Diane de Poitiers

M. Capefigue · Chapitre 29 sur 35

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Diane de Poitiers

XXVII LES DERNIERS JOURS DE FRANÇOIS Ier. 1530-1545.

XXVII

LES DERNIERS JOURS DE FRANÇOIS Ier.

1530-1545.

 

S'il y avait encore dans le roi François Ier des volontés et des impatiences de guerre, si l'esprit de ses gentilshommes et de ses familiers l'y entraînait, son corps souffreteux et maladif ne s'y prêtait plus guère. Ce qui lui restait d'activité, il le donnait aux arts, aux constructions, aux magnificences des châteaux; l'influence de Catherine de Médicis n'avait fait que redoubler cette ardeur. Florence, Rome, Pise ne s'oublient jamais, on les porte avec soi comme son cœur et son imagination d'artiste.

Fontainebleau était toujours le lieu de prédilection du Roi; la chasse qui est comme le mensonge de la guerre pour les bras vieillis et fatigués, était devenue sa passion dominante; François I er après quelques heures de repos était toujours en chasse au milieu des forêts, suivi de sa cour de dames, de ses gentilshommes favoris; les jappements d'une meute, le son du cor, la poursuite d'un cerf, d'un sanglier, d'une troupe de loups était son plus doux délassement: le Roi passait au moins cinq mois de l'année à Fontainebleau, que ses

artistes embellissaient avec une infatigable ardeur[307].

Le Primatice dirigeait toujours les travaux; sa jalousie contre Rosso (Maître Roux) lui avait un peu fait changer l'ordonnance primitive des galeries, il les ornait avec un soin particulier, ainsi que les jardins, les bosquets, les parterres. Le talent du Primatice avait deux genres particuliers: la grande peinture historique et mythologique qu'il tenait de Jules Romain, puis l'ornementation qu'il poussait jusqu'à une excellence exquise; ses fontaines, ses dieux termes, ses masques de satyre étaient des fantaisies, admirables souvenirs de l'antiquité;

il les entrelaçait de fleurs, d'adorables arabesques[308], il excellait dans l'art d'orner les cheminées monumentales, ce qui ne l'empêchait pas de continuer la grande peinture de son odyssée (les aventures d'Ulysse). Dans ses figures de dieux, de Vénus ou de Diane, il semble toujours apercevoir les modèles de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Étampes. Il était fort naturel qu'un artiste courtisan se fût servi de ces modèles de perfection et de beauté; nulle n'égalait Diane de Poitiers, et quand Brantôme la vit pour la première fois elle avait 60 ans, il fut frappé de cette beauté de

marbre de Paros, de cette grâce, de cette perfection de formes[309].

Autour de Primatice s'était formée toute une école française, deux hommes jeunes encore qui devaient déployer un immense talent sous les successeurs de François Ier, pour la construction et la

décoration de son palais: 1 o Germain Pilon, normand d'origine,[310] le sculpteur qui comprit le mieux, peut-être, les détails d'ornementation

et les groupes de statues; 2o [311] Jean Goujon, appelé le restaurateur de la sculpture française, né à Paris, où il exerça spécialement son art; le roi avait ordonné la transformation du Louvre. Si l'on examine un plan de Paris à la fin du e XIV siècle, on peut voir sur les bords de la Seine, en face de l'hôtel de Nesle, un véritable château féodal, avec ses hautes murailles, ses créneaux, son pont-levis jeté près des vastes jardins de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Louvre flanqué de quatre tours, protégeait le côté ouest de la Seine, comme l'hôtel Saint-Paul et la Bastille défendaient celui de l'est. C'est ce château féodal que François Ier voulut transformer: le moyen-âge peu à peu disparaissait pour faire place à la Renaissance romaine et florentine; le Louvre cessait d'être un château pour devenir un palais. Cette transformation, peut-être heureuse pour tout ce qui touchait aux demeures royales, aux jardins, à l'ornementation des hôtels, l'était-elle également pour les églises et les tombeaux?

Le moyen-âge avec ses formes ogivales, avec ses églises nues et pourtant ornées de ses statues de saints, de ses abbés mitrés où partout se montrait l'image de la mort et de la résurrection, n'était-il pas préférable pour l'exaltation de la pensée religieuse, à ces églises de la Renaissance, à ces tombes ornées de statues froides et correctes qui rappelaient l'école païenne d'Athènes ou de Rome? La belle tombe de Louis XII, à Saint-Denis, avec ses bas-reliefs admirablement ciselés, élevée comme un monument, inspire-t-elle

l'idée de la prière et de la résurrection[312]! Le prince couché sur la tombe à côté de sa royale compagne, n'inspire aucune idée de la mort chrétienne. On regarde, on admire, mais l'on n'est point pénétré du sentiment religieux, comme devant ces ossements en croix, ces crânes dénudés, aux yeux creusés par les vers du sépulcre: ces statues du tombeau de Louis XII iraient aussi bien en groupes autour d'une fontaine, dans l'escalier d'un palais que dans une basilique chrétienne.

Ce même goût de l'art antique se trouve dans Philibert Delorme, né

à Lyon [313], et qui avait passé sa jeunesse dans les ateliers de Florence et de Rome; quand il revint dans sa ville natale, son premier ouvrage fut le portail de Saint-Nizier: il fut ensuite appelé à Paris pour les embellissements que le roi faisait faire à Fontainebleau; il dessina l'escalier à fer à cheval, construction svelte et hardie. Mais les œuvres capitales et nouvelles de ce maître, appartiennent surtout au règne de Henri II, époque artistique par excellence, sous la double protection de Catherine de Médicis et de Diane de Poitiers.

La dernière partie du règne de François I er est déjà dominée par les questions religieuses. Or la tendance des opinions est de s'emparer du pouvoir, lorsqu'on les laisse à leur propre énergie; c'est pourquoi la liberté des idées conduit droit à la guerre civile. Le système de François Ier, à l'exception de quelques répressions passagères dirigées par les parlements et le Châtelet, avait été celui de la tolérance; le Roi avait arrêté plus d'une fois les poursuites contre les

luthériens[314]; entouré de savants, aux opinions mixtes et incertaines, ses philosophes, ses poëtes, étaient accusés des nouvelles hérésies. De ses deux sœurs, l'une professait ouvertement le calvinisme, l'autre restait indifférente. La duchesse d'Étampes allait secrètement aux prêches, et méritait les éloges des docteurs et des ministres, qui disaient d'elle qu'elle était la plus

savante des belles et la plus belle des savantes[315]. Fortifié par ces protections diverses, le calvinisme, obscur d'abord, s'était constitué en opinion, et comme le luthéranisme dans l'Allemagne, il était prêt à sonner la guerre civile, car les paysans des montagnes s'armaient aussi contre les riches et les États. La dernière partie du règne de François Ier fût dominée par cette situation nouvelle; il fallait un chef, un roi au parti huguenot, et ce parti entourait le duc d'Orléans, le frère cadet du dauphin. Les huguenots savaient qu'ils n'avaient rien à espérer de Henri, le dauphin, l'héritier présomptif de la couronne, toujours sous l'influence de Diane de Poitiers, leur profonde ennemie; le duc d'Orléans s'était engagé avec eux, et ils voulaient le faire roi après la mort de François Ier. Ce prince, sous le charme de la duchesse d'Étampes, se laissait aller à cette idée de changement, et son principal motif c'était la liaison du dauphin avec les Guises.

Cette puissante et noble famille, adorée des catholiques, grandissait toujours; François I er pressentait sa fortune et s'en faisait des craintes sérieuses jusqu'à ce point que plus tard on fit ce quatrain:

Le feu roi devina ce point

Que ceux de la maison de Guise

Mettraient ses fils en pourpoint

Et son pauvre peuple en chemise[316].

Rien n'était plus mensonger que ce quatrain huguenot, car les Guise et les Montmorency étaient les seuls vigoureux défenseurs du territoire dans la guerre, que, cette fois encore, François Ier engageait contre Charles-Quint; devenu maladif, capricieux, le roi, vieilli avant l'âge, s'était jeté un peu en fou dans cette guerre, aidé de l'alliance des Turcs et des luthériens d'Allemagne, et cette fois l'alliance ne consistait plus en un assentiment moral et en des traités éventuels: la guerre se faisait de concert et ouvertement; les flottes ottomanes, sous l'émir Barberousse, venaient s'abriter au port de Marseille, et réunies à celles du roi de France, elles assiégeaient

Nice[317] er , ravageaient les côtes d'Italie et d'Espagne: François I

recevait des secours des reîtres et des lansquenets luthériens d'Allemagne.

Dans les voies de cette politique étrange, si on la compare à la situation religieuse des esprits, le roi avait dû changer son conseil; la duchesse d'Étampes désormais gouvernait tout, et la guerre fut pour ainsi dire dans ses mains. Cette guerre ne fut pas heureuse, les armées de Charles-Quint envahirent la France par toutes ses frontières: il y eut bien de folles entreprises jusqu'à la mort du duc d'Orléans, qui vint une fois encore arrêter les espérances du parti huguenot et de la duchesse d'Étampes, maîtresse absolue des destinées de la France. Le dauphin était en disgrâce; Diane de Poitiers s'était retirée au château d'Anet, dont les embellissements faisaient sa préoccupation unique. Les Guise avaient des commandements en Italie; Catherine de Médicis seule gardait à la cour de Fontainebleau une situation mixte et mesurée; femme du dauphin, un peu négligée par son mari, elle était fort aimée de François Ier, par son goût de plaisir, ses hardiesses de chasse que le

Roi se plaisait à raconter dans ses entretiens du soir[318].

Après la paix de Crespi, la santé de François Ier déclina sensiblement; à peine à 52 ans, il portait déjà toutes les marques de la décrépitude et de la vieillesse; un seul goût lui restait, la chasse, et il s'y livrait avec une activité fébrile, une fureur qui tenait sans doute au besoin de changer sans cesse de résidence, de gîte, pour distraire ses douleurs: Catherine de Médicis seule semblait avoir compris cette nouvelle situation de François I er; attentive auprès du Roi, elle caressait ses faiblesses et tenait un habile milieu entre la

duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers[319]: «la vie du Roi ne pouvait longtemps se prolonger; à sa mort elle devenait reine; le pouvoir de la duchesse d'Étampes devait cesser.» Mais Catherine ne pouvait espérer la domination avec la puissance qu'exerçait Diane de Poitiers sur l'esprit et les volontés du dauphin Henri, et quelle continuerait d'exercer sur ce prince devenu Roi. La rivalité entre la duchesse d'Étampes et Diane avait pris les proportions d'aigreur et de proscriptions violentes. Diane de Poitiers, était reléguée par la duchesse d'Étampes, qui faisait plus encore. «Disant, selon le récit de Brantôme, qu'elle était née précisément le jour où Diane de Poitiers s'était mariée.» Les femmes ne pardonnent pas ces sortes d'outrages, et c'était en tremblant que la duchesse d'Étampes devait voir s'avancer les derniers jours de François I er.

Le prince semblait fuir la mort qui, montant en croupe, le suivait partout, dans ses excursions saccadées, maladives, de château en château, de forêts en forêts, sans trève, sans repos, comme s'il était poursuivi par le cor fantastique qui appelle les trépassés! il courait de Saint-Germain à la Muette, à Dampierre, à Loche. Puis il revint à Rambouillet, toujours triste, préoccupé, chassant comme le fantôme des légendes, il s'arrêta dans le château pour ne plus se relever, et

le glas funèbre sonna le 5 mars 1547, la mort du Roi de France [320].