Derrière chez Martin
Je suis renvoyé .............................................. 62
Je suis renvoyé
Le directeur du personnel de la Banque expliquait, avec l’aisance que donne l’habitude, la nécessité où se trouvait l’établissement de réduire les frais généraux. Il semblait, à l’entendre, que la crise économique fut un jeu alerte et courtois entre gens de bonne société, qui savaient accuser les coups avec sérénité. Aberdame en était un peu ébloui. Assis devant la table directoriale, il suivait difficilement ces précautions oratoires qui préparaient une conclusion trop certaine, et n’en saisissait le sens que par intermittence. Par paresse et débilité de caractère, et bien qu’il fût déjà fixé sur son sort, il se rassurait un peu à entendre le son de cette voix ferme et polie, comme s’il s’agissait de débattre son affaire, et que le verdict ne fût pas contenu dans ce prélude d’une bienveillance purement formelle. De temps à autre, il approuvait avec un sourire peureux et, en assurant son binocle, signifiait d’un coup de menton qu’il entrait dans toutes les raisons du directeur. Même, il aurait souhaité lui fournir des arguments pour nourrir l’entretien et reculer jusqu’à mort ou à miracle le tournant de sa destinée. Profitant d’un silence dont le directeur aérait son exposé, il se poussa au bord de sa chaise et, d’un tour de tête, dégageant sa pomme d’Adam de son haut col dur, il prononça d’une voix empressée :
« Bien sûr, la crise est la crise, on n’y peut rien. Espérons qu’elle aura une fin.
– Espérons-le, accorda le directeur avec bonhomie. En attendant, chacun doit prendre ses dispositions.
– C’est certain, dit Aberdame, c’est certain. »
Le directeur saisit la transition et ouvrit le dossier de l’employé Aberdame, qui était posé sur sa table. Dans une chemise de carton vert, il y avait une dizaine de feuillets qu’il consulta d’un regard attentif en amenant sa conclusion : un acte de naissance, un extrait de casier judiciaire, un état de situation de famille, un certificat de domicile, la demande d’emploi du postulant, une dictée et un problème d’escompte, des renseignements de moralité, et des appréciations périodiques sur l’exactitude et le travail de l’employé. L’œil vague et la bouche angélique, Aberdame respirait une atmosphère de faiblesse cordiale. Avec des subtilités d’inflexion qui suffisaient à charmer son inquiétude, il se répétait mentalement les paroles qu’il venait de prononcer. Comme si cet échange fugitif eût été le sommet de l’entretien, il y découvrait un asile. Les choses allaient sûrement s’arranger. Transi de complaisance, le cœur tendre et la lèvre molle, il se sentait prêt à baver de fraternité. Cependant, le directeur en était déjà très loin, et après avoir parlé de réduction de personnel, commentait les notes d’Aberdame. Elles étaient médiocres, et il fit entendre qu’elles justifiaient, à elles seules, une mesure que la crise économique avait simplement hâtée.
« Je vous ai d’ailleurs averti à plusieurs reprises, et il faut bien constater que vous n’en avez tenu aucun compte. À chaque instant, on me signale qu’il a fallu donner la chasse à une erreur qui s’est glissée dans vos bordereaux. Tenez, hier encore... »
Sans qu’il y songeât, sa voix retrouvait un accent de sévérité qui fit tressaillir le patient et le tira de son absence. Aberdame ajusta son regard à celui du directeur et eut une sueur d’angoisse. Des lambeaux de phrases, significatifs, qui venaient de retentir à ses oreilles sans éveiller son attention, lui rendirent brusquement leur sens exact. Le sang se retira de son maigre visage, ses lèvres remuèrent sans pouvoir articuler un son, et il finit par bégayer :
« Je suis renvoyé. »
Le directeur joignit les mains sur le nœud de sa cravate et ferma les yeux une seconde avec une expression de tristesse et de compassion impuissante. Il semblait dire que Dieu lui-même ne peut rien pour celles de ses créatures qui souffrent par leur faute.
« Je suis renvoyé », répéta Aberdame d’une voix blanche.
L’une de ses mains tremblait sur son genou, et l’autre, tâtonnant sur sa poitrine étroite, montait vers son faux col pour en desserrer l’étreinte. Il éprouvait une affreuse sensation, de solitude et de mortelle nudité, comparable à celle que lui donnaient certains cauchemars, quand il rêvait qu’il échouait à son certificat d’études ou qu’il circulait en chemise dans la rue. Pourtant, il ne se représentait pas encore les torturantes incertitudes de l’avenir, il ne songeait ni à sa femme, ni à ses trois enfants. Il se disait seulement qu’il était renvoyé. Le mot, sans qu’il fût besoin d’en exprimer la réalité, tintait comme un glas dans sa cervelle. Il le répéta plusieurs fois encore pour essayer de l’user un peu. Son regard se fixa sur l’une des pièces du dossier, qu’il reconnut pour un certificat de domicile. Il en eut aux joues une chaleur de honte et de mélancolie. Il se rappela le jour où il était allé chercher son certificat au bureau de police, il y avait presque trois ans, et son orgueil puéril de quitter un emploi d’aide magasinier pour entrer à la Banque. Une fois, dans les premiers temps, il avait dit à la concierge en tirant sa montre : « Bigre ! je vais arriver en retard à mon bureau. » Et la concierge avait eu un sourire de considération, dont il s’était senti grandi. Il imagina de quel sourire elle allait accueillir la nouvelle de son renvoi, et il vit fondre tout d’un coup son trésor de fierté. Il se trouvait plus démuni qu’aux pires époques de sa vie de pauvre homme timide et sans appétits. Déjà s’insinuait en lui la peur sournoise de cette vocation de clochard qui l’avait sollicité autrefois, aux mauvais jours, quand ses habitudes sociales ne l’obligeaient plus, et qu’il était tenté par le repos d’une condition animale, au ras de la mort et au bas de l’échelle, là où il n’y a plus à descendre. Pour s’en défendre, il épela tout bas : « Certificat de domicile. »
Le directeur du personnel considérait avec autant de gêne que de pitié ce visage résigné, doux comme un reproche de bête. D’habitude, ses arrêts étaient accueillis avec une certaine fierté. Jamais, dans l’exercice de sa profession, il n’avait eu affaire à un homme aussi pénétré de sa faiblesse. À la dérobée, il jeta encore un coup d’œil au dossier, et s’étant convaincu que sa justice n’était pas en défaut, il pensa ne pouvoir mieux faire que d’offrir à Aberdame des paroles de sympathie et d’encouragement :
« Croyez bien, monsieur Aberdame, que nous nous privons avec beaucoup de regrets de votre concours. C’est une mesure à laquelle nous ont obligés les circonstances que je vous exposais tout à l’heure. Elle ne diminue en rien l’estime et la confiance que vous nous avez toujours inspirées. C’est ce qui me fait croire que vous trouverez à vous employer ailleurs. Et pendant les dernières semaines que vous avez à passer chez nous, je vous accorderai toute la liberté possible pour faciliter vos recherches... Vous avez trente-six ans ? À cet âge-là, rien n’est compromis...
– C’est certain », approuva Aberdame d’une voix fatiguée.
Il se lisait sur son visage tant de résignation que le directeur en fut découragé et referma le dossier d’un geste sec, signifiant que l’entretien était terminé. Aberdame quitta son siège et salua d’un murmure. Quand il eut franchi la porte du cabinet, il se demanda avec un peu d’anxiété s’il s’était convenablement acquitté envers le directeur. Il lui semblait que son salut avait été bref, et il regretta de n’avoir pas préparé une formule de civilité. Dans le couloir ciré qui conduisait à l’escalier, il marchait sur la pointe des pieds, par une sorte de respect involontaire pour les puissances de la Banque, groupées dans cette aile de l’étage. L’idée qu’il avait pu paraître impoli au directeur ne le lâchait pas. Elle le poursuivait encore lorsque, après avoir monté l’escalier, il se trouva devant la porte de son bureau. Brusquement, il fut assailli par la pensée qu’il lui faudrait, dans quelques heures, apprendre la nouvelle à sa femme. Il s’arrêta court, écrasé par la perspective de son retour au domicile. Il ne lui parut pas possible de gagner son bureau et d’affronter la curiosité de ses collègues dans un tel désarroi intérieur. Il alla chercher un refuge dans les vespasiennes. Deux employés y devisaient côte à côte. Aberdame s’enferma dans le compartiment des cabinets, s’assit sur le siège et s’abreuva de la tristesse du retour. Son logement lui apparaissait dans une pénombre amère où la vie devenait peureuse. L’idée ne lui vint pas de dissimuler la mauvaise nouvelle jusqu’au jour où il quitterait la Banque, et d’ailleurs, il ne l’aurait pas pu. Il savait comment les choses se passeraient tout à l’heure, il évoquait la scène avec minutie. Le couvert était mis, les enfants riaient autour de la table. Au bruit de la porte d’entrée, sa femme quittait la cuisine pour l’accueillir. Elle n’observait rien d’anormal dans sa personne, car sa physionomie et ses gestes ne s’associaient jamais à sa détresse ; il était incapable de cette comédie élémentaire qui rend le malheur plus décent. Il embrassait sa femme et disait simplement, sans élever la voix, comme une chose qui va de soi : « Je suis renvoyé de la Banque. » Aussitôt, il redevenait l’homme des anciens jours ; sa femme et ses enfants reconnaissaient l’homme effacé, sans ardeur à vivre, et toujours résigné au pire. Ils fuyaient ce regard de tranquille impuissance, qui décourageait autrefois tout effort à lutter. Il embrassait sa femme et disait paisiblement : « Je suis renvoyé. » Ces simples mots suffisaient à faire renaître le drame de la nourriture. La mère reprenait ce visage terrible qui semblait toujours, dans l’incertitude des jours à venir, épier une menace sournoise. Les enfants apprenaient à parler tout bas, et à être honteux d’un éclat de rire.
Affaissé sur sa rondelle de bois, Aberdame, le regard fixe, sentait les larmes lui monter aux yeux. D’autres pensées, qui lui étaient jadis familières, se pressaient maintenant dans sa tête. Tandis qu’il essuyait les verres de son lorgnon, il rêva d’une infirmité qui l’eût allégé du fardeau de ses responsabilités et du remords de son impuissance. Il était aveugle, on le plaignait d’être pauvre et infirme (et si courageux aussi). Puis il rêva qu’il voyait mourir sa femme et ses trois enfants ; on le plaignait encore, il avait un chagrin cruel, il était inconsolable ; mais son renvoi n’avait plus d’importance, il devenait libre de s’abandonner. Tout un bagage de misère, qu’il s’étonnait d’avoir pu tenir à l’écart aussi longtemps, lui revenait à l’esprit. Dans les circonstances difficiles, son imagination ne lui proposait jamais une revanche ou quelque fortune bâtie sur un coup de dés, mais toujours la chute qui le dispensait de lutter.
Aberdame était assis depuis près de dix minutes, et ses rêveries l’avaient amené insensiblement à la vision d’une solitude sordide, dont il se sentait comblé. Engourdi sur le siège, il lui semblait être très loin du monde, et abrité de la société pour toujours. Son rêve de solitude se confondait avec la réalité présente, et il lui plaisait de croire qu’il était dégagé, vis-à-vis d’autrui, de toute espèce d’obligation. L’idée qu’il était renvoyé ne l’atteignait même plus. Il se sentait si bien oublié qu’il jouissait de sa lassitude et de sa faiblesse. Sa rêverie s’appauvrissait, jouait sur des thèmes de plus en plus ténus, et il appelait l’instant où, le cerveau vide de toute préoccupation, il serait délivré de l’habitude de penser et deviendrait un être libre. Il en fut empêché par le bruit d’un pas, qui approchait rapidement. Quelqu’un hocha le ticlet de la porte, et fit entendre un grognement d’impatience. Aberdame s’accorda encore quelques minutes de répit, mais ses derniers instants furent troublés par la présence de l’intrus qui faisait sonner ses talons derrière la porte.
« Alors, quoi, là-dedans ? » dit une voix furieuse.
Aberdame eut un sursaut et se leva, l’estomac étreint par une angoisse qui lui remit dans le nez l’odeur nauséeuse des plus tristes heures de son enfance, aux petits matins de rentrées des classes. Par respect humain, il fit fonctionner la chasse d’eau et quitta sa retraite.
Lorsqu’il pénétra dans son bureau, le chef s’entretenait avec le chef d’un autre service, et il put regagner sa place sans être interrogé. Ses trois collègues, qui travaillaient avec lui à la même table, lui jetèrent des regards furtifs sans lever la tête. Sans doute étaient-ils avertis, car ils paraissaient gênés, comme honteux d’avoir été épargnés par la direction. En reprenant son travail, Aberdame s’aperçut que pendant son absence une partie de sa besogne avait été mise à jour. Il reconnut l’écriture de Moinier et de Ruffin, ses deux voisins immédiats. C’était un témoignage d’amitié, et sa peine en fut un peu adoucie. Le geste l’étonnait de la part de Moinier, qui l’avait toujours rudoyé, et qui ne lui dissimulait pas son mépris pour son indifférence complète aux questions sociales. Moinier le traitait d’esclave, de cocu, et lui promettait un emploi humiliant dans la société communiste. Pour Aberdame, ce genre de discussion était indigne d’un employé de la Banque ; et, personnellement, le communisme ne lui proposait aucune chance nouvelle. Cette perfection de la justice lui inspirait un éloignement voisin du dégoût. Sans avoir besoin d’en raisonner, il sentait que sa position, dans un monde absolument équitable où les déchéances n’avaient plus d’excuse, s’aggravait encore en perdant une sorte de vraisemblance.
À six heures, Aberdame rangea lentement ses papiers, s’attardant à vérifier de menus détails pour laisser à ses compagnons le temps de partir avant lui. Mais Moinier et Ruffin, moins pressés qu’à l’ordinaire, réglaient leur allure sur la sienne et semblaient attendre que le chef de service fût sorti. Il n’y avait, dans leur conduite, rien de concerté, et sans savoir au juste ce qu’ils feraient, ils sentaient qu’ils devaient quelque chose à leur camarade malheureux. Lorsqu’ils furent seuls tous les trois, Moinier lui mit la main sur l’épaule et le regarda en face, avec émotion. Ruffin se pencha sur la table, et lui rangea son porte-plume qui n’était pas à l’alignement de la règle. Il y eut un instant de silence cordial. Aberdame n’avait pas l’habitude de l’amitié, il se sentait à la fois attendri et confus. Les bras ballants, il considérait ses deux camarades avec gratitude, un peu gêné d’être l’objet de tant d’attentions. Par contenance, il retira son lorgnon pour en essuyer les verres au coin de son mouchoir, et murmura en hochant la tête :
« Je suis renvoyé.
– C’est malheureux, soupira Ruffin.
– C’est dégoûtant ! déclara Moinier d’une voix rageuse. Je dis que c’est dégoûtant qu’on ait le droit de renvoyer un homme. On n’oserait pas foutre un chien à la rue sans savoir comment il va manger. Mais pour eux, un homme qui a une femme et des gosses, c’est moins qu’un chien. »
On entendit un pas dans le couloir, et Ruffin fit un signe d’avertissement. Moinier poursuivit en baissant la voix :
« Combien de fois est-ce que je te l’ai dit, hein ? tu ne voulais rien entendre. Tu trouvais tout naturel qu’on s’esquinte à trimer pour que des vieux jetons entretiennent des danseuses. Et quand je disais qu’on n’était même pas sûr de garder sa place, qu’il fallait mendier le droit de travailler, c’était moi qui déraillais ? Pendant ce temps-là, ils décidaient de te balancer... »
Il fit une pause pour mesurer l’effet de ses paroles. Dans son esprit, ce discours d’une violence sommaire n’était qu’un prélude destiné à éveiller la colère d’Aberdame. Il se réservait, ce premier résultat obtenu, de le convertir par une argumentation plus subtile. Aberdame paraissait pensif. Il jeta un coup d’œil du côté de Ruffin, ôta encore une fois son lorgnon, et déclara d’un ton conciliant :
« Eux de la Banque, ils ont bien leurs ennuis aussi... il faut se mettre à leur place. »
Écœuré, Moinier hésita s’il reprendrait le fil de la discussion ou s’il abandonnerait la partie. Comprenant qu’il ne fallait rien espérer, il eut un rire de colère, et dit en tournant les talons :
« C’est pourtant des chiens couchés comme celui-là qui gâchent tout ! »
L’indignation lui secouait les épaules. En s’éloignant, pour apaiser ses nerfs, il fit voler d’une chiquenaude le chapeau melon d’Aberdame, posé sur une pile de dossiers. Aberdame eut un murmure d’effroi et rajusta précipitamment son lorgnon. Ruffin lui ramassa son couvre-chef et, lui serrant la main pour aller rejoindre Moinier, dit d’une voix compatissante :
« Tout ça ne change pas les choses, hein ? »
Demeuré seul, Aberdame examina son chapeau et l’épousseta soigneusement. Il était ennuyé d’avoir indisposé un collègue. Les propos de Moinier, qu’il considérait à la lumière de son aventure, lui paraissaient presque raisonnables. Il ne jugeait pas impossible qu’un traitement arbitraire lui eût été infligé, mais il était incapable d’en éprouver la moindre colère. D’ailleurs, le départ de l’injustice semblait si lointain, si incertain, qu’il trouvait plus commode d’en refuser l’hypothèse.
Sur le boulevard, il fut saisi par la fraîcheur de la température et marcha d’un pas allongé. Le spectacle de la rue, auquel il était toujours sensible, le distrayait un peu de sa peine. À cette heure d’avant-dîner, la foule était dense sur les trottoirs. Aberdame aimait ce mouvement lourd et pressé qui l’absorbait, cette ample rumeur qui tassait le souvenir de sa disgrâce dans une région lointaine de sa conscience. La menace dont il portait le poids ne le gênait pas trop ; c’était, à l’endroit du cœur, une talure discrète, dont les environs étaient à peine endoloris. Mais, de temps à autre, l’idée de son retour au logis l’envahissait brusquement, lui donnait une commotion brutale, le serrait à la gorge. Alors, il marchait plus vite, cherchait sur le visage d’un passant ou dans une réclame lumineuse un sujet de distraction. Peu à peu, la menace devenait moins pressante, et il ne restait que la talure sous le gilet.
Aberdame dépassa la station où il prenait le métro d’habitude, non tout à fait sans y penser, mais avec la conscience imprécise qu’il laissait du jeu à quelque hasard. Il feignit de s’en apercevoir vingt mètres plus loin, il décida qu’il irait jusqu’à la station suivante. Il ralentit alors son allure, il lui semblait à chaque pas qu’il se rapprochait de son logement de Belleville. Il se mit à flâner aux devantures, s’attardant à considérer des objets qui n’avaient pour lui aucun intérêt. Une minute, il fut en arrêt devant un soulier de femme, en satin bleu, étincelant de fioritures de strass. Il le quitta et en emporta une vision précise.
La station du métro était déjà dans son rayon visuel, et malgré ses efforts et ses ruses, Aberdame ne pouvait pas ne pas apercevoir la plaque d’émail et le lampadaire, non plus que le mouvement de la foule à l’entrée de l’escalier. À mesure qu’il en approchait, il cherchait désespérément un prétexte honnête à passer outre. Les tempes battantes, et la fièvre aux yeux, il s’efforçait de toute sa volonté à la poursuite d’une idée féconde, mais son cerveau rebelle lui imposait inlassablement la vision de son retour. Il montait l’escalier de son logement, entrait dans le vestibule, accrochait son chapeau melon, et les rires des enfants résonnaient à ses oreilles.
Il était à quelques mètres de la station, il entendit sur sa gauche un camelot crier « une paire de bretelles ». Il saisit le cri au vol, s’empara de l’idée de bretelles avec la volonté forcenée d’en faire jaillir un prétexte. Le front bandé par l’effort, et la peau moite, il crut être sur le point de le saisir, mais, pendant une seconde, le vide se fit dans sa cervelle, et il se retrouva chez lui ; tandis qu’il frôlait la balustrade du métro, il voyait les enfants se lever de leurs chaises ; un torchon à la main, sa femme venait à sa rencontre ; il l’embrassait sans se hâter, et le regard vague, disait d’une petite voix unie : « Je suis renvoyé de la Banque. »
Un homme pressé le bouscula en le traitant d’ahuri. Aberdame murmura : « une paire de bretelles », puis il allongea la main en tâtonnant, comme pour saisir la balustrade du métro. Mais la station était déjà derrière lui, et il en fut soulagé tout d’un coup. Il pouvait, raisonnablement, aller à pied jusqu’au métro République, ce qui lui éviterait de changer de direction. Il avait encore un long ruban de boulevards à parcourir, et l’instant douloureux reculait brusquement très loin. Aberdame allait d’un bon pas tranquille, l’esprit presque libre et d’une curiosité plus attentive qu’à l’ordinaire. Passé la porte Saint-Martin, le boulevard devint plus sombre, le flot des passants moins pressé. Dans l’ombre d’un porche, Aberdame remarqua un être avachi, pelotonné en un tas noir ; l’homme avait les yeux ouverts et son regard et son visage paraissaient absents ; il était si enfoncé dans la misère, il s’appartenait si complètement que l’idée de mendier, même une parole, ne pouvait lui venir. Aberdame sentit une petite peur voluptueuse lui courir sur la peau, et il poursuivit son chemin, en songeant à cet étrange regard qui ne redoutait plus de surprises.
Sur le boulevard Saint-Martin, des boutiques commençaient à fermer, mais malgré l’heure tardive, Aberdame se sentait rassuré. Il savait qu’il ne prendrait pas le métro et qu’en arrivant à la République il déciderait de rentrer chez lui par le Faubourg du Temple et la grimpée de Belleville. Le répit qu’il s’accordait lui donna une confiance nouvelle ; l’heure de l’échéance reculait comme par miracle et il en venait à concevoir l’espoir absurde d’une poursuite sans fin. Pourtant, lorsqu’il fut au milieu de la place de la République et qu’il aperçut l’entrée du Faubourg du Temple et ses lointains de pénombre, il lui sembla que le terme s’était brusquement rapproché. Il entrait dans une autre zone, il était déjà dans son quartier, autant dire chez lui. Il ne disposait plus du temps, ni de l’aventure. Planté sur le bord d’un refuge, Aberdame hésitait à s’engager. Il fit un pas sur la chaussée, une auto le fit reculer. De nouveau, il crut entendre le son de sa voix dans le logement de la rue des Envierges. Excédé, il tourna la tête, découvrit sur sa droite une longue échappée entre deux rangées d’arbres, et s’y dirigea d’un pas mou, prenant la chaussée en diagonale, sans souci des injures que lui adressaient les chauffeurs. Il marcha pendant cinq minutes, mal à l’aise et les jambes inquiètes, comme un cheval fourbu chassé de l’écurie. Un remords lui serrait la poitrine. Les lumières de l’avenue le gênaient, et il tourna dans une petite rue à hôtels, où les filles attendaient les passants. Son chapeau melon, son lorgnon et son visage harassé lui épargnèrent d’abord des invites trop pressantes. Plus hardie, une garce corpulente le saisit par le bras. Elle était chaussée de cuir bleu aux larges boucles de strass et Aberdame crut reconnaître la chaussure étincelante aperçue dans une vitrine des boulevards. Elle vit la direction de son regard et dit :
« Tu les aimes, mes souliers, chéri ?
– Oui, murmura Aberdame.
– Tu as bon goût, c’est ce qu’on fait de plus cher. Alors, tu veux bien être heureux ? moi, tu ne peux pas savoir comme j’ai envie... »
Aberdame était sans concupiscence. Il ne trompait jamais sa femme et il avait l’habitude de parler des filles avec dégoût. Son mépris était d’ailleurs purement verbal, et à vrai dire, il n’avait pas d’opinion. La garce essayait de l’attirer à elle, avec quelque précaution, pour ne pas l’effaroucher. Tête baissée, il regardait les souliers bleus, emmanchés de lourdes chevilles, et se débattait contre une idée jaillie de sa détresse et de son incertitude. Enfin, il se décida, si pressé, qu’il fut le premier à la porte de l’hôtel.
Aberdame posa son chapeau melon sur une chaise et, les bras ballants, resta planté au milieu de la chambre. À côté du lit, la fille se déshabillait en bavardant, et il répondait par monosyllabes, l’air préoccupé. Ayant dépouillé sa robe, elle se pressa contre lui et attira son attention sur l’importance de ses seins. Aberdame y toucha, avec un petit rire de politesse, mais son indifférence était visible, et il en fut gêné lui-même. Elle voulut le presser plus fort, l’échauffer par des jeux de main. Il se dérobait à petits pas, avec des gestes courts et des sourires de protestation. Comme elle lui jetait, d’un élan robuste, ses bras autour du cou, il se laissa tomber sur la chaise qui se trouvait derrière lui. Il y eut un bruit de carton froissé, et la chaise faillit culbuter.
« Je me suis assis sur mon chapeau », dit Aberdame en se levant.
En effet, le melon était écrasé, craquelé, une aile tordue, et la coiffe passant par une fente. Côte à côte, ils considéraient le malheureux débris. La fille menait un grand deuil, et se défendait d’être responsable de l’accident. Aberdame n’accusait personne. Il ne paraissait ni ennuyé, ni surpris, simplement un peu ému.
« Ça ne fait rien, murmura-t-il, c’était mon chapeau des jours.
– Tu diras à ta femme qu’il a roulé sous un taxi. Elle ne peut rien trouver à redire. »
Il commença à se dévêtir, et la garce reprit de l’aplomb. Après en avoir extrait son portefeuille, il posa sa veste sur le chapeau. Le marchandage prit encore quelques minutes. Aberdame avait dans son portefeuille une somme de six cents francs, à peu près la moitié des économies du ménage, et qu’il portait toujours sur lui, sans envisager la possibilité de s’en servir, mais pour se sentir un peu important.
Dans le portefeuille, les coupures de cent et de cinquante francs faisaient du volume. La fille les lorgnait avec des regards impatients. Aberdame, après s’être fait prier, lui donna cent francs. Tandis qu’elle les glissait dans son soulier bleu, il rassembla ses billets de banque et ses papiers d’identité dans un même compartiment, et posa le portefeuille en évidence sur son veston.
Entre les cuisses ouvertes au bord du lit, Aberdame distinguait, en virgule sur le départ de la raie fessière, une longue touffe noire, collée comme du poil de chèvre, et où perlait encore la rosée des ablutions. Il baissa les yeux, ennuyé, n’osant pas reculer et n’ayant point d’entrain à avancer. Il se dandinait tristement, tirait sur sa chemise pour se couvrir les cuisses, et grattait la descente de lit du bout de son soulier. La tête renversée sur le traversin, la femme l’invitait avec des mots pressants. Alors, il toussa pour s’éclaircir la voix, et dit en la regardant de côté :
« Ce soir, je ne me sens pas en train... Non, vraiment... »
Elle se leva, humiliée, méfiante aussi, craignant qu’il ne réclamât son argent, et prête à lui tenir tête.
« En tout cas, ce n’est pas ma faute... il fallait réfléchir plus tôt ! »
Il eut un signe d’assentiment, et aussitôt rassurée, elle se radoucit.
« Voyons, qu’est-ce que tu as ? »
Lâchant le pan de sa chemise, il haussa les épaules, comme pour éluder la question.
« Tu as des ennuis ?
– Ah oui, soupira-t-il, des ennuis... »
Curieuse, elle fit un pas en avant, lui mit les mains aux épaules, et eut un regard d’amicale insistance. Aberdame se pencha sur elle, l’embrassa sur les deux joues, et dit d’une petite voix indifférente :
« Je suis renvoyé de la Banque. »
Aussitôt, il se senti délivré d’un grand poids, comme s’il venait de libérer sa conscience. La fille le considérait d’un air un peu hostile, se demandant s’il s’était moqué d’elle, et s’il convenait de se fâcher. Il se dégagea doucement et, traversant la chambre, gagna le lavabo de céramique, où il se lava le visage et les mains. Derrière lui, il entendit le pas des souliers bleus sur la descente de lit, puis, à peine moins discret, sur le parquet ciré. Il y eut un silence et, après un froissement léger, un autre silence. Aberdame tourna la tête avec précaution et entrevit une silhouette penchée qui fourrait dans son bas la liasse de billets de banque avec les papiers d’état civil qu’il y avait glissés tout à l’heure. En s’essuyant les mains, il songea à l’angoisse de sa femme et de ses enfants ; il en avait encore pitié, mais le drame lui était déjà étranger. Il y avait là un fait divers pénible, mais lointain, qu’il était en train d’oublier. Entre sa famille et lui, l’aventure du melon écrasé et des économies évanouies venait de mettre une distance inappréciable.
Dans la rue, après un quart d’heure de marche, Aberdame se sentit déjà fatigué, délicieusement fatigué. Son chapeau ruiné inquiétait les passants, il allait contre le vent, une épaule devant l’autre, et la tête baissée. Il avait changé de mémoire, et ne savait plus rien, sinon qu’il errait dans la ville depuis toujours, cherchant la vie au ras du sol, sans peur et sans espoir. Dans la nuit de ses souvenirs, le vent n’avait pas encore effacé tout à fait le coin de vitrine où flambaient les boucles en strass d’un soulier bleu.