De parfaits étrangers

Céline Rouillé · Chapitre 5 sur 21

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De parfaits étrangers

Chapitre 5

 

 

Ils sont montés chez elle sans échanger un mot, d’un pas vif. Lyor laisse la porte-fenêtre ouverte, elle a besoin que l’air rentre, si seulement il pouvait chasser les pensées qui s’entrechoquent au-dessus d’elle et les faire voler loin dans la campagne… Elle aime bien son logement, cette grande pièce sous pente avec ses grandes fenêtres qui plongent dans les champs. En dehors de la salle de bain, il n’y pas de cloisons, cette ouverture en loft lui convient parfaitement, des murs blancs, de la lumière et de l’espace. Elle goûte chaque jour à la paix de cet endroit et guette le soir les bruits qui la bercent et qu’elle est aussi venue chercher ici ; le chant de la chouette effraie, fidèle et régulière, celui de sa congénère, la chouette hulotte, qui lui répond fréquemment. Et pourtant, à cet instant, il lui semble qu’elle est sur le point d’étouffer, que tout l’endroit lui est hostile. Elle balaie la pièce à la recherche de Hardie, sa compagne depuis douze ans. La chatte n’est pas là sinon c’est certain, elle serait déjà venue se frotter contre ses jambes ou chercher une caresse de Noam. Elle doit être partie en exploration ou bien elle s’est assoupie dehors, comme cela lui arrive de plus en plus souvent, c’est qu’elle n’est plus tout jeune… Son absence lui donne envie de déguerpir à son tour. Noam la sort de la pénombre dans laquelle elle est en train de glisser et propose :

— On va marcher ? Tu veux aller à la mer ? En ville ? Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas pris la tête dans un magasin de vêtements ! Tu ne veux pas te racheter un jean ou une paire de chaussures ?

Il fait son possible pour la sortir de la spirale, elle entend son sourire et tous les efforts qu’il déploie pour ne pas qu’elle s’enferme.

— La mer c’est une bonne idée. J’ai envie d’aller manger une glace sur le port.

— Et je t’emmène en moto ?

— Bien sûr.

Noam répète, en fronçant les sourcils, les yeux en l’air, comme s’il s’agissait de consignes très précises :

— À la mer en moto une glace sur le port, la totale quoi !

Elle hoche la tête, ses yeux pétillent, le sourire frétille. Il lui tend le coude, l’invite à le suivre sans tarder et ajoute, tandis qu’ils redescendent les escaliers :

— C’est parti, en route pour le remède miracle, mais si tu veux mon avis…

— Je ne veux pas ton avis avant qu’on soit arrivés à la mer.

— Ok Madame. Vos désirs…

Lyor a besoin de cette demi-heure qui les sépare des quais, le casque vissé sur la tête. Noam a choisi l’itinéraire qu’elle préfère, une route qui serpente entre forêt et campagne, à l’écart des grands axes, au prix de quelques kilomètres supplémentaires. Ses pensées galopent dans tous les sens, elle sait que la vitesse a le pouvoir de les paralyser, de mettre la machine à cogiter en pause afin qu’elle reprenne un peu le contrôle. Elle a une idée assez précise de ce que Noam va lui dire ; si elle laisse son cerveau fonctionner en roue libre, elle visualise même le dialogue qu’ils peuvent avoir tous les deux, jusqu’à sa conclusion. Il est temps d’arrêter de jouer la comédie et de commencer à déballer doucement les vérités qu’elle garde enfermées depuis de longs mois. Il faut qu’elle s’ouvre à Emma des raisons pour lesquelles elle a emménagé chez elle et qu’elle lui révèle la source de son attachement à l’appartement du rez-de-chaussée. Elle le sait. Mais elle a besoin de l’entendre de la bouche de Noam, de se laisser convaincre qu’il n’est pas trop tard, qu’elle ne va pas gâcher toutes ses chances.

Elle ne voit pas les kilomètres filer. Il lui semble que, sitôt sortis de la cour de la ferme, ils sont déjà en train de descendre les derniers lacets qui mènent au port. L’effet est immédiat. Elle relève la visière de son casque tandis que Noam décélère. Les embruns, la lumière, les cris des mouettes, tous ses sens sont en éveil. Il y a des environnements qui produisent chez Lyor cette impression d’apaisement, des endroits qu’elle convoque quand elle est aux prises avec ses idées galopantes, mais rien n’égale jamais les sensations d’être sur place.

C’est une fin d’après-midi douce. Les bateaux sont comme posés sur l’eau, sans même faire semblant de tanguer un peu. Seul un timide souffle d’air rappelle que nous sommes à l’extrême ouest de l’hexagone. Lyor marche dans les pas de Noam. Il sait où aller s’asseoir pour cette glace au bord des bateaux. Un endroit un peu à l’écart des terrasses festives et des happy hours, là où ils ont déjà attendu des dizaines de fois que le jour baisse et que l’obscurité enveloppe les abords du port. Lyor évite les empreintes des mains des navigateurs dans le bitume de la promenade, elle veut rester focalisée sur la situation, sur les solutions qui se présentent à elle et à la meilleure combinaison possible pour les articuler les unes aux autres. Ne pas partir dans toutes les directions surtout. Suivre une option, garder le doigt sur elle, ne pas la lâcher des yeux, oublier les autres branches qui bruissent à côté comme autant de tentations, rester concentrée.

Les murs du salon d’Emma lui reviennent en mémoire, les portraits soigneusement encadrés, les fils d’Emma et leur grand-mère sans doute, la mère d’Emma, elles ont les mêmes yeux. Il y avait un agrandissement également, une photo de groupe, avec le père des garçons. Il y avait deux autres personnes, les grands-parents paternels suppose-t-elle. Elle est revenue plusieurs fois sur ce cliché, elle a scruté de loin toutes les photos accessibles. « Lui » ne semblait pas être sur les photos. Elle a éprouvé un mélange de soulagement et de déception. Jusqu’à ce qu’elle découvre, exposées plus discrètement sur le mur du fond, un peu en retrait, mais élégamment encadrées, les gravures et les illustrations au fusain. Des dessins et des peintures de la ferme et des alentours, figés sur des papiers, des toiles et même du bois, avec cette patte si particulière, reconnaissable entre toutes. Davantage qu’une photo ces œuvres étaient la preuve qu’elle était au bon endroit. Elle avait lutté contre l’envie d’aller les voir de tout près, de les toucher et de les respirer, une prochaine fois, sans doute, quand elle aura accédé aux étapes suivantes.

Lyor réalise combien elle a franchi un pas sans s’en rendre compte. Elle est rentrée dans la maison. Elle n’a pas fui les photos de famille. Elle a vu les traces qu’elle poursuit depuis des mois et elle s’en est sortie indemne.

— La glace de Madame est servie !

Noam a commandé sa coupe. Une pêche melba avec une poire à la place de la pêche. Il a pris une bière pour lui, une citronnade pour elle. Elle aimerait pouvoir repousser les habitudes dont elle est prisonnière, changer de glace, essayer une autre terrasse, tenter un endroit musical, s’asseoir sur le quai et boire un chocolat, mais ce rituel est comme la clé qui déverrouille sa parole, elle n’en a pas trouvé d’autre jusqu’à présent. Revivre ce moment de paix familiale la recale, remet les choses à leur place, chasse l’amertume et la colère qui quelquefois se mettent à traîner à nouveau. C’était leur repaire, celui où Lory s’installait face à l’Abeille Bourbon, quand sa mère mettait une jolie robe et envoyait des œillades à son père, que ce dernier ne cachait pas la fierté qu’il éprouvait pour sa famille et qu’il était là, entièrement à elles trois. Les souvenirs affluent par vague, l’image d’Épinal de la famille idéale s’impose à elle et l’apaise en profondeur. Quand elle est ici, elle oublie les mensonges sur lesquels cette scène était construite. À l’époque elle ne savait pas, elle veut continuer de croire que les secrets tapis dans les plis du décor n’entachaient en rien la sincérité des instants partagés.

Essaie de ne jamais voir la vie en noir et blanc, lui disait son père, profite de toutes les couleurs, imagine le gris, cherche les dégradés, les nuances. Ne cède pas à la facilité de croire que les gens sont binaires ou déterminés. Il n’y a pas les tendres et les durs, les faibles et les forts, ni même les bons et les méchants ou les généreux et les égoïstes. La vie façonne les gens. Nous sommes tous en permanence nichés quelque part entre deux extrêmes, on a toujours la main, la possibilité de choisir, mais cela ne demande pas le même effort à tout le monde.

Il parlait de lui avec ses mots colorés, lui l’homme de contrastes, qui aimait les arcs-en-ciel de sa palette de peinture, qui revenait du travail les mains souvent couvertes d’huile de moteur même s’il avait évolué vers des fonctions qui n’étaient plus censées le faire plonger sous les capots des voitures, qui était amoureux de la mer et qui connaissait les chants de presque tous les oiseaux. Il parlait de ses tiraillements certainement, de son impossible choix, mais ça, elle ne le savait pas. Il parlait aussi de sa femme, de la mère de Lyor et Lory, il cherchait des explications, il tentait de se convaincre qu’elle faisait de son mieux elle aussi.

Noam la ramène au présent avant qu’elle parte trop loin.

— Ce gars, tu crois qu’il y a une chance qu’il change d’avis ? Qu’il accepte de prendre ton appartement. Tu pourrais peut-être lui dire la vérité à lui ? Ça a l’air d’être quelqu’un de bien non ?

En disant cela il lui a tendu une petite cuillère. Elle l’attrape, goûte la crème glacée avant de lui répondre.

— Depuis quand on se fie à l’apparence Noam Samuel ?

Il ne réagit pas, il veut juste lancer la machine, il se retient de sourire, il adore quand elle l’appelle par ses deux prénoms. Elle poursuit sur un soupir.

— Aucune chance qu’il change d’avis. Tu sais ce type je l’ai déjà vu…

La suspicion s’installe instantanément dans les yeux de Noam.

— Comment ça ?

— Je lui ai roulé sur les pieds avec mon caddie ce matin.

— Quoi ? Tu ne trouves pas cela bizarre ? Tu as vérifié qui il était ?

Depuis que le succès de Noor a pris de l’ampleur, Noam a développé une prudence que Lyor estime excessive à son égard et à tout ce qui s’approche d’elle de près ou de loin. Il craint pour la sécurité de l’entreprise, pour la confidentialité de ses projets et de ses algorithmes, certes, mais surtout pour la sienne. Ils en ont parlé de nombreuses fois. Il lui a répété que sa naïveté la rendait vulnérable, qu’elle n’avait pas les radars pour détecter les gens mal intentionnés et qu’elle manquait dangereusement de discernement dans les relations avec autrui. Elle sait qu’il n’a pas complètement tort, l’histoire l’a démontré de nombreuses fois, mais elle refuse de vivre dans la méfiance.

— Je ne sais même pas comment il s’appelle, comment veux-tu que je me renseigne ? Il est peut-être un peu tôt pour lancer une grande enquête non ? Il a juste fait des courses.

Elle prend un peu de glace, ajoute un morceau de poire, et au lieu de la porter à sa bouche, complète sa phrase tout en contemplant sa cuillère :

— Je te garantis qu’il est inoffensif. Il n’y a qu’un supermarché à la ronde, il n’y a rien d’étonnant à se croiser sur le parking. Et puis j’ai entendu sa conversation avec l’agence, il pensait être discret mais il ne l’a pas vraiment été… Il connaît le gérant et il était plutôt remonté après lui qu’il lui ait caché une partie des choses, mais pour une raison que j’ignore il ne partira pas, il a besoin de ce logement et il n’en démordra pas.

Noam l’a regardée intensément. Elle a senti combien il essayait de percer son esprit quand elle parlait, elle a perçu son angoisse et cette envie de la protéger qui prend le pas sur tout le reste. Il a peur comme jamais, elle le ressent comme si elle était lui.

— Il va falloir que ça s’arrête Lyor. Ça fait deux ans que tu habites là. Au début tu devais juste aller te présenter à Emma, essayer de tirer un peu sur les fils de ton histoire de famille et repartir l’esprit léger. On en a déjà parlé, tu t’enlises, il faut te sortir de là. Tu ne fais que piétiner, tu n’as plus de projets, tu te laisses envahir par tout ce qui te traverse, on dirait toi il y a six ou sept ans, avant qu’on invente Noor, quand tu étais une balle de ping-pong qui se laissait balancer de tous les côtés au moindre courant d’air. Il faut que tu reprennes la barre maintenant.

Elle savait qu’elle aurait droit à ce sermon, elle est même venue jusqu’ici pour le recevoir. Elle se rend bien compte qu’elle glisse dangereusement dans une période de turbulences, qu’elle perd pieds, qu’elle n’arrive plus à faire baisser la charge émotionnelle. Elle alterne les bouffées d’émerveillement et le vertige du désespoir, son hyperactivité cérébrale commence à être véritablement paralysante, elle perçoit les éléments avec une acuité envahissante comme à la pire époque, sans réussir à faire le tri, dans les sons, dans les odeurs, tout s’échoue sur elle. Oui Noam a raison, il faut que cela s’arrête, qu’elle redevienne maîtresse de ses décisions sinon elle risque de gâcher tout ce qu’ils ont réussi à construire.

— Comment je fais ?

Il prend son air de sage, celui qu’elle aime par-dessus tout, parce qu’il a toujours le goût du bon sens.

— Bien. Bonne approche, bonne accroche ! Tu finis ta glace pour commencer. Ensuite tu reprends depuis le début. Tu te rappelles les raisons pour lesquelles nous avons choisi le siège social de Noor à cet endroit précis et ce que tu avais prévu de faire. On repart de là, et on déroule. Je suis le gardien du fil, je t’empêche de partir dans toutes les directions.

— Merci.

Lyor est lucide. Elle connaît sa dépendance intellectuelle et émotionnelle à Noam. Elle s’en veut de cette amitié qui doit être aliénante pour lui, qui l’empêche, même s’il s’en défend, de construire une vie, une histoire amoureuse, un projet de famille, des perspectives sans elle. Ils en ont parlé, il lui a dit qu’il saurait faire la part des choses, que si jamais ce genre de choix devait se présenter il aviserait. Pour le moment il n’avise pas, il vit de courtes histoires, il ne tombe pas en amour. Cela lui est arrivé une fois, il avait vingt-quatre ans, il lui avait semblé tomber du dernier étage d’un gratte-ciel et Lyor avait été là, juste avant la chute. Depuis, ils se nourrissent de leurs énergies réciproques, si différentes, tellement complémentaires. Il n’y a que Noam qui connaît ses démons, cette façon d’être au monde particulière, cette acuité sensorielle qui prend tellement de place, cette manière de penser et d’imaginer à toute allure, tout le temps, et la difficulté d’être en lien. Lyor est traversée par l’inconfort de ne jamais appartenir au même monde que tous ceux qu’elle côtoie, transpercée par cette envie d’être banale et de ne jamais y arriver. Elle a l’impression de devoir revêtir un camouflage sans arrêt, de mentir à tout le monde pour ne pas passer pour une bête de foire, ou pire, pour une prétentieuse, quelqu’un qui serait au-dessus des autres alors qu’elle se sent désespérément à côté.

Une mouette s’est posée à ses pieds.

La moulinette à penser se met en pause. Une seconde. Lyor mobilise toutes ses forces pour empêcher son esprit de s’évader avec l’oiseau. Est-ce que les mouettes aiment les glaces aux fruits ? Est-ce qu’elle va plonger dans sa coupe comme cette autre fois le goéland dans son assiette de frites ? Comment sont déterminés les goûts de cette espèce omnivore, ils mangent de tout, mais ont-ils des préférences, comment choisissent-ils ce qu’ils mangent ? Leurs sens sont-ils aussi aiguisés que ceux des mammifères ? L’odorat a-t-il son importance ? L’apparence ? Elle réussit à enrayer la machine infernale, elle laisse la mouette à ses pieds, et elle retrouve les yeux de Noam.

— Un jour il faudra que tu te coupes de moi Noam.

Cette idée la rassure et la tétanise à la fois. Noam n’a jamais fait attention à cette phrase qu’elle lance régulièrement, il ne se sent pas menacé par cette drôle d’amitié.

— J’ai autant besoin de toi que toi de moi. Pour le moment je t’écoute. Rappelle-moi ce que nous sommes venus faire ici il y a deux ans.

Elle plante ses yeux dans les siens, elle s’accroche à sa détermination.

— Je t’ai demandé si on pouvait déménager le siège social de Noor pour me rapprocher des terres où mon père a grandi. Quelques mois plus tôt j’avais rendu les armes avec lui, je m’étais réconciliée avec mon enfance, nous avions enfin réussi à parler, nous avions même des projets. Il voulait rompre les promesses qu’on l’avait obligé à faire, il disait qu’il avait besoin de se pardonner lui-même et de faire la paix avec nous toutes, qu’il avait déjà perdu une fille et qu’il avait eu son compte de malheur comme ça. Il voulait me présenter à elle. Il voulait qu’on soit une famille, avec des branches plus longues, plus hautes. Et il est mort. Enfin, tout le monde a dit qu’il était mort. Les garde-côtes, les sauveteurs en mer, la police. Moi ça m’a rendu dingue de ne pas le voir. Je n’ai jamais vraiment compris comment il avait pu se laisser surprendre par la mer, comment il avait pu être imprudent alors qu’il ne jurait que par les précautions à prendre. Je n’arrive pas à me sortir de la tête qu’il s’est passé quelque chose d’anormal. Je n’y crois pas, mais cela ne change rien, il n’est plus là de toute façon. J’ai été à nouveau en colère après lui, très en colère, de m’avoir laissé croire qu’on allait s’en sortir, que nos cauchemars étaient terminés et qu’on allait enfin avoir notre part de bonheur. Mais non, il m’a refait le coup. Il s’est envolé. Avant d’avoir tenu la première de ses promesses. Alors oui, j’ai voulu la tenir pour lui et je l’ai cherchée, elle, puisqu’elle n’était même pas venue à la cérémonie qu’on avait organisée pour lui. Drôle de cérémonie tu te rappelles ? Je l’ai guetté lui aussi, tout le long. Le temps a beau passer, je ne m’y fais pas à cette disparition en mer, je me suis dit qu’il allait nous faire le coup du siècle et revenir ce jour-là. Mais non. Il n’est pas venu. Mais elle je l’ai retrouvée. Un an après qu’il soit parti je ne sais où. Ce n’était pas très difficile, elle avait l’air d’être restée au même endroit tout ce temps-là. Je me suis dit qu’on allait faire toutes les deux ce qu’il n’avait pas eu le temps de mettre en œuvre, que ce serait une manière de rester avec lui et d’encaisser la souffrance de sa disparition, et peut-être même de le faire revenir. Que tout cela n’était peut-être qu’une vaste comédie destinée à nous faire bouger et qu’il réapparaîtrait quand tout serait arrangé.

Elle s’arrête brutalement. Elle a parlé très vite.

— Qu’est-ce qu’il y a Lyor ?

— Je ne sais pas. J’ai encore l’impression que je rate une pensée sur deux, il faudrait que tu lises dans ma tête parce que je n’arrive pas à dire la moitié de ce que je pense, ça sort n’importe comment. Je me dis qu’elle sait peut-être aussi des choses que j’ignore sur sa disparition, qu’ils ont peut-être même organisé ça ensemble, ou bien… Là tu vois ça recommence, je repars en boucle…

— Tu parles vite mais tu t’en sors très bien, continue.

— Je me suis dit qu’aller à sa rencontre pourrait me faire du mal, mais que c’était aussi une manière de rester avec lui, de respecter ses volontés en quelque sorte.

— Et tu l’as trouvée, tu es allée au bout de ce cheminement…

— Et c’est là que j’ai lâché le fil… j’ai été incapable de lui parler. Elle m’a demandé si je venais pour les appartements à louer et sans attendre ma réponse elle m’a donné le numéro de l’agence qui s’en occupait. J’ai été incapable d’aligner trois mots. La seule chose que j’ai vue c’est cette ancienne étable qui était en train d’être rénovée, celle qu’il m’avait décrite avec toutes ses couleurs, ses matières et ses lumières, avec une telle précision que j’avais l’impression de la retrouver alors que je ne l’avais jamais vue même en photo. C’est ici qu’il avait vécu ses grands moments heureux, tu vas me prendre pour une folle mais je pouvais sentir sa présence rien qu’en me situant à 10 mètres de la bâtisse. Je suis restée muette, plantée comme un piquet avec la carte de l’agence qu’elle m’avait tendue et j’ai filé. Le lendemain j’appelais pour prendre la location au-dessus de la maison principale en me disant que ça faciliterait la prise de contact et que cela nous permettrait de nous apprivoiser. La région était vraiment belle. Quand je suis rentrée le soir je t’ai tout raconté. Tu m’as écoutée et tu es passé chez moi une heure après. Tu m’as dit que ce n’était qu’à une heure de route, que nous pourrions avoir un siège social à tomber avec les différences de loyer, et que le changement était bon pour la santé.

— Tu te rappelles tout ça ?

— Oui.

— Deux ans Lyor. Tu ne lui as toujours pas parlé. Je suis content des choix qu’on a faits pour la boîte, personne dans l’équipe n’a jamais regretté cette décision. Mais il faut que tu avances, que tu lui parles maintenant.

— Elle va me prendre pour une folle.

— C’est un tout petit risque à prendre. Je lui dirai que tu es une folle inoffensive si cela aide !

— Et pour le logement ? L’ancienne étable ? Là où mon père a vécu les belles années de sa jeunesse ? J’ai l’impression que plus les locataires se succèdent, plus sa présence s’efface.

— Cela ne doit plus ressembler à ce qu’il a connu. Et rien ne t’empêche de demander à aller visiter ? Avec l’accord du locataire. Une fois que tu seras certaine qu’il est sans mauvaises intentions bien sûr ! Mais Lyor, encore une fois, ce ne sont que des pierres, ton père n’est pas dans cette ancienne étable, tu ne trouveras rien… Les réponses que tu cherches, c’est auprès d’elle que tu vas les trouver, peut-être même avec elle. Cet appartement dans la cour, c’était un autre prétexte pour ne pas aller à sa rencontre simplement et directement, je me trompe ?

Elle attaque un peu plus fort sa coupe avec le dos de sa cuillère. La glace a fondu. La température de cette fin d’été n’en est pas responsable, ce n’est plus vraiment la saison ni des sorbets ni des terrasses sur le port de plaisance. Les touristes se font déjà plus rares, les clients sont plutôt à l’intérieur, avec des gaufres et des chocolats chauds. Le souvenir de famille de Lyor est estival, elle conjugue cela comme elle peut. Ce n’est pas le soleil qui a rendu la glace liquide, mais bien ses mouvements circulaires un peu nerveux qui ont assailli sa coupe.

— Si tu résumes tout cela, reprend Noam qui sent que son amie est en train de repartir dans ses pensées et ses souvenirs, quel est ton programme des prochains jours ?

— Je vais me présenter à Emma, comme il faut cette fois. Je ne me formaliserai pas de sa réaction, elle ne sera sans doute pas très agréable. Je prendrai mon mal en patience si cela traîne un peu et j’entretiendrai de bonnes relations de voisinage avec le nouveau pour pouvoir enfin mettre les pieds dans les souvenirs de mon père.

— Tu vois. Rien de très compliqué.

— Rien de très compliqué.

Il y a autre chose que Noam aimerait aborder avec elle. Il ne sait pas si c’est le moment opportun, mais ils sont rares les instants où ils ne sont pas happés par le travail, c’est sans doute l’occasion à ne pas laisser passer. Il cherche ses mots mais elle le devance, comme à chaque fois.

— Tu veux me parler de quoi d’autre ? Un sujet qui te tracasse au travail ?

— Oui.

— Vas-y. J’ai fini moi, on peut passer à autre chose.

— Ce matin j’ai cru que tu allais annoncer ton retrait de Noor en direct devant toute l’équipe.

Elle ne réagit pas, mais il est habitué à cela, il continue, en posant ses coudes sur la table et en approchant son visage du sien :

— Je t’ai sentie loin, très loin des projets, comme si tu étais déjà en train de t’imaginer vivre d’autres aventures professionnelles, j’avais l’impression que tu…

Il hésite à prononcer le mot, car c’est celui qui a déclenché tous les départs précédents de Lyor, la raison qui l’a conduite à créer sa propre entreprise avec lui. Il se lance quand même.

— J’avais l’impression que tu t’ennuyais…

Elle n’a pas cillé. Sans le quitter des yeux elle a écouté chacun des mots qu’il a prononcés. Elle a mesuré combien il avait pris sur lui pour lui avouer ce qui doit être sa plus grande peur depuis qu’ils ont monté Noor, qu’elle quitte le bateau pour aller explorer un autre territoire. Il n’est pas question de l’alarmer de manière prématurée. Il a vu juste, mais elle ne sait pas ce qu’elle va faire, c’est trop tôt, ses priorités sont ailleurs et elle a déjà beaucoup à faire. Il est inutile de l’inquiéter. Il faut qu’elle fasse plus attention à l’avenir à ne pas laisser transparaître ses pensées ainsi.

— Je ne peux pas te promettre de toujours être là. Notre projet a bien grandi mais c’est encore un enfant, il a besoin de ses deux parents.

— Tu ne vas pas partir tout de suite alors ?

— Non. Pas tout de suite, ne t’en fais pas.

Il hoche la tête, il se décoiffe énergiquement, elle ne l’a pas convaincu. Il n’en dit rien et propose une diversion.

— On va marcher un peu avant de rentrer ? Voir les bateaux ?

Elle est fatiguée, cette conversation l’a épuisée, mais oui, voir les bateaux, elle veut bien.

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