Et aussitôt le poëte rend grâces au ciel de la faveur qui lui est accordée de pouvoir contempler, dans sa plus pure image ici-bas, la perfection de la beauté divine. On dirait Michel-Ange en extase devant sa Léda, Ingres peignant la Source. Nous avons quelque peine à comprendre de tels sentiments. Nos idées, toujours un peu gauloises, cette verve moqueuse qui s'épanche au Roman de la Rose et qui n'est pas encore épuisée, quelques restes aussi des préventions de l'Église en ses premiers temps, quand elle faillit décréter un dieu chétif et laid, nous mettent en défiance de nos meilleurs instincts et nous disposent mal à ce culte désintéressé des grâces physiques qui s'alliait chez Gœthe au sentiment le plus exquis des grâces morales.—Mais, bon Dieu, que me voici encore divaguant! vous devriez m'avertir… J'en étais restée, ce me semble, aux premiers temps de l'enfance. Revenons-y, et voyons ce qu'a fait pendant ma longue digression notre petit Gœthe.

Il a ouvert ses grands yeux profonds au spectacle de la nature. Il s'est pénétré par tous ses sens de l'atmosphère sociale où il est né. Il a nourri confusément, mais abondamment, son esprit avide. Sous les yeux d'un père plein de gravité, qui veut le préparer, à son exemple, au savoir et aux devoirs du jurisconsulte, aux côtés d'une jeune mère de dix-huit ans, qui toujours rit, chante et conte, accoutumée qu'elle est, dit Wieland, à «avaler le diable sans le regarder,» notre poëte adolescent voyait tour à tour dans l'ombre et dans la lumière les contrastes de la vie. Dès sa première enfance, comme le petit Dante, il veut trouver en Dieu la raison de toutes choses. Il y rêve sans fin dans ses promenades solitaires. À sept ans, tout possédé qu'il est du besoin d'adorer, il invente une religion, il s'institue pontife.

VIVIANE.

Comment!

DIOTIME.

Le sentiment religieux de Gœthe, si précoce et si spontané, a paru à quelques critiques rationalistes tout à fait invraisemblable, et ils auraient nié l'anecdote qui s'y rapporte et que je vais vous dire, si Gœthe ne l'avait racontée dans ses Mémoires avec un accent de vérité le plus convaincant du monde. Cette passion pour Dieu, qui pousse le petit Wolfgang à se faire prêtre d'un culte qu'il imagine, n'est ni plus précoce d'ailleurs ni plus improbable que sa passion pour sa sœur Cornélie, dont nous venons de voir les effets étranges; loin de là. La lecture des histoires saintes dans la Bible du foyer avait familiarisé l'enfant avec l'idée d'un Créateur de qui les hommes s'approchent par l'offrande et l'adoration. Trois Églises, la juive, la catholique, la réformée, l'infinité des sectes qui divisaient, dans Francfort comme dans toute l'Allemagne, le protestantisme, et dont on discutait librement les pratiques diverses, ouvraient au sentiment religieux toutes sortes de voies, et suscitaient dans chacun la pensée d'un commerce personnel et direct avec Dieu. Wolfgang, après y avoir songé longtemps, en vint un jour à l'idée de représenter en abrégé le mystère de la création et d'adorer en son nom le Créateur. Il rassemble sur un pupitre à musique de forme pyramidale des exemplaires choisis d'une collection d'histoire naturelle que possédait son père, en prenant soin de les ranger dans un ordre agréable aux yeux, selon le rang qu'ils occupent dans la hiérarchie des êtres. Au sommet de la pyramide, une pastille à brûler, sa douce lueur, son parfum, vont figurer les prières de l'âme humaine qui montent vers le ciel. Le pupitre en laque rouge à fleurs d'or est orienté selon les rites. Aux premiers rayons du soleil levant qui vient frapper, sous son miroir ardent, la pastille symbolique, le jeune prêtre, avec recueillement, offre son sacrifice.

VIVIANE.

Quelle idée poétique!

DIOTIME.

Le mystère ne manquait pas non plus à cette initiation sacerdotale que Wolfgang s'était préparée à lui-même. La famille et les amis ne voyaient dans ce riche pupitre, décoré de cristaux et de végétaux rares, qu'un ornement du salon; l'enfant seul connaissait et taisait, nous dit-il, son caractère sacré.

MARCEL.

Voilà qui est bizarre, en effet; et votre Gœthe ne ressemble guère à celui que je me figurais.

DIOTIME.

Ce qui, pour moi, donne à cette anecdote un intérêt très-grand, c'est qu'elle montre dans Gœthe enfant ce puissant instinct religieux, cette ardeur à chercher le lien entre le visible et l'invisible, entre le fini et l'infini, qui va dominer toute la vie de l'homme. À toutes les époques de sa carrière, en effet, au plus fort de la dissipation ou d'une activité qui semble uniquement occupée aux choses terrestres, nous verrons Gœthe revenir à la contemplation des choses divines. À deux ou trois reprises, il reprendra l'étude des livres saints. Dans son extrême besoin de croyance, il fera d'inouïs efforts pour concilier le Dieu de Moïse avec le Dieu de Platon, puis avec le Dieu de Spinosa. Au sortir d'une phase déréglée de sa vie universitaire, après une grave maladie, sous l'influence d'une noble demoiselle amie de sa mère, Suzanne de Klettenberg, la «belle âme» du roman de Wilhelm Meister, il se laisse égarer à la recherche de l'infini dans les sentiers perdus de l'illuminisme. Magie, kabbale, astrologie, alchimie, chiromancie, Paracelse, Van Helmont, Peuschel, le comte de Zinzendorf, plus tard Cagliostro, Gœthe interroge avec anxiété toutes ces voix confuses, pour tâcher d'y surprendre quelque lointain écho des demeures célestes. Pressé, comme l'Allighieri, d'un fiévreux désir de paix, il est tenté de se faire initier aux sociétés secrètes, Francs-Maçons, Illuminés, Rose-croix, qui enveloppaient alors de leurs réseaux, comme on l'avait vu en Italie au temps de la Divine Comédie, la société allemande tout entière. Il est tout près de s'affilier aux congrégations quiétistes des saints du protestantisme. Dans un âge très-avancé, en rappelant d'un cœur ému le souvenir de son angélique amie, c'est ainsi qu'il nomme Mlle de Klettenberg, il se demandera encore s'il n'était pas avec ces élus de la grâce dans sa voie véritable, et s'il n'eût pas mieux fait d'y rester.

ÉLIE.

Vous venez de faire allusion à la vie universitaire de Gœthe; je croyais avoir lu que son éducation s'était faite dans la maison paternelle.

DIOTIME.

Le père de Gœthe fut, en effet, son premier éducateur. Il avait pour son fils de l'ambition et se flattait de le voir quelque jour se placer, dans les lettres, au rang des Gellert et des Hagedorn. Comme il était d'ailleurs fort instruit et que Wolfgang était fort studieux, il put le conduire assez loin. Mais dans l'Allemagne du XVIIIe siècle, comme dans l'Italie du XIIIe, les universités en plein éclat, en grande émulation et en grande liberté, attiraient irrésistiblement la jeunesse. Leipzig, la Mater studiorum germanique, Iéna, Gœttingue, Wittenberg, Halle, Berlin, Kœnigsberg, comme Bologne, Salerne, Padoue, Naples, Crémone, se disputaient la palme des sciences et des lettres. En 1765, à l'âge de seize ans, Gœthe commençait à Leipzig le cours de ses études académiques, et se faisait inscrire dans la nation bavaroise (les étudiants se divisaient alors en nations), à la faculté de droit. Le moment était critique. L'autorité professorale, honorée encore en apparence, avait perdu crédit sur la jeunesse. Entre les curiosités vives qui s'éveillaient dans la génération nouvelle et les règles arides de l'enseignement établi, il n'y avait plus aucune concordance. Les méthodes préconisées dans la chaire, les formules, les catégories surannées, qui ne valaient guère mieux que le Trivium et le Quadrivium des écoles italiennes, rebutaient les intelligences où fermentait déjà, comme chez les condisciples de l'Allighieri, la sève des temps nouveaux. Gœthe déplore dans ses Mémoires le «désarroi» où il trouve les esprits, le trouble de sa «pauvre cervelle» incapable de concilier le respect des professeurs à longues perruques, la soumission aux lourdes disciplines d'un Gottschedt, d'un Gellert, avec l'enthousiasme qu'inspirent les mâles accents d'un Klopstock, les hardiesses généreuses d'un Lessing, d'un Winckelmann, qui retentissent au loin. Mais ce que Gœthe ne sentait pas alors, ce dont il est pourtant avec Dante un éclatant témoignage, c'est combien, plus que l'ordre accoutumé, sont favorables à la spontanéité créatrice du génie ce «désarroi,» cet «état chaotique» du monde moral (j'emprunte ces expressions aux Mémoires), à ces confins de deux siècles, où les idées qui finissent et les idées qui commencent se mêlent et se pénètrent dans une vague lumière, dont on ne saurait dire si elle est du crépuscule ou de l'aurore.

VIVIANE.

Voudriez-vous nous dire les causes de cet état chaotique au temps de

Gœthe? J'avoue à cet égard mon ignorance.

DIOTIME.

Il y en avait plusieurs qu'il me serait difficile de vous exposer ici tout au long, mais que je puis réduire à une seule: les Allemands, avec tous les instincts des grandes races, ne se sentaient pas une grande nation.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par là?

DIOTIME.

Rien que de très-simple. Au temps dont je parle, les Allemands n'avaient, à bien dire, ni patrie ni art qui leur fussent propres. Divisée, comme l'Italie, en une infinité d'États, de provinces, de dialectes et de sectes, exposée comme elle à la fréquence des invasions étrangères, l'Allemagne, où tout à l'heure nous allons voir apparaître une glorieuse pléiade de génies nationaux, souffrait dans son orgueil, dans sa conscience intime, et n'avait pas même pour se plaindre de langue nationale.

ÉLIE.

Et la langue du Luther?

DIOTIME.

La langue de Luther, si populaire, si forte et si poétique tout ensemble, était tombée en désuétude. Un la chantait encore dans les églises, mais on ne la savait plus ni écrire ni parler.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Après la guerre de Trente-Ans, où la littérature naissante et les arts avaient été ensemble submergés dans le désastre public, les souverains rendus aux loisirs de la paix, les cours où l'on voulait rappeler les plaisirs de l'esprit, ne trouvèrent point digne d'eux l'idiome que parlait le peuple. On prétendait se modeler sur les grands airs de Versailles, et, suivant l'exemple que donnait la diplomatie, on se mit à parler français, du moins mal qu'il fut possible, Bientôt, à l'imitation de la noblesse et sous l'influence des savants, théologiens, médecins, jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la bourgeoisie négligea la langue maternelle. Elle s'accoutuma peu à peu à un parler bâtard, où se mêlaient des constructions, des tours, des images empruntés à trois idiomes, et qui méritait trop bien les railleries du grand Frédéric, par qui fut achevé le discrédit des lettres allemandes.

ÉLIE.

Et ce discrédit durait encore au temps de Gœthe?

DIOTIME.

À la cour de Berlin, on fermait obstinément l'oreille au beau langage de Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-même n'avait pu trouver grâce; et quand Gœthe publiait son Gœtz von Berlichingen, le roi faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu'il appelait «une imitation détestable des abominables pièces de Shakespeare.» Mais la jeunesse avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit par Wieland, comme un génie vraiment germanique. Elle exaltait ses beautés plus qu'on ne le faisait alors en Angleterre. La Messiade de Klopstock avait été pour elle une révélation. L'hexamètre, si naturel aux idiomes germaniques, bien mieux que l'alexandrin emprunté, entraînait dans son rhythme les imaginations; les cœurs s'ouvraient sans effort à l'émotion chrétienne qui, dans ce poëme solennel, se substituait, grave et profonde, à la froideur d'un faux classicisme dont on était lassé. L'enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale se communiquait. Et ce premier ébranlement du sentiment national préparait, sans qu'on pût encore la pressentir, une révolution complète des idées allemandes.

ÉLIE.

Klopstock est contemporain de Kant, n'est-il pas vrai?

DIOTIME.

À quelques années près. Les derniers chants de la Messiade paraissent en 1773; Kant publiait, en 1781, la Critique de la raison pure. Dans le seul rapprochement de ces deux noms, les premiers d'une longue série qui, pendant plus d'un demi-siècle, par Lessing, Winckelmann, Herder, Heyne, Jacobi, Fichte, Schelling, Jean-Paul, Schiller, les Humboldt, les Schlegel, les Grimm, Niebuhr, Creuzer, Wolf, Jean de Müller, Bœckh, etc., atteindra son point culminant dans Hegel et Gœthe, nous pouvons saisir le caractère et mesurer l'étendue du mouvement allemand. Nous sommes aux sources vives de ce double courant de religiosité poétique et de critique rationaliste qui rappelle les complexités de la renaissance dantesque où nous avons vu ensemble saint Thomas et Cavalcanti, Aristote et Joachim de Flore, et qui va donner au grand siècle du peuple allemand une part d'influence incalculable dans l'accroissement de l'esprit moderne.

La muse de Klopstock réveillait d'un long sommeil la conscience allemande. Presque aussitôt, dans un surprenant instinct de sa force, elle s'insurge contre toutes les oppressions qu'elle a subies depuis deux siècles. Par la bouche du «Vieux de Kœnigsberg,» c'est ainsi que Gœthe appellera Kant, elle se proclame libre et souveraine; elle revendique, au-dessus de tous les droits, le droit de la raison pure; et, à peine ce principe libérateur proclamé, elle en poursuivra, dans tous les ordres de la pensée, les conséquences extrêmes. Soudainement, sur tous les points à la fois, l'Allemagne va vouloir la liberté. Elle la veut dans la religion, dans l'art, dans la science, dans la philosophie, dans la morale, et si elle ne la peut vouloir encore, elle va du moins la rêver dans la politique.

Comme par enchantement, l'idée du progrès s'empare de tous les esprits. D'une voix grave et touchante, Lessing enseigne l'Éducation du genre humain par des révélations successives. En dépit des préjugés, il fait applaudir au théâtre l'égalité des religions devant Dieu et devant le sage. Avec les rêveurs du XIIIe siècle, il en appelle de la lettre des Écritures à l'esprit de l'Évangile éternel. Dédaigneux des Genèses, des miracles puérils et du vain appareil des cultes établis, il se sent, il ose se dire pénétré du grand souffle de Spinosa. Non loin de lui, du haut de la chaire évangélique, le pieux Herder ne craint pas d'interroger les mythes et l'esprit caché des races. Par delà les variations d'idiomes, de mœurs et d'instincts, il découvre, il salue à son berceau l'humanité. Le premier, il prononce avec vénération ce nom auguste. Il proclame l'essence, l'origine unique et le salut universel du genre humain, au nom d'un Dieu d'amour, au nom d'un Christ idéal, qui, sans privilége de race ou de vocation, embrasse dans sa tendresse infinie l'homme de tous les temps et de tous les peuples. À la même heure, Winckelmann, écartant, lui aussi, dans les régions de l'art, les superstitions, les idoles, y ramène le culte de la nature immortelle et le respect de la noble antiquité. Et ces esprits sévères, ces philosophes, ces savants, ces critiques à qui rien n'impose de ce qui asservit le vulgaire, sont ensemble des enthousiastes, des inspirés, des apôtres bienveillants, qui entraînent à leur suite une foule d'adeptes. Encyclopédique et religieuse, comme la science de Brunetto et de l'Allighieri, la science du XIXe siècle allemand se propose pour fin le bonheur et la sagesse des hommes. Elle cherche, dans l'enthousiasme de son hellénisme renaissant, ce qu'elle appelle l'éducation humaine des belles individualités, et la religion universelle des peuples. Elle contracte avec la poésie une alliance intime. Elle se rapproche des femmes, qui mettront la douceur et la grâce dans une révolution dont on a pu dire qu'elle fut un 93 philosophique plus radical que notre 93 politique. Les Méta, les Caroline, les Betty, les Sophie, les Johanna, s'unissent aux efforts de leurs époux, de leurs frères, de leurs amis. Elles encouragent, elles récompensent, elles consolent, elles enseignent à leur manière. Auprès d'elles, les plus hauts esprits apprennent la simplicité. On appelle à soi les petits enfants, les humbles. La sympathie préside aux rapports; les nobles amitiés se nouent; tout va s'épurer, s'attendrir. Un désintéressement que j'appellerai féminin, tant il me semble naturel à notre sexe, Viviane, élèvera la morale. On dédaignera, on ira jusqu'à nier la vertu pratiquée en vue des récompenses ou des châtiments éternels. On la voudra supérieure à toute sanction, et trouvant son bonheur dans la seule conformité aux lois de la conscience intime.

MARCEL.

Nous voici loin de la morale de Dante, qui tire toute sa force des tisons de l'enfer et des chansons du paradis.

DIOTIME.

Il y aurait à dire sur ce point, Marcel. Les magnanimes de Florence que nous avons vus en enfer, les païens au paradis, le fleuve d'oubli au purgatoire, sont des signes assez notables, pour le temps où vivait Dante, d'une morale indépendante du dogme.—Mais revenons à nos Allemands. En ce beau moyen âge, qui s'ouvre avec la seconde moitié du XVIIIe siècle, le cri d'Ulrich de Hutten: «Par la liberté à la vérité, par la vérité à la liberté,» semble le mot d'ordre de toute une génération sincère et généreuse de cœur et d'esprit. Une confiance enthousiaste dans la nature la pousse à la recherche de ses plus secrets mystères. Religions, idiomes, esprit des races et des temps, formations et révolutions des peuples, on veut tout pénétrer, tout comparer, tout analyser, mais aussi tout ramener à l'unité d'un idéal plus haut dans le sein d'un Dieu plus grand et plus parfait. On voudrait soulager tous les maux, redresser toutes les erreurs, reculer toutes les limites, élargir tous les horizons. Le désir du progrès anime aux aventures de la pensée. Comme au siècle de Dante, d'intrépides voyageurs s'élancent vers les contrées inconnues; ils en rapportent des Mirabilia véridiques, qui préparent aux Humboldt la gloire du Cosmos. Les sciences qui se rattachent le plus directement à l'amélioration de la vie humaine, la médecine, la chirurgie, l'art des accouchements, la physiologie, la chimie, la pédagogie, sont en honneur. La célébrité des Hufeland, des Zimmermann, des Lobstein, des Ehrmann, des Sœmmerring, des Gall, rappelle les Saliceto, les Taddeo, les Pierre d'Abano. Je ne sais quel souffle sibyllin porte partout avec lui la chaleur et le mouvement. Et, comme pour prêter des accents plus beaux à ce renouvellement mystérieux des âmes, le plus religieux de tous les arts et le plus allemand, la musique, invente des accords sublimes et tels qu'on n'en avait point encore entendu. Haydn, Gluck, Mozart, Weber, Beethoven qui s'inspirera de Faust, comme Michel-Ange s'est inspiré de la Divine Comédie, achèveront la perfection d'un cycle incomparable, à qui je voudrais donner pour épitaphe les trois mots inscrits d'une main pieuse sur le tombeau de Herder: Lumière, Amour, Vie; Licht, Liebe, Leben.

VIVIANE.

Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de lumière, d'amour et de vie produisent-ils dans l'âme de Gœthe l'état chaotique?

DIOTIME.

Ce que nous voyons aujourd'hui clairement dans la révolution accomplie n'était en ses commencements, et pour ceux-là mêmes qui contribuaient à la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma chère Viviane, ne passent d'un âge à un autre qu'en des crises où tout l'organisme se trouble, et qui ne s'expliquent point à celui qui les subit. Les premiers symptômes de la crise allemande, avant qu'elle fût entrée dans la période active dont je viens de vous parler, c'avait été une langueur extrême, un dégoût, une lassitude, qui demeurèrent longtemps, par contraste, dans un grand nombre d'âmes, après que la lumière et l'amour eurent fait explosion dans les autres. J'ai anticipé sur les dates afin de vous donner l'ensemble d'une métamorphose dont le génie de Gœthe sera, dans son âge viril, l'éclosion splendide; mais nous en sommes encore avec lui à sa première jeunesse, à la phase inquiète, au «désarroi» de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se passionne à la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L'Allemagne en est alors, avec Wolfgang, aux vagues mélancolies.

MARCEL.

Ces mélancolies, n'était-ce pas une mode, une affectation plutôt qu'une réalité?

DIOTIME.

Rien de plus réel et rien qui s'explique mieux. En passant brusquement de la guerre à la paix, des aventures de la vie des camps à la monotonie de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s'était sentie prise d'ennui. La réaction contre la France, lorsqu'elle commença, ne fit qu'aggraver le mal. En quittant les Français, on quittait l'esprit de gaieté. En s'arrachant au déisme aimable de Voltaire, au matérialisme insouciant des d'Holbach, des d'Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait plus les consolations du Christ de Luther. Plus d'une atteinte avait été portée au Sauveur des hommes; son existence historique était mise en doute; on avait nié, non plus seulement l'authenticité, mais la possibilité de ses miracles. C'était là pour beaucoup d'esprits un sujet de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu'elle soit (fût-ce la certitude de la damnation éternelle), sans pouvoir lui en substituer aussitôt une autre, paraît au plus grand nombre un état insupportable; et cet état était général aussi bien dans les lettres que dans la philosophie. Les oracles français désertés, la Grèce à peine encore entrevue (d'Homère ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup plus que le nom; Winckelmann lui-même connut très-mal Phidias), on s'égarait dans les brouillards d'Ossian, sur les landes désertes, aux pâles clairs de lune. L'Angleterre et son spleen assombrissaient les imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des universités. La folie et le suicide faisaient d'affreux ravages.

VIVIANE.

Tout cela semble un peu contradictoire.

DIOTIME.

Nous avons vu des contradictions analogues au temps de Dante, où la fatigue des choses d'ici-bas inclinait les uns à la contemplation mystique du ciel, les autres à l'incrédulité, à l'athéisme. Ne nous étonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le temps qui s'écoule pour lui à Leipzig, à Strasbourg, à Darmstadt, à Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposées de la foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du dedans, se disputent sa «pauvre cervelle,» ou, pour parler plus juste, son grand génie. N'oublions pas que ce génie est le plus vaste et le plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par conséquent de se satisfaire, hormis dans l'entière possession de la vérité, de cette vérité divine et humaine à laquelle, lui aussi, il élèvera un jour un temple immortel.

À ce moment, tout l'attire à la fois, tout le sollicite. Pendant que, selon l'ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu'il se prépare à la pratique des affaires telles qu'elles se règlent au saint empire romain, sa fantaisie s'en va errant et rêvant dans le monde idéal. Il passe de longues heures méditatives dans les églises, dans les musées. Il contemple, il étudie les chefs-d'œuvre nouvellement rassemblés dans la galerie royale de Dresde, où Winckelmann s'initiait à l'esprit de l'antiquité. Il recherche, comme le jeune Dante, la compagnie des poëtes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s'essaye à peindre, à graver; il joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle; comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lèvre adolescente dans ce qu'on appelait alors la «flûte douce.» Il rime ses premiers Lieder et se les entend chanter avec délices. Là aussi, dans ces sociétés d'artistes, comme dans le cénacle des saints où le conduit Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne foi, qu'il se demande s'il ne ferait pas bien d'y rester toujours, et qu'il consulte le sort pour savoir s'il est écrit là-haut que, toutes choses quittées, il doit se consacrer à l'art de la peinture.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par consulter le sort?

DIOTIME.

Je l'entends au sens le plus naïf. Un jour que Wolfgang s'en allait de Wetzlar à Coblentz vers une femme aimable qui préoccupait alors sa pensée, cheminant par un beau soir d'été sur les bords de la Lahn, il songe à son destin. Il s'inquiète de savoir quelle est sa vocation véritable. Sera-t-il, comme le voudrait son père, avocat, docteur en droit? Sera-t-il docteur en médecine? Ne serait-il pas né, comme le dira Gall, orateur populaire? Serait-il poëte? Il en doute très-fort; il a déjà bravement jeté au feu tout un amas de rimes raillées par ses amis (car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne ferait-il pas mieux, suivant l'avis de plusieurs, de tâcher de devenir un bon peintre paysagiste, de s'appliquer à rendre quelques traits de cette belle et grande nature qu'il chérit, qu'il adore au-dessus de toutes choses?—Et voici qu'une voix intérieure lui commande d'interroger le mystère des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans émotion, un couteau de poche qu'il porte sur lui; il le lance dans l'espace. Si, en retombant, le couteau s'abîme aux flots de la Lahn, Gœthe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les pinceaux.

MARCEL.

Et le couteau s'accroche aux branches?

DIOTIME.

Comme tous les oracles, celui-ci reste ambigu. Le couteau disparaît dans l'épaisseur de la feuillée, et notre jeune superstitieux ne peut savoir si les rameaux des saules l'ont retenu, ou s'il est emporté au courant du fleuve.

VIVIANE.

Vous nous disiez que Gœthe avait eu ses Giotto, ses Casella; qui sont-ils?

DIOTIME.

Ils n'ont pas les beaux noms sonores des amis de Dante, ma chère Viviane, ils n'ont pas non plus l'éclat de célébrité qui rayonne au loin. Gœthe ne devait rencontrer que plus tard ses égaux, un Schiller, un Beethoven. Il ne connut de Winckelmann que sa fin tragique. En ce moment, les hommes distingués qui l'initient aux arts du dessin et à la musique et qui les lui l'ont comprendre dans leur mutuel rapport, se nomment Œser, Seekatz, Kayser, Mengs, Breitkopf…

MARCEL.

C'est pour le coup que nous voilà bel et bien entédesqués! Oh! que Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d'esprit et moins de consonnes!

VIVIANE.

Et que je te souhaiterais, moi, plus d'à-propos et moins de badinage!

Vous disiez, Diotime?…

DIOTIME.

Je vous parlais du plaisir que prenait Gœthe à ces compagnies d'artistes où se mêlent des femmes charmantes, qui l'élèvent, dit-il, en faisant mine de le gâter, le corrigent de ses rudesses francfortoises, de ses provincialismes d'accent et d'ajustement. Néanmoins, pas plus que Dante, les plaisirs du bel esprit ne le détournent des études austères. Poussé par le désir de se rendre secourable à ceux qui souffrent (c'est un des grands traits dominants dans la vie de Gœthe), il veut devenir, comme l'Allighieri, savant en médecine. Il surmonte les répugnances de son organisation délicate pour suivre les leçons de l'amphithéâtre et la clinique d'un savant professeur dont il vante la belle méthode hippocratique. Il parvient, dit-il, et ceci est une expression caractéristique de son génie, à «transformer en notions utiles ses sensations désagréables.»

ÉLIE.

Voilà une admirable parole!

DIOTIME.

C'est la parole que je crois entendre quand je regarde une des plus belles œuvres de cet autre grand génie germanique: la Leçon d'anatomie de Rembrandt. Vous rappelez-vous, Élie, cette composition où tout l'art du maître hollandais s'applique précisément à la noble transformation dont parle le poëte allemand? Quelle merveille que cette réalité repoussante, un cadavre en dissection, et qui, pourtant, grâce à la magie du pinceau, n'excite en nous d'autre mouvement que celui d'une vive curiosité scientifique! Comme elle est habilement graduée et ménagée, la lumière qui conduit notre œil à ces raccourcis horribles, à ces chairs blêmes et verdâtres, à ces pieds qui s'appuient, rigides, contre l'in-folio grand ouvert où l'esprit vit immortel! Quelle imposante sérénité dans le regard du professeur! comme il tient le scalpel d'une main maîtresse! Quelles attitudes, quels airs de tête, quels beaux ajustements se contrastent et s'harmonisent dans le groupe qui l'entoure et l'écoute avec une intelligence avide! Que tout cela est animé, attrayant, et comme l'artiste a vaincu les terreurs de la mort en la forçant à servir aux démonstrations de la vie!

MARCEL.

Voilà qui est fort ingénieux; mais franchement, je doute un peu que

Rembrandt ait eu ces hautes visées.

DIOTIME.

Qu'importe? Il ne s'agit pas dans les arts de ce que l'artiste a pensé; il s'agit de ce qu'il fait penser et sentir.—Mais où en étions-nous?

VIVIANE.

Aux études de Gœthe.

DIOTIME.

En diversion de son application scientifique et du travail sédentaire, Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur à tous les exercices que voulait, dans la Grèce antique, l'éducation du gymnase. Il aimait passionnément l'équitation, l'escrime, la natation, la danse, tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus vif et plus chaud dans les veines un sang généreux. Le patinage hardi des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de véritables transports. Je ne sais rien, dans toute son œuvre, de plus poétiquement pittoresque que la page où il décrit ces allégresses du Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il déploie sous nos yeux ces vastes surfaces planes, étincelantes et retentissantes, où, de leurs pieds ailés, pareils aux dieux d'Homère, passent et repassent les agiles patineurs. On les suit dans leurs évolutions rhythmées, on les entend qui se renvoient l'un à l'autre en se croisant, rapides, dans l'atmosphère sonore, les strophes du grand lyrique à qui l'on doit ce joyeux «accroissement de vie.» Et cet accroissement de vie, Gœthe ne l'entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque part à l'excitation du patinage le réveil de sa fantaisie créatrice, assoupie sur les bancs de l'école.

Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-être, quelque autre cause de faiblesse à l'endroit du patinage. Rien n'y égalait, dit-on, sa bonne grâce. Quand Frau Rath en écrit à Bettina, elle ne peut se contenir. Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paraître et disparaître sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent, l'œil en feu, la joue empourprée par la bise aiguë, sa pelisse cramoisie aux glands d'or flottant comme un manteau royal sur l'épaule du jeune triomphateur à qui sourit la beauté. «Il est beau comme un fils des dieux, s'écrie l'orgueilleuse mère, et jamais on ne verra rien de semblable!»

MARCEL.

Vous allez me trouver bien obstiné; mais dans cette beauté, dans cette joie, dans cette activité incessante du corps et de l'esprit, du code aux patins, de l'amphithéâtre à la flûte douce, je ne découvre toujours ni place ni prétexte à la mélancolie.

DIOTIME.

La faute en est à moi, Marcel, et à cette sérénité finale de la vie de Gœthe contre laquelle je vous mettais en garde tout à l'heure et qui vient de m'éblouir. Je me suis arrêtée complaisamment à ce qui pouvait vous faire mieux comprendre le poëte olympien, le chantre d'Iphigénie, le peintre d'Hélène, j'ai oublié l'auteur de Werther.

Continuer : partie 3 sur 3