Fermé les jours de grand vent
Chapitre 2
2
Tu es arrivé à Paris-Montparnasse. C’est le terminus.
Tu es invité à descendre en faisant attention à la marche et à t’assurer que tu n’as rien oublié dans le train qui ne prend plus de voyageurs.
Comme tu es un brave garçon qui sait se tenir pour avoir reçu une bonne éducation et qu’au naturel t’es pas du genre contrariant, tu obtempères d’autant plus docilement que c’était un tout petit peu ce que tu comptais faire, sans qu’on ait besoin de te le seriner laborieusement par haut-parleur.
Tu vérifies, plusieurs fois de suite, que tu tiens bien fermement, au bout de chaque bras, la totalité de tes bagages, avant de quitter le compartiment dans lequel tu avais pris place et que tu abandonnes sans regret.
Te voilà sur le quai.
Ça pue.
Ça pue pas exactement pareil que dedans le wagon où ça sentait très fort le pied qui s’étiole et le pet feutré.
Là, tu as du mal à déterminer avec précision l’origine des odeurs qui incommodent. C’est assez indéfinissable. Tu cherches pas trop non plus à leur coller un nom, ni une provenance. Tout ce que tu es en mesure d’affirmer, c’est que tu regrettes d’avoir un nez et deux narines.
Tu pourrais te trouver mal et t’offrir une petite faiblesse passagère qui éclabousserait tes chaussures. Mais tu as ta dignité, à laquelle tu es très attaché, et pas de chaussures de rechange. Alors tu respires par la bouche, et t’évites de roter.
On t’a appris dès ton plus jeune âge à dominer tes excès de sensiblerie. Notamment si tu ne voulais pas t’en prendre une dont tu te souviendrais durablement.
Surtout, tu as su mettre à profit l’interminable trajet ferroviaire pour te familiariser avec l’art subtil de ne pas vomir en public.
Maintenant, sur ce quai où tu te trouves, t’es pas tout seul. Si tu avais un doute à ce sujet, les autres sont là pour te le rappeler.
Ils sont une foule, ça tient du troupeau, qui dévale en avalanche avec une idée bien précise de la direction à prendre et la ferme intention de s’y tenir.
On ne te bouscule pas encore, mais ils pourraient. Parce que dans l’hypothèse, peu probable, où ça t’aurait échappé, tu encombres. T’es peut-être pas bien gras, on en a vu de plus volumineux dans le secteur sans avoir à chercher bien longtemps, mais c’est suffisant pour obliger au contournement hasardeux. Avec pour conséquence un ralentissement général de la progression. Ça piétine et ça bouchonne.
En résumé et pour faire simple : tu fais chier tout le monde.
Déjà qu’ils semblent passablement fébriles, il n’en faudrait pas beaucoup plus pour qu’ils virent franchement hostiles. Ils ne te disent rien parce qu’ils ne peuvent pas se permettre de perdre un temps qu’on devine précieux en tentant de t’expliquer poliment, avec des mots choisis, la célérité requise en pareille circonstance.
Ni de t’aligner une boule entre les deux oreilles, histoire de te dégager les sinus et de t’apprendre les rudiments élémentaires du savoir-vivre en société.
Ici, l’urgence commande.
La patience, ils connaissent un peu, surtout pour en avoir entendu parler. Mais ils ne l’ont jamais rencontrée. Ou alors très brièvement et pas assez longtemps pour devenir intime au point de l’appeler par son petit nom.
Alors, t’es bien gentil, mais tu dégages.
Tu fais ce que tu veux, c’est sans importance, on s’en fout. Tu te tasses dans un coin, tu te fais tout petit, tu disparais du décor où visiblement tu n’as pas ta place, et t’es assez aimable pour laisser passer ceux qui doivent passer.
Avant qu’ils se mettent en retard, loupent le métro, le bus, ratent leurs correspondances, arrivent après tout le monde à leur poste de travail et qu’on leur fasse des remarques désobligeantes en pointant du doigt l’horloge murale, tout en leur agitant sous le nez une montre-bracelet, accrochée à un poignet dépassant d’une manche.
Perspectives qui pourraient possiblement les chagriner au point de leur faire perdre le sens de la mesure et de dilapider en un instant toute forme de civilité. D’en oublier les convenances jusqu’à s’emporter et de commettre le geste malencontreux qu’on regrette amèrement après, quand il est trop tard.
La violence, qu’elle soit verbale ou physique, ne résout jamais rien et engendre plus de problèmes qu’elle n’apporte de solutions. Ceci posé, parfois, pas toujours, assez rarement, la violence, ça soulage.
Surtout avec la certitude qu’il n’y en aura qu’un qui régale et pas de retour sur investissement.
Aussi, afin de t’épargner ces petites tracasseries, comme de se faire traiter de tous les noms possibles, de ceux qui ne sont pas dans le dictionnaire et qu’on ne ressort que pour les grandes occasions, ou comme de se retrouver à compter ses dents pour savoir celles qui manquent, laisse la place aux laborieux qui défilent en rangs serrés – si tu veux pas qu’on t’empoigne et qu’on te jette en l’air pour voir comment tu t’éparpilles à l’atterrissage.
L’autre option étant que tu suives le mouvement, si tu te sens capable de tenir la cadence. Condition non négociable qui ne souffre pas d’exception. Même si tu exhibes une jambe de bois, un plâtre, deux béquilles, une carte d’ancien combattant, des lunettes pour aveugle et un certificat médical attestant une inaptitude, pour cause de santé fragile, à toute espèce d’activité physique un peu soutenue, ça n’impressionnera personne.
Tu marches ou tu crèves.
Et si tu marches, t’es prié de le faire vite.
C’est comme ça que tu t’es retrouvé, agrippé à tes bagages, à l’autre bout du quai.
Sur ce bout de quai, il ne reste plus que toi et tes bagages. T’es désormais tout seul en attendant le prochain arrivage qui ne devrait plus tarder.
Les autres sont partis pour se fondre dans la foule qui te fait face et dont l’activité brouillonne te fatigue rien qu’en la regardant.
Tu as trop chaud. Tu aimerais bien enlever quelque chose pour éviter de suer, mais t’oses pas te déshabiller en pleine gare, devant tous ces gens que tu connais pas.
Et puis, il y a les bagages. Il faudrait les poser par terre. On pourrait te les voler et s’enfuir avec en courant pendant que tu te réajustes.
Alors, tu préfères garder tout ce que tu avais déjà sur toi en partant tôt ce matin pour prendre le premier train. Il faisait encore bien nuit quand tu as quitté la maison familiale pour la halte qui sert de gare et que se partagent deux communes.
Tu n’avais pas trop le choix : le suivant ne passerait que vers midi et te foutait dedans. Au moins, avec celui qui vient de te déposer, à défaut d’avoir ton comptant de sommeil, tu as de la marge, si des fois tu venais à te perdre en route.
Pas que tu sois exactement frappé d’idiotie congénitale, au point d’attirer l’attention de l’Académie de médecine sur ton cas, mais tu n’es pas non plus une flèche dont on fait les champions de tir à l’arc. Enfin, c’est ce qu’on t’a toujours répété, sur tous les tons, en variant les métaphores.
Même si tu ne pousses pas la piété filiale jusqu’à l’admettre, tu es bien obligé de reconnaître qu’empiriquement, cette thèse n’est pas dénuée de tout fondement. Question lumière, t’es doté du strict minimum syndical. On te poserait au sommet d’un phare, une nuit sans lune et en pleine tempête, c’est pas avec ce que tu scintilles qu’on ferait baisser de façon significative les statistiques des catastrophes maritimes.
Sans être déficient, parce qu’il ne faut jamais exagérer si on veut rester crédible, il faut avouer que t’es légèrement limité.
Ceux qui t’aiment bien, ou qui font semblant, t’accordent l’excuse, assez commode, d’être un doux rêveur, toujours dans les nuages, jamais bien loin de la lune.
Donc, tu as trop chaud, tu es au bout d’un quai vide dans une gare bondée qui ne désemplit pas.
Il faudrait songer à se bouger. Au moins pour trouver un endroit tranquille où soulager ta vessie qui commence à donner d’inquiétants signes de faiblesse. C’est assez soudain, cette furieuse envie de pisser ; tu en es le premier surpris.
Tu avais quelques heures devant toi avant d’être à la bourre. Tu sais maintenant comment les occuper.
Ton seul souci, désormais, c’est d’arriver jusqu’à un lieu dédié à ce type d’activité, avant d’inonder ton entrejambe. Ce qui pourrait faire mauvais genre et te valoir des remarques déplacées.
Il doit bien y avoir quelque part des toilettes publiques ou quelque chose d’approchant. Le seul problème, c’est de parvenir à déterminer où cette catégorie d’établissement peut bien se fourrer dans cette pagaille. Impossible de se repérer correctement : tout bouge tout le temps dans tous les sens.
Tu as commencé à te familiariser avec les effluves qui t’ont accueilli si chaleureusement à ta descente. Tu pourrais presque en faire la liste exhaustive.
Du tabac froid.
Des relents tenaces de fuel.
Un parfum pour dame dont le commerce, l’usage, la possession ou la simple publicité devraient être prohibés.
De l’après-rasage qui mériterait à son propriétaire de passer aux assises et de prendre le maximum.
Du vomi frais.
De la déjection, cordialement fournie par les pigeons, qui semblent par ici s’être fait une spécialité, dans laquelle ils excellent, de baptiser copieusement de leur fiente tout ce sur quoi ils peuvent chier, immobile ou en mouvement.
Le monsieur qui se néglige.
La distraite qui aura enfilé la culotte de la veille et qu’elle doit porter depuis une semaine.
De l’urine en abondance.
À propos d’urine, il devient urgent que tu débarrasses de la tienne.
Maintenant que tu t’es accoutumé à l’odeur, et que c’est plus une question qui se pose, il va falloir que tu fasses tout pareil avec le bruit.
Il est énorme.
Pas tellement au niveau du volume : si l’on excepte les haut-parleurs, qui diffusent en boucle les mêmes annonces que personne n’écoute, on reste dans les limites du supportable.
Ça ne t’assomme pas. Ça se contente de t’abrutir.
C’est une rumeur discordante, ponctuée de graves et d’aigus, sans aucune cohérence.
L’acoustique du lieu y est certainement pour quelque chose. Ce n’est pas une circonstance atténuante à invoquer pour obtenir la clémence auprès d’un hypothétique tribunal lors d’un procès peu probable. C’est un constat. Le mariole qui a pondu ce chef-d’œuvre d’architecture moche devait avoir des comptes à régler. Il aura voulu se venger sur les oreilles des autres, pour une raison qui échappe à l’entendement, mais à laquelle il devait accorder une très grande importance.
Ou alors il était sourd.
En attendant, toi, tu as mal à la tête et toujours cette sérieuse envie de lâcher la bonde avec la certitude que tu ne tiendras plus très longtemps.
Tu t’en grillerais bien une, aussi. Mais seulement après avoir pissé et t’être lavé les mains. C’est nouveau que tu fumes. Enfin, t’essayes surtout. Avec beaucoup de bonne volonté, et des brunes sans filtre qui t’arrachent la gueule et te font tousser en te retournant l’estomac, mais qui ont l’extrême avantage d’être très bon marché.
Tu rêves de pouvoir un jour t’offrir des blondes et de parvenir à finir une tige sans avoir à contenir péniblement, entre deux bouffées, des renvois sonores qui nuisent énormément à l’intérêt que pourraient te porter les pimprenelles sur lesquelles tu jettes ton dévolu dans l’espoir, souvent déçu, d’obtenir quelques faveurs.
Tu rêves d’être un homme, en somme. La clope au bec. Désinvolte. Sûr de lui au milieu de ses volutes. Écrasant négligemment son mégot, du bout de sa chaussure, après l’avoir laissé tomber à terre, avant de s’en rallumer une autre.
En attendant d’obtenir cette voix grave et profonde du fumeur invétéré, qui signe, sans contestation possible, le mâle viril, statut enviable auquel tu aspires depuis que tu as des poils sous les bras et à l’entresol, tu as des obligations auxquelles tu peux difficilement surseoir et qui réclament toute ton attention.
La première d’entre elles étant de te vidanger dans les délais les plus brefs. Parce que c’est plus supportable. Faut que tu trouves des toilettes, des latrines, des gogues, des chiottes, de la faïence à arroser, une bassine à remplir, un pot de chambre à faire déborder, un simple trou, n’importe quoi, n’importe où. Pourvu que ce ne soit pas trop loin et que t’y arrives à temps.
Le délicat de la chose, c’est que, pour parvenir à destination, en admettant que tu réussisses à la déterminer avec une marge d’erreur acceptable, ce qui ne sera pas une mince affaire dans cette cohue qui défie toutes les descriptions possibles, il va falloir que tu rentres dans le bain, que tu t’enfonces dans ce grouillement.
Toi qui ne raffoles pas de la promiscuité avec tes contemporains, tu vas pouvoir te régaler.
Malgré ce qui te tenaille, tu n’oses pas avancer. D’un autre côté, tu n’as pas vraiment d’autres possibilités. Tu tergiverses, tu temporises. Pas longtemps.
Mais on va se charger de prendre la décision à ta place.
Pendant que tu te poses toutes ces questions palpitantes, en te serrant la bite avec les cuisses pour éviter que ça goutte, un train vient d’entrer en gare et déverse son lot de voyageurs impatients. Le quai derrière toi, jusqu’alors désert, ne l’est plus. C’est eux qui t’embarquent au passage et te traînent pour te lâcher au milieu de tous ces gens affairés dont tu fais désormais partie.
Bienvenue dans la meute.
On te ferait bien une petite place pour t’accueillir comme il faut et te mettre à l’aise, mais on affiche complet.
Accroché à tes bagages, tu tentes péniblement de repérer une enseigne, ou quelque chose du même genre, avec une flèche, qui t’indiquerait où trouver ce que tu cherches désespérément.
Sans succès.
Tout à l’heure, tu te contentais d’avoir trop chaud. Désormais, tu es en nage. Tu dégoulines, tu te répands, tu suintes en abondance.
Si tu n’avais pas d’autres préoccupations, qui requièrent dans l’immédiat une vigilance de chaque instant, tu te dégoûterais. Tu regrettes l’écharpe de trop, le pull superflu et le caban breton. Manquerait plus qu’un bonnet de laine pour compléter la panoplie et t’achever.
Il faut que tu parviennes à t’extraire.
Ils sont tellement nombreux que tu n’arrives pas à les distinguer les uns des autres. Ils forment un tout anonyme, un ensemble informe, sans âge, sans sexe, sans particularité à laquelle se rattacher. En plus, ils n’ont pas l’air commode.
Tu t’excuses chaque fois que tu bouscules l’un d’eux avec tes bagages.
Tu t’excuses également lorsque c’est toi que l’on bouscule ou sur qui l’on marche.
Ce qui fait que tu t’excuses tout le temps.
Tu n’arrêtes pas, ou seulement le temps de reprendre ton souffle, avant de recommencer. Jusqu’à ce que tu te souviennes qu’il ne faut jamais s’excuser, mais présenter ses excuses, en espérant qu’elles soient acceptées. Alors, tu te contentes de dire pardon.
En évitant de préciser si tu t’adresses à un monsieur ou à une dame, par peur de commettre un impair. Il y a des gens qui s’offusquent de ce genre de confusion et qui n’hésitent pas à le faire savoir. Cette politesse ferait honneur à tes géniteurs, qui ont dépensé sans compter pour t’offrir une excellente éducation.
Sauf que le vacarme général couvre tout et qu’on s’en cogne dans le quartier de tes bonnes manières. Tu beuglerais, à la limite, ça ferait peut-être son petit effet. Mais sans doute pas celui souhaité. On pourrait se méprendre sur tes intentions et t’attirer des ennuis dont tu te serais fort bien passé.
Une part non négligeable de cette cohorte se dirige, ou plutôt se rue, vers ce qui ressemble beaucoup à une sortie.
Une autre, pas moins importante que la précédente en nombre et en nervosité, s’engouffre dans un escalier qui descend.
Le reste s’égaille comme ça peut, où ça veut, avec la même frénésie.
Ce qui part étant immédiatement remplacé par ce qui arrive.
Comme tu ne comptes pas sortir, enfin pas tout de suite, pas pour le moment, et que la perspective de t’enfoncer dans les profondeurs, avec possiblement l’incapacité de remonter, ne te tente que très modérément, une seule alternative s’impose.
Opter pour la dispersion. Tu sais pas où ça te mènera. Tu aviseras quand tu y seras. En admettant que tu y parviennes en un seul morceau avec tous tes bagages.
Reste une petite formalité à régler qui pourrait passer pour une bricole insignifiante.
Il faut que tu t’extirpes de ce marasme dans lequel tu patauges.
C’est là que ça se complique cette affaire d’apparence si simple quand on se contente de l’énoncer.
Parce que c’est pas gagné d’avance. Tu pars même avec de sérieux handicaps.
D’abord, t’es pas taillé pour jouer des coudes et forcer le passage. Tu manques de pratique dans cette discipline, qui requiert une volonté farouche alliée à une absence complète de scrupule et une envergure avantageuse propre à calmer l’irascible, toujours prompt à chercher la chicane, au prétexte d’une côte enfoncée, d’un pardessus froissé ou d’une paire de mocassins vernis malencontreusement écrasés.
Ensuite, l’agilité te fait cruellement défaut. C’est pourtant une qualité indispensable, dont on peine à imaginer qu’on puisse s’en passer. Surtout dans certaines situations. Et, toi, tu te déplaces comme au ralenti dans un film en accéléré. Ce n’est pas une critique. Plutôt un état des lieux, avec pour unique objectif une prise de conscience salutaire des lacunes à combler, afin de répondre aux normes en vigueur et d’optimiser ton efficacité.
Enfin, t’es chargé d’urine.
Il est sept heures.
C’est que qu’affirment les deux aiguilles de l’horloge suspendue dans la salle des pas perdus de la gare Montparnasse.
Tu vérifierais bien l’exactitude de la chose si tu avais une montre. Mais tu n’as pas de montre.
Tu n’as que des bagages et une redoutable envie de pisser que t’échangerais volontiers contre une montre. L’envie de pisser, surtout. Les bagages, tu les gardes jalousement. Dedans, il y a toute ta vie à venir.
Comment en es-tu arrivé là où tu te trouves ?
Tu aimerais le savoir. Au moins pour pouvoir le raconter à quelqu’un que ça intéresserait.
En attendant que ça te revienne, tu es trempé de sueur.
Tu as mal partout.
T’as l’impression d’avoir du silex sous les paupières.
Une haleine d’évier bouché un lendemain de réveillon.
Une casquette en peau de locomotive à vapeur vissée sur le crâne avec des boulons rouillés.
Du foin entre les oreilles.
Le cul qui te gratte.
Cette dernière impression n’en étant pas une, mais une certitude qui te démange. C’est du tangible. Comme la palanquée de godasses, de tous les formats actuellement disponibles dans le commerce, qui se sont méthodiquement essuyées sur les tiennes.
D’ici, on entend moins les haut-parleurs et leurs annonces que personne n’écoute. Ça permet de profiter pleinement du cliquetis, assez agaçant, des panneaux indiquant le quai d’arrivée des trains, leur provenance ou leur destination ainsi que le numéro du convoi. Sans oublier l’heure, pour qu’il ne manque rien et que tout soit au complet.
Les panneaux, il y en a deux et de taille appréciable. Posés bien en évidence, pour que tout le monde puisse les voir, avec une distance respectable entre les deux.
Sur l’un, il est inscrit ARRIVÉE GRANDES LIGNES et, sur l’autre, DÉPART GRANDES LIGNES.
Certainement pour éviter toute espèce de confusion et les emmerdements qui vont avec.
Sous une fresque, il y a une brasserie piteuse, qui a dû connaître des jours meilleurs et dont il ne reste que de vagues souvenirs, qu’on préférerait oublier. Une enseigne à base de néon indique, par intermittence, que tu es devant LE BUFFET DE LA GARE, que LE SERVICE EST CONTINU ainsi que les horaires d’ouverture et de fermeture. Ça commence très tôt pour finir très tard.
À côté, on trouve une librairie défraîchie où l’on doit vendre, en plus de la poussière qui s’est accumulée, des cartes postales et des romans à gros tirages, avec beaucoup d’amour pour les dames, auquel on ajoute du poil autour pour les messieurs.
Tu penses y passer tout à l’heure pour y acheter un plan de la capitale.
Tu ne sais pas que la fresque est de Vasarely et qu’en face on a son pendant pour faire la paire. Tu ignores également qui est Vasarely. Comme à peu près la quasi-totalité des gens qui se trouvent, qui se sont trouvés et qui se trouveront un jour dans cette partie de la gare.
Surtout, tu n’imagines pas que cette composition géométrique simplette, tout en aplat de couleurs, oscillant avec un même bonheur entre le rendu d’un soir de beuverie et une diarrhée de première classe, puisse avoir une quelconque prétention artistique.
Ces motifs, tu les as tellement vus que tu préférerais ne plus jamais les revoir. Il n’y a pas si longtemps, on en trouvait partout.
Sur les rideaux qui pendaient aux fenêtres.
Aux murs en faïence des salles de bains ou des cuisines et dans les salons recouverts de moquette.
Dans les salles d’attente, chez les dentistes ou les médecins de famille.
Impossible d’y échapper.
Même les notaires en avaient tapissé leurs bureaux.
Quelques ophtalmologues ont peut-être dû résister, pour des raisons déontologiques évidentes, avant de s’y mettre. Comme tout le monde.
Le Buffet de la gare, dont tu viens de pousser la porte, lui aussi, a affiché un jour avec complaisance une modernité insolente.
À l’époque de sa splendeur, la télévision ne devait pas être en couleur et tous les foyers fiscaux sans doute pas raccordés à l’eau courante.
Aujourd’hui, c’est peut-être pas encore tout à fait une épave, mais ça pourrait. Tellement c’est bien imité. On voudrait illustrer un naufrage, il suffirait de prendre une photo pour comprendre tout de suite sans avoir besoin d’explications supplémentaires.
Au comptoir qui te fait face, il y a, côté clientèle, un monsieur qui te présente son dos. Il n’a pas pris la peine de se retourner quand tu es entré. Il se contente de lire le journal qu’il tient d’une main et de ressembler, avec beaucoup de conviction, à l’idée qu’on pourrait se faire d’un représentant de commerce. Son chapeau incliné vers l’arrière, la main libre bien enfoncée dans la poche de son pantalon, et, à ses pieds, posée par terre, au milieu des mégots, une mallette en cuir de représentant de commerce.
De l’autre côté du comptoir, secteur caisse enregistreuse, se trouve une femme, un torchon de service sur l’épaule.
On dirait qu’elle attend quelque chose qui ne viendra plus. Elle ne sait trop quoi au juste, mais elle l’a longtemps espéré. Ce n’est pas un reproche. À sa place, on ferait pareil. On serait certainement comme elle. Sauf pour le maquillage. L’empathie a ses limites, au-delà, ça porte un autre nom. Souvent péjoratif et qui fait pas trop plaisir à se voir attribuer. Comment la décrire si vous me le demandiez ?
Résignée. C’est le terme qui lui convient le mieux et la résume assez bien.
Je ne crois pas qu’elle soit la gérante, mais doit rêver parfois de le devenir, dans un avenir assez proche pour en profiter. En attendant, elle fait la serveuse.
Ce n’est peut-être pas très glorieux, mais ça occupe.
Dans un coin, accroché au mur, un petit panneau défraîchi, qui aspire à une retraite bien méritée au fond d’une poubelle, stipule en lettres capitales que LES TOILETTES ET LE TÉLÉPHONE SONT RÉSERVÉS AUX CONSOMMATEURS.
Normalement, il devrait y avoir aussi, quelque part, à proximité, punaisée dans un coin, une affiche détaillant par le menu les prix pratiqués par cet établissement.
Elle est sous ton nez. Enfin, tu la devines. Tu n’en vois qu’un bout et encore pas bien gros. Tout le reste, l’essentiel, se trouve caché derrière la serveuse avec son torchon sur l’épaule.
C’est dommage parce que ça t’intéresserait beaucoup de savoir. Même si tu as une idée assez précise de ce que tu comptes commander pour obtenir le droit de pisser, tu t’inquiètes légitimement des tarifs en vigueur.
Tu pourrais lui demander, à la serveuse, de se pousser un peu, qu’elle se décale légèrement pour lire à ton aise et te faire une idée sur le sujet qui te préoccupe. Ou, plus simplement, qu’elle te renseigne. Depuis le temps qu’elle officie, avec son torchon, ce doit être le genre de question auquel elle doit être en mesure de répondre.
Mais t’oses pas, de peur de passer pour un miteux, un trou de balle, qui n’a pas les moyens de ses ambitions, avec au fond de ses poches qu’une poignée de doigts et un mouchoir pas très propre.
Alors, tu t’écrases mollement, et tu commences à chercher où poser ton cul en compagnie de tes bagages. En espérant secrètement, mais très fort, avoir de quoi régler l’addition qu’on te présentera.
Pour te rassurer, tu penses à la poche intérieure de ta veste, trop chaude pour la saison, qui te sert de portefeuille, et dans laquelle tu sais que se trouve, pour l’y avoir mis, plié en quatre, le plus gros billet de banque que t’aies jamais possédé.
Tu vérifieras, quand même, par acquit de conscience. Tu te tromperas de poche. Nerveusement, tu inspecteras la totalité de toutes tes poches et pas seulement celles de ta veste. Tu finiras par retrouver le billet. Soulagé, tu le déplieras, avec d’infinies précautions, pour te convaincre que c’est bien lui, qu’il est entier, en un seul morceau, et parfaitement recevable chez n’importe quel commerçant.
Lors de cette fouille méticuleuse, tu découvriras qu’il te reste aussi un peu de monnaie, récupérée au guichet de la gare d’où tu viens. Mais tu doutes que ce soit suffisant, et il te faudra certainement sacrifier ce billet qui devait te faire la semaine.
Tu rangeras le billet, en te trompant une nouvelle fois de poche.
Ensuite, seulement, tu reprendras les bagages que tu avais posés par terre pour avoir les mains libres de rechercher, fébrile, le billet, et tu te souviendras enfin que tu as une envie de pisser qui te scie les reins.
Alors, tu te dirigeras vers une banquette un peu en retrait. Mais assez proche du comptoir où est plantée la serveuse avec son torchon, dans l’espoir d’être servi rapidement afin de pouvoir profiter en toute sérénité des toilettes qui doivent être au sous-sol.
La plupart des tables sont inoccupées, et celles qui ne le sont pas accueillent une clientèle résolument masculine, assez représentative de ce que l’on peut s’attendre à trouver dans ce genre d’endroit à cette heure-ci de la journée. Vu que tu t’inquiètes facilement, à tout propos et pour des insignifiances, précisons que ces messieurs sont parfaitement inoffensifs.
Sauf, bien évidemment, si tu venais leur chercher querelle. Dans ce cas, je réponds de rien. Ils pourraient t’offrir une petite branlée en guise de bienvenue. Peut-être pas tous en même temps, dans un élan unanime et parfaitement coordonné. Mais l’un après l’autre, en prenant le temps de fignoler ton affaire. C’est du domaine du possible, à ne pas exclure.
Maintenant, si ça peut te soulager, ils n’en ont strictement rien à foutre de ta gueule. Ils cherchent pas à savoir qui tu es, d’où tu sors et pourquoi tu traînes dans les parages, ni si tu comptes y rester. Le numéro de crétin que tu viens de leur servir les indiffère à un point que tu as du mal à imaginer, et pourtant, de l’imagination, tu en es largement pourvu.
C’est, semble-t-il, la seule denrée dont tu disposes en abondance.
Tout le reste, si l’on en croit la rumeur publique, accusant un sérieux déficit que tu peines à combler en dépit d’efforts louables.
N’étant pas trop finaud et un peu long au démarrage, je vais t’expliquer : pour eux, t’existes à peine, ils te voient même pas.
La seule chose qu’ils regardent avec insistance, en sirotant un café crème dans lequel ils trempent machinalement un croissant qu’ils savourent en faisant le plus de bruit possible avec la bouche, c’est leur journal à la rubrique des courses hippiques. Et de temps à autre, leur montre.
Certains n’ont pas de croissant à tremper dans un café crème, et pas de café crème dans lequel tremper un croissant. Ils n’ont que leur journal et un verre de blanc sec ou un rhum allongé. Ce qui ne les empêche nullement de participer à l’ambiance générale par d’interminables suçotements, ponctués de quintes de toux chargées de glaires.
Tous, ou presque, ont une cigarette. À portée de main, en compagnie d’un briquet, au coin des lèvres, entre leurs doigts jaunis ou au fond d’un cendrier dégueulant de mégots encore tièdes.
Qu’ils en profitent. Ils ne le savent pas encore, mais un jour, qu’ils ne verront peut-être pas parce qu’ils seront sans doute morts, il sera interdit de fumer comme ils le font dans un lieu public. Même sur les quais de gare ils n’auront plus le droit.
En attendant cette époque de salubrité, ils s’obstinent délibérément à réduire de façon significative leurs chances de parvenir dans un état acceptable à l’âge de la retraite. Les nombreuses campagnes de prévention diligentées par les caisses d’Assurance maladie auxquelles ils doivent être affiliés, censées les informer sur les risques cardio-vasculaires ainsi que les méfaits du tabac associés à l’abus d’alcool, ils s’en badigeonnent l’arrière-train jusque sous les aisselles.
S’en cognent copieusement, et si t’es pas content, ils pourraient te répondre que tu peux aller te faire élargir les reins pour voir comment tu pètes après. Avant de conclure par des grossièretés que j’ose pas répéter. Mais que je garde précieusement pour m’en resservir à l’occasion.
Inutile de te fatiguer à leur expliquer qu’ils se taillent une haleine de sanitaire dont on aurait oublié de brancher la chasse d’eau ou que leurs dents se déchaussent. Ça les agacerait.
Eux, ils sortent tout juste des Trente Glorieuses, comme on dit dans les magazines. Mais c’est par la porte de service qu’ils ont quitté ces décennies merveilleuses. Avec pour tout souvenir une gueule qu’on aimerait éviter d’avoir à leur âge. Ce sont des laborieux payés d’un coup de sifflet bref et d’une tape sur l’épaule.
Les Trente Glorieuses, ils ne les ont pas vécues. Ils les ont faites.
Alors, sois gentil, tu laisses tomber et tu vas te poser quelque part. Occupe-toi plutôt de ton envie de pisser.
Assis, c’est presque pire que debout.
Maintenant, il s’agit d’attirer l’attention de la serveuse.
Avec une ingénuité touchante, tu pensais qu’une fois ton cul sur une chaise, elle se précipiterait pour prendre ta commande. Visiblement, tu t’es fait des illusions.
Tu ébaucheras maladroitement quelques tentatives, assez pitoyables, pour lui signifier que sa présence est requise en salle, à ta table. Par exemple, la regarder fixement avec beaucoup d’insistance. Ou agiter vaguement le bout des doigts sans oser tendre franchement le bras en l’air.
À l’extrême limite du désespoir, tu songeras un moment à des mesures radicales, telles que hurler des insanités, foutre le feu aux banquettes en moleskine ou baisser ton froc et uriner sur place en montrant ton cul.
Ce ne sera pas nécessaire.
La voilà qui vient. Elle passe devant toi sans te voir pour déposer une bière à un consommateur juste derrière toi. C’est lui qui signale ta présence.
Mollement, elle te demande ce que tu désires.
Pisser, tu désires pisser.
Mais tu préfères répondre que tu prendras un café. Elle voudra que tu lui précises si ton café tu le veux « long, double ou serré ». Tu optes pour le café serré, sans vraiment comprendre ce que tu dis.
Machinalement, avant de repartir vers le comptoir et le percolateur, elle te propose un verre d’eau avec ton café. Tu déclines l’offre. D’abord, parce que tu ne sais pas combien coûte un verre d’eau à Paris ; ensuite, parce que tu ignores que c’est gratuit.
Le café est servi avec l’addition. C’est bien, on va gagner du temps.
Tu t’aperçois que tu n’avais pas complètement tort à propos des prix pratiqués dans la capitale. Tu en tires une fugace mais légitime fierté.
L’autre bonne surprise, c’est que tu as assez de ferraille pour conclure et peut-être même pour allonger un pourboire. Avec méthode, en recomptant méticuleusement ta monnaie, terrifié que tu puisses te tromper, tu règles la note, au centime près, en oubliant le pourboire.
Tu boiras ton café plus tard.
Plus rien ne s’oppose désormais à ce que tu te rues en direction des chiottes.
Sauf un petit détail de rien du tout : tu fais quoi de ton barda ?
Tu le laisses sur place, en compagnie de ton café qui va refroidir, au risque de te le faire étouffer par des malhonnêtes ? Ou tu l’embarques avec toi ?
Dans un cas, tu passes pour un nigaud à dépouiller sans délai ; dans l’autre, pour un suspicieux, un méprisant qui mériterait qu’on le dérouille.
Arriver jusqu’aux pissotières n’aura pas été une mince affaire. L’escalier, en colimaçon, est étroit, et les marches sont glissantes.
Pas évident de manœuvrer dans ces conditions. Surtout chargé comme t’es de tout ton bordel.
Déjà bien content de parvenir là où tu te trouves sans t’être ramassé, ni avoir renversé quelque chose ou quelqu’un en traversant la salle avec tes bagages.
Tes bagages, justement, tu peux les poser. Il n’y a personne ici. C’est seulement occupé par des urinoirs vides et une puissante odeur de détergent qui peine à masquer celle de l’urine.
Tu en avises un qui en vaut un autre.
Ta grand-mère paternelle disait souvent qu’il n’y a rien de meilleur dans la vie que de pisser quand on en a très envie. Tu songes à cette puissante sentence, pleine de sagesse, acquise tout au long d’une existence bien remplie, en te déboutonnant.
Et tu te soulages, tu te vides, t’évacues, t’expulses, tu te libères à gros bouillons.
C’est tellement bon que tu voudrais que ça ne s’arrête jamais.
Pendant que tu y es, t’en profites pour dégazer. Pas une petite perle discrète qui ne fait que passer sans s’attarder et qu’on oublie bien vite. C’est un pet de concours, une caisse d’anthologie, digne d’entrer dans les annales, que tu balances.
Des mémorables, de ce calibre exceptionnel, il faudrait les photographier si on pouvait leur tirer le portrait.
En plus, ici, c’est plutôt bas de plafond, et les murs sont recouverts de faïence. Ce qui fait que ça résonne si bien qu’on pourrait croire que vous êtes plusieurs à tonner de l’anus.
C’est à peu près à ce moment-là qu’une chasse d’eau, également tonitruante, te rappelle que tu as oublié de vérifier si, par hasard, les cabines n’étaient pas occupées avant de te lancer dans ton concerto pour trou du cul.
Un type sort sans refermer la porte derrière lui.
Il te frôle à son passage, bien obligé à cause de l’exiguïté du lieu, et remonte à l’étage sans même te regarder, ni se laver les mains.
Tu t’abstiendras toutefois de lui en faire la remarque, te contentant de regretter amèrement de ne pas disposer d’un tabouret et d’une corde pour te pendre.
Le café que tu as commandé est froid. C’était prévisible.
Tu n’es pas remonté tout de suite en salle. Tu voulais t’alléger du surplus qui te fait suer.
L’écharpe et le pull ont été tassés dans la valise passée de mode où se trouve ton linge de rechange ainsi qu’une trousse de toilette dont tu as soulagé ton paternel en espérant qu’il ne s’en aperçoive pas.
En plus de cette valise, tu portes un sac en bandoulière, acheté trois fois rien, deux fois pas grand-chose, dans une braderie de matériel militaire. Dedans, il y a tout le matériel dont tu penses avoir besoin à l’atelier. Des pinceaux, des crayons, une gomme, des encres et de la gouache de mauvaise qualité. Ainsi qu’une boîte, pleine de compas et de tire-lignes. Les règles et le papier sont dans le carton à dessin grand format.
En salle, on continue à s’agiter derrière la vitre qui te renvoie ton reflet.
Ce reflet semble te passionner. Moins pour ce qu’il montre (un jeune homme mal dégrossi aux cheveux trop longs dans une chemise froissée) que pour ce que tu cherches à deviner : à quoi vas-tu ressembler dans quelques années ?
Une question que tu te poses depuis que tu es devenu majeur et inscrit sur les listes électorales. C’est assez récent. Ça date de deux ou trois mois à peine.
Si ça te travaille, je peux te répondre.
J’imagine qu’il est inutile que je me présente. Tout le monde a deviné.
Sauf toi, bien évidemment.
Je suis ton futur et, toi, le mariole, avec ta dégaine de blédard échappé de sa cambrousse, tu es ma jeunesse.
Pour débuter dans l’existence, j’aurais préféré toucher autre chose qu’un gommeux qui se vante de porter des bottes à bouts carrés, aux talons fuyant vers l’avant. Enfin, dans la vie, on fait rarement ce que l’on veut. Le plus souvent, il faut se contenter de faire avec ce que l’on a.
Tes putains de bottes, tu les garderas un bon moment avant d’accepter de les abandonner dans une poubelle.
Pour les cheveux, ils finiront par blanchir. Pas de panique, mon chéri, ça nous va très bien. Enfin, on essaye de s’en persuader. Des cheveux blancs, c’est toujours préférable à pas de cheveux du tout, qu’on recoiffe d’un coup de gant de toilette. Ou pire : tourner chauve honteux, dissimulant péniblement ce qui manque avec ce qui reste.
Le ventre en forme de dépôt de bilan nous sera également épargné. On ne sera jamais bien gras non plus.
Un jour prochain, plus vite que tu ne l’imagines, tu traceras comme toutes les personnes que tu viens de croiser ce matin.
À te voir là, en vrac, on ne soupçonne pas. Mais tu acquerras très vite les codes qui régissent cette saloperie de ville de merde que tu apprendras à aimer.
Tu découvriras le plaisir de l’indifférence, la liberté d’être invisible aux yeux des autres, dissimulé au milieu d’une foule.
C’est très reposant.
Tu vas en chier, aussi.
Ton petit talent, qui t’a amené jusqu’ici, tu découvriras qu’il ne vaut pas grand-chose. Il va falloir bosser, et tu bosseras. Tu deviendras dessinateur, comme tu le rêvais. Mais pas exactement comme tu le pensais. Et beaucoup moins fameux que tu l’espérais.
Tu connaîtras quelques réussites que tu oublieras trop vite et des échecs pas malheureux dont tu te souviendras longtemps.
Dans l’ensemble, financièrement, on s’en est sortis. Jusqu’à présent, parce que la partie n’est pas encore finie.
Sur le plan sentimental, je ne voudrais pas gâcher ton plaisir, je te laisse la surprise. Ou plutôt les surprises. Tu me comprendras le moment venu.
Ce monde va disparaître définitivement et sans trop de regrets. J’aimerais pouvoir affirmer que le mien est bien meilleur, mais les choses
ne se sont pas exactement passées comme on l’aurait voulu. Le XXIe siècle n’a pas tenu toutes ses promesses. Et celles qui le furent n’étaient pas prévues au programme.
Ce reflet que tu fixes, avec le temps, va finir par s’estomper. À la place, il y aura le mien, et c’est moi qui le regarderai, en essayant d’y retrouver le visage d’un jeune homme que je fus et que je ne suis plus.
Maintenant, le poupin, c’est pas le tout, mais l’heure tourne, et il ne faudrait pas se mettre inutilement en retard. D’autant que Monsieur a décidé de faire l’impasse sur les transports en commun.
Alors, on récupère son petit paquetage en oubliant rien derrière soi, ou le moins possible, et on lève le camp.
Ne t’inquiète pas de la note. La serveuse viendra la chercher quand elle en trouvera le temps.
Inutile de saluer ces messieurs en sortant, on n’est pas au fin fond des Yvelines, anciennement Seine-et-Oise.
Je te montre le chemin. On traverse la salle des pas perdus que tu connais déjà. Regarde bien pour t’en souvenir : dans quelques années, la gare sera intégralement restructurée au goût du jour. Tout ce que tu vois est en sursis.
Sauf les Vasarely. Un oubli, sans doute.
Vu que tu es chargé et que tu as encore du chemin à t’enquiller, on va prendre l’escalier roulant qui descend. En admettant qu’il fonctionne.
Nous voilà dans le grand hall qui donne directement sur l’esplanade et la tour Montparnasse.
Il n’y a plus qu’à passer les portes automatiques pour entrer dans ta nouvelle vie.
Tu reviendras dans cette gare régulièrement.
Puis, de moins en moins souvent.
Jusqu’à presque plus du tout.
Il est temps de se séparer. Je t’accompagne jusqu’à la sortie. Ça m’a fait plaisir de te revoir.
J’allais oublier…
Une dernière chose.
Un conseil.
Fais attention où tu mets les pieds, parce que tu viens de marcher dedans.
Des crottes de chiens, il y en avait un paquet quand je suis arrivé à Paris.
Avec les années, elles se sont faites plus rares. Au point qu’il a enfin été possible de marcher sur les trottoirs sans avoir à s’inquiéter d’en écraser une. On a pu se promener la tête en l’air à regarder le ciel pour un jour y découvrir, étonné, un vol de corbeaux en pleine ville.
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