det Livre de l'inquiétude

Fernando Pessoa · Chapitre 1 sur 2

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det Livre de l'inquiétude

Livre de L’inquiétude, I

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En fin de compte, il reste de cette journée ce qui restait d’hier et restera de demain : l’anxiété insatiable et incommensurable d’être toujours le même et autre.

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La société où je vis

Toute de rêve. Mes amis, rêvés. Leurs familles, habitudes, professions et...

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Mon âme est un orchestre dissimulé ; je ne sais quels instruments elle pince et grince, cordes et harpes, timbales et tambours, à l’intérieur de moi. Je ne me connais que comme symphonie.

28 (1-12-1931)

Je suis arrivé aujourd’hui, tout à coup, à une sensation absurde et juste. J’ai remarqué, en un éclair intime, que je ne suis personne. Personne, absolument personne. Quand l’éclair s’est illuminé, ce que j’avais supposé être une ville était une plaine déserte ; et la lumière sinistre qu’il m’a montrée n’a révélé aucun ciel au-dessus. On m’a dérobé le pouvoir d’être avant que le monde ne soit. Si j’ai dû me réincarner, je me suis réincarné sans moi, sans m’être réincarné moi-même.

Je suis les alentours d'une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe à un livre qui n’a pas été écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais sentir, je ne sais penser, je ne sais vouloir. Je suis un personnage de roman encore à écrire, planant aérien et défait sans avoir été, parmi les rêves de quelqu’un qui n’a pas su les finir.

Je pense toujours, je sens toujours ; mais ma pensée ne contient pas de raisonnements, mon émotion ne contient pas d’émotions. Je tombe, depuis la trappe là-haut, à travers tout l’espace infini, dans une chute sans direction, infinituple et vide. Mon âme est un maelström noir, vaste vertige ceignant le vide, mouvement d’un océan infini autour d’un trou dans le néant et dans ses eaux, plutôt ses tourbillons ; toutes les images de ce que j’ai vu et entendu dans le monde — maisons, visages, livres, cageots, traces de musiques et syllabes de voix y flottent dans une ronde sinistre et sans fond.

Et moi, vraiment moi, je ne suis le centre qui lui fait défaut sinon par une géométrie de l’abîme ; je suis le néant autour duquel tournoie ce mouvement, seulement pour le faire tourner sans que ce centre n’existe, mais parce que tout cercle a un centre. Moi, vraiment moi, je suis le puits sans murs, avec la seule viscosité des murs, le centre de tout avec le néant autour.

Et en moi c’est comme si l’enfer lui-même se riait, sans qu’au moins l’humanité des diables se mettait à rire ; la folie jacassante de l’univers mort ; le cadavre rôdant de l’espace physique ; la fin de tous les mondes flottant noire au vent, difforme, anachronique, sans que Dieu ne l’eût créée, sans lui-même, qui rôde dans les ténèbres des ténèbres, impossible, unique, tout.

Pouvoir savoir penser ! Pouvoir savoir sentir !

Ma mère est morte très tôt, je ne l’ai même pas connue...

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J’ai créé en moi diverses personnalités.

J’en crée constamment. Chaque rêve que je fais est immédiatement, sitôt rêvé, incarné dans une autre personne, qui se met à le rêver, et pas moi.

Pour créer, je me détruis ; je me suis tellement extériorisé à l’intérieur de moi-même qu’en moi je n’existe qu’extérieurement. Je suis la scène vivante où évoluent divers acteurs jouant des pièces diverses.

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Nous donnons communément à nos idées de l’inconnu la couleur de nos notions du connu : si nous appelons la mort un sommeil, c’est parce qu’elle ressemble à un sommeil, de l’extérieur ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c’est parce qu’elle semble être une chose différente de la vie. A l’aide de petits malentendus avec la réalité, nous construisons des croyances et des espérances, nous vivons des quignons que nous appelons gâteaux, comme les enfants pauvres qui jouent à être heureux.

Mais ainsi est toute la vie ; ainsi, du moins, ce système de vie particulier qu’on nomme en général la civilisation. La civilisation consiste à donner à n’importe quoi un nom qui ne lui va pas et ensuite à rêver sur le résultat. Et en réalité, le faux nom et le rêve créent une nouvelle réalité. L’objet devient réellement autre, parce que nous le rendons autre. Nous manufacturons des réalités. La matière première demeure la même mais la forme, que l’art lui a donnée, l’éloigne effectivement de la possibilité de continuer à être la même. Une table en pin, c’est du pin mais aussi une table. Nous nous asseyons à table et non pas au pin. Un amour est un instinct sexuel, nous n’aimons cependant pas avec l’instinct sexuel mais avec la présupposition d’un autre sentiment. Et cette présupposition est déjà, en fait, un autre sentiment.

Je ne sais quel effet subtil de lumière, quel vague bruit ou mémoire de parfum ou de musique, effleurée par je ne sais quelle influence extérieure, m’ont apporté tout à coup, en pleine errance dans les rues, ces divagations que j’enregistre sans hâte, en m’asseyant distraitement au café.

Je ne sais où allaient me conduire ces pensées ou encore où j’aurais préféré les conduire. La journée présente une légère brume humide et chaude, triste sans menaces, monotone sans raison. Un sentiment que je méconnais me fait mal ; il me manque un argument je ne sais pas sur quoi ; je n’ai pas de volonté dans les nerfs. Je suis triste au-dessous de la conscience. Et j’écris ces lignes, réellement mal notées, non pas pour dire ceci ou une autre chose quelconque, mais pour donner du travail à mon inattention. Je remplis lentement, avec les traits mous d’un crayon mal taillé — que je n’ai pas la sentimentalité de tailler — le papier blanc du sandwich servi au café, parce que je n’avais pas besoin d’un meilleur papier et que n’importe lequel faisait l’affaire à condition d’être blanc. Et je me considère comme satisfait. Je me penche en arrière. Le soir tombe monotone et sans pluie, dans une lumière terne et incertaine... Et je cesse d’écrire parce que je cesse d’écrire.

45 (fragment)

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La rue se fronçait de lumière intense et pâle et la noirceur opaque trembla, depuis l’est jusqu’à l’ouest du monde avec une explosion de brisures résonnantes... La tristesse dure de la pluie brutale rendit plus mauvais l’air noir de laide intensité. Froid, tiède, chaud — tout en même temps — l’air partout était faux.

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Quand bien même n’y aurait-il pas de vertu en moi, il resterait celle de la perpétuelle nouveauté de la sensation libérée.

En descendant aujourd’hui la Rue Nova do Almada, j’ai remarqué tout à coup le dos de l’homme qui la descendait devant moi. C’était le dos vulgaire d’un homme quelconque, la veste d’un costume modeste sur un torse de passant occasionnel. Il avait un vieux cartable sous le bras gauche et frappait le sol, dans le rythme de sa marche, avec un parapluie fermé, qu’il portait dans la courbe de sa main droite.

J’ai éprouvé subitement pour cet homme une chose qui ressemblait à de la tendresse. J’ai senti en lui la tendresse que l’on éprouve pour la vulgarité humaine commune ; pour le quotidien banal du chef de famille qui s’en va au travail ; pour son foyer humble et joyeux ; pour les plaisirs gais et tristes dont sa vie est forcément composée ; pour son innocence à vivre sans analyser ; pour le naturel animal de ce dos habillé.

J’ai regardé une nouvelle fois le dos de cet homme, fenêtre par laquelle j’ai vu les pensées que voici.

La sensation était exactement similaire à celle qui nous assaille devant quelqu’un qui dort. Tout ce qui dort est à nouveau un enfant. Peut-être parce que dans le sommeil on ne peut pas faire de mal et que l’on ne se rend pas compte de la vie ; le plus grand criminel, l’égoïste le plus renfermé est sacré, par une magie naturelle, pendant son sommeil. Entre tuer quelqu’un qui dort et tuer un enfant, je ne connais pas de différence.

Or, le dos de cet homme dort. Lui tout entier, qui marche devant moi d’un pas égal au mien, il dort. Il s’en va inconscient. Il vit inconscient. Il dort parce que nous dormons tous. Toute la vie est un rêve. Personne ne sait ce qu’il fait, personne ne sait ce qu’il veut, personne ne sait ce qu’il sait. Nous dormons la vie, éternels enfants du Destin. Pour cela je sens, si je pense avec cette sensation, une tendresse informe et immense pour toute l’humanité enfantine, pour toute la vie sociale dormante, pour tous, pour tout.

C’est un humanitarisme direct, sans conclusions ni propos, qui m’assaille en ce moment. Je souffre d’une tendresse comme si un dieu le voyait. Je les vois tous à travers une compassion de seul être conscient, ces pauvres diables d’hommes, cette pauvre diable d’humanité. Qu’est-ce que tout cela vient faire ici ?

Tous les mouvements, toutes les intentions de la vie, depuis la simple vie des poumons jusqu’à la construction des villes et la délimitation des Empires, je les considère comme une somnolence, des choses passées involontairement comme des rêves, des repos, dans l’intervalle entre une réalité et une autre, entre un jour et l’autre de l’Absolu. Et, comme quelqu’un d’abstraitement matériel, je me penche la nuit sur les mauvais enfants ainsi que sur les bons, communs dans le sommeil où ils sont miens. Je m’attendris avec une largesse de chose infinie.

Je détourne les yeux du dos de mon passant et, les dirigeant sur tous les autres qui marchent dans cette rue, je les embrasse tous nettement dans la même tendresse absurde et froide qui m’est venue des épaules de l’être inconscient que je suivais. Tout cela lui ressemble ; toutes ces jeunes filles qui s’adressent à leur atelier ; ces jeunes employés qui sourient à leur bureau ; ces nourrices qui reviennent de leurs lourds achats ; ces garçons à leurs premières courses — tout cela est la même inconscience diversifiée en visages et corps qui se distinguent, comme des marionnettes agitées par les cordes qui aboutissent aux mêmes doigts de celui qui reste invisible. Ils passent avec toutes les attitudes par lesquelles on définit la conscience et n’ont conscience de rien, parce qu’ils n’ont pas conscience d’avoir une conscience. Les uns intelligents, les autres stupides, tous sont également stupides. Les uns vieux, les autres jeunes, ils ont tous le même âge. Les uns hommes, les autres femmes, ils sont du même sexe qui n’existe pas.

53 (postérieur à 1916)

Trop parler, c’est avoir trop de considération pour les autres. Par la bouche meurent les poissons et Oscar Wilde.

55 (fragment) (20-7-1930)

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Chacun a son alcool. J’ai suffisamment d’alcool pour exister. Ivre de me sentir, j’erre et je marche droit. S’il est l’heure, je me recueille dans le bureau comme tout un chacun. S’il n’est pas l’heure, je vais jusqu’au fleuve, fixer le fleuve comme tout un chacun. Je suis pareil. Et derrière cela, mon ciel, je me constelle en cachette et j’ai mon infini.

63 (sans date, 1934 ?)

Je suis entré chez le coiffeur de la façon habituelle, avec le plaisir de la facilité à entrer sans gêne dans les maisons familières. Ma sensibilité aux lieux nouveaux est angoissante : je n’ai de calme que là où j’ai déjà été.

En m’asseyant dans le fauteuil, j’ai demandé, par un hasard de la mémoire, au jeune coiffeur qui me mettait au cou un linge froid et propre, comment allait son collègue du fauteuil de droite, plus âgé et plus spirituel, qui était malade. Je lui ai demandé sans que la nécessité de le demander me pèse : il m’en est venu l’opportunité à cause du lieu et du souvenir. « Il est mort hier », a répondu atone la voix du coiffeur qui était derrière moi et ma serviette, dont les doigts apparaissaient à la dernière insertion de ma nuque, entre le col de ma chemise et moi. Toute ma bonne disposition irrationnelle est morte d’un coup, comme ce coiffeur désormais éternellement absent du fauteuil d’à côté. Il a fait froid sur tout ce que je peux penser. Je n’ai rien dit.

Des regrets ! J’en ai même pour ce qui n’a été rien pour moi, par une angoisse de fuite du temps et une maladie du mystère de la vie. Les visages que je voyais habituellement dans mes rues habituelles — si je cesse de les voir, je m’attriste ; et ils n’ont été rien pour moi, sauf le symbole de toute la vie.

Le vieux sans intérêt aux guêtres sales qui me croisait fréquemment à neuf heures et demie du matin ? Le vendeur de billets de loterie boiteux et qui m’ennuyait inutilement ? Le vieillard rond et rougeaud au cigare, à la porte du bureau de tabac ? Le pâle patron du bureau de tabac ? Que sont-ils devenus eux qui, parce que je les ai vus et revus, ont fait partie de ma vie ? Demain moi aussi je disparaîtrai de la Rue da Prata, de la Rue dos Douradores, de la Rue dos Fanqueires. Demain, moi aussi — l’âme qui sent et qui pense, l’univers que je suis pour moi — oui, demain, moi aussi, je serai celui qui a cessé de passer dans ces rues, celui que d’autres évoqueront vaguement d’un « qu’est-il devenu ? » Et tout ce que je fais, tout ce que je sens, tout ce que je vis ne sera pas plus qu’un passant de moins dans la quotidienneté des rues d’une ville quelconque.

66 (10-XII-1930)

Je connais de grandes stagnations. Ce n’est pas que, comme tout le monde, je reste des jours et des jours pour répondre sur une carte à une lettre urgente qu’on m’a écrite. Ce n’est pas que, comme personne, j’ajourne indéfiniment le facile qui m’est utile ou l’utile qui m’est agréable. Il y a plus de subtilité dans mon inintelligence avec moi. Je stagne dans la même âme. Il se passe en moi une suspension de la volonté, de l’émotion, de la pensée et cette suspension dure des jours immenses ; seule la vie végétative de mon âme — le mot, le geste, l’habitude — m’expriment pour les autres et, à travers eux, pour moi.

Dans ces périodes d’ombre, je suis incapable de penser, de sentir, de vouloir. Je ne sais écrire plus que des chiffres ou des traits. Je ne sens pas et la mort de quelqu’un que j’aurais aimé me donnerait l’impression d’avoir été réalisée en langue étrangère. Je ne peux rien ; c’est comme si je dormais et que mes gestes, mes mots, mes actes justes n’étaient plus qu’une respiration périphérique, instinct rythmique d’un organisme quelconque.

Ainsi se passent des jours et des jours ; je ne sais même pas dire combien dans ma vie, si j’en faisais l’addition, j’aurais passés comme ça. Quelquefois, il me vient à l’idée, au moment où je déshabille cet arrêt en moi, que peut-être je ne me trouve pas dans la nudité que je suppose : il y a encore des vestes impalpables pour couvrir l’éternelle absence de mon âme véritable ; il me vient à l’esprit que penser, sentir, vouloir, peuvent être aussi des stagnations devant un penser plus intime, un sentir plus mien, une volonté perdue ailleurs dans le labyrinthe de ce que je suis réellement.

Quoiqu’il en soit, je le laisse être. Et au dieu, ou aux dieux qui existeraient, j’ouvre main de ce que je suis, selon ce que commande la fortune et ce que fait le hasard, fidèle à un engagement oublié.

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... ,des barques qui passent dans la nuit et ne se saluent ni ne se connaissent.

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(Clairs de lune)

... humidement sale de châtain mort

dans les glissements nets des toitures superposées, blanc cendré, humidement sale de châtain mort.

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et se dénivelle en conglomérats d’ombre, découpés d’un côté en blanc, avec des différences bleutées de nacre froid.

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Il pleut, il pleut, il pleut...

Il pleut constamment, geignardement, (...)

Mon corps me tremble l’âme de froid...

Non pas d’un froid qui est dans l’espace, mais d’un froid qui est à l’arrivée de la pluie...

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Il pleut beaucoup, plus, de plus en plus. Il y a comme une... qui va s’écrouler dans l’extérieur noir...

Toute l’agglutination irrégulière et montagneuse de la ville me fait l’effet aujourd’hui d’une plaine, d’une plaine de pluie. Dans quelque direction que j’étende mon regard, tout est couleur de pluie, noir pâle.

J’éprouve d’étranges sensations, toutes froides. Maintenant, il me semble que le paysage essentiel est la brume, et que ce sont les maisons, la brume qui la voile.

Une sorte d’antenévrose de ce que je serai quand je ne serai plus me gèle corps et âme. Une espèce de souvenir de ma mort future me hérisse de l’intérieur. Dans une brume d’intuition, je me sens matière morte, coupe dans la pluie, pleuré par le vent. Et le froid de ce que je ne sentirai pas mord mon cœur actuel.

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Le bonheur de tous ces hommes qui ne savent pas qu’ils sont malheureux m’irrite. Leur vie humaine est pleine de tout ce qui constituerait une série d’angoisses pour une véritable sensibilité. Mais, comme leur véritable vie est végétative, ce qu’ils souffrent passe par eux sans leur toucher l’âme et ils vivent une vie qui peut seulement se comparer à celle d’un homme qui a mal aux dents et qui aurait touché une fortune — la fortune authentique de vivre sans s’en rendre compte, le plus grand don que les dieux accordent, parce que c’est le don d’être leur égal, supérieur comme eux (encore que d’une autre manière) à la joie et à la douleur.

Pour cela, cependant, je vous aime tous. Mes chers végétaux !

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Quelquefois, quand je lève ma tête, étourdie par les livres où j’écris les comptes des autres en même temps que l’absence de ma propre vie, j’éprouve une nausée physique, qui peut venir de m’être recourbé, mais qui transcende les chiffres et la désillusion. La vie me dégoûte comme un médicament inutile. Et c’est alors que je mesure clairement comment il serait facile de m’éloigner de cet ennui si j’avais la simple force de vouloir vraiment m’en éloigner.

Nous vivons par l’action, c’est-à-dire par la volonté. Avec nous qui ne savons pas vouloir — que nous soyons génies ou mendiants — l’impuissance est solidaire. A quoi me sert-il de me proclamer génie si je reste aide-comptable ? Quand Césario Verde a fait dire au médecin qu’il était, non pas Verde, employé de commerce, mais le poète Césario Verde, il a utilisé l’un de ces verbalismes de l’orgueil inutile qui transpirent l’odeur de vanité. Ce qu’il a toujours été, le pauvre, c’est M. Verde, employé de commerce. Le poète est né après sa mort, parce que c’est après sa mort qu’est née l’appréciation du poète.

Agir, voilà la véritable intelligence. Je serai ce que je voudrai. Mais je dois vouloir ce que je serai. Le succès consiste à avoir du succès et non pas à avoir les conditions du succès. Toute étendue de terre a les conditions de contenir un château, mais où se trouvera ce château si on ne le construit pas ?

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Je cultive la haine de l’action comme une fleur de serre. Je me vante en moi-même de ma clairvoyance de la vie.

88 (sans date, 1914 ?)

Enrouler le monde autour de nos doigts, comme un fil ou un ruban avec lequel jouerait une femme qui rêve à sa fenêtre.

Tout se résume en fin de compte à chercher à sentir l’ennui de sorte qu’il ne blesse pas.

Il serait intéressant de pouvoir être deux rois en même temps : (être non pas l’âme unique des deux, mais les deux âmes).

89 (fragment)

J’écris, triste, dans ma chambre silencieuse, seul comme je l’ai toujours été, seul comme je le serai toujours. Et je me demande si ma voix, en apparence si peu de chose, n’incarne pas la substance de milliers de voix, la faim de se dire de milliers de vies, la patience de millions d’âmes soumises comme la mienne dans leur destin quotidien au rêve inutile, à l’espoir sans vestiges. En ces moments mon cœur bat plus fort de la conscience qu’il a de lui. Je vis plus parce que je vis plus grand. Je sens dans ma personne une force religieuse, une sorte de prière, un simulacre de clameur... Je me vois au quatrième étage de la Rue dos Douradores, je me sens ensommeillé ; je regarde, sur le papier à demi-écrit, la vaine vie sans beauté et sur le vieux buvard la cigarette bon marché. Ici, moi, dans ce quatrième étage, à interpeller la vie ! à dire ce que les âmes ressentent ! à faire de la prose...

90

Je pense quelquefois que je ne sortirai jamais de la Rue dos Douradores. Et cela écrit, alors, il me semble que c’est l’éternité.

101 (18-5-1930)

Vivre est être autre. Même sentir n’est pas possible si on sent aujourd’hui comme on a senti hier : sentir aujourd’hui la même chose qu’hier n’est pas sentir — c’est se rappeler aujourd’hui ce qui a été senti hier, c’est être aujourd’hui le cadavre vivant de ce qui a été hier la vie perdue.

Effacer tout du tableau d’un jour à l’autre, être neuf à chaque nouvelle aube, dans une revirginité perpétuelle de l’émotion — cela, et rien que cela, vaut la peine d’être ou d’avoir pour être et avoir ce qu’imparfaitement nous sommes.

Cette aube est la première du monde. Jamais cette couleur rose jaunissant vers le blanc chaud ne s’est posée ainsi sur la face ouest dont les maisons aux yeux vitreux dévisagent le silence qui arrive à la lumière croissante. Jamais il n’y a eu cette heure, ni cette lumière, ni cet être à moi. Demain, ce qui sera sera autre chose, et ce que je verrai sera vu par des yeux recomposés, remplis d’une nouvelle vision.

Les hauts sommets de la ville ! Grandes architectures que les pentes raides retiennent et ennoblissent, glissements de bâtiments amoncelés de diverses manières, que la lumière tisse d’ombres et de brûlures — vous êtes aujourd’hui, vous êtes moi, parce que je vous vois, vous êtes ce que (...) et je vous aime depuis ce parapet comme un bateau qui croise un autre bateau et il y a des nostalgies méconnues dans cet entrecroisement.

103 (sans date, 1920 ?)

Sachant comment les plus petites choses ont facilement l’art de me torturer, je m’esquive à dessein du contact des plus petites choses. Qui, comme moi, souffre parce qu’un nuage passe devant le soleil, comment ne souffrira-t-il pas dans l’obscurité de la journée toujours couverte de sa vie ?

Mon isolement n’est ni une quête du bonheur, car je n’ai pas une âme à l’obtenir, ni celle de la tranquillité, car personne ne l’obtient à moins de ne jamais l’avoir perdue, mais une quête de sommeil, d’effacement, de faible renoncement.

Les quatre murs de ma pauvre chambre sont pour moi à la fois cellule et distance, lit et cercueil. Mes heures les plus heureuses sont celles où je ne pense à rien, je ne veux rien, ne rêve même pas, perdu dans une torpeur de végétal /faux/, de simple /mousse/ qui aurait poussé sur la surface de la vie. Je jouis sans amertume de la conscience absurde que ceci n’est rien d’autre que l’avant-goût de la mort et de l’effacement.

Je n’ai jamais eu quelqu’un que j’aurais pu appeler « maître ». Aucun Christ n’est mort en moi. Aucun Bouddha ne m’a indiqué le chemin. En haut de mes rêves aucun Apollon ou Athéna ne me sont apparus, pour illuminer mon âme.

104

Tout m’est devenu insupportable, sauf la vie — le bureau, la maison, les rues — le contraire aussi, si je l’avais — me pèsent et m’oppriment ; seul l’ensemble me soulage. Oui, n’importe quoi de tout cela suffit pour me consoler. Un rayon de soleil qui entre sempiternellement dans le bureau mort ; une voix forte qui monte vite jusqu’à la fenêtre de ma chambre ; l’existence des sens ; le fait qu’il y ait un climat et un changement de temps ; l’étonnante objectivité du monde...

Le rayon de soleil est soudain entré pour moi, qui l’ai soudain vu... C’était cependant un rai de lumière très aigu, presque sans couleur, à découper au couteau nu le sol noir et boisé, à aviver autour de son passage les vieux clous et les sillons entre les planches, lignes noires du non-blanc.

Durant de longues minutes, j’ai suivi l’effet insensible de la pénétration du soleil dans le bureau silencieux... Des occupations de prison ! Seuls les prisonniers voient ainsi le soleil qui se déplace, comme quelqu’un qui regarde les fourmis.

121 (sans date, 1930 ?)

J’ai toujours répugné à ce que l’on me comprenne. Être compris, c’est se prostituer. Je préfère être pris au sérieux comme ce que je ne suis pas, ignoré humainement, avec décence et naturel.

Rien ne pourrait m’indigner autant que si, au bureau, on me trouvait bizarre. Je veux jouir dans moi-même de l’ironie de ne pas leur être bizarre. Je veux le cilice de ce que l’on me juge pareil à tous. Je veux la crucifixion de ce que l’on ne me distingue pas. Il est des martyres plus subtils que ceux que l’on connaît des saints et des ermites. Il est des supplices de l’intelligence comme ceux du corps et du désir. Et de ces derniers, comme des autres supplices, il est une volupté.

123

Je me lève de la chaise avec un effort monstrueux, mais j’ai l’impression que je la porte avec moi, et qu’elle est d’autant plus lourde qu’elle est la chaise du subjectivisme.

129

Plus élevée est la sensibilité de quelqu’un, plus subtile sa capacité de sentir ; plus absurdement encore elle vibre et tremble avec de petites choses. Une prodigieuse intelligence est nécessaire pour éprouver de l’angoisse devant une journée sombre. L’humanité, qui est peu sensible, ne s’angoisse pas devant le temps car le temps est toujours le temps ; elle ne sent la pluie que lorsque celle-ci lui tombe dessus.

La journée étouffante et molle se réchauffe humidement. Seul dans mon bureau, je passe en revue ma vie, et ce que j’y vois est comme cette journée qui m’oppresse et qui m’afflige. Je me vois enfant, content de rien ; adolescent, aspirant à tout ; viril, sans joie ni aspiration. Et tout cela s’est passé dans la mollesse et dans la ternissure, comme cette journée qui me le fait voir ou rappeler.

Lequel de nous peut, se retournant sur le chemin sans retour, dire qu’il l’a suivi comme il aurait dû ?

136 (29-8-1933)

Il est des répits de la campagne dans la ville. Il est des moments, particulièrement les midis d’été où, dans cette Lisbonne lumineuse, la campagne, comme un vent, nous envahit. Et ici même, dans la Rue dos Douradores, nous retrouvons le bon sommeil.

Qu’il est bon pour l’âme de voir se taire, sous un haut soleil tranquille, ces charrettes contenant de la paille ; ces cageots à remplir ; ces passants lents de village déplacé ! Moi-même, en les regardant de la fenêtre du bureau où je me trouve seul, je me transmue : je suis dans une ville tranquille de province, je stagne dans un village anonyme, et, me sentant autre, je suis heureux.

Je le sais bien : si je lève les yeux, je trouve devant moi la ligne sordide des pâtés de maison, les fenêtres à laver de tous les bureaux de la Baixa, les fenêtres dénuées de sens des étages plus hauts où l’on habite encore, et, par-dessus, dans l’angle des mansardes, le linge de toujours, au soleil, entre vases et plantes. Je le sais, mais la lumière qui dore tout cela est si douce, tellement dénué de sens l’air calme qui m’enveloppe, que je n’ai même pas de raison virtuelle pour renoncer à mon village d’emprunt, à ma ville de province où le commerce est un loisir.

Je le sais bien, je le sais bien... Il est vrai que c’est l’heure du déjeuner, ou de la pause, ou de la sieste. Tout va bien à la surface de la vie. Moi-même, je dors, bien que je me penche de la véranda, comme si elle était le parapet d’un bateau surplombant un paysage nouveau. Moi-même, je ne rêve pas comme si j’étais en province. Et, subitement, une autre chose surgit devant moi, m’entoure, me commande : je vois, derrière le midi de la ville toute la vie en tout de la ville ; je vois le grand bonheur stupide de la vie domestique, le grand bonheur stupide de la paix dans le sordide. Je vois, parce que je vois. Mais je n’ai pas vu et je me réveille. Je regarde tout autour, en souriant, et, avant toute chose, je secoue des coudes de mon costume, malheureusement sombre, toute la poussière de l’appui de la véranda, que personne n’a nettoyée, ignorant qu’elle devrait être un jour, ne fût-ce qu’un moment, le parapet sans poussière possible d’un bateau naviguant dans un tourisme infini.

142 (26-1-32)

L’une de mes préoccupations constantes est de comprendre comment un autre peut exister ; comment il peut y avoir des âmes qui ne soient pas la mienne, des consciences étrangères à ma conscience, qui, d’être conscience, me semble être l’unique. Je comprends bien que l’homme qui est devant moi et me parle avec des mots pareils aux miens ; qui fait des gestes qui sont comme ceux que je fais ou pourrais faire, soit, en quelque sorte, mon semblable. La même chose, cependant, m’arrive avec les images dont je rêve à partir d’illustrations ; avec les personnages que je vois dans les romans ; avec les personnes dramatiques qui passent sur la scène à travers les acteurs qui les figurent.

Personne, je suppose, n’admet véritablement l’existence réelle d’un autre. Il peut accorder que cette personne est vivante, qu’elle pense et sent comme lui, mais il y aura toujours entre eux un élément anonyme de différence, un désavantage matérialisé. Il y a des figures des temps passés, des images esprits dans des livres, qui sont pour nous des réalités plus grandes que ces indifférences incarnées qui nous parlent pardessus les comptoirs, ou qui nous regardent par hasard dans les tramways, qui nous frôlent, passants, dans le hasard mort des rues. Les autres ne sont pas pour nous plus que paysage et presque toujours, paysage invisible dans une rue familière.

J’ai, pour davantage miennes, avec plus de parenté et d’intimité, certaines figures qui sont écrites dans les livres, certaines images que j’ai connues dans des estampes, que bien des personnes appelées réelles, qui sont de cette inutilité métaphysique appelée chair et os. Et « chair et os », en effet, les décrit bien : elles ressemblent à des choses découpées, posées sur l’étal marbré d’un boucher, morts saignants comme des vies, des cuisses et des côtelettes du Destin.

Je n’ai pas honte d’éprouver de pareilles choses parce que j’ai déjà vu que tous le ressentent de façon similaire. Ce qu’il peut y avoir de mépris entre l’homme et l’homme ; d’indifférence au point de permettre que l’on tue des gens sans se rendre compte qu’on les tue, comme entre assassins, ou sans que l’on pense être en train de tuer, comme entre soldats, c’est que personne n’accorde l’attention nécessaire à ce fait apparemment abstrus, que les autres, ce sont aussi des âmes.

A certains jours, à certaines heures, apportées à moi par je ne sais quelle brise, ouvertes à moi par l’ouverture de je ne sais quelle porte, je sens tout à coup que l’épicier du coin de la rue est un être spirituel ; que le petit commis, qui en ce moment se penche sur son sac de pommes de terre devant sa porte, est, véritablement, une âme capable de souffrir.

Hier, quand on m’a dit que l’employé du bureau de tabac s’était suicidé, j’ai eu l’impression d’un mensonge. Le pauvre, il existait donc aussi ! Nous l’avions oublié, nous tous, nous qui le connaissions de la même façon que tous ceux qui ne l’avaient pas connu. Demain nous l’oublierons mieux. Mais, qu’il avait une âme, c’est sûr qu’il en avait, pour se tuer. Des passions ? Des angoisses ? Sans doute... Mais pour moi, comme pour toute l’humanité, il n’y a que le souvenir d’un sourire idiot par-dessus une veste bon marché, sale et déformée aux épaules. C’est tout ce qui me reste, à moi, de quelqu’un qui a tellement senti, qu’il s’est tué à force de sentir, parce qu’après tout ce n’est pas pour autre chose que se tue quelqu’un... J’ai pensé une fois, en achetant des cigarettes, qu’il serait chauve tôt. En fin de compte, il n’a pas eu le temps de vieillir. C’est un des souvenirs qui me restent de lui. Quel autre devrait-il me rester, si celui-ci, en fin de compte, n’est pas de lui, mais d’une pensée à moi ?

J’ai subitement la vision du cadavre, du cercueil où on l’a mis, du fossé, entièrement étranger, dans lequel on a dû le porter. Et je vois, tout à coup, que le caissier du bureau de tabac était, d’une certaine façon, sa veste déformée y comprise, l’humanité entière.

Cela n’a duré qu’un moment. Aujourd’hui, maintenant, clairement, selon l’homme que je suis, il est mort. Plus rien.

Oui, les autres n’existent pas... C’est pour moi que ce coucher du soleil stagne, lourdement ailé, ses couleurs nuageuses et dures. Pour moi, sous le coucher du soleil, tremble, sans que je le voie couler, le grand fleuve. Cela a été fait pour moi, cette large ouverture sur le fleuve dont la marée monte. A-t-il été enterré aujourd’hui dans la fosse commune, le caissier du bureau de tabac ? Ce n’est pas pour lui le coucher du soleil aujourd’hui. Mais, de le penser, et sans que je le veuille, il a aussi cessé de l’être pour moi...

149

L’odorat est une vision étrange. Il évoque des paysages sentimentaux par un dessin subit du subconscient. Ces temps-ci je l’éprouve souvent. Je passe dans une rue. Je ne vois rien, ou plutôt, en regardant tout autour, je vois ce que voient les autres. Je sais que je vais par une rue et je ne sais pas qu’elle existe avec ses deux côtés faits de maisons différentes et construites par des êtres humains. Je passe dans une rue. D’une boulangerie il sort une odeur de pain qui écœure par la douceur qu’elle contient : et mon enfance se dresse d’un certain quartier lointain, et une autre boulangerie surgit de ce royaume de fées qui est tout ce qui est mort pour nous. Je prends une autre rue. Elle sent tout à coup les fruits du plateau incliné de l’étroite boutique ; et ma brève vie de campagne, je ne sais quand ni où, a des arbres au bout et la paix dans mon cœur, indiscutablement jeune. Je prends une autre rue. Je suis bouleversé, sans que je m’y attende, par l’odeur des cageots du marchand de cageots : ô mon Césario, tu apparais devant moi et je suis enfin heureux parce que je suis revenu, par le souvenir, à la seule vérité, la littérature.

153 (fragment) (5-4-1930)

Je n’ai jamais eu une idée noble de ma présence physique, mais je ne l’ai jamais sentie aussi nulle que lorsque je l’ai comparée à d’autres têtes, si connues de moi, dans cet alignement de quotidiens. J’ai l’air d’un jésuite fruste. Mon visage maigre et inexpressif n’a ni intelligence, ni intensité, ni quoi que ce soit qui le hisse au-dessus de la marée morte des autres visages. Non, non pas de la marée morte. Il s’y trouve des visages vraiment expressifs. Le patron Vasques y est tel qu’il est — son large visage jouisseur et dur, son regard ferme, sa moustache rigide qui complète le tout. L’énergie, la ruse de l’homme — en fin de compte si banales et si souvent répétées par tellement de milliers d’hommes sur toute la terre — sont toutefois écrites sur cette photo comme sur un passeport psychologique. Les deux commis voyageurs sont admirables ; le commis de la place est très bien mais il est à demi caché par l’épaule de Moreira ! Et Moreira ! Mon chef Moreira, l’essence de la monotonie et de la continuité, est bien plus humain que moi ! Même le garçon aux courses — je le remarque sans pouvoir réprimer un sentiment dont je cherche à supposer que ce n’est pas de la jalousie — a une certitude de visage, une expression directe qui a quelques sourires de distance de mon effacement nul de sphynx de papeterie.

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162

Le sentiment apocalyptique de la vie.

188 (8-1-1931)

Il y a longtemps que je n’écris pas. Il se passe des mois sans que je vive, et je dure, entre le bureau et la physiologie, dans une stagnation intime de penser et de sentir. Ceci, malheureusement, ne repose pas : dans le pourrissement il y a de la fermentation.

Il y a longtemps que non seulement je n’écris pas, mais je n’existe même pas. Je crois que je rêve à peine. Les rues sont des rues pour moi. J’exécute le travail du bureau seulement conscient de lui, mais je ne dirai pas sans me distraire : par derrière, je ne réfléchis pas, je dors, toujours autre derrière le travail.

Il y a longtemps que je n’existe pas. Je suis extrêmement calme. Personne ne me distingue de celui que je suis. Je me suis surpris maintenant à respirer comme si j’avais pratiqué une chose nouvelle ou en retard. Je commence à avoir conscience d’avoir conscience. Peut-être que demain je me réveillerai à moi-même et je reprendrai le cours de mon existence propre. Je ne sais si, cela faisant, je serai plus heureux ou moins. Je ne sais rien. Je lève ma tête /de promeneur/ et je vois que, sur la montée du Castello, le coucher du soleil opposé s’enflamme sur des dizaines de fenêtres, dans la réverbération haute d’un feu froid. Autour de ces yeux de flammes dures, toute la colline est douce en cette fin de journée. Je peux au moins me sentir triste, et avoir conscience de ce que ma tristesse s’est maintenant croisée — vus avec l’oreille — avec le son subit du tramway qui passe, la voix casuelle des jeunes qui parlent, le murmure oublié de la ville vivante.

Il y a longtemps que je ne suis pas moi.

189 (fragment) (sans date, postérieur à 1919)

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Un jour on comprendra peut-être que j’ai accompli, comme personne d’autre, mon devoir-né d’interprète d’une partie de notre siècle ; et quand on le comprendra, on écrira qu’à mon époque j’ai été incompris, que malheureusement j’ai vécu parmi des désaffectations et des froideurs et qu’il est regrettable que cela me soit arrivé. Et celui qui écrira cela, à l’époque où il l’écrira, sera l’incompréhensif, comme ceux qui m’entourent, de mon homologue de ces temps futurs. Parce que les hommes n’apprennent que pour l’usage de leurs aïeuls, qui sont déjà morts. Nous ne savons apprendre les véritables règles de vie qu’aux morts.

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202

Organiser notre vie de telle sorte qu’elle soit pour les autres un mystère, que celui qui nous connaisse le mieux nous méconnaisse seulement de plus près que les autres. J’ai ainsi taillé ma vie, presque sans y penser, mais j’ai mis un si grand art instinctif à le faire que je suis devenu pour moi-même une individualité non entièrement claire et nette.

214

J’envie toutes les personnes de ne pas être moi. Comme de tous les impossibles, celui-ci m’a semblé le plus grand de tous, celui qui s’est constitué le plus dans mon anxiété quotidienne, le désespoir de toutes mes heures tristes.

226 (fragment)

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Je me suis trompé quant à la méthode de fuite. Je me suis enfui par un détour inconfortable, vers le même lieu où je me trouvais déjà, la fatigue du voyage s’ajoutant à l’horreur de vivre en cet endroit.

Je n’ai jamais envisagé le suicide comme une solution parce que je hais la vie par amour pour elle. J’ai mis du temps à me convaincre de cette lamentable équivoque dans laquelle je vis avec moi. Convaincu de cela, je suis devenu malheureux, ce qui m’arrive à chaque fois que je me convaincs de quelque chose, parce que la conviction est toujours en moi la perte d’une illusion.

J’ai tué ma volonté en l’analysant. Qui me rendra l’enfance d’avant l’analyse, et même d’avant la volonté !

Dans mes parcs, sommmeil mort, la somnolence des étangs au soleil haut, quand les rumeurs des insectes débordent dans l’heure et qu’il me pèse de vivre, non pas comme une peine, mais comme une douleur physique de conclure.

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231

S’il m’arrive un jour que, ma vie étant fermement assurée, je puisse écrire et publier, je sais que je regretterai cette vie incertaine où j’écris à peine et où je ne publie pas. Je la regretterai non seulement parce que cette vie fruste est passée, vie que je n’aurai plus, mais aussi parce qu’il y a dans chaque espèce de vie une qualité propre et un plaisir particulier et quand on passe à une autre vie, encore que meilleure, ce plaisir particulier est moins heureux, cette qualité propre est moins bonne, ils cessent d’exister et il subsiste un manque.

Si un jour il m’arrive de réussir à mener au bon calvaire la croix de mon intention, je trouverai un calvaire dans ce bon calvaire et je regretterai le temps où j’étais futile, fruste et imparfait. D’une certaine manière, je serai moins.

J’ai sommeil. La journée fut lourde de travail absurde dans le bureau quasi désert. Deux des employés sont malades et les autres sont absents. Je suis seul, à part le lointain garçon de courses. L’hypothèse de pouvoir un jour regretter me donne des regrets, bien qu’absurdes.

Je prie presque les dieux qui existent qu’ils me gardent ici, comme dans un coffre, pour me défendre des avatars mais aussi des bonnes choses de la vie.

243

Journal lucide

Ma vie, tragédie échue sous le piétinement des anges et dont seul le premier acte a été joué.

Des amis, aucun. Quelques connaissances qui croient avoir de la sympathie pour moi et qui éprouveraient peut-être du chagrin si un train me passait dessus et que l’enterrement tombe un jour de pluie.

Le prix naturel de mon éloignement de la vie a été l’incapacité que j’ai créée chez les autres, de sentir avec moi. Autour de moi il y a une auréole de froideur, un halo de glace qui repousse les autres. Je n’ai pas encore réussi à ne pas souffrir de ma solitude. Si difficile que d’obtenir cette distinction d’esprit qui permette à l’isolement d’être un repos sans angoisse.

Je n’ai jamais fait crédit à l’amitié qu’on m’a manifestée, comme je ne l’aurais pas fait à l’amour, si l’on me l’avait manifesté, ce qui, par ailleurs, aurait été impossible. Bien que je n’aie pas nourri d’illusions sur ceux qui se disaient mes amis, j’ai toujours réussi à connaître des désillusions avec eux — si complexe et subtil est mon destin de souffrir.

Je n’ai jamais douté que tous me trahissent ; et je me suis toujours étonné quand on m’a trahi. Quand il m’arrivait ce que j’attendais, c’était toujours inattendu pour moi.

Comme je n’ai jamais découvert en moi des qualités qui puissent attirer qui que ce soit, je n’ai jamais pu croire que quelqu’un ait pu se sentir attiré par moi. Mon opinion aurait été d’une sotte modestie, si les faits les uns après les autres — ces faits inattendus auxquels je m’attendais — n’étaient pas venus toujours me la confirmer.

Je ne puis concevoir que l’on m’estime par compassion, parce que, bien que physiquement maladroit et inacceptable, je ne présente pas ce degré d’étriquement organique par lequel je puisse entrer dans l’orbite de la compassion d’autrui, ni même cette sympathie qui l’attire quand bien même elle ne serait pas manifestement méritée ; et pour moi, ce qui en moi mérite de la pitié, ne peut pas la recevoir parce qu’il n’existe pas de pitié pour les mutilés de l’esprit. De sorte que j’ai échu dans ce centre de gravitation du dédain d’autrui, dans lequel je ne tends pas vers la sympathie des autres.

Toute ma vie consiste à vouloir m’y adapter sans en ressentir trop la dureté et l’abjection.

Il faut un certain courage intellectuel pour qu’un individu reconnaisse ouvertement qu’il n’est pas plus qu’un haillon humain, avorton survivant, fou mais en dehors des frontières de l’internabilité ; mais il faut encore plus de courage spirituel pour, une fois cela admis, créer une adaptation parfaite à son destin, accepter sans révolte, sans résignation, sans aucun geste ou esquisse de geste, la malédiction organique que la nature lui a imposée. Vouloir ne pas en souffrir, c’est trop vouloir, car il n’incombe pas à l’humain d’accepter le mal, le voyant bien, et de l’appeler bien ; et, l’acceptant en tant que mal, il n’est pas possible de ne pas en souffrir.

Me concevoir de l’extérieur a été mon malheur — le malheur de mon bonheur. Je me suis vu comme les autres me voient et me suis mis à me mépriser — pas tellement parce que je me reconnais un tel ordre de qualités qui m’aurait rendu méprisable, mais parce que je me suis mis à me voir comme les autres me voient et à sentir un certain mépris qu’ils éprouveraient pour moi. J’ai souffert l’humiliation de me connaître. Comme ce calvaire manque de noblesse, sans résurrection qui suive, je n’ai pu faire autrement que de souffrir de son ignominie.

J’ai compris qu’il était impossible à qui que ce soit de m’aimer, à moins que tout sens esthétique lui fasse défaut — et alors je l’aurais méprisé pour cela ; et même, de sympathiser avec moi n’aurait pu être plus qu’un caprice de l’indifférence des autres.

Voir clair en soi et comme les autres nous voient ! Voir cette vérité en face ! Et à la fin, le cri du Christ dans son calvaire, quand il a vu, face à face, sa vérité : Seigneur, Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné ? (publié in Mensagem, n° 1, avril 1938, sous le nom de Vicente Guedes).

256 (fragment)

Tu appartiens au sexe des formes rêvées, au sexe nul des figures. (...)

Simple profil quelquefois, simple attitude parfois, puis seulement un geste lent — tu es moments, attitudes, spiritua-lisées dans les miennes.

Aucune fascination du sexe ne se sous-entend dans mon rêve de toi, sous ta vague robe de madone des silences intérieurs. Tes seins ne sont pas de ceux que l’on puisse envisager d’embrasser. Ton corps est tout entier chair-âme, mais n’est pas âme, est corps. La matière de ta chair n’est pas spirituelle mais spiritualité. (Tu es la femme antérieure à la Chute)...

Mon horreur aux femmes réelles qui ont un sexe est la route par laquelle je suis venu à ta rencontre.

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Qui peut respecter l’Épouse sans devoir penser qu’elle est une femme dans une autre position que la copulation... Qui ne se dégoûte pas d’avoir une mère, d’avoir été si vulvaire à son origine, si salement mis bas ?

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Les faux idéalistes de la vie réelle font des vers pour l’Épouse, s’agenouillent à l’idée de la Mère... Leur idéalisme est un manteau qui cache, non pas un rêve qui crée.

270

Le philatéliste

Nous ne pouvons aimer, mon fils. L’amour est la plus charnelle des illusions. Aimer, c’est posséder, écoute-moi. Et que possède celui qui aime ? Le corps ? Pour le posséder, il faudrait rendre nôtre sa matière, la manger, l’inclure en nous... Et cette impossibilité ne serait que provisoire, parce que notre propre corps passe et se transforme, car nous ne possédons pas notre corps (nous n’en possédons que notre sensation), et parce que, ce corps aimé, une fois possédé, deviendrait nôtre, cesserait d’être autre, et l’amour, pour cela, avec la disparition de l’autre être, disparaîtrait.

Possédons-nous l’âme ? — Écoute-moi en silence — Nous ne la possédons pas. Pas même notre âme ne nous appartient. Comment, du reste, posséder une âme ? Entre une âme et une autre âme il y a l’abîme d’être des âmes.

Que possédons-nous ? Que possédons-nous ? Qu’est-ce qui nous pousse à aimer ? La beauté ? Et la possédons-nous en l’aimant ? La possession la plus sauvage et dominatrice d’un corps, qu’en possède-t-elle ? Ni le corps, ni l’âme, ni même sa beauté. La possession d’un corps magnifique n’embrasse pas sa beauté, elle embrasse sa chair celluleuse et grasse ; le baiser ne touche pas la beauté d’une bouche, mais la chair humide de lèvres périssables en muqueuses ; l’accouplement lui-même n’est qu’un contact, un frottement rapproché, mais non pas une pénétration réelle, d’un corps par un autre corps... Que possédons-nous, que possédons-nous ?

Nos sensations, au moins ? L’amour est-il, au moins, un moyen pour nous de posséder nos sensations ? Est-il, au moins, un moyen pour nous de rêver nettement, et par conséquent, plus glorieusement, du rêve d’exister ? Et, au moins, une fois évanouie la sensation, son souvenir reste-t-il avec nous pour toujours pour que réellement nous possédions...

Détrompons-nous. Nous ne possédons pas même nos sensations. Ne dis rien. La mémoire, en fin de compte, est la sensation du passé... Et toute sensation est une illusion...

— Écoute-moi, continue à m’écouter — Écoute-moi et ne regarde pas, par la fenêtre ouverte, l’autre rive plate du fleuve, ni le crépuscule (...), ni ce sifflement d’un train qui traverse le vague lointain (...) — Écoute-moi en silence...

Nous ne possédons pas nos sensations... Nous ne nous possédons pas dans nos sensations.

(Urne inclinée, le crépuscule verse sur nous une huile de (...) où les heures, pétales de rose, flottent de loin en loin).

271

Moi qui ne possède pas mon corps, comment pourrai-je posséder avec lui ? Je ne possède pas mon âme — comment pourrai-je posséder avec elle ? Je ne comprends pas mon esprit, comment, à travers lui, comprendre ?

Nos sensations passent — comment les posséder alors — encore moins ce qu’elles montrent. Quelqu’un possède-t-il le fleuve qui coule ; appartient-il à quelqu’un le vent qui passe ?

Nous ne possédons ni un corps ni une vérité — pas même une illusion. Nous sommes des fantômes de mensonges, ombres d’illusions et ma vie est vaine dehors et dedans.

Quelqu’un connaît-il les frontières de son âme pour qu’il puisse dire — je suis moi ?

Mais je sais ce que je sens, c’est moi qui le sens.

Quand un autre possède ce corps, y possède-t-il la même chose que moi ? Non. Il possède une autre sensation.

Possédons-nous quelque chose ? Si nous ne savons pas ce que nous sommes, comment saurons-nous ce que nous possédons ?

275

En moi toutes les affections se passent à la surface, mais sincèrement. Je suis toujours l’acteur et pour de bon. A chaque fois que j’ai aimé, j’ai fait semblant d’aimer, et à moi-même, je fais semblant.

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