Récit d'une excursion de l'impératrice Marie-Louise aux glaciers de Savoie en juillet 1814

Et que leur haute pyramide

Se couronnait de mille feux.

Je vis notre reine entourée,

Comme autrefois Diane ou Cythérée,

D’un cortège nombreux de nymphes, de Sylvains,

Accourant à l’envi du fond des Apennins.

Des monts les cimes abaissées

S’aplanissaient devant ses pas;

Et des lacs azurés les surfaces glacées

Sous des fleurs cachaient leurs frimats.

Le superbe Mont-Blanc lui-même,

De tous ces monts monarque redouté,

Déposant de son front la sombre majesté,

De pourpre et d’or parait son diadème.

Dès l’aube du jour, le ciel avait de nombreux observateurs. À six heures, le soleil fit un effort pour se dégager des nuages qui le couvraient. Nous suivions des yeux les progrès de ses rayons qui, perçant les brouillards de leurs traits de feu, inondèrent bientôt tout l’espace d’une lumière éclatante. Il annonçait la plus belle journée; il tint parole. À son aspect, tout fut prêt en un instant. La duchesse de Colorno descendit de son appartement, radieuse comme l’astre qui s’élevait sur l’horizon. Montée sur sa fidèle Marquise, elle se dirigea sur le Montanvers, accompagnée des personnes de sa suite, précédée et suivie par Jacques Crotet, chef de ses guides et par dix-huit autres guides, portant presque tous des noms fameux, tels que les frères Terraz, Cachat dit le Géant, Jacques des Dames, Coutet, Balmat, Paccard, qui avaient fait plusieurs fois le voyage du mont Blanc, du Montanvers et des principaux glaciers avec de Saussure, Duluc, Bourrit et autres savants et curieux. Nous n’avions pas oublié de nous munir de la fidèle compagne du voyageur dans les montagnes, la longue canne ferrée, surmontée d’une corne de chamois.—Chamouni est ordinairement dans cette saison un rendez-vous pour les touristes. Nous nous y trouvâmes cependant seuls, de sorte que la duchesse eut l’avantage de n’être pas troublée par des importuns, et d’avoir une entière liberté dans ses promenades.

Nous traversâmes la plaine de Chamouni. À mesure que nous approchions des montagnes, des champs cultivés faisaient place aux prairies. La vallée se rétrécissait. Arrivés au pied du mont de Charmoz, qui conduit au plateau du Montanvers, le terrain détenait plus inégal, et se couvrait de sapins et de bouleaux. Nous arrivâmes, en gravissant une pente assez douce, jusqu’à un sentier raide et glissant, appelé le chemin des Chasseurs de Cristal. Là, nous quittâmes nos mulets, et nous fîmes à pied le reste de la route, parce que la montagne est presqu’à pic et inaccessible même aux mulets. On s’arrêta à la fontaine de Caillet[9]:

 

Qui de Claudine à la mémoire

Rappelle le malheur et la touchante histoire.

Là, de jeunes enfants un essaim curieux,

Dont la candeur est peinte en la mine ingénue,

La joie et l’espoir dans les yeux,

De notre reine attendaient la venue.

Tous sur ses pas se pressent à la fois.

Ils n’ont point de repos que ne soient accueillies

Les simples fleurs que, pour elle, en ces bois,

Leur diligente main, dès l’aurore, a cueillies.

Autour de ce groupe enfantin,

Errait mainte jeune innocente,

Dont la rougeur, l’air timide, incertain,

Les yeux furtifs et la démarche lente

Décelaient le désir qui tourmentait son sein.

Ces mots semblaient sortir de sa bouche ébahie:

«Recommencer Claudine est toute mon envie!»

Après nous être reposés un moment auprès de cette fontaine, halte à mi-chemin du Montanvers, nous entrâmes dans un bois touffu, en gravissant des sentiers abruptes, qui serpentaient sur les flancs de la montagne, souvent sillonnés par des couloirs d’avalanches, tandis que des torrents invisibles grondaient à nos côtés au fond des abîmes. Des pointes de pyramides de glace perçaient à travers les sapins. Nous profitions de tous les éclaircis pour arrêter nos regards sur la vallée qui nous était opposée, et pour jouir de l’aspect imposant du mont Brevent et de la chaîne des Aiguilles-Rouges qui y dominaient.

Nous marchions depuis quatre heures, lorsque la vue de la cabane du Berger, espèce de hutte bâtie en pierres sèches et couverte d’épais morceaux d’ardoises, nous annonça le terme de notre voyage. Nous atteignîmes enfin le plateau du Montanvers, et nous eûmes la première vue de la mer de glace. Nous fûmes éblouis par le spectacle qui s’offrit à nos yeux. Nous avions sous les pieds une longue vallée blanche, le lit d’un fleuve immense arrêté dans son cours, ou plutôt une mer immobile, tourmentée par des vagues furieuses qu’une congélation subite aurait surprises. Des groupes de montagnes pyramidales, du haut desquelles descendaient des nappes énormes de glace, enfermaient cette froide vallée où la nature semblait ensevelie sous un vaste linceul. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, elle s’égarait dans un désert sans limites, hérissé de cônes monstrueux et déchiré par de profondes crevasses. Nous contemplions dans une admiration muette les chaînes de ces glaciers qui se liaient les uns aux autres, et cet amas prodigieux d’aiguilles, les unes cachant leur tête dans les nues, les moindres s’élevant à des hauteurs démesurées, en affectant des formes à la fois bizarres et magnifiques. C’était une scène de désordre et de confusion, de bouleversement et de ruine, une image du chaos, dont la plume et le pinceau sont impuissants à reproduire la sauvage mais sublime grandeur.

Par un contraste étrange ces rocs de glace, ces champs de neige servaient de cadre à une verte prairie bordée de buissons fleuris de rhododendrons, comme une émeraude entourée de rubis et d’opales. Les feuilles toujours vertes et les fleurs épanouies de ce beau laurier-rose des Alpes resplendissaient au milieu des glaces, restées insensibles aux ardeurs d’un soleil qui faisait éclore des fleurs du coloris le plus vermeil et des fruits parfumés[10].

Presqu’à nos côtés se dressait comme un grand obélisque, l’aiguille du Dru, au pied de laquelle s’étendait un abondant pâturage, irrésistible appât offert aux bergers qui, le lendemain même, devaient oser lancer leurs troupeaux sur les hazards de la mer de glace, pour aller chercher cette herbe plantureuse. Plus loin dominait l’aiguille de l’Argentière, la première en hauteur après le mont Blanc; puis les aiguilles du Bochard et des Charmoz, celles du Moine et du Couvercle; le Talèfre, dont le glacier est taillé en gradins de cristal; le long glacier du Tacul; la grande et la petite Jorasse, et un amas confus de pyramides de toutes grandeurs, semblables à des bataillons de géants, qui se projetaient sur un immense horizon. Enfin, paraissaient dans le lointain, comme des gardes avancées, d’un côté, l’aiguille du Midi, de l’autre, le Géant, et, dans le fond, le colossal mont Blanc, aussi vieux que le monde, entouré de pics, au-dessus desquels il élevait sa tête couronnée de neiges éternelles, et qui composaient sa cour.

L’émotion que cause cet imposant spectacle ne peut s’exprimer. Telle a dû être la terre avant la création. Le premier aspect de ces grands phénomènes jette dans une surprise qui suspend la pensée. On reste absorbé dans une contemplation muette et comme fasciné. Ces groupes monstrueux, l’énormité de leurs masses, leur immobilité, le morne silence qui les environne inspirent une rêverie pleine de tristesse. On attend avec anxiété l’apparition d’une créature vivante qui jette une étincelle de vie sur cette nature inanimée. Mais aucun oiseau n’ose essayer ses ailes dans l’atmosphère de cette zone glaciale. L’imagination craint d’aborder ces solitudes dont la pompe sauvage l’épouvante; et si, prenant un essor timide, elle s’enhardit à en mesurer les hauteurs, à en interroger les abîmes, elle n’y trouve que des régions inconnues, stériles, inhospitalières. Semblable à la colombe sortie de l’arche, ne trouvant où se poser, elle replie ses ailes, épuisée par son vol solitaire, et retombe découragée.

À mesure que ces impressions s’effacent, l’esprit est assiégé par des pensées confuses. Il est tour-à-tour exalté par le grandiose des objets qui le frappent, humilié par le sentiment de son impuissance, pénétré de la vanité des illusions. Les passions qui s’agitent sur la scène du monde et qui maîtrisent ses destinées paraissent mesquines devant ces étonnants effets d’une puissance infinie. Que la prospérité des cités les plus anciennes et les plus florissantes semble courte; que nos plus solides monuments sont fragiles, comparés à ces indestructibles colosses, à ces premiers éléments de la formation du monde qui, sans doute, dureront autant que lui!

Puis, quand la vue s’arrête sur cette puissante végétation qui semble défier les éternels frimats qui l’enserrent, à l’imposante gravité des réflexions que fait naître un si merveilleux spectacle, succèdent des émotions plus douces. Dans ces régions éthérées où l’air est dégagé de grossières vapeurs, l’esprit et les sens s’épurent à ses émanations vivifiantes et s’y fortifient. On éprouve une sérénité intérieure. Les chagrins, les soucis, les peines morales disparaissent devant des pensées qui n’ont rien de matériel. L’âme s’élève, comme si elle se rapprochait de la Divinité; et les méditations auxquelles elle se sent portée ont quelque chose de sublime.

J’étais absorbé dans la contemplation d’une scène qui est sans point de comparaison. Que de siècles, que d’événements, que de gloires jadis retentissantes, aujourd’hui oubliées, avaient passé devant ces muets témoins! Des migrations de peuples conduits par des chefs renommés, des armées commandées par de grands capitaines, les avaient salués à leur passage, pour aller s’ensevelir dans la nuit des temps! Pouvais-je oublier la contre-révolution qui venait de s’opérer, les événements qui s’étaient passés la veille? Je me représentais cette période de vingt ans, sujet d’une magnifique épopée. Ma pensée se reportait vers cette époque de grandeur, vers ces sublimes créations du génie, ouvrage d’un mortel privilégié, que la rapidité de son passage sur la terre laissait inachevées. Et ces masses gigantesques restaient debout, comme pour attester qu’elles seules étaient durables. Ah! m’écriai-je:

 

Qu’ont de commun avec ces vieux débris

Les monuments d’une gloire immortelle,

Dont les derniers descendants de nos fils

Conserveront la mémoire fidèle

Par une éclipse d’un instant

Leur splendeur n’est point effacée!

Et mon esprit repoussait la pensée

Que des Gaules l’astre éclatant,

Subitement tombé de son char de lumière,

Eût vu clore à jamais sa brillante carrière!

Nous nous arrachâmes à ces informes mais attachantes beautés, et montâmes à l’hospice, où nous attendait un frugal repas qu’assaisonna notre appétit, aiguillonné par la vivacité de l’air plus que par le mouvement de la route. Nous n’étions nullement fatigués; car l’air est si pur dans ces hautes régions qu’il donne au voyageur des forces nouvelles. Comme la renommée de Virgile: «_Vires acquirit eundo_.» L’hospice est une cabane de pierres élevée par les soins de M. Félix Desportes, ancien résident de France à Genève, qui a rempli des fonctions importantes sous l’Empire.

Après le déjeuner, nous allâmes visiter la mer de glace. Ses bords sont couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presqu’à pic nous conduisit sur cette mer qui, bien qu’exempte d’orages, n’en a pas moins ses dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l’y suivîmes, armés de nos cannes ferrées, en franchissant les crevasses dont nous pouvions atteindre l’enjambée, et en côtoyant celles qui étaient infranchissables. Ces puits, dont le bleu transparent laissait voir le fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d’une eau limpide. Quand nous passions au pied de quelque gigantesque colonne de glace, notre princesse, toute grande impératrice qu’elle était, et nous, qui cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits.

La duchesse désirait étendre sa promenade jusqu’au Jardin, oasis jeté dans ce désert, île radieuse où la verdure et les fleurs brillent au sein d’un océan glacé; mais il eût fallu y bivouaquer, car nous aurions été surpris par la nuit. Il y a des pentes escarpées difficiles à franchir et des crevasses si vastes qu’il faut les côtoyer longtemps, avant d’atteindre leurs limites. Cela eût sans doute ajouté un nouveau lustre à notre voyage; mais la duchesse, malgré son ardeur, ne voulut pas acheter cette gloire au prix de quelque bon rhumatisme.

Nous prîmes terre auprès de la Pierre des Anglais, grand rocher plat de granit, pouvant servir d’abri, ainsi nommé des Anglais qui, les premiers, se sont hasardés sur la mer de glace; et nous rejoignîmes l’hospice par un sentier bordé de fleurs, comme une allée de jardin. Nous nous reposâmes environ deux heures dans la chambre des voyageurs. Le berger qui en a la garde, après avoir demandé la permission de faire entendre les petits chanteurs du Montanvers, sortit et reparut presqu’aussitôt, suivi de deux jeunes garçons qui prenaient cette qualité et exploitaient leur industrie chantante en veste et les pieds nus. Ils s’arrêtèrent sur le seuil de la porte, hésitant à le franchir, baissant et levant alternativement des yeux timides, et roulant dans leurs mains leur bonnet de laine.

 

Enfin, prenant leurs airs les plus modestes,