Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin
Les Œuvres Lyriques de Claudel
Je possède tout sous mes mains! et je suis comme
quelqu'un qui, voyant un arbre chargé de fruits,
Etant monté sur l'échelle, il sent plier sous son corps le
profond branchage.
Il faut que je parle sous l'arbre, comme la flûte qui n'est ni
basse, ni aiguë! Comme l'eau
Me soulève! L'action de grâces descelle la pierre de mon
cœur!
Que je vive ainsi! que je grandisse ainsi, mélangé à mon
Dieu, comme la vigne et l'olivier[1]!
1906–1907.
[1] La Jeune Fille Violaine. L'Arbre, p. 534.
LES ŒUVRES LYRIQUES DE CLAUDEL
L'amour dévore la crainte, la gloire
absorbe la mort!
(Hymne de la Pentecôte.)
La Jeune Fille Violaine s'achevait dans la joie. A la fin de Partage de Midi, c'était avec un débordant espoir qu'Ysé et Mesa entraient dans la mort. Mais cette joie,
par quelles routes longues et pénibles[1],
par combien de souffrances il avait fallu l'atteindre! Elle n'apparaissait dans les drames que par moments. Elle surgissait avec la violence d'un cri qui, de temps en temps, délivre le cœur oppressé. Comme si les personnages entrevoyaient soudain à travers leurs maux présents le lourd déploiement de l'au-delà, ils levaient
... les mains dans la transe et le transport de l'espérance
sauvage et sourde[2]!
Maintenant toute plainte s'est tue. De même que chaque poème monte peu à peu vers l'éclat de la joie, de même, à travers l'œuvre entier de Claudel, la joie, comme une parole de plus en plus distincte et solitaire, s'est élevée. Et voici que dans les œuvres lyriques, elle chante pure, debout ainsi qu'un grand ange blanc:
Tout s'est tu, mais l'esprit qui contient toute chose ne se
contient pas en moi.
L'esprit qui tient toute chose ensemble a la science de la
voix,
Son cri intarissable en moi comme une eau qui fuse et qui
déferle!
Il n'est à ce discours parole ou son, pause ou sens,
Rien qu'un cri, la modulation de la Joie, la Joie même qui
s'élève et qui descend,
O Dieu, j'entends mon âme folle en moi qui pleure et qui
chante [3].
Les poèmes lyriques de Claudel ne forment qu'une immense action de grâces. Pourtant, parce que leurs voix, jointes en un chant unique, laissent distinguer dans le concert leur qualité respective, il nous faudra séparer les Odes et les Hymnes. Mais les réflexions différentes qu'elles nous inspireront, ne cesseront pas d'être générales et, pour mieux convenir aux unes, ne perdront pas, appliquées aux autres, toute propriété.
Dans les Odes la phrase ne se déroule pas régulière, uniforme. En son début, la fin n'est pas, impliquée. Au lieu de se développer suivant une courbe calculée, elle se compose du tumulte même des images. Sa richesse fait son désordre. Tant de spectacles et d'idées se pressent dans l'esprit du poète qu'ils n'attendent pas de laisser la période se former exactement. Une impatience les pousse et les force à se produire tous ensemble avant de s'être rendus compatibles. Ils se font accepter avec toute leur tressaillante différence. La phrase se précipite comme un courant gorgé, comme
une rivière qui charrie [4].
Chaque image se présente avec la forme de proposition qu'elle appelait; elle refuse de se soumettre à la construction générale. Il faut qu'elle trouve place, entière et vivante.
Voici soudain, quand le poète nouveau comblé de
l'explosion intelligible,
La clameur noire de toute la vie nouée par le nombril dans
la commotion de la base,
S'ouvre, l'accès
Faisant sauter la clôture, le souffle de lui-même
Violentant les mâchoires coupantes,
Le frémissant Novénaire avec un cri[5]!
Souvent, alors qu'une pensée déjà commence à s'exprimer, une image si forte apparaît qu'elle interrompt la phrase, s'épand au centre et parfois laisse inachevé le développement qu'elle a suspendu.
Aucune continuité préconçue ne vient ordonner la naissance des propositions, ni agencer leurs contacts. Elles surgissent selon la force sensuelle des visions qu'elles traduisent. Chacune s'ajoute tout entière à la précédente et ne se déforme en aucun point pour préparer sa liaison, pour se joindre à celles entre lesquelles elle est comprise. Aussi a-t-on le sentiment que les images sont planes et horizontales, qu'elles ne se disposent jamais suivant une déclivité et qu'elles s'élèvent les unes au-dessus des autres, comme les
marches étales d'un escalier rustique[6].
Le poème dans son ensemble se développe sur le modèle d'une phrase. La composition imite la syntaxe:
O mon âme impatiente, pareille à l'aigle sans art!
comment ferions-nous pour ajuster aucun vers? à l'aigle
qui ne sait pas faire son nid même?
Que mon vers ne soit rien d'esclave! mais tel que l'aigle
marin qui s'est jeté sur un grand poisson,
Et l'on ne voit rien qu'un éclatant tourbillon d'ailes et
l'éclaboussement de l'écume!
Mais vous ne m'abandonnerez point, ô Muses
modératrices[7].
Le poète ne "concerte aucun plan[8]". Il compose par tableaux qui naissent les uns des autres:
Et comme quand en automne on marche dans des
flaques de petits oiseaux,
Les ombres et les images par tourbillons s'élèvent sous
ton pas suscitateur[9]!
Nous avançons dans le poème en passant d'un spectacle à un autre. Que le nom de la Vierge Marie soit prononcé: aussitôt voici la
Visitation[10]. Ou, s'il est parlé d'Homère, le poète ne peut s'empêcher d'apercevoir l'Odyssée comme un large drame
splendide encore ouvert au fond des temps[11]. Et l'Enéide, et la Divine Comédie passent ainsi que de hauts vaisseaux entrevus... Le poème est conduit par l'imagination. C'est elle qui marche, dans l'égarement et le transport, partagée entre toutes les splendeurs
qu'elle découvre. [12] Et ce sont ses sursauts qui font l'enchaînement de l'Ode.
Aussi ne faut-il pas chercher d'abord la direction intellectuelle du poème, mais trouver le point précis d'où l'on puisse contempler sans déplacement toutes les visions offertes. Il y a une certaine attitude de l'imagination qui rend liés tous les spectacles comme ils le furent dans l'esprit du poète. Il n'est besoin que d'un peu d'abandon pour s'y sentir soudain placé:
O grammairien dans mes vers! Ne cherche point le
chemin, cherche le centre! mesure, comprends l'espace
compris entre ces feux solitaires!
Que je ne sache point ce que je dis! que je sois une note
en travail! que je sois anéanti dans mon mouvement! (rien
que la petite pression de la main pour gouverner.)
Que je maintienne mon poids comme une lourde étoile à
travers l'hymne fourmillante[13]!
Cependant, nous apercevons que ce grand courant d'images ne se laisse pas conduire au seul hasard. Pas de fil logique. Mais une intention toujours présente évite les divergences inutiles, ramène sans cesse cet élan multiple avant qu'il ne s'éparpille. Il y a "la petite pression de la main pour gouverner". Il y a l'intervention des "Muses modératrices".
Une pensée secrète, la même jusqu'au bout, pèse au cœur du poème. Elle l'entraîne par sa simple présence sans se dévoiler jamais complètement. Elle reste close et sourde. Mais elle persiste. Et si je ne peux pas, à la dernière ligne, l'exprimer, du moins l'ai-je comprise, prise avec moi.
De temps en temps seulement, comme sous une mer agitée et confuse on entrevoit le roc, l'idée sous la fluctuation des images se découvre. Elle est là, je vais la saisir. Mais déjà une nouvelle vague de visions s'élève et la submerge.
Lire une Ode de Claudel, c'est être porté par un navire certain au milieu d'une large tempête sensuelle. Cette ondulation puissante, ces giclements ... ils traduisent tout ce qu'il y a dans la joie d'ampleur et de générosité.
Mais dans les Hymnes, de la joie s'exprime surtout la jalousie. La joie est une passion exclusive. A mesure qu'elle monte, elle rend celui qu'elle possède de plus en plus solitaire. Le chrétien se voit seul en présence de Dieu:
Et il regarde face-à-face avec tranquillité, dans la force et
dans la plénitude de son cœur[14].
Vous êtes ici avec moi, et je m'en vais faire à loisir pour
vous seul un beau cantique, comme un pasteur sur le
Carmel qui regarde un petit nuage[15].
La joie distingue comme le feu. Elle tient séparé. Dans l'Hymne du Saint-Sacrement, chaque strophe se termine par un vers plus court que les autres, qui semble vouloir la fermer avec avarice. Qu'aucun impie ne s'introduise dans le désert de lumière où se sent ravi le chrétien:
Jugez-moi et discernez ma cause de la race d'Edom et
d'Amalech[16].
Jamais plus Vous ne direz pareil celui qui Vous aime à
ceux qui ne Vous ont aimé pas[17]!
Si fervent est le transport du poète, si pleine de certitude sa fidélité, que son espérance même est comme un défi:
Et je rirai à mon dernier jour [18]!
De cette âpreté et de cette solitude de la joie, on trouve l'expression dans la forme même des Hymnes. La régularité rythmique des vers, leurs rimes, leur répartition en strophes donnent au poème l'allure d'une brûlante litanie. Le retour des mêmes sons et des mêmes mouvements imprime à la voix je ne sais quelle monotonie impitoyable. Je sens tout de suite que dans l'hymne entière ne sera récitée qu'une seule passion, que rien ne viendra l'inquiéter, qu'il ne faut m'attendre qu'à sa croissance, qu'à son ascension dévorante. C'est ainsi que le feu prend et n'augmente sa violence qu'en se nourrissant de sa riche sécheresse.
Aucune ombre. Aucun instant de fraîcheur. Nous sommes dans un champ aride et flambant. Il n'y a que du chaume par terre. Une ardeur pèse. C'est la canicule de la Vérité:
Terrible silence de midi où votre nom seul est répondu[19]!
Votre amour est comme le feu de la mort, votre zèle est
plus dur que l'enfer [20].
Voici du soleil sur nous...
la face évidente et torride [21].
Et la langue de Dieu sur nous avec un cri éclatant[22]!
Il semble que les Hymnes soient faites avec cette lumière cruelle de la joie. Tous les éléments en sont éblouissants de dureté. Peut-être faut-il attendre désormais de Claudel des œuvres qu'aucune souffrance ne pénétrera plus, qui se composeront de l'éclat même de sa foi. J'entrevois des drames formés par de courts rayons étincelants comme des glaives croisés, une poésie fervente et brève comme l'Eté.
1910.
[1] Partage de Midi, p. 152.
[2] Magnificat. Cinq Grandes Odes suivies d'un Processionnal pour saluer le siècle nouveau, p. 75.
[3] Hymne de la Pentecôte, dans l'Occident de mai 1909, p. 213– 214.
[4] Cf. Les Muses. Cinq Grandes Odes, p. 25:
...... Voici que dans tous les cantons de ton âme
Se résout le Génie, pareil aux eaux de l'hiver!
[5] Les Muses. Cinq grandes Odes, p. 7 et 8.
[6] C'est sans doute l'impression de cette horizontalité qui inspira à M. Francis Viélé-Griffin, à propos des Muses, cette phrase: "J'aime l'ivresse de cette danse verbale, qui frappe le sol ferme d'une sandale aisée et large et qui marche sur l'air et sur les flots d'un pas matériel." (L'Ermitage, 1905.)
[7] Les Muses. Cinq grandes Odes, p. 12–13.
[8] Les Muses. Cinq Grandes Odes, p. 12.
[9] Ibid. p. 12.
[10] Magnificat. Cinq grandes Odes, p. 67.
[11] Les Muses. Ibid. p. 10.
[12] Cf. Tête-d'Or. L'Arbre, p. 46:
La Muse parfois s'égare dans un chemin terrestre; Et profitant de l'heure le soir où ils mangent la soupe dans les bourgs,
La passante aux cheveux hérissés de lauriers marche nu-pieds, chantant des vers, le long de l'eau,
Toute seule, comme un cerf farouche!
[13] Les Muses. Cinq Grandes Odes, p. 19.
[14] Magnificat. Cinq grandes Odes, p. 93.
[15] Ibid. p. 66.
[16] Hymne du Saint Sacrement, dans la Nouvelle Revue Française er du 1 avril 1909, p. 247.