En flânant de Messine à Cadix

Eugène Montfort · Chapitre 6 sur 10 · partie 1/3

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En flânant de Messine à Cadix

Voyage en Andalousie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

RONDA, MALAGA, GRENADE

Quand nous projetions notre tour d’Andalousie, nous avions prévu Malaga, Grenade, Cordoue, Séville et Cadix. Mais à Tanger, une accueillante Anglaise de Gibraltar, chez laquelle notre petit guide maure nous avait conduits, célébra si fort la ville de Ronda, que nous décidâmes d’y coucher en allant à Malaga. Glorifiée soit-elle cette personne de noble goût, et que les étrangers honorent sa maison! Car Ronda est une des plus belles parmi les beautés de l’Andalousie. Il est juste de dire qu’en Espagne le lieu est célèbre: il a donné naissance à des maîtres ès tauromachie.

En descendant à Algésiras du bac de Gibraltar, nous étions montés dans le train de Bobadilla. La matinée était charmante. Nous partîmes à petite allure, et ce fut une promenade sans hâte, une flânerie à travers de beaux paysages; un ciel d’azur uni était tendu sur les montagnes, pas la moindre brume n’obscurcissait l’air, les choses s’offraient dans leur beauté, nues, sans un secret, sûres de la perfection. Accoudés aux portières, nous contemplions le rude, le fort et magnifique pays qui se déroulait sous nos yeux; un air frais circulait dans le wagon; nous étions heureux. De temps en temps, arrêt: on avait atteint une station; on restait dix minutes, un quart d’heure, nonchalamment, comme des gens qui ne sont pas pressés, qui se disent: «bah! nous avons bien le temps…» Et, en effet, les voyageurs avaient tout le temps d’examiner la petite gare paisible, le quai bordé d’arbres verts, le carabinier, son bicorne de cuir, la bretelle jaune de sa carabine, un paysan rasé, en petite veste avec un grand chapeau noir. Enfin, l’on entendait une cloche, la locomotive sifflait, elle toussait, elle crachait, il se propageait entre les wagons un vacarme effrayant de chaînes, on sentait deux ou trois secousses: tiens! on était reparti!

D’abord, nous avions aperçu dans le lointain de belles montagnes rousses, ardentes, se détachant vivement sur le ciel. Nous nous en étions peu à peu rapprochés et, maintenant, la ligne du chemin de fer s’élevait; tantôt nous passions un rio sur un pont hardi, tantôt nous roulions à flanc de mont, entre une muraille de roc puissante et le lit profond d’un torrent. Puis nous nous engagions dans un défilé, nous franchissions un tunnel et, tout à coup, la montagne s’ouvrant, nous apercevions, très loin au-dessous de nous, d’immenses plaines engourdies sous la caresse du soleil.

Nous arrivâmes à Ronda.

C’est une calme petite ville aux maisons éblouissantes. Dans la voiture qui nous menait à l’hôtel nous remarquions, en suivant les rues, sur les murs blancs des maisons, des manières de bow-window d’une forme gracieuse. Ces fenêtres-là, fort répandues à Ronda, mais point ailleurs, et dont je n’ai pu savoir avec certitude le nom espagnol, ajoutent du charme, une rustique élégance aux habitations villageoises de l’endroit.

Le patron de l’hôtel nous dit, après le déjeuner, qu’aujourd’hui c’était jour de feria, mais point de courses de taureaux, «à cause du Rif»[3].

Privée des courses, cette feria était modeste. Nous ne nous y attardâmes point, et nous allâmes sans délai aux jardins de l’Alameda[4].

[3] La guerre du Maroc.

[4] Alameda, c’est, en Andalousie, le nom des promenades bordées d’arbres à l’intérieur des villes. A peu près: le cours.

Il y a là une terrasse d’où l’on découvre le plus formidable paysage, une terrasse à pic, sur une plaine immense. Mais «plaine» est impropre, c’est un terrain bosselé, accidenté, qui s’étend indéfiniment jusqu’à l’horizon, un océan terrestre. Très loin, une chaîne bleue et vaporeuse s’oppose au ciel implacable. Un peu plus proches, de rudes montagnes cuivrées… Dans la vaste vallée, on dirait que sont étendus des tapis de rouille et d’or; des maisons, un bois semblent des jouets qu’un petit enfant a oubliés là; une mince rivière coule parmi la plaine, capricieusement elle rejoint un moulin. On voit les rubans des routes qui contournent les collines et descendent les vallons. Et la paix, une paix grandiose enveloppe tout…

Nous désirâmes nous rapprocher de la plaine. Nous franchîmes un pont qui enjambe une profonde crevasse. Au fond, la gorge est parsemée de blocs énormes, et c’est sur de géantes colonnes de granit, pareilles à des piliers babyloniens, que Ronda, toute blanche, s’élève. Il semble qu’on y soit plus près du soleil, tant son éclat est fort; ces murs rayonnants vous aveuglent. Nous nous sommes étendus sur un plateau situé un peu au-dessous de la ville, mais dominant la vallée, et nous sommes restés là des heures, au milieu de la force de la montagne, dans l’atmosphère farouche et pure, contemplant les pics bleus des sierras. Très loin, suivant lentement une route, des caravanes d’ânes chargés de grains descendaient au moulin. Nous admirâmes dans la ville leurs harnais, des harnais rouges et jaunes, et beaux comme des cris.

*

Bobadilla, qui porte le nom du petit roi Boabdil, est un embranchement du chemin de fer Andalou. Nous y stationnâmes quelques quarts d’heure quand nous repartîmes sur Malaga. Le long des quais, il y avait foule, plusieurs trains étaient arrêtés sur les voies. Un petit porc noir qui, le groin fureteur, cherchait sa nourriture entre les wagons, nous y amusa un moment. Je ne pus savoir si c’était un voyageur qui changeait de train, ou bien un habitant de Bobadilla.

Les abords de Malaga sont délicieux. C’est d’une fertilité de paradis terrestre. Partout de riches «huertas» abondantes et plantureuses. Tout verdoie, de ce vert clair, oriental, des feuilles nourries de chaud soleil: un délassement. Aux stations, des enfants vous proposent—Señorito! Señorito!—des corbeilles de fruits et de grands verres d’eau. Un aveugle, conduit par une petite fille, de portière en portière, demande l’aumône.

A Malaga, nous trouvâmes une poussière grise comme celle de Marseille et une animation charmante. La ville est moderne et sans grand caractère.

Quelque chose de Niçois, de la douceur, de la fadeur, de la mollesse.

C’est une cité du Midi, prospère, avec beaucoup de cafés. Mais les filles y ont de beaux yeux, un teint velouté, des dents admirables, et les soldats semblaient recherchés. Là encore, point de courses de taureaux, à cause du Rif, mais nous vîmes un concert populaire—dans une salle peinte en bleu, autour de tables supportant des «alcarazas»

rouges, des grands feutres et des gueules rasées—où nous entendîmes chanter d’admirables malagueñas, le chanteur assis sur une chaise, près du guitariste, et dévidant, immobile, tous ses couplets, tandis que l’autre l’accompagne sur un rythme bizarre, en tapant sur la caisse de sa guitare autant qu’en en pinçant les cordes.

Et dans les rues un châle noir sur une jupe rose! Une fleur piquée dans une chevelure!…

A Malaga, nous passâmes des heures bien douces dans un bois d’eucalyptus au milieu d’un paysage de lumière, parmi la gloire des montagnes et de la mer.

Mais nous assistâmes aussi à un embarquement de troupes pour le Maroc et, malgré le soleil radieux, malgré le ciel pur d’Andalousie, ce n’était pas gai. On voyait la belle et rude montagne qui domine la ville, et qui supporte encore les ruines ardentes de l’Alcazaba, on apercevait dans l’azur les frondaisons des jardins de l’Alameda; ce matin-là était éclatant. Mais il y avait deux files de soldats alignés sur le quai, en face d’un vapeur.

«Le départ a eu lieu avec l’enthousiasme habituel», lisait-on chaque jour alors dans les journaux espagnols. Enthousiasme peu expansif. Nous n’entendîmes pas un seul cri. Les malaguegnes au grand feutre plat, à la figure sombre et mal rasée, qui étaient montés sur des piles de planches afin de mieux voir, éprouvaient une sorte d’enthousiasme qui les rendait muets et immobiles. Ils suivaient des yeux les petits soldats, lesquels, l’exécution de l’hymne national terminée, avaient fait un à-gauche, et montaient à bord, avec beaucoup d’ordre.

Les petits soldats, dans leur uniforme de flanelle blanche à rayures, avec leur calo rouge et noir, ne posaient pas du tout aux héros. Ils ne mettaient pas le poing sur la hanche. Ils étaient très simples, quotidiens et gentils. On sentait bien du reste qu’ils étaient fort émus. Et les hommes de Malaga les regardaient monter, un à un, sur le transport, et ils songeaient à chacun d’eux: «Encore un…» Et ils songeaient à chacun d’eux: «Reviendra-t-il, celui-là?»… Et ils avaient la vision des montagnes mystérieuses du Maroc où les petits soldats s’enfonceraient bientôt… Et ils songeaient: «Est-ce celui-là qui sera frappé? Est-ce celui qui le suit?…» Mais ces réflexions ne se disaient point, la foule était secrète, et sous ce grand ciel lumineux et pur, cela était poignant… Les petits soldats montaient toujours, un à un, par la passerelle, et on les voyait maintenant en haut, serrés sur le pont du vapeur qui allait les emporter.

Nous traversâmes la place, et nous gagnâmes un hangar qui se trouvait en face de la «Ciudad de Cadiz», et sous lequel l’état-major et les autorités s’étaient installés, parmi des fûts de malaga et des boîtes de raisins secs. On avait porté là un fauteuil, des rockings, quelques chaises. Un gros général, habillé de khaki et ceinturé d’un ruban couleur de framboise, assis dans le fauteuil, présidant la cérémonie de l’embarquement, causait avec un colonel et un vice-amiral, en caressant la pomme d’or de sa petite canne de commandement. Il était sérieux, digne et important. Le colonel aussi était important. Et l’alcade aussi.

Quand la troupe fut embarquée, un valet de pied fit signe à un landau qui s’approcha du hangar. L’alcade salua gravement, puis il monta dans la voiture. Le général resta dans son fauteuil, le vice-amiral dans son rocking, et les officiers sur les chaises. Ils parlaient d’un air profond et faisaient des gestes nobles. Quelques curieux les considéraient avec attention, comme des personnages de théâtre, en guettant tous leurs mouvements.

Mais là-haut, sur le bateau dont la cheminée fumait, les petits soldats, accoudés aux bastingages, regardaient la ville et les montagnes, regardaient leur Espagne. Et d’en bas, une foule muette regardait les petits soldats…

*

Pour aller à Grenade, nous repassâmes par Bobadilla, à l’heure du déjeuner. Le train, malheureusement, ne nous laissait pas le temps de nous y asseoir. Nous achetâmes rapidement au buffet une sorte de saucisse froide à la tomate et au piment et de ce pain espagnol qui a un arrière-goût de terre et de roquefort, et nous nous régalâmes dans notre wagon. A une petite station nous trouvâmes des grenades, elles étaient vertes, elles n’étaient pas à point, l’on aurait dit des pommes: n’importe, c’était des grenades pour nous, c’était des grenades!

Dans notre compartiment, un gras Andalou chantonnait, étendait ses jambes, soupirait. Il eût bien fait la conversation, mais notre vocabulaire était un peu restreint, vraiment, pour pouvoir l’intéresser.

A le regarder, un Parisien l’eût jugé sans-gêne, car la politesse parisienne comprend mal celle du Midi, qui comporte elle-même bien des variétés. Moi qui sortais de la courtoisie napolitaine, grimacière et démonstrative, j’étais enchanté du savoir-vivre andalou, plus réservé de beaucoup et d’une élégance réelle. Jamais un Espagnol, par exemple, ne mangera quoi que ce soit en public sans en avoir offert d’abord aux inconnus présents. Il est assez libre, c’est vrai, mais il vous laisse libre aussi; il ne vous accable pas de prévenances à la napolitaine; il garde vis-à-vis de vous sa noble attitude indifférente, cependant ayez besoin qu’il vous oblige, qu’il vous renseigne, posez une question, ce sera aussitôt le plus complaisant homme du monde.

*

La gare de Grenade est située dans un quartier ingrat, et, pendant dix minutes, l’on ne soupçonne absolument rien de ce qu’on va voir. On traverse une cité banale. Cependant la voiture a tourné, elle monte au pas une petite rue, et, tout à coup, métamorphose! Sans qu’on s’y soit attendu, on est entré dans un parc, et l’on va maintenant au galop sous une voûte de verdure, parmi des grands arbres qui montent jusqu’au ciel, et à la fraîche musique de cent ruisseaux coulant sous le feuillage.

Nous sortons de ce bois, rempli de mystère et de poésie, nous sommes sur un sommet, et les chevaux s’arrêtent devant une petite maison. C’est la pension, qui est charmante, avec son joli dallage de couleur, ses arcades arabes, ses murs couverts d’azulejos, son jardin et ses jets d’eau. Et, comme dans le parc que nous avons traversé à l’instant, il monte dans la maison, par les fenêtres ouvertes, un bruit délicieux d’eaux courantes.

Nous étions sur le plateau de l’Alhambra, nous l’ignorions encore… On nous dit qu’on ne servirait le dîner que dans une heure. Nous sortîmes, et le hasard nous conduisit à la terrasse, qui, au pied de l’Alcazaba, l’antique forteresse des rois maures, domine une partie de la ville.

Nous nous assîmes sur le parapet et nous nous absorbâmes dans la contemplation, au crépuscule, des vieilles maisons blanches aux toits roux, des paisibles cours intérieures, des églises à tours carrées qui portent un petit chapeau. De la ville, les bruits touchants du soir montaient jusqu’à nous. Sur une plate-forme, un blanc monastère reposait, tranquille, un petit bouquet d’arbres à côté de lui. Des ruelles serpentaient. Les montagnes, derrière la ville, se superposaient, de plus en plus lointaines, de plus en plus vaporeuses.

Et tout cela était plein de charme et de grandeur. Mais c’est dans la nuit, quand, après le dîner, nous revînmes à cette place, que Grenade nous apparut d’une enivrante beauté. La terrasse de l’Alhambra est située à une bonne hauteur: on est assez près de la cité pour en distinguer les détails, assez loin pour en être détaché. La nuit, ce champ de lumières, à la fois distant et prochain, toutes ces fenêtres où brillent des étoiles, cette vie qu’on devine sans la voir, derrière ces murailles, cette existence cachée, mais certaine, vous remplissent d’émotion et d’amour. Une rue muette se presse entre deux lignes de toits plus noirs que le ciel, ici un patio s’est éclairé, ses murs pâles, comme si la lune les avait caressés, se sont illuminés, là le rayonnement d’un réverbère a dessiné une ombre qui passait. On contemple la ville parée dans la nuit de tous ses petits points d’or, et l’on songe aux sentiments, aux joies, aux douleurs, à tous les moments de l’âme humaine qui veillent là dans le silence et l’ombre, et l’on est remué jusqu’au fond. Là, à nos pieds, dans cette antique Grenade: les gestes éternels que les morts ont faits, les gestes que feront ceux qui ne sont pas encore vivants, alors qu’à notre tour nous serons morts…

Un petit jeune homme s’approcha de nous et nous proposa de nous montrer des danses. Nous descendîmes avec lui vers les rues. Il parlait un français dont il était injustement fier. Je me rappelle que les deux mots «gran capitan» revenaient constamment sur ses lèvres, et j’en suis encore à me demander si c’est qu’il désirait désigner une rue, le héros d’une anecdote ou s’enorgueillir d’un fait d’armes national. Toujours est-il qu’il parlait, et il ne nous cacha point qu’il parlait aussi facilement l’allemand et l’anglais. Il nous conduisit dans un cabaret désert où quelques malheureuses femmes et un homme en bras de chemise exécutèrent pour notre plaisir un tango assez essoufflant: ils burent de bon cœur les rafraîchissements que nous leur offrîmes. L’endroit avait du caractère, cependant il ne nous satisfit qu’à moitié, nous eussions préféré sans doute que ce ne fût pas exprès pour nous que l’on dansât.

Nous demandâmes à notre guide de nous conduire ailleurs, mais soit que Grenade fût mal pourvue, soit que le garçon fût peu au courant, nous ne pûmes en tirer autre chose que l’offre d’aller chez des gitanes.

*

Le lendemain, nous nous réveillâmes au bruit des fontaines dans notre chambre décorée à l’arabe. Nous prîmes du café dans le jardin de la pension, où il y avait une chose plus charmante encore que les autres.

Dans le mur du jardin, on avait pratiqué une fenêtre. Et cette fenêtre, grillée avec art, donnait sur le beau parc que nous avions traversé hier, ce qui fait qu’en l’ouvrant on prenait, du jardin clair où l’on se reposait, vue sur les profondeurs ombreuses du bois, et la grille, qui ne permettait de passer qu’aux regards, rendait chères, plus chères et désirables, ces retraites si voisines: du jardin clos on s’échappait en rêve dans la forêt. Cette jolie idée arabe m’enchanta. Quel goût subtil de multiplier et d’aiguiser les désirs! Celui de l’homme qui, passant dans le parc, voudrait être assis à la place de celui qui se trouve dans le jardin, celui de l’homme du jardin qui souhaite devenir le promeneur dans le parc. Ainsi, chacun dans un paradis, envie l’autre. Il n’est de paradis que sans fenêtre.

Sur le plateau de l’Alhambra et contigu à ce palais arabe, s’élève le palais espagnol que Charles-Quint y fit élever, mais qui ne fut jamais achevé. Les murs, les colonnes extérieures, les ornements des fenêtres sont terminés. Seulement, les riches fenêtres n’ont pas de vitres, et cet imposant palais pas de toit. C’est toujours l’âme mauresque la reine de ces lieux, c’est elle qui erre encore dans ces bois et qu’on sent passer sur la brise légère qui agite les feuilles. Même ces lourdes pierres, même la majestueuse fontaine du parc et même la porte aux trois grenades n’ont pu l’écraser, et Charles-Quint, ici, bien qu’il se soit inscrit avec force, n’est pas resté le maître: il est toujours chez les Arabes.

Une visite à l’Alhambra, c’est un rêve d’Orient, le rêve de cette fraîcheur dont on ne possède l’art délicieux que dans les régions brûlantes: au soleil le plus violent, l’ombre la plus forte. L’Alhambra n’est pas seulement un bijou de l’architecture, un exemple de ce qu’a pu produire l’art arabe dans son moment le plus parfait, c’est une leçon de volupté. Il ne suffit pas d’y admirer la légèreté et la délicatesse des portiques, la variété infinie et l’ingéniosité des motifs décoratifs, les couleurs des azulejos et la parfaite proportion des salles et des patios, autre chose ravit encore le visiteur délicat: c’est que ce palais était infiniment doux à habiter. Tout ici célèbre la gloire de l’eau courante et de la pénombre, les plus admirables biens des pays du soleil.

Chez ceux qui ont élevé ces murs, on sent une entente admirable des satisfactions et du délassement des sens, et c’est là qu’on comprend le mieux que, dans la connaissance du bonheur, les Orientaux seront toujours, et de bien loin, nos maîtres… D’abord, on rencontre l’eau dans le patio des myrtes, où l’on voit sous le ciel un grand bassin entouré de marbre que bordent des myrtes verts. De ce bassin, à travers les salles et les patios, et sous les portiques, court un système complet de rigoles pratiquées dans le dallage, ce qui fait que le palais entier, quand les rois maures l’habitaient, était rempli de ruisseaux courants. En outre, dans toutes les cours: bassins et jets d’eau. Quel enivrement, couché sur un tapis épais, dans une ombre exquise, les yeux errant nonchalamment sur les murs d’or d’un éclat atténué, d’entendre la voix limpide de l’eau chanter sur les marbres de la salle! Puis s’approcher de la fenêtre à double ogive délicate, et se voir dans le ciel et planant sur Grenade!…

Car l’autre joie de l’Alhambra, c’est une situation divine. Chaque fenêtre encadre un tableau: de partout s’offre la ville et ses montagnes rousses. Une galerie extérieure longe une partie du palais d’où l’on a la plus belle vue, et à l’extrémité se trouve un petit pavillon qu’on appelle le «tocador de la Reina», ouvert de trois côtés sur le paysage.

Là, au frais des zéphirs qui s’entrecroisent, on peut offrir à ses yeux un merveilleux régal. Cependant, un officier français du 2e régiment de ligne, garnisonnant à Grenade en 1823[5], n’y trouvait pas son plaisir; pour se distraire, en effet, il a inscrit son nom et son grade, et son régiment, sur une plaque de marbre du tocador, et cet ouvrage, accompli comme par un marbrier,—ces lettres profondes, nettes et d’un alignement militaire,—n’a pas dû lui coûter moins de plusieurs mois de travail.

Sans doute un des plus beaux témoignages qu’on puisse trouver de l’ennui de la caserne!…

[5] Expédition du duc d’Angoulême.

Mais il n’y a malheureusement pas que cet officier porte-drapeau pour dégrader l’Alhambra! On le restaure. Quand nous le visitâmes, des échafaudages étaient dressés, la cour des Lions était encombrée de maçons, un âne portant des sacs de plâtre déambulait sous le portique.

Aussi l’antique palais des rois maures a-t-il en grande partie l’air d’un bâtiment neuf, de quelque copie en pâtisserie élevée hâtivement pour une Exposition.

Et c’est ce qui fâche à Grenade. Comme tous les touristes du monde savent que «c’est la perle de l’Andalousie», des deux Amériques, et de Prusse, et d’Angleterre, et de France, ils accourent! Alors on fait quelque chose pour eux. On restaure… Et il y a aussi des boutiques pour touristes, des souvenirs, des cadres qui reproduisent une porte ou une fenêtre de l’Alhambra, et des photographes qui font «format album»

en costume de maure et cimeterre à la main, tel gantier de la rue Montmartre, et son épouse la gantière en odalisque, tous deux dans le décor d’une salle de palais arabe. Ils sont exposés aux vitrines: il faut les voir!

Le centre de la ville, Dieu merci! ignore ces commerces spéciaux qui ne fleurissent que sur le plateau de l’Alhambra et dans les environs. Et c’est paisiblement qu’on peut visiter la cathédrale, et tout ce qui, à Grenade, est espagnol. Et cela mérite une visite. Si le plateau de l’Alhambra est aux Arabes, si l’âme arabe, du haut de l’Alcazaba, continue à dominer la ville, la ville basse est aux rois catholiques.

Sur l’Alameda, la promenade que fréquentent les citadins, Isabelle, recevant Christophe Colomb, apparaît, et le tombeau de cette grande reine, qui a si bien agi pour l’Espagne, se trouve à la cathédrale.

La cathédrale, laquelle fut le monument de la conquête de Grenade par les chrétiens, est magnifique à l’espagnole. Ici a battu le cœur de la race, et, si les siècles ont fait que maintenant le centre vivant de l’Espagne soit bien éloigné de Grenade, ce n’en est pas moins là qu’on peut trouver un des plus émouvants souvenirs du passé. Dans un souterrain, où l’on accède en descendant quelques marches, on voit derrière une grille, au milieu d’une chambre de pourpre et d’or éclairée par une lampe brûlant toujours, les cercueils d’Isabelle et de Ferdinand. Et dans la sacristie, derrière une grande vitrine, on vous montre la couronne, le sceptre, l’épée et l’étendard. La cathédrale de Grenade, avec ses marbres bruns et noirs de la Sierra Nevada, avec ses chapelles d’une noble et fastueuse surcharge, si pompeuse et si fière, est un des plus superbes monuments du catholicisme violent de l’Espagne.

Nous allâmes ensuite à l’Albaycin. Il faut suivre, pour y parvenir, le rio Darro, rivière au cours capricieux que longent pittoresquement deux lignes de vieilles maisons. L’Albaycin, c’est le quartier des gitanes.

Il est situé sur une colline qui fait face à celle de l’Alhambra; au pied de cette colline stationne toujours un agent qui attend les étrangers, afin de les conduire parmi les gitanes et les protéger. Je pense bien que ce secours de la police n’est pas nécessaire et qu’on ne court aucun danger sur l’Albaycin. Malgré leur mine farouche, les gitanes m’ont eu l’air d’assez bonne composition. Mais pour un agent de Grenade, un petit pourboire qu’il ajoute à son traitement, c’est une fameuse fortune, aussi, dès que nous paraissons, il tient absolument à nous prendre sous sa garde et il ne nous lâche plus d’une semelle. Il a ceci d’excellent, qu’il écarte les mendiantes, les diseuses de bonne aventure, les marchandes de petits paniers vous harcelant de leurs «régal, régalito, señor», et qui, sans lui, vous composeraient vite une escorte incommode.

Les demeures des gitanes sont creusées dans le roc, ce qui fait que cet Albaycin est tout perforé comme une taupinière. Elles s’ouvrent au milieu des figuiers de Barbarie et des cactus qui pullulent en cet endroit. Parmi cette végétation, on découvre çà et là une petite ouverture peinte en blanc; c’est la cheminée d’une habitation pratiquée plus bas. La façade, si l’on peut dire, de chacune de ces grottes artificielles est blanchie à la chaux, aussi cela n’apparaît-il point du tout, comme on pourrait bien s’y attendre, repoussant de saleté. Les gitanes vivent là tranquillement, soit à l’intérieur de leurs habitations, dont la porte est ouverte et où ils vous invitent instamment à entrer, soit devant, dans le sentier de la colline d’où l’on a une très belle vue sur l’Alhambra, sur Grenade et sur les montagnes de la Nevada. Un grand garçon, vêtu de velours noir, me demanda poliment un «cigarillo», puis il nous accompagna quelques instants avec cordialité.

Dès que nous avions commencé à gravir le chemin de l’Albaycin, nous avions été signalés. A un carrefour, devant la grotte du capitan, plusieurs femmes costumées et un jeune homme attendaient notre passage pour nous proposer des danses. Il y avait là, entre autres, une admirable fille à la peau mate, aux yeux de diamant noir, souple, l’air sauvage et doux. Mais cet étalage de costumes, ces professionnels, toute cette organisation pour étrangers ne nous séduisait pas, et nous préférâmes faire danser plus loin au grand soleil, tandis que, se réjouissant, sa vieille sorcière de mère, son petit frère vert comme une olive, et ses voisines frappaient en cadence dans leurs mains, une gamine quelconque qui nous avait ri en passant.

*

Nous montâmes au Generalife le lendemain matin. Il avait plu toute la nuit. Le parc de l’Alhambra, qu’il nous fallait traverser, était détrempé. Mais quand nous sortîmes de son ombre, nous trouvâmes dans un ciel lavé un jeune soleil plein de gaieté. On suit une longue allée bordée de cyprès taillés, et puis l’on est introduit dans un délicieux jardin bourré de fleurs et où des jets d’eau, gracieux comme des cols de cygne, s’entrecroisent légèrement pour retomber dans une sorte de ruisseau central qui partage en deux le jardin. On longe les buissons fleuris sur un trottoir couvert, décoré d’ornementations arabes, et l’on gagne, au fond, une construction précédée d’un portique mauresque et dans laquelle plusieurs salles, qui ouvrent sur la vallée et sur la ville, sont parées de tableaux anciens représentant des souverains d’Espagne et des ancêtres de la marquise de Campotéjar, laquelle est maintenant la propriétaire du Generalife, jadis bâti par les rois maures pour leur servir de résidence d’été. Ce qui m’intéressa le plus dans ces salles, je crois bien que c’est un arbre généalogique de la famille de la marquise; comme il remonte assez haut, il montre le mélange du sang maure et du sang espagnol, et comment les riches maures, demeurés sur la place et convertis, ont changé leur nom arabe pour un nom chrétien, se sont unis aux Espagnols, et leur ont donné de leur âme africaine.

De charmants jardins en terrasse, domaine autrefois des plus blanches sultanes, montent jusqu’à un mirador d’où l’on peut découvrir un vaste paysage. Mais nous ne nous jugions pas encore assez haut. Nous sortîmes du Generalife, et le sol étant dur et l’herbe presque sèche, nous commençâmes à nous élever sur la montagne. Nous ne nous arrêtâmes que sur un sommet d’où nous pouvions embrasser de tous les côtés le panorama le plus admirable.

Là nous nous sommes assis. Nous avons contemplé Grenade et, tout autour d’elle, l’impassible nature. Nos regards couraient jusqu’à l’horizon à travers d’immenses étendues. Ils descendaient dans les vallées, remontaient les collines, s’étendaient dans les plaines pour repartir ensuite jusqu’aux montagnes qui, là-bas, très loin, les arrêtaient. Et, à la pensée que ce grand paysage immobile demeurait toujours identique à lui-même, tandis que les races naissaient, se développaient, vainquaient pour mourir ensuite et disparaître à jamais, une mélancolie profonde nous envahissait: A quoi bon?

Ils sont venus de là-bas, ils ont traversé la mer, ils ont fondé cet oasis. Ils ont été puissants. Et les Espagnols les ont chassés. Et ceux-ci ont connu à leur tour la puissance. Mais aujourd’hui que je contemple Grenade, à leur tour ils sont à leur déclin. Et maintenant les pleurs de Boabdil ont rejoint dans la mort la gloire d’Isabelle. Tout a été, rien n’est plus. Seules existent les montagnes, qui semblent aveugles et sourdes, et l’indéchiffrable nature.

Mais je me disais: Vivons pour admirer, non pour questionner. Vivons pour sentir, vivons pour vivre…

Si, à cet instant, je suis mélancolique, que je jouisse de ma mélancolie. Et que mon bonheur soit d’éprouver tous les sentiments, les plus amers comme les plus doux. C’est parce que maintenant Grenade dort qu’elle m’émeut: elle renferme une puissance de rêve infinie.

Laissons-nous enivrer par le songe du passé. Et regardons, jouissons de cette beauté qui nous entoure. Ici la beauté est parfaite, et elle se présente dans une merveilleuse lumière. L’Espagne se tient nue, debout, dans la lumière. Ces montagnes brûlées, couvertes d’une toison brune, sont d’une magnifique perfection. Leurs lignes sont pures, dépouillées, spirituelles. Elles paraissent des images pour l’intelligence et une musique de l’esprit.

Et voici Grenade à mes pieds. Voici Grenade, fontaines, verdure, palais, rêve d’Orient!

CORDOUE, SÉVILLE, CADIX

Un des plaisirs de la sous-préfecture: la musique sur les allées. Toutes les dames des fonctionnaires et leurs demoiselles se sont vêtues de corsages clairs, et l’on s’évente, on bavarde, en regardant passer les jeunes gens de la ville. Ceux-ci se cambrent. On échange des saluts distingués. De loin en loin, un piston impérieux ou le trombone autoritaire interrompt la conversation. Heureusement qu’un passage piano survient ensuite et qu’on peut aussitôt reprendre ses remarques sur le «genre» de la femme du receveur des contributions, ou sur «l’originalité» de l’entrepositaire des tabacs.

Arrivés dans la soirée à Cordoue, du balcon de l’hôtel où nous étions descendus, c’était le spectacle qui s’offrait à nos yeux: il y avait musique sur le Gran Capitan. L’avenue était illuminée, l’assistance était brillante, mais les dernières notes envolées, la foule se dispersa, les lanternes s’éteignirent, et le Gran Capitan ne fut plus rien qu’une large voie déserte et sombre de province.

Le lendemain matin, nous commençâmes à courir la cité. Ses rues sont charmantes, nettes, limpides et paisibles. Parfois, à travers une grille finement ouvragée, on aperçoit quelque délicieux patio où jase une fontaine au milieu de feuillages. Nous descendîmes ainsi jusqu’au Guadalquivir qui, vers l’heure de midi, nous apparut, mare miroitante et immobile. Son lit était à demi desséché, l’herbe y poussait. Nous avions passé le pont et nous regardions Cordoue qui, belle et aride, s’étendait sur le bord de son fleuve amaigri. Elle ressemblait assez à quelque cité morte du Rhône. Nous la voyions en face de nous, silencieuse et solitaire. Les quais, le pont étaient déserts. Rien ne bougeait. De loin en loin, seulement, un homme, avec un mulet, piétinant dans la poussière, gagnait la campagne. On eût dit que la cité était abandonnée, ou si ancienne qu’elle n’avait plus la force de vivre, et le vieux fleuve, gagné par toute cette immobilité, s’arrêtait, lui aussi, et il oubliait de couler. Sous une arche du pont, sur une langue de terre émergeant de la rivière, un troupeau de porcs noirs dévoraient du grain qu’un porcher leur jetait, on entendait des grognements; deux vaches placides ruminaient sur la rive… Nous laissâmes le Guadalquivir et regagnâmes l’intérieur de la ville.

Nous entrâmes dans la Mezquita. C’est la cathédrale. C’était jadis une mosquée, la plus grande et la plus admirable de toutes les mosquées de l’Islam. Elle demeure un extraordinaire monument avec sa forêt de colonnes qui la fait paraître infinie et tous ses arceaux arabes rouges et blancs. La mosquée est devenue cathédrale, mais rien de chrétien n’y respire. Le chœur catholique, ajouté, est là en étranger et en intrus, et c’est la chapelle de San Fernando, aussi mauresque, en dépit des armes plaquées de Ferdinand et d’Isabelle, aussi mauresque qu’une salle de l’Alhambra, c’est les petits autels çà et là disséminés et décorés d’anciennes faïences orientales qui sont la réalité du saint lieu. Dieu n’est point chez lui à la Mezquita, il est en visite chez Allah.

L’incroyant qui la parcourt y éprouve des impressions singulières. Il est fortifié dans son détachement de toutes les religions, ou, si l’on préfère, dans son goût égal pour toutes les religions. Cela est d’accord avec sa manière de sentir que ces mêmes voûtes, où s’élèvent aujourd’hui des psaumes catholiques, aient autrefois retenti à l’aigre voix des Arabes célébrant leur divinité. On a vu des temples romains, jadis élevés à Vénus ou Junon, devenir, après quelques siècles, des sanctuaires de la Vierge. Tout passe, et nos religions comme nous-mêmes.

La mosquée d’Allah, où Dieu est logé aujourd’hui, quelle foi abritera-t-elle demain?

Réflexions qui me maintenaient avec force dans la mélancolie de Cordoue.

D’ailleurs, en voyage, tout ne conduit-il pas à la mélancolie? On s’y trouve constamment en face du passé. Le présent, alors, prend sa vraie place, bien petite. «La vie est une auberge, la mort est la maison.» Ce triste proverbe-là vous vient à l’esprit plus d’une fois par jour, lorsque vous errez à travers pays.

Il nous arriva pourtant une petite aventure qui nous égaya. On sait que le clergé espagnol fait payer volontiers les visiteurs de ses églises, et, lorsqu’on franchit le seuil d’une cathédrale, quelqu’un aussitôt vous aborde, qui vous mène à la sacristie. Là, contre bon argent, il vous est délivré un billet détaché d’un carnet à souche. Mais vous avez payé: tout vous sera montré. Un homme, armé d’un trousseau de clefs énorme, vous conduit, il vous découvre le trésor, il vous introduit dans la garde-robe épiscopale, il vous fait voir les tableaux, il vous ouvre les portes des chapelles fermées… A Cordoue, nous n’avions rien payé.

Au milieu de la mosquée, nous avisons une sorte de pièce carrée, précisément la chapelle de San Fernando, à laquelle on accédait par un escalier mobile en bois. La baie donnant sur l’église était close par un rideau, mais mal close, et l’on apercevait une riche décoration arabe.

Nous poussons l’escalier contre le mur, nous montons, soulevons le rideau, et pénétrons dans cette chambre orientale. Or, un sacristain nous avait vus, et, tandis que nous admirions la magnificence de ces murs, nous entendions sur les dalles du temple son pas se hâter de notre côté. Il parut, une pancarte sous le bras. Puis, avec un sourire engageant, il nous mit sa pancarte devant les yeux. Elle portait: Capilla de San Fernando, 2 pesetas. D’un air non moins aimable que le sien, nous lui déclarâmes que nous ne paierions rien. Il n’insista pas, il en prit subitement son parti. Nous lui donnâmes alors un petit pourboire, dont il nous rendit «muchisimas gracias».

Comme nous sortions de la Mezquita, nous rencontrâmes deux étrangers, qu’à leur air papillonnant, nous reconnûmes pour des Français. Nous les évitâmes avec soin. Ce qui, peut-être, est le plus désagréable hors de France, c’est de rencontrer des Français. Généralement ils ont l’esprit du boulevard et désirent à toutes forces le montrer, ils ne regardent rien, mais font des mots sur tout: ils sont décidément supérieurs à tout ce qu’ils voient. L’un de ceux que nous avions aperçus appartenait à l’espèce photographe, il portait une boîte noire à la main, et l’on sentait, même de loin, que, pour lui, ce qui importait surtout en voyage, c’était de faire des bonnes photographies.

*

Dans la journée, nous allâmes visiter l’Alcazar, l’ancien palais des rois maures. Mais il y reste fort peu de chose. C’est maintenant une prison: pour cette raison et à cause de la vue qu’on découvre de là, nous n’avons pas regretté notre visite. Nous étions montés sur un chemin de ronde, duquel nous dominions toute la campagne alentour, les eaux endormies du Guadalquivir, d’immenses plaines arides, et des collines dans le fond. Au milieu de ce grand tableau, nous respirions largement.

Or, juste au-dessous de nous, nous pouvions découvrir en même temps une cour de prison, un rectangle fermé où des hommes, sans cesse, allaient et venaient comme des bêtes en cage. Le contraste entre la vaste nature libre et le petit coin étouffant des prisonniers que nous considérions à la fois était saisissant. Nous étions là-haut, nous voyions autour de nous jusqu’à l’horizon, nos regards couraient au hasard de tous côtés, capricieux, vagabonds: ils étaient enfermés et ne voyaient que le ciel sur leur tête et quatre murs. Nous ressentions l’impatience de leurs allées et venues toujours sur la même ligne; nous devinions qu’ils voulaient abattre le temps. Et quel désir intense de s’envoler en levant les yeux! Toute la dureté de cette vie captive nous étreignait…

Nous quittâmes l’Alcazar, mais nous ne fîmes guère d’autre usage de notre liberté que d’errer sans plaisir dans des rues inanimées… Nous nous trouvâmes, vers le crépuscule, dans un jardin planté, à l’extrémité de la ville, et où quelques Cordouans s’étiraient en bâillant. Cette liberté, à laquelle aspiraient si passionnément les prisonniers de l’Alcazar, il était trop certain qu’elle était impossible ici à employer avec satisfaction. Où aller, que faire! Éternelle question que se posent tous les habitants des cités endormies. Du banc sur lequel nous étions assis, nous voyions le soir envelopper de vaporeuses et lointaines sierras. Les ombres s’allongeaient, mais le silence était brisé par des accents de trompette—quelque troupe, près de là, devait manœuvrer—ils n’aboutissaient qu’à souligner encore l’ennui et la torpeur universelle.

Une petite ville sommeillante qui ne semble plus avoir été élevée que pour permettre à une garnison sans importance d’y faire l’exercice, voilà donc ce qu’était devenue Cordoue, Cordoue la Sainte, la Mecque de l’Occident, la capitale des Maures!

*

L’image que nous nous formons d’une ville avant de la connaître, ne ressemble jamais à celle que nous voyons paraître quand les hasards de la vie nous y mènent. Mais il n’y a que les mauvais poètes pour dire que leur rêve est plus beau que la réalité. La réalité est plus belle parce qu’elle est nécessaire, et quand on met le pied dans une cité qu’on avait imaginée différente, on comprend peu à peu toutes ses raisons d’être telle qu’elle est, et ces puissantes raisons vous la font vite préférer à l’image que vous vous en étiez forgée arbitrairement.

J’éprouvai une déception en arrivant à Séville. Rien n’y était conforme à mes prévisions. J’imaginais une ville d’un pittoresque débordant, très populacière et montée de ton. Mes longs séjours à Naples, ainsi que mes passages fréquents à Marseille, avaient composé en moi un type de cité méridionale dont je m’attendais à retrouver les caractères en Andalousie, comme en Provence et dans le sud de l’Italie. Séville m’étonna par sa netteté, par son air de sagesse, par sa noblesse délicate. Je m’attendais à des ruelles grasses, à des étalages désordonnés de fruits rouges et de légumes d’or, à des nuées de moines sales et de prêtres crasseux, à d’horribles mendiants, à de la pouillerie superbe dans un grand soleil. Je trouvai des petites rues d’une propreté flamande, des maisons peintes à neuf, de beaux chevaux et de fiers cavaliers. Le faubourg de Triana, même, dont on m’avait vanté la truculence, me parut bien piètre en regard des bas quartiers de Naples et de Gênes.

Je promenai deux ou trois jours ma déception à travers Séville. Puis, peu à peu, sa fine atmosphère me pénétra, et je recueillis par-ci, par-là, des impressions charmantes. Je m’habituai enfin à l’idée de n’avoir pas rencontré ce que j’attendais. J’attachai plus de prix à ce que j’avais trouvé. Un jour, je vis que tout cela pour moi était nouveau, et d’une autre qualité que le Midi que j’avais déjà connu, et fort précieux: j’étais conquis, mes yeux étaient ouverts au charme sévillan.

Séville n’est pas une cité plébéienne, une commère bouillonnante de force, grossière et magnifique comme Marseille. C’est une fine, délicate et orgueilleuse jeune fille. Il faut avoir erré au hasard à travers les jolies calles, avoir vu se profiler sur le ciel quelques clochers bleus, avoir déniché de petites églises pleines d’azulejos et de beaux tableaux. On s’est perdu dans cette ville difficile, enchevêtrée comme une ville arabe: on a vu en passant, on ne saurait dire où, des patios délicieux… Et l’on s’est enfin retrouvé place de la Cathédrale, devant la Giralda… Mais l’on avait goûté l’atmosphère particulière de Séville, orientale, paresseuse et voluptueuse, et l’on avait senti que la vie ici devait être douce et raffinée.

*

Nous avions un ami à Séville. Il habitait près de la «Casa de Pilatos», qui est parée si somptueusement de faïences arabes, une petite maison andalouse. La porte de la rue, toujours ouverte, laisse voir un vestibule, puis une grille, à travers laquelle on découvre le «patio».

Si l’on se tient dans le patio, et qu’on désire n’être pas gêné par l’indiscret regard des passants, on place derrière la grille un paravent.

C’est là, dans son patio tout blanc, que nous allâmes trouver notre ami, un matin. Un jet d’eau chantait dans un bassin; autour, soutenue par une arcade mauresque, régnait une voûte aux belles ombres. Assis dans de légers fauteuils d’osier, nous causions paisiblement, jouissant du charme de ce qui nous entourait, de la fraîcheur et du murmure du jet d’eau, de la douceur des murs blancs, de la forme des voûtes. Une servante nous avait versé du manzanille, et tout en goûtant le parfum de ce vin gracieux, nous devisions allègrement. J’exposais à notre ami mon plaisir en voyant peu à peu se découvrir pour moi la séduction de Séville, il nous contait sur le peuple d’ici, qu’il aimait, de charmantes anecdotes. Je jouissais du confortable andalou qui ressemble à celui de l’Orient et diffère totalement de celui du Nord. Ici la nature,—l’air tiède, l’atmosphère pure, le soleil—collabore pour le principal à notre bien-être. Il s’agit simplement, quant à nous, d’adapter à la beauté et au voluptueux bonheur qui flotte partout sous le ciel notre petite maison. Un velum tendu sur le patio, quand les rayons du soleil brûlent, et qu’on pourra tirer afin de voir l’azur, quand ils s’adouciront, y suffira. Et, assis à l’ombre parmi les blancs et les riches gris des murs, la musique jolie des gouttes d’eau nous berçant, nous serons divinement bien pour laisser passer nonchalamment les heures, en en goûtant toute la poésie.

Notre ami nous expliquait que, dans les maisons sévillanes, l’hiver, on vit au premier étage, et l’été, quand il fait chaud, on descend au rez-de-chaussée. Les murs sont épais. Dans la maison l’on a toujours frais: on ne sort pas. Et c’est ce qui, pour le voyageur passant par Séville en été, y rend l’existence mystérieuse. La rue est à peu près vide, et l’on n’y rencontre presque jamais de femme. Aussitôt donc, les maisons, cette vie secrète, tout ce qu’on ne voit pas derrière ces murs, devient attirant, chargé de poésie, et fait rêver. Surtout, pour peu qu’à travers une grille, l’on ait aperçu un de ces patios délicieux, qui semblent arrangés à souhait pour quelque paresseuse et tyrannique sultane.

Le déjeuner fut servi dans le patio. La maîtresse de céans, dont les beaux bras sortaient d’un peignoir très empesé, nous servit certains pâtés frits de viande au jerez qui nous firent mesurer toute la finesse de la cuisine sévillane. La chère qu’il fait indique tout de suite au voyageur de goût si le pays où il arrive est de mœurs grossières ou délicates. Dans la plus mauvaise auberge, il se peut renseigner sur ce point-là. Le plat est-il mal préparé, on reconnaît cependant s’il est conçu par un peuple à l’âme polie ou simplement rustique. Mais chez notre ami, à l’excellence de la conception se joignait une exécution impeccable. Et n’eussions-nous vu encore de Séville que ce patio, et ni la Giralda, ni les jolies rues, ni les Délicias, ni les clochers bleus, sur la seule attestation de ces pâtés au jerez, nous eussions été convaincus du raffinement de la cité où nous étions parvenus.

Le dame à la blanche robe empesée prit une guitare et en toucha paresseusement les cordes. Et elle chanta de ces chansons espagnoles qui n’ont qu’une phrase, et cette phrase est une fleur de poésie. Nous nous étions un peu écartés de la table, nous avions allumé des cigarettes, nous écoutions. Nous écoutions la belle voix qui disait des paroles passionnées, la grave et sonore guitare, et le bavardage en cristal du jet d’eau. Puis l’on dansa. La sœur de la dame fut chercher une fille qui cousait dans une salle de la maison. C’était une ouvrière à la journée; de mise bien simple, tout en noir, elle était cependant, en véritable andalouse, coiffée et vêtue avec un soin extrême. Toutes les deux, castagnettes aux doigts, dansèrent des sévillanes aux figures vives et gracieuses. Et comme nous étions ravis de cette heure délicate et d’être tout à coup devenus des Sévillans chez eux: «Je vais essayer, dit notre ami, de vous arranger une petite fête pour ce soir.»

Là-dessus, il eut un court entretien avec la petite couturière. «Eh bien, nous dit-il, je crois que cela ira…»

Nous sortîmes, nous nous promenâmes dans la ville, nous profitâmes joyeusement de cette belle journée. Puis nous allâmes dîner à l’hôtel.

Et ensuite, avec notre ami qui nous avait accompagnés, nous retournâmes chez lui. Ce fut exquis. Dans le patio, cinq ou six jeunes filles étaient assises, et nous attendaient en babillant. Elles étaient parées, coiffées, vêtues de clair. Le jet d’eau jasait maintenant dans la pénombre. Des lumières éclairaient doucement le patio, laissant le haut de la maison dans une suave nuit. Sous la voûte, un vieux guitariste qui, avec son grand chapeau, avait l’air de sortir d’un tableau de Manet, jouait en virtuose et pour lui-même. Il attaqua un air de danse.

Continuer : partie 2 sur 3