Derrière chez Martin
Le romancier Martin ..................................... 5
Le romancier Martin
Il y avait un romancier, son nom était Martin, qui ne pouvait pas s’empêcher de faire mourir les principaux personnages de ses livres, et même les personnages de moindre importance. Tous ces pauvres gens, pleins de vigueur et d’espoir au premier chapitre, mouraient comme d’épidémie dans les vingt ou trente dernières pages, et bien souvent dans la force de l’âge. Ces hécatombes avaient fini par faire du tort à l’auteur. On disait ordinairement qu’il avait un génie magnifique, mais que tant de morts prématurées rendaient par trop déprimante la lecture de ses romans les plus beaux. Et on le lisait de moins en moins. La critique elle-même, qui avait encouragé ses débuts, commençait à se lasser d’une aussi sombre disposition, insinuant que cet auteur était « à côté de la vie » et l’écrivant même.
Martin, pourtant, était un homme très bon. Il aimait bien ses personnages et n’aurait pas demandé mieux que de leur assurer une longue existence, mais c’était plus fort que lui. Dès qu’il arrivait vers les derniers chapitres, les héros de ses romans lui claquaient dans la main. Il avait beau s’ingénier à les garder saufs, toujours survenait-il quelque fatalité qui les lui ravissait. Une fois, il avait réussi, en sacrifiant d’ailleurs tous les autres personnages, à faire vivre une héroïne jusqu’à la dernière page, et déjà il se félicitait lorsqu’une embolie emporta la pauvre fille à quinze lignes de la fin. Une autre fois, il avait entrepris d’écrire un roman dont l’action se passait dans une école maternelle, afin que les plus âgés de ses personnages n’eussent pas plus de cinq ans. Il pensait avec raison que l’innocence de cet âge, comme aussi bien la vraisemblance, désarmeraient l’implacable destin. Par malheur, il s’était laissé aller à écrire un roman-fleuve, si bien qu’au bout de quinze cents pages, les bambins étant devenus vieillards branlants, il n’avait pu résister à recueillir leur dernier soupir.
Un jour, Martin se trouvait dans le bureau de son éditeur auquel il demandait une avance d’argent avec un sourire modeste. L’éditeur souriait aussi, mais d’un air qui ne disait rien de bon, et en effet, détournant la conversation, il demanda :
« À propos, est-ce que vous nous préparez un roman ?
– Oui, justement, répondit Martin. J’en ai déjà écrit plus du tiers.
– Et vous êtes content ?
– Oh ! oui, fit Martin avec chaleur, je suis vraiment content. Je ne voudrais pas me flatter, mais je crois n’avoir jamais été aussi heureux dans le choix des personnages et des situations. Tenez, je vais vous dire en deux mots de quoi il s’agit. »
Et Martin exposa le sujet de son roman. C’était l’histoire d’un chef de bureau, nommé Alfred Soubiron, âgé de quarante-cinq ans, qui avait des yeux bleus et une petite moustache noire. Cet excellent homme vivait heureux avec son épouse et son jeune fils, lorsque sa belle-mère, soudain rajeunie par une opération de chirurgie esthétique, lui inspirait une passion incestueuse qui ne le laissait plus en repos.
« Ah ! ah ! très bien, murmura l’éditeur, très bien... mais dites-moi : sous les apparences de la jeunesse, la belle-mère de ce monsieur Soubiron n’en a pas moins soixante et onze ans...
– Justement ! s’écria Martin. C’est là un des aspects les plus dramatiques de la situation !
– J’entends bien, mais à soixante et onze ans, pour peu que la Providence ne soit pas très bienveillante, la vie ne tient souvent qu’à un fil...
– Cette femme-là est d’une constitution exceptionnellement robuste, assura Martin. Quand je pense avec quelle vaillance elle a supporté... »
Il s’interrompit, demeura un moment rêveur, et reprit d’un air tourmenté :
« Évidemment, une personne aussi âgée est toujours à la merci d’un accident, sans compter que le choc des passions peut hâter l’usure d’un organisme malgré tout fatigué. Au fond, c’est vous qui êtes dans le vrai...
– Mais non ! protesta l’éditeur, mille fois non ! ce que j’en disais là, au contraire, était pour vous mettre en garde contre la tentation. Vous n’allez tout de même pas vous priver d’une femme indispensable au développement de l’action ! ce serait une folie !
– Vous avez raison, accorda Martin, j’ai besoin de cette femme... Mais je pourrais la faire mourir à la fin, par exemple au moment d’une entreprise décisive de son gendre... L’émotion, la gratitude, le remords, lui feraient rendre l’âme dans une étreinte délirante... On voit très bien une rupture d’anévrisme ou un transport au cerveau... »
L’éditeur objecta qu’un pareil dénouement était d’une banalité redoutable, d’autant plus attendu que la tendance de Martin était trop connue. Après avoir longtemps disputé, il obtint que la belle-mère tomberait simplement dans un état comateux laissant au lecteur une lueur d’espoir. La résistance de l’auteur l’avait irrité et il s’enquit sévèrement :
« Et comment se portent les autres personnages ? Pouvez-vous m’affirmer qu’ils sont tous en bonne santé ?... Parlons d’abord d’Alfred Soubiron... »
Sous le regard de son éditeur, Martin devint tout rouge et baissa la tête.
« Je vais vous expliquer, dit-il. Alfred Soubiron est très solide. Il n’avait jamais été malade de sa vie et l’autre jour, bêtement, il a fallu qu’il attrape une congestion pulmonaire en attendant l’autobus. Il faut dire aussi que cette maladie-là était nécessaire. En l’absence de sa femme, Soubiron, en effet, doit être soigné par sa belle-mère, et c’est précisément cette intimité de chaque instant qui va lui faire découvrir sa passion, et peut-être même le décider aux aveux.
– Puisque le développement de l’action l’exige, c’est bon... L’essentiel est qu’il se rétablisse rapidement. Où en est-il ? »
Martin rougit encore une fois et murmura :
« Il ne va pas fort. Ce matin, j’ai encore travaillé à mon roman et la température est montée à quarante et un deux dixièmes. Je suis inquiet...
– Bon Dieu ! s’écria l’éditeur, il ne va tout de même pas mourir ?
– On ne sait jamais, dit Martin. Il faut compter avec les complications... L’autre poumon peut se prendre à son tour... C’est justement ce que je redoute pour Soubiron. »
L’éditeur réussit à contenir son indignation et fit observer sur le ton encore amical :
« Voyons, ce n’est pas sérieux. Si votre Soubiron vient à mourir, il flanque tout le roman par terre. Réfléchissez...
– J’ai déjà envisagé les conséquences de sa mort, repartit Martin, et à vrai dire elle ne me gêne en rien, au contraire... Lui mort, la belle-mère est libre de s’abandonner à ce qu’elle croit être son destin de jolie femme. C’est alors une bien curieuse situation que celle de cette adorable créature que les hommes désirent passionnément et qui écoute leurs aveux brûlants avec la sérénité de ses soixante et onze ans. Vous rendez-vous compte que cette attitude de superbe et pitoyable indifférence était impossible avec un homme auquel l’unissait un lien de parenté ? Grâce à la mort de Soubiron, je rejoins le thème éternel de l’impassible beauté, mais rajeuni, transformé, en un mot, actuel ! J’aperçois déjà, dans cette monstrueuse dualité de la nature et de l’apparence, je ne sais quelle menace sournoise, encore imprécise, qui est comme un germe de mort... »
Ramassé dans son fauteuil et le visage congestionné, l’éditeur fixait sur le romancier un regard sanglant. Voyant son trouble, Martin pensa qu’il était pris aux entrailles par la beauté du sujet ; il poursuivit avec exaltation :
« Je vois ses soupirants, et vous les voyez comme moi, chercher en vain l’accès d’un cœur insensible et mourir de consomption et de désespoir. Elle-même, lasse d’une aventure aussi inhumaine, finit par prendre en haine la beauté fallacieuse de son corps et de son visage. Un soir, au retour d’une fête où un académicien et un jeune attaché d’ambassade se sont suicidés à ses genoux, elle répand sur elle un flacon de vitriol et meurt dans d’épouvantables souffrances. Ah ! on peut le dire, c’est bien là le dénouement commandé par la vérité intérieure... »
Martin n’alla pas plus loin dans sa conclusion. Penché sur la table qui les séparait, son éditeur cognait des deux poings sur le bois, avec une violence qui faisait sauter pêle-mêle les porte-plume, les projets de contrat et les justificatifs. Et il rugissait qu’il ne voulait plus entendre parler d’un pareil roman.
« Pas un sou ! vous m’entendez bien ? Je ne risquerai pas un sou sur cette hécatombe dégoûtante ! Et ne comptez pas non plus sur une avance, ça va sans dire ! Je ne ferai pas la sottise d’encourager vos macabres entreprises ! Si vous voulez de l’argent, apportez-moi un manuscrit où les personnages aient l’œil clair et le teint frais jusqu’à la fin... Et qu’il n’y ait pas un mort, pas une agonie, pas même une velléité de suicide. En attendant, la caisse est fermée. »
Martin, justement révolté par la tyrannie de son éditeur, délaissa son roman pendant plus d’une semaine. Il pensa même à abandonner la littérature et à devenir garçon de café ou crieur de journaux, pour dénoncer ainsi avec éclat l’oppression où les exploiteurs de l’art et de la pensée tenaient les écrivains. Sa colère finit par s’apaiser, et le besoin d’argent lui fit découvrir des raisons honnêtes et glorieuses à la guérison du chef de bureau. La congestion du deuxième poumon fut donc heureusement évitée, et la fièvre se mit à baisser régulièrement. La convalescence traîna un peu, mais dans une atmosphère de passions troubles, qui fournit trois chapitres excellents. L’auteur, néanmoins, regrettait confusément l’abandon de son idée première et, pour tout dire, se sentait une mauvaise conscience, comme s’il eût trahi une nécessité du drame qu’il conduisait. Le rétablissement d’Alfred Soubiron le choquait, de même que l’éclatante jeunesse de la belle-mère, à présent qu’elle n’était plus menacée de mort, lui paraissait une indécence. À chaque instant, il lui fallait résister à l’envie sournoise de les affliger l’un et l’autre de quelque rhumatisme, même bénin, qui les eût avertis, dans leur santé insolente, de la fragilité de l’existence humaine. Mais sachant trop sur quelle pente périlleuse l’eût engagé cette modeste revanche, il se représentait vivement le carnet de chèques fleurissant dans la main de son éditeur et trouvait dans cette image, la force de se dérober à la tentation. En tout cas, son remords de conscience eut un effet bienfaisant, celui de l’incliner à une extrême sévérité dans le développement de l’action. Puisque l’éditeur lui disputait l’accidentel, il voulait du moins ne rien céder sur la vérité psychologique.
*
Sur la fin d’un après-midi qu’assis à sa table de travail il attaquait un chapitre tumultueux, Martin entendit sonner à sa porte et cria d’entrer. Une femme d’un tour de taille important pénétra dans la pièce. Vêtue sans élégance, mais d’étoffes cossues, elle tenait un parapluie d’un format sérieux. Les traits du visage étaient empâtés. Entre les mentons et la pointe du décolleté, la peau avait cet aspect grumeleux et violacé qu’on voit aux femmes sanguines tourmentées par le retour d’âge.
Martin, pris dans le remous d’une longue phrase, fit avec sa main gauche un geste d’excuse sans lever les yeux ni la plume de son papier. La visiteuse s’assit à quelques pas et demeura silencieuse à regarder le profil de Martin dans la lumière de la lampe posée sur la table. Et tandis qu’elle se livrait à cet examen, son visage placide de bonne femme ordonnée s’altérait, hésitant, semblait-il, entre la colère et l’effroi. Son regard s’attachait parfois à la plume de l’écrivain, qui courait sur le papier et, dans la pénombre, ses yeux luisaient d’une curiosité ardente.
« Je vous demande pardon, dit Martin en se levant, j’ai pris la liberté de finir une phrase qui voulait être menée tout d’un souffle. C’est un des ridicules de notre métier de nous croire toujours pressés par l’inspiration... »
Il attendit qu’elle protestât poliment, et, en effet, il la vit remuer les lèvres, mais sans qu’il en sortît autre chose qu’un murmure incompréhensible. Elle paraissait très émue. Il s’excusa de la laisser dans une demi-obscurité et alla donner la lumière du plafond. Dans le plein éclairage, il lui sembla d’abord reconnaître une figure familière. Après examen, il se fut bientôt convaincu qu’il ne l’avait jamais vue. Pourtant, cette maturité abondante, et le parapluie qu’elle avait en main éveillaient presque un écho dans sa mémoire. Comme leurs regards se rencontraient, elle lui dit avec une ironie mélancolique :
« Bien entendu, vous ne me reconnaissez pas ? »
Martin s’en défendit, mais avec une hésitation dans la voix, comme pour demander qu’on voulût bien l’aider à compléter ses souvenirs. La visiteuse se pencha sur son parapluie où elle venait d’apercevoir une trace de poussière et, après l’avoir effacée du bout de sa main gantée, elle dit en relevant les yeux :
« Je suis M me Alfred Soubiron. »
Martin ne fut nullement surpris d’avoir en face de lui l’épouse du chef de bureau. Il n’est pas bien rare qu’un romancier soit visité de ses personnages, quoiqu’ils ne se manifestent pas couramment avec une présence aussi certaine. En tout cas, cette apparition lui était une assurance qu’il avait su animer les héros de son roman avec une maîtrise incomparable et il se laissa aller à songer : « Ah ! si la critique pouvait voir ça, elle qui me reproche d’être à côté de la vie, quel remords elle aurait... » Cependant, M me Soubiron poursuivait avec un soupir de tout son corsage :
« Oh ! j’étais bien sûre que vous ne sauriez pas me reconnaître ! Une épouse de quarante-sept ans, fidèle, bonne ménagère, qui n’a jamais causé de scandale, qui n’a jamais failli à son devoir, ce n’est qu’un personnage de troisième plan, qui n’intéresse guère les romanciers. Ils sont plus à leur aise avec les créatures... »
Martin, ému par l’amertume de cette dernière parole, eut un mouvement de protestation. Elle eut peur de l’avoir indisposé et se hâta d’ajouter :
« Je ne vous fais point de reproche. Je sais bien ce que c’est que les artistes... Monsieur Martin, vous devinez probablement l’objet de ma visite. Quand je suis partie pour le Midi avec mon jeune fils, il y a deux mois, ma mère était déjà opérée, mais les pansements qui l’enveloppaient encore ne permettaient pas d’imaginer un pareil résultat. Quand je suis rentrée, avant-hier, que j’ai vu cette jeune femme... mon Dieu ! quel changement...
– Il est certain qu’elle est délicieuse, laissa échapper Martin.
– Délicieuse... délicieuse ! Est-ce qu’une femme de soixante et onze ans peut être délicieuse ? Maman est tout simplement ridicule. Et de quoi ai-je l’air, moi qui parais vingt ans de plus qu’elle ? Mais vous n’avez guère pensé à tout ça... Au moins, le scandale d’une passion aussi honteuse aurait dû vous révolter ! Mon Dieu ! pauvre M. Soubiron, lui toujours si tranquille, si correct, si affectueux aussi... comment peut-il penser à des choses... Mais qu’est-ce qui s’est donc passé pendant mon absence ? vous qui êtes si bien au courant...
– Hélas ! soupira Martin, c’est comme une fatalité. On ne vous l’avait pas écrit pour ne pas vous inquiéter, mais vous savez que M. Soubiron est tombé malade, et très gravement, puisqu’on a pu craindre pour sa vie. Madame votre mère l’a soigné avec un grand dévouement et sa présence presque constante au chevet du malade devait nécessairement favoriser une intimité dangereuse. À quarante-cinq ans, un homme ne reste pas insensible à tant de jeunesse et de beauté qui semblent ne rayonner que pour lui. Il faut essayer de comprendre les choses... Rendons d’ailleurs à M. Soubiron cette justice qu’il a lutté de toutes ses forces. C’est lundi dernier seulement qu’il a laissé voir son amour pour la première fois. Après le repas du soir, ils faisaient une partie de dominos comme ils avaient l’habitude depuis quinze ans, et M. Soubiron a fait exprès de perdre, quoique l’enjeu fût de vingt-cinq sous. »
Les yeux de M me Soubiron s’agrandirent, ses mains tremblèrent. Elle murmura d’une voix brisée :
« Lui, Alfred... il a perdu exprès... ah ! tout est fini...
– Mais non, rassurez-vous, dit Martin. Rien n’est consommé encore. D’ailleurs, l’état d’âme de Madame votre mère reste très incertain. Elle est encore à s’interroger. Est-elle même capable d’un amour qui réponde, sur un certain plan, à celui de votre mari ? Je n’oserais pas encore l’affirmer...
– En tout cas, une chose est sûre, gémit Mme Soubiron, c’est qu’Alfred l’aime, lui... Quand je suis rentrée, j’ai bien vu de quel œil il regardait maman. Vous pensez, il y a des signes qui ne trompent pas une épouse...
– On ne peut pas se dissimuler qu’il est très amoureux, reconnut Martin. C’est même une chose émouvante et vraiment belle que cette violence dans le désir, cette puissance d’amour qui n’avait pas jusqu’alors trouvé sa pente efficace... »
M me Soubiron devint écarlate, sa peau fuma jusque dans son modeste décolleté, et l’indignation qui la faisait suffoquer l’empêcha seule de protester. Martin, emporté par son sujet, oubliant qui était son hôtesse, parlait comme il eût fait en présence d’un confrère.
« L’avouerai-je ? dit-il avec un sourire un peu ému. Malgré ma volonté de rester sévèrement objectif, la montée d’un désir aussi brûlant et qui menace d’emporter toutes les barrières, toutes les digues, n’est pas sans éveiller en moi certaines correspondances un peu troubles, certaines velléités complices. Il m’arrive parfois d’être grisé par cette lourde ambiance et c’est au point que je résiste avec beaucoup de peine à l’envie de précipiter le moment de la conjonction. Voilà bien le danger pour l’artiste, direz-vous. Sans doute, mais c’est aussi la condition de l’artiste qu’il ne soit pas en bois... »
M me Soubiron s’était levée et marchait sur lui en étreignant son parapluie. Son visage était si menaçant qu’il recula jusqu’à la table.
« Pas en bois, criait l’épouse. À votre aise, Monsieur, à votre aise, de n’être pas en bois ! mais je vous défends d’entraîner M. Soubiron dans la débauche ! je vous le défends ! Si vous voulez précipiter, comme vous dites, le moment de la conjonction, que ce soit la conjonction légitime de deux époux qui ont toujours vécu en bonne harmonie ! Il y aura de quoi écrire un roman honnête qui vaudra mieux que des saletés ! Moi aussi, Monsieur, j’ai des états d’âme et tout ce qui s’en suit... M. Soubiron n’a jamais eu à s’en plaindre. Alors ? à quoi riment toutes vos histoires ? »
Ce disant, elle avança la main vers les feuillets du manuscrit épars sur la table et comme l’auteur en défendait l’accès, elle tenta de les froisser et disperser à la pointe de son parapluie qu’elle lui poussait aux flancs à la façon d’une épée. Enfin, épuisée par cette grande colère, redoutant aussi la rancune de Martin, elle se laissa retomber dans son fauteuil et éclata en sanglots.
Ému par cette douleur, Martin se défendait mal d’un remords. Il avait beau se dire qu’après tout, cette dure épreuve n’était pas pour Mme Soubiron une catastrophe, puisque, chose essentielle, l’homme ne sortait pas de la famille, il était loin d’avoir la conscience tranquille et ne pouvait s’empêcher de réfléchir que si le chef de bureau avait été emporté en temps utile par des complications pulmonaires, sa veuve, pensionnée par l’État, eût coulé des jours paisibles en caressant le souvenir d’un époux exemplaire. À présent, il était déjà trop tard pour le faire mourir.
M me Soubiron avait séché ses larmes et levait sur lui un regard de supplication.
« Maître (elle l’appelait maître pour le flatter), vous voyez notre malheur... soyez bon, laissez-vous toucher... songez dans quel abîme de honte une pareille passion jetterait une famille honorable... Mon mari est décoré, il a toujours eu l’estime de ses chefs... songez aussi à ma pauvre maman qui a toujours vécu sans reproche... Maître, je sais que vous êtes anticlérical comme tous les écrivains, mais puisque vous êtes au courant mieux que personne, je peux bien vous parler des sentiments de religion qui ont toujours été en honneur chez nous... »
Martin écoutait en baissant la tête et était visiblement mal à l’aise.
« Maître, vous qui avez un si grand talent, vous n’avez pas besoin de ces horreurs-là pour écrire un beau livre...
– Bien sûr, dit Martin, mais je n’ai pas en toute cette affaire autant de responsabilité qu’il peut vous sembler. Un romancier honnête est comme le bon Dieu, il n’a pas grand pouvoir. Ses personnages sont libres, il ne peut que souffrir de leurs misères et regretter que leurs prières soient inutiles. Simplement, il a sur eux droit de vie et de mort et, dans le domaine de l’accidentel, où le destin lui laisse parfois une petite marge, il peut aussi leur accorder de modestes consolations. Pas plus qu’à Dieu, il ne nous est permis de nous raviser. Le départ commande tout, et la flèche une fois lancée, il ne faut plus penser à la rattraper...
– Vous ne me ferez pourtant pas croire que votre plume marche toute seule ?
– Non, mais je ne peux pas en faire ce que je veux... Votre mari, lui non plus, dans un rapport qu’il destine au ministre, ne peut pas écrire tout ce qui lui passe par la tête... J’obéis à une nécessité à peine moins étroite, je vous assure... »
M me Soubiron ne voulait pas croire qu’il fût ainsi limité dans sa toute-puissance. Il n’avait, disait-elle, qu’à prendre sa plume et à écrire sous sa dictée. Et comme le romancier haussait les épaules avec découragement :
« Ainsi, ajouta-t-elle, vous ne voulez rien faire pour moi ?
– Mais si, répondit Martin, j’ai le plus grand désir de faire pour vous tout ce qui est possible.
– Alors ?
– Alors... que voulez-vous que je puisse vous accorder ? Un voyage à l’étranger en compagnie de votre fils ? L’éloignement vous rendrait moins sensible la trahison de votre époux, au cas où...
– Partir pour lui laisser toute sa liberté, n’est-ce pas ? Autant dire que je serais complice ! »
Martin considéra un moment M me Soubiron, comme évaluant les possibilités dont le destin le laissait disposer en faveur de cette épouse.
« Un amant ? proposa-t-il sans beaucoup de conviction. Voulez-vous un amant ? »
M me Soubiron se leva de son fauteuil et, toisant Martin, le salua d’un coup de menton.
« Pauvre femme, songea-t-il lorsqu’elle fut sortie, je n’ai qu’un moyen de lui épargner tous ces tourments, c’est de la faire mourir. Tant pis pour l’éditeur... il faut d’abord se montrer humain. Je vais la laisser vivre encore trois semaines, juste assez pour la voir assister à la consommation de l’adultère. Je crois qu’elle me fournira des réactions curieuses... »
*
La famille Soubiron prenait le repas du soir et le chef de bureau, penché sur sa belle-mère, lui disait d’une voix oppressée :
« Prenez donc encore une tranche de veau, ça vous fera du bien... »
Elle refusa d’un sourire gêné, et une rougeur délicate envahit son front. Et c’était une chose affreuse et tout de même émouvante que le regard concupiscent dont il enveloppait ce pur visage de femme, ces bras nus d’un admirable modelé, et ce ferme corsage tout battant d’émoi.
« Alfred, dit aigrement M me Soubiron, ne pousse donc pas maman sur la nourriture. À son âge, il vaut mieux manger légèrement, surtout le soir. »
Le fils des époux Soubiron, un garçon de neuf ans, s’informa de l’âge de sa grand-mère avec trop d’insistance, et son père gronda en haussant les épaules :
« On t’a déjà défendu de parler sans qu’on t’interroge... Je n’ai jamais vu un gamin aussi idiot... »
Il se fit un grand silence dans la salle à manger d’acajou. Sous la table, Soubiron cherchait la jambe de sa belle-mère qui n’osait pas se dérober. Il avait le regard vacillant et son cou se gonflait dans son col. Enfin, perdant la tête, il murmura :
« Armandine... Armandine... »
C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom, au moins en présence des siens. À ce coup, M me Soubiron eut un élan de révolte, non pas tant contre son mari et sa mère, mais contre la fatalité qui pesait sur la famille, contre l’abominable pouvoir de Martin. L’idée lui vint de résister à cette fatalité, de s’en prendre une bonne fois, au vrai responsable. Qu’était-ce, après tout, que cet homme qui les menait au caprice de sa plume ? Un gribouilleur, un foutriquet, ne devant sa toute-puissance qu’au consentement de ses personnages, à leur veulerie. Mme Soubiron sentait qu’il devait exister un moyen d’échapper à cette funeste providence. Sans doute ne servait-il à rien de renier son créateur et de le maudire, mais peut-être était-il possible de se dérober à son contrôle et à son activité : par exemple en se plaçant dans telle situation où la plume du romancier se refusât à suivre sa créature, en se réfugiant hors de toute réalité, hors de la trajectoire assignée au départ par le créateur, c’est-à-dire dans l’absurde, dans l’invraisemblable.
M me Soubiron fit un grand effort d’imagination. À la surprise générale, elle partit d’un éclat de rire et, ôtant son soulier, le posa dans son assiette. Après quoi, elle prit sur la table une tranche de veau qu’elle glissa dans son corsage.
« Ah ! j’avais faim », dit-elle, en caressant son estomac d’un geste voluptueux.
Sa mère et son mari se regardaient avec une vive inquiétude. Elle prit encore une tranche de veau, puis se mit à chanter le refrain de la Carmagnole. Soudain, elle s’interrompit, saisie par l’idée que toute cette comédie ne sortait pas de la vraisemblance et que Martin l’avait probablement voulue. Ainsi, au lieu de le gêner, fournissait-elle une page à son roman. Comme on s’empressait autour d’elle et qu’on lui posait des questions, elle répondit avec lassitude :
« Ce n’est rien, ne vous inquiétez pas... J’essayais quelque chose, mais ce n’est pas encore ça. Je n’ai pas réussi... »
Le chef de bureau, impressionné néanmoins par cette singulière sortie, se montra plus discret dans ses coupables entreprises et fit l’effort d’adresser la parole à sa femme. La conversation fut presque animée et jusqu’à la fin du dîner, on parla d’une cousine de Clermont-Ferrand, de l’augmentation des impôts, et d’une certaine façon d’accommoder la langue de mouton avec du lard et des champignons. Mme Soubiron parut s’intéresser assez vivement à toutes ces questions, exprimant ces bonnes vérités d’expérience et ces opinions si parfaitement raisonnables qu’elle avait apportées dans le ménage avec sa dot. Simplement, elle montrait par instants, quelque nervosité et semblait un peu distraite, en général après avoir parlé. Elle avait alors le sentiment de n’avoir rien dit que Martin n’eût contrôlé et approuvé. Plus elle y pensait, plus cette dépendance lui devenait insupportable.
Toute la nuit, elle demeura éveillée à chercher la clef du problème qu’elle s’était proposé pendant le repas. L’impatience de la servitude où Martin la tenait enchaînée lui faisait presque oublier le drame qui était en train de bouleverser la famille. Le ronflement bien rythmé de Soubiron qui reposait auprès d’elle finit par l’exaspérer. Elle lui en voulut d’abandonner ainsi sa liberté à l’écrivain sans la moindre velléité de révolte.
Elle alluma la lampe pour le regarder dormir, et l’idée lui vint, comme un bon tour à jouer à Martin, de l’assassiner pendant son sommeil. C’était peut-être démolir le roman, bouleverser toute une création. Elle alla prendre dans un tiroir le revolver de Soubiron, mais le cœur lui manqua pour accomplir son dessein. La pensée même que Martin refusait son consentement ne put la décider : elle remit l’arme en place. D’ailleurs, un instant de réflexion lui donna la certitude que le meurtre de Soubiron, s’il avait été consommé, eût été, lui aussi, dans l’ordre. La solution n’était pas là.
Jusqu’au jour, elle exerça toutes les forces de son attention à reconnaître les limites de sa prison, à découvrir le fil qui la conduirait à une issue ; mais, de tous les côtés, elle butait contre un mur. Elle finit par observer que l’effort de sa réflexion, au lieu de servir ses recherches, ne faisait que l’enfermer dans des limites plus étroites. Par contre, dans les moments d’extrême fatigue où son attention devenait défaillante, il lui semblait être parfois sur le chemin de l’évasion. Lorsque, la tête vide, elle était incapable de fixer sa pensée, elle se trouvait tout à coup aux frontières où Martin perdait presque tout contrôle, toute autorité. Elle touchait au refuge, se sentait délivrée. Aussitôt, une pensée à peine formulée rétablissait comme un contact avec la réalité, l’écrivain la ressaisissait tout entière et verrouillait les portes de la prison.
Désormais, M me Soubiron allait s’appliquer à vouloir la liberté en évitant d’y réfléchir. Au lieu de s’impatienter et d’invoquer des raisons contre la tyrannie de Martin, elle se bornait à répéter mentalement et parfois en remuant les lèvres : « Je veux en sortir... en sortir... »
Dans la semaine qui suivit, la passion du chef de bureau s’aggrava. Tous les soirs, il revenait de son travail avec une gerbe de roses qui lui coûtait les yeux de la tête.
« Je t’apporte des fleurs », disait-il à sa femme.
Et il ajoutait pour sa belle-mère, d’une voix à peine plus discrète :
« Pour toi, Armandine... C’est pour toi... »
M me Soubiron supportait ces outrages avec une patience surprenante et maigrissait à peine. De temps à autre, il lui arrivait encore de faire un éclat, mais de plus en plus rarement. Soubiron mettait à profit cette indifférence et devenait plus pressant avec sa belle-mère. Un soir qu’entre deux portes, il l’embrassait dans la nuque et lui pétrissait le buste, Mme Soubiron les surprit. Elle leur sourit avec bonté et murmura :
« Les orphelines vont à pied de biche... La géographie est bien mûre... Il faut profiter d’une épingle à cheveu. »
*
Martin, qui était au travail, reçut la visite de son meilleur ami, Mathieu Mathieu, le grand critique de cinéma. Mathieu Mathieu avait amené la petite Jiji qu’il venait de prendre en passant au bar de l’Édredon. Les deux hommes parlèrent un bon moment de l’avenir des chemins de fer. Mathieu les voyait disparaître à brève échéance, remplacés par les transports automobiles, d’un rendement incomparable. Martin ne le croyait pas. Pour lui, les chemins de fer étaient encore dans l’enfance. L’électrification des trains réservait d’énormes possibilités, on ne se le disait pas assez. Jiji s’était assise dans le fauteuil, sans se mêler à la conversation. Elle finit par déclarer, en s’adressant plus particulièrement à Mathieu Mathieu :
« Je vous trouve culs, avec vos chemins de fer.
– Tu ne peux pas te tenir un peu ? dit Mathieu avec colère. Tu te crois chez toi, ici ? Saleté !... Dire que depuis un an, je traîne ce veau-là avec moi ! Et tout ça pour une jambe bien moulée, qui m’a tapé dans l’œil un soir que j’étais saoul !
– Moi je te dis de te taire, riposta Jiji. J’ai quand même pas besoin que tu dévoiles notre intimité devant des étrangers... pour qu’après, il aille me coller dans un de ses romans.
– Si on prenait une fine ? proposa Martin d’un air conciliant. J’ai justement...
– Pour une jambe ! beugla Mathieu sans l’entendre. Je me suis perdu pour une jambe, et mon talent, et tout ! L’existence me dégoûte ! Je voudrais que la guerre éclate ! Et une bonne peste en même temps !... Bon Dieu ! ce que ça pue, la vie, quand on est dedans !... »
Comme pour tourner le dos à l’existence, il s’en alla à la fenêtre qui donnait sur une cour obscure. Passé son accès de mélancolie, il revint au milieu de la pièce et demanda, en montrant les feuillets qui encombraient la table de son meilleur ami :
« Ça avance, ton machin ?
– Peuh !... Oui, bien sûr, ça avance... »
Et Martin jeta un regard un peu triste sur les pages couvertes de son écriture serrée.
« Tu n’as pas l’air content, fit observer Mathieu Mathieu.
– Je ne dis pas que je suis mécontent. Mon roman est ce qu’il doit être, je n’ai pas à me plaindre... Je t’ai raconté le sujet ?... Ne crache donc pas sur le plancher, je t’ai déjà dit, ça me fait des ennuis... Tu te rappelles le sujet ?
– C’est vrai, dit Jiji, c’est dégoûtant de cracher sur le plancher. Quand on se dit bien élevé...
– Vous savez, c’est sans importance, protesta Martin. Quand on a besoin de cracher, on ne pense pas toujours... Dernièrement, on me parlait d’une amirale, comtesse je ne sais plus comment, qui crachait par terre même pendant les repas...
– N’empêche que c’est dégoûtant.
– Tu la fermes ? cria Mathieu Mathieu.
– Allons, allons ! fit Martin. Calme-toi... Et mon sujet, tu te le rappelles, mon sujet ?
– Oui, oui... un chef de bureau... la belle-mère en réparation... oui, je me rappelle... Pas très cinéma, ton truc. Je vois pas ça à l’écran... Enfin... Et alors, qu’est-ce qui accroche ?
– Rien du tout, rassure-toi... Mais je viens d’avoir une surprise assez désagréable... Je t’avais parlé de la femme de Soubiron, mais sans insister beaucoup. C’était une figure plutôt classique : quarante-sept ans, forte de partout, fidèle, économe, ordonnée, confitures, Écho de Paris, un jour de réception par mois pour les épouses des collègues...
– Tais-toi, murmura Mathieu Mathieu, tu me mets l’eau à la bouche. Quand je pense que j’aurais pu avoir la chance de tomber sur une femme comme celle-là !...
– Le personnage était d’une telle banalité, j’en attendais si peu, que j’avais décidé de le laisser le plus possible dans l’ombre. J’en étais même arrivé à regretter ma création. Mon premier étonnement a été de la voir souffrir. On n’imagine pas les ressources qu’il peut y avoir dans ces tempéraments bovins... une espèce de virginité de la douleur... Mais tu verras les pages que j’ai écrites là-dessus. Inoubliables, elles sont. Pour ne pas qu’elle envahisse le bouquin, et un peu aussi par pitié, j’avais résolu de la faire mourir au moment où elle apprendrait la trahison de Soubiron. C’était l’affaire de quinze jours, trois semaines au plus...
– Toujours ta manie de faire claquer les gens... De quel droit ?
– De quel droit ? Mais du droit du romancier ! Je ne peux pas faire rire mes personnages quand ils ont envie de pleurer, je ne peux pas les obliger à agir en vertu de sentiments qu’ils n’ont pas, mais je suis toujours libre de les supprimer. La mort est une possibilité que chacun porte en soi à chaque instant. Là, je suis sûr de tomber juste à n’importe quel moment.
– Je te dis pas... Une fois de temps en temps, pour donner à réfléchir, ça va bien... Mais faut pas abuser non plus...
– Pour en revenir à la femme de Soubiron, son cas est vraiment curieux. Chez elle, la douleur a tout de suite tourné à l’angoisse, à l’obsession de la fatalité... On n’aurait pas dit, hein ? C’est pourtant comme ça... Et, un soir, elle s’est révoltée...
– Révoltée contre quoi ? Contre le destin ?
– Contre le destin ? penses-tu ! Pas si bête, la dame Soubiron ! Elle sait bien que le destin, ça n’existe pas, que c’est seulement une façon de parler... Non, c’est contre Dieu qu’elle s’est révoltée. Dieu ça existe ! Dieu, c’est moi, oui, moi Martin ! Et voilà ce qu’elle s’est dit : ‶Dieu m’a créée de toutes pièces et je n’ai aucun moyen de le fléchir. En effet il se refuse à intervenir dans mon existence. Il prétend seulement m’obliger en toutes choses à me comporter selon les exigences d’une certaine mécanique qu’il appelle ma vérité intérieure. Je vais donc me détraquer...″ Et, hier soir, Mme Soubiron a réussi à se détraquer. Elle est devenue folle... Je pense que son mari va la faire enfermer dans quelques jours. De toute façon, elle m’échappe complètement...
– Tu as toujours la ressource de la faire claquer... C’était d’ailleurs ton intention...
– Justement non, je ne peux plus ! C’est bien ce qui me fait enrager... En toute honnêteté, je ne le peux plus. Est-ce que je sais moi, si les fous sont mortels à toute heure du jour et de la nuit ? Qui me le dira jamais ? Ils ont peut-être des moments pendant lesquels ils sont invulnérables. Peut-être même le sont-ils toujours et ne meurent-ils que dans un éclair de lucidité ? J’ai entendu dire par un médecin que la folie rendait la santé à certains malades et donnait à d’autres sujets une vitalité qu’ils n’avaient jamais connue. En tout cas, je ne vais pas courir le risque de faire mourir quelqu’un contre la vraisemblance. Tant pis, il faut s’y résigner : Mme Soubiron est sortie de mon roman, ou, si tu préfères, elle n’y figure plus que pour mémoire. Quel ennui !... Tu penses, je n’ai plus personne à faire mourir ! Mon éditeur m’aurait sans doute pardonné la mort d’un personnage de troisième plan, mais il n’admettra jamais celle de Soubiron ou de sa belle-mère, et comme j’ai besoin d’argent... Hier encore, je lui ai demandé l’autorisation de disposer du chef de bureau. Il a été intraitable. »
Mathieu Mathieu, pensif, regardait Jiji qui s’était endormie dans le fauteuil en lisant un journal du soir. Son regard descendit jusqu’à l’une des jambes de soie beige, découverte jusqu’au genou. C’était une très belle jambe, il ne pouvait plus la quitter des yeux. Enfin, il eut un mouvement rageur, comme pour se libérer d’une servitude et, penché sur Martin, il lui dit à mi-voix :
« Dis donc, vieux... la petite Jiji, tu ne pourrais par la faire entrer dans ton roman ? Elle ferait bien un personnage de troisième plan... et même moins... Avec elle, tu serais libre de... rien ne t’empêcherait...
– On n’entre pas dans mon roman comme dans un moulin, objecta Martin.
– Je sais bien... mais pour un ami... pour moi...
– C’est grave, ce que tu me demandes là... Je ne sais pas si tu t’en rends bien compte. D’abord, c’est une opération extrêmement délicate. On ne peut pas la faire entrer de force. Il faudrait la persuader, ruser. Ce n’est pas simple. Et puis, non, tout de même, hein ? pauvre Jiji... je ne veux pas qu’il lui arrive un malheur.
– Martin, ne me refuse pas un service... ne me refuse pas le salut... Pense à ma saleté d’existence...
– Mais, mon pauvre vieux, ça ne te servirait à rien... je te connais... cette jambe-là, tu l’as dans l’œil, tu l’as dans la peau, en pleine chair... Je sais trop ce qui arriverait. Jiji ne serait pas plus tôt dans mon roman que tu entrerais derrière elle... Qu’est-ce que je ferais de toi ? Un personnage de quatrième-cinquième plan... Et alors ?...
– Tu ne me ferais pas mourir ? demanda Mathieu Mathieu.
– Peux pas dire, fit Martin en levant une épaule. Question d’opportunité... »
Mathieu Mathieu quitta sa chaise, regarda son meilleur ami avec horreur et s’en alla secouer Jiji.
« Réveille-toi, Jiji ! Debout, sale grue ! Allons-nous-en ! Je suis maudit, je suis vomi ! Plus de copains, plus qu’une jambe de torture au ciel de mon abcès ! Je suis l’orphelin, le giaour, la perle d’Amara montée sur du fer-blanc !... Les écrivains sont des tripiers !... Viens, ma chérie, passe devant... Il a voulu m’assassiner !... Jiji, j’ai peur... Qu’est-ce qu’il rutile, dans ses hautes œuvres ?... Rends-lui son œil, rends-lui tout... J’ai peur, Jiji. Prends-moi sur ta croupe... »
*
M me Soubiron était dans un asile d’aliénés et l’enfant était pensionnaire dans un collège de jésuites. Le chef de bureau, pendant les premiers jours de l’internement de sa femme, s’était demandé s’il oserait bien profiter de ce douloureux accident pour venir à bout de la résistance de sa belle-mère. Il s’était répondu très hypocritement que jamais il n’eût infligé à son épouse le spectacle de ses débordements si elle avait gardé sa raison, mais qu’étant donné l’état où elle se trouvait maintenant, la crainte de l’offenser n’était plus une considération qui dût l’arrêter. Bien entendu, il ne se fit pas faute de faire valoir cet argument auprès de sa belle-mère.
« Non, non, c’est impossible ! protestait Armandine. Vous oubliez que je suis sa mère !
– Justement, ripostait Soubiron. N’est-ce pas votre rôle de la remplacer au foyer ?
– Non, je n’ai pas le droit. Ne me tourmentez plus, Alfred. Ce serait une chose affreuse, une chose...
– Je sais bien, disait-il toujours aussi hypocritement. C’est une rude épreuve, mais Dieu nous aidera. »
À ces mots, Armandine soupirait, se demandant si vraiment Martin était résolu à les pousser dans cette voie. Elle ne voulait pas le croire. Née en 1865, elle avait nécessairement sur les écrivains des idées d’un autre âge, bien loin de soupçonner, la pauvrette, l’inexorable rigueur des méthodes scientifiques auxquelles ils soumettent à présent leur génie. Elle pensait naïvement qu’un romancier, après avoir mené des intrigues parfois périlleuses, dût tout arranger à la fin, pour un dénouement exemplaire. Cette confiance l’encourageait à persévérer dans sa résistance, et Soubiron ne tarda pas à comprendre qu’il n’arriverait à rien par la persuasion. Alors, il changea d’attitude. Au retour de son bureau, il se ruait sur elle d’un élan sauvage, escomptant l’avantage de la surprise, mais elle, mince et vive, réussissait toujours à lui échapper et fuyait à travers l’appartement. Il faut lire dans le roman de Martin le récit de ces poursuites haletantes, les cris, les meubles renversés, le plat du chat écrasé, les potiches éclatant sur leurs talons.
« Armandine, je te veux ! beuglait le mâle avec d’abominables jurements.
– Alfred, mon ami, vous me crucifiez ! » gémissait-elle en escaladant un obstacle.
Heureusement, Armandine pouvait respirer pendant les heures qu’il passait au bureau ; mais, livrée à ses tristes réflexions, la solitude lui pesait. Un jour, elle reçut une invitation au gala de la Plume au Vent, présidé par un illustre écrivain et vice-présidé par un grand éditeur. Elle fut reconnaissante à Martin qui la lui avait envoyée et courut chez sa couturière.
Ce gala de la Plume au Vent était une très grande manifestation littéraire, d’un retentissement considérable. On y exprimait des vœux pour l’avenir de la pensée, et des personnes d’esprit, en buvant du champagne, disaient des choses élevées. À l’entrée d’Armandine, il y eut une rumeur d’admiration. Les hommes disaient n’avoir jamais vu de femme qui eût autant de sex-appeal. Le vice-président, qui n’était autre que l’éditeur de Martin, ne se lassait pas de la regarder. Il y avait dans la salle plusieurs héroïnes de romans, que leurs auteurs présentaient avec orgueil, mais aucune ne pouvait songer à rivaliser, même de loin, avec Armandine.
L’éditeur vint la saluer et fit à Martin des compliments qui n’avaient jamais été aussi sincères. Après un moment de conversation, le romancier s’excusa d’être pressé par un rendez-vous et les laissa ensemble. L’éditeur conduisit Armandine au buffet où ils burent plusieurs coupes de champagne. Il oubliait pour elle toutes ses obligations de vice-président et, vers la fin de l’après-midi, il était déjà très amoureux.
Le soir même, Martin recevait un coup de téléphone.
« Allô ! C’est vous mon cher Martin ? Ici, votre éditeur... Il faut que je vous complimente encore. Vous avez réussi une création admirable ! sublime ! et si vraie, si attachante, à la fois si près de la réalité et si... ah ! vraiment, c’est une figure qui restera...
– Vous croyez ? Allons, tant mieux. Je suis bien content.
– Dites-moi, je pense au lancement du livre... J’aurais besoin... pour la publicité, vous comprenez... j’aurais besoin d’étudier cette femme... est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de la voir ?
– Mon Dieu ! je pense que c’est possible. Je lui laisse tous ses après-midi libres... Elle ne refusera certainement pas de vous voir...
– Ah ! vous êtes gentil... Allô ! Je dis, vous êtes gentil...
– Vous n’avez rien d’autre à me demander ? » dit Martin d’une voix étranglée.
Il y eut un temps de silence et la voix de l’éditeur hésitante, répondit :
« Non, merci, rien d’autre... Cher ami, au revoir ! »
Martin raccrocha d’un air déçu, puis il s’habilla et descendit au bar de l’Édredon. Mathieu Mathieu disputait ses derniers cinq cents francs à Jiji qui voulait s’acheter un petit deux-pièces façon sport. Il objectait que la civilisation était en péril et condamnée à disparaître dans un avenir très proche, si les élites ne donnaient pas l’exemple du retour à une grande simplicité de mœurs, voire à l’austérité.
« Moi qui suis le plus grand critique de cinéma de Paris, et peut-être d’Europe, regarde ma cravate et dis-moi si tu en as jamais vu d’aussi élimée, d’aussi crasseuse. Je la porte depuis deux ans et pourtant, ce n’est pas l’argent qui m’a manqué. Il y a trois semaines encore, quand les Films Associés m’ont filé trois mille francs pour faire l’éloge de leur navet, j’aurais pu m’acheter tout un jeu de cravates. Mais j’ai compris qu’être simple, c’est être pur et c’est être fort pour que vive l’esprit...
– C’est des histoires, s’impatienta Jiji. D’abord, je vois pas ce qu’il y a de plus simple qu’un deux-pièces... »
Pour la dixième fois, elle allait décrire l’ensemble façon sport en pure laine, lorsque Martin arriva. Elle resta sous pression pendant le temps des poignées de main, mais comme elle se préparait à revenir à la charge, Mathieu Mathieu dit à Martin en lui écrasant le pied sous la table :
« À propos, et ton loyer ? Comment t’en es-tu tiré ?
– Mon loyer !... Ah ! mon loyer... ne m’en parle pas, je suis dans un pétrin... je ne sais pas où donner de la tête... C’est bien simple, si je n’ai pas trouvé la somme avant demain matin, c’est la saisie. Tu ne pourrais pas, des fois...
– Impossible. D’ailleurs, mes cinq cents francs ne suffiraient pas.
– Mais si ! pour les deux cents autres, je m’arrangerai... Prête-les-moi. Je te les rendrai... Je te le promets... Pense à mes meubles, à la saisie... »
Jiji, le visage enflammé, regardait Mathieu Mathieu qui hésitait encore. Enfin, il tira de sa poche le billet de cinq cents francs et le tendit à Martin en soupirant :
« Je peux pas voir un ami dans l’embarras. C’est plus fort que moi... »
Jiji, les larmes aux yeux, quitta la table sans dire au revoir ni même se poudrer. Quand elle fut sortie du bar, Martin rendit les cinq cents francs à son meilleur ami. Ils parlèrent de leurs occupations. Mathieu Mathieu confia qu’il venait d’entrer dans la première phase d’une période d’évolution qui serait probablement très longue.
« Mon vieux, on n’imagine pas tout ce que le talent doit aux accessoires, aux petites nécessités. Moi, jusqu’à la semaine dernière, j’avais toujours écrit mes articles avec un stylo. Une habitude... un peu de superstition aussi... La semaine dernière, Jiji me le fracasse au moment où j’allais me mettre à mon article. Onze heures du soir, la copie pressait, pas question d’en acheter un autre. Tant pis, je demande un porte-plume au bureau de l’hôtel. Une plume Gauloise c’était. Je sais pas si tu vois comme c’est fait, les plumes Gauloises...
– Oh ! si, je vois bien...
– Je fais mon papier comme d’habitude et, regarde comme c’est curieux, sans m’apercevoir de rien. C’est seulement en le revoyant imprimé que j’ai eu un choc. C’est toute ma manière d’écrire qui était changée. Un style perforant qui entre au cœur de l’obstacle et qui le fait éclater... On ne se doute de rien et puis, clac, un coup sec... ça y est. Voilà où j’en suis maintenant. Oh ! j’avais toujours eu le pressentiment que les plumes de stylo n’avaient pas assez de pointe... du moins pour la critique. Parce que, entendons-nous bien, pour la poésie, je ne verrai jamais qu’une plume, c’est celle du stylo ! Si jamais j’écris le poème auquel je pense...
– Tu vas écrire un poème ? Tu ne m’en as jamais parlé ! reprocha Martin.
– Oh ! j’y pense comme ça... Je vois la poésie tellement malade de sa grosse tête, avec son pauvre petit œil fouinard de Méphisto pasteurisé, que j’en pleure des fois la nuit dans mon lit. Je rêve d’écrire une épopée qui lui rende du poitrail et des fesses. Moi, mon poème part de la conscience obscure des végétaux ou, si tu préfères, de l’intelligence organique. À force d’être abattus pour être transformés en armoires et meubles de toute espèce, les arbres des forêts finissent par prendre conscience de leur destination. Ils s’adaptent, c’est-à-dire qu’au lieu de pousser tout droit, ils prennent sur pied la forme d’un buffet Henri II, d’une commode Louis XVI, ou d’une table Directoire. Les hommes n’ont même pas besoin de les couper, ils trouvent plus simple de vivre dans les forêts... C’est la réconciliation avec la nature... »
Martin, pliant sous l’admiration, balançait la tête avec gravité. Mathieu Mathieu ajouta :
« Et encore, un exposé aussi sec, ça ne dit pas grand-chose. Tiens, pour te mettre dans le bain, je vais détacher deux ou trois vers :
Brisant des nombres d’or le cercle maléfique
La fille des magnats rêve à un malabar
Et regarde écumer la sève du Tropique
Sur la chambre à coucher en bois de Macassar.
– C’est beau, dit Martin. C’est, même rudement beau. »
Mathieu Mathieu, tout rose d’émotion, regardait son ami avec gratitude. Il lui prit la main et interrogea :
« Et toi, ton roman ? Est-ce que tu as trouvé quelqu’un à faire mourir ? »
Martin secoua la tête. Non, il n’avait trouvé personne. Mathieu Mathieu se sentit plein de compassion. La poésie le rendait très bon et il aurait bien voulu aider son meilleur ami. Une idée lui vint et il proposa d’une voix qui tremblait un peu de la fièvre du sacrifice :
« Si tu veux, moi je peux entrer dans ton roman ?
– Oh ! non, protesta Martin. Penses-tu ! D’abord, tu as un poème à écrire... Et puis, non et non ! Jamais je ne consentirai ! Quel remords !... »
Il y eut un moment de silence. Mathieu Mathieu était très ému de sa propre générosité. Cependant Martin réfléchissait.
« Évidemment, reprit-il, je ne serais pas embarrassé pour te caser. Dans le chapitre en cours, par exemple, je te vois très bien...
– Puisque tu ne veux pas, coupa Mathieu Mathieu, n’en parlons plus. Tu en as encore pour longtemps, de ton travail ?
– Une semaine, dix jours au plus... D’ici là, j’espère qu’il se produira quelque chose. J’attends une visite... »
*
La visite attendue par Martin semblait tarder, et il devenait chaque jour plus nerveux. Son roman était très avancé et il n’y avait plus moyen de tenir le chef de bureau, sauf pendant ses accès de désespoir. Il était alors comme un enfant et se traînait en sanglotant aux pieds d’Armandine. La malheureuse était à bout de résistance.
Enfin, après avoir annoncé sa visite par un coup de téléphone, l’éditeur arriva chez Martin un soir après dîner. Le romancier observa qu’il avait mauvaise mine et qu’il flottait un peu dans ses vêtements.
« Asseyez-vous... J’étais loin de m’attendre à votre visite... Figurez-vous que j’avais l’intention d’aller vous voir demain matin pour parler affaires... Oui, j’aurais besoin d’une avance...
– Quand vous viendrez, nous en parlerons... je ne sais pas où en est votre compte, mais je crois que je pourrai faire quelque chose.
– Et moi, j’en suis sûr. Hier soir, je me trouvais avec un éditeur que j’aime mieux ne pas nommer, et il me parlait d’Armandine qu’il avait vue au gala de la Plume au Vent. Il disait qu’après une réussite pareille vous aviez dû m’allonger une jolie somme... Je n’ai pas voulu le détromper, mais j’étais tout de même un peu gêné d’avoir un complet pas frais...
– Je n’ai pas besoin que vous me disiez son nom. Cet éditeur-là, je le connais... Il vous a fait des propositions ?
– Oui... Oh ! vous savez, rien de ferme...
– Eh bien, méfiez-vous de lui... sa maison est au bord de la faillite... et il est comme tant d’autres éditeurs qui voudraient profiter des sacrifices que je fais pour lancer des auteurs... Il fait beaucoup de promesses, mais il n’en reste pas grand-chose... Notez bien que si vous avez besoin d’argent tout de suite, je suis tout prêt... »
L’éditeur sortit son carnet de chèques et comme Martin parlait d’une avance de trente mille francs, il eut un rugissement de protestation. Néanmoins, au cours de la discussion qui suivit, il se défendit sans trop de vigueur. Visiblement, il voulait être agréable à Martin. Celui-ci empocha un chèque de quinze mille francs, cinq de plus qu’il n’avait espéré.
« J’étais venu vous parler de votre roman, dit l’éditeur après qu’ils eurent réglé l’affaire. Je m’intéresse beaucoup à vos personnages et en particulier à Armandine... C’est une femme charmante pour laquelle j’éprouve une très vive sympathie. Vous avez eu la gentillesse de lui accorder tous ses après-midi pour me permettre de l’étudier, et je vous en remercie. Malheureusement, Armandine ne se prête pas à cette étude comme je l’avais espéré... Comprenez-vous ? Elle reste distante... je n’arrive pas à la pénétrer...
– Il ne faut pas lui en vouloir, fit Martin. Elle a tant de préoccupations...
– Justement, c’est à ces préoccupations-là que je voulais en venir. Si j’ai bien compris les demi-confidences d’Armandine, elle se sent liée par une passion qu’elle ne partage pas. Elle ne veut pas céder à son gendre, mais elle croirait le trahir en cherchant ailleurs...
– C’est un scrupule qui l’honore, fit observer Martin.
– Sans doute... quoique l’insistance de ce Soubiron soit une chose odieuse, à y réfléchir... et qui mériterait une sanction... »
L’éditeur se tut et parut attendre de Martin qu’il le précédât dans une voie encore incertaine. Martin ne le comprit pas et son hôte reprit sur le ton enjoué :
« Cher ami, vous rappelez-vous ce jour où vous m’avez parlé de votre roman pour la première fois ? Nous avions échangé, à propos du dénouement, des paroles assez vives... J’avais montré une certaine intransigeance, si j’ai bonne mémoire... »
L’éditeur donna à Martin, sur l’épaule, une tape affectueuse et poursuivit en riant :
« Oh ! je sais bien que vous ne m’en avez pas voulu... D’ailleurs, ces interdictions-là n’étaient pas sérieuses. Il va sans dire que vous êtes absolument libre ; et si vous avez envie de faire mourir quelqu’un... Moi, j’avais pensé à Alfred Soubiron. Au fond, c’est un personnage bien encombrant. Et puis, pourquoi vous le cacher, sa disparition me ferait autant de plaisir qu’à vous-même. »
Martin hochait la tête d’un air approbateur, et comme l’éditeur le pressait, il répondit d’une voix mélancolique :
« Quel dommage que vous soyez venu si tard... J’ai fini le roman hier soir. Il ne m’était plus possible de prolonger la résistance d’Armandine. L’exaltation du chef de bureau a fini par la gagner. Elle a cédé... C’est d’ailleurs une chose très belle, très émouvante... Elle se déshabille avec simplicité, et lui... mais vous lirez... je ne veux pas vous gâter la surprise. »
L’éditeur, atterré, montrait un visage pâle et défait. Il demanda en bégayant :
« Vous pourriez peut-être ajouter un chapitre ?
– Impossible », répondit Martin.
Il alla prendre son manuscrit dans un tiroir et le lui mit sous les yeux.
« Tenez, voilà le dernier chapitre. Regardez, là, sous le mot volupté, j’ai écrit : FIN. »
Il fallut bien se rendre à l’évidence. Un long moment, l’éditeur resta silencieux à remâcher sa déception. Comme Martin replaçait le manuscrit dans son tiroir, il lui dit d’une voix sèche, mais sans grand espoir et plutôt par acquit de conscience :
« Rendez le chèque !
– Demandez-moi quelque chose qui me soit possible. J’aimerais tant vous faire plaisir, dit Martin. Et puis, ne vous découragez pas, que diable ! Vous avez l’avenir devant vous... J’abandonne mes personnages, mais leur vie continue. Le chef de bureau a déjà eu une congestion pulmonaire, il peut avoir une rechute... Armandine peut se lasser... C’est à vous d’être persévérant...
– Non, non, je sens bien que l’aventure est finie pour moi, soupira l’éditeur. Est-ce que vous avez déjà choisi un titre pour votre roman ?
– Non, pas encore.
– Si vous voulez me faire plaisir, appelez-le Armandine.
– Je vous le promets. »
Sous le titre d’Armandine, le roman connut un immense succès. Le fait qu’il n’y eût pas un seul mort dans le livre de Martin bouleversa la critique et les personnes de l’élite. En moins de six mois, il se vendit, rien qu’en France, sept cent cinquante mille exemplaires en chiffre rond. Martin eut plusieurs complets neufs et une paire de souliers en peau de phoque. À Mathieu Mathieu, le meilleur ami, il fit cadeau d’un très beau stylo qui lui permit d’entreprendre son grand poème épique et de sauver la poésie.