Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues
Chapitre C
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Comme de cire, ou simplement de cire, signifie aussi, fort à propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez comme de cire. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de Gherardi, Naissance d’Amadis, sc. 6.)
Tels dons étaient pour des dieux, Pour des rois voulais-je dire. L’un et l’autre y vient de cire. Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.)
Cela va de cire.
Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: Cela va comme si c’était de cire; c’est-à-dire, cela va bien, cela va à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable, d’après laquelle le mot cire aurait la signification de son homonyme sire (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez C’est un pauvre sire). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, Cela va de sire, reproduirait exactement celle des Italiens, Questa cosa va da signore; cette chose va comme si elle était faite par un seigneur. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.
=CLAUDE.=—_Être bien Claude._
L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction. Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature, disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: Il est plus imbécile que mon fils Claude. Une telle opinion se trouva souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie. Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature, et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en citrouille dans l’Apocoloquintose. Et cette satire contribua beaucoup à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.
=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._
C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles, pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était là présent.» (Monstrelet.)
=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._
Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait clerc pour savant, mauclerc pour ignorant, et clergie pour science, parce qu’il n’y avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et en Allemagne, un privilége nommé bénéfice de clergie, beneficium clericorum, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès que celui-ci avait dit: Legit ut clericus, il lit comme un clerc, le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.
Faire un pas de clerc.
C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On disait autrefois vice de clerc dans le même sens que pas de clerc.
Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.
Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais latin: Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes.
Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: Que les gens d’esprit sont bêtes! par lequel la médiocrité de l’homme du monde se console de leur supériorité.
Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur, et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout cela il est le plus niais des mortels. Hors sa science, il ne sait absolument rien, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de son maître.
L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un excellent article sur cet ouvrage dans la Revue de Paris.
=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._
C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande beaucoup de préparatifs.
Étonné ou Penaud comme un fondeur de cloche.
Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche, lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire dont ils croyaient le succès assuré.
On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.
Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien.
On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.
Gentilshommes de la cloche.
On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins, à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême, Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.
On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut.
Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des autres.
Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: Audite campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando. Écoutez tes cloches du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons.
On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais, ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs et entendit fort distinctement ces paroles: Prends ton valet, prends ton valet. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient: Ne le prends pas, ne le prends pas. Le malheur lui avait donné de l’intelligence.
J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième sermon latin De viduitate (du veuvage), par Jean Raulin, moine de Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.
=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._
Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième Tusculane de Cicéron: Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum, ejiciendum putant; ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un ancien amour, comme un clou chasse l’autre.
River le clou à quelqu’un.
C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le Roman de la Rose emploie souvent cette expression dans ce sens (Le Duchat).
=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._
Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale dans le Journal de la langue française, en réponse à un abonné qui m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le pays de Cocagne; 2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.
1º On appelle pays de Cocagne un pays d’abondance et de bonne chère. Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu particulièrement.
Ce pays a nom Cokaigne, Qui plus i dort, plus i gaigne.
Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds, etc…; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre, parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré, on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant plus que vingt ans.
Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge: «Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues, roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée toute chaude, et du vermicelle assaisonné de lis et d’anémones. Les arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives braisés.»
Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées bien tendres et bien arrosées… Des petits-pâtés et des grives toutes rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»
On peut voir dans le sixième livre des Deinosophites d’Athénée le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la traduction de M. Hubert.
2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du mot Cocagne, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a donné une explication ridicule. Cocagne, dit-il, est un pays imaginé par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants, où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et Cocagne n’est qu’une altération de Cocaye.
Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver gogaille de gogue, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que pays de cocagne est venu de pays de gogaille.
Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une petite contrée appelée Cocagna, dont la situation est très agréable, le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du pays de Cocagne.
Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est du nom de ce pays qu’on a fait celui de pays de Cocagne, et que le nom de Cocagna vient du proverbe: Il est à son aise comme un coq en pâte; ou du latin coccus, graine de kermès, cochenille; ou du languedocien coco, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur sagacité ordinaire.
L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle Cocagne un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans des terres fertiles, on a donné le nom de Cocagne à ce pays, où il est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent l’abondance et la bonne chère.
On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la Chimie appliquée à l’agriculture (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo, qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais, fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays était devenu si riche, qu’on l’a appelé pays de Cocagne, du nom de son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un pays riche et très fertile.
«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»
3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le mot Cocagne, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la source. Je crois que Cocagne, autrefois Cokaigne, Coquaigne, ou Cokaine, est dérivé du latin coquina, cuisine, bonne chère. Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes, en traçant l’origine du mot anglais Cockney: «_Coquin_, coquine, olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam, desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos pagani nostri olim Cokaignes, quod nunc scribitur Cockneys, vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam, in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm. anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)
Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le modèle et les principaux traits du pays de Papimanie.
Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des royaumes de crespes et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse. C’est une contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes, et où les vignes sont liées avec des saucisses, trait qui est devenu un proverbe italien correspondant à l’expression C’est un pays de Cocagne.
Vi si legano le viti con le salciccis.
Nos matelots ont imaginé un pays de Giboutou ou de Gipoutou, qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là, disentils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.
Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: Dices hic porcos coctos ambulare, vous diriez que les cochons y courent tout rôtis. Cette phrase se trouve dans le Festin de Trimalcion.
=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._
Chacun se laisse entraîner par son penchant. Trahit sua quemque voluptas.—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre cœur, si nous savions bien l’y chercher.
Ce proverbe est une pensée de Confucius.
Avoir le cœur gros.
Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à Cologne, le 3 juillet 1645.
Apprendre par cœur.
On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots recorder, se recorder, recordance, recordation, en latin recordari, recordatio: de là aussi l’expression apprendre par cœur. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique, vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte. La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.
Faire quelque chose de grand cœur.
C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que grand cœur a été mis dans cette phrase par altération de gréant cœur, qui se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie de cœur qui agrée. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il n’apporte aucune preuve. Grand cœur s’est toujours dit pour cœur généreux; et on lit dans Justin: Magno corde aliquid facere, faire quelque chose de grand cœur.
Avoir le cœur à la bouche.
S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un gosier.
Remettre le cœur au ventre à quelqu’un.
C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.
Avoir un cœur de citrouille.
Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les Adages des pères de l’Église. Elle est dérivée de l’expression latine employée par Tertullien contre Marcion: Peponem cordis loco hahere, avoir pour cœur un melon ou une citrouille. La même métaphore se trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les Grecs πέπονες, melons ou citrouilles.
On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir un cœur de citrouille fricassée dans de la neige.
=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._
Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.
Drôle comme un coffre.—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un coffre._
Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort drôles, fort joyeures et fort bizarres.
L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.
Piquer le coffre.
A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.
Mourir sur le coffre.
C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la fameuse épitaphe de Tristan l’Hermite:
Je vécus dans la peine, attendant le bonheur, Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.
Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j’en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre.»
=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._
Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée, et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore faire usage.
=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._
Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par allusion à la membrane appelée coiffe qui enveloppe la tête de quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée, dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée amnion dans leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre, et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale, ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.
La superstition qui attribue une vertu de talisman à ce chapeau de Fortunatus, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les journaux qu’il y a une coiffe de nouveau-né à vendre: ce qui fait toujours affluer les acheteurs.
=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._
Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de François I^{er}. Colin-tampon est un sobriquet que les soldats de ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin sur cette bataille. Les Mémoires de l’état de France sous Charles IX (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces derniers par la dénomination de Colins-tampons. «Les Rochelois crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les Colins-tampons à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper leurs grandes piques.»
=COLLIER.=—_Être franc du collier._
C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée, dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.
=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._
Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur; aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb, et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.
La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.
=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._
N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme, car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. Notumque furens quid fœmina possit (Virg.); on sait ce que peut une femme furieuse.—L’_Ecclésiastique_ dit: Non est ira super iram mulieris (ch. 25, v. 23); il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la femme.
Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, ira columbæ et gladius columbæ, qui ne peut être comprise sans connaître l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui, pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:
Desinit in piscem mulier formosa superne[30].
Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque signifie colombe des champs. Parvenue au trône d’Assyrie, elle décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de la Colombe; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites, guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image, on aura alors l’explication naturelle de la colère et du glaive de la colombe dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses Lamentations, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent point distinguer la justesse et la clarté.
Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle de douceur, estote mitis sicut columbæ, a donné lieu au proverbe Timete iram columbæ, craignez la colère de la colombe.
Les Italiens disent dans le même sens: Guardati d’aceto di vin dolce; garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux.
=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._
Proverbe traduit de ce vers latin:
Dimidium facti, qui bene cœpit, habet.
Les Grecs avaient le même proverbe.
Commencement n’est pas fusée.
On dit aussi: N’a pas fait qui commence.
On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet pas de continuer.
Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la fin d’une entreprise.
=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._
Dans le temps des conférences entre les catholiques et les religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient, les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les uns et du gras pour les autres, on appela chère de commissaires un repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où l’on avait des mets de toute espèce.
Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des missi dominici, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines, abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables, les traitaient de leur mieux.
Les Latins disaient: Epulæ saliares, festins des saliens. Les prêtres du dieu Mars, nommés saliens, a saliendo, à cause des danses qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois de mars.
=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._
Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe: Le bruit pend l’homme.
On dit dans le même sens: Par compagnie on se fait pendre.
Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte.
On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique: Comme disait le roi Dagobert à ses chiens.
=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._
On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.
=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._
On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.
Toute comparaison cloche.
Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et d’incomplet.
Toute comparaison est odieuse.
On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:
Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison D’éviter la comparaison. L’or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, Ne contenterait pas, en semblables desseins, Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.
=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._
Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité même.
«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même. Qui se connaît, connaît aussi les autres; car chaque homme, comme le remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.
=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._
Ce proverbe, pris du latin, in nocte consilium, signifie qu’il y a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on dit encore, de consulter l’oreiller.
Les Arabes disent: Confiez-vous aux réflexions du lendemain.
Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient.
Écoute les conseils de tous, parce que l’ignorant même peut en donner un bon. Prends celui qui te convient, parce que tu dois seul en éprouver les effets, et que les conseilleurs, comme on dit, ne sont pas les payeurs.
Un proverbe grec recommande de choisir un conseil entre mille. L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.
=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._
Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins disaient: La pauvreté que la joie accompagne est un trésor.
Paupertas, cum læta venit, ditissima res est.
=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._
Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire. (_Bibliothèque des romans._)
Faire des contes bleus.
C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de la Bibliothèque bleue, ainsi appelée parce que les petits livres qui la composent ont des couvertures de papier bleu, et sont même quelquefois imprimés sur papier bleu. Cette bibliothèque, très connue dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme faisant partie de la Bibliothèque bleue.
On dit aussi dans le même sens: Faire des contes jaunes, parce que la couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois jaune.
=COQ.=—_Le coq de la paroisse._
Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque charge, ou par la considération dont il jouit.
Coq de paroisse, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse, comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement ung coq de paroisse.»
On appelle aussi le coq de la paroisse ou le coq du village, un galant qui courtise toutes les belles du lieu.
Être comme un coq en pâte.
C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.
=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._
C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de coq-à-l’âne, en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos anciens poëtes appelaient coc-à-l’asne certaine espèce de satire, pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment par le proverbe du SAULT DU COQ A L’ASNE.
Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné un raisonnement absurde par le mot composé coq-à-l’âne, et qu’on a dit faire des coq-à-l’âne et sauter du coq à l’âne.
Il y a parmi les chansons de Collé un coq-à-l’âne en proverbes, dont voici le premier couplet:
Trop parler nuit, Trop gratter cuit, Trop manger n’est pas sage. A barbon gris Jeune souris. L’amour est de tout âge. Enfants d’Paris, quel temps fait-il? Il pleut là bas, il neige ici. Pendant la nuit Tous chats sont gris. Pour faire route sûre, Si l’amour va Cahin-caha, Ménage ta monture.
=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._
C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé des trois mots coq, cygne, grue, et suivant Huet, est dérivé de Néphélococcygie, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la coquecigrue est l’oiseau aquatique appelé clyster chez les anciens et révéré des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers, qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des coquecigrues_.
Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:
Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues, Son esprit à cheval sur des coquecigrues.
=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._
C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont il raffole, l’objet dont il est coiffé, comme on dit. Cette façon de parler fait allusion à la coqueluche, espèce de bonnet autrefois fort à la mode, dont les dames se paraient.
Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un étrange rhume qu’on nomma coqueluche, lequel tourmenta toute sorte de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les colléges en furent muets. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses Lieux communs, prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple, parce que ceux qui en étaient atteints portaient une coqueluche ou capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis. Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée coqueluche à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la guérir.
La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le Livre des Caractères sous le nom de Théobalde, qu’il était la coqueluche des femmes; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin! qu’est-ce qu’il a dit?
Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie de la Mort d’Achille, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:
Ah! je me vois si haut en cet amour ardent Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!
=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du Mont-Saint-Michel?_
Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.
=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._
On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme, et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées, au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice, et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu, tu paieras encore par arrêt du tribunal.»
Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31], prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, de mauvais corbeau, mauvais œuf, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut dire corbeau, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant qui paie ou qui punit; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet acte de voracité qu’on a dit: De mauvais corbeau mauvais œuf, pour signifier des vices héréditaires.»
Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux.
Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.
On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église, et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet de corbeaux, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur rapacité.
=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._
On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI, marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui portait cette inscription: Laissez passer la justice du roi.
De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon, poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom, fut cousu dans un sac et jeté à la mer.
Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le discours de Cicéron: pro Roscio Amerino.)
Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs, composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le fils de son mari.
Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression proverbiale: avant le règne de Charles VI, disentils, on appelait sacards ou gens de sac de bonnes gens qui, en temps de peste, allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de gens de corde, pour n’en faire qu’une avec elle.
J’aime mieux croire que l’expression Gens de sac et de corde, dont on fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double allusion aux anciens supplices du sac et de la corde.
Filer sa corde.
Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: Faire comme l’araignée qui travaille à se pendre.