Frédéric
Philippe, qui, comme on a pu le…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu’il contenoit:
«Madame, Frédéric n’est venu à Paris que pour me rendre un service important. L’excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans trahir un secret qui m’appartient. Je suis si honteux d’avoir disposé de ses momens sans votre aveu, que je n’ose compter sur votre indulgence.
«Madame de Florvel vous présente ses respects.»
C’étoit bien peu de chose qu’un billet pareil; mais enfin c’étoit quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n’acquéroit pas grande valeur par sa caution; il est vrai qu’il étoit marié, qu’il vivoit parfaitement d’accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit une considération qu’on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses paroles, et plus encore par l’offre de sa maison, si ma bienfaitrice usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce qu’il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j’ignorois à quel titre elle s’intéressoit à moi. Mais j’étois obligé de dissimuler ce motif d’inquiétude.
Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de réflexions si sages, que j’aurois défié Philippe de m’en offrir de meilleures. Mon cher Philippe! c’étoit sur lui que je comptais; aussi étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses remontrances avec la plus entière soumission.
J’entrai chez lui; il m’embrassa, ne voulut entendre aucune explication qu’il ne m’eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il prit un siége, et m’écouta sans me faire d’autres observations que celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.
«Si vous m’eussiez consulté, me dit-il lorsque j’eus fini, je vous aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son coeur.
L’expérience que vous venez d’acquérir ne sera pas perdue, je l’espère.
Si madame de Sponasi n’avoit montré que de la colère, je tremblerois pour vous; mais je l’ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me rassure encore davantage, c’est que votre voyage n’a pas été heureux: elle vous en voudroit de l’avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos pas; vous n’avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le coeur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus humilié, plus dupe même que vous ne l’êtes, et vous lui inspirerez tant de pitié, qu’elle ne gardera pas la moindre rancune.»
«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de Vignoral? Malgré ses torts, je ne m’y résoudrai jamais.»
«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d’une femme qui, je vous assure, n’y pense pas elle-même, et qui d’ailleurs vous a mis dans la nécessité d’entrer en explication! Madame de Sponasi recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera d’ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d’avance le motif qui l’aura dictée. Je vous le répète, c’est par un aveu plein de franchise, c’est en donnant à votre voyage plus d’originalité qu’il n’en a, que vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu’on ne doit de sacrifices à la réputation d’une femme que dans la proportion de l’intérêt qu’elle met à la conserver, et qu’aujourd’hui cet intérêt est si petit…
Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»
Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il falloit convenir que j’étois un sot, ce qui est assez humiliant; il falloit renoncer à l’idée que ma protectrice s’étoit faite de mes dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire la vérité. Quand la vérité se trouve d’accord avec notre amour-propre et nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion.
Elle étoit d’autant plus naturelle, que Philippe m’avoit fait entendre que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.
Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder l’explication, j’observois l’indécence de me présenter chez madame de Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse.
«Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous voir.—Est-elle bien en colère, Philippe?—Elle rit de tout son coeur, mais elle m’a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d’heure que vous seriez chez elle, si elle ne m’avoit retenu jusqu’à ce qu’elle ait pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez pas.»
Philippe avoit beau dire, je n’étois pas rassuré, et je me laissai conduire plutôt que je n’allai. Lorsque j’entrai, madame de Sponasi me regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant toujours qu’elle me fixât de nouveau, ou qu’elle me fît signe d’approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec vivacité, et se tourner vers moi.
«Monsieur», me dit-elle avec colère… puis elle se laissa tomber sur son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s’écrioit de temps à autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l’Opéra»! Puis elle recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l’Opéra!…
On donnoit Didon… Frédéric… contez-moi donc cela…» Et lorsque je voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.
Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d’un écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice l’abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu’il me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s’informa de ma santé avec tant de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m’attachoit à elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.
«Vous avez l’air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, ou la crainte de perdre mon amitié?»
«J’ai mérité, madame, que vous doutiez de l’attachement respectueux que j’ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon coeur, ne peut le balancer. Assurez-moi que vous ne m’en voulez pas, et ma joie vous prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»
«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c’est pour ménager ma sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, vous ne méritez pas…» Elle me tendit la main, et je la baisai avec attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d’amabilité dans cette manière de m’accorder mon pardon, que j’en étois touché jusqu’aux larmes.
«Vous n’êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d’employer à votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous ayez de l’amitié pour moi: vous m’entendez, c’est de l’amitié que j’exige; je vous crois le coeur trop grand pour ne chercher à me plaire que dans l’attente de mes bienfaits. Si j’en doutois un seul instant, je ferois dès aujourd’hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps.
Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle vous étoit pénible; je préférerois l’ingratitude démasquée à un sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour l’entendre. Suivez plutôt vos passions qu’un sordide intérêt; mais soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l’âge: mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient à l’épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un abus criminel: c’est par elles que vous serez peut-être un jour capable de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l’ennui et de l’égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l’étude, ce n’est point par le désir de vous voir savant, mais parce que j’ai la plus forte conviction que le goût de l’étude peut seul vous sauver des orages de la vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous entraîne. Entre les desirs d’un sot et ceux d’un homme instruit, la différence n’est pas grande; cependant il arrive toujours qu’à l’époque de la vie où les sens ont moins d’empire, le sot a tout perdu, tandis que l’homme instruit a beaucoup gagné. Qu’en faut-il conclure? sinon que la réflexion, fruit de l’étude, trouve sa place au milieu même de l’ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, elle en tire du moins de la force pour l’avenir. Me comprenez-vous, Frédéric?»
«Oui, madame, parfaitement.»
«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n’est point un reproche que je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j’avois essayé pour vous. Vous sentez fort bien qu’il n’est plus possible que vous retourniez auprès de M. de Vignoral.»
«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour moi?—Expliquez-vous, Frédéric». J’hésitois; elle m’encouragea à lui parler librement. J’ajoutai:
«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu’à moi, il n’est ce que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m’appartiennent comme au public; ce qu’ils ont de juste, j’en peux profiter en les lisant. Pour des soins particuliers, je n’y ai jamais compté. Pour sa conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu’à la sienne, même lorsqu’il auroit pour moi les bontés dont vous m’honorez.»
«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n’est pas possible que je vous fixe près de moi; du moins je l’appréhende: je réfléchirai là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous reprendrons cette conversation plus à loisir.»
Je me retirois content, mais l’esprit occupé: madame de Sponasi me rappela en riant. «J’ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande assez singulière. Que préférez-vous d’avoir vu madame de Vignoral à l’Opéra, ou de l’avoir trouvée malade de votre départ?»
Cette question, si déplacée à la suite d’une conversation sérieuse, me déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi la répéta, et je l’assurai que la légéreté de madame de Vignoral me convenoit d’autant mieux, que plus de constance de sa part auroit aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle est toujours femme. J’écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l’enjouement de mon âge.
CHAPITRE XVIII.
Le produit net.
Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n’en fus point fâché; j’y lisois beaucoup et avec fruit. J’avois mes petites idées à moi; je comparois: je n’avois aucune espèce de prévention; c’étoit un moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela faisoit distraction: j’étois reçu dans tous les environs; cela m’amusoit en multipliant mes connoissances et mes observations. J’ai toujours aimé à observer; de tous les moyens de s’instruire, c’est celui qui coûte le moins de peine, et procure le plus de plaisir.
Nous avions pour proche voisin un homme d’une naissance distinguée, et jadis d’une grande fortune; c’étoit un économiste, et un des premiers de la secte. Madame de Sponasi desira que je m’attachasse particulièrement à lui, parce qu’il jouissoit d’une haute réputation, et qu’elle n’étoit pas fâchée que j’acquisse quelques connoissances générales sur l’administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente avec le nombre des crédules.
M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de l’État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport de l’agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais son siècle ingrat s’obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n’étoit plus facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout ce qui existe n’existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°.
que les finances ne soient administrées que par d’honnêtes gens, si l’on en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France, présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c’étoit là qu’il plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l’unique impôt. Une centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion générale, le produit net, telle étoit sa machine financière si simple, si simple, qu’en l’expliquant il s’embrouilloit, qu’en la décrivant il faisoit d’énormes volumes. D’un bout de l’Europe à l’autre, ses confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire comprendre encore cette opération si claire qu’ils entendoient tous parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c’est égal; le fond restoit toujours d’une évidence frappante.
La seule chose dont on auroit pu s’étonner, c’est que M. Dumonceau, en relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes, enfoncés dans l’ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au désespoir d’être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une expérience qui devoit l’enrichir, et servir d’exemple à son pays. Dans son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les arrosant avec de l’eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on peut juger ce qu’auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°.
qu’il eût plu de l’eau salée, etc. etc. C’étoit au milieu de richesses pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les économistes ses confrères, il n’y en avoit pas un dont la fortune ne fût en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et l’hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d’un État qui les adopteroit.
Je n’appris dans les conversations de M. Dumonceau qu’à me défier de plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs, faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l’oeil d’une vivacité si expressive, qu’il autorisoit moins l’espoir qu’il n’annonçoit la réussite. Je ne sais si j’en serois devenu amoureux; elle ne m’en laissa pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n’avoit retenu qu’une vénération profonde pour le produit net. L’espoir, les refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l’empire de l’amour, étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu’à votre juste valeur, ne vous estimoit qu’en proportion de vos facultés, ne vous aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne s’ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au retour. Il est vrai que l’on ne revenoit à elle que lorsqu’on éprouvoit l’ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C’étoit son systême.
CHAPITRE XIX.
Comment le nommera-t-on?
«On ne peut pas toujours l’appeler Frédéric, dit un jour madame de Sponasi à Philippe (j’étois présent). Nous allons retourner à Paris; je serai obligée de lui donner un logement à l’hôtel, jusqu’à ce que j’aie pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom de Frédéric est trop simple; il peut d’ailleurs exciter la curiosité, et même des questions.»
«Il y a long-temps que j’y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais j’attendois que vous en fissiez l’observation.»
«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de cela quelquefois?»
«Oui, madame, lorsqu’on m’a interrogé pour savoir le nom de ma famille.»
«Qu’avez-vous répondu?—Que j’avois l’honneur de vous appartenir.—Le croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.—Non, madame.—Pourquoi donc le disiez-vous?—Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de respecter vos bontés pour moi.—Et vous affirmiez que vous m’apparteniez?—Oui, madame.—À quel titre?—Comme un parent très-éloigné, privé d’appui presque en naissant; et trop heureux de recevoir vos bienfaits.—Philippe savoit-il cela?»
Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec une sévérité qui me fit trembler.
«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous donniez pour un de mes parens?—Non, madame.—Non? bien sûr?—La franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu’à présent doit vous garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.—À qui avez-vous dit que vous étiez mon parent?—À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à une cause qui blessoit l’idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne pouvant entrer dans des détails que j’ignore moi-même, ce fut moins par amour-propre que par respect pour votre réputation que je l’assurai que j’avois l’honneur de vous appartenir.—Et qu’est-ce que M. de Florvel supposoit?—En vérité, madame, il m’est impossible de le dire. Vous connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans conséquence: elle n’auroit pris une tournure sérieuse que si j’eusse hésité dans la manière de m’expliquer.—Je n’ai rien à dire à cela.
Laissez-moi seule avec Philippe.»
Je m’en allois le coeur bien gros; madame de Sponasi s’en apperçut.
«Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu’à votre place qui que ce fût eût mieux fait; m’eussiez-vous même déplu, votre franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi, ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase, dites-lui que c’est absolument sans conséquence.»
Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J’allai promener mes rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent qu’à me prouver l’inutilité d’en faire. La seule chose dont je restai convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de m’instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s’étoit livrée le rendroit, s’il est possible, encore plus discret qu’il ne l’avoit été jusqu’alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en sortir avant de l’avoir vu.
En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir ce soir un entretien particulier avec vous. S’il est question de moi, soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l’amitié que vous avez pour moi. Je n’en suis pas fâché; cela prouve qu’elle vous aime beaucoup: mais prenez garde d’augmenter cette inquiétude; elle craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n’ai rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d’avoir rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle pourroit l’attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu; tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c’est un miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l’ame de votre bienfaitrice; il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu’on puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de prudence». Il sortit.
Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l’amitié bien méritée que j’avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d’une jalousie aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n’étoit, à vrai dire, qu’une dissimulation d’autant plus difficile à mettre en pratique, qu’il ne s’agissoit pas d’être en garde sur telle ou telle chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime qu’un homme pût avoir. D’ailleurs, s’il est aisé de se déguiser avec ceux pour qui l’on n’a que de l’indifférence, il est impossible de le faire quand le coeur se met de la partie, et j’aimois véritablement ma bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d’autre résolution que celle de mettre bien peu du mien dans l’entretien dont j’étois averti; c’est aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux questions qui pourraient m’embarrasser, que par des questions plus directes.
Rien n’est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui cherchent à deviner la nôtre.
Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse compagnie: cela m’arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de lecteur: ce qui n’étoit pas fatigant; car le premier passage qu’il lui plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place.
Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge auquel rien n’engage plus à s’instruire, et cet âge est aussi celui où l’on aime le plus à montrer ce qu’on sait.
«Vous m’avez donné aujourd’hui une preuve de votre franchise, me dit madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime.
Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous pensez de Philippe.»
«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle qu’il a tenue avec moi?»
«Mais…. sur son caractère en général.—Eh bien! je crois qu’il mérite la confiance que vous lui accordez.—Je m’explique mal, et je sens la difficulté de m’expliquer plus clairement. Dites-moi, l’estimez-vous?—Je n’ai qu’à me louer des conseils qu’il m’a donnés.—Oh! je me doutois bien qu’il voudroit vous donner des conseils, répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera tout, mon bonheur même, à votre intérêt.»
Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je réfléchis tout bas que, de l’aveu même de madame de Sponasi, Philippe m’étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir.
«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui reposer ma confiance. Mes parens m’accablent d’égards; mais je crois qu’ils ne s’informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage.
Philippe m’est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma foiblesse, que, sans l’estimer, j’ai besoin de l’avoir toujours auprès de moi. Cet homme s’est fait une telle étude de mon caractère, qu’il me domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l’éloignois.
Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une sécheresse d’ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu’il est à mon service, il ne m’a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et cependant j’ai la certitude qu’il n’a pour moi aucune espèce d’attachement. Il est intéressé; c’est sa fortune qu’il soigne en moi.
Il n’a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit avoir. Loin d’oser en murmurer, je pense souvent que s’il étoit plus modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s’il calcule ce que la servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses complaisances me sont devenues nécessaires, qu’un autre que lui auroit moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D’ailleurs il seroit bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles.
Quand on n’existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c’est plutôt par sentiment que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes nouvelles. Lorsqu’elles s’y livrent, on peut assurer qu’elles n’ont point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, mon coeur n’a point vieilli; j’éprouve sans cesse le besoin d’aimer, et je n’ai point d’enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n’êtes-vous pas mon fils?»
«Ne le suis-je pas, madame? n’êtes-vous pas pour moi la meilleure, la plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint sombre; elle me repoussa.
«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d’être aimée.
Philippe gâtera votre coeur: il vous apprendra l’art de feindre, il vous apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source de votre fortune. Je n’oserai qu’en tremblant me livrer à l’intérêt que vous m’inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez l’ami de Philippe, c’est lui qui a brisé ma volonté…. Je ne l’aurois pas cru capable…. Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie.
Laissez-moi, Frédéric, je n’ai plus assez de courage pour suivre cette conversation.»
«Moi, madame, vous quitter dans l’agitation où vous êtes! cela m’est impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, j’obéirai sans murmure; s’il m’étoit permis d’en avoir une, je cesserois bientôt d’être un obstacle à votre tranquillité.»
«Et que feriez vous?»
«Je m’éloignerois; et refusant à l’avenir des bienfaits qui vous font suspecter mon coeur, je vous demanderois pour toute grace la permission de vous rappeler quelquefois qu’il m’est impossible d’oublier ceux que j’ai reçus.»
«Vous me quitteriez sans regret?—Vous ne le pensez pas, madame: vous avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout en naissant, de ne pouvoir supporter l’humiliation.—Et qui vous humilie, monsieur?—Des soupçons dont il ne m’est pas permis de me plaindre, puisqu’au moment où ils m’accablent, ils me prouvent l’amitié que vous avez pour moi.—Frédéric, pensez-vous à ce que vous dites?—Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls m’attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu’ils me fassent perdre votre estime, qui m’est cent fois plus précieuse. Vous m’avez demandé de la franchise; il me seroit impossible de n’en pas avoir au moment où j’envisage, pour la première fois, toute l’horreur de ma situation.
Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n’eût pas cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant que pour elle.—Que ne peut-elle vous entendre! s’écria madame de Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps le silence.
«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la main; j’ai été au moment de m’en fâcher; et cela prouve que j’ai la tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c’est ce qui m’est arrivé aujourd’hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes émotions doublent l’existence; moi, je soutiens qu’elles l’abrégent, et j’ai besoin d’économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore sérieux? Est-ce que vous me boudez?—Moi, madame?—Approchez votre siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»
«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j’ai jugé Philippe un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, et je suis sûre que vous n’aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née avec beaucoup de richesses; il m’est impossible d’apprécier bien juste jusqu’à quel point il est permis d’être intéressé quand on a sa fortune à faire, et cela doit me rendre indulgente. N’est-ce pas, Frédéric?—Aussi l’êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a beaucoup d’attachement pour vous, et jamais il ne m’a parlé de ma bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.—Je suis bien aise que vous me le disiez; qu’il n’en soit donc plus question. J’ai pensé que vous aviez besoin d’un nom pour la société; et comme je ne sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il a trouvé tout de suite ce que j’aurois cherché long-temps. Vous prendrez le nom de Téligny: c’est celui d’une terre que j’ai en Auvergne, et qu’effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner la peine de me remercier?»
«Je n’y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus trouver.—«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j’ai eu la maladresse d’ôter aujourd’hui le prix à tout ce que je puis faire pour vous. Un des plus grands torts de l’amitié, quand elle est vive, est de pousser la délicatesse jusqu’à la défiance; mais de toute notre conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c’est vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la plus tendre des mères; la seconde, qu’une mère ne croit jamais acheter l’amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m’aimez, et c’est moi qui vous devrai de la reconnoissance.»
Pourquoi n’est-elle pas ma mère? pensois-je en l’embrassant: je ne voudrois de son héritage qu’un coeur tel que le sien.
CHAPITRE XX.
Le ruisseau.
Nous retournâmes à Paris, au commencement de l’automne. J’eus un logement à l’hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec la même familiarité qu’à la campagne; aussi devins-je pour tous ses parens un grand sujet d’inquiétude. Si ma naissance étoit un problême dont la solution m’occupoit, je fus persuadé qu’ils desiroient autant que moi d’en percer le mystère. J’ignore les conjectures qu’ils formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j’usai avec tant de modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si constante d’opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux attaques plus directes, qu’insensiblement on me regarda avec moins d’impertinence; on dissimula même jusqu’à rechercher mon amitié: mais je sentois trop qu’il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n’avoit d’héritiers qu’à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus cher. C’étoit effectivement ce qu’ils pouvoient faire de mieux pour leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.
Libre de tous mes momens, je jouissois d’une vie agréable. Moins par obéissance que par goût, j’avois partagé mon temps entre l’étude et les plaisirs; je n’avois jamais mieux senti le besoin de m’instruire que depuis qu’on ne m’en faisoit plus un devoir. J’étois répandu dans beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que toutes les autres; son épouse avoit aussi de l’amitié pour moi, soit parce qu’elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce qu’elle n’ignoroit pas que j’avois décidé son mariage autant qu’il avoit été en mon pouvoir.
Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion.
L’idée qu’elle m’avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu’elle les sacrifioit également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis s’effacer le souvenir agréable que l’on garde presque toujours d’une première inclination.
Par coquetterie, besoin ou désoeuvrement, je fis la cour à une veuve en possession d’une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit de l’ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle engagée, on sentoit l’inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre, la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie, étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.
Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle retardoit ce qu’on appelle les dernières preuves d’un véritable amour; elle sentoit qu’elle n’avoit cédé qu’à l’impossibilité de vivre sans un attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant qu’elle n’avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à l’honneur de disputer la victoire.
Rien n’est aussi piquant pour l’amour-propre que cette position: deux hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le plaisir d’être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches, et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement qu’ils ont plu. L’un fixe-t-il l’heure à laquelle il viendra le lendemain, l’autre arrive au même instant. S’il n’a pu venir plutôt; si l’un et l’autre, dans l’espoir de se tromper, se taisent sur leurs visites, tous deux n’en sont que plus empressés à se devancer: chaque minute donne souvent à la fois de l’inquiétude, de la joie, des peines et du plaisir.
Si la raison guidoit le choix de l’amour, j’aurois dû renoncer à toute espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce, quoiqu’il fût jeune et d’une figure séduisante: mais il étoit minutieux, plus disposé à donner des conseils qu’à prodiguer des éloges, et plus tourmenté du désir d’être estimé que du besoin d’être aimé. Sa jalousie étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu’on avoit tort de le rendre jaloux, qu’on pouvoit douter qu’il le fût réellement.
Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari sentimental que comme un amant capable de les payer.
Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies; avec toute l’honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On l’écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et tranquille; j’avois de l’espoir, et j’etois exigeant: il attendoit; je m’impatientois, et j’aurois cent fois abandonné la partie sans la honte de la perdre.
Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus qu’elle desiroit d’être libre à six heures, parce qu’elle attendoit des visites de famille ou d’affaire. La première idée qui vint aux deux rivaux, fut qu’elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant l’usage, de nous accrocher l’un à l’autre pour le reste de la journée.
Nous décidâmes que nous irions ensemble à l’Opéra. À cinq heures et demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une voiture; on n’en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l’eau battoit les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup; j’étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m’avertit qu’elle alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends l’escalier quatre à quatre, et, d’un saut, me voilà de l’autre côté de la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se retira en fermant la fenêtre. Il n’y fit pas attention; mais j’en tirai le meilleur augure. Effectivement c’étoit une affaire terminée; son choix étoit fait.
Étoit-il raisonnable d’accorder à une gambade ce qu’on avoit fait attendre à cinq semaines d’assiduités? Je n’en sais rien. Toutes les femmes que j’ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour toute réponse. J’ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l’inconnu par le connu. Au reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à une comédie d’intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on est sûr du dénouement.
CHAPITRE XXI.
Un nouveau personnage.
«Vous approchez de l’âge où l’on doit prendre un état, me dit un soir madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»
«Madame, je n’en ai aucun.—Tant pis; il faut qu’un homme tienne à quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour les autres ni pour soi.—Songez à ma position, madame; j’ignore qui je suis, et l’on m’en fera le reproche si je cherche à me distinguer.—Pauvre enfant!—L’état militaire auroit été fort de mon goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s’il n’en est pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu’il est bien cruel d’attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger l’humanité.—Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n’en puis pas dire autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt peut-être.—Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul événement qu’il me serait impossible de supporter.—Mon ami, le temps approche, je le sens: mon courage s’affoiblit; et si vous saviez toutes les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous appercevez-vous pas que ma gaieté n’est plus que factice?—Votre bonté est toujours la même.—Vous évitez de me répondre; vous craignez de m’affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L’étude des lois vous conviendroit-elle?—Non, madame; je sens qu’il me seroit impossible de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je redouterois de m’en affranchir, dans la crainte de m’égarer.—Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière diplomatique?—C’est à quoi je n’ai jamais pensé.—À mon avis, c’est le seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de la considération, et j’espère vous laisser entouré d’amis qui vous appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but fixe: sans cela, on passe alternativement d’un sujet à un autre; on effleure tout, on ne sait rien. Étudier les moeurs, les lois, les intérêts des nations, c’est, pour un homme de votre âge et qui a de l’intelligence, se préparer des moyens d’avancement si l’on a de l’ambition, ou des jouissances pour le temps où l’on n’a plus que celles de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former des projets pour l’avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est, dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d’autres où les talens seuls sont estimés, parce qu’ils sont nécessaires; c’est là qu’il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n’aurez point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances.
Êtes-vous de mon sentiment?—Oui, madame.—Parmi mes parens, il en est un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.—M. de Miralbe? m’écriai-je.—Oui, Frédéric.—Mais, madame, vous ne l’estimez pas.—Écoutez, mon ami: je n’estime pas son caractère, sans doute; mais son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle en ne rendant pas justice à son mérite. S’il vous apprend comment il faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les hommes, je vais, en vous le montrant tel qu’il est, vous apprendre comment vous devez traiter avec lui.
«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce qu’elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la dépendance de ceux qui osent s’en affranchir; mais comme il a senti qu’on ne va jamais à son but qu’avec une réputation qui impose, il a travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l’humanité.
Despote orgueilleux dans l’intérieur de sa famille, il se passionne en public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il traçoit son ouvrage contre les coups d’autorité, il écrivoit aux ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c’étoit lui que l’on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de perdre sa liberté, et le public s’attendrit encore sur le sort d’un homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa famille. Une de ses filles disparut à l’âge de cinq ans. On ignore les détails secrets d’un si étrange événement; mais comme rien ne peut constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant seulement défendre les droits de la fille qu’il a perdue, mais que son coeur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c’est le seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières volontés.»