det Livre de l'inquiétude

Fernando Pessoa · Chapitre 2 sur 2

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det Livre de l'inquiétude

Livre de L’inquiétude, Ii

 

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300 (16-7-1930)

La vie peut être ressentie comme une nausée à l’estomac ; l’existence de l’âme elle-même, comme une gêne des muscles. La désolation de l’esprit, lorsque ressentie de façon aiguë, provoque des marées, de loin, dans le corps et fait mal par délégation.

Je suis conscient de moi en cette journée, où la douleur d’être conscient est, comme dit le poète,

languidez, mareo

y angustioso afán

303

Les choses les plus simples, les plus réellement simples, que rien ne peut rendre simples à demi, cela me les rend complexes de les vivre. Dire bonjour à quelqu’un, m’intimide quelquefois. Ma voix se dessèche comme si c’était une étrange audace que de l’avoir dit à voix haute. C’est une sorte de pudeur à exister — /il n’y a pas d’autre nom !/

L’analyse constante de nos sensations crée une nouvelle façon de sentir, qui semble artificielle à celui qui l’analyse, avec sa seule intelligence, et non pas avec sa propre sensation.

Toute ma vie j’ai été métaphysiquement futile, sérieux à jouer. Je n’ai rien fait de sérieux, même en le voulant très fort. En moi, avec moi, s’est amusé un Destin /malin/.

Éprouver des émotions en cotonnade ou en soie ou en brocart ! Éprouver des émotions aussi descriptibles ! Éprouver des émotions descriptibles !

Il me monte dans l’âme un remords qui est celui de Dieu pour tout, une passion sourde pour la condamnation des rêves dans la chair de ceux qui les ont rêvés... et je hais sans haine tous les poètes qui ont écrit des vers / tous les idéalistes qui ont fait entrevoir leur idéal, tous ceux qui ont obtenu ce qu’ils voulaient.

J’erre indéfiniment dans les rues tranquilles, je marche jusqu’à fatiguer mon corps en accord avec mon âme ; il me fait mal jusqu’à ce point extrême de la douleur connue qui a du plaisir à se sentir, une compassion maternelle pour elle-même, qui est musicale et indéfinissable.

Dormir ! S’endormir ! Se calmer ! Être la conscience abstraite de respirer tranquillement, sans monde, sans astres, sans âme — mer morte d’émotion réfléchissant une absence d’étoiles !

318 (fragment)

......................................................................................

La seule tragédie est de ne pas pouvoir nous concevoir tragiques. J’ai toujours vu nettement ma coexistence avec le monde. Je n’ai jamais senti nettement mon manque de coexistence avec lui ; c’est pour cela que je n’ai jamais été normal.

Agir, c’est se reposer.

Tous les problèmes sont insolubles. L’essence du fait de l’existence des problèmes, c’est qu’il n’y ait pas de solution. Chercher un fait signifie qu’il n’y a pas de fait. Penser, c’est ne pas savoir exister.

319 (sans date, 1914 ?)

Millimètres (sensations de choses minimes)

Comme le présent est très ancien, parce que tout ce qui a existé a été présent, j’ai pour les choses, parce qu’elles appartiennent au présent, des tendresses d’antiquaire, des colères de collectionneur devancé envers celui qui me sort de mes erreurs au moyen de plausibles, voire de véritables explications scientifiques et bien fondées.

Les diverses positions qu’un papillon en vol occupe successivement dans l’espace sont, à mes yeux émerveillés, diverses choses qui restent visiblement dans l’espace. Mes réminiscences sont à ce point revécues que...

Mais c’est des seules sensations minimes et des choses très petites que je vis intensément. Cela m’arrive-t-il en vertu de mon amour pour le futile ? Il se peut que ce soit pour mon scrupule dans le détail. Mais je vois davantage — je ne le sais pas, ce sont des choses que je n’analyse jamais — c’est parce que le minimum, pour n’avoir absolument aucune importance sociale ou pratique, a, par cette simple absence, une indépendance absolue par rapport aux sales associations avec la réalité. Le minimum a, pour moi, le goût de l’irréel. L’inutile est beau parce que moins réel que l’utile, qui se continue et se prolonge, tandis que le merveilleux futile, le glorieux infinitésimal reste là où il est, se limite à être ce qu’il est, vit en liberté et en indépendance. L’inutile et le futile ouvrent dans notre vie réelle des intervalles d’une humble statique. Combien de rêves et de délices amoureux ne me provoque pas dans l’âme la simple existence insignifiante d’une épingle attachée à un ruban ! Malheureux celui qui ne connaît pas l’importance de cela !

Puis, parmi les sensations qui me font le plus profondément mal, au point de devenir agréables, l’inquiétude du mystère est l’une des plus complexes et étendues. Et le mystère ne transparaît jamais autant que dans la contemplation des petites choses immobiles, parfaitement translucides, qui s’arrêtent pour le laisser passer. Il est plus difficile d’éprouver le sentiment du mystère en contemplant une bataille — pourtant, songer à l’absurdité qu’il y ait du monde, des sociétés et des combats, c’est parmi les choses dans lesquelles la bannière de la conquête du mystère peut davantage se déplier à l’intérieur de notre conscience — que devant la contemplation d’un petit caillou immobile qui, ne provoquant aucune autre idée en dehors de son existence, ne peut éveiller immédiatement après, une idée différente (si nous continuons à y penser) de son mystère d’exister.

Bénis soient les instants et les millimètres et les ombres des petites choses encore plus humbles qu’elles ! Les instants (...) les millimètres — quelle impression d’étonnement et d’audace me procure leur existence côte à côte et très rapprochée sur un ruban métrique. Quelquefois je souffre et je jouis de ces choses. J’éprouve un orgueil fruste à cela.

Je suis une plaque photographique prolixement impressionnable. Tous les détails s’y gravent de façon disproportionnée, faisant partie d’un tout. C’est tout ce qui me distrait de moi-même. Le monde extérieur m’est toujours évidemment sensation. Je n’oublie jamais ce que je ressens.

320 (fragment)

Savoir que sera mauvaise l’œuvre qui ne se fera jamais. Plus mauvaise, cependant, sera celle qui ne sera jamais faite. Celle qui se fait, au moins, reste faite. Elle sera pauvre, mais elle existera, comme la plante chétive dans le pot unique de ma voisine paraplégique. Cette plante est sa joie et parfois aussi la mienne. Ce que j’écris et que je trouve mauvais peut aussi procurer quelques moments d’éloignement du pire à quelque esprit blessé ou triste. Cela me suffit ou ne me suffit pas, mais sert, d’une certaine façon, et ainsi va toute la vie.

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333

Nous sommes la mort. Cela, que nous appelons la vie, c’est le sommeil de la vie réelle, la mort de ce que nous sommes vraiment. Les morts naissent, ne meurent pas. Les mondes sont à l’envers pour nous. Quand nous pensons vivre, nous sommes morts ; nous nous mettons à vivre quand nous sommes moribonds.

Cette relation qu’il y a entre le sommeil et la vie est la même que celle qu’il y a entre ce que nous appelons vie et ce que nous appelons mort. Nous dormons et cette vie est un rêve, non pas au sens métaphorique ou poétique, mais à son vrai sens.

Tout ce que dans nos activités nous considérons comme supérieur, tout cela participe à la mort, tout cela est la mort. Qu’est-ce que l’idéal sinon la confession que la vie n’est pas bonne ? Qu’est-ce que l’art sinon la négation de la vie ? Une statue est un corps mort, taillée pour fixer la mort dans un matériau incorruptible. Le plaisir lui-même, qui ressemble tellement à une immersion dans la vie, est plutôt une immersion dans nous-mêmes, une destruction des relations entre nous et la vie, une ombre agitée de la mort.

Même vivre, c’est mourir, parce que nous n’avons pas un jour de plus en notre vie que nous n’ayons pas, en cela, un jour de moins.

Nous peuplons les rêves, nous sommes des ombres à errer à travers des forêts impossibles où les arbres sont des maisons, des habitudes, des idées, des idéaux et des philosophies.

Ne jamais rencontrer Dieu ! Ne jamais savoir, pas même si Dieu existe ! Passer d’un monde à un autre, d’une incarnation à une autre, toujours dans l’illusion qui flatte, toujours dans l’erreur caressante.

La vérité jamais, l’arrêt jamais ! L’union avec Dieu jamais ! Jamais entièrement en paix mais toujours un peu de paix, toujours le désir de paix !

349 (5-4-1933)

Considérer notre plus grande angoisse comme un incident sans importance, non seulement dans la vie de l’univers, mais dans celle même de notre âme, voilà le principe de la sagesse. Considérer cela au beau milieu de cette angoisse est la sagesse totale. Au moment où nous souffrons, il semble que la douleur humaine soit infinie. Mais, non seulement la douleur humaine n’est pas infinie, car dans l’humain il n’y a rien d’infini, mais en plus, notre douleur ne vaut pas plus que le fait d’être une douleur que nous éprouvons.

Combien de fois, sous le poids d’un ennui qui ressemble à de la folie, ou d’une angoisse qui semble se dépasser elle-même, je m’arrête, hésitant, avant de me révolter, j’hésite, en m’arrêtant, avant de me diviniser. La douleur de ne pas savoir ce qu’est le mystère du monde, la douleur de ne pas être aimé, la douleur de ce qu’on soit injuste avec nous, la douleur de ce que la vie nous pèse, étouffante, emprisonnante, la douleur aux dents, la douleur des chaussures qui serrent trop — qui peut dire quelle est la plus grande douleur pour soi, et plus encore chez les autres, ou dans la généralité de tous ceux qui existent ?

Pour certaines personnes qui me parlent et m’entendent, je suis un insensible. Je suis, cependant, plus sensible — le crois-je — que la vaste majorité des gens. Ce que je suis, toutefois, c’est un sensible qui se connaît et qui, par conséquent, connaît la sensibilité.

Ah, il n’est pas vrai que la vie soit douloureuse ou qu’il soit douloureux de penser à la vie. Ce qui est vrai, c’est que notre douleur n’est sérieuse et grave que lorsque nous la feignons ainsi. Si nous sommes naturels, elle passera comme elle est venue, elle s’évanouira comme elle a grandi. Tout est rien et notre douleur avec.

J’écris cela sous l’oppression d’un ennui qui semble ne pas tenir en moi, ou avoir besoin de plus que mon âme pour pouvoir se loger ; d’une oppression de tous et de tout ce qui m’étrangle et me rend fou ; d’un sentiment physique de l’incompréhension d’autrui qui me trouble et m’écrase. Mais, je lève la tête au ciel bleu étranger, j’expose mon visage au vent inconsciemment frais, je baisse les paupières après avoir regardé, j’oublie mon visage après avoir senti. Je ne vais pas mieux, mais je vais autrement. Me voir me libère de moi. Je souris presque, non pas parce que je me comprends, mais parce qu’étant devenu un autre, j’ai cessé de pouvoir me comprendre. En haut du ciel, comme un rien visible, un nuage infiniment petit est un oubli de l’univers entier.

350 (sans date, 1932 ?)

Je suis arrivé à ce point où l’ennui est une personne, la fiction incarnée de ma coexistence avec moi-même.

352 (28-9-1932)

Personne n’a encore défini, avec un langage compréhensible pour quelqu’un qui ne l’aurait pas éprouvé, ce qu’est l’ennui. Ce que certains appellent ennui, n’est plus qu’agacement ; ce que d’autres appellent ainsi, n’est plus que malaise ; il y en a d’autres encore qui appellent ennui la lassitude. Mais l’ennui, bien qu’il participe de la lassitude et du malaise et de l’agacement, en participe comme l’eau participe à l’hydrogène et à l’oxygène dont elle se compose. Il les inclut sans se confondre avec eux.

Si certains donnent ainsi à l’ennui un sens restreint et incomplet, l’un ou l’autre lui prête une signification qui le transcende d’une certaine façon — comme quand on appelle ennui le malheur intime et spirituel de la variété et de l’incertitude du monde. Celui qui fait bâiller, tel l’agacement ; celui qui fait changer de place, tel le malaise ; celui qui empêche de bouger, telle la lassitude — aucune de ces choses n’est l’ennui ; mais ne l’est pas non plus le sentiment profond de la vacuité des choses par lequel l’aspiration frustrée se libère, l’envie contrariée se dresse, et se forme dans l’âme la graine dont naîtra le mystique ou le saint.

L’ennui est, en revanche, l’agacement du monde, le malaise de vivre, la lassitude d’avoir vécu ; l’ennui est, en effet, la sensation charnelle de la vacuité prolixe des choses. Mais l’ennui est, plus que cela, l’agacement d’autres mondes, qu’ils existent ou non ; le malaise de devoir vivre, bien que différent, bien que différemment, bien que dans un monde différent ; la lassitude non seulement d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi de demain et de l’éternité, si elle existe (et) du néant, si c’est lui l’éternité. Ce n’est pas même la seule vacuité des choses et des êtres qui blesse l’âme quand celle-ci est en ennui : c’est aussi la vacuité d’une autre chose quelconque, que celle des êtres et des choses, la vacuité de l’âme même, qui ressent le vide, qui se sent être le vide et qui s’y dégoûte et se répudie.

L’ennui, c’est la sensation physique du chaos et que le chaos soit tout. L’agacé, le malaisé, le las, se sentent enfermés dans une cellule étroite. Le malheureux de l’étroitesse de la vie se sent ligoté dans une cellule vaste. Mais celui qui éprouve de l’ennui se sent prisonnier en liberté fruste dans une cellule infinie. Sur celui qui est agacé ou qui éprouve un malaise ou de la lassitude peuvent s’écrouler les murs de la cellule qui l’enseveliront. De celui qui souffre de l’étroitesse du monde peuvent tomber les menottes et il pourra s’enfuir ; ou bien il se fera mal de ne pas pouvoir les ôter et en sentant sa douleur, il revivra sans peine. Mais les murs de la cellule infinie ne peuvent nous ensevelir de ne pas exister ; ne peuvent pas non plus nous faire vivre par la douleur les menottes que personne ne nous a mises.

Et c’est cela que j’éprouve devant la beauté placide de ce soir qui s’achève impérissablement. Je regarde le ciel haut et clair où des choses vagues, rosées, comme des ombres de nuage sont le duvet impalpable d’une vie ailée et lointaine. Je baisse les yeux sur le fleuve où l’eau, très légèrementtremblante, est d’un bleu qui semble le reflet d’un ciel plus profond. Je lève à nouveau les yeux au ciel et il y a déjà,parmi ce qui — vaguement teinté — s’effiloche sans franges dans l’air invisible, un ton glacial de blanc embué, comme si quelque chose aussi des choses, où elles sont plus hautes et frustes, ressentait un ennui matériel propre, une impossibilité d’être ce qu’elle est, un corps impondérable d’angoisse et de désolation.

Mais quoi ? Qu’y a-t-il de plus dans l’air élevé que l’air élevé, qui n’est rien ? Qu’y a-t-il dans le ciel de plus qu’une couleur qui n’est pas la sienne ? Qu’y a-t-il dans ces haillons de moins que les nuages, ce dont je doute déjà, de plus que quelques reflets de lumière matériellement faiblissants d’un soleil déjà soumis ? Qu’y a-t-il en tout cela en dehors de moi ? Ah, mais c’est cela l’ennui, rien que cela. C’est qu’en tout cela — ciel, terre, monde — ce qu’il y a en tout cela n’est rien d’autre que moi !

369 (5-6-1934)

Je m’apaise enfin. Tout ce qui a été vestige et gaspillage s’évanouit de mon âme comme s’il n’avait jamais existé. Je reste seul et serein. L’heure que je traverse est comme celle où je serais converti à une religion. Rien, cependant, ne m’attire vers le haut, bien que rien ne m’attire déjà plus vers le bas. Je me sens libre, comme si j’avais cessé d’exister, tout en gardant la conscience de ce fait.

Je m’apaise, oui, je m’apaise. Une grande paix, douce comme une inutilité, descend en moi au fond de mon être. Les pages lues, les devoirs accomplis, les pas et les hasards de vivre — tout cela s’est transformé pour moi en une vague pénombre, un halo à peine visible qui entoure quelque chose de tranquille, dont je ne sais pas dire ce que c’est. L’effort où j’ai mis quelquefois l’oubli de mon âme ; la pensée où j’ai mis quelquefois l’oubli de l’action — tout cela se convertit en une sorte de tendresse sans sentiment, de compassion fruste et vide.

Ce n’est pas le fait de la journée lente et douce, nuageuse et suave. Ce n’est pas la brise imparfaite, presque rien, à peine un peu plus que l’air que l’on reçoit déjà. Ce n’est pas la couleur anonyme du ciel bleu ici et là, mollement. Non. Non, parce que je ne sens rien. Te vois sans intention ni remède. Je n’assiste, attentif, à aucun spectacle. Je ne me sens pas d’âme, mais en paix. Les choses extérieures, qui sont nettes et arrêtées, même celles qui se meuvent, sont pour moi comme serait le monde pour le Christ, lorsque, de sa hauteur, Satan l’a tenté. Ce n’est rien et je comprends que le Christ n’ait pas été tenté. Ce n’est rien et je ne comprends pas comment Satan, vieux d’une ancienne science, ait pu penser le tenter.

Cours légère, ô vie que l’on ne sent pas, rivière en silence mobile sous des arbres oubliés ! Cours douce, ô âme que l’on ne connaît pas, murmure qui ne se voit pas au-delà des grandes branches tombées ! Cours inutile, cours sans raison, ô conscience qui ne l’est de rien, vague éclat lointain, parmi les clairières feuillues, dont on ne sait ni l’origine ni la fin ! Courez, courez et laissez-moi m’oublier !

Vague souffle de ce qui n’a pas osé vivre, fruste gorgée de ce qui n’a pu sentir, murmure inutile de ce qui n’a pas voulu penser, va lentement, va mollement, va en tourbillons comme tu dois en avoir et dans les pentes qu’on te donne, va vers l’ombre ou la lumière, frère du monde, va vers la gloire ou l’abîme, enfant du Chaos et de la Nuit, qui te souviens, en quelque recoin de toi, de ce que les Dieux sont venus après et de ce que même les Dieux passent aussi.

388

Le seul voyageur véritable que j’ai connu était un garçon de courses qui travaillait dans l’autre maison, où j’ai été quelque temps employé. Ce petit jeune collectionnait des prospectus touristiques de villes, pays et compagnies de transport ; il avait des cartes géographiques — quelques-unes arrachées dans des périodiques, d’autres qu’il demandait de-ci et de-là — ; il possédait, découpées dans des journaux et des magazines, des illustrations de paysages, des gravures de costumes exotiques, des photos de bateaux et de navires. Il allait dans les agences de tourisme, au nom d’un bureau hypothétique, ou peut-être au nom d’un bureau quelconque, probablement celui où il travaillait, et il demandait des prospectus de voyages pour l’Italie ; des prospectus de voyages pour l’Inde ; des prospectus donnant les liaisons entre le Portugal et l’Australie.

Non seulement il était le plus grand voyageur parce que le plus vrai que j’aie connu : il était aussi l’une des personnes les plus heureuses qu’il m’ait été donné de rencontrer. Cela me peine de ne pas savoir ce qu’il est devenu, ou plutôt, je suppose seulement que cela devrait me faire de la peine ; en réalité, je n’éprouve pas de peine car, aujourd’hui, dix ans ou plus, après le peu de temps que je l’ai connu, il a dû devenir un homme stupide, qui accomplit ses devoirs, peut-être marié, soutien social de quelque chose — mort, enfin, dans sa propre vie. Si cela se trouve, il a même voyagé avec son corps, lui, qui voyageait si bien avec son âme.

Je m’en souviens tout à coup : il savait exactement par quelles voies de chemin de fer on pouvait aller de Paris à Bucarest ; par quelles voies on parcourait l’Angleterre et, par la voie des prononciations inexactes des noms étrangers, il avait la certitude auréolée de sa grandeur d’âme. Aujourd’hui, au contraire, il doit être mort en vie, mais peut-être un jour, dans sa vieillesse, se rappellera-t-il comment il est non seulement mieux mais aussi plus vrai de rêver de Bordeaux que de débarquer à Bordeaux.

Mais peut-être que tout cela avait une autre explication et qu’il ne faisait qu’imiter quelqu’un d’autre. Ou bien... Oui, je pense parfois, considérant la différence horrible qu’il y a entre l’intelligence des enfants et la stupidité des adultes, que nous sommes suivis, dans l’enfance, par un esprit gardien qui nous prête sa propre intelligence astrale et qui, ensuite, peut-être avec peine, mais en vertu d’une haute loi, nous abandonne comme la mère ses petits une fois sevrés, à l’auge qu’est notre destin.

389 (sans date, 1930 ?)

Il est une érudition de la connaissance qui est ce qu’on appelle proprement l’érudition et il est une érudition de l’entendement, qui est ce qu’on appelle la culture. Mais il est aussi une érudition de la sensibilité.

L’érudition de la sensibilité n’a rien à voir avec l’expérience de la vie. L’expérience de la vie n’apprend rien, comme l’Histoire ne donne aucun renseignement. La véritable expérience consiste à restreindre le contact avec la réalité et augmenter l’analyse de ce contact. De cette façon, la sensibilité s’élargit et s’approfondit parce qu’en nous, tout y est ; il suffit que nous le cherchions et que nous le sachions chercher.

Qu’est-ce que voyager, à quoi cela sert-il ? N’importe quel coucher de soleil est un coucher de soleil ; il n’est pas nécessaire d’aller en voir un à Constantinople. La sensation de libération qui naît des voyages ? Je peux l’avoir en allant de Lisbonne jusqu’à Benfica et l’avoir plus intensément que celui qui va de Lisbonne en Chine, parce que si la libération n’est pas en moi, elle n’est pour moi, nulle part. « N’importe quelle route », a dit Carlyle, « voire cette route d’Entepfuhl, t’amène au bout du monde ». Mais la route d’Entepfuhl, si elle est entièrement parcourue et jusqu’au bout, revient à Entepfuhl ; de sorte que l’Entepfuhl où nous nous trouvions est ce même bout du monde que nous cherchions.

Condillac commence son célèbre ouvrage par « Le plus haut que nous montions, le plus bas que nous descendions, nous ne sortons jamais de nos sensations ». Nous ne nous débarrassons jamais de nous-mêmes. Nous n’arrivons jamais à autrui sinon en nous outrant par l’imagination sensible de nous-mêmes. Les vrais paysages sont ceux que nous créons nous-mêmes parce qu’ainsi, en étant leurs dieux, nous les voyons comme ils sont vraiment, tels qu’ils ont été créés. Ce n’est aucune des sept parties du monde celle qui m’intéresse et que je peux vraiment voir ; c’est la huitième partie que je parcours et qui est à moi.

Celui qui a traversé toutes les mers n’a fait que croiser la monotonie de lui-même. J’ai déjà croisé plus de mers que tous les autres. J’ai déjà vu plus de montagnes que celles qui existent sur terre. J’ai déjà parcouru plus de villes qu’il n’y en a sur terre et les grands fleuves d’aucun monde ont coulé, absolus, sous mes yeux contemplatifs. Si je voyageais, je rencontrerais la copie débile de ce que j’aurai déjà vu sans voyager.

Les pays que les autres visitent, ils les visitent anonymes et pèlerins. Des pays que je visite, je suis non seulement le plaisir dissimulé du voyageur incognito, mais aussi la majesté du Roi qui y règne et le peuple dont les usages s’y déroulent et l’Histoire entière de cette nation et de bien d’autres. Les mêmes paysages, les mêmes maisons, je les ai vues parce que je les ai été, faites en Dieu, avec la substance de mon imagination.

399

Ne pas débarquer n’a pas de quai où débarquer. Ne pas arriver implique ne jamais arriver.

416 (25-7-1930)

Nous n’aimons jamais personne. Nous aimons, à la rigueur, l’idée que nous nous faisons de quelqu’un. C’est notre concept — en somme, nous-mêmes — que nous aimons.

Cela est vrai sur toute l’échelle de l’amour. Dans l’amour sexuel, nous cherchons notre plaisir donné par le moyen d’un corps étranger. Dans l’amour non sexuel, nous cherchons notre plaisir donné par le moyen d’une idée à nous. L’onaniste est abject, mais, dans la stricte vérité, l’onaniste est la parfaite expression logique de l’amoureux. C’est le seul qui ne trompe ni ne se trompe.

Les relations entre une âme et une autre, à travers des choses aussi incertaines et divergentes que les mots communs et les gestes qui s’y investissent, sont la matière d’une étrange complexité. Dans l’art lui-même où nous nous connaissons, nous méconnaissons. Les deux personnes disent « je t’aime » ou le pensent et le ressentent en échange, mais chacun veut exprimer une idée différente, une vie différente, voire, d’aventure, une couleur ou un arôme différents, dans la somme abstraite d’impressions qui constituent l’activité de notre âme.

Aujourd’hui je suis lucide comme si je n’existais pas. Ma pensée est aussi claire qu’un squelette sans les haillons charnels de l’illusion de l’expression. Et ces considérations que je forme et abandonne au fur et à mesure ne sont nées de rien — d’aucune chose, /du/ moins présentes sur la scène de ma conscience.

Peut-être cette désillusion du commis de la place avec sa petite amie ; peut-être une phrase quelconque lue dans les affaires amoureuses que les journaux transcrivent de l’étranger ; peut-être même une vague nausée que je porte avec moi et que je n’ai pas expulsée physiquement...

Le scholiaste de Virgile s’est trompé. C’est surtout de comprendre que nous nous lassons. Vivre, c’est ne pas penser.

428

Ne touchons la vie pas même avec le bouts des doigts.

N’aimons pas même en pensée.

Qu’aucun baiser de femme, même en rêve, ne soit une sensation nôtre.

450 (sans date, antérieur à 1929)

La plus vile de toutes les nécessités — celle de la confidence, celle de la confession. C’est la nécessité pour l’âme d’être extérieure.

Confesse-toi, oui ; mais confesse ce que tu ne sens pas. Libère ton âme, oui, du poids de tes secrets, en les disant ; mais heureusement que le secret que tu racontes, tu ne l’avais jamais raconté. Mens à toi-même avant de dire cette vérité. (S’) exprimer, c’est toujours se leurrer. Sois-en conscient : qu’exprimer soit, pour toi, mentir.

496 (sans date, 1915 ?)

Perdre du temps implique une esthétique. Il y a pour les subtilités dans les sensations un formulaire /de l’inertie/ qui inclut des recettes pour toutes les formes de lucidité. La stratégie avec laquelle on se bat contre la notion des convenances sociales ; contre les impulsions des instincts ; contre les sollicitations du sentiment exige une étude que n’importe quel simple esthète ne souffre pas /de faire/. A une soigneuse étiologie des scrupules doit suivre une /diagnose/ ironique des survivances à la normalité. Il faut, aussi bien, cultiver l’agilité contre les intrusions dans sa vie ; une attention (...) doit nous cuirasser contre le fait de sentir les opinions d’autrui, et une molle indifférence, nous étoffer l’âme contre les coups sourds de la coexistence avec les autres.

499 (fragment) (sans date, 1913 ?)

Pourquoi l’art est-il beau ? Parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle laide ? Parce qu’elle est toute fins et propos et intentions. Tous ses chemins sont faits pour aller d’un point à un autre. Ah, si l’on pouvait avoir le chemin d’un lieu où personne ne part vers un lieu où personne ne va.

Ah, si on pouvait passer sa vie à construire une route commencée au milieu d’un champ et qui aboutirait au milieu d’un autre ; qui, prolongée, serait inutile, mais qui resterait, sublimement, la seule moitié d’une route.

La beauté des ruines ? Celle de ne servir à plus rien.

La douceur du passé ? Celle du souvenir, parce que s’en souvenir est le faire présent alors qu’il ne l’est ni ne peut l’être — l’absurdité, mon amour, l’absurdité.

Et moi qui dis cela — pourquoi écris-je ce livre ? Parce que je le reconnais imparfait. Tu, ce serait la perfection ; écrit, il s’imperfectionne ; pour cela, je l’écris.

Et, surtout, parce que je défends l’inutilité, l’absurdité, (...) — j’écris ce livre pour mentir à moi-même, pour trahir ma propre théorie.

Et la suprême gloire de tout cela, mon amour, c’est de penser que peut-être ce n’est pas vrai, que moi-même je ne le crois pas vrai.

505

Écrire, c’est oublier. La littérature est la façon la plus agréable d’ignorer la vie. La musique berce, les arts visuels animent, les arts vivants (comme la danse et le théâtre) divertissent. La première, cependant, s’éloigne de la vie en l’endormant ; les dernières, toutefois, ne s’en éloignent pas — les unes parce qu’elles utilisent des formules visibles et par conséquent vitales, les autres parce qu’elles vivent de la même vie humaine.

Ce n’est pas le cas de la littérature. Celle-ci simule la vie. Un roman est une histoire de ce qui n’a jamais été et un drame est un roman donné sans narration. Un poème est l’expression d’idées ou de sentiments dans un langage que personne n’emploie, car personne ne parle en vers.

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Cette édition originale, achevée d’imprimer

 

le 30 novembre 1987, a été tirée à 1500

exemplaires répartis comme suit :

50 sur Vélin d’Arches, numérotés de 1 à 50.

1450 sur Centaure ivoire.

 

Editions Unes. 17, rue Aragon Trastour - 83490 Le Muy

Editeur : 86 c‡s

© Editions Unes, pour la traduction française, 1987.

Dépôt légal : 4/1987. Imprimerie Fanlac. Périgueux.

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