Des cendres et des tournesols
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Malheur à l’homme qui au moins une fois dans sa vie n’a pas tout remis en question.
Pascal
Ma vie débuta le jour où je décidai d’organiser ma crémation. Ce fut le premier sourire, sincère et spontané que je réussis à émettre depuis des années. J’avais enfin trouvé un but ! Confectionner la crémation la plus originale et gaie pour compenser la vie morne que je m’étais créée.
Je n’avais jamais réussi à comprendre comment devenir heureuse. Ou apprendre à le devenir. Pour moi, le bonheur était comme une formule mathématique indéchiffrable. Je n’avais ni la confiance ni l’envie de la résoudre tellement elle me paraissait compliquée. Une formule qui avait l’air pourtant si simple pour d’autres… Alors que pour moi, cela s’apparentait à gravir le mont Everest, sans matériel, pour m’y consumer en cours de route. Peut-être que chacun à son mont à gravir, le mont Blanc, le mont Ventoux, le mont Fuji… Plus ou moins difficile et accessible. Et moi, mon cerveau s’était créé une montagne gigantesque avec des blocages asthmatiques et de négligences sportives. Mais même malgré cela, on peut le monter ce foutu mont Everest. Faut-il au moins avoir l’envie de s’y préparer. Je m’étais résignée depuis bien longtemps. Rien que de franchir le pas d’une porte d’un ou d’une psychiatre m’a toujours donné la nausée. Je ne sais même pas comment j’aurai pu commencer, par exemple, « Bonjour, je m’appelle Jade, je n’ai pas vraiment de problèmes. Je ne fais qu’acte de présence sur terre. Je ne ressens plus la joie que j’avais lorsque j’étais enfant, mais je ne sais pas pourquoi. Et plus je me plains avec vous, plus je culpabilise de vivre ». Le chantier est trop vaste et fouiller dans mon inconscient m’a toujours fait peur. J’avais ainsi opté pour me glisser dans une monotonie douillette, sans sentiment ni émotion forte. Une vie tranquille, à Paris, dans le quinzième arrondissement, au septième étage d’un grand building, derrière le parc André-Citroën. Avec au rez-de-chaussée, un gardien ronchon, qui veille au grain dans une grande résidence et qui a comme unique ennemi le bruit. Un paillasson marron « Bienvenue » qui donne sur le palier de notre appartement, à mon mari et moi. Un logement qui me sert de dortoir et aussi de bureau. Le jour, je traduis des livres de cuisine, de bricolage et d’actualités sur des sites web… et la nuit, je vis à travers d’autres livres plus palpitants. C’est peut-être la partie nocturne qui m’exalte le plus.
Mais… Qui aurait cru qu’une simple culotte allait me donner le déclic et une échappatoire ! Collectionnant les culottes noires en coton achetées par lot, ce tanga rouge en dentelle, perdu dans la machine à laver n’était indubitablement pas le mien. Ni celui de mon mari Karl d’ailleurs. J’aurai pu laisser planer un doute, lui attribuant un désir secret à porter des sous-vêtements sexy féminins. Mais dans tous les cas, il ne faisait assurément pas une taille 36.
Si j’avais été plus attentive ou même intéressée, j’aurais pu le pressentir assez facilement. En y repensant, il laissait des preuves plus grosses les unes que les autres. Il percevait sûrement mon indifférence et était partisan du moindre effort.
Il venait de partir pour trois semaines en vacances. Retrouvée seule face à moi-même, je tergiversais. Je ne comprenais pas pourquoi la découverte du tanga rouge ne m’avait ni frustrée ni même rendue triste. Je me sentais uniquement soulagée et libérée. Comme si je n’étais plus obligée d’exister dans ce lieu. J’étais en réalité une inconnue dans cet appartement aux couleurs sobres, sans fantaisie ni personnalité. Cette couleur rouge détonait dans cet univers aseptisé. Elle n’était pas apparue par hasard. Elle était un signe, une alerte. Mon mari était peut-être bien un fan des Comics en noir et blanc, Sin City, où l’auteur attire l’attention du lecteur, avec quelques touches de couleurs bien placées.
Dans ce cas, pourquoi et pour qui continuer à prétendre et parfaire mon rôle de bonne épouse en société ? Je me posais alors une autre question qui découlait de cette incompréhension, et que j’avais toujours précautionneusement refoulée : « Quelle serait la première pensée qui me viendrait en tête si je venais à disparaître ? » : « JOIE ». Une joie incommensurable que de quitter ce lieu monotone, cette grisaille perpétuelle et cette vie qui n’avait plus de sens.
Je le voyais sous un angle tellement positif que je m’imaginais des scénarios dans un crématorium où je regardais la scène depuis un banc flottant.
J’imaginais les détails et les mines défaites de mon entourage. Et cela me fit une pointe au cœur. J’imaginais alors une crémation en couleurs, en musique et cela me réconforta.
C’est ainsi que l’idée de la crémation commença à germer en moi. Préparer une crémation à plus grande ampleur mais déjà toute organisée pour que tout le monde puisse en profiter sans les tracas d’organisation ! Je me rendais compte que cela pouvait être une source de stress énorme pour les organisateurs : « Qu’est-ce qu’elle aurait voulu ? Quelles sont les démarches à faire ? ». Avec un timing serré, en règle générale, six jours pour tout organiser. Perdus dans le chagrin et dans la tonne de procédures et de paperasses. Il y a même des jobs de consultant maintenant dans le domaine… ! Je pourrais au moins épargner toutes ces questions à mon entourage, surtout que pour l’instant, je n’en sais foutre rien non plus. On délaisse souvent ces questions de la mort, alors qu’inévitablement on finit tous et toutes par passer par cette case, d’une manière plus ou moins agréable d’ailleurs. On évite de penser que l’on va mourir et que nos proches aussi. La mort est un déni, un sujet tabou en France, dont on devrait pouvoir parler librement. Après tout, on prépare à répétition des anniversaires et des mariages, pourquoi pas nos funérailles ?
En revanche, la seule chose dont je suis certaine, c’est mon souhait d’incinération. Le sentiment de chaleur et de consumation, comme les cendres d’un papier journal et d’écrits que l’on veut voir disparaître dans un feu réconfortant. C’est l’idée que j’ai envie de m’en faire.
Je sentais à présent qu’il n’y avait plus de retour en arrière possible, je m’étais détachée de cette vie depuis des années et je n’avais plus la force d’y revenir. Le suicide était la meilleure solution. Je pris alors un bloc-notes et un stylo pour écrire tout ce dont à quoi je devais penser pour l’organisation de ma crémation.
- L’urne,
- le lieu d’inhumation et du dépôt des cendres,- la playlist musicale,
- le cadre photo,
- le buffet et les boissons pour la fin de la crémation,- la liste des invités,
- la rédaction du testament,
- le livre-hommage,
- les fleurs…
Ces mots couchés sur un papier révélaient un travail de titan. Je m’apercevais qu’organiser sa crémation n’était pas une tâche facile lorsqu’on avait l’impression de ne plus se connaître et d’être une étrangère dans son propre appartement. L’introspection, n’était de surcroît pas mon fort. Je posais donc deux semaines de vacances pour parfaire l’organisation de ma crémation et pouvoir me suicider tranquillement un jour avant que Karl ne rentre.
J’ai toujours été quelqu’un de très organisée et rigoureuse dans mes actions. Mais dans cette dernière mission, je ressentais le besoin de sortir du cadre. Cette première liste ne serait donc pas suivie d’une planification détaillée, j’apprendrai au fur et à mesure l’organisation d’une crémation, à ma manière.
Je décidais ainsi que durant ces quelques semaines, j’essaierais de connaître la Jade adulte pour organiser une crémation qui lui ressemble. Et rien ne m’avait autant enthousiasmée que lorsque j’étais enfant… Je me sentais légère et amusée.
MON URNE
Mon réveil fut beaucoup moins difficile que d’habitude, j’émergeais d’un rêve où une urne géante était en train de tout dévorer sur son passage. Étonnamment, ce rêve était plutôt réconfortant, il m’avait redonné la sensation de rêver que j’avais perdue, et surtout me guida vers la première étape essentielle et socle d’une crémation : l’urne. Mais avant de la choisir, il me fallait présélectionner quelques couleurs. Excepté le fait que je ne savais pas du tout quelle couleur me transportait le plus. La plupart de mes habits étaient noirs ou blancs, comme mon appartement et la maison de ma mère. Des couleurs que l’on dirait « passe-partout », assez pales, jamais flashy, avec des murs blancs, où tout est bien ordonné, et la télévision branchée en fond sonore illuminant l’appartement de quelques couleurs… C’était donc sûr que je n’allais pas trouver ma couleur favorite chez moi, je sortis alors faire une balade à l’extérieur en faisant une analyse poussée sur les couleurs. L’idée était extrêmement excitante. J’allais dans le parc le plus proche, où d’ailleurs je n’avais jamais mis les pieds… La faute à un travail trop prenant, le manque d’envie, ou peut-être même la peur de faire face à une âme d’enfant perdue, lorsque j’étais baignée constamment dans la nature.
Mais, étrangement cela faisait du bien, et je ne me baladais pas sans but, j’avais un devoir d’observation. Tout devait être épié et analysé. Je regardais les troncs d’arbres aux couleurs marrons variantes, les feuilles vertes encore fières et guillerettes d’être encore accrochées à leur branche ou celles plus ternes jonchées au sol, l’herbe verte hirsute… Au début, j’étais debout, puis sans m’en être rendu compte, j’étais complétement allongée en train de chercher les insectes et regarder les couleurs rouges des gendarmes, noires des fourmis, et vertes d’une punaise. Une petite fille me fit sortir de mon travail d’observation : « Viens voir mon œuvre ! ».
Je me relevais un peu gênée et elle m’attrapa directement la main pour m’amener deux pas plus loin, où une femme d’une trentaine d’années était assise. « Assis-toi avec nous » dit la petite fille. « Désolée de vous déranger, ma fille a l’air très intéressée par vous, et je la laisse faire quand son intuition la guide ! », renchérit la jeune dame avec un grand sourire.
Je m’assis, et la petite fille me dit son prénom « Anna », elle me montra son parc de maisons miniatures en brindilles et me demanda de l’aider. J’hésitais puis commençais à casser des brindilles pour continuer son œuvre architecturale avec elle et sa mère qui était aussi impliquée dans le processus créatif.
On opérait en silence, sauf sa mère, qui s’était présentée « Chloé Mapard » et commentait la vie des insectes avec des intonations telles un commentateur sportif.
« Et c’est ainsi que Jo la fourmi arriva dans la première maison à brindilles. Margaret sa prétendante attend sur le pas de la porte suspicieuse, où est la salle de bain que j’avais commandée, Jo ? »
Elle paraissait très sérieuse et ça me faisait sourire. Je me rendis compte que j’étais admirative de cette femme qui avait gardé son âme d’enfant, et qui prenait autant de plaisir à jouer que sa fille.
Cette discussion surréaliste, imaginée, me paraissait lointaine. Comme un souvenir qu’on ne peut revivre. C’était l’antithèse des dîners barbants que j’avais l’occasion de faire avec des amis de Karl sur des sujets majoritairement sérieux : le monde, la politique et le travail. Où chacun argumentait pour prouver que son idée tenait plus la route qu’une autre. Un combat de coqs, civilisé, à table, pour se valoriser et se sentir fort et cultivé.
Cette discussion légère ne m’était plus semblée possible depuis des années. J’ai toujours pensé que le bonheur était exclusivement réservé aux enfants. Comme si, l’arrivée dans le monde adulte faisait apparaître de gros nuages devant cette tempête de ciel bleu, sans jamais disparaître. Et pourtant, à cet instant, même si le temps me semblait toujours gris, j’avais l’impression que certaines personnes pouvaient déblayer ces nuages avec une facilité déconcertante.
Il commençait à se faire tard, le soleil allait se coucher, Chloé me demanda mes coordonnées et me proposa que l’on se revoie pour un verre. Je semblais sûrement trop étonnée, alors elle s’empressa d’ajouter : « Ce n’est ni une technique de drague, ni d’hameçonnage ! Vous m’avez l’air sympathique et intrigante. Et, j’adore découvrir de nouvelles personnes. ». J’aimais sa spontanéité. Je lui répondis « avec plaisir, je peux être disponible mais seulement durant les deux semaines qui arrivent ». J’arrivais ainsi à ne pas trahir ma parole. Ne pas mentir, simplement omettre, sur l’objet de ma quête.
Je restais plus longuement pour fixer le soleil couchant avec intensité et ne pas perdre une miette de toutes les palettes de couleurs qui défilaient. Au final, après cette journée, où j’eus l’impression d’être complétement passée à côté de mon objectif premier, je sus que la couleur que je préférais était le vert, celle de l’herbe et des feuilles, de mon terrain d’enfance. Puis l’orangé-rouge en option s’ils n’avaient pas le vert…
Le lendemain, je rentrais pour la première fois dans un magasin funéraire, d’un pas assuré. C’était bien la première fois que je me sentais dans une telle confiance. Peut-être était-ce tout bonnement le fait d’entrer quelque part en sachant exactement ce que je désirais. La décoration était aussi plus chaleureuse que chez moi. Pas bien difficile de faire mieux d’un côté. De fausses fleurs multicolores parsemaient la pièce, quelques urnes trônaient sur un buffet ancien, une flopée de plaques funéraires gravées étaient disposées sur des étagères, et un grand miroir doré agrandissait la pièce. Le petit vieillard avachi sur une chaise soupira un faible « bonjour », et me fit un signe de la main pour le rejoindre. Il avait l’air las et mauvais. Plus à la retraite qu’encore en activité. Quelques cheveux poivre et sel sur le caillou, un regard fuyant et une moue boudeuse naturelle. Dans mon imaginaire, je m’étais toujours attendue à des femmes et des hommes en costard aux grands sourires réconfortants.
Je préférais donc plutôt observer, quitte à m’orienter vers un autre magasin de pompes funèbres ensuite.
« Je vais d’abord regarder ce que vous avez en boutique si ça vous va. » Il souleva soudain la tête d’un air plus intéressé, ses yeux marrons devinrent pétillants et rieurs et sa moue se transforma en un sourire en coin. Malgré son visage à l’apparence fermé, au premier abord, il dégageait une étrange sympathie. Il me rejoignit :
« Tiens, vous voguez juste, comme dans un magasin de mode… Un décès récent qui vous tient à cœur ? »
« Non, pas vraiment », je lui répondis évasive, hésitant toujours à dire la vérité, qui je l’admets, peut paraître assez saugrenue. « Un futur décès peut-être ? »
Tant pis, je lui répondis « Oui ! » en me disant qu’il ne serait peut-être pas si curieux ensuite. Mais, c’était bien me tromper. « Mmmh, je vois, c’est donc une maladie incurable. Un cancer peut-être ? » Je voyais qu’il prenait un malin plaisir à creuser la vérité, et j’avais soudainement envie de m’amuser.
« Ce n’est pas une maladie, mais une mort subite. Dans deux ou trois semaines. »
Il avait les yeux qui commençaient à pétiller.
« Une euthanasie ? Ou un meurtre ? Mais vous ne me l’avouerez peut-être pas non ? Sachez que vous pouvez être en totale confiance avec moi. » Je ne m’étais pas du tout attendue à cette tournure-là, tombant ainsi dans mon propre jeu, je préférais lui dire la vérité.
« Oui, c’est une sorte d’euthanasie maison, pour moi. » « Très joliment dit, pour aborder le thème du suicide ! » Il était maintenant complétement émerveillé, et semblait même vivant, contrairement à ma première vision de lui, morne et affaissé. J’étais à la fois heureuse de lui procurer ce sentiment de plaisir qu’il ne semblait pas avoir eu depuis des années mais aussi perplexe… « Puis-je savoir en quoi ma mort vous réjouit-elle ? » « Pardon, je m’enflamme et je deviens passionné quand je suis intrigué… C’est que j’adore les premières fois ! Elles sont tellement rares et précieuses quand vous avez déjà eu l’impression d’avoir tout vécu… Vous savez les demandes sont souvent similaires après cinquante ans de carrière… Malgré le caractère non routinier de mon job ! J’ai toujours tenu la boutique en succédant directement à mon père. Mais un meurtre ou un suicide venant de l’autrice en question, c’est rare, et je suis heureux que vous me fassiez l’honneur de vivre ça dans ma carrière. Vous savez, les deuxièmes, troisièmes fois et ainsi de suite, ça lasse très vite ! Je n’aime pas ça. Comme vous, cette première fois ne vous enchante-t-elle pas ? N’est-ce pas une aventure ? »
« Eh bien, pour être honnête, c’est vrai que j’y prends du plaisir ! Et pour le coup, ce sera bien une première et dernière fois. Qu’avez-vous en urne verte ? »
« Ça c’est de la demande ciblée ! Que diriez-vous d’une urne personnalisée ? En deux semaines, j’aurai largement le temps de vous proposer plusieurs urnes de couleur verte et même si vous le souhaitez, je peux apposer votre prénom, un dessin ou ce qui vous enchante. Vous vous appelez ? »
« Jade »
« Allez, emballé c’est pesé, Jade à l’urne verte… Revenez d’ici un ou deux jours que je vous présente plusieurs essais. Ne vous inquiétez pas pour le prix, cadeau de la maison, ce n’est pas tous les jours qu’on se suicide hein ! Et moi c’est Robert. » dit-il en me serrant la main avec un regard fixe et un grand sourire.
« Vous savez, vous devriez peut-être passer de l’autre côté, vers les magasins des vivants, ça a l’air de vous réussir. Dans ce cas, à très vite Robert, merci ! »
Je partis moi aussi un sourire aux lèvres… Le petit rictus, soudain et franc de cet homme, m’avait touché. Mais aussi gêné, c’était comme si nous ne savions plus sourire et que nous réapprenions à réenclencher un mécanisme perdu. Je me promis tout de même de ne plus dévoiler mon secret. Avec Robert, je m’étais sentie en confiance mais je ne suis pas certaine que tout le monde ait la même ouverture d’esprit. Et l’objectif premier est de finir dans une urne, pas dans un asile.
LE CADRE PHOTO
Aujourd’hui, j’avais envie de partir sur une nouvelle mission, plus légère, trouver une jolie photo de moi pour la journée de crémation. Les seules qui me plaisaient étaient celles de mon enfance, où je souriais et où je paraissais moins morose qu’aujourd’hui. Mais si je voulais laisser un souvenir récent, plus rock, il y avait du boulot ! Direction les magasins pour les vivants (ceux qui me foutaient beaucoup plus les chocottes) : coiffeur et magasin de vêtements. Et une séance photo chez un professionnel pour venir à bout de cette mission.
J’avais l’habitude de me couper les pointes seule, je n’avais pas de vraie coupe, et un petit cheveu plus long que l’autre généralement ne me dérangeait pas. Ça faisait un effet dégradé maison. Mais là, c’était différent, je pouvais rêver de la coupe que je n’avais jamais osé avoir. Mon blond terne m’avait toujours lassé et l’entretien ne m’intéresserait guère au-delà de deux semaines. J’optais du coup pour la totale : une coupe dégradée, une frange (qui me paraissait le plus agaçant à entretenir), une couleur châtain foncé en remplacement de mon blond d’origine et pour couronner le tout le fameux brushing, difficile à décliner tellement il est inscrit partout. Le coiffeur qui m’avait pris sous son aile était encore plus ravi que moi. C’était apparemment le challenge de la journée. Je me sentais stupide car sur cette photo, on aurait du mal à me reconnaître… Mais aussi amusée. Ça porterait à confusion : était-elle en pleine crise d’identité ? Était-ce sa coupe de cheveux qui l’aurait amenée au bord de la démence, ne se reconnaissant plus ? Ou avait-elle une mission d’espionne qui s’est mal terminée ? Cela donnera au moins l’opportunité de lancer des discussions plus décalées et croustillantes. Du moins, je l’espère. Dans la réalité, je peux bien me l’avouer, que ce ne sera pas plein à craquer, et que le cadre photo ne sera peut-être même pas affiché. Mais qu’importe, tant que j’y prends du plaisir. Plongée dans mes pensées, je m’apercevais que je n’avais pas dit un mot à mon coiffeur. Ça parlait dans tous les sens, je n’avais peut-être pas respecté les bons codes du salon. Je relevais un œil, m’attendant à une frustration perceptible sur son visage. Il était au contraire encore plus heureux que tout à l’heure et me fit un franc clin d’œil. « Alors ? Qu’en pensez-vous ? Je trouve ça superbe. Ça ravive vos yeux bleus ! ». Je le remerciais sans trop me regarder dans le miroir, gênée des compliments et impatiente de passer à la deuxième étape, les magasins de mode pour me trouver une tenue plus sophistiquée et gaie qu’habituellement.
En me dirigeant vers les boutiques, j’apercevais mon ombre sur les vitrines défilantes. Je ne pouvais m’empêcher de les fixer. Je m’étais souvent sentie comme une inconnue dans mon corps. Mais, ce sentiment cette fois-ci était multiplié, exacerbé. Je ne me reconnaissais même pas. J’avais par ailleurs l’impression que les personnes dans la rue me regardaient d’une manière étrange alors qu’auparavant je pensais être invisible ou du moins effacée. Peut-être qu’ils me comparaient à Narcisse, version mythe contemporain, où le reflet des vitrines de mode avait remplacé l’eau désuète. Car il est vrai que je n’arrivais plus à détacher mon regard des vitrines, du coin de l’œil, tout en marchant. Ou alors était-ce simplement mon regard et mon allure effarée tel un bébé les yeux écarquillés qui arrive dans un monde inconnu. Je me suis alors arrêtée plus longuement pour comprendre que c’était bien mon reflet dans l’une des vitrines et m’analyser. La nouvelle coupe avait l’air de me donner plus de personnalité et de confiance. La couleur plus sombre me correspondait davantage, elle ravivait mon regard mélancolique, énigmatique, et me donnait paradoxalement l’envie de me connaître plus. Je prononçais avec un éclair de confiance « Je suis Jade, j’aime le vert forêt », comme pour me sentir réelle, et forte d’une identité indéniable, lorsqu’une vendeuse sortit furtivement et renchérit :
« Bonjour, alors ça tombe bien, j’ai plein de vêtements vert forêt, c’est très tendance, vous avez bon goût ! ».
Je me laissais entrainer dans le magasin, laissant le coup au destin et par facilité.
« De quoi avez-vous besoin ? »
Question perspicace. À trop me contempler, j’en avais oublié mon objectif principal. Je répondis tout haut sans filtre : « Un haut simple et coloré pour une photo, et une tenue de crémation ».
À trop penser au cadre photo, j’en avais complétement oublié le principal, la tenue que je porterai le jour de la crémation. « Je suis désolée… Pour votre tenue de crémation, j’ai des combinaisons et robes noires très chics et simples. Et en haut, j’ai des petits chemisiers vert ou jaune moutarde en soie très jolis. »
« Ah non ! C’est une crémation en couleurs. Le chemisier jaune moutarde c’est parfait, j’ai déjà commandé un accessoire vert forêt ça risque de faire… »
« Trop. Vous avez le sens du détail. Allez, je vous mets le chemisier jaune dans la cabine, et deux propositions, une jupe bleu pétrole et un pantalon bordeaux. »
C’était expédié rapidement, et cela me convenait très bien. Je ne souhaitais pas revivre pour le moment, l’instant de contemplation et d’observation poussée que je venais de vivre, donc je n’essayais même pas les trois vêtements et réglais directement.
La dernière étape allait être la plus fastidieuse… pour le photographe. J’avais pris rendez-vous ce matin sur internet, encore à proximité de chez moi. Toujours plus facile pour faire marche arrière. J’entrais dans le petit studio, chaleureux et coloré. Un jeune homme m’accueillit les cheveux en bataille et la barbe de plusieurs jours. Le stéréotype de l’artiste, la clope au bec, toujours charmant et au sourire intriguant. Je sentais qu’il avait commencé son travail au moment où l’on se serrait la main. Il avait un regard perçant, comme si seul lui pouvait me voir nue, et m’épiait discrètement de haut en bas.
Il embraya directement en me tutoyant :
« OK super, donc… tu as noté sur ta réservation que tu as besoin de cette photo pour la disposer dans un cadre. Tu peux me spécifier l’événement ? Et le destinataire ? Toi, la famille, ton chien. » « Surtout la famille et des amis. Un événement assez sobre. Ce serait pour poser sur un meuble. »
« Mmmh ok. Et quelle image aimerais-tu faire passer ? » « Heureuse, simple… rock ? »
« OK, on peut essayer mais ça va être compliqué. En plan B, on pourra essayer celui qui te correspond, le regard intense énigmatique et un léger sourire, très difficile à faire pour certains. Si tu veux retransmettre des émotions, on va se fixer au niveau du buste. Si tu as besoin de te changer, il y a la petite cabine au fond. »
Je changeais mon haut pour le chemisier jaune moutarde que je venais d’acheter et restais avec mon jean noir.
« Éclatant, très bien ! Le noir te rendait plus austère. Allez, on s’y met et ne t’inquiète pas je vais te guider » criait-il en mettant la musique à fond. « On va commencer tranquillement. Tu vas me regarder franchement avec un regard fixe. Bien droite. » Il parlait très rapidement comme s’il avait autant envie que moi d’éradiquer ce moment. « OK, c’est très bien. On passe à la phase deux, fais-moi des sourires. » Je me sentais figée et raide comme un piquet, sans la moindre grâce. Je n’avais pas le moins du monde l’envie de sourire. Mon seul désir était en réalité de me frayer un chemin vers la sortie et de taper un sprint. Je ne comprenais pas comment on pouvait payer pour vivre un tel stress. Je me forçais ainsi à sourire pour que l’histoire fut réglée le plus rapidement possible. « Plutôt des vrais sourires ? Rigole. Et alterne entre de légers et grands sourires. »
Cet exercice devenait extrêmement compliqué, je comprenais sa remarque du début et souhaitais crier au plan B mais il me demanda : « Quelle est ta dernière rencontre ou une personne qui t’a particulièrement marquée ? »
Je répondis instinctivement : « Robert »
« Très bien, imagine-le maintenant à poil dans son environnement naturel, fais-le faire de la danse classique en tutu, des échecs à califourchon ou tout ce que tu veux, mais vis-le ! »
Le jeu m’amusait. Je préférais nettement cette tournure créative. J’imaginais alors Robert buvant une urne remplie de whisky, assis en tutu sur son bureau les jambes croisées.
Un faible sourire en sortit. Et je préférais m’ôter l’image avant que le Robert de mes songes ne décroise les jambes. De peur que l’amalgame whisky - kilt sans culotte fasse son effet. Je serais bien trop gênée auquel cas au moment de revenir pour l’urne…
« Parfait, on l’a ! Bon on est plus sur ce que je vous avais prédit que sur de la légèreté. Mais c’est parfait, il faut aussi que cela révèle votre personnalité. Je vais vous montrer les clichés et vous allez me dire vos préférences, je les retoucherai légèrement par la suite. » « Non, merci ! Je vous fais entièrement confiance pour la sélection. » C’était trop de changement pour aujourd’hui, je ne m’en sentais pas la force. Il semblait interloqué. Cela ne devait pas être très courant de ne pas vouloir regarder ses photos ensuite.
Il lorgnait son appareil photo, dubitatif, puis me regarda longuement. Il hésitait mais n’avait apparemment pas non plus l’énergie nécessaire pour argumenter. Il se résigna : « Très bien, mais même si je suis photographe, les goûts sont subjectifs… J’espère qu’elles vous plairont. Je vous envoie les photos imprimées à votre adresse d’ici deux, trois jours, en couleurs et en noir et blanc. »
Après ces trois missions, je me sentais lessivée, et le soleil commençait déjà à se coucher. Mais, j’étais aussi très impatiente de voir la tête de mon urne… Alors, je me dépêchais d’aller voir Robert. Il ne me reconnut pas au premier abord et me brandit son imbattable air las. « Je m’attendais à ce que vous ayez une urne de Whisky. C’est Jade. Pour l’urne verte. »
Il se réveilla quelque peu de sa torpeur et devint perplexe. Il semblait être totalement perdu et ne plus rien comprendre, et regagna peu à peu son air amusé.
« Tiens, presque dans le mille. On m’a déjà offert une petite urne remplie de rhum, c’était une première fois délectable. Et vous, cette nouvelle coupe de pin-up, ne serait-ce pas une technique de camouflage ? Pour ne pas faire penser à un futur suicide, c’est ça ? Bien vu, je n’aurais même pas pensé à faire ça… »
« Non, c’est un peu plus compliqué que ça. Je confectionne ma crémation entièrement, comme un wedding planner mais version pour les non-vivants ! »
« Un remake de prévoyance funéraire, version maison. C’est un super concept ça… Et si on s’associait ? On pourrait faire fureur. Je sens que vous avez le nez pour tirer les ficelles du concept, et moi côté business et comptabilité je me débrouille plutôt bien. J’ai aussi l’expérience du métier, cinquante ans que je travaille dans les pompes funèbres ! » « C’est que… monter une entreprise en un peu moins de deux semaines ça risque d’être compliqué… »
« Ah oui, j’avais oublié ce détail… Bon venons-en à l’urne. J’ai trouvé des modèles assez sobres passant du vert forêt au vert flamboyant pour vous attirer les feux des projecteurs. On part sur quoi ? » « Vert forêt, c’est parfait ! »
« OK, niveau matériau, là ce sera plus restreint avec une couleur spécifique, fer, marbre ou la nouvelle mode écologique, c’est du carton basique recyclable. »
« Ecolo »
« Une suicidaire écolo ! Bien sûr, j’aurais dû le deviner. Serait-ce un acte de bravoure pour la planète ? »
« On a qu’à dire que oui. Ça fait plus héroïque. » « Mmmh. On inscrit votre prénom ? »
« Allez, soyons fous… »
« Demande lancée ! »
« À bientôt, Robert. »
Robert, dans ses pensées, ne me prêtait déjà plus attention et continua son rangement méticuleux de fleurs en plastique, lunettes au bout du museau.
Je rentrais enfin chez moi. Et je ne pus résister de me contempler à nouveau dans le grand miroir du salon. Je me sentais encore étrangère dans ce corps, mais d’une manière différente. C’était comme si je venais d’occuper un nouveau corps qui avait déjà une histoire, qui m’était inconnue et mystérieuse, mais que j’avais envie de découvrir.
Je me demandais ce que Karl penserait de ce nouveau style. En six années, depuis notre mariage lors de mes 25 ans jusqu’à mes actuels 31 ans, je n’avais pas changé d’un pouce. Hormis les petites rides qui commençaient à s’installer et s’ancrer, l’air de rien…
Je ne comprenais pas pourquoi je pensais à lui à cet instant. L’attachement et l’habitude d’être à deux sans doute. Car je n’ai jamais été amoureuse de Karl, et je pense que lui non plus d’ailleurs. On était plus comme des amis qui respectaient un contrat tacite « sans solitude, sans ennuis ». Il plaçait sa carrière de chirurgien en priorité, avec un besoin vital de stabilité et de sécurité financière. Il me disait souvent que l’amour venait avec le temps et qu’il fallait être patient. Que l’amour vrai n’était pas passionnel, mais à construire avec la personne que l’on choisissait ou qui tombait sur notre route. Comme ses parents qu’il avait toujours vu unis. En tout cas, je sais qu’en six ans, ça n’est jamais venu. Ni pour lui. Sa théorie tombe à l’eau, pour nous. Au début de notre rencontre, je ressentais pourtant de l’amour, d’une relation juvénile, hésitante, douce et fébrile. Le tâtonnement et l’engouement d’une première relation. Mais, ces sentiments se sont davantage effacés avec le temps plutôt que d’être revigorés. J’ai dû confondre l’amour avec d’autres sentiments qui m’étaient auparavant inconnus….
Malgré sa peur de l’amour passion, il a commencé à être plus fuyant, à rentrer tard, ou même à ne pas rentrer du tout, en prétextant qu’il avait des « voyages d’affaires » ou en oubliant de prévenir. Mais ça me convenait et à lui aussi. Il restait dans son idée fixe d’amour constructif en vagabondant et moi dans ma douce mélancolie.
Je reçus un appel inconnu qui me sortit de mes songes, c’était Robert, allant droit au but, sans grande surprise :
« Et votre apparence, ça ne vous donnerait pas envie de tout recommencer ? »
« C’est en tout et pour tout une apparence. Une enveloppe ou un corps, comme vous en avez l’habitude. »
Robert marmonna dans sa barbe « ça dépend des enveloppes et de l’importance qu’on lui accorde… M’enfin, vous êtes encore pire qu’un croque-mort vanné par la vie. »
« Y’a des croque-mort heureux ? Voir la mort tous les jours, j’ai du mal à croire qu’on pète le feu. »
« Quelle question ! Y’a de tout. C’est comme dans tous les jobs, je suppose. Des heureux, des névrosés, des tristes, des cons, des rigolos, des consciencieux, des mafieux… Et, je dirais même qu’on profite encore plus de la vie, comme on côtoie la mort tous les jours, et qu’on sait que la vie peut s’arrêter du jour au lendemain. C’est en somme assez jovial comme secteur. »
« Vous, vous êtes dans la case mafieux ? »
« Y’a que ça que vous retenez vous… Si, seulement ! Deux, trois pétouilles de cercueils pour gagner du blé ci et là, mais j’rentre pas dans le cadre. Je respecte les enveloppes comme vous dites et les volontés du défunt. » « Ça me rassure, vous m’aiderez sur tout le processus Robert ? Même si je n’aurai pas de réductions sur les cercueils ou produits funéraires, ça j’ai bien compris qu’il fallait faire tourner la boutique ! ». « Mission assistant éphémère acceptée m’dam. Et pour vous, le profit, je l’oublie, je vous ai dit, je vous offre déjà l’urne personnalisée ! Allez, je vous lâche, j’ai poker ! »