Droit de Sang T3 : La guerre de larmes

Eulalie Lombard · Chapitre 2 sur 36

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Droit de Sang T3 : La guerre de larmes

Chapitre I

« Sang. Mort. Néant. » Tiarchnach de Vuai, 317.

D’une noirceur impénétrable, la nuit s’était emparée du monde. Elle s’était couchée sur l’océan pour assombrir ses vagues et sur la terre pour obscurcir ses formes. La plage ne semblait plus être la même, dépourvue de sa clarté, de sa chaleur.

Le bruit du ressac, répétitif, était ponctué des crissements de la forêt. Les arbres se confondaient les uns aux autres pour devenir un lieu propice aux cauchemars.

Les prémices de l’aube ne tarderaient pas à s’esquisser à l’horizon. Pourtant, la nuit ne souhaitait pas se retirer. Pas alors qu’elle servait les intérêts d’un homme.

Marchant le long de la plage, ses pieds nus s’enfonçaient dans le sable sans émettre le moindre son. Sa silhouette massive avançait avec l’agilité de l’habitude et de l’expérience, comme si aucun terrain ne pouvait représenter de difficultés. Son ombre elle-même se mouvait gracieusement en ondulant sur les dunes.

Il s’arrêta lorsqu’une bâtisse se dévoila entre les arbres, sur sa gauche. Bien qu’ingénieusement conçue, elle était facilement repérable grâce au cercle noir de cendres qui trônait face à l’entrée. Un morceau de tissu accroché au toit et maintenu par deux bâtons créait un auvent, sous lequel l’homme s’engouffra après avoir déposé son sac pour se décharger.

La porte était entrouverte pour laisser entrer un peu de fraîcheur. L’intrus la poussa du bout des doigts, avec une lenteur calculée.

À l’intérieur, personne ne bougea.

L’homme se pencha dans l’embrasure de la porte pour évaluer l’endroit. Sur sa droite, une table et des chaises. Sur sa gauche, ce qui ressemblait à un garde-manger. Et en face, une couchette au sol, occupée.

La silhouette se découpait à peine dans la pénombre. Seul le mouvement de son buste se soulevant à un rythme régulier indiquait une présence. Sur le dos, son corps longiligne dévoilait une musculature naissante qu’il ne faudrait pas sous-estimer.

L’intrus prit une grande inspiration et pénétra dans la bâtisse. Il la traversa en cinq enjambées discrètes et s’assit sur le torse de sa victime avant qu’elle ne se réveille. Il appuya ses genoux sur ses épaules, maintint ses poignets avec ses chevilles et mit tout son poids sur ses côtes pour lui bloquer la respiration.

Le dormeur tressauta et ses paupières se soulevèrent. Par réflexe, il chercha à dégager ses bras pour se protéger et dut rapidement se rendre à l’évidence : il était immobilisé.

Ses lèvres s’entrouvrirent, mais le poignard de l’intrus sur sa gorge le dissuada de parler.

— Défends-toi ! ordonna une voix profonde.

Il n’en fallut pas plus.

La jambe gauche du prisonnier se leva brusquement pour frapper le dos de son ennemi, le déséquilibrant suffisamment pour libérer son bras. Il saisit son poignet et le poussa sur sa droite pour protéger sa gorge et le faire tomber.

Loin d’être vaincu, l’intrus profita de sa chute sur le côté pour donner un coup de genou dans le ventre de son adversaire. Sa respiration s’échappa en sifflant, ce qui ne l’empêcha pas de finir ce qu’il avait commencé en lui retirant définitivement son arme.

D’une poussée sur ses jambes, il exécuta une roulade arrière et se remit sur pied en un temps record. Il brandit le poignard vers l’intrus.

Les premiers éclats du jour filtrèrent à travers les tissus accrochés aux fenêtres et se reflétèrent sur la lame.

Sans se presser, l’homme se releva à son tour et essuya ses genoux salis de sable et de poussière.

— C’était excellent. Tu as eu le réflexe d’utiliser ton corps et non ta magie, je t’en félicite.

Il tendit nonchalamment la main vers le poignard.

— Bonjour à toi aussi, Papa.

Lucetmael lui rendit son arme avec un grognement de dépit, puis s’épongea le front. Il était déjà couvert de sueur alors que la journée commençait à peine.

— Bien dormi ? s’enquit Declan en repoussant les morceaux de tissu des fenêtres.

La lumière naissante dévoila l’unique pièce de leur maisonnette. Meubles en bois construits à la main, ustensiles à moitié brisés trouvés dans les décombres des villages des anciens clans de magiciens… Les douze dernières années de leur vie tenaient dans cette pièce spartiate et rudimentaire.

— Bien dormi, oui. Bien réveillé, non.

Lucetmael étira ses bras par-dessus sa tête, ce qui rappela à son

père qu’il avait la taille d’un homme. Ses épaules plus larges que deux ans auparavant pouvaient à présent porter un poids conséquent et se mouvaient avec moins de maladresse. Ses bras s’épaississaient de jour en jour, ainsi que ses jambes, grâce à des entraînements quotidiens.

Il s’assit sur l’une des deux chaises — la sienne — et repoussa la

mèche blonde qui venait gêner ses cils. Ses yeux aussi bleus que le ciel se levèrent vers lui.

Et les douze dernières années semblèrent ne pas avoir existé, tant

la douleur restait la même.

Il détailla ce visage qu’il aimait tant, celui d’un fils perdu puis

retrouvé, au prix d’une femme aimée puis perdue. Il contempla ses joues rosées, son front lisse, ses sourcils si blonds et ses lèvres qui parvenaient à sourire, malgré tout.

La gorge de Declan se serra. Les yeux de son fils se détournèrent

de pudeur.

— Hum… Je t’ai trouvé des baies rouges.

— Vraiment ? s’étonna Lucetmael en se servant de l’eau depuis la

cruche en terre cuite fendillée. Mais elles ne poussent plus qu’à l’ouest à cette période.

— Je sais. Je n’arrivais pas à dormir et je voulais te faire plaisir. Declan sortit pour revenir avec son sac qu’il déposa devant son

fils.

— Joyeux anniversaire.

Lucetmael eut un petit sourire en l’ouvrant. Les baies rouges

étaient des fruits délicieux, surtout à la fin du printemps. Il les adorait tellement qu’une année, il en avait tant ingurgité qu’il avait vomi tout le reste de la nuit. Une mésaventure qui avait contraint son père à surveiller sa consommation de ce petit fruit sucré.

— Merci, Papa. Tu n’aurais pas dû marcher autant. — Ce n’est rien, affirma Declan en passant une main dans ses

cheveux. Lorsque nous serons sur le Continent, je t’offrirai quelque chose de bien mieux. Une épée peut-être ? Et un poignard aussi ?

Lucetmael goba deux baies et haussa les épaules. Bien qu’il se

soit entraîné durant des années avec les armes de son père — en détestant le saphir qui ornait la garde —, il n’éprouvait pas de frustration devant leur précarité. Ils ne possédaient que le strict nécessaire — leurs deux armes paraissaient presque superflues sur une île dont ils étaient les seuls habitants. L’océan et la terre pourvoyaient à leurs besoins nutritionnels, au fil des saisons. Ils ne s’étaient jamais couchés le ventre vide ou n’avaient dormi au froid — une chance inestimable que tout le monde n’avait pas.

Declan ne voyait pas leur vie de la même manière, lui qui se souvenait de la richesse et des fastes de la cour. Il n’avait guère aimé l’idée que son fils soit élevé dans le luxe et l’opulence, de crainte qu’il ignore les réels besoins et inquiétudes de son peuple. Toutefois, il ne pouvait retirer à la vie royale la certitude qu’il n’aurait manqué de rien, dans la facilité et la sécurité.

Il était parvenu à lui offrir la sécurité, mais à un prix si élevé…

Leur quotidien avait été une succession de labeurs épuisants, d’entraînements exigeants et de leçons pointues. Declan s’était douté de la rudesse de leur existence en venant se réfugier sur cette île, mais il n’avait pas imaginé cette vie.

Une vie sans elle.

Comment remplacer l’irremplaçable ? Comment faire de son fils un homme tout en l’aidant à surmonter le deuil de sa mère ? Comment l’aimer avec un cœur brisé par le chagrin d’une perte immense ? Tant de questions auxquelles Declan avait tenté de répondre, jour après jour, tandis qu’il élevait leur fils seul.

— Prends des forces, tu vas en avoir besoin.

L’ancien Chef des armées quitta la demeure qu’il avait construite de ses mains. L’éclat de l’aube ravivait déjà les couleurs chatoyantes de l’océan et la blancheur du sable fin. Il se figea et ferma les yeux pour se prémunir du soleil. Tout son corps tourné vers l’est, il adressa une pensée à celle qui avait perdu la vie sur le Continent qu’ils ne tarderaient pas à rejoindre.

Aujourd’hui, notre fils fête ses dix-sept ans, l’âge que tu avais lorsque nous nous sommes rencontrés… C’était il y a si longtemps. Et pourtant… rien n’a changé, mon amour.

Une larme dévala sa joue et s’immisça dans la fine ride qui entourait sa bouche.

J’espère que tu le vois et que tu es fière de lui. Il te ressemble tant. Je lui ai appris tout ce que je sais et j’espère que cela l’aidera à faire face à ce qui nous attend. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l’aider à reprendre le Trône qui lui est dû et lui offrir la vie qu’il mérite. Je te le promets.

Cette promesse, il la répétait chaque jour face à l’océan, comme si cette entité impétueuse renfermait le cœur de celle qui n’était plus. Aujourd’hui, cette promesse possédait une saveur nouvelle : il s’apprêtait à accomplir la première étape pour la voir se réaliser.

J’aimerais tellement que tu sois là, avec nous. Tu me manques, Essylt. Je t’aime.

Il passa une main dans sa barbe de trois jours qui grisonnait au niveau des tempes, comme pour rappeler que le temps avait fait son œuvre. Pourtant, ses pensées étaient exactes : rien n’avait changé.

Un instant de plus, c’était son vœu éternel.

Declan se remit à longer la plage, les sourcils froncés. Il ne cessait de lister tout ce dont ils avaient besoin pour leur grand départ, tout en sachant que tout était prêt. Il avait eu douze ans pour préparer minutieusement leur retour sur le Continent des Neuf Royaumes.

Le navire qu’ils avaient construit reposait sur le sable, dans une grande traînée léchée par les vagues. Ils en avaient noué l’extrémité à l’arbre le plus proche, à presque trois mètres, pour éviter que la marée ne l’emporte. Cette petite embarcation possédait un mât, de la place pour quatre hommes environ et leur avait demandé deux années de labeur. Lorsque Lucetmael avait eu dix ans, Declan avait entrepris de construire des radeaux très rudimentaires pour tester le bois et l’assemblage. Puis, à force de persévérance, ils étaient parvenus à cet agencement, sur lequel ils avaient vogué à plusieurs reprises. Ils s’étaient entraînés et se sentaient prêts pour ce voyage dont ils ignoraient la durée.

Par habitude, Declan fit le tour du navire pour vérifier qu’il était toujours étanche et que la coque n’était pas endommagée. Puis, il se dirigea vers la forêt et passa entre ces arbres qu’il connaissait si bien, pour trouver la trappe qu’ils avaient creusée dans la terre meuble. Des petits animaux très agiles habitaient cette forêt épaisse à la touffeur suffocante au milieu de l’été. Joueurs, ils avaient aussi la fâcheuse habitude de voler leurs provisions dès qu’ils avaient le dos tourné. Raison pour laquelle ils avaient caché tout ce qui était nécessaire à leur voyage dans ce trou, fermé par plusieurs planches de bois et des cordes tressées.

Sans se presser, il sortit les fruits séchés, les racines lavées avec soin et leurs cannes à pêche. Declan avait mis des mois à concevoir du fil à partir de feuilles et des filets efficaces. L’océan étant une source de nourriture inépuisable, il lui avait fallu apprendre très vite pour nourrir son fils.

Enfin, il récupéra les quatre rames et la voile cousue des morceaux de tissu qu’il avait trouvés dans les anciens villages. Ces lieux désertés de toute vie lui faisaient froid dans le dos, même après tout ce temps. Dès leur arrivée, il avait très vite pris la décision de ne pas s’installer dans ces tombes à ciel ouvert. La présence de ces êtres mystiques planait au-dessus des habitations affaissées et des places vides.

L’absence d’Essylt se faisait suffisamment ressentir sans en plus rajouter celle de toute une civilisation.

Declan leva la caisse sur son épaule et mit le reste sous son bras. Une légère gêne naquit dans le bas de son dos, qu’il ignora avec un grognement. À maintenant quarante-deux ans, son corps ne récupérait plus aussi vite qu’avant, surtout après une nuit sans sommeil. Des entraînements quotidiens avaient conservé sa musculature et ses réflexes aussi prompts qu’autrefois, si ce n’était plus : il n’avait jamais eu autant de temps libre. Les exigences de la cour avaient été remplacées par des matinées sportives et des après-midi studieuses. Il se sentait prêt à abattre des montagnes.

Ou un Roi.

Il rangea la caisse et les cannes dans l’endroit prévu à cet effet. Si aucun poisson ne mordait, les provisions devraient tenir six jours. C’était maigre, mais ils ne pouvaient guère les conserver plus longtemps. Il repartit chercher la voile et les quelques ustensiles qu’ils emportaient : deux grandes coupelles en terre cuite, du petit bois et des cailloux. Le strict nécessaire pour faire du feu afin de cuire le poisson.

Lucetmael s’était entraîné durant des mois pour parvenir à contenir des flammes. Sa maîtrise de cet élément était de niveau deux, d’après les souvenirs de son père en la matière. Il ne pouvait être brûlé et parvenait, avec beaucoup de concentration, à empêcher que les deux coupelles superposées qui accueillaient le foyer ne surchauffent et n’enflamment le navire. Un détail qui avait de son importance dans une embarcation en bois.

Il retourna ensuite prendre les deux caisses qui contenaient l’eau. Elle était stockée dans des récipients fermés qu’il avait également récupérés dans les villages. Ils s’approvisionnaient à la cascade à une journée de marche de là — lorsqu’il ne pleuvait pas —, où ils avaient construit une maisonnette entre deux villages déserts. C’étaient ces derniers qui les retenaient d’habiter constamment là-bas, bien que cela soit plus pratique pour avoir accès à de l’eau douce. Ils préféraient nettement la plage où ils étaient apparus cette fameuse nuit, comme si une part d’eux voulait se raccrocher à leur vie passée.

Quand tout fut prêt, il s’étira pour dénouer sa nuque raide.

Avait-il pris la bonne décision ? Retourner sur le Continent pour que son fils récupère la Rodorchna était plus que risqué. Que s’était-il passé là-bas en leur absence ? Des dizaines d’hypothèses fourmillaient dans son esprit. Il avait eu beaucoup trop de temps pour y songer.

Lucetmael était-il prêt à affronter les épreuves qui l’attendaient ? À retrouver un monde dont il n’avait que peu de souvenirs ? Declan ignorait tout des dangers qui le menaceraient… Et s’il lui arrivait malheur ? Il ne se le pardonnerait jamais…

Peut-être devrions-nous attendre le milieu de l’automne pour partir… Ou même l’année prochaine…

— Papa ?

Il tressaillit en s’apercevant que Lucetmael s’était approché de l’embarcation, un sac sur l’épaule et sa vieille épée à la main. Il était devenu aussi silencieux que lui.

— Oui ?

— Tu te fais du mal à t’inquiéter comme ça.

— Je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être précipité et…

— Nous en avons suffisamment discuté, contra le Prince. Nous ne pouvons pas rester ici éternellement. Je veux rendre justice à Maman en récupérant son Royaume et en confrontant Calixte.

Un frisson dévala le dos de Declan. L’idée que son fils se retrouve dans la même pièce que lui… C’était inenvisageable.

Et pourtant, il ne pouvait décemment pas blâmer son désir de vengeance.

Il éprouvait exactement le même.

— Et puis, sans vouloir te vexer, j’aimerais voir d’autres visages que le tien, sourit Lucetmael en posant son sac dans le bateau.

— Oh, tu n’aimes pas le visage de ton père ? s’amusa Declan en crochetant sa nuque pour lui ébouriffer les cheveux.

Le jeune homme se dégagea avec beaucoup de facilité de cette étreinte qu’il avait provoquée à dessein. Il se redressa pour lui tendre son épée.

— Je crois que tu vas en avoir besoin.

Declan acquiesça en redevenant solennel. Il saisit son arme et la rangea près des cannes à pêche, en sûreté.

Il posa ses grandes mains sur les épaules de Lucetmael pour se tenir face à lui. La lumière du jour se mit à danser dans leurs cheveux à la même hauteur, adorant se refléter dans les mèches brunes et blondes.

— Tu es prêt ?

— Oui. Grâce à toi.

Ils hochèrent la tête d’un mouvement identique. Bien qu’ils ne se ressemblent guère, leur gestuelle était devenue de plus en plus similaire au fil des années.

Declan détacha la corde du navire et la jeta à l’intérieur. Ils poussèrent leur embarcation vers l’océan, les muscles tendus par une énergie nouvelle.

Lorsque le bateau flotta, ils y grimpèrent et s’installèrent à leur place. Ils avaient répété tant de fois ce qu’ils avaient à faire qu’ils n’avaient pas besoin de discuter. Des années de vie commune rendaient les mots superflus.

Declan entreprit de ramer pour dépasser le courant entourant l’île, tandis que Lucetmael dépliait la voile pour l’accrocher au mât. Le vent ne soufflait pas encore et pourrait être leur allié comme leur ennemi. Le Prince était incapable de maîtriser cet élément qu’il leur faudrait donc étroitement surveiller. À l’inverse, son affinité avec l’eau serait un atout de taille durant les prochains jours.

Une fois le récif passé, Declan arrêta de ramer pour observer l’île derrière lui. Les arbres aux feuillages épais et verdoyants ne formaient qu’une partie de la myriade de couleurs qui composaient cet endroit. Un lieu mystique dont ils avaient fait partie à leur tour.

Un lieu qui regorgeait de souvenirs.

Ils avaient vécu des moments forts, à discuter, à jouer, à étudier, à se disputer. Ils avaient appris à se connaître et à compter l’un sur l’autre, unis par le sang et le chagrin.

La plage… Cette plage où ils avaient atterri cette nuit-là, il ne l’oublierait jamais.

Les vagues léchaient son corps glacé. Encore, encore et encore.

Essylt. Essylt. Essylt.

Elles semblaient crier son nom en se fracassant sur son torse. Comme si le monde entier pleurait sa perte.

Un petit couinement l’atteignit par-dessus le bruit du ressac et de ses pensées. Il frissonna et se retourna. Recroquevillé sur lui-même, Lucetmael reposait là où il l’avait laissé dans le sable, près de son sac. Il semblait minuscule comparé à la forêt dense derrière lui.

Declan se précipita et s’écroula à ses côtés.

— Lucetmael ?

Le Prince émit un son entre le sanglot et la plainte. En réalisant qu’il était frigorifié, Declan ouvrit leur sac et attrapa le premier vêtement qui venait. Entre ses doigts, la robe lui retourna l’estomac.

Essylt. Essylt. Essylt.

Il l’enroula autour de son fils, en deux couches serrées, puis le ramena contre son torse pour lui communiquer sa chaleur, tout en essayant de ne pas le tremper. Ses yeux bleus s’entrouvrirent.

— Maman… Maman… Maman…

Declan embrassa son front et se balança d’avant en arrière pour l’apaiser. Il ne pouvait rien faire d’autre, ses pensées pulsant au même rythme que les mots du Prince.

Essylt. Essylt. Essylt.

Quand le jour se leva par-dessus les vagues, l’ancien Chef se frotta les paupières, étourdi. Il n’avait pas bougé, ses bras crispés autour du petit. Assoupi, la joue de Lucetmael reposait contre le haut de son épaule.

Du bout des doigts, il repoussa la mèche blonde collée à son front. Ses lèvres entrouvertes avaient retrouvé leur couleur habituelle, ainsi que ses joues. Son petit nez retroussé était d’autant plus adorable dans cette position.

Mon fils. Mon fils. Mon fils.

Démuni, il regarda autour de lui. La plage et la forêt alentour se paraient d’une multitude de couleurs. Des bruits s’élevaient d’entre les arbres si fins, annonciateurs de vie.

Il resserra Lucetmael contre lui.

Je dois protéger mon fils.

Il ignorait si l’île était encore habitée. Personne n’était venu à leur rencontre, toutefois cela ne prouvait pas qu’ils étaient seuls. Il étudia minutieusement ce qui les entourait, en quête d’un ennemi ou d’un observateur dissimulé.

— Oncle Declan ?

Ce murmure prononcé d’une voix enrouée lui noua la gorge. Lucetmael l’observait de ses grands yeux bleu ciel craintifs.

— Je suis là.

Il embrassa son front puis le déposa dans le sable, encore enroulé dans la robe. Il se leva, fit quelques pas incertains, fronça les sourcils en remarquant que son pantalon était encore humide. Il dégaina son épée et se dirigea vers les arbres, avant de s’arrêter.

Que dois-je faire ?

Il n’avait pas l’habitude de l’ignorer. Ses pensées oscillaient entre l’horreur et la nécessité.

Que puis-je faire pour nous protéger ? Comment Calixte a-t-il pu faire cela ? Où vais-je trouver à manger ? Je ne parviens pas à croire…

— Oncle Declan… tu t’en vas ?

Assis, les jambes en tailleur, Lucetmael l’observait avec une panique évidente. Declan revint aussitôt vers lui. Il jeta son arme, s’agenouilla et prit son visage en coupe dans ses mains.

— Non. Je reste avec toi.

Il acquiesça, puis ses yeux se remplirent de larmes.

— Maman n’est plus là, n’est-ce pas ?

Incapable de parler, il hocha la tête.

— Je ne la reverrai plus jamais ?

Sa voix se brisa sur le dernier mot.

— Non. Je suis désolé, mon trésor. Tellement désolé.

Il posa son front contre le sien et huma son odeur.

Mon fils. Mon fils. Mon fils.

Il avait envie de hurler, de réduire Calixte à néant et de boire jusqu’à en mourir. Mais il ne le pouvait pas. Parce que, contre lui, il y avait l’être le plus important qui soit. Celui pour lequel ils avaient pris tous ces risques.

Celui pour lequel Essylt avait sacrifié ses dernières forces.

Elle les avait sauvés. À un prix qu’il ne réalisait pas encore, qu’il ne voulait ni ne pouvait accepter. Mais elle l’avait fait et il n’avait pas le droit d’abandonner.

— Pourquoi… Pourquoi est-ce que Papa a fait ça ? chuchota le Prince.

Declan se recula et saisit Lucetmael par la base de la nuque. Il semblait si frêle, entouré par ce tissu difforme.

— Il… Calixte… Il était très en colère contre Maman… Il…

Le simple fait de prononcer le prénom de son frère lui donnait envie de vomir.

— Il avait peur de Maman, confia-t-il dans un souffle. Et il ne voulait pas qu’elle parte. Mais elle devait partir, parce qu’il lui faisait du mal. Et qu’il aurait pu en faire à toi aussi. Tu comprends ?

Il avait l’impression d’entendre les paroles d’un autre. Comment expliquer à son fils tous les sacrifices qu’Essylt avait faits pour lui ? Il était bien trop jeune.

— Oui.

Declan plongea dans ses yeux aussi bleus que le ciel qui les entourait. Son cœur se serra de douleur.

— Il faut… Il faut que tu saches que…

Il humidifia ses lèvres, le souffle court. Lucetmael attendait, ses cils papillonnants.

— Calixte n’est pas ton père. C’est moi.

Le Prince se figea. Sous ses doigts, l’ancien Chef sentit son pouls s’accélérer.

— Tu… Tu es mon Papa ?

— Oui…

Declan éclata en sanglots. Il aurait aimé être fort, mais il avait tant rêvé de cet instant… Jamais il n’aurait cru lui révéler la vérité ainsi.

Lucetmael repoussa les tissus qui l’entouraient et se leva. Il crocheta la nuque de son père et se blottit contre lui, en le serrant de toutes ses forces. Ce petit corps contre le sien lui communiquait tant d’amour et de soulagement que ses larmes coulèrent encore, entre la joie et les regrets.

— Je t’aime, mon fils. Je ferai tout pour toi. Nous allons vivre ici maintenant, tous les deux. Je vais prendre soin de toi, je te le promets.

— Je sais.

Ces deux mots… Ils résonnaient en lui encore douze ans plus tard. Parce qu’ils étaient remplis d’une confiance aveugle, dont il avait essayé de se montrer digne.

Les jours suivants avaient été les plus durs, entre la création d’un abri décent et les insomnies. Tous les bruits lui faisaient craindre une attaque de magiciens, contre laquelle il aurait été bien impuissant. Après une semaine éreintante, il avait finalement décidé d’explorer l’île. Être ainsi occupés les avait aidés à gérer leur souffrance et à se connaître enfin.

La rudesse de leurs conditions de vie les avait poussés à adopter

une discipline militaire. Declan n’avait pas lésiné sur les entraînements physiques et sur les leçons. Il s’était donné comme devoir de faire de lui un Prince dans un environnement tout sauf royal. Il avait pris le temps de lui enseigner l’escrime et la lutte, tout en essayant de répondre à ses questions concernant la magie. Ensemble, ils étaient parvenus à faire de Lucetmael un magicien plus que décent compte tenu de leurs maigres connaissances.

Declan lui avait aussi enseigné tout ce qu’il savait : histoire,

géographie, politique, protocole, stratégie. Rien n’avait été laissé au hasard. Il revoyait son adorable petit garçon sagement assis sur sa chaise à réciter ses leçons. Il avait peu à peu laissé sa place à un jeune homme fort de ses idées et de ses principes.

Bien sûr, il avait pris le temps de lui parler de sa mère. Mettre des

mots sur la femme qu’elle avait été, sur leur amour…, avait exigé beaucoup de courage. Declan le devait toutefois à son fils. Son chagrin était déjà suffisamment prégnant sans en plus rajouter un lourd silence. Il ne se souvenait que trop bien du mutisme de son propre père, Goltraige.

Declan avait grandi sans sa mère. Comme Essylt. Comme

Lucetmael.

Certaines histoires étaient censées se répéter.

Il leur était arrivé de se disputer, et ce plus d’une fois. Passer jour et nuit avec la même personne sur une île déserte aurait rendu n’importe qui irritable. À plusieurs reprises, ils avaient dormi chacun de leur côté, afin de se laisser de l’espace. Ils avaient toujours fini par revenir l’un vers l’autre en s’excusant, pour ensuite se lancer l’un de leurs innombrables défis. Leur préféré ayant été celui qui attraperait le plus de poissons à mains nues. Ils en avaient passé des heures à rire aux éclats, le corps à moitié enfoncé dans l’eau, le visage rougi par le soleil et le plaisir.

Oui, ces douze dernières années leur avaient offert des instants d’intense bonheur malgré la douleur qui ne faiblissait jamais. Ce paradoxe aussi cruel qu’exquis s’accordait bien avec cette île éthérée.

Une main se posa sur son épaule et le fit tressaillir.

— Et toi, tu es prêt ?

Il ne put s’empêcher de sourire face à ce visage adoré. Il se leva pour venir embrasser le front de son fils. Un geste répété des centaines de fois.

— Comme je ne l’ai jamais été.

Lucetmael lui sourit puis fit un geste en direction de l’océan. L’eau remua pour former un courant qui les poussa vers l’est.

Vers le passé.

Et vers l’avenir.

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