Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre

Edmond Lepelletier · Chapitre 4 sur 10 · partie 1/4

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Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre

Mariage de Zola.—zola Sous-Préfet.—zola Auteur Dramatique.—le Roman Expérimental.—l’hérédité.—le Naturalisme

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

III

MARIAGE DE ZOLA.—ZOLA SOUS-PRÉFET.—ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.—LE ROMAN EXPÉRIMENTAL.—L’HÉRÉDITÉ.—LE NATURALISME

 

(1868-1871)

 

Thérèse Raquin ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris d’art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les affadissantes narrations de George Sand vieillie et d’Octave Feuillet, jeune vieillot, s’intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette évocation du remords, où se combinaient l’intensité psychologique et la violence dramatique du roman criminel.

Les Rougon-Macquart étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit Thérèse Raquin. On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse série. Il suffirait, pour justifier, d’après le plan de l’auteur, ce rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec les descendants névrosés d’Adélaïde Fouque. La partie psychologique s’y trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents, mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse des milieux, et aussi l’étude d’organismes maladifs et de tempéraments dégénérés. Thérèse Raquin rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus peut-être que le Rêve et Une Page d’Amour. Mais l’auteur n’avait pas, à cette époque, entrepris de composer un «cycle» moderne, ni de combiner des compartiments d’aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait figurer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d’une hérédité morbide commune.

Avant d’étudier cette vaste composition au plan arrêté d’avance, il convient de mentionner les faits de l’existence de l’auteur, durant ces années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de l’empire à l’invasion et aux convulsions qui accompagnèrent la venue au monde de la République.

Jusqu’à la veille de la guerre de 1870, Émile Zola vécut au quartier latin. Les domiciles occupés par lui, dans ses années de début, furent modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques, je vais énumérer ces logis d’étudiant pauvre.

Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d’usage de placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c’est donc à Paris, 10 bis, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison aujourd’hui occupée par la Librairie Illustrée (J. Tallandier), que se trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents. Viennent ensuite les logis échelonnés d’Aix, dont l’importance diminue avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne (ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Béraud, dans la banlieue d’Aix, après la mort du père, François Zola: retour en ville, rue Bellegarde, puis, de là, rue Roux-Alphérau, ensuite la cour des Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine, dernière habitation des Zola, à Aix.

À Paris, il loge d’abord à l’hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince, —puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis,—de là il va rue Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21, rue Soufflot, n° 11, impasse Saint-Dominique, n° 7, rue de la Pépinière, à Montrouge, rue des Feuillantines, n° 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10.

Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d’étudiant. C’est aux Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement, rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort.

Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies, un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n° 14. En 1874, il prend un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue Saint-Georges, aujourd’hui rue des Apennins.

Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin, il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et occupe, durant son séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la rue de Bruxelles.

Avant d’avoir Médan, et depuis que l’aisance lui était venue, Zola avait l’habitude d’aller passer l’été à la campagne. On sait combien il aimait l’eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des séjours assez longs à l’Estaque, faubourg de Marseille, à Saint-Aubin, sur la côte normande.

Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c’est la maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier président de la troisième république, qui marque l’apogée de la famille Zola; survient la dégringolade, conséquence de la mort du père, en des logis de plus en plus exigus; enfin la série morne des garnis et des chambres au sixième. Puis c’est l’entrée définitive dans la vie bourgeoise aisée, le petit hôtel de la rue des Apennins, où un valet de chambre ouvre la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achète enfin une maison de campagne, son rêve!

À Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute à l’acquisition première des constructions voisines, fait édifier des bâtiments pour servir d’écurie, de communs, de serres, et il se meuble le cabinet de travail qu’il a convoité durant sa jeunesse besogneuse.

La première fois que j’entrai dans cet actif laboratoire, je fus frappé par son arrangement plutôt inattendu. C’était au printemps de 1880. Je venais de ma maison de Bougival, située, comme celle de Zola, au bord de l’eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le même, je m’attendais à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m’empêcher de faire un mouvement de surprise en voyant l’entassement baroque et disparate d’objets rappelant surtout le bric-à-brac. Il y avait bien un vaste divan aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet, qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais aussi se bousculaient là, dans un prétentieux et disparate encombrement, de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar, des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués et sans valeur, qu’exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur, l’initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand’Pinte de la place Trudaine. Il y avait comme un jubé, en bois vernissé, au-dessus de l’alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s’alignaient. Zola était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule.

Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l’appartement de la rue de Boulogne:

 

Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se

meublent toujours le salon qu’ils ont ambitionné autrefois, dans

leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à

un passage de César Biroiteau, le salon blanc et or de l’architecte

Grindot.) Eh bien! justement, dans l’ameublement de notre naturaliste

d’aujourd’hui, le romantisme des premières années a persisté… C’est

surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, où il habite

depuis 1877, que Zola a pu contenter d’anciens rêves. Ce ne sont que

vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons,

étains bossués, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert

venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries,

il s’extasiait, en son coeur de vieux romantique. Un soir, dans la

chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J’ai

toujours rêvé de dormir dans un lit pareil… c’est la chambre de

Saint-Julien l’Hospitalier!…

Médan avait le caractère moins pompeux, moins musée, que le logis parisien, et nulle préoccupation de style, ou même de tonalité générale, n’avait présidé à son ameublement. Mais Zola s’y plaisait, et il avait bien raison de se meubler à son goût, selon sa fantaisie.

C’est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n’avait pas d’histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille. C’est déjà la grande banlieue. Poissy, avec ses pêcheurs à la ligne, Villennes et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les tables du restaurant, forment l’extrême frontière, de ce côté, de la zone banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de Parisiens lâchés. Une population estivale d’employés et de commerçants, prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires terminées et le bureau fermé, se trouve encore à Poissy, à Villennes, mais c’est son point terminus. À Médan, on est à la campagne. Sur l’autre rive, commence le Vexin français, théâtre des vieilles pilleries anglaises, et la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une idée de la grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retiré, l’ancien boutiquier citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagne, est inconnu à Médan. Un seul château, d’un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux de décor d’opérette, étranglé entre la route et la colline. Ce castel en simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé sur les ruines de l’ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette, cette bâtisse, représentant les traditions de l’ancien régime, dont le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café Américain. Le produit des pourboires du Peter’s ne resta pas longtemps dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne s’écroula sous les coups furieux du krach de l’Union Générale. La modeste demeure de l’homme de lettres ne fit, au contraire, que s’agrandir et s’embellir.

C’est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C’est là qu’il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment Nana, Germinal, la Terre. Son logis, par sa position même, lui inspira le sujet d’un roman: des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D’où l’idée d’écrire un roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles, sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de la Bête Humaine, cette vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant sous l’horizon ou s’enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des sifflements stridents.

Médan, outre le séjour de Zola, appartient à l’histoire littéraire et à la bibliographie du XIXe siècle: là, se réunirent les Cinq: Guy de Maupassant, Léon Hennique, Paul Alexis, Céard et Huysmans. De leur réunion, et de leur accord, sortit le livre les Soirées de Médan, recueil précieux, qui contient Boule-de-Suif et l’Attaque du moulin, pique-nique littéraire savoureux où chacun apporta son plat de haut goût.

Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des déshérités et des pauvres, est devenue celle de l’Enfance débile et vouée, faute de secours, à l’anémie et à la mort. C’est la réalisation du rêve bienfaisant de Pauline Quenu.

Comme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les flots, les lamentables enfants de ces pêcheurs normands, abrutis par le calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des secours immédiats, les minables petits êtres confiés à l’Assistance publique, déchet urbain, scories vivotantes rejetées hors du creuset parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempêtueux et dans un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d’ormes trapus, un asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants, n’étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur milieu, avaient besoin d’être séparés des véritables malades. C’est donc une maison de convalescence et de régénération physique et morale pour les pauvres déshérités. Grâce à Émile Zola et à la générosité de sa femme, ces chétifs rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par l’avarie et l’alcool, reprendront vigueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir de l’enfer social: ils pourront plus tard être utiles à la société, au lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être fatalement interdit, la joie de vivre!

C’est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d’Émile Zola, et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l’écrivain, que l’Assistance publique a pris officieliement possession de la propriété de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne. Le directeur de l’Assistance publique, le secrétaire général de cette administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine, le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les autorités municipales de Médan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre, député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux écrivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l’asile.

Mme Émile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l’écrivain. Tout auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sans l’emphase du sacrifice public, entre ses deux enfants d’élection, dans cette demeure désormais consacrée à l’enfance malheureuse, cette bienfaisante femme personnifiait, avec une discrète abnégation, l’admirable Pauline de la Joie de vivre, secourable aux abandonnés du village, et si maternelle pour le petit Paul, l’enfant de l’adoption.

De cette maison de l’enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s’adressera ce choeur de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d’une des visions heureuses de Travail:

 

C’était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance,

avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple

blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les

rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi l’eau ruisselait,

on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure,

comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l’exclusive

propreté qui éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait

bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des

berceaux, on n’entendait le plus souvent que le joli babil, les rires

argentins des enfants marchant déjà, emplissant les salles de leurs

continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient

partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des

chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous,

des garçons comme des filles, confondus les uns avec les autres en

une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en soeurs

et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu’à la tombe,

mener côte à côte une existence commune.

Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l’ordonnance consignés comme dans les clauses d’un testament, en cette radieuse page de Travail, la veuve du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et sacrifiés du livre, Suzanne et Soeurette, a su le réaliser. Il n’était point de façon plus touchante de porter le deuil éclatant de son glorieux mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs et à son coeur, de son héritage. Cette demeure de Médan, obtenue par le travail, est retournée, comme par une légitime et naturelle dévolution, aux enfants déshérités du travail.

Mais, en 1870, Médan n’était encore qu’un espoir, et Zola logeait et travaillait dans un modeste appartement batignollais.

Au cours de ces années d’apprentissage littéraire et de labeur pour le pain quotidien, un événement important s’était produit dans la vie chaste et retirée de Zola. J’ai dit combien il vivait à l’écart, en «ours», ne fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres. On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid, qui fut un centre important d’agitation littéraire et politique, aux dernières années de l’empire, il était inconnu. Au café Caron, au café de l’Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser, au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes, philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et proscrits cosmopolites, on ne l’entendait pas discutant, exposant théories et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pourvu, réformant la société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J’ai dit qu’on ne l’aperçut ni dans l’arrière-boutique d’Alphonse Lemerre, ni chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, où les Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du public, dirigeaient leur marche vers l’Académie, vers la gloire. Il avait cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu’il se maria. Il épousa Mlle Alexandrine Meley.

Voici l’acte de mariage d’Émile Zola:

 

L’an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures

du matin, par devant nous, Vincent Blanché de Pauniat, adjoint

au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de

l’État-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie:

Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente

ans, né le deux avril mil huit cent quarante, à Paris, demeurant rue

Lacondamine, 14, avec sa mère, fils majeur de François-Antoine-Joseph

Marie Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept mars

mil huit cent quarante-sept, et de Françoise—_Émélie_-Orélie Aubert,

sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, suivant acte reçu

par Me Demanche, notaire à Paris, le six de ce mois; Et Éléonore

Alexandrine Meley, sans profession, âgée de trente-un ans, née à

Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure

de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24,

consentant au mariage, suivant acte reçu par Me Fould, notaire à

Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à

Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous

ont requis de procéder à la célébration de leur mariage dont les

publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les

dimanches quinze et vingt-deux de ce mois, à midi. À l’appui de leur

réquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance,

l’acte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui

du père de la future et l’acte de décès de sa mère. Les futurs

époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent

cinquante, déclaré qu’il n’a pas été fait de contrat de mariage.

Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six,

titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs

époux s’ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d’eux

ayant répondu affirmativement nous déclarons, au nom de la loi, que

Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola et Éléonore-Alexandrine Meley sont

unis par le mariage, en présence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux,

homme de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80;

de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, âgé de vingt-trois

ans, demeurant rue de Linnée, 5; de Philippe Solari, sculpteur, âgé

de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Cézanne, peintre,

âgé de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis

des époux.

 

Et ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture.

Signé: Émile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne,

Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat.

Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès de lui sa mère. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif. Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement réservé à Mme veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après l’acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son désir de revenir auprès de son mari, dans le caveau «dans un état parfait de conservation,», dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle. La cérémonie fut religieuse. «On m’affirme que je ne puis éviter cela», écrivit Zola à Henry Céard.

Émile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On doit le regretter, non pas qu’il eût renforcé considérablement, par sa présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait fait un garde national de plus, et ce n’est pas de soldats improvisés qu’on manquait. Mais quels documents il eût recueillis! que de notes curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux queues faméliques, rappelant sinistrement celles des théâtres aux heures de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun, sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures, de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant d’enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre; réclamant, dans son incompétence stratégique, la sortie torrentielle, et revivant l’existence révolutionnaire d’autrefois, avec une énergie plus bavarde et moins impitoyable toutefois; Paris en révolution, sans tribunal révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables. Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d’un livre exceptionnel, que seul peut-être il était capable d’écrire, et qui, aussi passionnant que la Débâcle, eût certainement égalé Germinal et dépassé Travail.

Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa mère et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles, en même temps que des personnes déjà affaiblies, l’une par la maladie et l’autre par l’âge, n’étaient pas en état de supporter les alarmes, les privations et les souffrances d’un siège. Leur exode était donc légitime et urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, était de retourner à Paris, afin de participer à la résistance.

Mais l’invasion avait précipité les événements et Paris était investi. Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes. Il fallait vivre, cependant. L’époque n’était guère propice aux besognes de plume. Un romancier, c’était alors une non-valeur, et tout roman paraissait fade, en présence des dramatiques événements dont la France et le monde, avec passion, suivaient les épisodes quotidiens. Quel feuilleton aurait pu lutter d’intérêt et rivaliser de péripéties aventureuses, de psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité! Dans une fébrile angoisse, on attendait la suite, et peut-être la fin, du siège et des souffrances de la guerre, au prochain numéro de chaque journal, au prochain lever de soleil.

Les journaux, imprimés à la diable, sur des papiers de tous les formats, jaunis, pisseux, pâteux, constituaient la seule littérature possible. Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi. Il accueillait tous les récits, plus ou moins vraisemblables, sans se préoccuper de les vérifier. Zola songea donc aussitôt à la ressource du journalisme. C’était un des rares métiers ne chômant pas, que celui de correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes étaient aux camps ou fonctionnaires. On pouvait espérer les remplacer.

Il écrivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient été fermées le 17, au soir), à son ami Marius Roux à Aix:

Veux-tu que nous fassions un petit journal, à Marseille, pendant notre villégiature forcée? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je n’ose tenter l’aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Donne-moi une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait, de venir demain à Marseille, avec Arnaud. L’affaire doit être enlevée.

Le projet se réalisa, et le journal parut, grâce à l’appui de M. Arnaud, directeur du Messager de Provence. Ce fut une feuille à un sou, ayant ce titre sonore: la Marseillaise, que Rochefort avait popularisé. Le «canard», car cette feuille, avait pour toute rédaction Zola et Roux, était insuffisante à tous les points de vue, dénuée d’argent, de publicité, d’abord, et aussi d’informations sérieuses et fraîches du théâtre de la guerre. La Marseillaise ne pouvait avoir la prétention de lutter avec les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour végéter à Marseille, et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dénichât un emploi sérieux, une situation lucrative, des appointements réguliers.

Avec une souplesse d’esprit et une décision remarquables, chez un homme vivant à l’écart des événements politiques et ne fréquentant guère les milieux militants, Zola résolut d’aller solliciter une fonction auprès du gouvernement de la Défense. Les principaux membres de ce gouvernement provisoire venaient d’arriver à Bordeaux. Il connaissait l’un des gouvernants, l’excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l’homme au crâne pointu. Il l’avait rencontré à la Tribune, journal ennuyeux, mais d’un républicanisme précurseur, que, sous l’empire, avait dirigé Eugène Pelletan.

Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,—il était membre du gouvernement, comme député de Paris au Corps Législatif défunt,—accueillit favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha même de ne s’être pas pressé davantage pour venir offrir ses services, à Tours. Il l’utilisa, pendant quelque temps, comme secrétaire, et le recommanda à Clément Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassuré, fit venir à Bordeaux sa femme et sa mère, et attendit, sans trop d’impatience, la fonction promise.

Il avait emporté avec lui le manuscrit inachevé de la Curée, et il le regardait avec attendrissement, en soupirant: «Quand pourrai-je me remettre à ce roman? Quand paraîtra-t-il?» Et il en arrivait, dans l’étourdissement du tumulte ambiant, dans l’effarement du cauchemar réel de l’invasion, à se demander si l’on imprimerait encore des romans, et s’il y aurait toujours une place pour l’homme de lettres, dans la société bouleversée.

Comme j’avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d’argent, disait-il plus tard, en se remémorant ces journées d’angoisse et de misère, j’en étais arrivé à croire tout naturel et très sage de me jeter, les yeux fermés, dans cette politique que je méprisais si fort, quelques mois auparavant, et dont le mépris m’est, d’ailleurs, revenu tout de suite.

Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir à la politique, indirectement peut-être d’une façon un peu inconsciente, fut donc sur le point de devenir fonctionnaire.

En mars 1871, seulement, c’est-à-dire après la paix, et quand la lutte communaliste débutait, Clément Laurier, tenant la promesse faite à Glais-Bizoin, nommait Zola sous-préfet de Castel-Sarrazin, dans le Tarn-et-Garonne.

Cette nomination fut presque aussitôt rapportée, et Zola n’endossa point l’uniforme à broderie d’argent. Il n’eut pas à se déranger pour aller même voir sa sous-préfecture. Cette petite ville et cette petite fonction ne lui convenaient guère. Il s’attendait à mieux. Et puis, il venait d’obtenir une correspondance au Sémaphore de Marseille, et le journal la Cloche, de Paris, lui prenait des «Lettres parlementaires». Il avait ainsi le pain assuré, et même des émoluments supérieurs au traitement d’un sous-préfet de 3e classe. De plus, il conservait l’indépendance qui convenait à son caractère. L’espoir lui revenait de pouvoir reprendre, la guerre étant terminée, sa carrière purement littéraire. Il avait sa Curée à achever. Il lui parut qu’il lui serait bien difficile de terminer son roman, et surtout de le faire paraître, s’il s’enterrait dans la petite ville gasconne qui lui était assignée. Qui songerait à l’exhumer de là? Il disparaîtrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui était offerte, et, quand l’Assemblée nationale rentra à Paris, il la suivit. Il conservait sa place de rédacteur parlementaire à la Cloche, et cela lui paraissait suffisant et agréable.

Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces péripéties domestiques, Zola, qui avait déjà fourni au Siècle un roman, pour être publié en feuilleton, la Fortune des Rougon, se disposa à en donner un second dans la Cloche de Louis Ulbach, où il était chargé du compte rendu des séances de l’Assemblée nationale. La Curée avait été commencée avant la guerre. Elle ne fut terminée qu’en 1872, après une interruption dans la publication du feuilleton, motivée par des tracasseries policières. Les magistrats de l’empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et Madame Bovary pour immoralité, avaient été changés ou s’étaient changés eux-mêmes. Ils étaient presque tous devenus, de forcenés bonapartistes qu’ils étaient, des fervents républicains, dès le soir même du 4 septembre 1870, mais l’esprit de la magistrature était demeuré le même: hostile à la littérature. Parquets et tribunaux qualifiaient de délit contre la morale toute tentative d’artiste pour montrer la société à nu, et ôtant le masque humain, laisser voir le fauve qui est dessous.

La publication de la Curée en librairie fut ajournée, suivant le retard de la Fortune des Rougon, qui n’avait pu paraître à temps, à raison de la guerre et de circonstances spéciales à l’auteur et à l’éditeur.

Cet éditeur était Lacroix, l’ancien associé de Verboeckhoven pour la Librairie Internationale. Zola était entré en rapports avec lui, pour les Contes à Ninon. Ils avaient passé un traité peu ordinaire. C’était un forfait. L’éditeur devait donner à «son» auteur des appointements fixes, comme à un employé. Six mille francs l’an, payables par fractions mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accepté d’enthousiasme. C’était le salut! C’était le pain quotidien suffisamment accompagné de rôti et de légumes, c’était aussi la fixité dans les recettes, la régularité dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de sécurité, mais avec plus d’avantages métalliques, sa situation de commis de la maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixée, sans redouter l’incertitude et l’irrégularité des gains littéraires.

En échange de cette mensualité, l’écrivain au fixe devait fournir deux romans par an.

Il était stipulé que, si ces romans paraissaient dans des journaux, l’éditeur devrait prélever son remboursement des six mille francs par lui dus, et alors l’auteur recevrait, outre le surplus de la somme payée par les journaux, 40 centimes par volume en librairie.

Ce traité paraissait assez avantageux pour l’auteur, étant donnée sa réputation encore à faire. Si ses romans n’étaient pas placés dans des journaux, il était assuré de les vendre 3.000 francs pièce, et il touchait le prix, partiellement, d’avance. La vie matérielle se trouvait assurée. En même temps, il était astreint à une production constante et régulière. Ce traité ne fut pas exécuté à la lettre.

La guerre, d’abord, interrompant, retardant la publication dans le Siècle du feuilleton la Fortune des Rougon, mit un arrêt au fonctionnement des clauses stipulées: l’éditeur devait être remboursé des six mille francs annuels, par lui dus ou versés, mais il était nécessaire, pour cela, que l’auteur les eût encaissés d’un journal, ce qui n’était pas le cas. Ensuite l’éditeur Lacroix, un excellent homme, mais légèrement aventureux et fortement imprévoyant, s’était engagé dans des entreprises honorables, malheureusement, pour la plupart, aléatoires et onéreuses. Il avait payé très cher le droit d’éditer les Misérables. Victor Hugo avait touché 500.000 francs, rien que pour la première édition, format in-8°. Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des oeuvres complètes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se vendirent peu. L’intéressante publication de la collection des Grands Historiens étrangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc., avait donné peu de résultats immédiats. Lacroix se trouvait donc obéré, à la fin de la guerre. L’interruption des affaires avait aggravé sa situation commerciale déjà embarrassée. Il eut avec Zola un compte de billets, qui, renouvelés, impayés, accrus d’agios et de frais, formèrent un total important, au moment de la faillite Lacroix.

Grâce à la loyauté des deux parties, tout s’arrangea au mieux et à l’amiable. Le compte de Zola avec son premier éditeur fut définitivement soldé en 1875.

Un libraire jeune, intelligent et très camarade avec ses auteurs, Georges Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, la Fortune des Rougon et la Curée. Un nouveau traité fut rédigé. L’éditeur payait comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propriétaire du manuscrit, il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela pendant dix ans, ce traité, bien que rédigé de très bonne foi, était aléatoire pour les deux parties. Les manuscrits étaient trop payés, si une seule édition s’écoulait. Ils ne l’étaient pas assez, si ces romans se vendaient bien en librairie, s’ils étaient reproduits par les journaux et traduits à l’étranger. C’était donc une mauvaise affaire pour l’auteur, si la vogue venait.

Elle vint. Zola, dont les besoins, sans être excessifs, dépassaient le revenu de sa plume, car il n’arrivait pas à fournir même un volume par an, se trouvait en avance chez son éditeur. Il se montrait préoccupé de cette dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait à l’éteindre, soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des avances. Georges Charpentier, heureusement, était un éditeur généreux. Il ne pratiquait nullement les procédés stricts des libraires fameux, ses opulents confrères, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent cinquante francs, Notre-Dame-de-Paris, ce chef-d’oeuvre devenu presque classique qui leur avait rapporté plus d’un million, poussèrent l’auteur à ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur traité durerait. Victor Hugo, en effet, devait leur céder exclusivement, et pour le même prix, tout roman nouveau qu’il viendrait à produire. Le résultat fut que, pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et les Misérables, bien que composés de longue date, attendirent ainsi l’expiration du fâcheux traité. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l’auteur, lui communiqua son compte, et voici la scène qui se produisit. Elle n’est pas ordinaire. C’est Zola lui-même qui l’a racontée. (Interview par Fernand Xau. 1880.)

 

—Un jour que je demandais de l’argent à M. Charpentier, il me dit:

j’ai fait nos comptes. Voici votre situation.

 

Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille

francs à M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda

en riant, puis, déchirant le traité:

 

Je gagne de l’argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste

que vous ayez votre part dans les bénéfices. Ce n’est plus six mille

francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante

centimes par volume vendu. À ce compte-là, le seul que j’accepte,

c’est vous qui êtes mon créancier: il vous est redû la somme assez

ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est

ouverte!…

On conçoit de quel pied joyeux Zola descendit à la caisse pour palper ce boni inattendu. De débiteur il passait créancier! Quel allégement! En même temps qu’il se libérait, il encaissait, et, ce qui était plus précieux encore, il acquérait un bon et véritable ami. L’inaltérable affection mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l’auteur et du libraire, est à envier et à montrer en exemple.

Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et la réussite de ses romans, ne pouvait demander qu’au journalisme le supplément de ressources qui lui était nécessaire, durant ces trois années difficiles, 1869-1870-1871. Écrire au jour le jour des articles n’était pas une besogne qui lui fût difficile ou pénible. Nous savons que sa première méthode de travail était la régularité. Bien qu’il n’ait été qu’un journaliste intermittent, et qu’il ait considéré seulement la presse comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l’aisance venue avec la notoriété, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme incomparable de polémique, il doit être compté parmi les professionnels, et en bon rang, du journal, au XIXe siècle. Il aimait le journalisme. Il m’a fait à moi-même, en plusieurs circonstances, l’éloge de cette profession ingrate, au labeur continu, aux succès éphémères. Il voulut bien me complimenter, à diverses reprises, sur ce qu’il nommait ma «virtuosité». Il se rendait un compte exact de la difficulté de ces variations quotidiennes qu’il faut improviser, la plume devenant rivale de l’archet de Paganini, sur la banalité de thèmes courants ou vulgaires, et cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paraître jamais las, sans reprendre haleine. Il avait des idées très précises sur la presse et sur la tâche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour les exprimer:

 

Je considère, répondit-il à une pressante et peut-être indiscrète

interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion

sur le journalisme contemporain, que, s’il ne sert pas d’instrument

politique ou de tribune littéraire, il ne peut constituer qu’une

situation transitoire, ou plutôt préparatoire…

 

Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le

journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu’à l’article

politique. L’immense avantage du journalisme, c’est de donner une

grande puissance à l’écrivain. Dans un fait-divers, le premier venu

peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien

l’éducation littéraire, l’habitude d’écrire, qu’on acquiert ainsi?

Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne à la vapeur

tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis

sans fard, je ne m’occupe que de ceux-ci, je ne m’apitoie nullement

sur le sort des vaincus, quand c’est leur faiblesse qui est coupable.

Il faut, dans la vie, avoir du tempérament. Sans énergie on n’arrive à

rien. Enfin, le journalisme donne aujourd’hui au littérateur le pain

quotidien, et lui assure ainsi l’indépendance.

 

Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pensée là-dessus. Je le ferai

certainement plus tard, car il y a là une question vitale: les

écrivains du siècle dernier étaient des valets, parce qu’ils ne

gagnaient pas d’argent, et c’est cette bataille de l’écrivain

contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de

la vie, qui nous a valu Balzac… Hélas! je soulève là tout un monde

et il me faudrait des journées entières pour m’expliquer…

 

J’ai donc, continua Zola, beaucoup travaillé dans le journalisme,

quoique j’aie peu fréquenté les bureaux de rédaction. Quand j’étais

pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j’ai fait du

journalisme pour gagner de l’argent; j’en fais aujourd’hui pour

défendre mes idées, pour proclamer mes principes.

 

—Où avez-vous écrit?

 

—Successivement j’ai travaillé à la Situation, au Petit Journal,

au Salut Public, de Lyon, à l’Avenir National, à la Cloche, où

j’ai fait le courrier de la Chambre (alors siégeant à Versailles),

et au Corsaire (d’Édouard Portalis), qu’un méchant article de moi,

intitulé «le Lendemain de la crise», fit supprimer. J’ai écrit aussi

à la Tribune. Une particularité me frappa, à la Tribune. Tout le

monde était pour le moins candidat à la députation. Il n’y avait que

moi et le garçon de bureau, qui ne fussions pas candidats…

Zola termina ses déclarations sur le journalisme par ces dernières confidences, intéressantes à retenir:

 

—Je fus correspondant, à Paris, du Sémaphore de Marseille,

jusqu’en 1877. L’Assommoir se vendait depuis sept mois que, par

mesure de précaution, j’envoyai chaque jour ma correspondance. Cela,

pour quelque cent francs par mois. Et à ce propos, permettez-moi de

vous faire remarquer qu’il y a tout au plus quatre ans que je gagne

de l’argent. C’est grâce aux sollicitations de mon digne et vieil ami

Tourgueneff que j’ai obtenu la correspondance du _Messager de

l’Europe_, de Pétersbourg, qui, au début, ne me valut pas moins de

sept à huit cents francs par mois.

 

Enfin, vous m’avez connu au Bien Public—(j’étais chargé de la

partie littéraire, à ce journal, et, pour le compte rendu des

premières, je remplaçais souvent Zola)—et j’avoue qu’au moment où

je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique

(1876), ma situation n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui; c’est

pourquoi j’avais surtout pour objectif les six mille francs que me

rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l’aisance arriva, lorsque

je me sentis devenir une force, la question d’argent ne fut plus que

secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d’une tribune. Ainsi,

vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De

plus, c’est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus

estimables, seraient heureux de pouvoir s’en servir, et de trouver,

en outre, quelques subsides.

 

—Quelle est votre opinion sur la critique?

 

—En France, répondit avec force Zola, on ne fait pas de critique.

Je pourrais même dire qu’on n’en a jamais fait! Tous nos critiques

ont des amitiés à ménager, sinon des intérêts à préserver. D’ailleurs,

le métier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de

quelques jours, vous n’avez plus que des ennemis. Aussi je trouve

que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J’estime

que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se

tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque

sorte, pour eux, le baptême du feu…

 

—Ne vous est-il jamais venu à l’idée d’avoir la direction d’un

journal dans lequel vous défendriez et propageriez vos idées!

 

—On m’a fait des propositions dans ce sens. Même, il y a huit

jours, l’entreprise a été sur le point d’aboutir. Aujourd’hui mes

travaux littéraires ne me permettraient pas d’accepter une telle

responsabilité. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette idée

ne sera pas mise à exécution.

 

—Vous publieriez alors un journal politique?

 

—C’est-à-dire que je ferai l’ancien Figaro, en déposant un

cautionnement au Trésor pour avoir, à l’occasion, le droit de traiter

les questions politiques. Je prendrai les événements et les hommes de

très haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises.

Je ne m’inféodorai à aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon

franc-parler. Je crois qu’un tel journal réussirait. En tout cas, ce

serait un curieux document pour l’avenir…

Zola journaliste mérite donc l’attention, et, sans le préjugé de la spécialisation et du cantonnement des genres, dont sont férus la plupart des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rédaction, qui font l’opinion, on ne considérerait pas, comme une partie négligeable de son oeuvre, ses articles. Il en a réuni un grand nombre en volumes, et ces productions passionnées, toutes vibrantes de conviction, méritent d’être retenues et considérées comme de véritables livres, comme les meilleures études de critique approfondie sur le roman, sur le théâtre et sur les principaux écrivains modernes.

Zola embrassa tous les genres de littérature. Rien de ce qui appartenait au monde de l’écriture ne lui fut étranger. Il pratiquait le vers fameux de Térence dans l’univers littéraire. Poésie, contes, romans, critique, histoire, philosophie, journalisme, théâtre, il n’a trouvé aucun des modes de manifestation de la pensée indigne de son attention, au-dessous de son talent. Ceci ne veut pas dire qu’il ait réussi dans tous les genres. Le feuilleton populaire, par exemple, n’avait eu en lui qu’un producteur très ordinaire, un concurrent inférieur aux fournisseurs en renom des éditeurs de livraisons et des deux quotidiens spécialistes du roman d’aventures. Dans le journalisme politique, où il figura quelque temps, notamment comme courriériste parlementaire, à la Cloche de Louis Ulbach et au Corsaire de Portalis, il passa inaperçu. A cette époque, cependant, où le télégraphe et le téléphone n’avaient pas remplacé la plume, où les journaux ne se contentaient pas de couper et de réduire l’analytique, où chaque physionomie de séance avait son originalité et sa tonalité, selon la nuance du journal, où les comptes rendus de l’Assemblée de Versailles, alors très suivis par le public, étaient, selon les rédacteurs, pittoresques, humouristiques, passionnés, violents, ces articles de critique parlementaire constituaient un genre où des journalistes comme Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien d’autres s’illustraient. Pareillement, dans le théâtre, il ne rencontra guère de succès que grâce à la collaboration de William Busnach, un habile arrangeur de ses romans célèbres, l’Assommoir, Nana.

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