Et là il y a une histoire - Double trahison
Double trahison
Le juge baissa les yeux sur l’accusé et se renfrogna.
— Kevin Bryant, vous avez été reconnu coupable de vol à main armée.
Un crime que vous aviez manifestement planifié avec une ingéniosité et un
talent hors du commun. Au cours de votre procès, il sauta aux yeux que
vous saviez parfaitement quand attaquer la victime que vous aviez choisie,
M. Neville Abbott, un respectable marchand de diamants de Hatton Garden.
Vous avez agressé le vigile à son atelier avec un fusil de chasse, et l’avez
forcé à ouvrir la chambre forte où M. Abbott montrait à un trafiquant de
Hollande un arrivage de diamants bruts qu’il venait d’acheter en Afrique du
Sud, pour plus de dix millions de livres. Grâce au travail exceptionnel de la
police, vous avez été arrêté en quelques jours, bien que les pierres
précieuses n’aient jamais été retrouvées. Pendant les sept mois que vous
avez passés derrière les barreaux, vous avez eu la possibilité de révéler leur
emplacement, mais vous avez choisi de ne pas le faire. Tout bien considéré,
je n’ai d’autre choix que de vous condamner à douze ans
d’emprisonnement. Toutefois, monsieur Bryant, j’envisagerais une
réduction de peine si à tout moment vous changiez d’avis et décidiez
d’informer la force publique de l’emplacement des diamants. Emmenez le
prisonnier.
L’inspecteur principal Matthews regarda Kevin Bryant se faire conduire
en cellule avant d’être envoyé dans la prison de Belmarsh. En tant que
policier, vous êtes censé ressentir un certain orgueil professionnel, voire du
plaisir, lorsque vous êtes à l’origine de l’arrestation d’un criminel
professionnel, mais cette fois, Matthews n’éprouva aucune fierté, et n’en
éprouverait pas tant qu’il n’aurait pas mis la main sur ces pierres. Il
demeurait convaincu que Bryant n’avait pas eu le temps de les vendre et
qu’il avait dû les cacher quelque part.
Plus d’une fois, l’inspecteur de police principal Matthews avait essayé
de conclure un marché avec Bryant, allant jusqu’à lui proposer d’alléger le
chef d’accusation en vol aggravé, assorti d’une peine bien plus courte, s’il
plaidait coupable et lui révélait où se trouvaient les diamants. Mais Bryant
donnait toujours la même réponse : « Je ferai de la taule, chef. »
Si Bryant n’était pas disposé à conclure un marché avec lui, Matthews
connaissait quelqu’un qui purgeait sa peine dans la même prison et qui
l’était, lui.
*
Benny Friedman, connu par ses codétenus sous le nom de Benny le
Receleur, purgeait une peine de six ans pour recel de marchandises volées.
Un cambrioleur lui apportait la marchandise, Benny le payait vingt pour
cent de sa valeur en espèces avant de la vendre à un intermédiaire pour
cinquante pour cent environ, et s’en tirait ainsi avec un joli bénéfice.
De temps en temps, Benny se faisait prendre et devait passer quelque
temps au trou. Mais comme il ne versait pas un seul centime d’impôts, se
trouvait rarement sans emploi et n’avait pas peur d’être licencié, il estimait
que son court séjour en prison faisait simplement partie du job. Mais, si
jamais la police lui offrait une alternative à la taule, Benny était toujours
prêt à écouter. Après tout, pourquoi rester plus de temps que nécessaire
derrière les barreaux ?
— Contrôle des drogues ! hurla le responsable de l’aile en poussant la
lourde porte de la cellule de Benny.
— Je ne me drogue pas, monsieur Chapman, répondit Benny en restant
sur sa couchette.
— Amène ton cul là-haut, Friedman, et vite fait. Une fois qu’ils auront
contrôlé ta pisse, tu pourras redescendre et profiter d’un repos bien mérité.
Maintenant, bouge ton cul !
Benny plia son exemplaire du Sun, quitta doucement le lit du bas, sortit
sans se presser et monta jusqu’à l’infirmerie. Aucun gardien ne prenait la
peine de l’accompagner, car il ne posait jamais de problème. On peut avoir
bonne réputation, même en prison.
Lorsque Benny arriva à l’infirmerie, il fut étonné de ne voir aucun des
vauriens habituels faire la queue en attendant que l’on contrôle s’ils étaient
positifs ou non. En fait, il devait être le seul détenu en vue.
— Par ici, Friedman, dit un gardien qu’il ne reconnut pas.
Quelques instants après être entré dans l’infirmerie, il entendit une clé
tourner dans la serrure derrière lui. Il se retourna et trouva son vieil ami,
l’inspecteur de police principal Matthews, qui l’avait arrêté tant de fois par
le passé, installé au bout de l’un des lits.
— À quoi dois-je cet honneur, monsieur Matthews ? demanda Benny
sans se démonter.
— J’ai besoin de ton aide, Benny, répondit l’inspecteur, sans offrir au
récidiviste de s’asseoir.
— Quel soulagement, monsieur Matthews. L’espace d’une minute, j’ai
cru que l’on voulait vérifier si je me droguais.
— Pas d’insolence avec moi, Benny, rétorqua Matthews d’un ton sec.
Pas quand je suis venu te proposer un marché.
— Et de quoi s’agit-il, cette fois, monsieur Matthews ? D’un paquet de
clopes en échange d’un tueur en série ?
L’inspecteur ignora sa question.
— Tu vas passer en appel dans quelque temps, fit-il en allumant une
cigarette, sans en offrir à Benny. Je pourrais m’arranger pour que l’on
réduise ta peine de quelques années. (Il tira une bonne bouffée, puis souffla
un nuage de fumée avant d’ajouter :) Ce qui signifierait que tu pourrais
sortir de ce trou à rats dans six mois.
— Comme c’est gentil de votre part, monsieur Matthews, observa
Benny. Qu’attendez-vous que je fasse en échange d’une telle munificence ?
— Il y a un taulard en route pour Belmarsh depuis l’Old Bailey. Il
devrait arriver d’une minute à l’autre. Il s’appelle Bryant, Kevin Bryant, et
je me suis arrangé pour qu’il devienne ton nouveau compagnon de cellule.
*
Lorsque la porte de la cellule s’ouvrit, Benny leva les yeux du Sun et
regarda Bryant entrer en titubant. L’homme ne dit pas un mot et se contenta
de jeter son sac de toile sur la couchette du haut. Les nouveaux prisonniers
commencent toujours sur celle-ci.
Benny retourna à son journal, pendant que Bryant déposait un savon
blanc tout fin, une couverture verte, une serviette verte rêche et un rasoir
Bic sur la tablette au-dessus du lavabo. Bryant incarnait le braqueur à main
armé type. Corpulent, le crâne rasé, il devait mesurer un mètre soixante-dix. Il déboutonna sa chemise de prisonnier à rayures blanches et bleues pour
révéler le gros tatouage d’un diable rouge. Pas de doute, on savait quelle
équipe de foot Bryant supportait. Sur les doigts d’une main étaient tatouées
les lettres HAINE et sur l’autre AMOUR.
Bryant finit par jeter un œil à Benny.
— Moi, c’est Kev’.
— Moi, Benny. Bienvenue à Belmarsh.
— Ce n’est pas ma première fois en taule, expliqua Bryant. J’y ai déjà
été. (Il gloussa.) Plusieurs fois, en fait. Et toi ? s’enquit-il une fois qu’il se
fut installé sur la couchette du haut.
— Quatrième fois, répondit Benny. Mais bon, je n’aime pas traîner ici
trop longtemps.
Bryant rit.
— Alors, tu es là pour quoi ?
Benny fut étonné que Bryant brise l’une des règles d’or de la prison : ne
jamais demander à un codétenu pourquoi il est là. Attendre qu’il donne
l’information de lui-même.
— Je suis un receleur, avoua-t-il.
— Que recèles-tu ?
— Presque tout. Mais je me refuse à planquer de la drogue, y compris
la marijuana, et le porno, hard ou soft. Il faut bien avoir des principes.
Bryant resta silencieux un moment. Benny se demanda s’il s’était
endormi, ce qui serait inhabituel pour son premier jour en taule, même pour
un habitué.
— Tu n’as pas voulu savoir pourquoi j’étais là, finit-il par dire.
— Pas besoin, hein ? fit Benny. Ta photo d’identité a fait la une de tous
les tabloïds la semaine dernière. Tout le monde à Belmarsh sait pourquoi tu
es là.
Bryant ne reprit pas la parole de la nuit, mais Benny n’était pas pressé.
La seule chose dont on dispose à foison en prison, c’est du temps. Tant que
l’on est patient, tout finit par se dire, même si un détenu se croit
impénétrable.
*
Benny n’aimait pas trop la prison, mais surtout, il redoutait les week-
ends où l’on pouvait rester enfermé dix-huit heures d’affilée, avec juste une courte pause pour récupérer au chauffe-plats un repas bien gras de beignets
de mortadelle et de chips.
Les matons autorisaient les prisonniers à prendre quarante-cinq minutes
de temps libre dans l’après-midi. Benny pouvait choisir entre regarder le
football à la télévision ou se balader dans la cour, quel que soit le temps. Il
ne s’intéressait pas au foot, mais comme Bryant allait toujours directement
dans la cour, il décida de regarder la télé. Il accueillait avec plaisir
n’importe quelle trêve dans ce mariage arrangé à la hâte, et si Bryant devait
dire quelque chose sur l’endroit où se trouvaient les pierres précieuses, il y
avait plus de chances que cela se produise dans l’intimité de leur cellule que
dans la cour bondée, bruyante et animée où tous les autres détenus
pouvaient l’entendre.
Benny lisait un article sur la façon dont le Premier ministre italien
passait ses week-ends quand Bryant interrompit ses pensées.
— Pourquoi tu ne me poses jamais de questions sur les diamants ?
— Ça ne me regarde pas, répondit Benny, sans lever les yeux de son
journal.
— Mais tu dois bien te demander ce que j’en ai fait ?
— Selon le correspondant judiciaire du Sun, tu les aurais refourgués à
un intermédiaire pour un demi-million.
— Un demi-million ? fit Bryant. Est-ce que j’ai l’air aussi con ?
— Alors, pour combien tu les as vendus ?
— Rien.
— Rien ? répéta Benny.
— Parce que je les ai encore.
— Vraiment ?
— Ouais. Et je peux te dire une chose : jamais les flics ne trouveront où
je les ai planqués, même en cherchant bien.
Benny feignit de continuer à lire son journal. Il en était à la page
« Sports » lorsque Bryant reprit la parole.
— Tout cela fait partie de mon plan épargne de retraite. La plupart des
andouilles ici ressortiront sans rien, alors que moi, j’ai un revenu garanti à
vie, pas vrai ?
Benny attendit patiemment. Pourtant Bryant ne prononça plus un seul
mot avant l’extinction des feux, quatre heures plus tard. Benny aurait aimé
poser juste une question de plus à Bryant, mais il savait qu’il ne pouvait pas
prendre ce risque.
— Que penses-tu de ce type, Berlusconi ? demanda-t-il enfin.
— Il est là pour quoi ? s’enquit Bryant.
*
Benny assistait toujours à l’office du dimanche matin, qui avait lieu
dans la chapelle de la prison, non pas parce qu’il croyait en Dieu, mais
parce que cela lui permettait de sortir une heure de sa cellule. La longue
marche jusqu’à la chapelle à l’opposé du bâtiment, la fouille corporelle
pour trouver de la drogue – par une policière, si vous aviez de la chance –,
l’occasion d’échanger des potins avec des récidivistes, les chants entonnés
en chœur suivis de la petite balade pour rentrer à temps pour déjeuner, tout
ceci constituait un break bienvenu dans ces heures interminables passées au
trou.
Benny s’installa à sa place habituelle, au troisième rang, ouvrit son livre
de cantiques et, lorsque l’orgue commença à jouer, il reprit à l’unisson :
« Fight the good fight » à pleins poumons.
Quand le chapelain eut délivré son sermon coutumier sur la repentance
et le pardon, suivi de la bénédiction finale, les détenus sortirent lentement
de la chapelle et retournèrent dans leur cellule.
— As-tu un moment, Friedman ? s’enquit le chapelain une fois que
Benny lui eut rendu le livre de cantiques.
— Bien sûr, mon père, répondit Benny qui craignit une minute que
celui-ci ne lui demande de s’inscrire à sa préparation à la confirmation. S’il
le faisait, Benny devrait se mettre à table et admettre qu’il était juif. La
seule raison pour laquelle il avait coché la petite case « anglican », c’était
pour pouvoir sortir de sa cellule une heure chaque dimanche matin. S’il
avait avoué qu’il était juif, un rabbin lui aurait rendu visite dans sa cellule
une fois par mois, parce qu’il n’y avait pas assez de juifs en prison pour
organiser un office pour eux.
Le chapelain ordonna à Benny de le rejoindre dans la sacristie.
— Un ami a demandé à te voir Benny. Je vais vous laisser seuls
quelques minutes.
Il referma la porte de la sacristie et retourna auprès de ces âmes
repentantes, qui, elles, souhaitaient s’inscrire à la préparation à la
confirmation.
— Bonjour, monsieur Matthews, fit Benny en prenant place en face de
l’inspecteur principal sans qu’on le lui propose. J’ignorais que vous étiez
entré dans les ordres.
— Arrête tes conneries, Friedman, ou il faudra que je dise au
responsable de ton bâtiment qu’en réalité tu es juif.
— Si vous le faisiez, inspecteur, je devrais lui expliquer comment j’ai
trouvé le chemin de la vérité en venant à Belmarsh.
— Et tu te feras botter le cul si tu continues à me faire perdre du temps.
— Alors, à quoi dois-je ce plaisir ? s’enquit Benny innocemment.
— A-t-il vendu les diamants ? demanda Matthews, sans ambages.
— Non, inspecteur. En fait, il prétend les avoir toujours en sa
possession. L’histoire selon laquelle il les aurait refourgués pour un demi-
million n’était qu’une couverture.
— Je le savais, dit Matthews. Il ne les aurait jamais écoulés pour si peu.
Pas après tous les problèmes qu’il a connus. (Benny se garda de tout
commentaire.) As-tu réussi à découvrir où il les a planqués ?
— Pas encore, répondit Benny. J’ai le sentiment que cela risque de
prendre un peu plus de temps, à moins que vous ne vouliez que je…
— Ne lui mets pas la pression, l’interrompit Matthews. Cela ne fera
qu’éveiller ses soupçons. Attends le bon moment et qu’il te révèle de lui-
même où il les a cachés.
— Et lorsque j’aurai découvert ces preuves vitales, inspecteur,
j’obtiendrai une réduction de peine de deux ans, comme promis ? lui
rappela Benny.
— Ne joue pas avec le feu, Friedman. Je reconnais que tu as gagné une
année, mais tu n’en auras pas d’autres tant que tu n’auras pas localisé les
diamants. Alors, retourne dans ta cellule, ouvre les yeux et ferme ta gueule.
*
Ce fut un samedi matin que Bryant demanda à Benny :
— As-tu déjà recelé des diamants ?
Il avait attendu des semaines que son codétenu lui pose cette question.
— De temps en temps, répondit-il. J’ai un receleur fiable à Amsterdam,
mais j’aurais besoin d’en savoir plus avant d’être prêt à le contacter. De
quel genre de chiffres parlons-nous ?
— Dix mille, c’est de ton calibre ? demanda Bryant.
— Ça se pourrait bien, fit Benny, qui tâcha de ne pas mordre à
l’hameçon, mais ça pourrait prendre un peu plus de temps que d’habitude.
— Du temps, j’en ai largement, dit Bryant en replongeant dans l’un de
ses longs silences songeurs.
Benny pria pour que six autres semaines ne s’écoulent pas avant qu’il
ne lui pose la prochaine question.
— Quel pourcentage me verseras-tu si je te laisse refourguer les
diamants ? voulut savoir Bryant.
— Mes conditions habituelles, c’est vingt pour cent de la valeur
nominale, en espèces.
— Et pour combien tu les vends ?
— En général, cinquante pour cent de leur valeur nominale.
— Et combien se fera ton contact ?
— Je n’en ai aucune idée. Il ne me demande pas d’où provient la
marchandise, et je ne lui demande pas combien il se fait. Tant que nous y
gagnons tous, moins on en sait, mieux on se porte.
— Est-ce que le genre de pierre importe ?
— Plus elles sont petites, mieux c’est, expliqua Benny. Toujours éviter
les gros trucs. Si tu m’apportais les joyaux de la Couronne, je te dirais
d’aller te faire foutre, parce que je ne trouverais jamais d’acquéreur. Il n’est
pas facile de retrouver l’origine des petites pierres ; on peut les perdre sur le
marché libre.
— Donc, tu cracherais deux millions si je te refourguais la
marchandise ?
— Si elle vaut deux millions, oui, mais d’abord j’aurais besoin de la
voir.
— Et pourquoi elle ne vaudrait pas ça ? demanda Bryant en regardant
Benny dans les yeux.
— Parce que les chiffres publiés dans la presse ne sont pas toujours
fiables. Les journalistes qui couvrent les affaires criminelles aiment les tas
de zéros et souvent, ils les arrondissent même.
— Mais elles étaient assurées pour dix millions ! protesta Bryant, et
n’oublie pas que la compagnie d’assurances a tout payé.
— Je ne te ferai pas d’offre tant que je n’aurai pas vu la marchandise,
insista Benny.
Bryant redevint silencieux.
— Alors, où sont-ils ? demanda Benny, qui tâcha de ne pas révéler qu’il
connaissait son texte par cœur.
— On s’en fiche, où ils sont, répondit Bryant.
— Non, on ne s’en fiche pas, si tu veux que je te donne une estimation,
rétorqua Benny d’un ton sec.
— Et si je t’en montrais une demi-douzaine tout de suite ?
— Arrête de me prendre la tête, Kev. Si tu tiens vraiment à conclure,
crache le morceau. Sinon, va te faire foutre.
Ce n’était pas une tactique que l’inspecteur Matthews eût approuvée,
mais son affaire passant en appel dans quelques jours, Benny ne pouvait pas
encore attendre six semaines que Bryant se mette à table.
— Je suis sérieux, dit Bryant d’un ton calme. Alors, ferme-la et écoute
une minute, à moins que tu ne conclues une plus grosse affaire cette
semaine ? (Benny imagina sa peine réduite d’une autre année et garda le
silence.) Pendant que j’étais en préventive, l’un des taulards s’est fait
choper pour détention. Héroïne. De la bonne.
— Et ? fit Benny. Des types se font arrêter tous les jours pour détention
de drogue.
— Pas quand ils sont en prison. Non.
— Mais comment a-t-il fait entrer la came ? s’enquit Benny,
brusquement intéressé.
— Ce taulard la prend à un pote pendant son procès à l’Old Bailey. Au
cours d’une interruption de séance, il demande à aller aux toilettes, sachant
que le garde doit rester à l’extérieur. Une fois aux WC, il fourre la came
dans une capote, fait un nœud et l’avale.
— Mais si la capote se déchirait dans son ventre, dit Benny, il serait
fini.
— Ouais, mais s’il va en prison, il pourrait se faire mille livres. Cinq
fois sa mise initiale.
— Non, pas possible ? railla Benny.
— Une fois qu’il se retrouve au trou, il attend d’être en pleine nuit,
s’assied sur les toilettes, où les matons ne peuvent pas le voir par le judas
et…
— Passe-moi les détails.
Après une autre longue pause, Bryant reprit :
— Le jour où j’ai été condamné, j’ai fait exactement la même chose.
— Tu as avalé deux onces d’héroïne ? s’enquit Bryant, incrédule.
— Non, pauvre connard ! Tu ne m’écoutes pas ! (Benny garda le
silence pendant que Bryant se roulait une cigarette, puis le fit patienter
jusqu’à ce qu’il l’ait allumée et tira plusieurs bouffées.) J’ai avalé six
diamants, tu te rends compte ?
— Mais pourquoi tu as fait ça ?
— Monnaie de prison, au cas où j’aurais affaire à un maton pédé ou si
j’avais besoin des services d’un récidiviste.
— Alors, où ils sont maintenant ? demanda Benny, jouant avec le feu.
— Ils sont dans cette cellule depuis trois mois et tu ne les as même pas
vus.
Benny garda le silence lorsque son codétenu descendit de la couchette
du haut, et prit une fourchette en plastique sur la table. Il défit lentement la
couture centrale sur le côté de son pantalon de jogging Adidas et en sortit
un seul diamant. Les yeux de Benny brillèrent quand il le vit étinceler sous
la simple ampoule électrique.
— Six rayures, six diamants, annonça Bryant, triomphant. Si un maton
avait inspecté mon survêtement, il aurait trouvé plus de fric planqué là-
dedans que ce qu’il gagne en un an.
Bryant rendit la pierre à Benny qui l’apporta jusqu’à la minuscule
fenêtre à barreaux et l’examina attentivement tout en tâchant de réfléchir.
— Alors, qu’en penses-tu ? s’enquit Bryant.
— On ne peut pas être encore sûr, mais il y a un moyen de vérifier.
Montre-moi ta montre.
— Pourquoi ? voulut savoir Bryant en tendant le bras.
Benny ne répondit pas, mais passa le bord de la pierre sur le verre, en le
rayant finement.
— Hé, à quoi tu joues ? fit Bryant en retirant son bras. Je l’ai payée
cher, cette montre !
— Et moi, je ne paierais pas cher pour cette merde, rétorqua Benny en
la lui rendant avant de retourner sur la couchette du bas et de feindre de lire
le journal.
— Et pourquoi pas, bordel ? demanda Bryant.
— Parce que ce n’est pas un diamant, répondit Benny. Si c’en était un,
il aurait démoli le verre, pas laissé une simple rayure à la surface. Tu t’es
fait rouler, mon ami. Et par un homme très intelligent qui t’a refilé du strass.
Bryant contempla sa montre. Il mit un moment avant de bégayer :
— Mais j’ai vu Abbott remplir le sac de diamants de son coffre-fort !
— Je ne doute pas que tu l’as vu remplir le sac de quelque chose,
Kevin, mais en tout cas, ce n’étaient pas des diamants.
Bryant s’écroula sur la seule chaise de la cellule. Enfin, il parvint à
demander :
— Alors, combien valent-ils ?
— Tout dépend du nombre.
— Un sac de sucre plein. Il pesait environ deux livres.
Benny inscrivit des chiffres au dos de son journal avant de donner son
avis mûrement réfléchi :
— Deux mille livres peut-être, trois maximum. Je suis désolé de te dire,
Kev, que M. Abbott t’a vu venir.
Bryant se mit à asséner des coups avec sa fourchette en plastique sur les
rayures restantes de son pantalon de survêtement. Chaque fois qu’une
nouvelle pierre tombait, il la frottait sur sa montre. Le résultat restait le
même : une légère rainure, mais le verre demeurait intact.
— Vingt ans pour quelques putain de milliers de livres ! hurla Bryant en
faisant les cent pas dans la minuscule cellule, comme un animal en cage. Si
jamais je mets la main sur ce salaud d’Abbott, je le déchiquette, membre
après membre !
— Pas avant vingt ans, dit Benny avec obligeance.
Bryant se mit à cogner contre la porte, les poings nus, même s’il savait
que personne, hormis son codétenu, ne pouvait l’entendre.
Benny se tut jusqu’à l’extinction des feux, à 22 heures. Bryant s’était
quelque peu calmé et avait même cessé de se taper la tête contre le mur.
Benny avait passé son temps à chercher ce qu’il dirait ensuite. Mais pas
avant d’être convaincu que Bryant se trouvait au maximum de sa
vulnérabilité, ce qui se produisait en général une heure après l’extinction
des feux.
— Je crois que je sais comment tu pourrais te venger de ton ami
M. Abbott, murmura Benny, qui ignorait si Bryant était encore éveillé.
Bryant descendit de sa couchette d’un bond et, se dressant de manière
imposante à côté de lui, presque nez à nez, il cria :
— Dis-moi, dis-moi, je ferais n’importe quoi pour rendre la monnaie de
sa pièce à ce salaud !
— Bon, si tu ne veux pas poireauter vingt ans avant de tomber sur lui
par hasard, tu peux le faire venir à toi.
— Arrête de parler par putain d’énigmes ! Comment je peux faire venir
Abbott à Belmarsh ? Je le vois mal demander une visite !
— Je pensais à quelque chose de plus permanent, expliqua Benny. (Ce
fut au tour de Bryant d’attendre impatiemment que son codétenu
poursuive.) Tu m’as dit que le juge proposait de réduire ta peine si tu
avouais où tu avais caché les diamants.
— Exact. Mais as-tu oublié que ce ne sont plus des diamants ? cria
Bryant, en s’approchant encore plus de lui.
— Voilà exactement où je veux en venir, répondit Benny sans broncher.
La police ne devrait pas tarder à piger qu’on la fait marcher, tandis
qu’Abbott se retrouve avec les dix millions de l’assurance en échange de
deux livres de strass.
— T’as complètement raison, merde ! fit Bryant en serrant le poing.
— Dès que la police comprendra que les diamants sont louches, elle
filera le maximum à Abbott : fraude, vol, tromperie, sans parler d’entrave
au cours de la justice. Je ne serais pas étonné qu’on l’envoie au trou pour
dix ans minimum. (Benny alluma une cigarette et inspira lentement avant
d’ajouter :) Et il n’y a qu’un seul endroit où il ira quand il quittera l’Old
Bailey.
— Belmarsh ! cria Bryant en donnant un coup de poing dans le vide,
comme si Manchester United venait de remporter la Coupe.
*
Le professeur d’instruction physique de Belmarsh n’avait jamais vu ce
taulard au gymnase – bien qu’il eût clairement besoin de faire de l’exercice
– ni, d’ailleurs, le policier avec qui il était en pleine conversation, qui, lui,
n’en faisait clairement pas. Le directeur de la prison lui avait demandé de
verrouiller la porte et de veiller à ce que personne, ni maton ni détenu,
n’entre pendant que les deux hommes s’entretenaient.
— Bryant est passé aux aveux complets, déclara l’inspecteur principal
Matthews, dont l’endroit où nous trouverions les diamants. Il en manquait
une demi-douzaine, bien sûr. Je présume que nous n’avons aucune chance
de les récupérer.
— Aucune, répondit Benny en soupirant. Ça m’a brisé le cœur lorsque
je l’ai vu tirer la chasse d’eau. Mais, inspecteur Matthews, je pensais à plus
long terme.
— Du style quand tu partiras d’ici dans quelques semaines ? suggéra
l’inspecteur.
— J’avoue que cela m’a traversé l’esprit, acquiesça Benny. Mais je suis
tout de même curieux de savoir ce qui est arrivé aux autres diamants.
— La compagnie d’assurances les a revendus à M. Abbott, à un prix
légèrement inférieur, à la condition qu’aucune des parties ne reparle plus
jamais de l’affaire.
— C’est un soulagement, observa Benny, car j’ai un service à vous
demander, inspecteur Matthews.
— Deux ans de réduction de peine, n’est-ce pas suffisant ?
— Très certainement, inspecteur Matthews, et ne pensez pas que je sois
ingrat, mais Bryant ne tardera pas à comprendre que la raison pour laquelle
vous n’avez pas arrêté Abbott, c’était parce que les diamants sont
authentiques et que je l’ai trahi.
— Continue, lui intima l’inspecteur principal.
— Je me demandais juste si vous pouviez avoir le cœur, monsieur
Matthews, si jamais j’étais assez idiot pour me faire choper de nouveau, de
veiller à ce que je ne revienne plus jamais à Belmarsh.
Matthew se leva du banc à l’autre bout du gymnase et regarda le
récidiviste.
— Jamais de la vie, Benny, dit-il, tout sourire. Je ne vois pas de
meilleur moyen de m’assurer que tu décroches enfin un vrai boulot et que tu
restes sur le droit chemin. En fait, un jour ou l’autre, peut-être voudras-tu
même retourner à Belmarsh.
— Vous devez plaisanter, monsieur Matthews. Pourquoi aurais-je envie
de revenir dans ce trou à rats ?
— Parce que le juge a tenu parole, expliqua Matthews. Il a divisé la
peine de Bryant en deux. Donc, avec bonne conduite, il devrait sortir dans
deux ans. Et quand il sortira, Benny, j’ai le sentiment que ce ne sera pas
M. Abbott qu’il cherchera.
OceanofPDF.com
Remerciements
J’aimerais remercier les personnes suivantes pour leur aide et leurs
conseils inestimables :
Simon Bainbridge, Rosie de Courcy, Alison Prince, Billy Little, David
Russell, Nisha et Jamwal Singh, Jérôme Kerr-Jarrett, Mari Roberts,
Jonathan Ticehurst et Brian Wead.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Et là il y a une histoire - Double trahison
Archer Jeffrey