Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait

Anne Fulda · Chapitre 3 sur 12

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Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait

2. Manu et Manette, « je n’aime que toi »

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Manu et Manette, « je n’aime que toi »

 

« Et un sourire se détacha de ma pâleur et dit : je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre. J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice. Alors oui, aujourd’hui je vous aime farouchement, mes amis. »

Ce 4 février 2017, en prononçant l’un des fragments des Feuillets d’Hypnos de René Char, devant une foule exaltée, réunie dans le stade Gerland, à Lyon, Emmanuel Macron, faisant écho à un Pompidou citant des vers d’Eluard lors d’une conférence de presse, adresse une fois de plus un signe à sa grand-mère. Celle qui a cru en lui, a vu chez lui la possibilité d’un destin hors du commun ; celle qui l’a initié à la littérature et à la poésie, lui faisant découvrir entre autres écrivains le poète et résistant René Char, auteur de cette citation tant et tant de fois utilisée par les élus et qui sied tellement bien au Petit Prince virtuel de la politique : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. »

À dire vrai, ce n’est pas la première fois que l’ancien ministre et candidat à la présidentielle fait référence à sa grand-mère. Elle est omniprésente. Et son petit-fils lui voue un culte qui ne tarit pas. Lui qui se targue de ne pas livrer cette part d’intime qu’implique la médiatisation – tout en posant obligeamment quand il le faut en une de Paris Match – accepte pourtant d’évoquer plus que de raison cette grand-mère, disparue en 2013, à laquelle il doit beaucoup. Il l’a écrit : il n’est pas un jour sans qu’il ne pense à elle, ou ne cherche son regard. Un regard d’encouragement, d’approbation et d’amour. Un regard où il puisse comprendre qu’il est « digne de son enseignement ». Car ces deux-là avaient peut-être deux générations de différence mais ils parlaient la même langue, partageaient le même univers.

C’est à se demander si, au fond, ce n’est pas à elle qu’il s’adresse quand il termine, christique, son meeting de la porte de Versailles à Paris, les bras en croix ? Si ce n’est pas à elle qu’il pense quand il chante La Marseillaise, les yeux fermés, la main sur le cœur, à Lyon ? Comme envoûté, transporté, ailleurs, dans le monde merveilleux de ses songes d’enfant ?

Revenu peut-être à ces années à Amiens, dans l’appartement de sa grand-mère, résidence Delpech, à quelques minutes de la maison familiale. À ces moments à part, comme suspendus dans le temps, où le petit garçon qu’il était retrouvait cette femme qui avait « ouvert les portes de la connaissance, du beau, peut-être de l’infini » à des générations d’élèves, souvent filles de milieux modestes, comme elle, mais aussi au petit garçon en quête d’absolu qu’il était.

Elle, sa grand-mère. Elle, qu’il mentionne souvent dans ses réunions publiques. À Nevers, Paris, Lyon. Elle, qui l’a révélé. Qui était tout à la fois, pour cet enfant solitaire et si à l’aise en public, « son amie », sa confidente, sa répétitrice, voire sa seconde mère même s’il en avait une « vraie ». Une chose est sûre : cette grand-mère chez qui il buvait du chocolat chaud « en écoutant Chopin et en découvrant Giraudoux », cette grand-mère pour qui « la littérature, la philosophie et les grands auteurs étaient plus que tout » l’a fait grandir. Elle lui a appris à travailler – la grammaire, l’histoire, la géographie –, au cours de longues heures à son côté, mais aussi « à lire à voix haute auprès d’elle. Molière et Racine, Georges Duhamel, auteur un peu oublié qu’elle aimait, Mauriac et Giono », se souvient Emmanuel Macron dans son livre.

Cette grand-mère adorée, vénérée, s’appelait Germaine. Germaine Noguès. Mais personne ne l’appelait ainsi. Elle n’était pas du genre, non plus, à se faire appeler « grand-mère » ou mamie. Trop ordinaire. Réducteur. Alors ce fut Manette, surnom trouvé par une cousine d’Emmanuel. Pour Manette, « Manu » était son élu. Oui, son élu. Pas son chouchou, son petit-fils préféré, ce n’est pas pareil, car ces deux-là se sont choisis, ainsi que l’assure Brigitte Macron, lorsque Emmanuel avait quatre-cinq ans et que son aïeule a repéré que ce gamin-là n’était pas comme les autres. Qu’il « n’était pas un rejeton classique », ainsi que l’explique drôlement Brigitte.

À partir de là, l’ancienne directrice de collège et le petit garçon à la gueule d’ange ont noué des liens peu communs. Exclusifs. Intenses. Exigeants. Extraordinaires, au sens littéral du terme. Des liens d’amour, de dépendance aussi, qui ont duré jusqu’à la mort de Manette. Des liens probablement tellement intenses qu’ils en étaient gênants ou difficilement compréhensibles pour les autres. Et en premier lieu pour la mère d’Emmanuel, Françoise – on l’a vu. Qui a souffert de se sentir exclue, dépossédée de cet enfant qu’elle avait tant voulu et que sa mère désignait parfois – d’un lapsus révélateur – comme « son fils »... Pour son père aussi, qui s’est parfois élevé contre l’emprise trop forte de cette grand-mère maternelle sur son fils. Enfin, pour le frère et la sœur d’Emmanuel, plutôt pris en charge par les autres grands-parents, les parents de leur père, dont Françoise était très proche alors qu’elle avait des relations plus tendues avec la fameuse Manette.

Brigitte, elle, a compris qu’il n’était pas question de vouloir briser ou minimiser cette relation exceptionnelle. Elle a saisi que c’était impossible, non négociable. Parce que Manette était « un pilier » pour Emmanuel. Parce que, au fond, ces deux-là vivaient aussi une histoire d’amour. Singulière, mais une histoire d’amour pure, forte, indestructible. Entre une grand-mère et son petit-fils. Ceux qui ont connu de telles relations avec leur aïeule – et ils sont quelques-uns parmi les « proches » d’Emmanuel Macron – sont unanimes : on ne noue pas deux fois, dans une vie, de tels liens. Cela l’a rapproché, par exemple, de François Henrot. L’associé-gérant de Rothschild & Cie et bras droit de David de Rothschild juge ainsi en connaisseur : « Peut-être que, quand on est très aimé par une grand-mère qui vous explique que vous êtes formidable, cela crée une bulle chaude autour de

vous11. »

Compréhensive, Manette a cautionné les amours singulières de son petit-fils avec Brigitte Trogneux, qui était professeur dans son collège. « Mais cela ne s’est pas fait tout de suite, précise Emmanuel Macron. Au début, elle l’a mal pris et puis, après, ça a été rapide », sourit-il, manière de sous-

entendre qu’il est difficile de résister à sa force de persuasion12. Avec le temps, Manette est même devenue l’alliée des deux amoureux. « Rien n’aurait été possible si elle n’avait pas donné son assentiment », confie Brigitte, qui se souvient que lorsque Emmanuel était parti à Paris, elle rendait souvent visite à la fameuse grand-mère. Et restait des après-midi entiers dans sa maison, tout près de la demeure familiale des parents Macron, à parler littérature. « Elle avait une passion pour La Fontaine, que

l’on partageait13. » Et quand Emmanuel est entré à la banque Rothschild, quelle que soit l’heure, il ne manquait pas de téléphoner à Manette. Pour des échanges qui duraient parfois près d’une heure. Des échanges indispensables. « Emmanuel n’a besoin de personne. C’est une éponge. Il reçoit, il absorbe, mais s’il en est arrivé là, il ne le doit qu’à lui et à sa grand-mère », juge Brigitte Macron qui se rappelle combien il était « incroyable » de les voir tous les deux. D’entendre la grand-mère dire à son petit-fils adoré : « Je n’aime que toi. »

Cette relation exceptionnelle a commencé quand Emmanuel était à l’école primaire. À l’époque, il va souvent déjeuner chez Manette, mais rentre dormir chez ses parents.

Comment expliquer des liens aussi uniques ? Manette n’avait pourtant pas vraiment le profil d’une « mamie gâteaux ». Elle était exigeante. Élevée à la dure, elle avait le profil type des héritiers des hussards noirs décrits par Charles Péguy, ces instituteurs de la III e République ayant pour mission d’instruire la population française.

Née Arribet dans une famille modeste de Bagnères-de-Bigorre, d’un père chef de gare et d’une mère femme de ménage, elle fut la seule à poursuivre ses études au-delà du brevet. Une singularité d’autant plus notable que son père « lisait mal et sans comprendre les nuances » et que sa mère – la fameuse arrière-grand-mère illettrée à laquelle Emmanuel Macron a fait allusion après avoir évoqué les salariées de l’entreprise Gad – ne savait pas lire, comme le raconte l’ancien ministre dans son livre. Remarquée par un professeur de philo en terminale, Germaine avait suivi des études de lettres par correspondance pour décrocher, poursuit son héritier, « quelques années avant la guerre, le diplôme qui lui permettrait d’enseigner à Nevers, emmenant avec elle sa mère qui était ce qu’on appelle aujourd’hui “une femme battue”, et qu’elle ne quitterait plus jusqu’à la fin ».

Germaine Noguès était une femme de caractère, une enseignante majuscule de l’espèce rare des passeurs, ces professeurs qui vous tirent vers le haut comme celui du Cercle des poètes disparus.

Mais une femme qui pouvait également être dure. Sa fille, Françoise Noguès-Macron, la mère d’Emmanuel, décrit une personne restée forte jusqu’à sa mort à quatre-vingt-dix-sept ans, en 2013. « Une femme exceptionnelle jusqu’à la fin » et qui, un mois avant son décès, récitait

d B d l i E ll l d’E l U i ll ll encore du Baudelaire avec Estelle, la sœur d’Emmanuel. Une intellectuelle qui se débrouillait pour sécher les réunions de famille et s’enfermait souvent le dimanche dans son bureau afin de lire et d’écouter de la musique classique en fumant. Une femme qui pouvait être « terrible, très exigeante » quand il s’agissait de travail. Sa fille se souvient que, après avoir travaillé Voltaire, elle a ainsi « fait un rejet » de tout ce qui était littérature... Et elle ne cache pas avoir entretenu des relations difficiles, parfois tendues, avec cette mère qui, lorsqu’elle la voyait à la cuisine, lui lançait : « Ma pauvre fille, tu ne vas pas perdre ton temps à faire ça ! »

Intransigeante, Manette l’était cependant aussi avec Emmanuel – « elle ne lui passait rien, elle ne connaissait que le travail », analyse Brigitte Macron –, mais aussi avec ses autres petits-enfants, qu’elle a aidés à préparer leur bac français.

Son mari, surnommé « Koulou », était un homme affable et dynamique, enseignant également. Il venait régulièrement dîner chez les parents d’Emmanuel et jouait souvent aux échecs ou au ping-pong avec les enfants tandis que Manette, elle, n’apparaissait pas. Selon son gendre, Jean-Michel Macron, une fois à la retraite, cette ancienne directrice d’école – qui avait des liens plus sociaux que réels avec son mari – s’était peu à peu « recroquevillée », cloîtrée chez elle : « Emmanuel était son hublot sur le monde extérieur, elle était fortement dépendante de lui », analyse-t-il en se souvenant qu’elle suivait ce qu’il faisait, découpait pour lui des articles du Monde qu’elle jugeait intéressants. Et lui avait même préparé des fiches quand il était à Sciences-Po.

Visiblement – et même si le père d’Emmanuel Macron est, on l’a vu, un peu agacé par l’exploitation médiatique de cette grand-mère dont le parcours s’assimile à une parfaite image d’Épinal afin d’illustrer l’ascension républicaine d’une fille du peuple –, son fils est resté très attaché à sa grand-mère. Jusqu’à ses derniers jours.

Lorsque la santé de Manette se détériore, en avril 2013, Emmanuel Macron, qui est secrétaire général adjoint de l’Élysée depuis mai, l’appelle ainsi tous les jours. Et, le 13 avril, un samedi matin, quand sa mère lui téléphone alors qu’il est en réunion pour l’informer que « cela ne va pas du tout », Emmanuel fonce en voiture à Amiens. « Manu »... Manette, qui semblait avoir perdu conscience depuis la veille, murmure le prénom de son

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