Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique

Oscar de (Philippe François Joseph) Poli · Chapitre 1 sur 12

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Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique

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ESSAI D’INTRODUCTION

 

A

 

L’HISTOIRE GÉNÉALOGIQUE

 

ESSAI D’INTRODUCTION

 

A

 

L’HISTOIRE GÉNÉALOGIQUE

 

PAR

 

LE VICOMTE OSCAR DE POLI

 

PRÉSIDENT DU CONSEIL HÉRALDIQUE DE FRANCE

 

_La distinction la moins exposée à l’envie

est celle qui vient d’une longue suite

d’ancêtres._

 

FÉNELON.

 

[Illustration]

 

PARIS

 

CONSEIL HÉRALDIQUE DE FRANCE

 

21, AVENUE CARNOT, 21

 

1887

 

AU COMTE DE COURTIN DE NEUFBOURG

 

MON CHER AMI,

Après avoir écrit l’Histoire Généalogique des Courtin, je conçus la nécessité de la faire précéder d’une étude aussi succincte que possible sur les vicissitudes de l’ancienne Noblesse, sur ce qu’on peut appeler l’envers de ses priviléges et de sa gloire. Le sujet était tentant, presque nouveau, n’ayant guère été qu’effleuré, il y aura bientôt deux siècles, par le comte de Boulainvilliers.

Comme le poëte, contentus paucis lectoribus, je ne m’attendais pas à ce que cette modeste étude méritât à son auteur des suffrages dont il s’honore. On a bien voulu me dire que, détachée de votre généalogie, elle pourrait servir à faire justice de plus d’un des préjugés et des mensonges accumulés contre la France d’autrefois par les pseudo-philosophes et les coryphées de la révolution. C’était faire, à mon patriotisme, à ma foi monarchique, un appel auquel je n’avais pas le droit de me dérober.

Voici donc cette Introduction. Souffrez que je vous la dédie, à vous dont les pères ont connu les amères vicissitudes de l’état de noblesse et se sont relevés brillamment, au soleil de Louis XIV, au prix du sang versé pour le Roi et pour la Patrie; à vous qui, fidèle à leurs saintes amours, à leurs généreuses traditions, à leur chevaleresque devise, FORTIS ET FIDELIS, honorez ce qu’ils honorèrent et glorifiez ce qu’ils glorifièrent.

 

Vte OSCAR DE POLI.

 

ESSAI D’INTRODUCTION

 

A

 

L’HISTOIRE GÉNÉALOGIQUE[1]

 

CHAPITRE I

 

Prophétie de saint Remi.—La fausse égalité.—Si la noblesse

fut une caste.—La hiérarchie sociale.—Opinion d’un vrai

philosophe sur les distinctions héréditaires.—La patrie et

l’humanité.—Emulation féconde.—Contre la séduction des

richesses.—Juvénal et Boileau réfutés.

 

[1] Les Preuves et les Planches, auxquelles renvoient

fréquemment les notes, se trouvent dans l’_Histoire Généalogique

des Courtin_, Paris, 1887, in-4º.

Lorsque l’eau sacrée du Baptême eut fait de Clovis le vassal du Christ, il demanda: «Jusques à quand durera le royaume des Francs?» Saint Remi répondit: «Tant qu’y régneront la Religion et la Justice!» Ce n’est pas sans un sentiment vif de patriotique tristesse, que je rappelle cette parole prophétique du grand Évêque, à l’heure où, sur la terre de France, la foi chrétienne est officiellement bafouée, où la justice n’est qu’une arme hypocrite aux mains de la tyrannie, où l’abaissement de la Patrie Française apparaît comme l’inéluctable conclusion de la grande mystification révolutionnaire.

Il y aura bientôt un siècle qu’au nom de l’égalité, passant un niveau grossier et barbare sur toute grandeur et toute supériorité, la fausse démocratie a détruit l’antique hiérarchie sociale qui n’était pas la part la moins splendide du patrimoine de la Nation; comme si la véritable égalité n’était pas celle qui permet à tout ce qui est beau, noble et généreux de se produire, de s’épanouir et de monter! La Noblesse, en France, ne fut jamais une caste, c’est-à-dire une classe fermée; dans tous les temps, ses rangs furent libéralement ouverts au mérite, au talent, à la vertu, à l’honneur; elle constituait la plus magnifique récompense, à la portée même des plus humbles, et fécondait héréditairement, pour le bien de l’État, l’esprit de devoir, de dévouement et de sacrifice. Le bas orgueil des peuples démocratisés répugne aux distinctions transmissibles; mais, dans une société hiérarchisée, elles n’humilient pas plus que le soldat n’est humilié d’avoir des chefs.

«La gloire d’une antique origine, a dit un philosophe du XVIIIe siècle, est injustement traitée de chimère, et quand bien même elle seroit fondée sur un préjugé national, la politique serait intéressée à le perpétuer comme une erreur utile que le philosophe ne peut combattre sans déroger au titre de citoyen. Les distinctions accordées à la noblesse héréditaire sont fondées sur des motifs d’utilité et de justice. Le premier dont une race s’honore fut un citoyen utile. Ses travaux ne se sont pas bornés à procurer le bonheur et la gloire de son siècle; les générations suivantes en ont recueilli le fruit: c’est donc à la postérité à reconnaître dans les descendans de ses bienfaiteurs les services rendus à la patrie et à l’humanité. Ce principe d’équité, qui établit et qui justifie les prérogatives de la noblesse héréditaire, est encore un germe fécond d’émulation: quiconque a l’avantage de compter des aïeux illustres doit se croire engagé à marcher sur leurs traces. Son âme embrasée par les exemples s’élève sans effort au-dessus des obstacles et des périls. Les sentiers de la gloire, aplanis par ses ancêtres, ne lui offrent rien de pénible et de rebutant: tout homme naît imitateur et c’est dans ses aïeux qu’il aime à trouver des modèles. La prospérité d’un État est assurée lorsque les honneurs y tiennent lieu de récompenses, lorsqu’on n’y fait pas un vil trafic de son sang et de ses travaux, lorsqu’enfin les hommes en place sont assurés que leurs descendants jouiront de leur gloire. Cette idée est le plus fort rempart qu’on puisse opposer à la séduction des richesses; une nation est toujours florissante lorsque les citoyens sont persuadés que la reconnaissance publique est le plus bel héritage qu’ils puissent laisser à leurs enfants.»[2]

 

[2] Turpin, _Vies de Charles et de César de Choiseul, Maréchaux

de France_, 1768, p. 1.

«Tout l’effort de ceux qui débitent ironiquement les satires de Juvénal et de Boileau contre la Noblesse ne peut prouver que deux choses: ou qu’un homme sans sens et sans droiture est indigne de la noblesse, ou qu’un Noble véritablement généreux doit imiter ses ancestres et marcher comme eux dans les voyes de l’honneur et de la vertu; mais ces deux vérités sont hors de contestation.»[3]

 

[3] Comte de Boulainvilliers, Essais sur la Noblesse, p. 8.

 

CHAPITRE II

 

La civilisation féodale.—Le grand artisan national.—Balzac et

Madame de Staël.—Royer-Collart et Viollet-Leduc.—La peine

de naître.—Habitués de père en fils à se faire

tuer.—L’envers des privilèges nobiliaires.—Cent ans

bannière, cent ans civière.—Cadets de noblesse.—Labeur de

restauration familiale.

 

Quand la civilisation féodale jeta ses premières lueurs, les idées morales de la grandeur, en se rattachant au nom, firent sentir le prix de la gloire héréditaire, et la Noblesse devint réellement une institution sociale. La féodalité, maintenant conspuée par l’ignorance et la mauvaise foi, fut le grand artisan de l’épanouissement national; Balzac a dit que ses ruines «sont sublimes et frappent aujourd’hui d’admiration les vainqueurs ébahis», et Mme de Staël a vu dans la féodalité «le chef-d’œuvre de l’esprit humain». Royer-Collart et Viollet-Leduc en pensaient de même, et ce sont là des autorités dont le jugement est d’un autre poids que certains préjugés et certaines diatribes. A les en croire, il semblerait que les Nobles n’eussent à peu près d’autre peine que celle de naître, et que le privilège de la naissance leur assurât immuablement la possession de grands biens, les richesses, les jouissances, les honneurs. Ils avaient le devoir d’aller à la guerre pour les autres, et c’était bien quelque chose que de faire de sa poitrine un rempart au Roi et à la Patrie; mais, comme disait un bon paysan d’autrefois, ne se doutant pas qu’il faisait le panégyrique du principe de la Noblesse, «ces gens-là étaient habitués de père en fils à se faire tuer!» A part ce léger désagrément, le gentilhomme, entend-on dire, ne payait pas d’impôts, et ses hoirs recueillaient régulièrement la gloire et le bien paternels. Il ne pouvait perdre ses avantages que s’il dérogeait, en usurpant le fructueux privilège des non-nobles, c’est-à-dire en se livrant au négoce.

Comme il en faut rabattre lorsque l’on étudie, ses titres en main, les fastes d’un lignage chevaleresque! Combien d’amères vicissitudes dans son histoire! Combien de déboires, de brisements, d’écroulements souvent irrémédiables, sont le lamentable dénouement de la plupart de ces pages épiques! La décadence par l’appauvrissement, puis la déchéance, telle fut pour maintes races illustres, traditionnellement prodigues de leur bien et de leur sang, la récompense ordinaire de l’héroïsme chevaleresque, du loyalisme royaliste, de la piété patriotique. Le bon sens populaire,—une autre ruine du passé,—avait traduit ces fatales alternatives de grandeur et de fléchissement dans un adage expressif et poignant: «Cent ans bannière, cent ans civière!»

Encore étaient-ce les plus heureux parmi les bannerets, ceux qui, après un temps d’épreuves plus ou moins prolongé, parvenaient à reconquérir la fortune et la noblesse; mais combien ne se relevaient pas! Au cours de cette étude, on verra les cadets de noblesse, les «juveigneurs d’aînés»[4], et souvent les aînés mêmes, abdiquant leur onéreux privilège, se réfugier dans les villes, s’agréger à la bourgeoisie et chercher dans le trafic les moyens de redorer leur vieux blason. Deux, trois générations se consacraient à cet âpre labeur de restauration familiale, que consacraient des lettres royales de relief de dérogeance. Parfois les anciens titres s’adiraient, le souvenir même de l’extraction noble se perdait[5], et c’était par les charges d’échevinage ou par l’exercice des professions libérales que se recouvrait d’abord la noblesse personnelle, puis la noblesse héréditaire.

 

[4] D’Hozier, Armor. général, t. XI, Champagné, p. 52, charte

de 1291: «… Comme dom Gohier de Champaagné, chevalier,….

comme joveignor de éné…»

 

[5] Voyez ci-après, au chapitre XXVII, ce qui concerne la famille

d’Allard.

 

CHAPITRE III

 

Homère et Bayard.—L’honneur.—La Croix ou l’Épée.—Soldats de

Dieu ou du Roi.—Esprit de sacrifice.—Honneur triomphe de

tout.—Défense du sol national.—Bien vivre et bien

mourir.—Pierre d’Origny.—Le comte de Saint-Pern.—Chant du

départ pour la croisade.—Du Guesclin et Bayard.—La doulce

France.—L’envers de la gloire.

 

Homère, voulant peindre d’un trait un guerrier de grande race, dit de ce preux qu’il était «sans peur et sans reproche»[6]. Trois mille ans après le poëte de l’Iliade, Bayard héritait cette immortelle devise, dont l’origine, on le voit, remonte aux âges héroïques. Ce fut la devise de la chevalerie de France; après Dieu, l’honneur fut son dieu. La Croix ou l’Épée, tel était le dilemme de la vie dans les premiers temps de la féodalité; tout homme était prêtre, moine ou guerrier, c’est-à-dire soldat de Dieu[7] ou du Roi. L’esprit de sacrifice germait en pleine terre, au grand soleil de l’Honneur, et l’on ne croyait jamais avoir assez fait pour son Dieu, pour son Roi, pour son pays. «Honneur triomphe de tout!» disait une vieille devise, purement française celle-là. Tous les rouages de l’organisme féodal tendaient au même but, à la défense du sol national, ad defensionem patriæ[8], traditionnellement[9] considérée comme la loi la plus sainte après celle de Dieu, et la Noblesse, «habituée à se faire tuer», était le rempart vivant de la Patrie. La volonté du sacrifice, l’ambition d’un glorieux trépas l’animaient héréditairement; c’était l’enseignement des pères à leurs fils, des vieillards aux jeunes, des Rois aux peuples. Lisez cette épitaphe d’un chevalier du XVIe siècle, Jehan de Meaux[10]: «Le premier degré à la vertu est de naistre de parens nobles et pleins de mérites, mais le plus asseuré chemyn de la vraye gloire est de bien vivre et de bien mourir[11].» Lisez encore ces lignes si chrétiennes et si patriotiques par lesquelles, en 1578, Pierre d’Origny termine son Hérault de la Noblesse Françoise: «Faisant ainsy…, tu auras faict acquest singulier de Noblesse, non seulement pour toy mais pour ta postérité travaillant en mesme imitation généreuse, afin que d’un si grand et seul bien proposé en ce monde à ce pauvre homme terrien, le fruict en redonde à la gloire de Dieu, service du Roy et repos du pays.» Quand le Roi confère à des Français la noblesse ou quelque titre de dignité, les lettres patentes stipulent que c’est «afin que laissant à la postérité des marques de leurs mérites, leurs successeurs, incités d’une juste émulation, fassent gloire de sacrifier leurs biens et leurs vies pour la deffense et conservation de l’Estat.[12]» Et qu’importait la vie en regard de l’honneur? Sous Louis XV, dans une bataille, le comte de Saint-Pern voit son régiment ébranlé par une volée de boulets: «Eh bien! quoi, mes enfants, dit-il tranquillement, c’est du canon! Cela tue, et voilà tout!» Parole sublime, digne des temps épiques où les croisés, vaincus, traînés en captivité, menacés des plus affreux supplices, oubliaient leur effroyable misère pour jeter vers le Ciel la sainte prière d’Ézéchias: Domine, salvum fac Regem! Et quel dédain superbe de la vie dans ce chant du départ pour la Terre-Sainte: «Celui de nous qui mourra pourra dire à Dieu: Si tu es mort pour moi, ne suis-je pas mort pour toi?» Pas un de ces rudes guerriers qui ne tombât, comme plus tard Du Guesclin et Bayard, en recommandant à Dieu son âme, son prince et sa patrie. Leur fin glorieuse avivait, grandissait l’auréole de leur lignage, et les fils la consignaient avec un légitime orgueil dans les actes[13]. Ceux des croisés qui revirent «la doulce France», couverts d’indulgences, de lauriers et de dettes, durent la plupart aliéner leurs domaines pour payer leur gloire[14].

 

[6] Iliade, livre V, v. 168.

 

[7] Charte des moines de Marmoutier, v. 1254: «… sub militari

disciplina Deo militantes.»—Cartul., t. III, p. 376.

 

[8] Robertson, Introd. à l’hist. de Charles V, p. 13: «La

défense nationale était le principal objet du système féodal.»

 

[9] Dom Bouquet, t. V, p. 57, Constit. Caroli Magni: «Quicumque

beneficia habere videntur omnes in hostem veniant.»

 

[10] Époux de Louise de Bonadona.

 

[11] Clairambault, t. 943, p. 248.

 

[12] Lettres d’érection du marquisat d’Hermanville, 1651; _doss.

bleu_ 17510, Vauquelin, p. 1.

 

[13] Charte de 1109: «Goffridus Rorigo, filius Goffridi Rorigonis

qui in exercitu hierusolimitano obiit…»—Coll. d’Anjou, t.

IV, no 1290.

 

[14] Sur la ruine générale de la Noblesse par les croisades, voy.

Boulainvilliers, Essais, p. 149-152.

 

CHAPITRE IV

 

Appauvrissement et dépopulation de la Noblesse.—Chevaliers

pleuvent.—Magnanime mot d’ordre.—Morts au lict

d’honneur.—Rallye au Roy!—Etats Généraux de 1483.—La

république et la chose publique.—Vive qui vainque!—Les

casaniers.—Dégradations de noblesse.—Sully et sa chevalerie

d’honneur.—Louis XIV et la croix de Saint-Louis.—Ils se

battaient pour nous!

 

Ce qui, dans l’histoire de la chevalerie de France, est plus frappant encore que son appauvrissement jusqu’à la ruine, c’est son amoindrissement numérique, sa constante dépopulation. Dans les vieux cartulaires, à partir du XIe siècle, les chevaliers abondent, «chevaliers pleuvent», comme disait la devise des sires de Chauvigny; puis, progressivement, ils se raréfient; les guerres saintes ont dévoré les seigneurs et les fiefs; les survivants, à quelques-uns près, ne sont plus assez riches pour tenir le rang de chevalier; trois cents ans de batailles contre les Anglais, puis la fureur des guerres de religion, achèvent l’œuvre d’extermination, de spoliation, de dénobilisation. A Crécy, à Poitiers, à Cocherel, dans les champs d’Azincourt, le sang des chevaliers coula jusqu’à l’épuisement; telle bataille faucha presque toute la Noblesse d’une province[15]; mais les traditions d’honneur et de sacrifice ne mouraient pas; elles se transmettaient de génération en génération comme un magnanime mot d’ordre; Bayard, tué à Rebec, était fils, petit-fils, arrière-petit-fils, neveu, petit-neveu de gentilshommes «morts au lict d’honneur». Tant que l’on pouvait, on servait, on sacrifiait la fortune et la vie avec une généreuse obstination, en disant la devise des Montesson: «Rallye au Roy!» Le Roi! auguste et prestigieuse incarnation de la majesté, de la grandeur et de la pérennité de la Patrie française, dont la Noblesse était, je l’ai dit, le premier et le vivant rempart; vérité que proclamèrent les États généraux du Royaume, assemblés à Tours en 1483: «L’estat de Noblesse est nécessaire à la tuition et garde de la république, car c’est le nerf et la force du Royaulme.» La république, en ce temps-là, c’était la chose publique; ce n’est plus, hélas! la même chose. Aux États généraux de 1589, il fut demandé «qu’on restablist la chevallerye, comme la seule institution capable de réprimer les désordres du Royaulme[16].» C’est que non seulement les rangs de la Noblesse apparaissaient décimés, mais le désordre des choses fomentait l’indécision, le découragement, et plus d’un gentilhomme se tenait à l’écart des luttes, prêt peut-être à crier comme en Italie: «Vive qui vainque!» Un arrêt de la cour des aides, donné à Tours en 1593, déclara roturiers les nobles qui n’allaient pas à la guerre[17], tant le nom de noblesse était synonyme de service militaire, et cette affirmation se retrouve, en 1596, dans les remontrances des trois ordres du bailliage de Loudunois, aux États généraux de Rouen: «Les cazaniers et qui auront demeuré en leurs maisons sans avoir faict service à Sa Majesté seront déclarez roturiers et dégradez de noblesse, paieront une somme de deniers à Sa Majesté pour avoir manqué à leur debvoir et [seront] doresnavant taillables[18].» Deux ans avant la mort d’Henri IV, Sully pensait rendre à l’État sa splendeur et sa force par la création d’une chevalerie d’honneur[19]; patriotique conception que devait réaliser le génie de Louis XIV; et l’on sait quels miracles de vaillantise enfanta le noble appât de la croix de Saint-Louis[20].

 

[15] Par exemple, la noblesse du Perche, à la bataille de

Verneuil, en 1425.

 

[16] De Thou, Hist., ann. 1589, liv. XCIV, p. 388 et 504.

 

[17] Comme la loi des Visigoths, dégradant les Nobles oublieux de

leur premier devoir, qui était de marcher à l’ennemi pour le roi

et la patrie. (Leber, t. V, p. 415.)

 

[18] Coll. d’Anjou et Touraine, t. XI, no 4750.

 

[19] Mémoires, t. X, p. 311.

 

[20]—Vous êtes bien jeune, Monsieur! répondit Louis XIV à un

brave officier qui demandait la croix de Saint-Louis.—Sire, on

ne vit pas vieux dans votre régiment d’Orléans!

Ainsi noblesse était synonyme de «service de guerre»; le gentilhomme se devait en tout temps, à tout âge[21], à la défense du pays, et c’était, on le verra, une charge grandement en disproportion avec ses avantages honorifiques; le culte des traditions et la passion de l’honneur pouvaient seuls la rendre supportable. «Nos nobles! disait avec un tendre orgueil un paysan de l’héroïque Vendée. Ils se battaient pour nous!»—Cela, c’était leur devoir et leur droit, c’était l’honneur!

 

[21] Dans les revues de l’arrière-ban comparaissent des

gentilshommes octogénaires.—Voy. le chap. XVIII.

 

CHAPITRE V

 

L’Impôt du sang.—Héroïsme de la vieille France.—Le sang

bleu.—Fourmillement de héros.—Le marquis de Gesvres.—Le

maréchal de Choiseul.—Onze Fautrières tués dans les guerres

de Louis XIV.—Treize frères tués à Azincourt.—La folie de

l’honneur.—Le duc de la Feuillade.—Les comtes de Chabot et

de Frotté.—Noblesse oblige.—Tout son sang à sa patrie!

 

D’Hozier a laissé sous ce titre, L’Impôt du sang, ou La Noblesse de France sur les champs de bataille, un manuscrit que Mr Louis Paris a publié, en 1874, non sans avoir longuement essuyé le mauvais vouloir du gouvernement impérial; comme si les Napoléons eussent appréhendé que leur jeune gloire ne fût éclipsée par ce colossal témoignage de l’héroïsme de la vieille France! L’œuvre de d’Hozier a formé six volumes in-octavo, et l’on peut dire que le «sang bleu» y coule par torrents. Pourtant ce recueil est outrageusement incomplet; ce n’est rien que la compilation du Dictionnaire de la Noblesse, de La Chenaye-Desbois, et de l’Histoire des régiments, de M. de Roussel; le compilateur y a pris note des blessés et des morts, et c’est tout. Il faudrait plus de vingt in-folios pour composer la simple nomenclature des gentilshommes dont le sang coula pour la défense de la civilisation chrétienne et de la patrie, depuis les croisades jusqu’à nos temps. Toutefois la compilation en question constitue un éblouissant panégyrique de la valeur, du patriotisme et de l’esprit traditionnel de la Noblesse. Ce fourmillement de héros saisit l’âme d’une orgueilleuse admiration et d’une généreuse envie; ici, c’est le marquis de Gesvres, mourant, au siège de Thionville, de sa trente-neuvième blessure; là, Charles de Choiseul, dont le bâton de maréchal représente vingt-deux blessures, quatre-vingts sièges ou batailles, et ses trois fils, tués à l’ennemi. Onze frères du nom de Fautrières périssent dans les guerres de Louis XIV[22]; quand l’aîné tombe, le suivant, comme au temps des croisades, part et va prendre sa place. Les treize fils aînés de Gervais Auvé et de Guillemette de Vendôme meurent à Azincourt[23]. Et voilà comme quoi les Nobles n’avaient d’autre peine que celle de naître! Ils avaient bien aussi celle de mourir, et de se ruiner, ces hommes atteints de l’incurable folie de l’honneur, comme les croisés aliénant leurs terres pour aller au secours de la Terre-Sainte, comme les ducs de Berry et de Bourbon[24] vendant leurs domaines pour aller au secours du Roi, comme La Feuillade volant au secours de Candie avec trois cents gentilshommes équipés à ses frais. «Mieux on est né, disait le comte de Chabot à son jeune neveu, l’illustre Louis de Frotté, mieux on est né, plus on a d’obligations à remplir dans la société, et plus on doit de sacrifices au Roi et à l’État[25].» Belle paraphrase du dicton populaire: Noblesse oblige! «Mon père, dit le comte de Puisaye[26], avoit pour principe qu’un gentilhomme devoit tout son sang à sa patrie pendant la guerre, mais qu’une vie indépendante et employée à se rendre utile à ses concitoyens et à faire le bonheur de ses vassaux, quand sa fortune lui en donne les moyens, est celle qui lui convient à la paix. Cette opinion était alors partagée par beaucoup de seigneurs assez riches pour se passer de grâces et de faveurs, et trop fiers pour acheter par le sacrifice de leur indépendance une élévation factice, à laquelle ils attachaient peu de prix.» Je pourrais multiplier les citations; aucune ne serait plus éloquente, plus probante que ce mot du comte de Puisaye: «Tout son sang à sa patrie!» Il résume magnifiquement l’histoire et l’esprit de la Noblesse française.

 

[22] L’Impôt du sang, t. II, p. 120; t. III, p. 12; t. V, p.

156—O. de Poli, Royal-Vaisseaux, p. 48.

 

[23] Pièces orig., t. 148, Auvé, p. 31.

 

[24] La Mure, t. II, p. 524, col. 1.

 

[25] L. de la Sicotière, Un chapitre de l’hist. de Frotté,

1884, p. 16.

 

[26] Mémoires, t. I, p. 127-128.

 

CHAPITRE VI

 

Officiers d’emblée.—Stage militaire.—François de la Noüe

Bras-de-fer et les Ecoles militaires.—Gentilshommes simples

soldats.—La Vernade, Beauharnais, Praslin, Rohan, Dampierre,

La Guiche, Biron.—Marc Courtin.—Le Tiers-État, séminaire de

Noblesse.—La révolution et les privilèges.—La terre aux

paysans.—Les naufrageurs.—_In sudore sanguinis._

 

Un préjugé très répandu, c’est que tout noble était officier d’emblée; pas plus, cependant, que de nos jours, un Saint-Cyrien. Le stage militaire était aussi rigoureux autrefois qu’à présent. Avant l’institution des Écoles militaires, réclamée dès 1580 par François de la Noüe[27], les jeunes gentilshommes l’accomplissaient aux XIVe et XVe siècles, sous la conduite des chevaliers ou des écuyers; plus tard, dans les compagnies d’archers, puis dans les régiments. Une ordonnance du 30 septembre 1668, rendue par Bouchu, intendant de Bourgogne, appelle à faire les preuves de leur noblesse les gentilshommes alors au service du Roi comme «simples soldats de cavallerye ou d’infanterye»[28]. En 1641, Jean de la Vernade est cavalier au régiment de Sirot[29]; en 1673, Mr de Beauharnois, cavalier au régiment des Fourneaux; Mr de Praslin, cavalier au Régiment Royal; Mrs de Rohan, de Renouard, de Cochefillet, de Dampierre, de la Guiche, cavaliers au régiment Royal-Wallon[30]; en 1693, Mr de Biron, cavalier au régiment de Girardin, et Mr de Praslin, au régiment de Florensac[31]. On trouvera, dans cette histoire généalogique, Marc Courtin, mort brigadier des armées du Roi, servant d’abord comme simple soldat[32]. On verra plus loin ce qu’il faut penser de cet autre préjugé que les nobles seuls pûssent parvenir aux grades. Et quand il en eût été ainsi, les rangs de la Noblesse n’étaient-ils pas ouverts au mérite? Encore une fois, elle ne constituait pas une caste, la caste étant exclusive, «mais une classe de familles illustres dans laquelle chacun pouvait aspirer à se faire admettre, ou à faire admettre ses enfants; d’où l’adage ancien: Le Tiers-Estat est séminaire de Noblesse[33].»

 

[27] Dans ses curieux Mémoires.—Voy. mon _Précis généal. de la

Maison de la Noüe_.

 

[28] Chartrier de Beauvoir, no 164, orig. impr.

 

[29] Montres, t. XCV, p. 1176.

 

[30] Montres, t. CXII, p. 1694; t. CXIII, p. 1862; t. p. CXV,

p. 2061.

 

[31] Montres, t. CXXIX, p. 3559, 3575.

 

[32] Preuves, nos 1624, 1625.

 

[33] Cte de la Porte, Membre Honoraire du Conseil Héraldique de

France, Hist. généal., p. 11.

La révolution se glorifie de la suppression des privilèges, c’est-à-dire qu’elle a lésé toutes les classes, car chacune avait les siens: la bourgeoisie, le privilège du commerce; les travailleurs, le privilège de rester à leurs travaux et de ne payer pas l’impôt du sang. La révolution a dit au peuple qu’elle supprimait des barrières, quand elle supprimait les échelons par lesquels les citoyens de la condition même la plus modeste pouvaient, le mérite aidant, monter jusques à la cîme sociale[34]. Elle a, tout au contraire, dressé des barrières à peu près infranchissables pour la masse du peuple, parqué désormais dans son milieu comme dans une galère; elle lui donne à ronger l’os de la prétendue gratuité de l’enseignement primaire; mais l’élévation croissante du niveau des études supérieures creuse entre le peuple et les privilégiés de l’instruction un fossé dont les ouvriers intelligents perçoivent seuls la largeur et la profondeur. La révolution les a même dépouillés des avantages qui découlaient de l’association corporative, et qu’elle n’a compensés par rien.

 

[34] Cf. O. de Poli, Royal-Vaisseaux, p. 2-3, 47.

Au peuple des champs, elle a dit qu’elle lui donnait la terre; niaise duperie qui ne leurre plus que l’ignorance. A toute époque, on le verra, le paysan fut propriétaire, et les familles anoblies sont innombrables dont la fortune eut pour point de départ la culture de leurs terres. Le censitaire, l’emphytéote, le serf même les avoient acquises originellement au prix de redevances ou de services librement stipulés, réciproquement utiles. En confisquant les biens des moines et du clergé, la révolution spoliait surtout les pauvres; en confisquant ceux des Nobles, elle perpétrait un vol aggravé d’ingratitude. Quelques habiles, légers de scrupules, comme les naufrageurs, ont bénéficié des épaves; mais la plus grosse part de ce bien mal acquis devait sombrer dans le gouffre de la banqueroute révolutionnaire.

Aujourd’hui, dépouillée de sa puissance, la Noblesse garde encore un mystérieux prestige, comme ces splendeurs du soleil couchant qui ressemblent à des aurores. Quand le penseur s’arrête à contempler les grandes tombes de l’histoire, couchées aux pieds du Dieu de Clovis et de saint Louis, une grave et fière leçon s’élève de la poussière des hommes: il n’y a point, sur la noble terre de France, de droits de fraîche date, et la génération vivante doit tous les siens au labeur, au courage, aux sacrifices de ses devancières. A l’exemple des Rois, la Noblesse a cimenté l’édifice national «à la sueur de son sang», comme dit une devise qui m’est chère, et quel fut son salaire? La calomnie, l’outrage, la spoliation, l’exil, les supplices. Examinons si elle avait mérité cet excès d’ingratitude et ces indignités.

 

CHAPITRE VII

 

Royaume en petit.—Stipendiaires.—Le génie du Christianisme et

la chevalerie.—Tancrède.—La fraternité vraie.—La charité

devient la grande loi féodale.—Coup d’œil sur les

concessions des seigneurs aux populations rurales.—Les

forêts du Roi.—Opinion de Pecquet.—Influence de la

Religion.—Esprit de réciprocité.—La féodalité, plus

libérale que la révolution et l’état moderne.—_Risum

teneatis!_

 

Au début de la féodalité, chaque seigneur a ses barons[35], ses pairs, généralement de son estoc, qui composent sa cour et son conseil; car chaque fief est un royaume en petit, avec ses gens de justice et ses gens de guerre, milites, tant nobles que non nobles[36], aux gages du seigneur[37]; et cet état de stipendiaire, considéré comme dérogeant, jette sur les milites un vernis de défaveur et même comme une sorte de déshonneur[38]. Le génie du Christianisme s’empare de ces hommes farouches, barbares, prompts à toutes les audaces de la force brutale, les assouplit au respect des lois divines, les convertit à la religion du devoir, les transforme en chevaliers de Jésus-Christ, et la qualification de miles, naguère entourée de crainte et de sourd mépris, devient le titre d’honneur le plus éclatant, le plus envié, le plus haut[39], à ce point que Tancrède le plaçait au-dessus même du titre de Roi[40]. Le père consigne avec orgueil dans les chartes que son fils, tout jeune encore, est déjà revêtu de l’ordre de chevalerie[41]. Sous l’influence féconde de l’Eglise, la charité devient la grande loi féodale; l’amour des pauvres, des humbles, des faibles, la fraternité chrétienne, la fraternité vraie, celle-là, inspirent et multiplient les fondations généreuses, les donations aux monastères, ministres nés de l’aumône privée et de l’assistance discrète, les hospices et les maladeries pour les vassaux et les pauvres voyageurs, les concessions de droits d’usage dans les bois seigneuriaux, si précieuses pour les populations rurales; et, sur ce dernier point, j’invoquerai le témoignage d’un ancien chef de l’administration forestière, homme éminent que la mort a brusquement enlevé à ses consciencieux et remarquables travaux; la citation sera longue, mais probative.

 

[35] Charte de 1025: «Humbaldus Virsionensis dominus et barones

ejus.»—_Cartul. de Vierzon_, fol. 12.

 

[36] Guill{e}, seigneur de Talmont, v. 1080: «… milites suos tam

nobiles quam ignobiles.»—Dom Fonteneau, t. XIV, p. 245.

 

[37] Charte de 1053: «Ego Ebroinus miles stipendiarius.»—_Coll.

d’Anjou_, t. II, no 541.

 

[38] Charte de 1045: «Ego Almoricus vir nobilis, tamen

miles.—Dom Grenier, t. LXVIII, fol. 260, no 7.

 

[39] Cf. Léon Gautier, La Chevalerie.

 

[40] Michaud, t. I, p. 455-456.

 

[41] Charte de Raoul, comte de Soissons, 1183: «Aalis uxor mea et

Guido, filius ejus, jam miles factus.» (Senlis, t. I, fol.

24.)—Charte de Bouchard, seigneur de l’Isle, 1184: «… filiis

meis Bucardo, jam milite, et Barth{o} puero.» (Marmoutier, t. II,

p. 276.)

 

«Si on considère qu’une portion souvent importante, quand ce

n’était pas la _totalité des produits forestiers, était absorbée

par ces usages_, il serait injuste de méconnaître que la

concession de la plupart de ces droits a été, de la part des

seigneurs, un _sacrifice tout aussi grand que la constitution des

forêts communales cédées en toute propriété_. Il serait injuste,

soit de déprécier outre mesure la valeur des donations faites par

les seigneurs, soit de rabaisser la libéralité de ces hauts et

puissants personnages qui, héritiers des conquérants et par

conséquent possesseurs par le droit de conquête, auraient pu très

probablement se refuser envers des communautés d’habitants sans

puissance, _à des concessions que leurs successeurs ont été

jusqu’à détruire_. Par exemple, dans une forêt de 5,000 hectares,

ancienne propriété des comtes d’Alençon, les droits réglementés

au profit de deux abbayes, d’un prieuré, d’une réunion de prêtres

séculiers, de six particuliers, de vingt paroisses environnant

la forêt, consistaient en 150 cordes de bois de feu équivalentes

à six cents stères actuels, en bois à bâtir pour une des abbayes

et pour la réunion des prêtres séculiers, en droits au mort-bois

et au bois mort, au bois cassé, brisé et tombé, en droits de

pâturage et de panage pour au moins 1,900 brebis, 1,000 chevaux,

3,000 porcs, 1,000 bêtes à cornes, en totalité plus de 6,900

têtes d’animaux. Or, si, indépendamment de ce qui précède, on

remarque avec le célèbre commentateur Pecquet, grand maître des

eaux et forêts de Normandie en 1753, qu’avant l’ordonnance de

1669, «_presque toutes les forêts du Roi étaient inondées de

droits de pâturage gratuits, qu’il n’y avait personne, un peu

voisin des forêts, qui n’y fût usager_, qu’en parlant du droit de

pâturage il dit aussi: _C’est une grâce des Rois, une aisance

qu’ils ont bien voulu accorder à leurs sujets_,» on comprend

quelle était autrefois l’importance des forêts pour

l’approvisionnement des populations d’alentour et pour la

nourriture de leurs animaux domestiques…

 

«… Ceux-là, mêmes qui avaient pu abuser de la puissance que

l’institution féodale avait mise entre leurs mains, ont pu aussi

céder à _l’influence de la civilisation religieuse, obéir aux

sentiments généreux que l’ardente foi de cette époque et la

charité leur inspiraient_ envers les peuples dont ils étaient les

maîtres plus cléments que leurs prédécesseurs. Si même on

considère que les importantes concessions dont je parle ont

coïncidé avec les croisades, avec l’honneur chevaleresque, avec

l’apparition de grandes individualités laïques et religieuses,

avec de nombreuses fondations de charité et avec l’élévation des

grandes basiliques chrétiennes; si on considère enfin que c’est

au moyen âge que la religion chrétienne et la charité ont eu le

plus grand développement et ont exercé le plus d’influence, _il

ne faut pas s’étonner qu’un même esprit, qu’un même courant

d’idées ait inspiré ces mouvements généreux_ d’une époque qui,

malgré ce qu’avait d’oppressif une autorité si morcelée et sans

contrôle, se distinguait, au moins, par l’indépendance et les

autres vertus viriles de ces fiers seigneurs.

 

«Dans l’appréciation d’une époque, il importe de tenir compte de

toutes les circonstances, et il ne faut pas perdre de vue que

beaucoup d’historiens n’ont toujours parlé que des méfaits du

régime féodal _sans jamais vouloir chercher ce qu’il avait pu

faire de bien_; qu’ils ont fait ressortir tous les abus de

l’autorité féodale, mais _qu’ils ont passé sous silence l’esprit

de communauté ou de réciprocité de certains intérêts_ qui, aux

moments les moins mauvais de l’époque féodale, _s’était établi

entre beaucoup de seigneurs et les peuples de leurs fiefs, ainsi

que le démontrent les concessions forestières faites à tant de

réunions d’habitants_. Je dois ajouter que ce n’est pas seulement

des seigneurs féodaux, mais aussi de nombreuses abbayes ou autres

communautés religieuses propriétaires de forêts, que les réunions

d’habitants, constituées plus tard en communes proprement dites,

ont obtenu au moyen âge de si nombreuses concessions, car il

était naturel que les peuples trouvassent ces sortes d’avantages

autant auprès de ceux qui prêchaient la charité qu’auprès des

seigneurs auxquels elle était prêchée; _et on sait d’ailleurs

qu’indépendamment de ces jouissances forestières, les anciens

monastères employaient leurs revenus à secourir l’infortune et

la misère. Il est même permis de se demander quel avantage ont

trouvé les malheureux à la destruction de ces établissements de

charité_.

 

«… Quiconque étudiera les titres de concessions forestières au

moyen âge, pour en découvrir les véritables mobiles, y

reconnaîtra sans peine que _les donateurs n’ont le plus souvent

obéi qu’à des sentiments de religion et de charité_, et n’y

trouvera pas la moindre trace d’une soumission forcée aux

exigences des populations. Je sais que plusieurs attribuent à

d’autres causes les concessions forestières. Ces concessions de

l’époque féodale ayant été souvent accordées à de simples

bourgades, ne jouissant encore d’aucune institution communale,

elles sont considérées par certains comme la conséquence

naturelle de l’obligation personnelle du contrat qui, lorsque le

régime féodal régnait dans toute la plénitude de son principe,

liait le seigneur à ses vassaux, ou comme une juste rémunération

par le suzerain des prestations et des redevances des vassaux.

Quoique dans ce système on ne tienne pas compte des causes

morales, religieuses et civilisatrices dont j’ai parlé, il n’est

pas moins vrai qu’un système par suite duquel les seigneurs

accordaient au peuple de pareilles concessions, en échange même

de prestations, de redevances ou d’impôts, _était plus libéral

envers les peuples qu’on n’a bien voulu le dire, plus libéral

surtout, au point de vue forestier, que certains régimes modernes

sous lesquels, en rémunération même des impôts plus ou moins

équivalents aux prestations du régime féodal, les lois actuelles

n’accordent pas aux peuples la moindre jouissance forestière_.

L’antique libéralité envers ces peuples a progressivement

diminué avec l’esprit chrétien et avec la charité qui en était

la conséquence nécessaire.

 

«Enfin, d’autres disent que les seigneurs des dixième, onzième et

douzième siècles ont été obligés de céder aux réclamations des

habitants des campagnes en leur accordant les concessions

forestières. Mais, si c’est à cette cause qu’on doit attribuer

ces concessions, _il faut avouer qu’au moyen âge les communautés

d’habitants luttaient avec avantage contre la puissance des

seigneurs féodaux_, puisque d’une part les cités, les

agglomérations urbaines conquéraient des institutions municipales

dont certaines étaient presque républicaines; que, d’une autre

part, les bourgades les plus modestes obtenaient, toutes

dépourvues qu’elles étaient de moyens de pression violente sur

les seigneurs, la consécration des jouissances forestières

qu’elles considéraient presque comme des droits, quoique les

seigneurs fûssent propriétaires des forêts par un ancien droit de

conquête. On ne peut disconvenir que les seigneurs n’avaient plus

envers le peuple, à l’époque des concessions, toute la puissance

oppressive qu’on leur a attribuée. _Ces concessions démontrent

même que les désirs ou les réclamations des communes étaient d’un

tout autre poids sur l’esprit des chefs de chaque famille

féodale, que le seraient les réclamations de ces mêmes communes

sur l’Etat abstrait et centralisé d’aujourd’hui._

 

«… Mais, quelle qu’en ait été au juste la cause, les

concessions forestières démontrent d’une manière évidente que,

malgré les vices du régime féodal, malgré ce que d’extrêmes

inégalités entre les classes composant la nation française et ce

que les privilèges dont jouissait la Noblesse ont d’antipathique

à l’esprit social et aux idées démocratiques d’aujourd’hui, _les

peuples avaient plus d’indépendance, plus de moyens de faire

respecter leurs droits qu’on n’a cherché à le faire croire_. Il

est certain aussi qu’aux époques postérieures de notre histoire,

de pareils avantages ne furent plut accordés. L’Etat,

propriétaire actuel de ces forêts, jouit de leurs revenus à

l’exclusion de toute espèce de tolérance. La loi forestière, non

seulement supprime jusqu’à l’usage du bois mort, non seulement

s’oppose à toute espèce de concession de droits d’usage, à

l’avenir, dans les forêts de l’Etat, mais elle ne tend à rien

moins qu’à l’abolition complète des droits de pâturage et des

droits de chauffage qui ont été maintenus par l’ordonnance de

1669, ainsi que des bois de construction. _Aux anciennes

libéralités des seigneurs a succédé un régime de moins en moins

libéral._

 

«Les anciens droits d’usage forestiers, les nombreuses tolérances

rurales, telles que la vaine pâture dont témoignent les vieilles

coutumes, démontrent que, si ce n’est la chasse dont les nobles

s’étaient réservé le privilège, _la propriété royale, comme celle

des seigneurs et celle des particuliers, était autrement

accessible à ceux qui ne possédaient rien, que l’est en ce moment

la propriété sous la garde de nos lois_[42].»

 

[42] La propriété forestière, par un ancien Conservateur des

forêts, passim.

Et voilà comment la révolution a donné la terre aux paysans: en les dépossédant de jouissances et de droits libéralement concédés par les seigneurs! Risum teneatis!

 

CHAPITRE VIII

 

Chrétiennes libéralités.—Grands repentirs.—Sobriquets

vengeurs.—Surnoms élogieux.—Sous la bure des

cloîtres.—Inhumés en habit religieux.—Chevalier

moine.—Hugues Courtin.—Paupérisme.—_Ubi Ecclesia, ibi

miles._—Les Cartulaires monastiques.—Ce que le peuple doit

aux Moines.—Ecoles vraiment gratuites.—Marmoutier et Cluny.

 

Le sentiment de la foi chrétienne dictait ces nobles libéralités, toujours faites pour le repos de l’âme du donateur, de ses parents, de ses amis[43]. C’est ainsi qu’en 1230 Dreux de Mello, seigneur de Loches et de Mayenne, affranchit à perpétuité de toute espèce d’impôts ses vassaux de Saint-Mars-sur-la-Futaie[44], et qu’en 1264 le seigneur de Bagneux exempta les siens de presque toutes charges[45]. Ce n’est pas à dire que tous les Nobles fûssent aussi larges, ni qu’ils fûssent tous parfaits; pour être seigneurs, ils n’en étaient pas moins hommes, avec toutes les faiblesses de l’humanité; mais, ce qu’oublient de relater les détracteurs systématiques du passé, les plus endurcis et les plus puissants, avant de paraître devant Celui qui juge les justices, avaient à cœur de réparer les torts ou le mal qu’ils avaient faits[46]. C’était sous l’influence vénérée de la Religion que germaient dans les âmes ces grands et admirables repentirs qui ne sont pas le moindre honneur des temps féodaux; et parfois, pour marquer sa contrition du sceau de l’humilité, le seigneur prenait non ses pairs, mais ses serfs à témoins de ses restitutions[47]. Pour un seigneur dur à ses vassaux et flétri d’un sobriquet vengeur, comme Guillaume Talvas[48], combien, comme les Lusignan, furent surnommés «le bon» par la reconnaissance de leurs sujets! «Les peuples, dit un ancien héraldiste, préfèrent un seigneur noble à un non-noble. Bienheureuse est la terre, dit l’Ecclésiaste, dont le Roi est noble[49]!»

 

[43] Charte de 1260: «… pro salute anime mee et amicorum

meorum.» (_St Cyr-de-Friardel_, fol. 15 vo.)—Contrat de partage

du 18 mars 1501: «Si le dict pré vault par an plus grant somme,

led. Françoys Courtin, ses hers et aians cause, seront tenuz

l’employer en bienfaiz pour les ames de leurs amys trespassez.»

(Preuves, no 264.)

 

[44] Fontaine-Daniel, fol. 51 vo.

 

[45] «Pro anima patris nostri.»—Cartul. du dioc. de Paris, p.