France-Russie, la grande Histoire
1 - Anne de Kiev, la première alliance
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Anne de Kiev,
la première alliance
En ce début de deuxième millénaire chrétien, la monarchie capétienne instaurée en 987 demeure fragile. Le fondateur de la dynastie, Hugues, a pris soin, dès sa montée au trône, de faire sacrer par avance son fils Robert ; celui-ci a fait de même pour son fils Hugues II en 1017, mais celui-ci mourut avant son père. Il reproduisit alors la cérémonie pour le cadet, Henri, en 1027.
Devenu roi en 1031, à 23 ans, le troisième Capétien à porter la couronne est encore célibataire et en butte à l’hostilité de sa mère, Constance – « une furie » selon l’historien Ivan Gobry – qui lui préfère son frère Robert, de deux ans son cadet. Plusieurs barons du royaume poussent en ce sens, y voyant l’opportunité de rétablir la monarchie élective et, partant, leur plein pouvoir. Lequel d’entre eux n’est-il pas nostalgique du temps où le comte Aldebert de La Marche apostrophait Hugues Capet : « Qui t’a fait roi ? »
Mais Henri résiste. Ayant sollicité l’appui de l’un des plus grands seigneurs francs, Robert I er de Normandie, dit le Magnifique et père du futur Guillaume le Conquérant, il écrase les rebelles, réinvestit sa capitale, exile sa mère, dédommage son allié en lui cédant le Vexin et indemnise son frère en lui attribuant, dès 1032, le duché de Bourgogne qu’il tenait de l’apanage de son père : on est au cœur même du système féodal.
Son pouvoir consolidé, Henri Ier doit maintenant assurer sa descendance. En 1034, il épouse Mathilde de Frise, qui tarde à enfanter. Elle donne enfin naissance, en 1040, à une fille mais toutes deux meurent, probablement de la même maladie, quatre ans plus tard.
La France traverse alors une des pires périodes de son histoire. Non seulement le roi des Francs doit de nouveau combattre les soulèvements de quelques grands vassaux, mais le royaume se trouve aussi confronté à une crise climatique particulièrement sévère, faite de pluies diluviennes durant trois ou quatre années consécutives, entraînant leur cortège bien connu de mauvaises récoltes, de famines, d’épidémies et de violences que les petits seigneurs locaux ne sont pas les derniers à commettre sur des manants rachitiques et sans défense : pour certains, l’âge d’or de la chevalerie. De surcroît, la terreur souvent évoquée à l’approche de l’an mil s’est plutôt manifestée trente-trois ans plus tard, avec l’anniversaire de la mort du Christ et s’est propagée au cours des années ultérieures.
Henri Ier a donc d’autres soucis que de se chercher une nouvelle épouse. Mais vers la fin des années quarante, son entourage le presse de se remarier. Après deux siècles d’unions endogamiques, l’époque privilégie les unions exogamiques afin d’éliminer les ravages de la consanguinité. L’Église se montre particulièrement exigeante à ce sujet. On préfère donc aller quérir des princesses lointaines que des princesses voisines et cousines. De surcroît la couronne capétienne, encore relativement récente, renforcera d’autant mieux son ancrage qu’elle s’alliera avec une riche et prestigieuse dynastie étrangère. Déjà Hugues Capet avait-il ambitionné de donner comme épouse à son fils Robert la fille, ou une nièce – on ne sait trop – de l’empereur byzantin Basile II. Constantinople n’avait pas même daigné répondre à l’impudent roitelet. La situation se présente-t-elle sous de meilleurs auspices soixante ans plus tard ? Et vers quel trône se tourner ?
Selon certains historiens, la route de Kiev aurait été montrée du doigt par le roi de Pologne, Casimir I er. Ayant, jeune prince, fui son pays en proie à l’anarchie pour se réfugier en France en 1042, il y était devenu moine de Cluny. Mais rappelé par son peuple, il rompit ses vœux avec l’assentiment du pape Benoît IX, conquit sa couronne avec l’aide de Iaroslav le Sage, grand-prince de Kiev, et épousa l’une de ses sœurs, Maria Dobroniega. Il n’a, depuis lors, jamais cessé de suivre, même de loin, les affaires du lys, pas plus qu’il ne s’est écarté de celles de son puissant voisin oriental.
Il semblerait aussi que l’empereur germanique Henri III, qui entretient de bonnes relations en France et se considère comme un vicaire du Christ, ait prêté la main à une idée d’union : connaissant mieux que personne les dynasties d’Europe, il aurait conseillé à Henri Ier, lors d’une entrevue en 1046 sur une île de la rivière Chiers, affluent de la Meuse (aujourd’hui sur la commune de Carignan dans les Ardennes) de s’intéresser à la belle princesse Anne de Kiev.
On peut s’étonner de la vitalité des communications entre points éloignés de plusieurs centaines de kilomètres, et souvent davantage, dans un temps où il n’existe pas de service postal, où les routes sont mal entretenues et peu sûres. Tout se passe néanmoins comme si royaumes, principautés et grandes villes parvenaient à entretenir des relations suivies et à disposer d’informations régulières, du reste assez précises, sur ce qui advient en terre lointaine. Ce qui n’est pas le moindre mystère du haut Moyen Âge…
La principauté kiévienne (ou kiévaine) jouit alors dans toute l’Europe, y compris occidentale, d’une excellente réputation. Née vers 860 au cœur du continent dans l’immensité des plaines envahies au e IX siècle par les Varègues (qui signifierait « soldats »), une branche des Vikings venus de Suède, elle s’est rapidement agrandie, s’étendant, au milieu du e XI siècle, des rives de la mer Blanche jusqu’à celles de la mer Noire, et des limes de la Prusse baltique jusqu’à la vallée du Don, couvrant une surface d’environ un million deux cent mille kilomètres carrés, soit plus de trois fois la France issue du partage de l’Empire carolingien en 843. La Russie de Kiev – ou Ruthénie en langue latine – doit, dit-on, son nom à l’habileté des rameurs sur ses rivières qui aurait impressionné les Vikings : dans leurs dialectes, rhos ou encore ruodsen signifierait « rameurs » et se serait déformé en rus, puis russe. Encore que, selon d’autres historiens, notamment l’orientaliste américain d’ascendance ukrainienne Omeljan Pritsak (1919-2006), le terme viendrait de lointaines racines gauloises, détectées dans la région de Rodez (Aveyron) chez un autre peuple « ruthène ». En proviendrait une compagnie marchande qui, au e VIII siècle, aurait poussé ses affaires jusqu’aux confins de la mer d’Azov. Même si l’on ne peut accorder qu’un crédit dubitatif à une telle assertion, il n’empêche que cette curieuse homonymie demeure inexpliquée. Et quelle conjonction de l’histoire qui ferait du peuple russe, et ukrainien, l’héritier du peuple franc conquérant de la Gaule des e V et
VIe e siècles ! Gageons qu’aucun des protagonistes de ce milieu du XI siècle n’en avait la moindre idée.
En vérité, il s’avère presque impossible de démêler, dans les origines lointaines de la Russie, ce qui revient aux Varègues, aux Ruthènes, aux Slaves – ensemble d’ethnies assez peu caractérisé – et aux Khazars, peuple occupant les steppes au nord de la mer Noire, et qui, par lente déformation, donnera son nom aux Cosaques. Les seules informations parvenues jusqu’à nous ressortent de la Chronique du temps jadis, rédigée au début du XII e siècle par un moine kiévain du nom de Nestor, précurseur du nationalisme russe et faisant de sa ville « la mère des villes russes ». Ce qui a permis de retenir le nom d’un certain Rurik (ou Riourik), premier prince répertorié, d’abord de Novgorod puis également de Kiev, vers le milieu du IXe e siècle, fondateur d’une dynastie qui régnera jusqu’au XVI siècle et à qui il ne manque que la conversion au christianisme pour être le Clovis russe.
La conversion se produit néanmoins avec son descendant Vladimir en 988, désormais à la tête d’une grande principauté, seul État digne de ce nom à n’avoir jamais appartenu à l’Empire romain. Elle offre, après de nombreuses guerres, un modèle de relative bonne entente entre peuples venus du froid et populations issues de l’Empire romain d’Orient, reliés par des routes commerciales très actives, dont la principale, dite « des Varègues aux Grecs », assure la richesse de sa plaque tournante entre les quatre points cardinaux. Ce qui n’empêche nullement – charme et paradoxe du temps – d’incessants conflits plus ou moins localisés.
Le pays « rus », ou ruthène (le th se prononçait s) dispose de très peu d’accès aux mers libres. Encadré par de nombreuses frontières terrestres, mais dépourvu d’échappées comme de secours maritimes, se dessine déjà pour lui la problématique d’encerclement de tout empire central : plus il étend son territoire, plus il expose ses flancs à d’éventuels ennemis ou à des invasions.
Kiev, sa capitale, surnommée « la ville aux quatre cents églises et aux huit marchés », bien que construite essentiellement en bois, impressionne ses visiteurs par sa propreté, sa richesse, son élégance, son espace et sa verdure. Son étymologie demeure incertaine : on l’a crue slave, puis turque, puis venant du prakrite, une langue indo-européenne usitée dans la région et comportant le mot kojava qui signifierait « tapis » et, par raccourci, « chaise haute couverte d’un tapis », enfin, par extension, « trône », « siège de roi ». Mais rien n’est scientifiquement avéré. On surnomme également Kiev « la Constantinople du nord » car elle est bien le deuxième centre chrétien d’Orient ; elle entretient d’étroites relations, notamment commerciales, avec son aînée, par une route de mille cinq cents kilomètres qui passe par la future Odessa puis contourne la mer Noire par l’ouest. La cité s’allonge au bord du Dniepr, qui prend sa source dans les monts du Valdaï, au sud-est de la Finlande, et se jette deux mille trois cents kilomètres plus bas dans cette même mer Noire. Carrefour économique où se croisent les produits et les denrées venus de Scandinavie avec ceux remontant des territoires byzantins, Kiev compte alors 22 000 habitants, ce qui la place parmi les trois ou quatre plus grandes agglomérations du continent.
Iaroslav, fils de Vladimir, y règne depuis 1016, quoique brièvement détrôné en 1024. On le surnomme le Sage car il a le souci du bien commun, des ambitions pour sa principauté et pour son peuple, du goût pour la culture – il fait aménager une des plus grandes bibliothèques d’Europe – et une grande curiosité du monde alentour, volontiers ouvert à l’étranger, toutes qualités pas si fréquentes chez les grands seigneurs du temps. On le dit aussi « samoderjets » en langue vernaculaire, traduction du grec « autocrator », un titre qui demeurera associé jusqu’au dernier des tsars en 1917. Administrateur rigoureux, Iaroslav promulgue la « Rousskaïa Pravda », première loi fondamentale de la Russie, dont les séculaires déclinaisons iront jusqu’à irriguer les conceptions institutionnelles de Lénine…
Le grand prince a épousé une princesse suédoise et a déjà uni deux de ses filles, l’aînée Anastasia en 1039, et la troisième Elisabeth en 1045, à des princes hongrois et norvégien qui deviendront rois de leurs pays respectifs. Deux ans plus tôt, son fils aîné survivant, Izialav, qui lui succédera sur le trône, a pris pour femme Gertrude de Pologne, sœur de Casimir. Si donc, jusqu’ici, sa politique matrimoniale est demeurée septentrionale, l’évocation du royaume des Francs peut pointer à l’horizon. D’autant mieux que les éventuels prétendants à la main de sa fille cadette et « restante », Anne, née en 1024 ou 1025 et prénommée en hommage à la mère de la Vierge Marie, ne peuvent provenir des plus puissants royaumes voisins : outre, comme on l’a vu, les souverains de Pologne, de Suède, de Norvège et de Hongrie, sont également mariés l’empereur germanique, Henri III, à une princesse danoise, et le byzantin Constantin IX, à sa cousine Zoé Porphyrogénète. Négligeant les principautés de moindre importance, celui que l’on surnommera ensuite « le beau-père » de l’Europe porte donc ses yeux plus loin vers l’ouest où seule compte la France si l’on exclut l’Espagne en grande partie sarrasine, et l’Angleterre, pas encore vraiment sortie des limbes.
On ne sait si l’initiative est venue de Paris ou de Kiev. On comprend en revanche que chacun des deux États croit trouver son intérêt dans une alliance à double revers : pour la France, qui a besoin d’un contrepoids dans ses démêlés avec l’Empire romain germanique, préfiguration de ses conflits avec la future Allemagne ; et pour la Russie kiévienne, dont les relations se tendent alors avec Constantinople, préfiguration de ses rivalités avec le futur Empire ottoman.
On connaît en revanche le déroulement du processus conduisant au mariage d’Anne et d’Henri. À l’automne de 1048, le roi des Francs dépêche à Kiev une délégation composée principalement de deux prélats, Gauthier évêque de Meaux et Roger évêque de Châlons, ainsi que d’un seigneur « ami », Gosselin de Chauny, tous hommes de confiance du troisième Capétien. Voyage si long (plus de deux mille cinq cents kilomètres) et si pénible que les ambassadeurs voudraient revenir en France avec la princesse afin d’économiser un deuxième déplacement. Mais Anne, attestant ainsi d’un caractère bien trempé, refuse de les suivre aussi vite : il lui faut se préparer à l’idée de devenir reine des Francs, découvrir leurs coutumes et en apprendre la langue, sans se précipiter. Les historiens divergent toutefois sur ce point, certaine arguant qu’à l’époque on ne consultait guère les jeunes promises.
Roger de Châlons revient dix-huit mois plus tard – encore que, là aussi, certains historiens contestent qu’il y ait eu une seconde ambassade. L’évêque se serait cette fois présenté à la tête d’une délégation beaucoup plus fournie, aussi bien en dignitaires de la Couronne qu’en généreux présents. De mauvaises langues avaient en effet prétendu que la première venue des Francs à Kiev manquait d’éclat et de magnificence. Cette fois, le trésor royal n’a pas lésiné : joyaux, étoffes précieuses, enluminures, vaisselle d’or, épées de Tolède… débordent de la centaine de coffres transportés par des chariots. Spécialement pour Anne, dont Roger de Châlons a rapporté l’amour des chevaux, Henri I er offre trois superbes palefrois, un blanc, un noir et un bai, ainsi qu’une collection de bijoux à son nom.
On discute aussi de la dot, car le roi des Francs a besoin d’argent : il n’est pas le plus riche seigneur de son royaume et, déjà en ce temps-là, les besoins de l’État excèdent ses moyens ordinaires.
L’accord une fois conclu, sans que ses stipulations soient parvenues jusqu’à nous, Anne prend la route de Reims. Nous ne connaissons ni l’itinéraire suivi, ni les personnes qui l’accompagnent. On sait seulement que la voilà le même jour, 19 mai 1051, mariée à Henri et couronnée reine de France. La cérémonie se tient dans la cathédrale dite carolingienne, car achevée en 862 sous le règne de Charles le Chauve, depuis lors détruite et remplacée au même endroit par l’actuelle cathédrale édifiée à partir de 1211.
La princesse de Kiev est-elle la première Russe à mettre le pied sur le sol français ? À ce niveau certainement, même si, selon d’anciennes chroniques, la cour de Louis le Pieux aurait accueilli, en 839, quelques énigmatiques « Russes » de passage, investis ou non d’une mission officielle. Rien n’indique toutefois que ce fût sur le territoire de ce qui deviendrait quatre ans plus tard la Francie occidentale.
La jeune femme remplit rapidement son premier office en donnant naissance, un an plus tard, le 23 mai 1052, à un garçon dont elle introduit en France le prénom, Philippe, sans qu’on en connaisse précisément les raisons : en hommage au roi de Macédoine, père d’Alexandre le Grand, dont descendrait la famille maternelle de Iaroslav ? Ou bien, selon les recherches effectuées par son biographe Philippe Delorme, à Philippe de Zell, un ermite allemand du e VIII siècle, fondateur d’un monastère devenu lieu de pèlerinage près de Worms ? Ou encore à Philippe l’Arabe, un empereur romain du milieu du e III siècle peut-être converti au christianisme, en tout cas tolérant à son égard ? Et pourquoi pas à Philippe de Bethsaïde, l’un des douze apôtres, qui contribua à évangéliser l’Asie Mineure ? On sait qu’Anne était très pieuse : « sainte vie menait, pensait plus aux choses spirituelles qu’aux temporelles » nous disent les Grandes Chroniques de France.
Bien portant, l’enfant devrait contribuer à ancrer plus fortement encore la monarchie capétienne, d’autant mieux que deux frères le suivent bientôt : Robert, né en 1054 mais qui mourra six ou sept ans plus tard, et Hugues, né en 1057, qui deviendra comte de Vermandois.
Tout n’irait donc pas trop mal dans cette première alliance franco-russe, pour le moment purement matrimoniale : Anne ne semble jouer qu’un rôle très réduit dans le gouvernement du royaume auprès d’un époux lui-même assez falot et plutôt brouillon. Tandis que de grands changements surviennent du côté de Kiev.
Iaroslav est mort le 20 février 1054 et, malgré son désir de maintenir unie sa principauté, a dû se résoudre, afin d’éviter des conflits internes, à la répartir entre ses cinq fils, l’aîné Izialav héritant le titre de grand-prince de Kiev mais en abandonnant plus de la moitié du territoire à ses frères, ce qui n’empêchera pas de nouvelles rivalités et de futures guerres civiles. À peine entrevue, la perspective d’une puissante Russie se disloque déjà. Le défaut d’une loi de succession clairement établie va entraîner, durant plus d’un siècle et demi, d’incessantes guerres fratricides propres à assurer le premier déclin national russe, encore aggravé par les discordes religieuses.
Cinq mois en effet après la disparition du grand-prince se consomme la rupture entre la papauté de Rome et le patriarcat de Constantinople, fruit d’une querelle théologique allumée lors du concile de Nicée en 787. La question consistait à savoir si, dans la Sainte-Trinité, l’Esprit saint procédait directement du Père ou bien s’il procédait du Père par le truchement du Fils. Ce qu’on a ainsi appelé la querelle du Filioque, formule insérée dans le Credo, échappe aujourd’hui à notre entendement mais elle aurait, à l’époque, provoqué des polémiques passionnées entre les clercs. D’autant plus que ce n’est pas la première divergence entre l’Église romaine et l’Église byzantine : elles se sont déjà opposées sur la nature, humaine ou divine, du Christ, sur le culte des images sacrées et sur l’emploi du pain azyme… En vérité, le principe d’unité du Christianisme s’accommode mal de la cohabitation de deux autorités ecclésiastiques à vocation universelle, l’une à Rome, l’autre à Constantinople. De même que, sur le plan temporel, la nostalgie de l’Empire carolingien alimente la rivalité entre royaume de Germanie et royaume de France, sur le plan spirituel la division politique de l’Empire romain a entraîné une partition religieuse où les dissensions théologiques ne font que refléter une concurrence entre pape et patriarche, voire leur servir de prétexte. Toujours réallumée, il était inévitable que leur opposition débouchât sur une rupture instituée. Le « grand schisme d’Orient » marque une profonde cassure entre Orient et Occident chrétiens, même si ses effets vont mettre plusieurs décennies à se manifester dans toute leur ampleur. Catholiques et orthodoxes – chacun prétendant avoir choisi le droit chemin – se voient désormais séparés par un premier rideau de fer, neuf siècles avant celui dénoncé par Winston Churchill, et dont le tracé n’est pas sans préfigurer celui du second. France et Russie se situent désormais dans deux blocs religieux presque étanches. La jeune reine des Francs, qui n’en peut mais, perd alors tout contact avec sa patrie d’origine. Les échanges se tarissent entre l’Est et l’Ouest ; personne ne voit comment ils pourraient se renouer dans ce climat d’intolérance dicté par un clergé tout-puissant…
Selon l’usage du sacre d’avance, Philippe est couronné à Reims le 23 mai 1059. Il était temps : Henri I er meurt à peine un an plus tard, le 4 août 1060. La jeunesse du nouveau roi, qui n’a que sept ans, impose une régence, une situation déjà rencontrée par les monarchies mérovingienne puis carolingienne : des reines-mères comme Brunehaut et Brunehilde, qui assurèrent les régences de Childebert, de Thibert II et de Sigisbert II à la fin du e VI siècle et au début du suivant sont même entrées dans la légende. Mais elle est inédite dans la monarchie capétienne. On n’innove pas pour autant : exprimant ses dernières volontés, Henri remet le gouvernement du royaume à Anne pendant la minorité du roi Philippe, dont aucune règle ne fixe encore la durée. Du reste, il confie la tutelle de son fils à son beau-frère (qui a épousé sa sœur Adèle) Baudouin V de Flandre. Le terme de régence n’est pas prononcé mais les grands du royaume, tout en reconnaissant officiellement sa nomination, ne doutent pas qu’ils ne feront qu’une bouchée de la jolie blondinette en la renvoyant à son rouet et à ses œuvres pieuses. Or Anne prend son rôle très au sérieux. Elle veille scrupuleusement, en dépit de la tutelle de Baudoin, à l’éducation intellectuelle de son fils et accomplit avec lui un tour du domaine royal (alors à peu près délimité par Compiègne, Château-Thierry, Orléans et Dreux), préfigurant en modèle réduit celui de Catherine de Médicis et de son fils Charles IX de 1564 à 1566. Elle participe assidûment aux conseils du royaume – la Curia Regis – comme l’attestent les chartes servant aussi de comptes-rendus et qui officialisent sa prééminence. Du moins pendant un peu plus d’un an : à l’automne 1061, Anne s’est remariée avec un des grands seigneurs du royaume, Raoul de Crépy. Ce qui soulève un problème moral et protocolaire : la reine douairière est devenue l’épouse d’un vassal de son fils. Elle disparaît alors à peu près complètement des affaires du royaume, concentrant ses activités sur la fondation ou le soutien d’abbayes, dont celles de Saint-Vincent de Senlis (Oise) et de Villers près de la Ferté-Alais (Essonne) qu’elle affectionne tout particulièrement. Veuve pour la deuxième fois en 1074, elle aide son fils à récupérer pour le domaine royal une grande partie des terres de Raoul, dont le Vexin français, c’est-à-dire celui qui ne dépend pas du duc de Normandie. On ignore où elle passe ses dernières années, ainsi que la date de sa mort, au plus tard en 1089, et même le lieu de sa sépulture, vraisemblablement dans l’une des abbayes qu’elle a fondées.
La ville de Senlis s’attache en tout cas à célébrer son souvenir avec, récemment, le concours des autorités politiques et religieuses ukrainiennes : en 2005, le président Victor Iouchtchenko y a inauguré sa statue en même temps que Senlis se jumelait avec Petchersk, le centre historique de Kiev ; en 2013, l’éparchie de Saint-Vladimir (Église ukrainienne de France) y a acquis une chapelle pour cultiver sa mémoire.
Mais Anne n’aura jamais eu de continuatrice, même lointaine, à la Couronne de France, malgré plusieurs tentatives qui toutes échouèrent le plus souvent pour une question religieuse, dont la source remonte au grand schisme d’Orient. En ces temps où le poids de l’Église et la crainte du Ciel pesaient lourdement sur le comportement des hommes, le mur théologique bâti en 1054 ne cessa de grandir et de s’épaissir, tel le mur de Berlin après l’édification d’une première barrière de grillage en août 1961. La France et la Russie demeurèrent ainsi dans une quasi-ignorance l’une de l’autre jusqu’à la fin du e XVII siècle.
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