De profundis! Episode Maritime

Charles Durand · Chapitre 8 sur 9

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De profundis! Episode Maritime

Chapitre VII

 

 

Un soir du mois de juin 1883, le port du Havre était animé par

l'arrivée d'un des grands transatlantiques qui font le service direct entre la France et l'Amérique.

 

Un homme franchit rapidement la passerelle qui unissait le pont

du navire au quai. Il se dirigea, après une courte hésitation, vers l'entrée du port. Arrivé sur le Grand-Quai, il pénétra dans une ruelle

obscure et s'arrêta bientôt à la porte d'une maison de modeste apparence. Il frappa.

 

Une femme âgée parut sur le seuil.

 

—Le capitaine est-il chez lui?—interrogea le visiteur.

 

—Me voici!… Que me voulez-vous?—cria une voix rude du fond

de la pièce.

 

Le visiteur entra. Il se trouva en présence du maître du logis qui l'examina curieusement et crut devoir réitérer sa question.

 

L'inconnu se découvrit et se plaça sous la lumière:

 

—Capitaine Robert, me reconnaissez-vous?

L'autre le fixa longuement, puis, tout à coup, recula, comme

frappé de stupeur:

 

—Raymond Gosselin!…

 

Et il resta quelques instants, bouche béante, en regardant avec ahurissement le jeune homme immobile devant lui. Enfin, se

hasardant à rompre le silence:

 

—Toi…, c'est bien toi!… Tu n'es donc pas mort!…

 

—De fait, puisque me voici,—répondit le matelot, en souriant malgré lui.

 

Le capitaine lui saisit les mains.

 

—Mon pauvre Raymond!… Que je suis content!… Embrasse-moi

donc!…

 

Ils s'étreignirent longuement.

 

—Tu vas tout me raconter,—continua le capitaine.—Mais tu arrives, tu dois avoir faim…. Holà! la mère, à souper pour ce

garçon!…

 

La vieille qui, discrètement, s'était retirée dans la pièce voisine, rentra alors. Ce fut de sa part, en reconnaissant le jeune homme,

une nouvelle surprise, mélangée de frayeur et suivie de près d'une seconde accolade à laquelle notre ami se prêta de bon coeur.

 

Il était assis, quelques instants après, devant un solide repas et se

disposait, tout en mangeant, à faire le récit que réclamait son hôte.

Soudain il tressaillit; la pâleur couvrit ses traits, pendant que son

regard s'attachait avec insistance à celui du capitaine:

 

—Tout le monde me croit donc mort?—interrogea-t-il d'une voix mal assurée.

 

—Tout le monde. Qui pouvait supposer que tu avais échappé à

cette catastrophe sans nom?… On t'a vu tomber de la barque. Les camarades, en rentrant au port, ont déclaré qu'ils n'avaient pu te

sauver…. On a espéré quelque temps que tu avais été recueilli par les hommes de la chaloupe, puis cette opinion a été abandonnée,

après quelques mois d'attente…. D'où vient que la nouvelle de ton sauvetage n'a pas été envoyée ici?

 

—C'est mon histoire qu'il faut vous raconter, capitaine. Ecoutez-

moi.

Je serai bref….

 

Raymond épongea la sueur froide qui perlait sur son front et

continua d'une voix sourde:

 

—Les matelots de la chaloupe, après m'avoir recueilli sans connaissance, renoncèrent à poursuivre leur sauvetage. Ils

regagnèrent le navire d'où on leur faisait signe de retourner à la hâte…. Quand je revins à moi, j'appris que j'étais à bord d'un bateau

de Hambourg, à destination de New-York…. Je suppliai pour qu'on me débarquât en Angleterre. Le capitaine s'y refusa. Il fallait éviter

les côtes, la tempête avait déjà retardé le navire, et les armateurs pouvaient subir les plus grandes pertes des suites d'un retard plus

considérable…. Il fallut me résigner. J'offris même mes services. Mais j'étais incapable de supporter la plus petite fatigue…. Un matin,

je restai cloué au lit, en proie à la fièvre. Pendant quelques jours le mal me balança entre la vie et la mort…. Nous approchions de New-

York, quand la tempête nous assaillit de nouveau. Je fus réveillé, une nuit, par un matelot alsacien qui m'avait pris en affection:—

Camarade,—me dit-il,—il faut vous lever, tout de suite. Le navire fait eau, on renonce à le sauver…. Laissez-moi faire.—Il m'enleva dans

ses bras robustes. L'émotion était trop forte, je m'évanouis. Quand je revins à moi, ranimé par les soins de mon sauveur, nous étions trois

hommes à bord d'un léger canot, presque sans vivres, presque sans eau…. Combien de temps errâmes-nous sur cette mer

tourmentée?… Comment le saurais-je?… Je n'avais plus conscience de la vie et je m'étonne que mes compagnons ne me

jetèrent pas à la mer, me croyant mort…. Je me rappelle seulement qu'un vapeur allant à New-York nous recueillit; j'ai ce vague souvenir

que Fritz, mon sauveur, veilla à mes côtés jusqu'au moment où nous débarquâmes en Amérique. Là, toujours grâce aux soins de ce

brave coeur, on me transporta dans un hôpital…. Après cela, il y a dans ma vie une lacune, capitaine…. Je devins fou….

 

—Fou!—interrompit le capitaine avec stupéfaction.

 

—Oui, fou…. Oh! vous devez comprendre le choc que ma pauvre

raison avait subi quand, tout à coup, je m'étais vu arraché à mes rêves de bonheur; à la pensée que peut-être ceux que j'aimais me

croyaient mort!… Je devins fou…. Quand je revins à la réalité, j'étais au fond d'un hôpital, à quelques cents lieues de France! J'étais resté

là une année!…

 

Ma guérison fut constatée et le consulat français me fournit les moyens de me rapatrier….

 

Le capitaine était devenu rêveur. Quand Raymond se tut il le

regarda fixement:

—Que comptes-tu faire à présent?…

 

—Vous m'aiderez, capitaine, à préparer ma réapparition. Ne

brusquons rien, surtout. Je resterai chez vous, caché, pendant que vous irez annoncer doucement à Talbot, puis à Jeanne…, à ma

fiancée….

 

—Ta fiancée,…—répéta le capitaine avec un accent étrange.— Ses yeux évitèrent le regard inquiet du jeune matelot.

 

Raymond s'aperçut de cette émotion:

 

—Parlez, au nom du Ciel!—s'écria-t-il,—Jeanne?… Qu'est-il

arrivé?

 

Le capitaine hésitait à répondre.

 

—Oh! pitié, pitié!—sanglota le matelot en cachant son visage dans ses mains.

 

Le capitaine se leva, et posant sa main sur l'épaule du jeune

homme:

 

—Sois fort, matelot, Jeanne est mariée.

 

—Mariée!…

 

Raymond se redressa brusquement. Il comprima un instant les battements désordonnés de son coeur:

 

—Avec qui?…

 

—Jeanne est la femme de Talbot.

Un soupir gonfla la poitrine du jeune homme:

 

—Dieu l'a voulu,—murmura-t-il,—et Dieu est juste!…

 

Et, comme se parlant à lui-même:

 

—Oui, Dieu est juste! Il a voulu que la volonté d'un mourant fût

respectée…. Mon mariage avec Jeanne eût été un crime … qu'il n'a pas permis…. Cette catastrophe, cet éloignement forcé, ma folie…,

tout n'est-il pas là pour le prouver?…

 

—Capitaine,—continua-t-il avec l'accent de la résolution,—vous êtes le seul dans le pays qui me sachiez vivant…. Voulez-vous me

promettre d'en garder le secret?… Vous allez me comprendre…. Il y a ici deux êtres qui portent mon deuil. C'est Talbot … c'est Jeanne….

Ils me pleurent, mais ils sont heureux d'un bonheur auquel le Ciel les a destinés. Ce bonheur fera leur vie…. Mon devoir, à moi, est de

rester dans la tombe où leurs pensées m'ont si souvent visité…. Promettez-moi que jamais ils ne sauront mon retour….

 

—Je le jure,—répondit le capitaine, visiblement ému.

 

—Merci. Mais dites-moi…. Depuis quand Talbot et Jeanne sont-ils

mariés?

 

—Quelques semaines à peine. Jeanne a été longtemps malade. Le choc qui a ébranlé ta raison, dis-tu, l'a mise, elle, à deux doigts

de la mort…. Pendant sa maladie,—c'est Talbot lui-même qui me l'a raconté,—elle n'a eu qu'une idée fixe. Elle revoyait son père, près

d'expirer, unissant la main de Talbot à la sienne, et quand ce dernier veillait à son chevet, cherchant tous les moyens de la distraire:—

Donnez-moi votre main,—lui disait-elle souvent. Il se rendait à son désir et elle murmurait en souriant:—Je suis heureuse et je veux être

votre femme.—Le vieux Talbot pleurait sans rien dire. Mais, un jour, elle lui dit:-N'est-ce pas, ami, que nous devons nous marier?

Promettez-moi que lorsque je serai guérie nous ferons notre devoir, promettez-moi que je serai votre femme….—Il dut lui faire cette

promesse. Elle guérit et, au bout de sa convalescence, elle exigea qu'on publiât les bans…. Mais elle voulut garder ses habits de deuil.

 

—Des habits de veuve!—murmura Raymond.—Jeanne a fait son

devoir.

 

Les deux hommes restèrent un instant silencieux. Tout à coup Raymond releva la tête:

 

—Il le faut,—s'écria-t-il.—Capitaine, il faut que je les revoie…. Oh!

rassurez-vous, ils ne me verront pas, eux…. La nuit tombe et les quais sont obscurs…. Voulez-vous m'accompagner?

 

Le capitaine Robert fit un signe d'assentiment et ils sortirent.