Fermé les jours de grand vent
Chapitre 1
Sommaire
Couverture
Titre
Copyright
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Remerciements
Du même auteur
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1
Le noir lui va bien.
On imagine qu’il le sait, vu la façon dont il le porte.
Il arpente. Comme un propriétaire soucieux de son patrimoine. Son pas est mesuré, légèrement raide, presque mécanique. C’est pas sans élégance, si on aime le genre hiératique. Lui, d’évidence, il aime.
Il a conscience de son importance.
Et également que vous l’observez. Lui aussi vous envisage. Il vous a repéré depuis le début, et il vous lâche plus. C’est pas qu’il vous craigne, il sait de quoi il est capable si, sur un coup de tête, il vous prenait l’envie irrépressible de jouer au crétin.
Il est pas inquiet au naturel, tout juste un peu méfiant, par habitude.
Il a pas tort. Un accident regrettable est si vite arrivé.
Pour le moment, votre curiosité ne l’indispose pas. Il a repris, après avoir évité un obstacle imaginaire, le cours de sa promenade.
De temps en temps, sans raison apparente, il s’arrête pour sautiller frénétiquement sur place, de façon assez ridicule. Il peut aussi se gratter nerveusement la tête. Comme pour chasser un vilain souvenir tout désagréable, ou une de ces pensées idiotes dont on peut avoir honte.
Parfois, il croise un de ses camarades et feint de l’ignorer.
Tout ce qu’il fait, il semble s’en acquitter avec beaucoup de conviction. C’est un sérieux qui n’a pas peur de la gravité. Il ne cherche pas à être autre chose que lui-même.
Un corbeau.
C’est un corbeau, et on est en droit de se demander, légitimement, ce que ce saugrenu vient foutre ici, vu qu’il ne devrait pas y être : rapport à ce que le ici en question est un parc, que ce parc est dans une grande ville, une très grande ville, et que le corbeau, les villes, les grandes, les petites ou les moyennes, il aime pas.
Il évite même soigneusement.
Le corbeau n’a pas la fibre citadine.
C’est un fait avéré qu’on peut vérifier ; il y a des ouvrages très bien documentés sur le sujet. Preuves à l’appui, avec des témoignages concordants et dignes de foi de personnalités au-dessus de tout soupçon, qui ont étudié dans le détail et qui savent de quoi elles causent.
La ville, pour les corbeaux, c’est rien que du pénible. Du désagréable à fuir avec application. Du bruit toujours, tout le temps, du mouvement en continu et puis plein de gens fébriles qui s’activent, qui ont définitivement soldé la discrétion pour investir dans le tapageur.
Et en plus, avec ça, le bouffer qu’est même pas à disposition, il faut se battre pour presque pas grand-chose.
Les corbeaux, ce qui les régale, c’est le champêtre.
Le pastoral.
Le bucolique.
Le loin de tout.
À proximité de personne. Où l’humain se contente de n’être qu’un accessoire qui ne ferait que passer sans s’attarder.
Et puis le silence. Surtout le silence.
Les corbeaux raffolent du silence, qu’ils occupent, méthodiques, à combler de leur croassement sinistre. Les corbeaux doivent lui trouver un charme, une qualité qui nous échappe. Mais reste que, sans vouloir dévaloriser ni dénigrer, le croassement des corbeaux, c’est sinistre. Funèbre même.
Notez que ça va avec ces marioles.
Parce que, dans la catégorie saloperies, certifiées teignes, les corbeaux, sans arriver au niveau d’excellence de certains insectes particulièrement néfastes, ça tient son rang.
Pas des querelleurs qui cherchent la confrontation, l’espèrent ou la provoquent. Bien au contraire. Ces messieurs sont passés maîtres dans l’art subtil de l’esquive. Mais si tu les agaces d’un peu trop près, ils vont t’instruire, t’éduquer, te donner la leçon, sans se faire prier. Tu ne seras pas venu pour rien. Ils savent, ces rustiques, corriger l’outrecuidant oublieux des règles élémentaires de la bienséance, tancer l’indélicat ou calmer les ardeurs du présomptueux.
J’ai vécu assez longtemps à la campagne pour pouvoir la ramener sur le sujet.
Je vous cause d’une campagne qui n’existe plus que dans mes souvenirs.
* * *
En automne, jouer dehors, c’était pas simple. À cause des parents qui voulaient jamais qu’on sorte. Ils avaient des arguments à faire valoir. D’abord qu’il pleuvait, ou qu’il allait pleuvoir, ou qu’il avait plu. Que c’était pas bon pour notre santé, fragile et délicate. Qu’on reviendrait avec de la fièvre et le nez qui suinte. Qu’il faudrait encore appeler le docteur. Passer chez le pharmacien. Que ça coûterait. Qu’il faudrait nous soigner. Qu’on manquerait l’école.
Et puis, on nous connaissait pour nous pratiquer ; turbulents, intenables et pas soigneux comme on était, dans quel état on allait revenir ? Valait mieux pas trop y penser, ça pourrait énerver.
Nous, on promettait d’être sages, attentifs ; on promettait tout et surtout n’importe quoi. On jurait, solennels, d’éviter scrupuleusement la pluie, la boue, les bouses, les rhumes et le père Victor qu’aimait bien courir après les petits enfants pour les attraper, surtout les petits garçons.
Même si, le père Victor, on l’avait pas vu beaucoup courir, on le voyait plutôt se traîner difficilement en direction du bistrot où il s’installait au comptoir très tôt le matin jusqu’à tard le soir. Et la seule chose qu’il ait jamais attrapée, c’est rien que des ennuis pour avoir vomi sur un bas de pantalon qu’était même pas le sien.
Enfin, on voulait bien promettre tout ce qu’on voulait et jurer autant pourvu qu’on puisse sortir dehors.
Pas le dehors du jardin. Il était grand, ce jardin, mais on le connaissait par cœur, tout entier, dans ses moindres insignifiances, ses plus infimes recoins, à force de le fréquenter tout au long de l’année.
C’est le vrai dehors qui nous intéressait et nous faisait envie, celui de l’autre côté de la porte d’entrée.
Franchement, sérieux, sans rire, à quoi ça sert d’habiter à la campagne, la campagne véridique, isolée au milieu de rien, où t’as intérêt à sympathiser avec la luzerne et te faire des copains chez les hannetons si tu veux pas passer tes dimanches tout seul, si c’est pour rester coincé entre quatre murs et un poste de télévision en noir et blanc ? Poste de télévision en noir et blanc que t’avais même pas le droit de regarder parce que dedans il y avait des cow-boys qui se tiraient dessus au revolver et qui se tapaient dessus avec les poings.
Comme le bistrotier sur le père Victor quand celui-ci était trop bourré pour trouver la monnaie de tout ce qu’il avait bu, ou sur un journalier en verve qui venait faire du grabuge dans son établissement.
Sauf que, le bistrotier, il avait pas de revolver de cow-boy mais un fusil de chasse près du comptoir, à portée de main.
La permission de sortie extorquée, non sans mal, après s’y être repris à plusieurs fois, en variant le ton, il fallait se préparer en conséquence. Pas une mince affaire non plus. C’est qu’il y avait de sérieuses divergences au sujet du vestimentaire.
D’un côté, les parents, représentants incontestés et incontestables de l’Ordre et de la Loi, partisans de la cagoule qui gratte, de l’écharpe qui grattent, des tricots de corps manches longues qui grattent du pull qui gratte, de l’anorak qui gratte pas mais qui boudine, et du pantalon qui bâille. Sans oublier, pour compléter la panoplie, les bottes en plastique qui puent et les moufles qu’on perd et qui grattent tout pareil.
D’autre part, les mouflets, les bambins, les petits, les ridicules, nous qui étions plutôt enclins à privilégier le strict nécessaire. À s’en tenir au léger qui t’encombre pas inutilement et te laisse libre de tes mouvements. À simplifier pour aller à l’essentiel, en quelque sorte.
Cette très intéressante controverse se réglait le plus simplement du monde par une série de beignes parentales. Idéal pour calmer les esprits qui s’échauffent en vain avec du superflu.
À l’époque, le matériel pédagogique en vogue se limitait à quelques principes simples et rudimentaires. Faciles d’entretien, pas compliqués à mettre en œuvre et d’un usage courant. Ça se limitait à de la mandale qui te tassait bien la gueule et à un grand coup de pompe dans le cul pour t’apprendre le respect et les bonnes manières. T’ajoutes un martinet, histoire de faire circuler le sang, ou un ceinturon pour les plus récalcitrants, et on a fait le tour de la question.
Une fois que tu avais épuisé le pittoresque, qui se résumait à l’étang aux Noyés et au bois du Pendu, les occasions de se distraire étaient plutôt rares à la campagne. À moins d’avoir un fusil pour tirer sur n’importe quoi qu’était pas ton chien.
Il y avait bien les longues promenades dans les bois pendant que le loup n’y est pas. Mais les bois, c’est justement réservé à ceux qui ont un fusil et un chien.
Et, toi, t’as pas de fusil.
T’es pas un chien.
Et t’es encore trop jeune pour l’alcoolisme.
Qu’est-ce qui te reste ?
Le père Victor.
Bon, il était bien gentil, le père Victor, à essayer de te choper après que tu lui avais montré la raie de ton cul. Mais on se lasse vite du prévisible. C’est humain. D’autant que le père Victor n’était plus ce qu’il avait été, et qui avait fait sa réputation. C’était une relique dont les restes s’éparpillaient. La vélocité faisait désormais cruellement défaut, et les réflexes laissaient à désirer. Enfin, il accusait un certain manque d’entrain dans la manœuvre. Il participait, mais à peine, presque plus. Fallait songer à le ménager, le père Victor, si on voulait en profiter encore un peu.
Restait les champs.
Les champs qui avaient été labourés.
C’était pour eux que tu avais fait ton numéro de malheureux et bassiné le monde, au risque de t’en prendre une dont tu te souviendrais longtemps.
Le village se résumait à quelques rues désertes et une grande place, où une fois par semaine se tenait un marché. Pas immense la place, juste ce qu’il fallait pour qu’on puisse l’appeler la « Grande Place » sans avoir l’air ridicule. On disait aussi « place du Marché » à cause du marché. Ça nous faisait deux noms pour une seule place, ce qui peut sembler excessif pour un peu d’herbe plus ou moins bien entretenue, bordée de tilleuls avec des bancs sur lesquels personne ne s’asseyait jamais.
À un bout, posée là comme par inadvertance, il y avait la mairie. À l’autre bout, une borne à eau hors d’usage et, tout autour, les commerces qui faisaient l’orgueil de la municipalité, et que les rustiques alentour nous enviaient en silence, des fois que ça nous aurait flattés d’entendre leur rancœur.
Il y avait aussi un bureau de poste. Un boulanger capable du meilleur comme du pire, pour pas plus cher qu’ailleurs. Une boucherie-charcuterie dont les clients ne se lassaient jamais de vanter les mérites, tout en se lamentant des prix pratiqués, jugés exorbitants, suggérant ainsi qu’eux, ils avaient les moyens. Un coiffeur pour hommes qui aurait mieux fait de se trouver une autre occupation. Un salon de coiffure pour dames affichant effrontément des prétentions largement au-dessus de ses capacités. Et le bar-tabac qui faisait également la presse avec son billard dans l’arrière-salle et, au comptoir, notre père Victor.
La pharmacie n’était pas très loin. Un peu avant l’inévitable monument aux morts pour la France. Vous seriez passés devant si vous aviez pris la route de la Gare.
Il y avait une gare. Enfin, un bout de gare. Un extrait de gare. Une velléité, plutôt. Ce n’était qu’une halte que se partageaient deux communes, où les trains ne s’arrêtaient que par intermittence. En face de cette gare sommaire se trouvaient un hôtel et un restaurant. Le genre qui a abdiqué toute espèce d’ambition. On racontait à voix basse, en prenant des airs, qu’il s’y tramait des choses pas convenables à l’étage. On médisait pas : on faisait que rapporter ce qu’on avait entendu dire. Mais on savait ce qu’on avait à savoir.
Entre le monument aux morts et la gare, vous auriez sans doute remarqué, sous son clocher, l’église à côté du cimetière.
Maintenant, sans vouloir vous bousculer, on va peut-être abréger la visite guidée. Je vous épargne l’école communale et la maison du docteur. C’est pas que je m’emmerde, mais faut retrouver les copains qui doivent nous attendre à la borne à eau hors d’usage sur la Grande Place.
La borne, c’était le point de ralliement obligé, une sorte d’institution. On savait avant même de l’atteindre qu’on serait au complet, parce que l’un d’entre nous, le plus déluré, avait fait le tour pour avertir qu’il fallait venir, qu’on serait plusieurs, qu’on serait tous là. Que ce serait drôle, parce qu’on allait s’amuser. Et que, si tu venais pas, t’étais rien moins qu’une chiffe molle, un sans-couilles fini à la pisse, un prototype de nigaud, une glaire, un trou de balle, une brêle, un étron, une honte, un intellectuel.
À la borne, on était une poignée. Que des habitués, des célébrités promises à l’échafaud, affublés pour certains d’un petit frère malodorant et légèrement diminué ou d’une cadette effrontée qui voulait commander, sinon elle irait tout raconter, que s’il fallait, elle inventerait.
Les civilités d’usage expédiées, sans se concerter, ou alors seulement pour la forme, on filait direction les champs labourés de frais.
En chemin, on en profitait pour se débarrasser des cagoules urticantes.
On essayait, aussi, sans succès, de se soulager du demeuré qui pue et qui nous ralentissait. La cadette effrontée, elle, était en tête du cortège, imposant son rythme.
Pas besoin de cavaler bien longtemps. Des champs, il n’y avait que ça. C’est pas ce qui manquait. On aurait voulu choisir qu’on aurait été bien en peine. Tous se valaient. Similaires et identiques. Alors, on allait au plus près, sans trop se poser de question, pour y trouver ce qu’on cherchait.
Ils étaient là.
On aurait pu croire qu’ils nous attendaient. D’ailleurs, on le croyait – on était à l’âge où l’on croit tout ce qui nous arrange.
Les corbeaux.
Au milieu du champ, posés sur les mottes de terre retournée.
Une masse impressionnante, dense, ténébreuse, grouillante, de corbeaux, serrés les uns contre les autres, fouillant le sol à la recherche de ce qui se mange. Sur un poteau et dans un arbre, à l’écart, les guetteurs qui préviennent la troupe de notre arrivée.
Ils ne bougeront pas, nous savons qu’ils ne bougeront pas, pas encore, pas maintenant, plus tard. Pour le moment, on ne représente aucun danger pour eux. On ne les distrait même pas, ou alors à peine, de leur besogne.
Le jeu peut commencer.
Il s’agit d’avancer, mais pas trop vite, calmement, sans précipitation, pour ne pas les effrayer. On ne s’approche pas des corbeaux : ils maintiennent quoi qu’il arrive une distance de sécurité. Entre six ou sept mètres. C’est une moyenne. Il peut y avoir des variantes.
Vous avancez, toujours. Vous devez maintenir l’allure. Elle doit être régulière. C’est très important pour ce qui va suivre. Vous n’êtes plus très loin d’eux maintenant. Il ne s’agit pas de trébucher. C’est vital. Vous y êtes presque. Voilà. Ça y est. Vous venez de dépasser la distance de sécurité. D’un rien, d’un pas. C’est à cet instant précis que le jeu devient vraiment intéressant.
Vous allez voir.
La rangée de corbeaux située en deçà de cette distance de sécurité, qui picorait tranquillement, prend lourdement son envol pour aller se poser à l’autre extrémité, après être passée par-dessus ses congénères, complètement indifférents à tout ce qui n’est pas du manger, restituant ainsi l’espace entre vous et eux.
Un deuxième pas, et c’est une deuxième rangée de corbeaux qui effectue le même trajet.
Un troisième pas encore, et une nouvelle rangée de corbeaux décolle, comme les précédentes, pour atterrir aux côtés de ceux qui les ont précédés.
Un autre pas, une autre rangée.
Et ainsi de suite.
Jusqu’à atteindre les limites du champ ou jusqu’à ce que les corbeaux, fatigués du manège, ne s’égaillent.
Et vous, vous resterez tout étourdi du spectacle que vous vous êtes offert. Une vague de corbeaux, si lente qu’on la croirait par moments suspendue. Une vague qui n’obéirait qu’à votre pas, qui vous devancerait comme un flot d’encre dont vous seriez le maître.
C’est grisant. Complètement con, mais grisant.
Si quelqu’un a une meilleure idée pour s’occuper les jours de pluie, je suis preneur. Pour les moins dégourdis qui auraient des absences, je rappelle, à toutes fins utiles, qu’on est à la campagne et en automne : le choix est restreint.
Au moins, on ne fait pas chier grand monde. On ne balance pas de pétards dans les grenouilles pour voir comment ça fait quand elles explosent. On ne rectifie pas au lance-pierre de fortune les carreaux du gourbi de la vieille folle près de la rivière pour voir comment elle gueule, et on laisse le père Victor reprendre son souffle.
Après avoir bien fait valser les corbeaux, il fallait rentrer. On y allait mollement, pas pressés d’arriver. On savait tous plus ou moins ce qui nous attendait. C’est peut-être pour ça qu’on s’attardait en chemin.
Enfin, on devait à regret se séparer. Il se faisait tard. Les fratries un moment diluées se reconstituaient, et tout le monde s’en allait retrouver sa famille autour du souper. On se promettait, sans trop y croire vraiment, qu’on y retournerait bientôt, aux corbeaux. Qu’on les ferait danser encore.
Mais il n’y aurait pas de prochaine fois.
Pas pour tout le monde.
Pas pour moi.
On m’avait offert un triomphe à la hauteur de mes exploits. Quelque chose de soigné. Un vrai petit chef-d’œuvre. Avec les finitions qui font toute la différence. De quoi réjouir et satisfaire l’amateur le plus exigeant. On n’avait pas regardé à la dépense, ni lésiné sur les moyens. De l’excellence fignolée sur mesure, qualité supérieure.
Je m’étais pris une branlée de première. Celle réservée exclusivement aux grandes occasions, qu’on ne sert qu’à titre exceptionnel, seulement pour marquer le coup et recadrer durablement le chenapan.
La toise mémorable.
La rouste d’anthologie.
Pas tellement pour avoir traîné ma gueule avec la bande de fripons qu’on m’avait bien stipulé, bordel, de pas fréquenter parce qu’infréquentables. Ça, la parentèle au grand complet s’y attendait un peu. C’était vaguement à prévoir. Limite, c’était excusable. Ils avaient été jeunes, et il leur restait des réminiscences ; alors, inutile de mentir, fallait pas les prendre, en plus, pour des cons. On n’y gagnerait qu’un supplément de baffes. Ça méritait tout juste une beigne en travers pour apprendre à respecter la consigne, et on n’en cause plus parce que c’est pas un sujet de conversation. Tu manges ta soupe avant qu’elle refroidisse et t’arrêtes de pleurnicher si tu veux pas en sucer une deuxième pour tenir compagnie à la première, des fois qu’elle s’ennuierait toute seule.
La cagoule, l’écharpe, la moufle : désormais aux abonnés absents. Là aussi, on avait anticipé. On ne s’illusionnait guère. On s’était fait une raison. C’était fâcheux, on en convenait, toutefois on pouvait difficilement jouer la surprise ou l’étonnement. On avait, bien sûr, espéré d’un optimisme raisonnable, tempéré par l’expérience acquise. Fallait pas rêver non plus au-dessus de ses possibilités. Les chances pour retrouver la totalité de l’équipage d’un marmot lâché en pleine nature avoisine logiquement le nul absolu. C’est pas du fatalisme, mais de l’empirisme. Une taloche par effet manquant à l’appel, c’est le tarif en vigueur. Qu’on appliquera, sans oublier le petit couplet moralisateur sur le prix des choses qui ne fait qu’augmenter et les parents qui se saignent aux quatre veines.
Rappliquer déguisé en diarrhée, élégant comme un champ d’épandage, était certes contrariant. Dans l’absolu, c’était contrariant. Cela posé, en essayant de rester objectif et de garder aussi longtemps que possible son sang-froid avant de laisser s’exprimer une colère parfaitement justifiée, force est de reconnaître que la campagne, c’est très salissant à l’usage. Surtout en cette période de l’année. On peut même avancer sans trop craindre d’être contredit que la campagne, c’est franchement dégueulasse.
C’est quoi la campagne ? Fondamentalement, c’est la terre qui, comme chacun sait, ne ment pas. Et la terre, pour peu qu’il pleuve, ou simplement qu’il bruine, ça n’est plus rien que de la boue. De la boue bien grasse qui colle aux semelles et te grimpe jusqu’aux genoux.
Vous me direz que c’est l’automne. Et alors ? Après, il y a l’hiver déployant gracieusement son immense manteau de neige immaculé. Un conseil : t’as intérêt à profiter rapidement de l’immaculé qui dans pas longtemps va virer gadoue immonde. À peine t’auras le plaisir de te fracasser la tronche avec une glissade que tu pataugeras comme un bienheureux dans le vaseux.
Ensuite, qu’est-ce qui reste en magasin ? Le printemps. Le beau, le gai printemps, avec ses brusques ondées traversières et ses orages intempestifs qui vous tricotent de si jolies ornières.
Et, en été, la poussière qui te ferait presque regretter la boue.
On m’objectera que j’exagère. Que je portraitise à charge. C’est pas faux. J’accorde volontiers le point. N’empêche que j’ai jamais vu un agriculteur s’endimancher pour partir aux champs sur son tracteur. Ni sa dame se refaire une beauté avant d’aller traire une vache ou trancher le cou de la volaille.
Péguy, Charles Péguy, a très bien parlé de la campagne française. Comme un touriste qui voit ça de sa fenêtre et qui n’a jamais dû tondre sa pelouse.
François Mitterrand lui aussi était intarissable sur les mains de paysan, leur beauté et la grandeur du travail de la terre. Avant qu’il ramasse un râteau celui-là, il aurait fallu lui greffer des pouces supplémentaires. En admettant qu’il ait jamais su faire la différence entre un râteau et une bêche.
Labourage et pâturage, d’après Sully, seraient les deux mamelles de la nation. C’est surtout, pour ceux qui triment, une vie de forçat, de l’épuisant qui te ruine la santé et, accessoirement, te dégage les bronches au désherbant.
C’est pas que le paysan soit moins coquet au naturel. C’est plutôt les occasions de se mettre en frais qui lui font défaut. En dehors des mariages et de son enterrement. Alors, on économise sur la dentelle. Simple question de bon sens.
Tout ça pour vous dire et vous expliquer que la joyeuse mufflée dont on m’avait gratifié, c’était pas pour m’être acoquiné avec des foireux que je me l’étais encaissée en long, en large, dans le travers et bien profond.
Ni pour avoir égaré en chemin, par inadvertance, à mon insu, sans faire exprès, quelques effets personnels.
Pas plus parce que je serais revenu au bercail tapissé de merde.
Non.
L’avoine, je me l’étais engrangée pour avoir été jouer avec les corbeaux.
J’avais bien été obligé d’avouer. On m’avait un peu bousculé aussi pour avoir des explications. J’avais essayé le dilatoire, la tergiversation, et tenté, à grand-peine, l’euphémisme et le sous-entendu complice. J’avais hasardé, sans trop y croire moi-même, que je ne me souvenais plus exactement.
La mémoire, on me l’avait revigorée avec une bonne allonge. Et la promesse qu’on avait du stock.
L’alternative était simple. D’un côté, la certitude d’une trempe directe. De l’autre, le secret espoir qu’en pariant sur la franchise ça pouvait me valoir une certaine mansuétude et limiter les dégâts pour mon matricule. Acculé, vous êtes prêt à toutes les compromissions.
Alors, j’y ai dit qu’on était allés voir les corbeaux pour jouer avec. En soulignant qu’on avait rien fait de mal.
Là, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, c’est tombé. En avalanche, dru, dense, sérieux. Que de la bonne à l’ancienne.
Me prédisant que j’aurais bientôt leur mort sur la conscience. Mais qu’en attendant cette extermination imminente, on allait peut-être remettre le couvert du pain de baffe. Parce qu’apparemment, c’était un plat dont je raffolais et dont on ne voudrait pas me priver.
Je me suis aussi fait traiter de tous les noms possibles, des plus usuels aux moins ordinaires. Des qui m’étaient parfaitement inconnus, dont je savais même pas la signification ni comment ça pouvait s’écrire, mais qui me firent forte impression.
D’aucuns doivent trouver la réaction des éléments adultes chargés de mon éducation quelque peu disproportionnée. Il faut en premier lieu se replacer dans le contexte historique.
Ensuite, on cause de corbeaux. Des corbeaux freux. Les plus communs. D’aimables petites bêtes foncièrement carnassières ayant la réputation, pas totalement usurpée, d’aligner qui leur voudrait des misères, sans trop de considération sur la taille et le poids de l’adversaire.
Les accidents n’étaient pas rares, à défaut d’être courants.
On avait tous en tête des exemples qui font réfléchir à deux fois avant de s’aventurer à leur pourrir l’existence, à ces gracieux volatiles.
En général, les corbeaux se tenaient à carreau, restaient dans leur coin, évitaient de se faire trop remarquer. Mais ils pouvaient attaquer. Tout le monde le savait. Et une centaine de corbeaux qui te dévalent sur la tronche pour voir comment tu te portes sans les yeux et avec des trous dans la tête, c’est pas exactement ce qu’on a inventé de mieux pour commencer sa journée ou finir sa semaine sur une note d’optimisme.
Même les chasseurs du coin, qui tiraient sur tout ce qui bougeait et surtout sur ce qui ne bougeait pas, les laissaient tranquilles. Même lorsqu’ils étaient bourrés, ronds comme des meules et honteusement bredouilles, leur goût immodéré du massacre s’arrêtait aux corbeaux.
Et pourtant, je peux vous assurer qu’ils avaient la gâchette sensible. Surtout en fin de journée. Il y avait pas grand-chose, ni grand monde pour les calmer. Fallait que ça saigne, que ça crève. Pour eux, tout était cible potentielle.
Une fois dans l’année, ils étaient les rois du monde et exigeaient que cela se sache. Alors, ça tombait.
Lapins, faisans, perdreaux. N’importe quoi, pourvu que ça ait des poils ou de la plume. Les chats errants qui leur faisaient du tort. Les chouettes parce qu’elles les concurrençaient pas à la loyale, parce que mieux équipées et moins alcooliques. Les écureuils pour le sport. Les pies parce qu’il n’y avait plus rien d’autre. Le promeneur solitaire, parce que bruyant et qu’il faisait fuir le gibier. Le promeneur silencieux, parce que silencieux et qu’ils ne l’avaient pas entendu venir. Le chien du voisin, la maison du voisin et le voisin parce que c’était le voisin.
Ils assaisonnaient le tout copieusement au plomb.
Mais, avec les corbeaux, ils se retenaient prudemment.
Personne n’avait envie de goûter à la colère des corbeaux, qui pouvaient très bien, au premier coup de feu, foutre le camp en débandade comme charger l’espiègle venu les contrarier. Et dans ce cas-là, si c’était l’option retenue, avec ton deux-coups de la Manufacture d’armes et cycles de Saint-Étienne acheté par correspondance sur catalogue, t’es un peu mal barré.
Ils vont te présenter à la douleur. Vous allez être très intimes, tous les deux, pendant un moment qui te paraîtra long. Tu vas te découvrir des ressources insoupçonnées dans l’art de souffrir en braillant. Je ne pronostique rien, je me contente de t’informer.
Pour s’en débarrasser, quand ils devenaient vraiment trop envahissants, les locaux installaient des pièges. Que les corbeaux avaient vite fait de repérer et d’éviter avec grâce. Leur intelligence est, de notoriété publique, digne des éloges les plus flatteurs. Qualité unanimement reconnue à laquelle ces ovipares semblent attacher une énorme importance.
Maintenant, vous conviendrez que c’est un tantinet justifié d’essorer à la main un moutard, un nain, un jus de burne, un mauvais sujet, qui, du haut d’une taille avoisinant le ridicule, vous annonce benoîtement, après s’être fait prier, qu’il a un tout petit peu bousculé des emplumés du calibre que je viens de vous décrire.
Je ne dis pas qu’en matière de pédagogie, c’est ce qui se fait de mieux. Je n’irais pas jusque-là. Il doit y avoir d’autres moyens moins archaïques pour éduquer sa marmaille. J’affirme seulement qu’à défaut d’instruire correctement, ça soulage. J’ajoute, pour conclure, que deux claques dans le nez ça n’a jamais tué personne.
On pouvait pas en dire autant des corbeaux.
Je ne suis plus jamais retourné faire rouler les corbeaux sur eux-mêmes.
Des années plus tard, je ne me souviens pas quand exactement, je devais être vaguement adolescent, c’était au printemps – un printemps quelconque comme on en fait plein –, lors de l’une de mes trop rares promenades à bicyclette, j’ai vu un chien.
Une sorte de clébard, un simple corniaud, bâtard de je ne sais quoi, évadé d’on ne sait où. Une belle bête. Pas non plus un molosse. Mais un bon gros chien.
Le long du chemin qu’on empruntait tous les deux, lui dans un sens, moi dans l’autre, il y avait une prairie, vaguement clôturée de fil de fer barbelé, dans laquelle une compagnie assez considérable de corbeaux prenait ses aises.
Et voilà que l’autre truffier est saisi d’une envie subite et impérieuse d’aller faire de l’esclandre. Pourquoi ? Va savoir ce qui se passe dans la tête d’un chien… C’est pas moi qui vous le dirais, même si vous insistiez lourdement.
Il fonce dans le tas en aboyant.
Les corbeaux, alertés par les guetteurs, décollent en désordre aussi vite qu’ils peuvent.
Le clébard en chope un au vol et lui fait un sort. Il est content, mais ça va pas durer.
Les corbeaux ont laissé la surprise derrière eux, oublié l’affolement du début. Ils se ressaisissent et se mettent en formation. C’est-à-dire qu’ils grimpent assez haut pour prendre l’élan nécessaire à une attaque en piqué.
C’est un déluge qui s’abat sur le canin qu’a rien vu venir, qui se doutait pas. Il imaginait peut-être que cette basse-cour improvisée n’opposerait qu’une résistance de façade, purement symbolique. On l’aura mal renseigné.
Par vagues successives, de plus en plus denses, de plus en plus rapprochées, jusqu’à n’être qu’une sorte de mouvement continu, les corbeaux s’acharnent.
Le corniaud commence à japper dans les aigus. Il parvient péniblement à en éclater deux ou trois. Pas suffisant pour les calmer. Au contraire, le carnage appelle le carnage.
Il essaye de se dégager de cette masse affolante, se prend des envies d’ailleurs, de lointain. Mais les corbeaux semblent avoir d’autres projets pour lui et s’accrochent à tout ce qui dépasse. Une oreille, un morceau de museau, un œil pas encore crevé.
Le chien ne gueule plus que pour la forme, il se débat encore mais sans beaucoup de conviction. Tente quelque chose de vague qui n’aboutira pas.
Sous ce nombre qui fait masse, il vacille.
Chavire.
Enfin s’effondre.
C’est la curée joyeuse. Le dépeçage en règle.
Moi, sur mon vélo, je repensais à ma branlée.
* * *
Des pavillons proprets, avec leur garage attenant et un jardinet couvert de pelouse ont remplacé la luzerne. Les champs ont presque tous disparu, ensevelis sous des zones résidentielles. La terre est morte. Tuée par le rendement. Gavée de toxique, elle n’est plus bonne qu’à construire de petites maisons standardisées, tassées les unes sur les autres, cernées de haies mitoyennes. En été, quand le temps le permet, on doit y organiser des barbecues le dimanche en famille, entre amis. À l’intérieur j’imagine qu’il doit y avoir, au salon, des écrans extra-plats, grand format, seize neuvième.
La mairie est toujours là où elle se trouvait. Elle n’a pas bougé.
La Grande Place, en revanche, est devenue place des Halles avec son parking, bien pratique pour se garer.
La borne à eau a fini par être enfin réparée.
Les commerces ont changé de nature depuis que le village s’est transformé en centre-ville. Un fleuriste s’est installé.
Le bureau de poste n’impressionne plus personne.
La voie ferrée a été électrifiée et la gare modernisée.
L’hôtel-restaurant a été démoli pour être remplacé par un parking, bien pratique pour se garer.
Le bar-tabac fait toujours la presse mais a perdu son billard.
Plus personne au comptoir ne se souvient du père Victor.
Et les corbeaux sont entrés dans Paris.
Désormais, on en voit des palanquées au parc des Buttes-Chaumont.
Ils colonisent, débonnaires, sans se soucier de ce qui les entoure. Indifférents aux beuglements des marmots suspendus aux bras d’une mère excédée, aux chiens qui trottent au bout d’une laisse ou aux sportifs qui les évitent de justesse.
Ils partagent, en bons camarades, avec les moineaux un reste de pizza extirpé d’une poubelle qu’ils ont éventrée.
Parfois, ils prennent l’air en poussant leur croassement lugubre.
Comme pour se rappeler les champs labourés et les craintes qu’ils inspirèrent. Ou peut-être simplement, plus certainement, pour affirmer qu’ils ne sont pas ce que tu crois.
Que c’est pas des corbeaux.
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