Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 5 sur 5 · partie 3/3

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Frédéric

Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il me fit signer les procurations qu’il crut nécessaires, et partit pour Téligny afin d’arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui de la confiance de madame de Sponasi, et qu’il ne m’avoit paru avoir aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J’abandonnai à Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit qu’il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus bon gré.

Trois jours s’étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d’Adèle, et je souffrois d’autant plus que je n’osois me fier à M. de Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M.

de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu’il eût de bonne foi renoncé au projet d’épouser sa nièce, j’appréhendois que l’amour ne lui suggérât l’idée d’intercepter notre correspondance. Privés de tous moyens de nous voir, s’il parvenoit à nous empêcher de nous écrire, combien n’auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès d’Adèle! Et quand bien même il n’y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas qu’il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L’amour ne va guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu’il n’a que des réflexions pour tout aliment. Je n’osois confier mes inquiétudes à madame de Florvel, et son époux ne s’étoit pas trouvé chez lui lorsque je m’y étois présenté. En vain je formois le projet d’aller à Versailles, de pénétrer jusqu’à Adèle; la crainte de la perdre auprès de son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un ennemi bien plus redoutable encore.

Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant: «Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m’assure que c’est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre et de si paternel, que j’ose me livrer aux plus grandes espérances. Je lui ai fait sur notre liaison le récit qu’il attendoit de moi, et mes discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je l’ai répété, parce que vous l’avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.

«Mon oncle m’a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre question qui annonçât du doute ou de l’intérêt. J’ai cru du moins qu’il alloit me faire quelques objections; aucune: il s’est contenté de me prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n’ai pas voulu promettre. «Du moins, m’a-t-il dit, vous m’accorderez bien quatre jours; je vous les demande comme une grace». J’ai consenti. Depuis il n’a cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m’a point parlé de vous. J’ai su qu’il s’est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et plus encore avec M. de Nangis, qu’il aime beaucoup, parce qu’il a été mon tuteur, et qu’il pourroit encore le devenir: ce sont ses expressions.

«Aujourd’hui il m’a demandé si je vous avois écrit.—«Vous savez bien, monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l’humeur qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m’a-t-il dit, je vous prie d’engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie l’invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai chez mon oncle: vous lui plairez, j’en suis sûr; vous l’aimerez aussi.

Puisqu’il vous ouvre sa maison, qu’il observe lui-même que nous ne serons qu’entre nous…. Si je vous faisois part de toutes mes pensées, ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd’hui. Livrez-vous aux vôtres, et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»

Je n’ai jamais eu plus de plaisir et moins d’amour-propre qu’en recevant cette lettre: la certitude d’être admis chez M. de Saint-Alban comme époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas répondre à l’idée qu’Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la supporter. La joie trouble l’esprit, la crainte l’anéantit; je m’en apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme si l’on m’eût communiqué d’avance les questions qu’on m’adresseroit. Il m’arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c’est que rien de ce que j’avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n’ont que de l’esprit d’apprêt. Adèle étoit présente lorsque l’on m’annonça: en la voyant j’oubliai tout, jusqu’à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser me livrer aux transports que sa vue m’inspiroit, sans pouvoir lui adresser une seule parole, je m’arrêtai pour la considérer. Combien les malheurs qu’elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à ses charmes et à l’intérêt qu’elle m’inspiroit! je contemplois à la fois et avec extase l’élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et l’épouse adorée qui m’étoit destinée.

Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l’air stupide; M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les remerciemens que je lui devois, et la complaisance d’entamer la conversation par le chagrin que j’avois éprouvé en apprenant la conduite qu’on avoit tenue avec sa nièce. C’étoit me donner beau jeu; aussi passai-je subitement d’une insensibilité apparente à l’explosion des sentimens qui m’agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la première fois, nous avions tous les deux formé le projet d’être sur la réserve: mais nous parlions d’Adèle, et elle étoit présente.

Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m’entretint de mes parens, et m’offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J’ai grande envie de marier Adèle, et plus d’envie encore de ne jamais m’en séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point un obstacle aux projets que j’ai formés pour elle»? On croira sans peine que je n’hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est ouverte. J’ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m’ait plusieurs fois répété qu’elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu’avec votre secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de sensibilité, que ce vieillard convint qu’il lui avoit une obligation dont il ne pourroit jamais s’acquitter; c’étoit de lui avoir fait faire connoissance avec son coeur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec gaieté; mais ce n’est pas sa faute.»

«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils sont l’effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux de la famille d’Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M.

de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte lever tous les obstacles qu’il m’opposera, à l’aide de l’espoir de mon héritage, qu’il n’aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt doit être sacrifié aux pieds de l’idole auquel il a tout immolé. La crainte d’une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne venir chez moi que rarement, jusqu’au jour où vous serez en possession du nom qui vous appartient. Vous sentez qu’avant cette époque je ne peux prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu’il soit aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre à Paris; j’attends de votre complaisance que vous voudrez bien me présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé selon leurs vues et les vôtres.

Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout s’unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la mienne, et je ne pouvois apprendre qu’ils alloient à Versailles sans céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d’accord quand nous nous trouvions réunis! L’oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l’homme aimable, sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d’avoir vieilli en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; et si l’illusion, naturelle aux hommes, l’empêchoit d’appercevoir que ses desirs et sa vieillesse ne s’accordoient point, notre amitié nous privoit également de la faculté d’y réfléchir. Quoiqu’il eût près de soixante et dix ans, il calculoit l’avenir comme nous; malgré notre jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n’a point d’âge, l’espérance de la vie ne peut avoir de bornes.

Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n’étoit jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour l’éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l’apparence d’une complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre d’esprit; il y brilloit. C’étoit aussi les jours où l’on recevoit du monde, qu’Adèle avoit soin d’inviter son frère. Dans l’appréhension de rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi la haine qui existoit entre eux me sauva l’embarras de me trouver avec lui avant l’époque fixée par M. de Saint-Alban.

Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le mari par ses connoissances et son aménité, l’épouse par sa douceur obligeante, réussirent auprès de l’oncle d’Adèle; il étoit fait pour apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l’amitié dont nous nous étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions dans l’union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous entouroient, c’est que nos coeurs nous trompoient nous-mêmes. M. de Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu’en moins de huit jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me fut prodigué plutôt qu’accordé. Sans autre ambition que celle que m’inspira l’amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: mais je puis affirmer avec vérité que je n’éprouvai pas le moindre mouvement de vanité; la certitude d’épouser mademoiselle de Miralbe ne laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu’elle fût toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n’aurois desiré être autre que Frédéric.

CHAPITRE XLVIII.

Contrat de mariage et testament.

M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l’accablerois à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon crédit; mais je voudrois éviter l’éclat. Je m’attends à bien des objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; je songerai qu’il s’agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de me contraindre.»

M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle pour être instruit de ses actions, n’ignoroit pas mes visites fréquentes chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de Saint-Alban qu’autant qu’il le falloit pour donner plus de prix à son consentement. Il se défendit de marier sa fille par l’impossibilité où il se trouvoit de lui compter l’argent qui provenoit de sa tutelle, prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans.

M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je consentirois volontiers à attendre jusqu’à cette époque, et même plus long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d’ombrage sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu’il se trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se l’étoit promis, et qu’il regrettoit de borner à cent mille livres le présent qu’il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n’y perdra rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu’il eût d’avance calculé le danger de s’opposer à une volonté décidée de celui dont il convoitoit l’héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu’après avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite de M. et de madame de Montluc.

Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus grandes démonstrations d’amitié, reçurent mille félicitations sur le bonheur d’avoir retrouvé un fils digne d’eux; félicitations qui lui furent reportées, à l’égard d’Adèle, avec plus de justice et sans doute aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma fortune, parla des avantages qu’il se proposoit de me faire. M. de Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu’un, jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n’avoit qu’à se louer; mais il s’abstint d’entrer dans aucun détail, en observant qu’il avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.

Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens de la sienne. La certitude d’être unis étoit pour nous un état de félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d’en douter un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange d’inquiétudes sans motif, d’assurance si voisine de la crainte, ne peut se concevoir que par ceux que l’amour et l’espoir ont long-temps agités.

Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous n’osions qu’en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui ne portent à l’autel qu’un coeur brûlant de desirs! Mais quand on a de la fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que les amans ne voudroient en accorder.

Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les époques de paiement; en un mot, ils prirent d’un côté comme de l’autre toutes les précautions que l’intérêt et la méfiance déguisent sous les noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d’apporter son acte le lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer.

Mes amis, ceux d’Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient avec plus ou moins de franchise. Philippe, l’excellent Philippe, jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il m’embrassa de bon coeur la veille de ce jour si long-temps desiré!

Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en suspendre l’activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d’Adèle: «Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c’est une attaque d’apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m’a recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites pour aujourd’hui. Je viens d’en charger le secrétaire de mon oncle. Je n’écris qu’à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur.

Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel permet que son état s’améliore, son amitié sera flattée des témoignages de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j’ignorois celui de trembler pour les jours d’un être aussi cher. Adieu, mon ami.»

Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu’Adèle me les avoit données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu’un moment, en s’excusant sur les soins que l’état de son oncle exigeoit. Il étoit pâle; son regard n’avoit point d’assurance: Dieu seul connoît le sentiment qui l’agitoit alors. Nous restâmes dans l’espérance de voir sa fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle se livroit étoient si sacrées, que l’amour même se fût reproché de l’en distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d’autres individus que les médecins, qui ne conservoient point d’espérance, et quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous avions de connoître à chaque instant l’état du malade. Adèle passa par hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir.

Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l’attaque terrible qu’avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours annonçassent assez qu’elle n’avoit aucun espoir de le voir se rétablir, elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner.

Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son inquiétude lorsqu’elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.

Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous acceptâmes l’offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à l’appartement qu’il avoit à Versailles, et de laisser un de nos domestiques chez le malade, pour venir d’heure en heure nous donner de ses nouvelles. Elles s’écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans apporter un seul rayon d’espérance. À minuit nous apprîmes que le protecteur d’Adèle avoit cessé d’exister. Lecteurs, représentez-vous dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.

La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d’ajouter foi à ses regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du premier instant où l’état de son oncle avoit paru désespéré, il s’étoit établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu’il disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l’intérêt étoit son motif.

Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu’elle rendoit à M.

de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu’elle vivoit avec son père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées se reportèrent sur elle-même, et l’avenir la fit trembler. Retourner dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe une lettre qui ne devoit lui être remise qu’après son départ. Dans cette lettre, Adèle disoit qu’il lui avoit été impossible de rester dans des lieux où tout lui retraçoit la perte qu’elle venoit de faire; que présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient l’occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que là elle attendroit ses ordres, mais qu’elle espéroit de sa bonté qu’il voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de sa douleur. Elle s’excusoit de ne l’avoir pas consulté, sur les ménagemens qu’elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit en proie; regrets que sa présence n’auroit fait qu’augmenter. On sent qu’une lettre pareille ne pouvoit qu’adoucir la démarche d’Adèle, et non la faire approuver; mais elle n’en demandoit pas davantage.

Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne pas l’abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis s’il n’étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu’il lui avoit suggéré l’idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la victime, de l’accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui lui donnoit un caractère d’authenticité bien propre à frapper les esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d’Adèle fermentoit aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.

M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l’approuver; mais il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il attendit l’ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu’elle ne l’avouoit, m’exhortoit à prendre patience jusqu’à ce que l’on connût les dernières volontés du protecteur d’Adèle.

Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d’exécuteur testamentaire.

M. de Saint-Alban n’avoit appelé à sa succession, par égal partage, qu’Adèle et son frère. C’étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu’il n’étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, en priant M. de Nangis d’accepter cette qualité, avoit ordonné que, s’il la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l’instant, et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens qu’il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu’il n’eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du même coup il perdoit l’espoir si long-temps caressé de réparer sa fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l’avoit présenté comme un homme sans moeurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu’il lui eût été préféré. Sa fille, en jouissant d’une fortune qu’il n’avoit pas été cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite aux projets qu’il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu’il étoit impossible de l’attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne restoit qu’un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa le tenter, et mit opposition à l’exécution des dernières volontés de son oncle, jusqu’au moment où l’état de la fille qui se prétendoit être mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.

CHAPITRE XLIX.

Procès.

Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien plus qu’aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un philosophe, qui l’avoit, dès l’enfance, livrée au libertinage le plus affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour tromper son coeur, toujours livré au chagrin d’avoir perdu sa fille, toujours agité par l’espérance de la retrouver; après avoir embelli, s’il est possible, les charmes séducteurs d’Adèle, et blâmé la foiblesse avec laquelle il s’étoit livré lui-même à quelques apparences concertées avec trop de ruse pour qu’il pût s’en méfier, il rappeloit l’aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce qui les confirma, fut la certitude qu’il acquit depuis, que la prétendue demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes avec son fils. C’étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l’événement ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit.

Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, malgré qu’elle eût été surprise en rendez-vous chez la soeur de l’homme qui l’avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu’il fût trop notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un personnage devenu depuis peu important, et qu’on nommera lorsqu’il en sera temps (c’étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban.

Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a subjugué les hommes d’ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu’il l’avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu’à lui contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de la rendre au néant dont il l’avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa crédulité, s’étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu’un parti à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d’un oncle dont le bonheur lui étoit plus cher que les richesses, et d’attendre, au risque de tout ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe éclairât son coeur en le déchirant. Mais habilement guidée par son fils et par l’homme qui n’a jamais cessé d’avoir un empire absolu sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter l’aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu’au jour où ils furent tous certains d’un testament sans doute d’avance concerté entre eux. Au comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu’ils s’étoient imposée, et leur en payer le prix.

M. de Miralbe s’interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les perfidies répandues dans son mémoire, ce n’étoit pas la plus mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu’on leur affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le soin de le deviner: l’indulgence se tait où l’amour-propre peut se donner le mérite de la pénétration.

M. de Miralbe concluoit à suspendre l’exécution du testament de M. de Saint-Alban, jusqu’au moment où les lois auroient fait justice des crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui avoient jusqu’à présent accordé leur protection, ne s’empressassent de l’abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution assez inutile, car je n’avois pas envie de garder l’anonyme.

Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, et jamais aussi il n’inspira des sentimens plus unanimes contre son auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s’étoit retirée; et après lui avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous n’avons, mon amie, qu’un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l’on pensât même que je vous soupçonne.»

Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir désavouée par lui; elle l’auroit volontiers remercié de vouloir briser les liens qui l’unissoient à lui, et l’auroit de plus secondé de tout son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort triste d’être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, lorsque tous ses voeux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et plus fâcheux encore, s’il est possible, de se voir condamnée à la célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur que dans le silence d’une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le couvent, et s’exposer aux regards avides du public.

M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe n’étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu’on lui prouva sans peine que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d’Adèle, titre qu’il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le monde l’opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès.

C’étoit tout ce qu’on attendoit de lui, et ce qu’il pouvoit offrir de meilleur.

Indépendamment de l’amitié qui unissoit Henri à sa soeur, il étoit trop intéressé à l’exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et trop avide de saisir l’occasion de combattre M. de Miralbe, pour la laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse vraiment plaisante, sous le titre de Critique du Roman de mon père.

Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu’on eût voulu les donner pour authentiques, il se contenta d’examiner le mémoire de M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d’imagination, et il en fit ressortir les invraisemblances avec tant d’adresse, qu’il mit les rieurs de son parti, en obtenant l’approbation de tous les gens de goût.

Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent qu’après que l’opinion publique s’est prononcée. Il auroit été aussi impossible de prouver qu’Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que d’affirmer le contraire. Il ne s’agissoit que de savoir si ce titre qu’elle avoit possédé de l’aveu de celui qui le lui disputoit, si ce titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d’un homme qui trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand l’intérêt de ce même homme étoit de l’en priver. Rien sans doute n’eût été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui l’esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle de Miralbe, l’histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien le parti qu’elles appuient.

Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les sottises en approuvant celui qu’avoit travaillé un célèbre avocat. Il citoit force lois en faveur d’Adèle: c’étoit sans doute l’espérance de son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu’en opposant citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu’on se tînt à l’exposé simple des faits, et qu’on appuyât seulement sur trois points: 1°. L’indignation avec laquelle les amis de sa soeur avoient vu les prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention bien prononcée d’unir leur cause à la sienne.

2°. L’aveu qu’elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, et l’approbation qu’il y avoit donnée; approbation qu’il étoit impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit encore, et qu’on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l’avoit rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l’idée que M. de Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu’on eût employé aucun moyen pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé les voeux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui n’auroient plus rien à desirer s’il vivoit encore?

3°. L’histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.

Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l’on ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à son sexe un exemple qu’il devroit s’empresser d’imiter. Bien d’autres, à sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l’humeur; elle ne me témoigna que de l’estime. Elle n’ignoroit pas que je détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n’étoit ni à moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut haïr une femme que l’on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, bien loin d’approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit voulu qu’on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de triomphe.

Il ne fallut pas moins qu’il se contentât d’annoncer qu’il avoit la certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu’il ne les nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; mais que si l’intérêt de sa pupille l’exigeoit un jour, il les accableroit d’une preuve qui les rendroit l’horreur de la société.

Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu’on se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva moyen de l’enlever à M. de Miralbe, et d’unir irrésistiblement son intérêt au nôtre.

Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa soeur, il alla trouver madame de Valmont, la lui montra, en l’assurant qu’elle seroit imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont resta anéantie.

«J’obtiendrai qu’on la supprime, lui dit Henri, à condition qu’avant huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les services. N’objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation soit l’assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma soeur: vous avouerez seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et qu’ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu’affligée quand vous vîtes le piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des choses quand son honneur n’est pas compromis; le vôtre ne peut douter de l’impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n’y a point à balancer.»

Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l’esprit de son époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut témoin de l’adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu’il devoit croire, en éloignant ses réflexions de ce qu’il ne devoit pas soupçonner; et Henri, malgré qu’il se vantât de bien connoître les femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du jugement: remise, si sa soeur étoit conservée dans ses droits; imprimée, si elle étoit condamnée à y renoncer.

Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il avoit calculé l’effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne s’étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.

Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu’en faisant imprimer dans son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle dictée par un homme capable de corrompre l’innocence?

CHAPITRE L.

Le 17 octobre.

Rien ne dure aussi long-temps qu’un procès; bien des gens le savent par expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si extraordinaires, qu’il étoit impossible d’en prévoir l’issue. Sa position d’ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner, n’osant s’y livrer dans la crainte d’affecter trop d’assurance; obligée à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu’elle ne possédoit rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même coup les biens de sa mère et l’héritage de M. de Saint-Alban; contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à jamais l’impossibilité de s’acquitter si elle étoit condamnée à renoncer au titre de mademoiselle de Miralbe… ce fut au milieu de ces inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu’il en pourroit arriver.

La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son épouse, nos avocats, Henri même, s’écrièrent que cela étoit impossible, que mademoiselle de Miralbe n’obtiendroit pas le consentement de son père, qu’il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et que, ne pouvant s’en passer pour contracter sous le nom qu’il lui disputoit, si elle se marioit sous celui d’Adèle seulement, elle paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n’ignorions point la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s’opposoient à nos desirs, plus nous étions décidés à n’en tenir aucun compte. M. de Nangis alors annonça qu’il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans s’épouvanter de l’opposition qu’elle rencontroit, demanda du moins qu’on voulût bien l’entendre. Voici les raisons qu’elle fit valoir.

«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s’il eût été en mon pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu’il a de me méconnoître pour sa fille, je l’aurois fait avec plaisir; il m’a placée dans la nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c’est le seul tort qu’il m’est difficile de lui pardonner.

«Je ne ferai entrer l’amour pour rien dans ma résolution; ce qui est tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont l’obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu’une intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et le même homme qui m’a déjà si cruellement traitée lorsque son premier devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L’arrêt qui me privera du titre de sa fille, ne l’autorisera-t-il pas à me punir de l’avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis m’abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice pour les plaindre moi-même de m’abandonner; je connois le monde, et je sais qu’il est souvent dangereux à la vertu de protéger l’innocence, quand les tribunaux et la voix publique l’ont condamnée. Quiconque uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà peut-être l’avenir qui m’attend: un seul être peut m’y soustraire. Quand les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m’ôtant le titre de Miralbe, elles respecteront l’épouse de M. de Montluc: quelque injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux d’embrasser ma querelle, et l’on n’osera point m’en séparer. En acceptant ma main dans l’état incertain où je flotte, Frédéric fait plus que lorsqu’il m’épousoit n’étant que l’élève de M. Durmer: alors je ne lui apportois pas de dot; aujourd’hui je n’en ai point non plus à lui offrir, et je l’expose à tous les dangers inséparables de ma position, à la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul avec lequel je puisse m’acquitter, puisque lui dans ma position, moi dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.

«Je n’ai parlé que de l’avenir effrayant qui m’est réservé si je perds mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l’impression que cette idée fait sur vous, jugez de la terreur qu’elle m’inspire. Que je sois Adèle condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir l’occasion de cesser d’être l’une et l’autre? Sera-ce le public? Eh bien! puisque jusqu’à présent il est le premier juge auquel nous nous sommes adressés, rien ne m’empêchera de justifier cette démarche devant lui. Ma position est si nouvelle, qu’on ne peut me juger par les règles ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l’amour se tromperoit, puisqu’il est vrai qu’un homme en état de me soustraire à M.

de Miralbe, quels que fussent d’ailleurs son nom, son âge et son caractère, deviendroit mon époux, si celui que j’aime n’étoit pas assez généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la force des objections que l’on m’a faites: si l’on me prouve qu’elles l’emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s’ils tremblent de se la reprocher un jour, qu’ils me sauvent de la mort, et eux d’un cruel repentir.»

Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui s’étoient récriés le plus vivement contre l’idée d’un mariage dans les circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les considérations devoient céder devant les craintes d’Adèle, craintes trop naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des consultations, on s’arrêta au parti de tout conduire dans le silence jusqu’après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu’il nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom d’Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M.

de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M.

et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe, Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.

Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m’importoit alors la fortune, l’instabilité des lois, les complots des méchans, les événemens dont les hommes disposent? que m’importoit ce bourdonnement qu’on appelle opinion publique? Mes voeux, mes pensées, tout mon être enfin n’existoit que dans mon amour. Nous étions l’un à l’autre, et je sentois qu’aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens si chers à nos coeurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années, en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de reconnoissance pour lui! c’est encore, et pour toute notre vie, la fête de l’amour, du bonheur et de l’amitié; c’est le moment de la confiance.

Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.

C’est le 17 octobre que je termine l’histoire de ma vie: lecteurs, vous me permettrez d’être bref; cette journée ne m’appartient pas.

Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de répliques, de sollicitations, d’espérances et de craintes, le procès de mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans l’avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de la fortune; il lui résista.

M. de Miralbe s’enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon épouse lui répondit qu’elle n’avoit point été guidée par l’intérêt dans les démarches qu’elle s’étoit vue contrainte de faire contre lui; qu’elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le mieux à l’état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de signer aveuglément tout ce qui s’accorderoit avec ses desirs. Loin d’être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande partie de ses biens pour s’acquitter avec nous, quand la mort qu’il portoit dans son sein depuis l’arrêt qui l’avoit condamné, le délivra de la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.

Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.

Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif de s’aimer davantage.

Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices qu’il a faits pour moi dans l’attachement de mon épouse autant que dans le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût qu’il a toujours eu pour l’étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de trahir les secrets de l’humanité: quand on connoît les hommes, on sent le besoin de les cacher.»

FIN.

Vous avez terminé Frédéric

Joseph Fiévée

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