Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique

Oscar de (Philippe François Joseph) Poli · Chapitre 4 sur 12

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Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique

Chapitre 1886

[127] Cartul. de Cluny, t. I, fol. 34: «Quidam miles et

clericus nomine Achardus.»

 

[128] Coll. de Poitou, t. XVII, fol. 82.

 

[129] Extr. de cartul. relat. à la Bret., p. 733: «Fulco

dominus de Tusse, ma{gr} scholasticus cenom.»—_Obit. de l’égl. du

Mans_, fol. 3: «Fulco quondam dns de Tusseyo ac

scholast. cenom.»

 

[130] Borel d’Hauterive, t. XVI, p. 236.

 

[131] Dom Villevieille, Trésor, t. XCI, vo Villedavray.

 

[132] Coll. d’Anjou, t. VII, no 3337: «… ad querendum libros

ut possent studere in eis et addiscere in schollis.»

Au même temps, le proviseur de la Sorbonne s’appelle Guillaume de Montmorency[133]. En 1368, «Messire Girerd d’Estres, chevalier, seigneur de Banneins», se qualifie «docteur en loix»[134]. En 1382, Guillaume Musnet se dit «compeignon de Jehan et Guy, nepveuz monseigneur le conte de Bloys, estudians à Engiers[135]». Je trouve, en 1391, «Euvrart de Hautelaine, maistre d’eschole d’Anthoyne monsieur, filz du duc de Bourgoingne[136]». Guillaume de Clugny, seigneur de Conforgien, d’extraction chevaleresque, est qualifié dans son épitaphe, en 1386, «noble seigneur et saige, licentié en loix et en décret[137]». Boniface de Castellane, baron d’Allemagne, testant en 1393, laisse «à sa fille des livres de droict, comme un trésor, pour par elle espouser un homme de robe longue, docteur jurisconsulte[138]». Noble homme messire Raymond de Bernard, chevalier, se qualifie en 1394 «docteur en lois[139]». En 1399, «noble et scientificque Raoul de Refuge», d’extraction chevaleresque, est «docteur régent en l’Université d’Angers[140]». En 1469, «noble homme Jehan de Chandemanche, escuyer», fils de René, chevalier, et de noble dame Aliette Courtin, est «escholier estudiant» en la même université[141]. En 1540, «noble personne Jehan de Clèves, fils de deffunt messire Hermand de Clèves, chevalier», est «escolier estudiant en l’université de Paris[142]». Lisez cet «Estat des escoliers du Roy estudians au collège Royal de Champagne dict de Navarre», en 1581[143]; ils sont là trente jeunes gentilshommes, s’instruisant à l’exemple de leurs pères. Quand donc les Nobles ont-ils méprisé l’instruction? On raconte, il est vrai, que Bertrand du Guesclin ne savait pas écrire; mais ce fait est précisément noté comme une singularité, et d’ailleurs il se retourne contre les apôtres de l’instruction à outrance, puisqu’il démontre qu’il n’est pas indispensable de savoir écrire pour devenir un grand citoyen, un grand capitaine, un grand homme et le sauveur de la Patrie.

 

[133] Cartul. de la Sorbonne, fol. 27, 33 vo, 34: «Guillelmus

de Monte Moranciaco, provisor domus pauperum magistrorum de

Seurbonio.»

 

[134] Clairambault, t. DCCLXXXVI, p. 66.

 

[135] Quittances, t. XXVIII, p. 366.

 

[136] Rossignol, Invent. somm. des Arch. de la Côte-d’or, t. I,

p. 137.

 

[137] Dom Plancher, t. I, p. 353.

 

[138] Doss. bleu 4102, Castellane, fol. 167.

 

[139] Cartul. de Provence, t. I, p. 44.

 

[140] Cartul. de Bonneval, p. 119.

 

[141] Preuves, no 114.

 

[142] Pièces orig., t. 2610, Salazar, p. 186.

 

[143] Clairambault, t. CCCI, p. 234.

Comment oser parler de l’ignorance de la Noblesse, lorsque la France lui doit ses premiers poètes, les troubadours, Fortunat, Thibaut de Champagne, Charles d’Orléans, Malherbe; son premier penseur, Abaylard; ses premiers jurisconsultes, Beaumanoir, Navarre, Jehan d’Ibelin, et ce merveilleux cortège de chroniqueurs et d’historiens qui, depuis Grégoire de Tours, forme une partie, non la moins brillante, de sa gloire littéraire? Nos plus anciens documents historiques en langue française sont de la fin du XIIe siècle. Le premier de tous est l’histoire de la cinquième croisade et de la prise de Constantinople, par Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne; vient ensuite le compagnon de saint Louis, l’historien de la septième croisade, le bon sire de Joinville; et ces deux chroniqueurs étaient de la plus noble race après celle de nos Rois. Puis c’est Enguerrand de Monstrelet, gentilhomme du comté de Boulogne; Georges Chastelain, issu de la maison de Gavres, ami de Philippe le bon, duc de Bourgogne; Mathieu de Coucy, noble du Hainaut; Jehan de Troyes, fils du grand-maître de l’artillerie de Charles VII; Philippe de Commines, sire d’Argenton; Olivier de la Marche, conseiller du duc de Bourgogne; Guillaume de Marillac, secrétaire du connétable de Bourbon; François de Rabutin, Guillaume de Rochechouart, Martin du Bellay, Hurault de Cheverny, l’amiral de Coligny, François de la Noüe Bras-de-fer, illustre gentilhomme breton, Michel de Castelnau, Claude de la Chastre, maréchal de France, Pierre de l’Estoile, Sully, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, de Thou, Turenne, Saulx-Tavannes, d’Aubigné, le maréchal de Marillac, Charles de Valois, duc d’Angoulême, le maréchal de Montluc, le comte de Montrésor, et cent autres. Et ce splendide renouveau des arts, des lettres et des sciences, la Renaissance, son nom se peut-il séparer de ceux du Roi-chevalier et des grands seigneurs qui en furent les magnifiques initiateurs, les Montmorency, les Amboise, les Gouffier, les Urfé[144]? «Mentez, mes amis, disait à ses séides le sieur de Voltaire, il en reste toujours quelque chose.» C’était renouvelé du Pogge, à qui l’on signalait de ses mensonges historiques: «Laissez faire, répondit-il, d’ici à trois cents ans tout cela sera vrai.»

 

[144] Cf. Laurentie, t. IV, p. 109.

Le vandalisme révolutionnaire, héritier du mensonge philosophique, se flattait d’anéantir le prestige de la Noblesse en faisant un autodafé de ses parchemins; puis l’école du mensonge est venue à la rescousse; on peut salir l’histoire, on ne la détruit pas.

 

CHAPITRE XIII

 

Les Nobles au barreau.—Assises de Jérusalem.—Le

d’Ibelin.—Philippe de Navarre.—Gentilshommes

jurisconsultes.—Les géants des batailles.—Chevaliers en

armes et chevaliers en lois.—Comment les Nobles se

détachèrent de l’étude du droit.—Seigneurs en loi.—Ecuyers

en droits.—Jean Carondelet.—Pierre Puy.—La bourgeoisie

remplace la Noblesse dans les parlements.

 

Eustache des Champs, dans une de ses ballades, regrette le temps où l’étude des arts libéraux était l’apanage des Nobles, où les plus grands seigneurs, après avoir défendu par les armes les droits de la patrie, défendaient par leur éloquence les droits des particuliers, imitant en cela «les Romains, qui se consacraient également aux exercices de la guerre et à ceux de la plaidoyerie[145].» Dans les premiers siècles de la féodalité, nous trouvons, en effet, des chevaliers de vieux lignage, comme Pierre de Touchebœuf, comme Pierre de Faydit[146], comme Baudouin de Gombert, que j’ai déjà cité, se qualifier juges, judices, ou juristes. L’étude approfondie du droit était alors singulièrement en honneur parmi les Nobles, et ce fut ainsi que le royaume de Jérusalem leur dut ses admirables constitutions; Jean d’Ibelin, qui rédigea les Assises, était un haut et puissant baron, et son petit-fils, Jacques d’Ibelin, fils du prince de Tibériade et d’Alix de Lusignan, écrivit un traité succinct de jurisprudence féodale. Causant de jurisprudence avec le roi Amaury, Raoul de Tibériade disait avec un légitime orgueil «qu’il ne feroit pas son pareil, Remont Antiaume, ne aultre soutil borgeois[147]». Philippe de Navarre, le preux chevalier, le guerrier infatigable, l’habile politique, couvert d’honneurs et de gloire, disait sur la fin de sa brillante carrière: «Je suis, envieilly en plaidant pour aultruy[148].» Gentilshommes et bourgeois rivalisaient généreusement sur le noble terrain du droit; on les voit siéger côte à côte[149] sous l’orme de justice[150]. Quand les paysans ont un litige, leurs prudhommes désignent à l’unanimité des suffrages un chevalier pour arbitre[151]. Les cours de justice sont remplies de barons[152]; ils composent le parlement du Roi[153]; Jean de Vieuxpont, conseiller en 1315[154], Quentin de Moÿ, conseiller en 1410[155], Henri de Marle, chevalier, président au parlement en 1409[156], étaient de la première noblesse. Pendant longtemps, pour les fonctions de justice, «on élut de préférence des nobles, quand ils se trouvaient suffisans[157]». Et c’étaient bien les compagnons des du Guesclin et des Barbazan, les «géants des batailles», non pas des «chevaliers en loix», qui dépouillaient le heaume et la cuirasse pour revêtir le manteau de justice; le 4 mars 1405, Charles VI mande aux gens de ses comptes: «Comme de longue observance et grant ancieneté les chevaliers en armes de nostre conseil, servans en ordonnance en nostre court de parlement et semblablement ès requestes de nostre hostel, ont accoustumé d’avoir dix livres par chacun an pour manteaulx[158]…» Ce furent les grandes guerres nationales qui détachèrent les Nobles de l’étude du droit et des charges judiciaires; la patrie était en danger; ils ne furent plus, ils ne devaient plus être que des hommes d’épée, et la bourgeoisie fit du parlement sa chose. En prenant la place des chevaliers, elle s’attribua la chevalerie; car c’est exactement de ce temps que datent ces «chevaliers de lois» dont parlent Pasquier et Loiseau[159]. Dès le commencement du XIVe siècle, on trouve, à vrai dire, des «seigneurs en loy[160]», mais «seigneur» n’avait pas d’autre sens que «maître», et l’expression, pour être prétentieuse, n’était pas absolument hyperbolique. Les «bacheliers en lois[161]» viennent ensuite, et plus tard on rencontre jusqu’à des «escuyers en droicts»[162]. Ce fut alors que pour se distinguer de cette chevalerie et de cette bachellerie de robins, les gentilshommes adoptèrent la qualification de chevaliers d’armes, milites in armis. Nous venons de la constater dans un mandement de Charles VI, et elle ne doit tomber en désuétude qu’au XVIe siècle. «Et si fut prins ung gentilhomme d’armes nommé Jouan Chervié», dit Monstrelet, à l’armée 1419[163]. Voici, en 1458, «Baudet Berthelot, chevalier d’armes, lieutenant général du bailly de Touraine[164]»; en 1480, «noble et sage homme messire Pierre Puy, chevalier en armes, conseiller et chambellan du Roy nostre sire[165]»; et, en 1506, «feu de pieuse mémoire noble et magnifique et généreux homme messire Jehan Carondelet, vivant chevalier en armes[166]». C’était aussi pour n’être pas confondus avec les chevaliers en lois et les écuyers en droits qu’au XVIe siècle des Nobles ne prenaient ni la qualité d’écuyer, ni celle de chevalier, et s’intitulaient fièrement «gentilshommes[167]».

 

[145] Sainte-Palaye, p. 22, 73, 83.

 

[146] Chartes de l’abb. d’Uzerche, vers 1135; citées par

Saint-Allais, t. XIV, p. 186, note 2.

 

[147] L. de Mas-Latrie, L’Ile de Chypre, p. 372.—_Assises de

Jérus._, t. I, p. 523.—Cf. E. Rey, Colonies franques de Syrie,

p. 171-172.

 

[148] Borel d’Hauterive, Ann., t. XXIV, p. 231.

 

[149] Cartul. de Marmoutier, t. II, p. 297, vers 1126: «…

justo judicio procerum et burgensium.»

 

[150] Cartul. de St Vinc. du Mans, B. N., p. 265-266: «… qui

cum abbate erant subtus ulmum que est ante ecclesiam.»

 

[151] Cartul. de St Vinc. du Mans, p. 486, charte de juin 1205.

 

[152] Cf. A. du Buisson de Courson, Rech. nobil., p. 268.

 

[153] Laurentie, t. II, p. 353.

 

[154] Doss. bleu 17791, Vieuxpont, p. 19.

 

[155] Borel d’Hauterive, t. XXXIV, p. 150.

 

[156] Cartul. de St Corneille de Compiègne, B. N., ms. latin

9171, p. 235: «Henricus de Marla, miles, domini nostri regis

consiliarius et in suo parlamento præsidens.»

 

[157] P. de Miraulmont, De l’orig. du parl. de Paris, 1612, p.

51-52.—Cf. H.-F. de Malte, Les nobles dans les tribunaux,

1680, pass.

 

[158] Chartes royales, t. XII, p. 575.

 

[159] La Roque, Traité de la nobl., p. 143: «Pasquier (_Rech.

de la France_, liv. II) et Loiseau (_Offices_, liv. I, ch. IX),

disent qu’il y a deux sortes de chevaliers en France, les uns

d’armes et les autres de loix.» Au XVe siècle, il y avait, dans

l’église de Lyon, sept milites jurisperiti chargés de défendre

ses droits. (_Tiltres du Lyonnois_, fol. 184.)—Cf.

Boulainvilliers, p. 123-124.

 

[160] L. de Mas-Latrie, Hist. de Chypre, Documents, t. I, p.

149: «1328. Mons. Pierre Champion, seigneur en loy.»

 

[161] Marmoutier, t. III, p. 25: «1398. Symon Destrees,

bachellier en loys, garde du seel de la conté de Sancerre.»

 

[162] Cartul. d’Abenon, fol. 71: «1543. Es plès d’Orbec tenuz

par nous Jacq. Baudoin, escuier es droictz, vicomte dud. lieu.»

 

[163] Chroniq., p. 452.

 

[164] Marmoutier. t. II, p. 480.

 

[165] L’abbé F. Renon, _Chron. de N. D. d’Espérance de

Montbrison_, p. 556.

 

[166] Carrés, t. CLIII, Carondelet, p. 1: «… dum viveret

miles in armis.»

 

[167] Dom Fonteneau, t. XIV, p. 619, acte de 1568: «Noble homme

Pierre Goheau, gentilhomme, seigneur de Laubinière en Touraine.»

 

CHAPITRE XIV

 

Hiérarchie féodale.—Gentilshommes bourgeois.—Noblesse

urbaine.—Comment les Nobles s’agrégeaient à la

bourgeoisie.—Les Chaponay, les Châteaubriand, les Chabot,

les Sainte-Aldegonde, les les Croy.—Ecuyer et

marchand.—Deux catégories de bourgeois.—Benoît

Caudron.—Bourgeois et marchand de sang royal.—Gérard de

Castille et sa postérité.

 

«Duc est la première dignité, et puis contes, et puis vicontes, et puis barons, et puis chastelain, et puis vavassor, et puis citaen, et puis vilain[168].» Nous avons là toute la hiérarchie féodale. Citoyen, vicinus[169], bourgeois, ce sont trois mots synonymes. Des généalogistes se sont refusés à ranger dans la noblesse d’ancienne extraction certaines familles, parce qu’en remontant les degrés de leur filiation, ils y découvraient un bourgeois. D’autres ont justement émis l’opinion que, même sous le régime purement féodal, l’on pouvait être à la fois gentilhomme de race et bourgeois de ville[170]; «surtout sous le régime purement féodal», devaient-ils dire. La Noblesse se recrutait seulement par en bas; la bourgeoisie, corps mixte, se recrutait par en bas et par en haut. Il n’y avait pas alors, entre ces deux corps sociaux, la distinction absolue, la division fomentée par l’appauvrissement de la Noblesse, accrue par les guerres de religion et poussée à l’aigu par la révolution. Avec la simple nomenclature des bourgeois des bonnes villes, du XIIe au XVe siècle, on ferait un splendide nobiliaire chevaleresque. Le plus souvent, lorsque, dans les chartes ou les annales, on rencontre de grands noms accompagnés de la qualification de bourgeois, la présomption vient à l’esprit qu’on se trouve en présence de roturiers ayant pris le nom de leur lieu d’origine; le fait a certainement pu se produire; mais, en règle générale, ce sont des gentilshommes authentiques, volontairement agrégés à la bourgeoisie pour avoir le bénéfice de ses privilèges, qui constituaient réellement une sorte de noblesse urbaine. Soit que le manoir paternel fût trop étroit par suite du grand nombre des enfants, soit qu’ils eûssent plus de goût pour le séjour des villes, soit encore que les infirmités ne leur permîssent pas ou que les blessures ne leur permîssent plus d’aller à la guerre, maints bons gentilshommes, et des races les plus illustres, se faisaient bourgeois, recherchant les dignités échevinales ou consulaires, se livrant aux arts, au commerce, exerçant des métiers, et, dans la paix féconde des cités, devenant infiniment plus riches que leurs aînés, les chevaliers, forcément appauvris par les lourdes obligations du privilège de noblesse. Je m’imagine que l’on eût grandement surpris ces nobles volontaires de la bourgeoisie en leur insinuant qu’ils dérogeaient à leur naissance, et qu’un jour viendrait où quelque héraldiste officiel la contesterait en arguant de leur embourgeoisement: tels Pons de Chaponay, bourgeois de Lyon en 1219[171]; David de Châteaubriand, bourgeois d’Angers en 1226[172]; Eudes Chabot, bourgeois de Sens en 1227[173]; Mathieu Barbotin, chevalier, bourgeois de l’Ile-Bouchard en 1230 et 1254[174]; Robert des Loges, bourgeois de Chevreuse en 1233, et seigneur suzerain de Jean de Fayel de Coucy[175]; Dreux et Simon d’Auteuil, frères, bourgeois de Bray en 1234, et plèges, avec deux chevaliers, de Simon d’Auteuil, chevalier[176]; Geoffroy de Roye, bourgeois de Péronne en 1235[177]; Gilon de Billy, charpentier, bourgeois de Soissons, vendant de ses terres vers 1240[178]; Nicolas de Blangy, bourgeois de Pont-l’Evêque, faisant en 1242 une donation aux moines de Saint-Himer par charte munie de son sceau[179]; Pierre de Marle, du lignage des sires de Coucy, bourgeois de la Fère en 1247, et l’un des proviseurs de la confrérie de cette ville[180]; Richard de Chambly, bourgeois de Pontoise en 1268[181]; Mathieu Buridan, bourgeois de Saint-Quentin en 1295[182]; Jehan de Vanves, «borgois de Paris» en 1300, dont le sceau porte un écu chargé d’une croix ancrée[183]; Pierre de Hangest, chevalier, bailli de Rouen et bourgeois de Montdidier en 1308[184]; Hugues, baron d’Arpajon, damoiseau, bourgeois d’Aurillac, et Esquivart, sire de Chabanais, bourgeois de Bigorre, en 1317[185]; Hélie de la Porte, bourgeois de Marmande en 1334[186]; Robert et Jacques du Castel, décédés l’un en 1336, l’autre en 1355, qualifiés dans leur commune épitaphe «Nobles et vénérables bourgois de Rouen», et maires de cette ville[187]; Robert d’O, bourgeois de Séez en 1336[188]; quatre bourgeois de Saint-Omer, du nom de Sainte-Aldegonde, en 1337, dont le sceau porte l’écu de cette très noble maison chevaleresque[189]; Jacquemart de Sainte-Aldegonde, bourgeois de Saint-Omer en 1366, et à qui Béatrix de Vix, femme de Jehan de Sainte-Aldegonde, chevalier, fait une vendition[190]; Pierre et Tassart de Culant, bourgeois de Saint-Omer et marchands de bois en 1356, dont les sceaux portent un écu chargé d’une croix de Saint André[191]; Ponson Chevrières, bourgeois de Romans en 1389, ayant le même prénom et les mêmes armes que Pons de Chevrières, chevalier d’ancienne noblesse, vivant en 1366[192]; Pierre de Croy, élu d’Amiens en 1368[193], descendant très probablement de Jean de Croy, bourgeois d’Amiens, fils de Mathieu de Croy, et à qui en 1244 Dreux de Milly, chevalier, vendit tout ce qu’il avait dans le fief de messire Baudouin de Belleval, chevalier[194]; Jean de Grailly, chevalier, s’agrégeant vers 1360 à la bourgeoisie de Bordeaux, dont il devint maire[195]; des Boubers (de la maison d’Abbeville, issue des comtes de Ponthieu), bourgeois d’Abbeville aux XIVe et XVe siècles[196]; Jean de la Barre, bourgeois de Noyon, qui en 1407 donne une charte «soubz mon seel», où se voit un écu chevaleresque, penché, timbré d’un heaume à cimier, avec deux léopards en supports[197]; Perronet de Rogneins, bourgeois de Villefranche-sur-Saône, au XVe siècle[198]; Enguerrand de Sainte-Marie, dit Fouloigne du nom de son fief, bourgeois et marchand de Caen en 1410[199]; Guillaume de la Mare, bourgeois de Rouen, mort en 1440, et dont il est dit: «Le dict de la Mare bourgeoys estoit noble et portoit une bande et 6 croisettes[200]»; Guillaume de Châteauvilain, bourgeois de Paray en 1447[201]; Guillaume du Bosc, qualifié «escuier, marchant et bourgeois de Rouen» dans un arrêt de l’échiquier de Normandie, en 1478[202].

 

[168] Rapetti, Li livres de justice et de plet, p. 67.

 

[169] Cartul. de Barbeaux, fol. 263 ro-vo: «Andreas Vicinus

de Glerannis…. Andreas de Gleranis cognomento Borgeois.»

 

[170] Cf. La Roque, Traité de la nobl., ch. LXXIV, p. 225.

 

[171] Cartul. de Champagne, fol. 35 vo-37: «Pontius de

Chaponai, civis lugdunensis.»

 

[172] Coll. d’Anjou, t. VI, no 2625.

 

[173] Dom Villevieille, Trésor, t. LXXXVIII, fol. 8

vo.—Gaignières, Egl. et abb., t. I, p. 225.

 

[174] Clairambault, t. CMXCIX, fol. 22 vo.—Marmoutier, t. III,

p. 17, 376.

 

[175] Cartul. de N. D. de la Roche, p. 17: «… quam domum

tenebant a Rob. de Logiis, burgen. de Caprosia… Preterea dictus

Robertus, primus dominus feodi… et Joh. Faiel de Coussiis,

secundus dominus dicti feodi… dictam venditionem concesserunt.»

 

[176] Pastoral de N. D. de Paris, fol. 11.

 

[177] Peigné-Delacourt, Ourscamp, p. 186.

 

[178] Cartul. de St Médard, fol. 33.

 

[179] Titres de St Himer, p. 127.

 

[180] Cartul. de St Crespin, fol. 69 vo.

 

[181] L. Pannier. Méry-sur-Oise et ses seigneurs, p. 64.

 

[182] H. Bouchot, p. 126.—Colliette, t. II, p. 819.

 

[183] Arch. Nat., Layett. J. 377, no 235.

 

[184] La Roque, Traité de la nobl., p. 22{5}.—Willaume de

Hangest était aussi bourgeois de Montdidier, en 1367. (Dom

Grenier, t. XXX, fol. 29.)

 

[185] La Roque, ibid., p. 226.

 

[186] Pièc. orig., doss. 52772, p. 2.—Vers 1089, Hélie de la

Porte, chevalier, est témoin d’une donation au prieuré de

Saint-Denis de la Chapelle, dioc. de Bourges. (Ibid., p. 161.)

 

[187] Farin, t. III, p. 332.

 

[188] Mém. de Bretagne, fol. 100 vo.

 

[189] Demay, Sceaux d’Artois, nos 1218-1221.

 

[190] E. de Rosny, t. III, p. 1323.

 

[191] Demay, op. cit., nos 1286-1288.

 

[192] G. de Rivoire, add. mss. à son Armorial de Dauphiné.

 

[193] Clairambault, t. CCCI, p. 38.

 

[194] Dom Grenier, t. XXXIX, fol. 65.

 

[195] La Roque, op. cit., p. 226.

 

[196] O. de Poli, Un martyr de la patrie, p. 153-156.

 

[197] Pièc. orig., t. 201, doss. 4431, p. 6.

 

[198] Bibl. nat., _Invent. des tiltres de la ch. des comptes de

Villefranche_, p. 124.—Le chartrier de Beauvoir renferme un

certain nombre de chartes des Rognin ou Rognins, ancienne famille

chevaleresque, paraissant être un ramage des sires de Lavieu; nos

512, 560, 617, 624, 649, 665, 718, 769, 781, 837 (ann.

 

1336-1491.)

 

[199] Quittances, t. XLVI, p. 4350.

 

[200] Farin, t. III, p. 311.

 

[201] Cartul. de Cluny, t. II, fol. 189 vo.

 

[202] La Roque, op. cit., p. 227.

«On trouve, dit dom Caffiaux non sans une expression de surprise, des titres où les personnes dont la noblesse est bien constatée, après avoir pris la qualité d’écuyer ou de chevalier, ne prennent plus que celle de bourgeois[203].» C’est parce que, dans ce dernier cas, ils agissaient ou contractaient en vertu de leur privilège de bourgeoisie, qui non seulement n’était pas incompatible avec leur privilège de noblesse, mais leur conférait des droits particuliers. Les coutumes de Champagne et de Brie «nous enseignent qu’il y avait deux sortes de bourgeois, les uns nobles, les autres non-nobles[204]» On peut en inférer qu’il en était de même dans toutes les villes du royaume. C’est de ces «bourgeois nobles» que parle clairement Froissart lorsque, narrant l’héroïque action d’Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons, il dit: «Et vous jure que ce sont et estoient aujourd’huy les plus honnorables de corps, de chevance et d’ancesterie de la ville de Calays[205].» Plus clairement encore, lorsque, racontant le siège de Rennes par le comte de Montfort, il dit: «Si s’accordèrent finablement tous à la paix, et les grants bourgoys, qui estoient bien pourveus, ne s’y vouloient accorder: si mouteplia la dissention, si dure que les grants bourgoys, qui estoient tous d’ung lignaige, se trairent tous[206]…» En 1708, au scandale du juge d’armes de la noblesse de France, Louis XIV octroya à Benoît Caudron, avocat, échevin et bourgeois d’Arras, des lettres de relief de dérogeance dans lesquelles est relatée sa filiation sans lacune jusqu’à Baudouin Caudron, chevalier, vivant en 1096[207]. Tel bourgeois de Paris était même de sang auguste et ne croyait pas avilir son blason royal en en faisant l’enseigne de son négoce, comme, au XVIe siècle, «Gérard de Castille, marchand bourgeois à l’enseigne du Château d’or, rue aux fers, descendant filiativement d’un fils de Henri II, roi de Castille; il gagna trois cent mille escus; sa petite-fille espousa Charles de Chabot, comte de Charny; il fut le trisaïeul de Marie de Castille, femme d’Anne de Lorraine, prince de Guise, et le bisaïeul de Charlotte de Castille, princesse de Chalais.[208]»

 

[203] Trésor généal., 1777, p. XXIX.

 

[204] La Roque, op. cit., p. 147.

 

[205] Livre I, chap. 320.

 

[206] Tome I, p. 130.

 

[207] Pièces orig., t. 621, Caudron, p. 4.

 

[208] Doss. bleu 4118, Castille, p. 3-15.

 

CHAPITRE XV

 

Les Communes à Bouvines.—Les légions bourgeoises à la

Croisade.—Le privilège de Noblesse était conciliable avec le

privilège de bourgeoisie.—Chevaliers et damoiseaux

bourgeois.—Les bourgeois de Jérusalem.—Louis VI et les

maïeurs des bonnes villes.—Lettres de noblesse et lettres de

bourgeoisie.—Tournoi des bourgeois de Tournay en 1331.—Le

seigneur Carrige.—Gentilhomme cordonnier.—Noble

marchand.—Noble et puissant seigneur, fils de bourgeois.

 

Quand on connaît la composition mixte de la bourgeoisie dans les temps féodaux, on conçoit que le mérite de certains actes chevaleresques,—comme l’héroïsme des «communes» à Bouvines[209] et la présence des légions de plusieurs villes à la seconde croisade de saint Louis[210],—ne saurait sans témérité, sans risque d’injustice, être exclusivement imputé à la catégorie non-noble des bourgeois, comme l’ont fait des historiens âpres à scinder historiquement la France en deux éléments inconciliables, en deux camps ennemis. La bourgeoisie avait ses membres d’origine noble, comme la noblesse avait ses membres d’origine bourgeoise, les anoblis, dont la part d’honneur et de gloire se confond, en l’accroissant, dans le rayonnement séculaire de l’aristocratie.

 

[209] Chronique de Saint-Denis.—Dom Bouquet, t. XVII, p. 409:

«Les communes trespasserent toutes les batailles des chevaliers

et se mirent devant le Roy encontre Othon et sa bataille.»

 

[210] Michaud, t. V, p. 71.

Comment douter de la conciliabilité du privilège de noblesse avec le privilège de bourgeoisie, lorsqu’on voit, dans des lettres de Louis VI, en 1126, Richard des Costes qualifié simultanément écuyer et bourgeois[211]; «Jobert Mahauz, écuyer, bourgeois de Samois», en 1265[212]; «Robert de Loines le viel, escuier, bourgois de Beaugency», en 1353[213]; vers le même temps, Jehan Croupet, écuyer, bourgeois de la Ferté-Bernard[214]; «noble homme Jehan de Villette, damoiseau, bourgeois de Besançon, père de vénérable et discret maître Pierre de Villette, licentié en lois, damoiseau et bourgeois de Besançon[215]»; en 1437, le «testament de noble homme Hugues Baudet, damoiseau, bourgeois de Villefranche, publié à requeste de messire Jehan Baudet, chevalier, bourgeois et habitant de Villefranche[216]»; en 1457, Ponce Baudoche, chevalier, bourgeois de Metz[217]; en 1506, le testament de «Guillaume Mouchet, escuier, citoien de Besançon[218]»? Je pourrais multiplier à l’infini les citations probantes[219]; je n’ajouterai que cette observation: les coutumes du royaume de Jérusalem étaient calquées sur celles du royaume de France; or «les bourgeois de Jérusalem pouvaient être en même temps hommes ou barons du Roi, et par conséquent appartenir à des familles nobles[220].»

 

[211] Isambert, t. I, p. 138.

 

[212] Cartul. de Barbeaux, fol. 64.

 

[213] Dom Villevieille, Trésor, t. LII, vo Loines.

 

[214] L. Charles, De l’adm. d’une commun., p. 6.

 

[215] Cartul. de la chartreuse de Dijon, p. 525, 527 de

l’Obituaire.

 

[216] Cartul. de Paray, fol. 99.

 

[217] Dom Villevieille, Trésor, t. LXXXV, vo Simon.

 

[218] Coll. de Bourgogne, t. XVIII, p. 35.

 

[219] Cf. R. de Belleval, Nobil. de Ponthieu, p. 398.

 

[220] Rey, Familles d’outre-mer, p. 644.

Ces prémisses acquises, on n’a plus de surprise lorsqu’on voit armer chevaliers en 1187 une fournée de cinquante bourgeois[221]; Louis VI conférer aux maïeurs des bonnes villes les insignes de la chevalerie; Philippe-Auguste, avant de partir pour la croisade, instituer par son testament six bourgeois de Paris les gérants de sa fortune et de ses domaines, et les exécuteurs de ses volontés dernières en cas de mort[222]; Foulques de Sens, bourgeois de Troyes en 1236, appeler une de ses filles «Comtesse»[223]; les bourgeois du Roi,—car le Roi octroyait des lettres de bourgeoisie[224] comme des lettres de noblesse,—assimilés aux Nobles[225]; trente-et-un bourgeois de Tournay, en 1331, «emprindre de faire une très noble et belle feste de trente et ung roys pour jouster… et avoient faict une banière et penons de trompe des armes des 31 dessusdictz;» et, parmi ces bourgeois aux blasons chevaleresques, figurent Jehan de Sainte-Aldegonde, Andrieu de Lor, Guillaume de Bauffremez, etc.[226] On n’est plus étonné de voir, en 1271, un bourgeois de Cahors envoyer en son lieu à l’ost de Foix un damoiseau; un bourgeois de Castel-Sarrazin envoyer «pour li ung chevallier et trois damoiseaux[227]»; des bourgeois, des échevins qualifiés messire, dominus[228]; Jacques d’Urfé, bailli de Forez, homologuant en 1573 un contrat d’acquêt fait par «honnorable homme Noël Carrige, bourgeoys et marchant de Roanne», l’appeler, dans le corps de l’acte, «le seigneur Carrige»[229]; les bourgeois coutumièrement qualifiés «Sire»[230], à l’égal des plus hauts seigneurs[231] et du Roi même; quelquefois, exempts des tailles[232], à l’instar des gentilshommes, et ayant le droit de recevoir la ceinture de chevalerie de la main des barons et des prélats, sans le placet du Roi[233]; employant, dans les actes, comme les personnages les plus relevés, la formule «de nostre certaine science[234]»; Henri III, en 1579, permettant aux bourgeois des villes franches de prendre à l’avenir la qualité de nobles[235]; des argentiers, des changeurs, bourgeois de Paris, munir leurs quittances de sceaux chargés d’un écu chevaleresque, penché, heaumé, avec un cimier et, pour tenants, des anges ou des damoiselles, comme le scel de Geoffroy Marcel en 1366[236], et celui de Charles Poupart en 1393[237]; il n’est pas jusqu’au cordonnier du Roi, qui, en 1398, ne timbrât son écu penché d’un heaume de chevalier[238]. Voici, en 1435, un marchand de Condrieu, Louis Chapuys, qualifié «noble homme»[239], et, en 1642, un élu de Roanne, fils d’un notaire et bourgeois de cette ville, qualifié «noble et puissant seigneur Guy de Chastelus[240]». On peut tenir pour certain que la plupart de ces qualifications nobiliaires, en désaccord avec la position plus ou moins modeste de ceux qui les reçoivent dans les actes, sont l’affirmation d’une situation antérieurement plus relevée, notoire, et généralement d’une extraction noble.

 

[221] Michaud, t. II, p. 337.—Cf. Rey, Colonies franq., p. 60.

 

[222] Isambert, t. I, p. 138.—Rittiez, p. 60.

 

[223] Socard, p. 181.

 

[224] Lettres de Jean II aux «attournez et bourgeois de nostre

ville de Compiègne,» en faveur de Ch. Colmir, «nostre amé barbier

et valet de cambre», 1352. (Coll. de Picardie, t. CX, fol.

225).—«Nous Jehan de St Pierre, sergent darmes du roy nostre

sire et son citoien et prevost de Mascon…» (Sceaux, t.

LXXXV, p. 6725.)

 

[225] Cartul. du dioc. de Paris, p. 156, charte de 1271: «…

exceptis nobilibus, clericis et quibusdam quos dicebant burgenses

Regis.»

 

[226] V. Bouton, _Armorial des tournois, Jouste faicte à

Tournay_.

 

[227] La Roque, Traité du Ban, rôles, p. 69.

 

[228] Titre de 1272: «Dominus Gerardus de Canibus civis et

scabinus.» (Arch. Nat., layett. Croisades, J. 456, no

28{81?}.)

 

[229] Chartrier de Beauvoir, no 502, orig. parch.: «Et sera tenu

le seigneur Carrige prendre bonne et vallable quictance.»

 

[230] Cab. des titres, no 1110, Epitaph., p. 69: «Cy devant

gist honorable personne sire Guill{e} de Vassé, en son vivant

marchant rostisseur et bourgoys de Paris, qui trespassa le 26e

jour de janv. 1550.»—B. N. ms. franç. 8229, p. 163, 179:

Commencement du XVIe siècle: «Honorable personne Sire Guill{e}

Guerrier, marchant apoticaire d’Orléans… Sire Michel le

Thoreau, marchant apoticaire de la ville d’Orléans.»

 

[231] Le 11 oct. 1462, «Jehan Billon advoue tenir prochement…

de Sire René de Rais…» (_Extr. de Bretagne_, p. 648.)

 

[232] La Roque, Traité de la Nobl., p. 208.

 

[233] Fontanieu, portef. 651-653, no 1298.

 

[234] 12 nov. 1422: «A tous ceulx qui ces présentes lettres

verront, les consulz, bourgois et habitans de la ville de

Lymoges, salut… Nous…, de nostre certaine science,

cognoissons…»—Quittances, t. LV, p. 8.

 

[235] La Roque, Traité de la Nobl., p. 227.

 

[236] Douët-d’Arcq, t. II, no 4103.

 

[237] Sceaux, t. LXXXVIII, p. 6977; t. LXXXIX, p.

6981-6985.—Quittances, t. XLVII, p. 4567, 4576.

 

[238] Gaignières, Chartes div., t. I, p. 136: «J. de Saumur,

cordouennier et varlet de chambre du Roy.» Il signe bellement

«Jehan de Saumur.»

 

[239] Testament orig. en parch. communiqué par Mr le M{is} de

Rivoire la Bâtie, 10 août 1435: «… Nobilis vir Ludovicus

Chapuysii, burgensis et mercator Condriaci, Viennen. dyocésis…»

 

[240] Preuves, no 2088.

 

CHAPITRE XVI

 

Concorde sociale.—Esprit de réciprocité.—Fusion

prospère.—Jeanne Braque, femme d’un marchand.—Le sire de

Montmorency et le drapier Fouchard.—Rapports entre

inégaux.—Les Nobles dans la vie publique.—Édiles

chevaleresques.—Chevaliers fils de bourgeois.—Nobles

vilains.—Nobles manants.—Règne de la courtoisie.—Jeanne

d’Arc et son compère.—Le duc de Rohan et Monsieur d’Assas.

 

Il n’est pas contestable que l’agrégation des gentilshommes à la bourgeoisie était plus profitable à la concorde sociale, au bien des cités et de l’État, que la scission des classes et leur isolement empreint d’inimitié. Des rapports nécessaires de la vie commune découlaient naturellement le respect mutuel, l’estime, la réciprocité, la sympathie, l’affection entre nobles et bourgeois, et cette fusion prospère aboutissait fréquemment à des alliances qui, dans notre temps de fausse démocratie, feraient crier au scandale. Je ne parle pas de telle veuve d’un chevalier de l’ordre du Roi épousant, en 1581, un marchand boucher[241], ni de tels gentilshommes dénués, mariés à d’honnêtes bourgeoises et vivotant obscurément sur quelque maigre lopin[242]; mais lisez cette épitaphe de 1568: «Cy devant gist noble femme Jehane Braque, originaire de Montargis, en son vivant dame de Puyseux et Chastillon sur Loing, et femme d’honorable homme Paschal Perret, marchant de la ville de Sens[243].» Cette femme d’un marchand, c’était l’arrière-petite-fille de «noble et puissant seigneur monseigneur Jehan Braque, chevalier, seigneur de Sainct Morise sur Laveson, Chastillon sur Loing et aultres lieux, maistre du scel du Roy,» et conseiller du duc d’Orléans[244]. En 1365, Jehanne, fille de Nicolas le Mire, faiseur d’armes et bourgeois de Paris, est mariée à Etienne Braque, trésorier de France, cousin-germain de messire Nicolas Braque, chevalier, époux de Jeanne la Bouteillère de Senlis[245]. En 1205, Robert de Saint-Martin, bourgeois du Mans, est le second époux d’Agnès, veuve de Jean de Souvré, chevalier[246]. Au début du XVe siècle, tel bourgeois marie ses filles aux plus grands seigneurs du royaume[247].

 

[241] Papon, p. 942.

 

[242] Voy. la Revue hist. de l’Ouest, mai 1886, p. 5 et suiv.

 

[243] Pièc. orig., t. 493, Braque, p. 148.

 

[244] Pièc. orig., p. 56.—Guillery, p. 9.

 

[245] Gaignières, Extr. de comptes, t. I, p. 177.—_Coll. de

Picardie_, t. CLV, p. 349.

 

[246] Cartul. de Vivoin, p. 13.

 

[247] Monstrelet, p. 161.

Dans les actes de la vie privée aussi bien que de la vie publique, des bourgeois, des marchands figurent côte à côte avec de hauts gentilshommes; c’est ainsi que, vers 1141, Nicolas Fouchard, marchand de draps, est, avec Mathieu de Montmorency et d’autres puissants seigneurs, témoin d’une donation pie faite par le comte de Meulan[248]. Ces rapports entre inégaux, possibles dans une société où la hiérarchie assure à chacun la plénitude de sa dignité propre, ne le sont plus dans un monde en confusion où le respect revêt l’apparence de l’abaissement.

 

[248] Cartul. du prieuré de Meulan, fol. 23: «Testes…

Mattheus de Montemorenciaco, Nich. Fulchardus draperius…»

Sous le régime féodal, loin de se cantonner dans les châteaux, les Nobles prenaient une part active à la vie publique; on les rencontre dans tous les conseils, auprès du Roi, des comtes[249], des évêques[250], et ils s’honoraient de briguer les charges d’édilité. Vibert de la Barre, d’illustre lignage, échevin d’Eu en 1202, fut ensuite maire de cette ville.[251] Etienne Boileau, prévôt des marchands de Paris en 1249, était chevalier et noble de race.[252] On trouve en 1259 des maires de l’extraction la plus haute,[253] et il suffit de jeter les yeux sur l’histoire d’une ville pour constater que les maïeurs et les échevins, aux XIIe et XIIIe siècles, «estoient tous d’ung lignaige», comme dit Froissart.[254] Le maire de Poitiers se qualifiait «premier baron du Poitou»,[255] et, encore en 1697, il fallait être gentilhomme pour être premier échevin de Caen[256]. La participation des Nobles à l’administration des villes fut même antérieure à l’organisation de la féodalité, puisque d’un capitulaire de Lothaire il appert qu’au IXe siècle il fallait être noble pour être «scabin»[257].

 

[249] Charte de Geoffroy, vicomte de Bourges, 1012: «… ad quod

bonum opus peragendum advocavi nobiles patriæ…»—_Gall.

Christ._, t. II, Instrum., p. 50.

 

[250] Coll. Moreau, t. IV, p. 69, charte de Cluny, 1060: «…

inter prudentes viros milites… domni Ardradi

presulis.»—_Cartul. de l’abb. de Longpont_, B. N. ms. latin

11005, p. 56-57, charte de 1189: «Testes sunt… Radulfus de

Compendio, Scibertus decanus, christianitatis milites.»

 

[251] Kermaingant, nos 74, 98.

 

[252] Rittiez, p. 67.

 

[253] Saint-Allais, t. III, p. 193.

 

[254] Voy. notamment l’_Hist. des comtes de Ponthieu et des

maieurs d’Abbeville_, par le P. Ignace.

 

[255] Borel d’Hauterive, t. XXXI, p. 188.

 

[256] A. du Buisson de Courson, Rech. nobil., p. 233.

 

[257] Leber, t. V, p. 414, note.

La qualité de «bourgeois» était donc bien loin, sous la féodalité, de constituer une infériorité blessante; on voit des chevaliers, seigneurs de fiefs, qui sont dits fils de bourgeois[258]; et surtout, il faut le noter au passage, on ne prenait pas encore en mauvaise part tels vocables auxquels la suite des temps devait attacher un sens de mépris. Les meilleurs gentilshommes portaient, comme sobriquet ou même comme nom, les mots de «vilain» et de «manant». Sans parler des Vilain, ramage de l’illustre maison de Gand, voici, au XIIe siècle, «Villain de Nuillé, chevalier»,[259] et Jean Grosvilain, gentilhomme de Bourgogne;[260] en 1249, «Hervé dit Grosvillein, écuyer»;[261] en 1252, Georges Blanc vilain, chevalier.[262] Les nobles damoiselles s’attribuaient le surnom de «Vilaine»,[263] qui certes, en ce temps-là, n’avait rien de blessant, pas même pour la coquetterie féminine. Au XIe siècle, Girard le Manant est un des chevaliers du comte d’Anjou,[264] et «Monseigneur Robert le Manant, chevalier», est à la croisade en 1242.[265] En 1557, «Philippes Vigier, escuyer, seigneur de Rocheblon en la seneschaussée de Montmorillon, a déclaré estre exempt (de l’arrière-ban), parce qu’il est manant et habitant de la ville de Paris.»[266]

 

[258] Chartes de 1190-1215: «Garnerius de Pratis, civis

Senonensis… Gaufridus miles…» fils dud. Garnier. (_Cartul. de

l’arch. de Sens_, t. II, fol. 26-28.)

 

[259] Cartul. de N. D. de Larivour, B. N., ms. latin nouv. acq.

1228, fol. 67 vo, charte de 1195: «Villanus de Nuille miles.»

 

[260] Témoin d’une donation à St Etienne de Dijon, avec Guiard de

Grancey, G{e} d’Orgueil et autres chevaliers de

Bourgogne.—Cartul. de St Etienne, part. I, p. 111.

 

[261] Mabille, p. 232: «Herveus dictus Gros villein, armiger.»

 

[262] Cartul. de St-Evroult, t. II, fol. 85: «Georgius dictus

Blanc vilain, miles.»

 

[263] Coll. d’Anjou, t. XIII, no 9906, charte du XIe s.:

«Laurentia, cognomento Villana, uxor Turpini de Ramoforti.»

 

[264] Marmoutier, t. IV, p. 103: «Giraldus Manens.»

 

[265] Chartes de l’abb. du Bec, no 34: «Dominis Rob. le Manant

miles.»

 

[266] La Roque, Traité du ban, p. 141.

L’enchevêtrement des droits féodaux aidait encore à entretenir la courtoisie; tel seigneur, par suite du morcellement des fiefs, devait lui-même l’hommage à son vassal, d’une condition inférieure à la sienne; par exemple, René Gaudin, sieur de la Fontaine et du lieu seigneurial de Montguyon, rendant aveu à «hault et puissant seigneur messire Guy du Bellay, chevalier, seigneur de la Courbe-Raguin, Soulgé-le-Courtin et la Salle,» lui dit: «Sensuyt la desclaration du fief que je tiens de vous et le nom de mes hommes… Et premièrement, vous, mon seigneur, estes mon homme de foy et hommage simple pour rayson de vostre herbergement du dict Soulgé le Courtin[267]…»

 

[267] Chartrier de Soulgé-le-Courtin, Livre II des _Remembr. de

Monguyon_, p. 1.

La courtoisie, en effet, était, après la Religion, le grand lien social, et comme la préface de l’estime, de la confiance et de l’affection, entre nobles et bourgeois. Une des plus grandes dames de Bourgogne, Jehanne d’Arc, veuve d’Eudes de Saulx, chevalier, sire de Vantoux, dit en 1383 dans son testament: «Je institue mes exécuteurs… mon très cher et féal amy et compère Symon le Germenet, bourgeois de Dijon[268].» En 1449, un grand seigneur, Raymond d’Ortafa, écrivant à un bourgeois de Perpignan, l’appelle «Très honoré et cher frère[269]». Le gracieux mot de «courtoisie», naguère encore si français, ne résonne, dans ce pays défrancisé par la révolution et la juiverie, que comme un terme archaïque, du temps où le duc de Rohan, de race princière, écrivant à un simple gentilhomme, Mr d’Assas, terminait ses lettres par ces mots: «Je vous baise les mains et suys vostre affectionné[270].»

 

[268] Dom Plancher, t. II, Preuves, p. 282.

 

[269] B. Alart, Communes du Roussillon, p. 57.

 

[270] Clairambault, t. 301, p. 237-241.

 

CHAPITRE XVII

 

Désagrégation et antagonisme.—Plaie vive.—Les Nobles à la

campagne.—Ruine et scission progressives.—Statut des

tournois.—Le lieu n’anoblit pas l’homme.—Intrusions

légales.—Les guerres de religion creusent le

fossé.—Pasquier et Blaise de Montluc.—Pillage des

armoiries.—Un mot de Ménage.—Trente mille bourgeois

blasonnés.—Le duc de Saint-Simon.—Les nouveaux seigneurs de

villages.—La vieille bourgeoisie française.—L’honneur ou

rien!

 

Entre deux classes si intimement confondues et se recrutant incessamment l’une dans l’autre, quand et comment la désagrégation a-t-elle pu se produire, engendrer la scission, dégénérer en antagonisme de castes? C’est ce qu’il importe d’indiquer; nous touchons ici à l’une des plaies vives de la Noblesse.

Déjà, vers la fin du règne de saint Louis, Hugues de Bercy «se plaignait de ce que la Noblesse de son temps quittât les villes pour aller résider à la campagne.»[271] C’est que, ruinés par les croisades, les gentilshommes souffraient cruellement dans leur amour-propre à comparer leur dénûment, fruit de l’héroïsme chevaleresque, à la richesse des bourgeois, fruit du labeur mercantile[272]. C’est là le germe de la scission, germe qui se développe à mesure que s’augmente l’appauvrissement des Nobles, parachevé par la longue guerre contre les Anglais. A la fin du XIVe siècle, non seulement les rangs de la Noblesse sont effroyablement décimés, mais la majeure partie de ses domaines sont passés aux mains des marchands; de là, un sentiment d’amère envie, que trahit, par exemple, le Statut des tournois, de 1480, interdisant aux gentilshommes de prendre le droit de bourgeoisie dans une ville, sous peine d’être exclus des tournois[273], c’est-à-dire disqualifiés, à peu près dégradés de noblesse par leurs pairs. Toutefois le Statut n’excluait pas les nobles habitant les villes sans y avoir le droit de bourgeoisie. C’était un antique adage que «le lieu n’anoblit pas l’homme, mais que l’homme anoblit le lieu»; sans doute il n’avait pas empêché plus d’un non-noble, enrichi par le trafic, acquéreur de domaines plus ou moins considérables, de se faufiler dans les rangs de la Noblesse; mais, à présent, en vertu de l’édit des francs-fiefs, ils étaient légalement envahis, et l’ancienne gentilhommerie recula devant le flot des nouveaux nobles, qui n’avaient pas, ceux-là, reçu le sacre de l’épée et ne devaient leur élévation sociale qu’au négoce. Les mots de «bourgeoisie» et de «trafic», considérés dès lors comme synonymes, eurent à l’ouïe des anciens nobles appauvris une assonnance d’infériorité sociale; longtemps ils affectèrent de ne vouloir pas être confondus avec les parvenus gras de leurs dépouilles, parés de leurs plumes, de leurs titres, de leurs honneurs, parfois même de leurs noms; désertant les cités, où leur orgueil souffrait, où leur maigre revenu n’était plus en rapport avec la cherté de la vie, ils se confinèrent dans les lambeaux de fief qu’ils avaient pu sauver du désastre; puis les guerres de religion, pendant lesquelles les cités étaient généralement catholiques et les vieux nobles généralement huguenots, achevèrent d’aigrir les esprits et de creuser le fossé. Le vocable de «bourgeois» prit le sens exclusif de «roturier»; puis les généalogistes royaux achevèrent officiellement la scission. Il semblait, au XVIe siècle, que l’on ne pût être gentilhomme qu’à la condition de vivre hors des villes. Pasquier dit expressément que «ceulx qui veullent estre estimez nobles à bonnes enseignes, laissent les villes pour choisir leur demeure aux champs; tant à l’occasion que la plus grande partye des fiefz y sont assis, dont la possession est seulement permise sans réserve aux Nobles, que pour se garantir de l’opinion qu’on auroit qu’ils traficquassent dans les villes, chose qui obscurciroit leur noblesse; et, à vray dire, la vie qui approche le plus près de la militaire en tems de paix est la champestre[274].» Plus d’un gentilhomme, et non des moins qualifiés, se prenait à déplorer les résultats de cette retraite générale des Nobles, résultats dont leur fierté ne s’accommodait pas sans un regain d’amertume.

 

[271] Pasquier, Rech. de la France, titre II, ch. XVI; cité par

Michaud, t. VI, p. 245, note.

 

[272] En quelques années, Jacques Cœur acheta plus de vingt

seigneuries ou châtellenies «dont la plupart appartenaient

auparavant aux plus anciennes familles du Royaume.» (P. Clément,

Jacques Cœur, t, II, p. 2.)

 

[273] La Roque, Traité de la Nobl., p. 228.

 

[274] Pasquier, Recherches, liv. II, ch. XV.—La Roque, _Traité

de la Nobl._, p. 233.

«Ha! Noblesse, lamentait l’illustre Blaise de Montluc, tu t’es faict grant tort et dommage de desdaigner les charges des villes; car refusant les charges, ou les laissant prendre par les gens des villes, ceux-cy s’emparent de l’autorité, et quand nous arrivons, il fault les bonneter et leur faire la cour. Ç’a estè un maulvais avys à ceux qui en sont premièrement cause[275].»

 

[275] Commentaires, liv. I, p. 7.

La retraite volontaire des Nobles eut pour effet de faire de la bourgeoisie un corps homogène. Ce fut alors que les petits bourgeois, à l’exemple des grands, voulurent avoir des armoiries; car la vanité se rencontre à tous les degrés de l’humanité. Ménage, outré de cette usurpation générale, disait qu’avant vingt ans il n’y aurait pas d’enseigne de boutique qui ne se changeât en blason; il est vrai que telle enseigne de boutique, comme le Château d’or de Girard de Castille, avait pu commencer par être un noble blason et, par ainsi, ne faisait que retourner à sa condition première. La mesure purement fiscale, prescrite par Louis XIV, de l’enregistrement des armoiries transforma l’usurpation en un droit qu’acheva de consacrer l’ordonnance royale de 1760, dans laquelle il est dit par Louis XV que, «suivant un usage qui a prévalu, le port des armoiries n’est pas borné à la seule Noblesse.» De 1696 à 1704, environ trente mille bourgeois firent enregistrer les leurs[276]; à ceux qu’un sentiment de modestie empreinte de dignité détermina à s’abstenir, le juge d’armes en impartit d’office; Molière eût eu beau jeu pour mettre à la scène Le blasonné malgré lui. Nous verrons quelque chose de plus comique encore: le gentilhomme malgré lui. Peut-être ce blasonnement en masse de la nation, en même temps qu’il servait à combler les vides du trésor, rentrait-il dans le plan royal d’égalisation dans les hauteurs, d’élévation progressive, de fusion des classes. La Noblesse, il faut le dire, n’y vit généralement qu’une injustifiable usurpation, sanctionnée par un abus de la puissance souveraine, et ce fut pour elle un nouveau motif de cette antipathie contre les bourgeois, qu’elle ne perdait pas l’occasion de manifester dans l’exercice des droits qui lui restaient[277]; antipathie dont l’expression se retrouve presque à chaque page dans les mémoires du duc de Saint-Simon et d’autres gentilshommes. Les travers des parvenus, des nouveaux fieffés, sont le thème ordinaire des sarcasmes de la rancune aristocratique; leur esprit d’économie, souvent poussée jusqu’à la parcimonie et «fleurant la boutique», contrastait singulièrement avec l’esprit de largesse, poussée jusqu’à la prodigalité, de l’ancienne Noblesse. Je m’imagine que les peuples durent plus d’une fois regretter leurs anciens maîtres, surtout lorsque «le nouveau seigneur du village» était de l’acabit de ce marchand enrichi qui, pour don de joyeux avènement, ne trouva rien de mieux que de rosser ses vassaux[278], dont il lui en cuit.—Le type de la vieille bourgeoisie française, disparue presque autant que l’antique chevalerie, je le reconnais dans ce bourgeois de Chalon, «Claude Bussillet, huict foys eschevin, une fois maire, troys foys juge des marchants et l’un des aumosniers publics de la ville», et surtout dans sa superbe devise, que l’on croirait contemporaine de la bourgeoisie des temps féodaux, si son épitaphe ne nous faisait connaître qu’il vécut au XVIe siècle: L’honneur ou rien[279]!

 

[276] Un «ouvrier en soye» de Saint-Chamond, Jean Jacquier, fit

enregistrer ses armoiries, de gueules à 3 croissans d’argent.

(Armor. général, LYON, p. 460.) Qui sait s’il n’était pas de

quelque lignage appauvri?—Voy. ci-après le chap. XXIV de cette

Introduction.

 

[277] Notamment aux Etats de 1614.—Cf. A. du Buisson de Courson,

Rech. nobil., p. 139, note 1.

 

[278] Papon, p. 779.

 

[279] Clairambault, t. CMXLIII, p. 172.

 

CHAPITRE XVIII

 

La pauvreté, état coutumier de la Noblesse.—Gautier le pauvre

homme.—Les juifs, les moines et les chevaliers. Dénûment

navrant.—Tavernière de sang princier.—Misère

impériale.—Comment on payait sa gloire.—Revues de

l’arrière-ban.—Séries de gentilshommes indigents.—Vérité de

Mr de la Palice.—Fiefs et domaines saisis.

 

La pauvreté fut l’état coutumier de la Noblesse française; on en recueille maints témoignages antérieurement même au dénouement des croisades. Vers 1095, un des chevaliers de Jacquelin de Champagne, faisant une donation aux moines de Saint-Vincent du Mans, en retient la moitié de la dîme «à cause de sa pauvreté[280]». Au même temps, un autre chevalier, Achard, excepte d’une donation foncière le tiers de la dîme, à cause, dit-il, de la pauvreté qui l’oppresse[281]. En 1209, Milon, seigneur de Sissonne, chevalier, écrasé de dettes, vend, pour les payer, une série de terres et de redevances[282]. L’épithète de «pauvre» se rencontre fréquemment dans les chartes, accolée à la qualité de chevalier, et même elle devint le nom de plusieurs lignages[283]. Des nobles sont surnommés, «Sans avoir», ou «Sans terre», ou «Sans argent», ou «Sans revenu[284]».

 

[280] Cartul. de St Vinc., B. N., p. 62: «… excepta medietate

decime quam predictus miles meus Wido, paupertate districtus,

sibi retinuit.»

 

[281] Cartul. de St Vinc., p. 91: «… pro angustia…

paupertatis que me constringit.»

 

[282] Cartul. de Val-le-Roy, fol. 77 vo-91 ro: «Dominus Milo de

Sissonia, cum multo onere debitorum oppressus esset…»

 

[283] Coll. d’Anjou, t. XII, no 6444, charte de la fin du XIe

s.: «Johannes Pauper, miles.»—Dom Bouquet, t. XIV, p. 7: «Hugo

Pauper,» fils d’Hugues, comte de Clermont en

Beauvaisis.—_Cartul. de Saint Corneille de Compiègne_, p. 250,

charte de 1115: «Hugo Pauper, miles.»—_Cartul. de Clairvaux_, p.

17, ch. de 1179: «Johannes Pauper, miles.»—Coll. de Picardie,

t. CLV, fol. 99, ch. de 1190: «Bernardus Pauper, miles.»—_Coll.

d’Anjou_, t. VI, no 2225, ch. de 1207: «Robertus Pauper,

miles.»—Coll. de Bourgogne, t. XIII, fol. 101, ch. de 1218:

«Petrus, miles, cognomento li poivres de Possesse.»—_Coll.

d’Anjou_, t. VII, no 2706, ch. de 1231: «Geoffroy, dit le pauvre,

chevalier, sgr du Plessys Mellé.»—D’Hozier, Armor. et généal.,

fol. 67, arr. ban d’Anjou en 1470: «Huguet le Pauvre.»

 

[284] De Camps, Nobil. hist., t. II, vo Sansavoir: «Galterus

Sine habere» ou «Sine pecunia», l’illustre croisé.—«Guillaume

Sans avoir, tué dans Rame en 1101.»—Cartul. de Marmoutier, t.

II, p. 385, ch. de 1142: «Bertrannus sine terra;» t. I, p. 263,

ch. de 1177: «Simon sine censu, miles»; t. II, p. 33, v. 1200:

«Radulphus sine avero.»

Voici, en 1230, «Scard de nul fief[285]», et en 1350 «Guillaume Platebourse, chevalier[286]». Et combien de pauvres parmi les volontaires des guerres saintes! Lambert le Pauvre, chevalier, est à la première croisade[287]. Richard Forbanni, «voulant aller à Jérusalem», troque une bonne terre contre une mule[288]. Nivelon du Plessis chevalier, surnommé le pauvre, fait une aumône aux moines de Froimont, en 1190, lorsqu’il prend la Croix[289]. Manassés le Pauvre, chevalier, seigneur de Hez, et Eustache, son frère, partent pour la Palestine avec saint Louis[290]. En 1278, «Gautier, chevalier, dit le pauvre homme, empêché par la maladie d’accomplir le vœu qu’il avait fait d’aller à Jérusalem,» fait un don aux églises de Langres[291].

 

[285] Cartul. de Meaux, non fol., juin 1230: «Scardus de nullo

feodo.»

 

[286] Dom Villevieille, Trésor, t. LXVIII, vo Platebourse.

 

[287] De Camps, t. II, vo Pauper.—Cf. Dom Villevieille,

Trésor, t. LXVII, vo Pauvre.

 

[288] Coll. de Poitou, t. XIX, p. 126: «… volens pergere

Hierosolymam… mulam unam… accepi, pro qua… donavi… mansum

unum obtimum terre.»

 

[289] Cartul. de Froimont, fol. 5 vo: «Nevelo miles de

Plesseio, cognomento Pauper, iturus Iherosolimam…»

 

[290] Cartul. de Froimont, fol. 11 vo, 14 vo: «Manasserius

Pauper, dominus de Hes, miles.»

 

[291] Gall. Christ., t. IV, col. 612.—En 1283, «Gautier lou

pauvre homme, chevalier,» est l’époux de Marguerite de Mailly.

(Coll. de Bourgogne, t. XLI, fol. 158.)

Les juifs, créanciers âpres[292], s’engraissaient déjà des dépouilles françaises, car on les trouve partout où il y a des naufrages et des épaves; les moines, qui sont quelquefois eux-mêmes leurs débiteurs[293], viennent chrétiennement en aide à la Noblesse, pour la dégager des serres judaïques[294]. En 1192, Geoffroy d’Anjou et Désirée, sa femme, vendent de leurs biens «au juif Cresson»[295]. En 1202, la femme et le fils de Vilain de Nuillé, chevalier, vendent des terres pour acquitter ce que leur époux et père doit aux juifs[296]. En 1237, Raoul, avoué de Hérissart, chevalier, vend ses domaines pour cause d’indigence[297]. Après les croisades, le dénûment des Nobles est navrant; les Rois, à l’exemple de saint Louis[298], s’efforcent de l’atténuer, et c’est une des recommandations ordinaires de l’Eglise que d’être secourable aux «pauvres chevaliers»[299]. Pierre de Montmorin, damoiseau, en 1406, met sa ceinture en gage chez un marchand de Limoges, pour un prêt de 23 écus d’or[300]. En 1445, Evrard de la Marche, damoiseau, dans une «lettre de défiance» au duc de Bourgogne, dit: «Et moy qui suys ung jeune homme povre d’argent….[301]» Au XVe siècle, dit la Revue Nobiliaire[302], les familles nobles de Bourgogne étaient presque toutes complètement ruinées; témoin ce Guillaume de la Marche, ancien bailli de Chalon, dont les dettes étaient si énormes que sa veuve, Marie d’Ayne, «pauvre parente et servente du Duc, descendüe et extraicte du sang de Flandre», après avoir tenu un grand état, tomba dans une telle misère que les sergents ne trouvèrent à saisir dans son logis «que le lict où elle gisoit», et qu’on la vit dans sa vieillesse vendre du vin «à taverne», comme un pauvre tavernier, pour s’aider à vivre. La misère sévissait jusque sur les plus hauts sommets; qui ne se rappelle l’horrible pauvreté de Baudouin, empereur de Constantinople[303]? En 1339, Catherine de Viennois, princesse d’Achaïe, pour obtenir d’un boucher de la viande, dut lui remettre en gage son gobelet d’argent[304]. Et quel désordre introduit l’appauvrissement dans la hiérarchie militaire! Les riches écuyers ont maintenant dans leurs compagnies, sous leurs ordres, non seulement des chevaliers bacheliers[305], mais même des chevaliers bannerets[306]. Tel gentilhomme, après avoir longtemps combattu comme homme d’armes, devenu pauvre, retombait au rang d’archer[307]; car la gloire, en ce temps-là, n’était pas plus le sang que l’argent des autres; il fallait payer de sa poche aussi bien que de sa personne pour avoir l’honneur de servir, et les maigres subsides du trésor royal n’étaient pas faits pour conjurer la ruine. Dans les revues de l’arrière-ban, la moitié des Nobles se déclarent sans ressources, incapables de s’équiper et, par suite, de faire service au Roi. Lisez cet extrait de l’arrière-ban d’Anjou, en 1470:

«Ce sont les noms des gens nobles du ressort d’Angiers… Guillaume d’Ampoigné, aaigé, dict qu’il servira en habit de brigandine si possible luy est, mais qu’il n’a de quoy avoyr habillement, et qu’il a troys de ses enffans en la guerre du Roy. Mathelin de Portebise, ung voulge en sa main, et dit qu’il n’a de quoy avoyr habillement de guerre, et s’il peult avoyr de quoy il se mectra en poinct. Jehan de Quéon s’est présenté en robbe, un voulge en sa main, et dict qu’il n’a de quoy se mectre en poinct. Jehan de Chierzay, en brigandine; et neantmoings il a affermé par serment qu’il n’a comme riens de quoy vivre et ne tient que en bienfaict. Mathelin de Chargé s’est présenté en robbe, ung voulge en sa main, disant qu’il n’a de quoy avoyr habillement. Jehan de Langies s’est présenté en robbe et dict qu’il a la garde de la place de Lodun et qu’il n’a de quoy avoyr aulcung habillement. Charles de Rigné s’est présenté en robbe disant qu’il est eaigé de quatre-vingtz ans, pouvre homme, et n’a de quoy avoyr shabillement, et qu’il n’a seulement de quoy vivre[308].» Deux siècles après, l’Estat des gentilshommes de la sénéchaussée de Dax, ban et arrière-ban (1689-1692), contient ces mentions: «M. d’Abesse, pauvre; son fils vient de quitter les gardes du Roy; son père ne pouvoit l’entretenir.—M. de Six, pauvre…»; et plus loin, une série de «gens tenant fief et vivant noblement» sont désignés comme étant «pauvres et hors d’estat de servir, ne pouvant faire d’équipage[309].»

 

[292] Anc. évêchés de Bretagne, t. III, p. 81.

 

[293] Cartul. de Saint-Seine, p. 24.—_Varia ad hist. Brit._,

fol. 123.

 

[294] Anc. évêchés de Bret., t. III. p. 195-196 et notes.

 

[295] Cartul. de St Vinc. du Mans, B. N., p. 505-506: «…

Cresson judeo…»

 

[296] Cartul. de St Vinc. du Mans, B. N., p. 501: «Cum Vilanus

de Nouile judeis denarios debuisset…»

 

[297] Cartul. de Froimont, fol. 50 vo: «Radulfus, advocatus de

Harissart, miles, indigens peccunia…»

 

[298] Dom Bouquet, t. XXII, p. 592, ann. 1239: «Milites pauperes

donis adjuti… Terricus Torcheboef, pauper miles, de dono

[regis], X lib.»

 

[299] L. Gautier, La Chevalerie.

 

[300] Dom Villevieille, Trésor, t. LXI, vo Montmorin.

 

[301] Chroniq. de Math. de Coussy, éd. Buchon, p. 20.

 

[302] Tome III, p. 209.

 

[303] Michaud, t. V. p. 16-17.

 

[304] Cantù, Hist. des Ital., trad. franc., t. V, p. 361.

 

[305] Montres, t. II, p. 93, ann. 1387: «La reveue de J.

Fouquaut, escuier, de 3 chevaliers bacheliers et de 36 aultres

escuiers de sa chambre.» Page 415, ann. 1388: «La monstre de Loys

de la Porte, escuier, quatre chevaliers et 14 aultres escuiers de

sa compaignie.»

 

[306] Sceaux, t. LXXXVIII, p. 6942, ann. 1415: «M{re} George, sgr

de Clere, chevalier benneret, servant dans la comp. de Robert de

la Porte, chevalier bachelier.

 

[307] Ban de Saintonge en 1467: «Geoffroy Gombaud, lequel souloit

estre homme d’armes, a esté receu pour archier, pour ce que ses

chasteaulx ont esté bruslez.»—Comte Anatole de Bremond d’Ars,

Le chevalier de Méré, 1869, in-8º.

 

[308] D’Hozier, Armor. et généal., fol. 43

ro-vo.—_Brigandine_, haubergeon ou cotte de maille des soldats.

Voulge ou vouge, épieu de vènerie à large fer.

 

[309] Baron de Cauna, Armorial des Lannes, t. I, p. 25, 26.—O.

de Poli, Rech. sur la fam. de St Vincent de Paul, p. 9, note 1.

C’était une vérité… de Mr de la Palice que cette malice de La Bruyère: «Il y a des gens qui n’ont pas le moyen d’être nobles.» Pas plus que l’âge, l’infirmité ne dispensait le Noble du service de guerre; l’impotent envoyait un remplaçant valide et bien en point.[310] Aux comparants qui n’étaient pas «en souffisant habillement» ou «souffisamment montés», ou équipés «deument selon leur richesse», ou que le commissaire aux revues jugeait «non souffisamment en poinct selon la qualité de leur terre[311]», comme aussi aux «deffaillans», on saisissait impitoyablement «tous leurs fiefz et héritaiges», et «tous les fruiz» en étaient «cueillis au proffict du Roy[312]». Ceux dont l’indigence était notoire et constatée pouvaient être exemptés de servir[313]; mais quelle douloureuse humiliation! A la fin du XIIIe siècle, les commissaires royaux usaient fréquemment d’indulgence; mais, dans les siècles suivants, leur rigueur s’accrut en proportion de l’appauvrissement des Nobles, qui, presque tous, eûssent pu légitimement exciper de leur dénûment.

 

[310] La Roque, Traité du ban, p. 116, _Monstre des nobles du

baill. de Caux_, en 1470: «Pour G. Louvel, ancien et impotent, se

présenta G. Louvel, armé de brigandine, sallade, arc et trousse.»

 

[311] Coll. de Picardie, t. LXVIII, fol. 221-222, _Monstre des

nobles de l’archidiaconé de Dynan_, en 1472.

 

[312] La Roque, Traité du ban, p. 117.

 

[313] Ainsi, en 1270, furent renvoyés avec cette mention, _pauper

est_, de nombreux écuyers du bailliage d’Orléans: J. Bocher, Ph.

de Lisserville, Huguelin de Montréal, Pierre de Boigne, G.

d’Ozereau, Odin de la Porte, etc.—Ibid., p. 78-79.

 

CHAPITRE XIX

 

Appauvrissement forcé.—_Crescite et multiplicamini._—Guehedin

Chabot.—Les vingt enfants de Claude de Cremeaux.—Les

quatorze fils de Gervais Auvé.—Causes de ruine.—Charges du

service militaire.—Abdications nobliaires.—L’état de

noblesse, obstacle à la fortune.—Les gentilshommes n’étaient

exempts d’aucune sorte d’impôts.—Le comte Louis de

Frotté.—Les grands pauvres.—Paysans nobles.—Les Braque et

les Allard.—Gentilshommes laboureurs.—Rabelais et la

Bruyère.—Tout est adieu, tout est à Dieu!

 

Cet appauvrissement procédait, en partie, du grand nombre d’enfants, qu’il fallait élever, équiper, apaner, ou doter à chaque génération; le patrimoine féodal se morcelait, s’en allait en miettes. Le précepte évangélique, Crescite et multiplicamini, n’étant pas encore lettre morte, telle famille comptait dix, quinze, vingt enfants.[314]

 

[314] Voy. mes Rech. sur la fam. de Saint Vinc. de Paul, p. 11.

Le pape Urbain IV, en 1263, autorisa les religieuses de N.-D. de Soissons à recevoir, bien que leur nombre fût au complet, Alix de Bernot, jeune fille lettrée, fille d’un chevalier «appauvri par la multitude de ses enfants».[315] En 1392, Charles VI octroie des lettres de rémission à «Guehedin Chabot, chevalier, chargié de femme, de six filz et de troiz filles, poure et misérable personne[316]». Claude de Saint-Georges eut vingt enfants de Marie, sa femme, fille de Claude de Cremeaux d’Entragues et d’Isabeau d’Urfé.[317] Gervais Auvé eut au moins quatorze fils de Guillemette de Vendôme[318]. Un gentilhomme dauphinois, Mr de Vallier, avait sept fils et sept filles vivants, lorsque la pauvreté le força de recourir à un expédient dont je parlerai dans un instant. Mais la multiplicité des rejetons n’était pas l’agent le plus actif de la ruine des Nobles; parmi tant d’enfants, d’ailleurs, il se pouvait qu’un d’eux fît à la guerre ou à la cour quelque merveilleuse fortune, et qu’ensuite il aidât tous les siens à monter; le salut, par cette voie, était problématique; la ruine, par l’exercice même de la noblesse, était à peu près certaine; car, pour une famille qui voyait grandir sa chevance, il y en avait mille qui sombraient fatalement sous les charges du service militaire. Ces charges étaient si lourdes que, le produit des terres ne se trouvant plus en équilibre avec les obligations qu’en comportait la possession, beaucoup de Nobles, notamment en Champagne, préférèrent remettre leurs fiefs aux mains de leurs suzerains, et se dégager ainsi de devoirs qu’il ne leur était plus possible de remplir.[319] «Si les avantages de la Noblesse, écrivait vers 1695 le comte de Boulainvilliers, étaient bornez, par l’idée corrompue que l’on s’en forme aujourd’huy, à la seule jouyssance des privilèges dont elle est en possession, le titre de noblesse ne serait pas un objet bien désirable; on le pourrait au contraire regarder comme un obstacle aux biens de fortune.»[320] Et plus loin, traitant du service de l’arrière-ban, il formulait une déclaration significative et radicalement contraire à l’idée qu’on se forme généralement des privilèges nobiliaires:

«L’obligation où les Nobles étaient autrefois de marcher à l’armée en conséquence de leurs possessions féodales, a été convertie en une obligation personnelle de servir à l’arrière-ban pour la conservation du privilège de l’exemption des tailles, supposant une espèce de partage des charges onéreuses de l’Etat, par lequel l’ordre populaire est soumis à payer les taxes et les impositions, pendant que la Noblesse est obligée de défendre la patrie; mais ce partage est une fiction, puisque les gentilshommes ne sont exempts d’aucune sorte d’impôts.»[321]

 

[315] Coll. de Picardie, t. CXI, fol. 86: «Cum dilecta in

Christo filia Aelidis, puella litterata, nata Americi de Bernoc,

militis, qui gravatus est multitudine filiorum…»

 

[316] Arch. Nat., Trésor des Chartes. JJ. 142, No 90.—Guehedin

Chabot, de l’illustre maison de ce nom, était un des plus preux

chevaliers de son temps; il avait été plusieurs fois guerroyer

contre les Sarrasins, ce que relatent avec d’autres vaillantises

les lettres royales de rémission.—Voy. la revue _La Terre

Sainte_, no 230, 1er février 1885.

 

[317] Doss. bleu 7907, Saint-Georges, p. 2.

 

[318] Pièc. orig., t. 148, Auvé, p. 31.

 

[319] Brussel, Traité des fiefs.

 

[320] Essais sur la Nobl., p. VI.

 

[321] Ibid., p. 256-257.

«La Noblesse,—écrivait le comte de Frotté dans le canevas de ses Mémoires,—servit personnellement, et en général gratis, pendant longtems; et depuis Louis XIV, sous lequel les armées françaises prirent tout à fait une forme régulière et où l’on assigna des appointemens à tous les officiers, ces appointemens furent toujours les plus faibles de toute l’Europe et très insuffisans pour soutenir la Noblesse au service. En général, la Noblesse française ne calculait pour rien son traitement; elle mangeait, communément, au service du Roy, ses revenus et souvent ses fonds, sauf les gentilshommes qui n’en avoient plus, leurs pères les ayant dissipés, lesquels alors, s’ils obtenoient du service, étoient obligés d’en subsister.»[322]

 

[322] L. de la Sicotière, Un chap. de l’Hist. de Frotté, p. 6,

note 4.

La Noblesse, dit excellemment Mr G. d’Orcet dans un livre plein de charme et tristement instructif,[323] «la Noblesse payait chèrement les maigres privilèges dont elle jouissait, et n’avait pas comme aujourd’hui le droit de fumer son écusson par de riches mésalliances. Ce monopole si vanté de certains grades subalternes dans l’armée et dans la marine, de certains bénéfices dans les chapitres nobles ou de commanderies dans l’Ordre de Malte, elle devait l’acheter au prix d’une pauvreté éternelle et irrémédiable, et, si c’était dur pour elle, c’était bon pour le pays: les gentilshommes d’autrefois avaient l’âme et l’honneur plus solidement chevillés dans le cœur que les autres.» Plus loin, l’auteur nous fait assister à une de ces navrantes scènes de misère, si communes autrefois, en Auvergne et un peu partout, dans les sphères de la Noblesse militaire, et qui furent l’envers de sa gloire. «Mon père, dit le chevalier de Montgrion, était si pauvre quand il rentra dans son nid d’aigle avec sa croix de chevalier de Saint-Louis! Tous les toîts s’étaient écroulés, les rentes avaient été aliénées, il ne restait plus au château de Montgrion que ce qu’on nommait jadis le vol du chapon. Il se fit construire une chaumière à quelques pas des ruines de son manoir. Nous vécûmes du colombier, du gibier de la montagne et du peu que nous pouvions ensemencer avec une paire de vaches laitières.»[324] Ce tableau de décadence est pris sur le fait; plus d’un preux d’antan s’y fût reconnu, et combien d’humbles paysans n’eussent pas voulu troquer leur position contre celle de ce «cousin du Roi»!

 

[323] Les grands pauvres, p. 10.

 

[324] Ibid., p. 11-12.

Chorier, parlant des Bouillane et des Richaud, anoblis en 1475 pour un trait de courageux dévouement, dit: «Ce sont de pauvres gentilshommes à qui la noblesse est un obstacle à toute meilleure fortune.» Plus d’un siècle après le temps où l’historien du Dauphiné formulait cette appréciation, en 1788, aux États Généraux de Romans, on vit siéger quatorze Bouillane et vingt-sept Richaud, «la plupart en habit de paysans, portant fièrement de vieilles et longues rapières rongées de rouille.»[325]

 

[325] G. de Rivoire, p. 97, 608.

«Une tradition, dans la branche des Courtin du Plessis, veut que, dans un tems dont elle ne fixe pas l’époque, vint à Nogent un Courtin (on ne dit point d’où), lequel vit Mr Courtin de la Bourbonnière et luy proposa d’entrer dans les poursuytes qu’il vouloit faire d’une réhabilitation, à quoy Mr de la Bourbonnière ne voulut entendre, la noblesse n’estant alors un advantage si prétieux ny si ambitionné qu’aujourd’huy, parce qu’en le balanceant avec la gehenne dans le genre de vie et les autres charges, dont la sujection à l’arrière-ban n’estoit pas la moindre, on préféroit volontiers la liberté, les sujections et de foibles impôts qu’on envisageoit comme moins onéreux.»[326]

 

[326] Essay, p. 20.

«De toutes les conditions, est-il dit dans les Mémoires du comte de Rochefort, il n’y en a point de si malheureuse que celle d’un gentilhomme.»[327] Les mêmes doléances se retrouvent, comme une antienne de misère, dans la plupart des mémoires de gentilshommes; relisez, par exemple, ceux du maréchal de Montluc et du comte de Montrésor; même lorsqu’ils parviennent à de hauts emplois, que de déboires, d’écœurements, de dépenses ruineuses! Si l’état de noblesse fut un privilège, il faut reconnaître que ce fut un privilège à rebours.

 

[327] G. des Courtils, seigneur de Sandras, _Mém. du comte de

Rochefort_, 1713, p. 399.

«_Il est sans exemple_, écrivait un généalogiste, en 1685, qu’aucune famille du Royaume qui fait profession des armes ayt pu longtems soutenir son élévation sans les bienfaicts du Souverain.»[328] La maison de Braque, à laquelle il appliquait cette observation, peut être présentée comme un type d’alternatives de grandeur et d’abaissement; les mêmes vicissitudes se constatent dans l’histoire de la plupart des anciennes familles, et l’histoire que j’écris en fournit plus d’un exemple.

 

[328] Guillery, Maison de Braque, p. 2.

«Le premier titre que l’on trouve de la famille de Braque est de 1009, sous Robert, lequel n’a point de suite jusqu’à un autre de 1144, sous Louys le jeune, qui n’en a point aussy jusqu’à celuy de 1211, sous Philippe-Auguste, qui est suivy jusqu’à présent (1685).»[329]—Arnoul Braque, chevalier, vivant en 1211, époux d’Erimberge de Beaumont, avait été à la croisade avec Mathieu, sire de Montmorency (1189) Cent et quelques années après, les Braque sont bourgeois de Saint-Omer,[330] puis de Paris. Arnoul Braque, fils d’Amaury Braque et de Jehanne de Montmorency, bourgeois de Paris, reçoit en 1339 de Philippe VI des lettres de noblesse.[331] Ses frères et ses fils sont, les uns bourgeois de Paris et changeurs, c’est-à-dire banquiers, les autres maîtres des comptes du duc de Normandie, trésoriers de France, conseillers et maîtres d’hôtel du Roi, trésoriers des guerres, sergents d’armes, écuyers des princes.[332] Nicolas Braque, chevalier, fils aîné de l’anobli ou plutôt du réanobli, «maistre d’hostel du Roy et général conseiller de nostre dict seigneur sur le faict de la guerre», combattit aux côtés de Jean II à Poitiers et fut pris par les Anglais avec son prince; en 1358, pour parfaire sa rançon, qui lui coûta la vente de ses terres, le Roi lui fit don de deux mille deniers d’or. Il fut un des ambassadeurs chargés de négocier la paix avec les Anglais. Le 3 septembre 1387, «Monseigneur Jehan Braque, chevalier, sire de Coursy, maistre de l’hostel des eaux et forestz du Roy nostre sire, et Madame Jehanne de Coursy (Courcy)[333], sa femme, exposent que durant le mariage de Noble homme Monseigneur Nicolas Braque, chevalier, seigneur de Chatillon sur Loing et de Sainct Maurice sur Laveson, père dudict Monseigneur Jehan, avec feue Madame Jehanne la Bouteillière, sa femme, auparavant veuve de Monseigneur Guillaume de Coursy, chevalier, père et mère de ladicte dame Jehanne de Coursy, ils avoient esté obligez de faire quantité de grosse debtes pour soutenir les despenses de plusieurs services que ledict seigneur Nicolas Braque avoit rendus à quatre roys ses maistres.»[334] Les dettes énormes, contractées pour avoir l’honneur de servir son prince et sa patrie, tel est le lot ordinaire du gentilhomme. L’arrière-petite-fille de l’ambassadeur, l’héritière d’un lignage allié aux Courtenay, aux Montmorency, aux Châtillon, aux Coligny, aux Stuart-Aubigny, Jehanne Braque, épouse un marchand de Sens.[335]

 

[329] Ibid., p. 9.

 

[330] Demay, Sceaux d’Artois.

 

[331] Arch. Nat., Trés. de chartes, J. 73, fol. 9 vo.

 

[332] Pièces orig., t. 493, Braque, p. 2-30.

 

[333] Voy. sur cette illustre maison le chapitre suivant.

 

[334] Guillery, p. 18-19.

 

[335] Pièces origin., t. 493, Braque, p. 148.—Voy. ci-dessus

le chap. XVI, p. 94.

«La vie est une révolution continuelle où les uns montent de la pauvreté aux richesses, et les autres descendent des richesses à la pauvreté, n’y ayant rien qui soyt stable au monde; d’où il faut inférer que la Noblesse abattue se peut relever, et celle qui est élevée par la bonne fortune peut aussy tomber dans la décadence.»[336]

 

[336] La Roque, Traité de la Nobl., p. 351.

Dans les «Faictz de généalogie» articulés devant la Cour des Aides, en 1650, par «Pierre Allard, escuyer, sieur du Fieu, conseiller du Roy, lieutenant particullier assesseur criminel au bailliage et siège présidial de Montbrison, controlleur général des finances en la générallité de Lion, demandeur en entherinement de lettres de reabilitation à noblesse par luy obtenues le 9 aoust 1646.», il est dit «que Pierre Allard et ses descendans sont demeurés à Mezilliac, les descendans de Gabriel Allard à Montvendre en Daulphiné, et Louys Allard se retirast en Forests au lieu de la Grange de Leuvre, y fust marié, vescust noblement, portoit les armes pour le service du Roy, est mort investy des dignitez et quallitez requises à noblesse; que de Louys Allard est issu Denys Allard, ayeul du demandeur, lequel porta les armes quelque temps,[337] et n’ayant pas eu le moien de subvenir à la despence requise et nécessaire pour le maintien de sa noblesse et de celle de ses prédécesseurs, son père ayant laissé de grandes debtes à cause de la despence qu’il avoit faict pour le service du Roy, fust reduict à faire commerce de marchandises, et en iceluy a tousjours vescu et s’est comporté assez honnorablement….»[338]

 

[337] «Denys Allard» figure, en effet, le 10 juillet 1525, comme

archer, dans la «revue de 57 hommes d’armes et cent archiers du

nombre de 60 lances fournyes des Ordonnances du Roy, estans soubz

la charge et conduicte de Mr d’Ars». (Clairambault, Sceaux, t.

VI p. 305.)—«Honneste Denys Allard, marchant de Sainct-Estienne

de Furan», y fait un acquêt, le 12 juin 1566. (Chartrier de

Beauvoir, No 627.)—«Noble homme Denys Allard, escuier, demeurant

en sa maison à Sainct-Estienne de Furan», y fait un autre acquêt

le 20 avril 1572. (Ibid., No 854.)

 

[338] Ibid., No 822, liasse.

«La plupart des maisons en France, disait Vigneul de Marville, se font par le négoce ou par l’usure[339]; elles se maintiennent quelque temps par la robe et s’en vont par l’épée. Un seigneur mange son bien à l’armée; ses enfants chargés de dettes défendent le terrain encore quelque temps par les procès; les châteaux deviennent des masures, et leurs descendants labourent la terre.»[340] Nous voyons, en effet, qu’en Provence le dernier rejeton de la très illustre maison de Porcelet, marquis de Maillane et souverains de Morville,—en Berry, des Monchy, qui ont des maréchaux de France, ducs et pairs,—en Auvergne, des Scorailles, dont était la duchesse de Fontanges, avaient quitté l’épée pour la charrue. Chaque province et presque chaque vieille race pourraient citer de ces écroulements.[341] Quelle maison plus illustre que celle de Villiers de l’Isle-Adam, le dernier grand-maître de Rhodes? Au XVIIe siècle, «elle est tombée dans une si grande misère, dit encore Vigneul de Marville, qu’on a vu, ces années dernières, à Troyes en Champagne, l’un des descendants de sa maison réduit à charrier de la pierre pour avoir de quoy nourrir son père… J’ai ouy dire à Mr de la Galissonnière, conseiller d’Etat, que lorsqu’il estoit intendant de Normandye, il avoit trouvé dans la recherche de la Noblesse qu’un des plus anciens gentilshommes de cette province et des plus qualifiés estoit réduit à labourer sa terre pour subsister.»[342] Nous verrons ci-après plus d’un autre exemple de ces décadences cruelles, fatalement terminées par une complète déchéance.

 

[339] Le change ou la banque.

 

[340] Mélanges d’hist. et de littérature, éd. 1779, t. II, p.