En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière, des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le Souk-el-Djemâa, le marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs tellis, sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est la loi divine et humaine.
En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme de la fatalité, il existe une constitution politique et civile, susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges. Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée, tendu son cou au yatagan du Turc.
Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce que nous sommes des chrétiens.
La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri famélique:
—Déjeunons!
Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles, que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret. C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par M. Jules dans le fond de sa malle.
En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le divin Gargantua.
Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit, avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble.
Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner, nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent.
Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché.
Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux, décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de loin, en arrivant aux Issers.
—Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que nous disait-il?
Un Roumi s'approcha:
—Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent tous les mendiants.
—Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce malheureux.
—Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière. Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux djenouns, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.
—Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.
Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.
De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux le seul trait d'union est une égale finesse.
Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge, se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête, criant: Bono! bono! ou nous répondant quand nous leur adressions la parole:
—Makache sabir, nous ne vous comprenons pas.
Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire. Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.
La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière- petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de la mzerag [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait rejetés, l'appelèrent-ils Kahina, la sorcière. Ou bien ceux qui attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha [Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion? Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou, nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa doukana [Banc de pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes, et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!
Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards. Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe, car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir, elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la bechna, espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales avec la fernana, plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les vendait aussi au tellis ou à la sâa (à peu près un hectolitre). Là, l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'habbar dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au rethol, la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne; et le terrible felfel, piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au dra, une coudée; les laines, vendues par toisons; des burnous pour les hommes, des haïks pour les femmes; les gandouras, chemises longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les djellabas, tuniques courtes sans manches; les kachebias, blouses en laine à manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en laine tricotées par leurs maris; des tabenta, tabliers en cuir, pour ceux qui pressent les olives; des gadoum, petites haches à double tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue, défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie: les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur front.
Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs pieds mignons et charmants?
Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui aillent aux sept souks de la semaine: el Ethnin du lundi, el Tleta du mardi, el Arba du mercredi, el Khemis du jeudi, el Djemâa du vendredi, el Sebt du samedi et el H'ad du dimanche. Les gens de loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine, jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du cafaoudji [Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci: littéralement protection de Dieu.]!
Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides de choses nouvelles: «Ingenio mobili, novarum rerum avidum,» a dit Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la gorgée!
Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils, ni pistolets, pas le moindre flissa [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur le souk un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:
—D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en tête, et puis aussi parce que des hommes de sofs ennemis, se rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.
—Qu'est-ce qu'un sof? demanda madame Elvire.
—C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un sof ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous. La Kabylie tout entière est organisée en sofs.
—Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!
—Sans doute, le sof a son bon côté; mais il y a un revers à la médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.
—Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère, et non pour le caprice du prince.
—Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république… kabyle.
En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372 fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs frères des hauts pitons.
Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus, 136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se tournaient aussitôt contre lui.
C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin. Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route. Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, les Kabyles et la colonisation en Algérie.], fortin romain, autrefois posté en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains: en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs thaderth [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.
Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent, conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental, parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le bien-être.
Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris. Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets: c'est la koubba du Thimezerith [Lieu élevé.] ou des quarante vieillards.
—Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique. Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne. C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!
Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura septentrional. Elle s'appelle d'abord l'Asif [Asif, rivière en kabyle; oued en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux ou fontaines.
En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de pénétrer jusqu'au coeur de leur pays.
Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le limes Tubusuptitanus vers Bougie, le limes Taugensis (Taourga) vers Dellys, et le limes Tigensis (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au sud, le limes Auziensis à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le Mons Ferratus, sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère!
Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou, un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères, que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait été entièrement abandonné.
Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni, Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des Zmouls [Réunions de familles, pluriel de Zmala.]: colonies militaires, imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un de leurs bordjs, ils offraient un zouidja (environ douze hectares) s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier.
Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen, vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la terrible vendetta kabyle: l'oussiga [Vengeance.] et la diâ [Prix du sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus productive du meks, ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la corporation des Berranis [Étrangers.], fournit également une arme aux Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau, suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine, déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité qu'une rançon.
Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de l'Est. Ils ont rempli—comme le dit leur nom—la vallée, au pied de la haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les sofs jadis étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25 villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer.
Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui, exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et, dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe.
Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois Taugensis, chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs djbiras [Espèces de valises en cuir ornementé à plusieurs poches.].
En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages. Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les neiges d'hiver.
Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches, des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges tellis tout gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au Souk-el-Sebt de Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue. Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine, s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin, et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement.
—Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves gens en véritable Turc.
—Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se déranger pour des Roumis.
A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire:
—Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi?
—Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment?
—A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du commandant.
—Sais-tu lire?
—Sans doute; écrire aussi, et calculer.
Le Philosophe s'écrie, transporté:
—Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école!
—Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle.
—Où cela?
—A Paris. Je vous servirai fidèlement.
—Tu quitterais tes montagnes?
—Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France.
—Tu es marié?
—Depuis un an.
—Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche.
Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle:
—Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont tout ensucrées?
Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le plus ardu des thamgouths [Pics.] pour en croquer un morceau.
Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets, nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une crainte vague.
Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente.
—Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda mon guide.
—Demain.
—Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger.
—Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire l'ascension du Djurjura.
—Oh! exclama-t-il.
—Y a-t-il du danger?
—Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera.
—Mais… les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras.
—Ils vous offriront la diffa [Repas des hôtes.].
—Et la nuit? nous n'avons pas de tentes.
—Vous dormirez dans un village, chez un caïd [Juge de paix.], ou chez l'amin [Maire.].
—Et nous pourrons dormir tranquilles?
—Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop.
—N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre?
Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question:
—Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils sont sacrés, et voici ce que porte le kanoun [La charte.] de mon village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa maison sera détruite de fond en comble.»
—Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être des voleurs et des assassins.
—Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais aucun d'eux n'a jamais dépouillé son dif [Hôte.]. Outre le déshonneur qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête.
—Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne demanderai pas d'escorte au commandant.
Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage, partout, jusqu'au Désert.
—Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez pas du tout.
Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes. J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents hommes et une manutention pour douze mille rations de pain.
—Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au commandant.
Il sourit finement, et se contenta de me répondre:
—Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets?
—Pour six heures du matin.
—Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une promenade. Vous arriverez pour dîner.
En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest.
—Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain?
—Es-tu sorcier, Monsieur?
—Non.
—Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir.
—Ah! lequel?
—C'est d'attendre à demain.
Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres.
Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la table.
On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie: fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux.
En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets kabyles.
—Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit, c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir par là.
Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.
Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?
Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus profond respect.
Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune Kabyle.
—Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique; mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié de ma vie.
—Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai une place à Paris.
Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.
A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche, vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.], où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide. Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.
La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par les fissures.
—Quelle misère! dit madame Elvire attristée.
—C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la grande Kabylie.
—Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?
—Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six tasses dans sa journée.
—Et pourquoi donc?
—Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.
Le cafaoudji nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une aumône qu'il accepte d'un air digne.
Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle humeur, nous chante la Chanson du marabout.
Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des Souk-et-H'ad (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau: dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux, éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant, autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah lui envoie un barbeau ou une alose.