Fable - Tome 2 : La mer Sans Nom (French Edition)

Adrienne Young · Chapitre 2 sur 46

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Fable - Tome 2 : La mer Sans Nom (French Edition)

Chapitre 1

 

L e fracas d’une poulie heurtant le pont me fit cligner des yeux et le monde qui m’entourait réapparut brusquement, baigné d’une blancheur aveuglante. Des bruits de pas sur le plancher. Des ombres sur la dunette. Les voiles du grand mât qui claquaient et ondulaient.

Alors que je plissais les yeux, éblouie par le soleil, la douleur me vrilla le crâne. L’équipage du Luna comptait une vingtaine de membres, voire davantage si l’on incluait les enfants errants de la Rive qui se trouvaient à bord. Certains devaient être sous le pont ou cachés dans les quartiers du timonier. Depuis que j’avais repris conscience sur ce navire, Zola demeurait invisible.

Les heures s’écoulèrent avec une lenteur atroce à mesure que le soleil baissait dans le ciel, à l’ouest.

Le claquement d’une porte dans la coursive me fit serrer les dents, ce qui réveilla l’élancement dans ma mâchoire. Le pas lourd de Clove résonna sur le pont alors qu’il marchait vers la barre. De ses mains calleuses, il empoigna les manetons, le regard fixé sur l’horizon rougeoyant.

Je n’avais pas revu le navigateur de mon père depuis le jour où, quatre ans auparavant, Saint et lui étaient remontés dans leur chaloupe après m’avoir abandonnée sur la plage de Jeval. Mais je connaissais bien son visage. Je l’aurais reconnu n’importe où, car il était présent dans la plupart de mes souvenirs. Mes souvenirs de l’Alouette. De mes parents. Il était là, y compris dans les plus anciens fragments de mon passé.

Depuis que j’avais remarqué sa présence, Clove n’avait pas daigné me jeter un regard. Je voyais toutefois à son menton levé, à son regard qu’il maintenait fixé au-dessus de ma tête, qu’il savait précisément qui j’étais.

En dehors de mes parents, il était ma seule famille. La nuit où l’Alouette avait sombré dans le collet de la Tourmente, il m’avait sauvé la vie. Cependant, lui non plus ne s’était pas retourné lorsqu’il avait quitté Jeval avec mon père. Et il n’était jamais revenu me chercher. Quand j’avais retrouvé Saint, il m’avait annoncé que Clove était « parti ». Je l’avais imaginé gisant sur un lit de vase, dans les profondeurs des Goulets, réduit à l’état de squelette. Mais il était bien là, au poste de navigateur du Luna.

Il sentait mon regard insistant peser sur lui. Peut-être les mêmes souvenirs qu’il avait pris soin d’enfouir émergeaient-ils de sa mémoire. Ils lui maintenaient le dos droit, plaquaient sur son visage une expression de froideur à peine décontenancée. Pourtant, il mettait un point d’honneur à ne pas me regarder. Était-il toujours le Clove que j’avais connu ? La réponse à cette question pouvait avoir un impact considérable sur ma vie.

Une paire de bottes s’arrêta devant le mât de misaine auquel j’étais attachée. Une femme que j’avais déjà vue dans la matinée était plantée devant moi. Ses cheveux courts couleur paille, soulevés par le vent, lui barraient le front. Elle posa un seau d’eau près de moi, tira un couteau de sa ceinture et s’accroupit.

Le soleil se refléta sur la lame lorsque la femme voulut me prendre les mains. Je les écartai, mais elle les attira vers elle d’un coup sec puis appuya le métal froid de son arme contre la peau irritée de mon poignet. Elle trancha mes liens.

Assaillie par mille questions, je m’immobilisai et balayai le pont du regard tandis que, d’un mouvement prudent, je ramenais mes pieds sous moi. Un dernier cisaillement et j’eus enfin les mains libres. Je les tendis devant moi, les doigts tremblants. Dès que la femme détourna le regard, je pris une profonde inspiration et me ruai sur elle. Surprise, elle écarquilla les yeux avant d’atterrir lourdement sur le pont, sa tête cognant le plancher. Après l’avoir plaquée sur le cordage lové contre le bastingage à tribord, je voulus m’emparer de son couteau.

Des bruits de pas précipités se firent entendre.

– N’intervenez pas ! ordonna une voix grave derrière moi. Laissez-la se défouler.

L’équipage ne fit plus un geste. La femme profita de ce que je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule pour rouler sous moi, puis elle me bloqua le flanc avec le talon de sa botte. Je me dégageai en grognant et saisis son poignet. Elle tenta de me décocher un coup de pied lorsque j’abattis son poignet sur le treuil métallique qui servait à remonter l’ancre. Je sentis craquer sous sa peau ses os frêles quand je l’abattis une deuxième fois, plus violemment, la forçant à lâcher le couteau.

Je rampai sur elle pour récupérer l’arme avant de faire volte-face en brandissant la lame devant moi, tremblante, le dos appuyé contre le bastingage. Autour de nous, l’eau s’étendait à perte de vue. Aucune terre à l’horizon, aussi loin que portait le regard. Soudain, j’eus la sensation que ma poitrine se creusait, que mon cœur se serrait.

– C’est bon, tu as fini ? questionna la voix grave.

Toutes les têtes se tournèrent vers la coursive. Zola, le timonier du Luna, n’était à l’évidence nullement inquiet de me voir menacer un membre de son équipage, armée d’un couteau. Alors qu’il se dirigeait vers moi, je distinguai dans ses yeux la même lueur d’amusement qu’à la taverne de Ceros. Un sourire en coin illuminait son visage.

– Je t’ai dit de la laver, Calla, déclara-t-il en laissant son regard tomber sur la femme à mes pieds.

Elle me considéra d’un œil mauvais, furieuse d’être en si fâcheuse posture devant le reste de l’équipage. Son poignet brisé qu’elle serrait contre elle enflait déjà.

Zola s’avança et me tendit la main, désignant le couteau du menton. Comme je ne bougeais pas, son sourire s’élargit. Un silence glacial enveloppa le navire. De son autre main, le timonier m’agrippa la gorge et me bloqua contre le bastingage. Il me comprima la trachée jusqu’à m’empêcher de respirer, puis il se pencha en avant pour me faire basculer au-dessus des flots. Mes orteils ne touchaient plus le pont. Parmi les têtes derrière lui, je cherchai les mèches blondes rebelles de Clove, en vain. Sur le point de tomber, je lâchai le couteau qui atterrit sur le pont avec un bruit métallique et glissa, hors de portée.

Après l’avoir ramassé, Calla le remit à sa ceinture. Aussitôt, Zola me libéra. Je m’effondrai sur les cordages, suffocante, et tâchai de reprendre mon souffle.

– Lave-la, répéta-t-il à l’intention de Calla.

Il m’observa encore un instant puis tourna les talons. Il passa entre les membres de l’équipage pour rejoindre la barre contre laquelle Clove était appuyé, l’air toujours aussi indifférent.

De sa main valide, Calla m’agrippa sans ménagement par le bras et me poussa vers la proue, où le seau d’eau attendait toujours près du mât de misaine. Pendant que l’équipage se remettait au travail, la femme sortit un chiffon de l’arrière de sa ceinture.

– Retire-moi ces guenilles.

Elle cracha en regardant mes vêtements.

– Tout de suite, ajouta-t-elle.

Comme les matelots de pont s’affairaient derrière elle, je lui tournai le dos pour ôter ma chemise. Calla s’accroupit, trempa un bloc de savon dans l’eau pour le faire mousser, passa le chiffon dessus et me le tendit avec impatience. Je le pris, faisant fi des regards attentifs de l’équipage, et me frottai les bras. Le sang séché teinta l’eau en rose avant qu’elle dégouline sur le pont à mes pieds.

Une fois rafraîchie, je pensai à West dans ses quartiers ; au contact de nos peaux brûlantes. À nouveau, des larmes me piquèrent les yeux. Je les ravalai, m’efforçant de chasser cette vision avant qu’elle me fasse sombrer. L’odeur du matin lorsque je m’étais réveillée dans son lit. Son visage dans la lumière grise. La sensation de son souffle sur moi.

Je portai la main à mon cou, songeant à sa bague que j’avais récupérée chez l’usurier.

Je ne l’avais plus.

West s’était réveillé seul dans sa cabine. Il avait dû attendre à la proue, scruter le port et, ne me voyant pas revenir, il s’était peut-être lancé à ma recherche dans Dern.

J’ignorais si on m’avait vue être entraînée de force sur le Luna. Si oui, il y avait peu de chances que le ou les témoins aient donné l’alerte. West croirait sûrement que j’avais changé d’avis ; que, pour retourner à Ceros, j’avais payé mon passage à un marchand des quais. Mais, dans ce cas, je ne serais pas partie sans ma part de notre butin, raisonnais-je, tâchant d’examiner et d’éliminer toutes les possibilités, hormis celle en laquelle je voulais croire : West se lancerait à ma recherche. Il viendrait me secourir.

Cependant, s’il le faisait, la situation empirerait. J’avais vu la part d’ombre du timonier du Marigold. Elle était terrible. Faite de flammes et de fumée.

Tu ne le connais pas.

Voilà ce que Saint m’avait dit à la taverne pour me mettre en garde, le matin de mon enlèvement.

Peut-être que West et les autres membres de l’équipage du Marigold rompraient leurs liens avec Saint et avec moi et traceraient leur propre route. Peut-être qu’en effet, je ne connaissais pas West. Pas vraiment.

En revanche, je connaissais mon père. Je savais à quel genre de jeu il se prêtait.

L’eau salée me piqua la peau lorsque je me frottai plus vigoureusement. Quand j’eus terminé, Calla me tendit un pantalon neuf. Je l’enfilai, nouant une ficelle à ma taille pour éviter qu’il tombe sur mes hanches. Puis elle me jeta une chemise propre.

Je rassemblai mes cheveux en chignon sous la surveillance de Calla. Satisfaite, elle se retourna pour rejoindre la coursive, sous la dunette. Elle n’attendit pas que je la suive et passa à côté de Clove pour pénétrer dans les quartiers du timonier. Incapable de m’en empêcher, je fis une halte à la barre, près du navigateur. Quand je vis son visage tanné par le soleil, mes derniers doutes s’envolèrent. Oui, c’était bien lui. Malgré mon besoin impérieux de hurler, je réprimai mon envie de l’accabler d’une tempête de mots.

Clove fit la moue sous sa moustache avant d’ouvrir le carnet de bord. Il laissa courir son doigt rugueux le long d’une page. Peut-être était-il simplement aussi surpris que moi par ces retrouvailles fortuites. Avions-nous été tous les deux entraînés dans la guerre que Zola menait contre West ? Je ne comprenais pas ce qu’il faisait là, à travailler pour la personne que mon père détestait le plus au monde.

Il referma le carnet après y avoir noté quelque chose puis fixa à nouveau l’horizon en ajustant légèrement la barre. Soit il avait trop honte pour me regarder en face, soit il redoutait de se dévoiler. Je ne savais pas ce qui était le pire. Le Clove que je connaissais aurait égorgé Zola pour avoir osé me toucher.

– Amène-toi, la plongeuse ! lança Calla depuis la coursive, une main sur le battant d’une porte pour la maintenir ouverte.

Je continuai à regarder Clove le temps d’une inspiration avant de la suivre. Je pénétrai dans l’ombre fraîche de la coursive, mes bottes martelant le plancher à un rythme régulier malgré mes tremblements.

Derrière moi, la mer s’étendait en un bleu infini. Le seul moyen de débarquer de ce navire était de savoir ce que voulait Zola, mais je ne disposais d’aucun atout. Pas d’épave coulée pleine de gemmes à revendre ; pas d’argent ni de secret qui me permettrait de m’extirper du pétrin dans lequel je m’étais fourrée. Et, même si l’équipage du Marigold venait à mon secours, pour le moment je ne pouvais compter que sur moi-même. Cette idée s’installa en moi, pesante, et seule la colère m’empêcha de sombrer. Je la laissai s’épanouir au creux de ma poitrine.

Peu importait comment Clove avait atterri sur le Luna. Dans le cœur de Saint, il n’y avait pas de pardon pour ce genre de trahison. Dans le mien non plus. Je ne m’étais jamais sentie aussi semblable à mon père qu’à cet instant. Au lieu de m’effrayer, cette constatation m’inonda d’un sentiment apaisant de puissance qui m’ancra au sol à mesure que je me rappelais qui j’étais.

Je n’étais pas qu’une plongeuse jevalie ou un pion dans la querelle qui opposait Zola à West. J’étais la fille de Saint. Et, avant que je quitte le Luna, tous les salopards de son équipage le sauraient.

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